La curée – Emile Zola

À la rentrée des classes, Maxime alla au lycée Bonaparte. C’est le lycée du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L’enfant, si mou, si léger qu’il fût, avait alors une intelligence très vive ; mais il s’appliqua à tout autre chose qu’aux études classiques. Il fut cependant un élève correct, qui ne descendit jamais dans la bohème des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs convenables et bien mis dont on ne dit rien. Il ne lui resta de sa jeunesse qu’une véritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, pincé dans ses vêtements, suivant les modes. Il était le Brummell de sa classe. Il s’y présentait comme dans un salon, chaussé finement, ganté juste, avec des cravates prodigieuses et des chapeaux ineffables. D’ailleurs, ils se trouvaient là une vingtaine, formant une aristocratie, s’offrant à la sortie des havanes dans des porte-cigares à fermoirs d’or, faisant porter leur paquet de livres par un domestique en livrée. Maxime avait déterminé son père à lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l’admiration de ses camarades. Il conduisait lui-même, ayant sur le siège de derrière un valet de pied, les bras croisés, qui tenait sur ses genoux le cartable du collégien, un vrai portefeuille de ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle légèreté, quelle science et quelle correction d’allures, il venait en dix minutes de la rue de Rivoli à la rue du Havre, arrêtait net son cheval devant la porte du lycée, jetait la bride au valet, en disant : « Jacques, à quatre heures et demie, n’est-ce pas ? » Les boutiquiers voisins étaient ravis de la bonne grâce de ce blondin qu’ils voyaient régulièrement deux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu’il mettait à sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient les femmes, éclaboussaient les passants, comme s’ils fussent revenus des courses. Petit monde étonnant, couvée de fats et d’imbéciles, qu’on peut voir chaque jour rue du Havre, correctement habillés, avec leurs vestons de gandins, jouer les hommes riches et blasés, tandis que la bohème du lycée, les vrais écoliers, arrivent, criant et se poussant, tapant le pavé avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derrière le dos, au bout d’une courroie.

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La curée – Emile Zola

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La curée (incipit) – Emile Zola

Au retour, dans l’encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l’embarras devint tel, qu’il lui fallut même s’arrêter.

Le soleil se couchait dans un ciel d’octobre, d’un gris clair, strié à l’horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d’une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d’or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s’être fixés le long des rechampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par-derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu’un embarras de voitures ne parvient pas à fâcher. Leurs chapeaux, ornés d’une cocarde noire, avaient une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d’impatience.

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La curée  – Emile Zola

Top Ten Tuesday : 10 livres pour découvrir le monde 

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le TTT de la semaine est : « 10 livres pour découvrir le monde »

 

1- Le meurtre du Samedi Gloria de Raphaël Confiant : Un meurtre a bien été commis au bar « le Samedi Gloria » mais l’enquête n’est pas l’intérêt principal du livre : il permet aussi de partir en Martinique.

2 –  Le caillou de Sigolène Vinson pour partir en Corse 

3 – Suivons Marie Laberge à la découverte du Québec et de son franc parler avec Florent

4 – Pour rester au froid, Anne Radge nous raconte la Norvège et  la terre des mensonges 

5 – Traverser l’Italie en train avec « Eva dort » de Francesca Melandri 

6 – Un course autour du monde avec des clins d’œil à Jules Verne ? c’est par ici avec L’île du point Némo de Jean Marie de Roblès 

7 – Dépaysement en Amérique du Sud : Cent ans de solitude ? avec une multitude de personnages et Gabriel Garcia Marquez

8- Alice au pays des mongols d’Ulrike Kuckero : C’est ma fille qui a rapporté ce livre à la maison quand elle était en 4ème dans le cadre du prix des Incorruptibles. L’histoire d’Alice, trisomique 21 d’une quinzaine d’années,  qui gagne en voyage avec sa famille en Mongolie : Une belle leçon de courage, hymne à la différence ….

9 – La traversée des Etats Unis d’un jeune garçon : L’extravagant voyage du jeune et prodigieux Spivet. de Reif Larsen

10 – Les belles choses que portent le ciel  de Dinaw Mengestu : d’Ethiopie jusqu’aux Etats Unis quand le voyage est question de survie et synonyme d’exil 

 

 

4321 – Paul Auster

Pendant ce temps, l’eau avait été coupée dans les autres bâtiments et la police, avec l’aide de ses hommes en civil, entreprit de faire évacuer l’un après l’autre Avery, Low, Fayerweather et Math, où les occupants s’empressaient de renforcer les barricades qu’ils avaient édifiées derrière les portes, mais chaque bâtiment avait son propre bataillon de brassards blancs et de brassards verts qui montaient la garde à l’extérieur et c’est eux qui prirent le plus de coups, des coups de matraque , des coups de poing et des coups de pied tandis que les flics se frayaient un chemin parmi eux, armés de pieds-de-biche pour forcer les portes avant de démolir les barricades et d’arrêter les étudiants qui se trouvaient à l’intérieur. Non, ce n’était pas Newark, ne cessait de se répéter Ferguson en regardant la police intervenir, aucun coup de feu ne fut tiré et il n’y aurait pas de morts, mais si c’était moins violent que Newark ça n’en était pas moins grotesque, il y a eu par exemple Alexander Platt, le doyen adjoint de l’université, à qui un policier flanqua un coup de poing dans la poitrine, et le philosophe Sydney Morgenbesser, celui qui portait toujours des baskets blanches, des pulls effilochés et faisait des mots d’esprit ontologiques pleins d’entrain, qui reçut un coup de matraque sur la tête pendant qu’il montait la garde à la porte de derrière de Fayerweather Hall, et ce jeune reporter du New York Times, Robert McG. Thomas Jr , qui montra sa carte de presse en montant l’escalier d’Avery Hall, à qui on ordonna de quitter le bâtiment et qui fut frappé au visage par un policier qui se servit d’une paire de menottes en guise de coup-de-poing américain puis fut traîné et frappé d’une douzaine de coups de matraque tandis qu’il dégringolait jusqu’au bas de l’escalier, et il y eut Steve Shapiro, un photographe du magazine Life, frappé à l’œil par un flic pendant qu’un autre écrasait son appareil photo, et un médecin volontaire de l’équipe de premier secours, revêtu de sa blouse blanche de médecin, qui fut jeté à terre, frappé à coups de pied et traîné dans un panier à salade, et des douzaines d’étudiants, filles et garçons, furent attaqués par des policiers en civil qui se cachaient dans les buissons et frappés à la tête et au visage à coups de matraque, de bâton et de crosse de pistolet, et ils titubaient par douzaines alentour saignant du crâne, du front, des arcades sourcilières, et après que tous les occupants du bâtiment eurent été expulsés et emmenés ailleurs , une troupe des Forces spéciales commença à arpenter systématiquement le South Field pour nettoyer le campus des centaines d’étudiants qui restaient, chargeant des groupes d’étudiants sans défense et les projetant au sol, puis la police montée de Broadway se mit à poursuivre au galop les chanceux qui avaient réussi à échapper aux matraques pendant l’assaut du campus, et Ferguson était là à essayer de faire son travail de reporter pour son modeste canard étudiant et il reçut un coup de matraque derrière la tête asséné  par un de ces policiers en civil déguisé en étudiant,  cette tête qui avait été recousue en onze endroits quatre ans et demi auparavant, et tandis que Ferguson tombait à terre sous la violence du choc quelqu’un lui écrasa la main gauche avec le talon d’une botte ou d’une chaussure, cette main à laquelle manquaient le pouce et les deux tiers de l’index et quand le pied s’écrasa sur lui, Ferguson pensa qu’il avait la main cassée, ce qui ne fut pas le cas finalement mais la douleur fut si violente, sa main enfla si vite et dans de telles proportions qu’à compter de cette nuit-là il se mit à détester les flics.

Sept cent vingt arrestations. Près de cent cinquante blessés officiellement sans compter toutes les blessures non répertoriées dont celles que Ferguson avait subies à la tête à la main. L’éditorial du Spectator du jour ne comportait aucun mot, seul un encadré avec deux colonnes blanches bordées de noir.

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4321 – Paul Auster

La curée – Emile Zola

 

Lecture commune avec Ingannmic 

Paris 1851- 1861

Le livre commence par un dialogue entre Renée et son beau-fils Maxime. Appartenant à la haute bourgeoisie, ils rentrent tout deux en calèche d’une promenade au bois de Boulogne. Ils sont très complices et jugent leurs contemporains avec ironie.

Ce même soir, Aristide Rougon, le mari de Renée et père de Maxime, donne un dîner somptueux dans son hôtel particulier à Paris. Nous découvrons alors toute une foule d’invités (une vingtaine) décrits avec une avalanche de détails.

Après ce dîner mémorable, Zola revient un par un sur les invités et raconte leurs vies et turpitudes. Il commence par  Aristide Rougon qui a fait changer son nom en Saccard pour que ses affaires n’interfèrent pas avec celles de son frère Eugène Rougon, homme politique  : Comment Aristide Saccard a-t-il fait fortune ? Qui sont tous ces gens gravitant autour de lui ? Emile Zola nous distille alors  l’information des débuts de Saccard à Paris (il vient de Provence) où il commence modeste employé sans un sou et finit richissime propriétaire immobilier.

Quelle habileté dans la narration : J’ai assisté à ce dîner qui au départ fait juste penser à un dîner entre riches de la bonne société ; après on apprend tous les subterfuges et escroqueries que chaque personnage a fait pour s’enrichir dans le Paris des années 1850. Les travaux d’Haussman en sont à leur début et c’est à qui spéculera le plus sur l’immobilier en plein boom pour racheter des immeubles à bas prix et se faire indemniser une fortune par l’Etat.

On apprend en frémissant la façon dont le cupide Aristide a procédé pour mettre la main sur la fortune de Renée, sa seconde femme (j’ai également frémi lors de la mort de la première épouse d’Aristide…). Renée bien que victime d’Aristide ne nous est pas plus sympathique tant elle est frivole et égocentrique.

Pas un personnage n’est « aimable » mais tous passionnants avec leur façon de vouloir s’enrichir ou se divertir, que ce soit la sournoise Sidonie, sœur d’Aristide et d’Eugène, Maxime le fils inconsistant et immature, ou la belle Renée qui s’ennuie dans sa vie de femme riche et oisive jusqu’au jour où ….

En conclusion : enthousiasmant même si je n’ai ressentie aucune empathie avec les personnages 

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Un extrait (la première rencontre entre Maxime et sa belle-mère Renée, page 135)

L’enfant la crut déguisée. Elle portait une délicieuse jupe de faille bleue, à grands volants, sur laquelle était jetée une sorte d’habit de garde- française de soie gris tendre. Les pans de l’habit, doublé de satin bleu plus foncé que la faille du jupon, étaient galamment relevés et retenus par des nœuds de ruban ; les parements des manches plates, les grands revers du corsage s’élargissaient, garnis du même satin. Et, comme assaisonnement suprême, comme pointe risquée d’originalité, de gros boutons imitant le saphir, pris dans des rosettes azur, descendaient le long de l’habit, sur deux rangées. C’était laid et adorable.

Quand Renée aperçut Maxime :

– C’est le petit, n’est-ce pas ? demanda-t-elle au domestique, surprise de le voir aussi grand qu’elle.

L’enfant la dévorait du regard. Cette dame si blanche de peau, dont on apercevait la poitrine dans l’entrebâillement d’une chemisette plissée, cette apparition brusque et charmante, avec sa coiffure haute, ses fines mains gantées, ses petites bottes d’homme dont les talons pointus s’enfonçaient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la bonne fée de cet appartement tiède et doré. Il se mit à sourire, et il fut tout juste assez gauche pour garder sa grâce de gamin.

– Tiens, il est drôle ! s’écria Renée… Mais quelle horreur! comme on lui a coupé les cheveux !… Écoute, mon petit ami, ton père ne rentrera sans doute que pour le dîner, et je vais être obligée de t’installer… Je suis votre belle- maman, monsieur. Veux-tu m’embrasser ?

– Je veux bien, répondit carrément Maxime.

Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les épaules, ce qui chiffonna un peu l’habit de garde-française. Elle se dégagea, riant, disant :

– Mon Dieu ! qu’il est drôle, le petit tondu !…

Elle revint à lui, plus sérieuse.

– Nous serons amis, n’est-ce pas ?… Je veux être une mère pour vous. Je réfléchissais à cela, en attendant mon tailleur qui était en conférence, et je me disais que je devais me montrer très bonne et vous élever tout à fait bien… Ce sera gentil !

Maxime continuait à la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et brusquement :

– Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.

– Mais on ne demande jamais cela ! s’écria-t- elle en joignant les mains… Il ne sait pas, le petit malheureux ! Il faudra tout lui apprendre… Heureusement que je puis encore dire mon âge. J’ai vingt et un ans.

– Moi, j’en aurai bientôt quatorze… Vous pourriez être ma sœur. Il n’acheva pas, mais son regard ajoutait qu’il s’attendait à trouver la seconde femme de son père beaucoup plus vieille. Il était tout près d’elle, il lui regardait le cou avec tant d’attention, qu’elle finit presque par rougir.

Challenge lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est le son « é »

La belle Angèle

Quelques jours après qu’Angèle est partie pour sa dernière demeure, nous avons, nous aussi, été exilés, remisés, placardisés.  Nous tous, les derniers chéris de Angèle. Les gros bras de déménageurs nous ont mis sans considération dans des cartons et direction la remise au fonds du jardin. Nous étions finalement peu nombreux à avoir entouré les derniers jours de Angèle : un jeu de tarot, une poêle à frire, une bouilloire, son costume traditionnel : coiffe et tablier, un vase où meurt une verveine, un presse-purée ….un vieux cochon tire-lire, quelques livres et moi Federico, le fer à repasser. Qu’elle était belle, Angèle, jusque dans ses derniers jours, ses yeux bleus, sa douce peau ridée comme une pomme de septembre, et sa coiffe. Parce que sans fausse modestie, la coiffe d’Angèle je peux dire que c’est moi : tenez la preuve par l’image, voici Angèle le jour de ses 20 ans au début du 20ème siècle.

Vous noterez le pli fabuleux du tablier en dentelle qui tombe élégamment sur la robe de velours ornée de galons perlés, les petites ailettes de la coiffe qui mettent en valeur la nuque… (bon j’arrête là on va finir par se croire dans le bonheur des dames, le livre qu’Angèle aimait tant relire). Ouh là là…. comme j’avais bien repassé ce jour-là, tout ça pour ça ! nous voilà à la retraite, au rebut, au fonds d’un carton, inutiles….

Nous étions donc tous sur les étagères de la remise quand nous avons entendu les nouveaux arrivants investir la maison : ce fut une cavalcade telle que nous nous sommes tous regardés, effarés : forcément avec un bruit pareil, une chose était sûre : dans les nouveaux locataires de la petite maison, il devait forcément y avoir des ENFANTS !! nous tremblions de peur Ernestine et moi (j’en suis encore si retourné que j’ai oublié de vous présenter Ernestine, la bouilloire)

Pourquoi avoir peur d’enfants vous direz-vous, c’est que Angèle nous a toujours tenus éloignés des enfants : « Faites attention, disait-elle : ne vous approchez pas de Federico le fer à repasser (c’est moi) il est brûlant, ne vous approchez pas d’Ernestine elle est bouillante de thé.. je crains toujours le pire avec les petits »

Alors aujourd’hui, même si nous n’avons pas servi depuis deux mois et que nous sommes froids comme la remise, nous avons peur … non pas des enfants mais peur de leur faire mal…

Curieux, nous avons assisté à l’emménagement de la nouvelle famille : un papa, une maman, une fille à tresse en short orange et un garçon en salopette bleu (j’aime bien les shorts c’est rapide à repasser, mais je hais les salopettes : on a à peine repassé le haut que le bas est fripé …Bref vous comprendrez que j’avais un faible pour la petite fille, sa voix douce et bizarre me fait frémir)

L’après-midi, les gamins sont venus visiter la remise.

Nous tremblions encore un peu avec les amis mais finalement nous avons beaucoup apprécié de sortir de notre zone de confort …pour ma part, moi qui suis un fer incarné depuis plus de cent ans, j’ai été (dans une même après-midi de jeux et sans mentir) un paquebot sur la rivière, un vaisseau de Vampires Starwass et même j’ai été un chokeur cardiak (je ne suis pas sûr de l’orthographe, c’est la petite qui a dit cet objet là c’est un chokeur Kardiak pour réveiller ceux ki ont une krise Kardiak : elle a une drôle de façon de prononcer les mots la petite, elle ne doit pas être née dans le coin de Plougastel, « moi kan je serai grande je serai dokteur et je réveillerai les morts de krise cardiak, comme papi » a fini la petite dans un éclat de rire.

C’est à ce moment-là que nous avons entendu la voix du nouveau papa, appeler les enfants : « Angèle, Francis, à taaaable ! »

Nous nous sommes regardé avec Ernestine et avons dit dans un seul souffle : le futur docteur s’appelle Angèle…la vie recommence ….. Cela ne fait pas un pli…

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Ecrit pour L’Agenda ironique qui est chez JoBougon avec comme thème « repassage et maison de retraite » et aussi pour  A vos claviers d’Estelle – 10 mots contenant le son ir (Investir / frire / frémir / mentir / rire / relire / vampire / pire / tire-lire)

Sources photos : ici, ici et

 

 

 

 

 

 

4321 – Paul Auster

Le lendemain matin, il aborda la question en lui demandant carrément si elle ne pourrait pas, de grâce, se mettre au boulot pour lui fabriquer un petit frère. Sa mère garda le silence quelques secondes puis elle s’agenouilla, le regarda dans les yeux et se mit à lui caresser la tête. C’était bizarre, se dit-il, pas du tout ce à quoi il s’attendait, et pendant quelques instants sa mère eut l’air triste, si triste que Ferguson regretta aussitôt d’avoir posé la question. Oh, Archie, fit-elle . Bien sûr  que tu veux un frère ou une sœur, et j’aurais aimé que tu en aies, mais il semble que j’aie fini de faire des bébés et que je ne peux plus en avoir. J’ai eu de la peine pour toi quand le médecin me l’a appris, et puis je me suis dit que ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose après tout. Tu sais pourquoi ? (Ferguson secoua la tête.). Parce que je l’aime tant mon petit Archie, comment pourrais-je aimer un autre enfant alors que tout l’amour que j’ai en moi t’appartient ?

Ce n’était pas juste un problème temporaire, comprit-il alors, c’était définitif. Il n’aurait jamais ni frère ni sœur et comme ce constat était intolérable, il entreprit de se sortir de cette impasse en s’inventant  un frère imaginaire. C’était certes un acte désespéré mais quelque chose valait mieux que rien, et même s’il ne pouvait voir, toucher ou sentir ce quelque chose, quelle autre solution avait-il ? Il baptisa son  frère John. Puisque les lois de la réalité n’avaient plus cours, John était plus âgé que lui, il avait quatre ans de plus, ce qui fait qu’il était plus grand, plus fort et plus intelligent que Ferguson, et contrairement à Bobby George qui vivait au bout de la rue, Bobby trapu et rondouillard qui respirait par la bouche parce qu’il avait toujours le nez encombré par un amas de morve verte, John savait lire et écrire, était champion de baseball et de foot. Ferguson fit bien attention de ne jamais lui parler à  haute voix quand y avait quelqu’un d’autre dans la pièce car John était son secret et il voulait que personne n’en sache rien, pas même son père ni sa mère. Il dérapa une seule fois mais ce fut sans conséquence car il était en compagnie de Francie. Elle était venue le garder ce soir là et en arrivant dans le jardin elle l’entendit parler à John du cheval qu’il voulait pour son prochain anniversaire. Ferguson aimait tellement Francie qu’il lui avoua la vérité. Il s’attendait à ce qu’elle se moque de lui mais Francie se contenta de hocher la tête comme pour dire qu’elle approuvait l’idée d’un frère imaginaire, et Ferguson lui donna donc l’autorisation de parler elle aussi à John. Au cours des mois qui suivirent, chaque fois qu’il rencontrait Francie, elle commençait pas lui dire bonjour de sa voix normale puis elle se penchait, mettait sa bouche contre son oreille et murmurait : bonjour, John. Ferguson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il ne pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait.

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4321 – Paul Auster

Abigaël – Magda Szabo

Budapest novembre 1943- mars 1944

Gina, 14 ans, est orpheline de mère et s’entend très bien avec son père, général dans l’armée hongroise. Pour le reste de la famille, il y a Mimó la tante, gentille et très mondaine et Marcelle la gouvernante française. Gina est amoureuse de Feri un beau lieutenant d’une vingtaine d’années qu’elle a rencontré chez sa tante. Du jour au lendemain, Gina est obligée de partir dans un pensionnat loin de Budapest car Marcelle doit rentrer en France : « la Hongrie est en guerre contre la France, Marcelle doit rentrer et je ne peux pas m’occuper de toi » sera la raison officielle du père. C’est bien sûr un prétexte mais Gina ne connaîtra les vraies raisons de son « exil » par son père adoré que bien plus tard . 

Nous sommes en 1943 et la Hongrie est un des alliés de l’Allemagne Hitlérienne mais on n’entend finalement la guerre que comme un bruit de fonds lointain. Dans le pensionnat très strict, les filles ne manquent de rien (certaines filles ont des parents agriculteurs qui payent leur pension en nature, d’anciennes pensionnaires ont légué leur fortune à leur mort), pas de soucis matériel donc pour ce pensionnat. 

Au début Gina se sent mal accueillie par les autres filles. Dans une première partie, elle accumule les bourdes et maladresses et se retrouve harcelée par ses camarades. 

A force de ténacité (et d’un peu de « chance » aussi) Gina finit par se faire accepter et apprend par son père les vraies raisons de son « exil » de la capitale. (Pour ma part je n’avais pas trouvé les raisons de cette décision) 

Au fil des pages Gina murit et devient de plus en plus attachante, elle passe de l’enfance à l’âge adulte : solidarités, trahisons, bêtises et insolences en tout genre, Gina vit au jour le jour, observe les adultes (la diaconesse Suzanna, le prof principal Kalmar, un autre professeur König)  ; la guerre  se rapproche de son havre de paix (qui est aussi une prison)

Beaucoup de suspense dans ce livre, la première partie se dévore car on cherche à connaître les raisons de la « mise en pensionnat » de Gina. Dans la deuxième partie, on s’interroge sur les pouvoirs d’une statue magique (la fameuse Abigail du titre) qui vient en aide aux pensionnaires et sur un mystérieux résistant qui tourne l’armée hitlérienne et hongroise en dérision. 

A l’inverse de Gina j’avais deviné la fin bien avant l’épilogue (il faut dire que je n’ai plus 14 ans) 

En conclusion : Un roman passionnant sur une période trouble vue au travers des yeux d’une enfant naïve au départ mais qui évolue et murit tout en restant spontanée. Un très beau portrait d’adolescente…. 

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Un extrait :

Avant de faire son lit, Gina avait posé sur sa table de nuit son petit sac orné d’un monogramme d’argent. Leur émerveillement ne la surprit pas, Tante Mimó l’avait fait faire pour elle rue Kossuth pour Noël. Elle toucha tristement la peau souple du bout des doigts, cette merveille bleue était si déplacée à côté de l’affreuse tenue de pensionnaire ! 

– Elles ont oublié de te donner une sacoche, dit Piroska Torma. Regarde le bien, cet objet d’art, parce qu’on va te le prendre avec tout ce qu’il y a dedans. 

– Ici, on a des sacoches, expliqua Mari Kis. Les sacs à main sont interdits. Dans la sacoche, on met tout ce qu’il faut. Il faudrait que tu refasses tes nattes, tu as l’air épouvantable. Il y a une glace dans la salle de bain. Tu veux qu’on te montre ?

Qu’est-ce qu’elles disent ? On va lui prendre son sac et tout ce qu’il y a dedans ? On va lui prendre le petit album avec les photos de son père, de tante Mimó et de Marcelle ? Et de Feri en train de franchir une haie avec son cheval Bombyx ? Et son argent, un billet de cent pengös et la monnaie restée  après l’achat du cendrier, et son poudrier, son agenda, son peigne, et la clé de la maison ? Il faut tout ranger, tout cacher avant qu’on ne le découvre, mais où ? Dans le lit ? Impossible. Ici, on fouille sûrement sous les matelas. Où peut-elle cacher les derniers trésors qui lui rappelle son ancienne vie disparue ? 

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Le billet de Karine

Le mois de l’Eurore de l’est est organisé par Eva, Patrice et Goran.

Lire le monde chez Sandrine pour la Hongrie

 

Ma madeleine


Source photo

 

Ma madeleine

Ma mémoire une fois me joua des tours.
– Tel Hansel, je la découvris sur ma soucoupe
Dans mon thé, cette pâtisserie se fit chaloupe
Délicatement noyée, la belle sortait du four

Je me souviens, de mes papilles enivrées ;
Ce dessert fondant dans la soirée boréale ;
J’ouïs sous mes dents le murmure des céréales ;
Oh ! là là ! cette madeleine divine dégustée !

Et je la savourais, attentif à cette filoute
Cette Aimée me mit les sens en déroute
Le thé à mon palais sublima sa candeur  ;

Me souvenant de ma tante mélancolique,
Je tirai une dernière fois mes zygomatiques
et avalai d’un coup des miettes de ce bonheur !

 

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Ma participation au jeu de mars chez La licorne qui nous invite à revisiter la Madeleine de Proust en poésie 

La trêve – Primo Levi

Le spectacle de la démobilisation russe que nous avions déjà admiré à Katowice se poursuivait maintenant sous une autre forme, jour après jour, sous nos yeux ; il n’y avait plus de chemin de fer, mais sur la route devant la Maison Rouge, on voyait passer d’ouest en est des lambeaux de l’armée victorieuse, en détachements compacts ou épars à toute heure du jour ou de la nuit. Des hommes passaient à pied, souvent avec leurs chaussures sur l’épaule pour économiser les semelles car la route était longue ; en uniforme ou sans uniforme, avec ou sans armes, certains chantant allègrement, d’autres blafards et épuisés. Certains portaient sur le dos des sacs ou des valises ; d’autres les objets les plus disparates, une chaise rembourrée, un lampadaire, des marmites en cuivre, une radio, une pendule. D’autres défilaient sur des charrettes ou à cheval, d’autres encore en moto, par groupes, ivres de vitesse, dans un fracas infernal. Des autocars Dodge de fabrication américaine passaient bourrés d’hommes jusque sur le coffre et sur les garde-boue. D’autres traînaient à une remorque toute aussi bondée. Nous vîmes une de ces remorques rouler sur trois roues : à la place de la quatrième on avait mis un pin, en position oblique, de façon qu’une extrémité appuie sur le sol en y glissant. Au fur et à mesure elle s’usait, on poussait le tronc un peu plus bas pour maintenir le véhicule en équilibre. Juste avant la Maison Rouge, un des trois pneus survivant s’affaissa ; les occupants, une vingtaine, descendirent, basculèrent la remorque sur le bord du chemin et s’entassèrent à leur tour sur l’autocar déjà bondé qui repartit dans un nuage de poussière tandis que tous criaient Hourra.

Puis, d’autres véhicules insolites, tous surchargés. Des tracteurs agricoles, des fourgons postaux, des autobus allemands anciennement affectés à des lignes urbaines qui portaient encore des plaques avec les noms des terminus de Berlin ; et d’autres au moteur en panne, remorqués par des engins motorisés ou par des chevaux. 

Vers les premiers jours d’août, cette migration multiple commença  à changer sensiblement de nature. Petit à petit, les chevaux commencèrent à l’emporter sur les moyens de traction mécanique. Une semaine plus tard il n’y avait plus qu’eux : la route leur appartenait. Ce devaient être tous les chevaux de l’Allemagne occupée, par dizaines de milliers chaque jour. Ils passaient interminablement, dans une nuée de mouches et de taons, dans une odeur forte, las, en sueur, affamés ; poussés et stimulés par les cris et les coups de fouet de jeunes filles, une par cent chevaux et plus, à cheval elles aussi sans selle, jambes nues, rouges et échevelées. Le soir, elle poussaient les chevaux dans les prairies et dans les bois sur les bords des routes pour qu’ils puissent paître en liberté et se reposer jusqu’à l’aube. Il y avait des chevaux de trait, des chevaux de course, des mulets, des juments avec leur poulain qui tétait, de vieilles haridelles ankylosées, des ânes  ; nous nous aperçûmes bien vite que non seulement ils n’étaient pas comptés mais que leurs gardiennes ne  se souciaient pas le moins du monde des bêtes qui quittaient la route fatiguées, malades ou estropiées, ou qui se perdaient durant la nuit. Il y avait tant et tant de chevaux ! Quelle importance s’ il en arrivait à destination un de plus ou un de moins ? 

Mais pour nous, à peu près privés de viande depuis dix-huit mois, un cheval de plus ou de moins avait une énorme importance. Le premier à ouvrir la chasse ce fut, naturellement, l’homme de Velletri. Il vint nous réveiller un matin, ensanglanté de la tête aux pieds et tenant encore à la main l’arme élémentaire dont il s’était servi, un éclat d’obus attaché par des courroies au bout d’un bâton à deux pointes.

De l’enquête que nous menâmes (car il ne s’expliquait pas bien oralement) il résulta qu’il avait donné le coup de grâce à un cheval probablement mourant : le pauvre animal avait un aspect plutôt louche : ventre gonflé qui résonnait comme un tambour, bave à la bouche ; il devait avoir rué toute la nuit, en proie à Dieu sait quels tourments car, couché sur le côté il avait creusé avec ses sabots dans l’herbe deux profonds demi-cercles de terre brune. Mais nous le mangeâmes tout de même.

Par la suite plusieurs couples de chasseurs bouchers se constituèrent, qui ne se contentaient plus d’abattre les chevaux malades ou égarés, mais qui choisissaient les plus gras, les faisaient délibérément sortir du troupeau et les abattaient ensuite dans le bois. Ils agissaient de préférence aux premières lueurs de l’aube ; l’un couvrait d’un morceau de tissu les yeux de l’animal et l’autre lui assénait  le coup mortel (quand il l’était) sur la nuque. 

Ce fut une période d’absurde abondance : il y avait de la viande de cheval pour tout le monde, sans aucune limitation, gratuitement . 

Tout au plus les chasseurs demandaient-ils pour un cheval abattu deux ou trois rations de tabac. Partout dans la forêt et, quand il pleuvait, dans les couloirs et sous les escaliers de la Maison Rouge on voyait  des hommes et des femmes occupés à cuire d’énormes biftecks de cheval aux champignons sans lesquels, nous autres qui revenions d’Auschwitz, aurions tardé encore bien des mois à retrouver nos forces.

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 La trêve – Primo Levi