Virginia – Jens-Christian Grondahl

VirginiaLC avec Eeguab

Pendant la seconde guerre mondiale au Danemark, en 1943. Virginia a seize ans. Sa mère, couturière, accepte la proposition d’une de ses clientes d’emmener la jeune fille au bord de la mer, pour les vacances. Virginia n’y tient pas particulièrement mais accepte cependant. Sur place, le neveu de son hôte tombe amoureux d’elle.

Ce livre (une centaine de page à peine) raconte un peu cet été, particulier pour elle autant que pour lui mais pour des raisons différentes. Un évènement va arriver cet été là (l’avion d’un pilote anglais est abattu non loin de la maison) et le narrateur (le jeune homme de 14 ans) analyse ou plutôt essaie d’analyser ce qui a changé dans leur vie à ce moment là.

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un extrait sur la rencontre des adolescents où on mesure que les deux personnages principaux sont très différents :

L’arrivée de la jeune fille lui avait été annoncée une semaine plus tôt. Peut être avait-il déjà deviné ce qu’il allait ressentir lorsque ce regard bref et inexpressif, allait se poser sur lui. Ils étaient à table et elle répondit aux questions posées sur le voyage et elle-même d’une façon tout aussi peu expressive, mais polie. Il s’interdit d’observer la nouvelle venue plus de quelques secondes à la fois. Aurait-il su comment elle le percevait que ses pires pressentiments auraient été confirmés.
Elle le trouvait curieux avec son corps osseux, ses yeux rapprochés et ses cheveux raides qui ne cessaient de lui tomber sur le front, même s’il tentait de les peigner avec de l’eau. Il n’avait guère eu de contact avec les filles, il était incapable de les regarder sans se sentir perdu. Mais ils ont certainement jaugé leur silence gêné, cette jeune femme et ce garçon trop grand. Deux ans de différence suffisent à déterminer quel mot on emploie. Femme. Garçon.

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Peut être est ce dû à la brièveté du roman, mais je dois dire être un peu restée sur ma faim : Virginia reste pour moi,insaisissable et incomprise (mais peut être est ce le but de l’auteur ?). Le jeune homme (qui devient un vieil homme charmant) est plus facile à appréhender. Cependant le « rebondissement » principal de cet été là (que je ne dirais pas pour ne pas tout dévoiler) est à peine évoqué et de façon ellyptique par le jeune homme (là aussi j’aurais aimé avoir des détails)

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J’aurais aimé en savoir plus sur le ressenti de Virginia et comme le narrateur est le jeune homme et pas elle…….
J’ai aimé l’écriture fluide et très sensible…..

Allons voir chez Eeguab ce qu’il en a pensé 😉

Pour finir un petit extrait :

Je ne cessais de songer aux prés inondés qui donnaient sur le fjord, à la remise aux planches mangées par le soleil et les intempéries, là où le pilote anglais s’était caché Dans mon souvenir, cet abri était comme un écrin fermé.
Peut-être en avait-il été de même pour elle. Alors que nous contemplions la pluie et les éclairs sur Passy, elle m’avait dit qu’elle avait pensé à ce pilote toute sa vie. Cela avait été la première fois qu’un homme la touchait. Cela avait aussi été la première fois pour moi, lorsque j’avais tenté de lui faire des avances, maladroit et craintif dans la pénombre trouée par les rais et les éventails de lumière qui s’insinuaient entre les planches.
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Challenge Tour du Monde pour le Danemark

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Michel Tremblay – Bonbons assortis

BONBONASSORTISSept nouvelles sur l’enfance de Michel Tremblay. Sept moments à la fois tendres et drôles. Michel nous raconte des anecdotes entre ses 6 et ses 8 ans. Lui et sa famille habite au Québec, dans un appartement plutôt grand mais où les 10 habitants ont parfois l’impression de vivre les uns sur les autres. Ces personnages sont hauts en couleur avec la grand-mère Tremblay, sa fille Robertine et ses deux enfants, son fils (le père de Michel), la belle fille (la mère de Michel), les deux frères de Michel et enfin deux oncles célibataires « qui cherchent du travail ».

La première nouvelle est la plus émouvante. Un conseil de famille se déroule pour savoir qu’offrir à la voisine qui se marie. En effet, la famille est pauvre et n’a pas les moyens d’un cadeau. D’un côté, il y a la fierté d’offrir quand même quelque chose, et aussi la peur du « qu’en-dira-t-on » si aucun cadeau n’est offert, et de l’autre il y a l’impossibilité matérielle. C’est alors la mère de Michel qui sauve la situation jusqu’au moment où Michel….mais je vous laisse faire cette découverte…

La deuxième nouvelle décrit un violent orage vu pas les yeux de Michel : un très beau portrait de son père et un parler Québécois qui fait mouche.

On n’avait pourtant rien annoncé de particulier pour cette nuit-là, à part une belle pluie d’août qui viendrait enfin dissiper cette horrible et collante humidité que nous avions eu à endurer sans relâche plusieurs semaines de suite. Un front froid s’avançait ; on disait qu’il balaierait tout le Québec d’un air sec et vivifiant, précurseur de l’automne. Toute la maisonnée s’était préparée à cette pluie en soupirs de satisfaction et remarques désobligeantes pour le maudit été trop chaud, trop long, trop collant. Ma grand-mère prétendait soudain détester l’été, ma tante Robertine rêvait au mois d’octobre, mes frères parlaient déjà de hockey. Six mois plus tard, aux premiers frémissements du printemps ils profèreraient des horreurs semblables au sujet de l’hiver. Ma mère déclara que les habitants des pays tempérés ne sont jamais contents et qu’ils critiquent tout le temps ; ma grand-mère lui répondit que le Canada n’était tempéré qu’au printemps et à l’automne. Le reste du temps, c’était un pays insupportablement excessif.

« L’hiver y fait trop frette, pis l’été y fait trop chaud. Moé, j’me contenterais du mois de mai ou ben du mois de septembre à l’année ! Y paraît qu’au Paradis terrestre, là ; c’était le mois de septembre à l’année ! Y avait tout le temps des fruits, pis tout le temps des légumes ! Y pouvaient en manger du frais à l’année longue, les chanceux ! Tiens, ça veut même dire, Nana, que quand t’es venue au monde, un 2 septembre, y faisait la même température qu’au Paradis terrestre! « 

Ma mère a posé ses deux mains sur ses hanches comme lorsque j’avais fait un mauvais coup et que le ciel allait me tomber sur la tête.

« Madame Tremblay ! Franchement ! Vous lisez trop pour croire des niaiseries pareilles ! Qui c’est qui est allé tchéker ça ? Hein ? Y avais-tu un météorologue au Paradis terrestre ? C’est-tu dans la Bible, coudonc ? Dieu inventa le mois de septembre et vit que c’était bon ? Vous êtes trop intelligente pour croire ça !

– Chus comme toé, chère tite-fille! J’cré ce qui fait mon affaire ! » Ma mère, bouche-bée, était retournée à sa besogne. (P57)

Ce recueil est un véritable plaisir, alternant moment de tendresse, de disputes, on a envie de croire au père Noel du petit Michel.

. Il n’ y a pas trop de termes québécois que je n’ai pas compris. Mais cela m’a rappelé une conversation lors d’un dîner d’amis il y a trois mois , l’assemblée était nombreuse et parmi tout ce monde, A. une sympathique québécoise nous a bien fait rire avec des expressions québécoises : j’ai surtout retenu le terme « gosses » et la définition de ce terme au Québec et là de retrouver ce terme dans la bouche du père de Michel, à propos de l’engouement de la famille pour Luis Mariano m’a fait hurler de rire. Voici donc cet extrait :

Dès la première écoute, mon père a protesté. « Avec les culottes qu’y porte sur le portrait, y peut bien chanter avec c’te voix haute là ! Y chante comme un serrement de gosses ! »

Protestations véhémentes de la part des femmes présentes.

Evidemment, papa en a remis : « C’pas une chanteur,c’te gras-là, c’t’un …euh comment y appellent ça, donc , en Arabie, les gars avec la queue coupée qui gardent les harems…des neunuques ! C’est un neunuque ! Vous vous pâmez devant un neunuque ! »

Les femmes l’envoyèrent lire son journal dans sa chambre et remirent le disque depuis le début.

Pendant une grande partie de la soirée, la voix de Luis Mariano s’éleva dans la salle à manger. Maman se tenait le cœur à deux mains, grand-maman écrasait de temps en temps une larme furtive, ma tante Robertine faisait les yeux ronds, signe chez elle, d’une grande concentration, Hélène haussait les épaules en fouillant dans sa propre collection de 78 tours à la recherche de quelque chose de moins larmoyant et surtout de plus swignant.

En conclusion : un excellent moment de lecture en compagnie de ce petit Michel et de sa famille. Un recueil de nouvelles très bien assorties !

Challenge : Québec en septembre de Karine et  Yueyin

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Challenge francophone de Denis

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Challenge Commonwealth d’Alexandra

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Wilt 1ou comment se sortir d’une poupée gonflable et beaucoup d’autres ennuis encore – Tom Sharpe

WILT1

L’histoire : Marié depuis une douzaine d’année, Wilt n’en peut plus de sa vie. Il est professeur de culture générale dans un lycée professionnel : ses élèves passent leur temps à se moquer de lui et du monde entier. Sa femme, Eva, ne travaille pas mais possède une énergie formidable qui épuise Wilt : cours de poterie, d’art floral, de Yoga, de théâtre et bien d’autres choses encore. Pour survivre, Wilt promène son chien en imaginant comment tuer sa femme.

Ainsi Wilt se retrouve bien malgré lui dans des ennuis abracadabrants comme l’indique bien le titre, qui est à prendre au sens propre.   A l’issue d’une soirée trop arrosée, sa femme disparaît et il se retrouve accusé de meurtre (enfin témoin aidant la police dans son enquête).

Mon avis : Ce  livre est irrévérencieux : avec le système éducatif, les grandes théories éducatives sont tournées en ridicule,  mais aussi  contre les policiers (bêtes comme leurs pieds), le clergé (porté sur la bouteille), les nouveaux riches (les amis d’Eva alignent les poncifs et les clichés), et une certaine idée de la libération sexuelle (des moments très drôles de Touch Therapy ;-))

Finalement c’est le bon sens qui l’emportera et Wilt prouvera que sous ses dehors ternes, il peut retourner la situation à son avantage.

Un livre qui m’a bien fait rire, les personnages sont un peu caricaturaux, les situations improbables, mais sans cela ce serait moins drôle.

Tom Sharpe a été professeur, et semble bien connaître ce domaine (ce livre publié  en 1976 m’a paru bien représentatif de la fameuse période de « libération sexuelle»)

Un petit extrait  qui explique ce que sont les cours de  culture générale

– Les cours qu’ils suivent, continua le principal avant qu’aucun contradicteur ne puisse intervenir, sont tous orientés vers la vie professionnelle à l’exception d’une heure, une heure obligatoire de culture générale. Le problème c’est que personne ne sait ce que c’est la culture générale.

– La culture générale, dit Mrs Chatterway, fière du long combat pour l’éducation progressiste qui l’avait déjà amenée à faire progresser l’analphabétisme dans plusieurs école primaires jusque là d’excellent niveau, en offrant à des adolescents socialement défavorisés une solide base de connaissances ouverte sur une culture au sens large, car je crois…

– ça veut dire leur apprendre à lire et à écrire, dit un directeur de société. Il faut que les gars puissent lire un mode d’emploi.

– Chacun a son point de vue, se hâta d’intervenir le principal. Masi si vous deviez trouver  vous-même  des professeurs qui acceptent de passer leur vie à faire cours à des classes bondées de gaziers, de plâtriers et d’imprimeurs qui ne voient absolument pas pourquoi on les a amenés là, et qui plus est pour leur enseigner une matière qui, à proprement parler, n’existe pas, vous ne pourriez pas faire la fine bouche. Tout le problème et là.

La commission n’avait pas l’air convaincue.

– Dois-je comprendre par-là que les professeurs de culture générale ne seraient pas toutes des personnes dévouées à leur métier et qui se font une haute ide de leur vocation? demanda Mrs Chatterway, l’air mauvais.

– Pas du tout dit le principal, j’essaie seulement de vous faire comprendre que les enseignants de culture générale ne sont pas des hommes comme les autres. Ils ne peuvent pas tourner rond. Leur travail le leur interdit.

– Mais ils sont hautement qualifiés, dit Mrs Chatterway. Ils sont tous diplômés.

– Certes. Comme vous le dites si bien ils sont tous diplômés. Ce sont tous des professeurs distingués mais leur difficultés énormes qu’ils rencontrent ne peut pas ne pas les marquer. Je vais vous faire une comparaison. Prenez un chirurgien du cœur et faites lui couper des queues de caniche pendant dix ans, il ne tiendra pas le coup. C’est une comparaison très juste, croyez moi.

– Tout ce que je peux dire, protesta l’entrepreneur en bâtiment, c’est que tous les professeurs de culture générale ne finissent pas par enterrer leur femme dans des puits de fondation.
– Tout ce que je peux dire quant à moi, dit le principal, c’est que je suis extrêmement surpris qu’il ait été le seul à le faire jusqu’à présent.

Nul doute que je lirais « Wilt 2 ou comment se débarrasser d’un crocodile, de terroristes et d’une jeune fille au pair. » 🙂

Livre lu dans le cadre de la lecture commune organisée par Denis.

Son avis sur « le gang des mégères inapprivoisées » ici

Noctenbule a lu « Le gang des mégères inapprivoisées »

Titine a lu Wilt 1

Adalana a lu Wilt 2

Ce livre s’inscrit aussi dans le challenge d’Alexandra « littérature du Commonwealth »

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Les braises – Sandor Marai

BRAISELecture commune avec Denis sur le titre « Les braises » de Sandor Marai. Son avis ici.

Un vieil homme, Henri, apprend qu’un de ses amis, Conrad,  doit venir le voir. Cela fait plus de 30 ans qu’ils ne se sont pas vus. Le vieillard, général à la retraite, se prépare à cette entrevue, on le sent à la fois anxieux de cet entretien et encore plein de rancoeur. La première partie de ce roman nous raconte alors la rencontre de ces deux hommes à l’académie militaire alors qu’ils n’avaient qu’une dizaine d’années. Dans le Vienne d’avant guerre, les jeunes gens deviennent amis  malgré la différence sociale, Henri est issu d’une famille riche et Conrad est très pauvre.
La seconde partie est le dialogue (presque l’affrontement) entre ces deux hommes. Petit à petit, on apprend les raisons de leur mésentente, un triangle amoureux qui pourrait sembler banal mais que j’ai trouvé très subtilement décrit et très bien mis en musique. On connait peu  à peu les sentiments des deux hommes, on ne saura que peu de choses sur  les sentiments de Christine la femme du Général, décédée depuis de nombreuses années.
De cette longue conversation , remplie de nostalgie et d’amertume, on finira par découvrir ce qui a poussé Conrad à la fuite vers les Tropiques.
Il m’est difficile de comprendre les décisions des deux  personnages, enfermés l’un dans son orgueil et sa jalousie, l’autre dans son sens du devoir – à moins que ce ne soit dans sa culpabilité car plusieurs interprétations sont possibles)  mais j’admire l’écriture fine et subtile de l’auteur pour décrire les sentiments des deux hommes, qui ont décidé de se reparler alors que leur vie touche à sa fin. (pour se venger ou pour libérer leur conscience ?)
En conclusion : un très beau livre sur l’amour, l’amitié, la fidélité mais aussi la jalousie, et le temps qui passe inexorablement ……
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Deux extraits  :
On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Mais, petit à petit, tout pâlit, comme ces très vieilles photographies faites sur une plaque métallique. La lumière et le temps effacent leurs traits nets et caractéristiques. Pour reconnaître par la suite le portrait sur la surface devenue floue, il faut le placer sous un certain angle de réflexion. Ainsi pâlissent nos souvenirs avec le temps. Cependant un jour, la lumière tombe par hasard sous l’angle voulu et nous retrouvons soudain le visage effacé. 
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Un deuxième extrait qui montre bien la dimension importante de la musique dans ce livre :
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Un soir d’été, la mère d’Henri et Conrad exécutaient un morceau à quatre mains. En attendant de passer à table, assis dans un coin du salon, l’officier de la Garde et son fils les écoutaient poliment. Leur attitude patiente semblait signifier : « La vie est faite d’obligations. La musique doit être, elle aussi, supportée. D’ailleurs, il n’est pas convenable de manifester son ennui devant les femmes. »
La comtesse et Conrad jouaient avec passion. Ils interprétaient Chopin avec un tel feu que, dans la pièce, tout paraissait vibrer. Tandis  que dans leur fauteuil le père et le fils attendaient avec courtoisie et résignation la fin du morceau, ils comprenaient qu’une véritable métamorphose s’était opérée chez les deux pianistes. De ces sonorités, une force magique s’échappait, capable d’ébranler les objets, en même temps qu’elle réveillait ce qui était enfoui au plus profond des coeurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l’âme humaine. 
Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La « polonaise » n’était plus que le prétexte à l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d’un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon de soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini.   

Gaétan Soucy – La petite fille qui aimait trop les allumettes

la_petite_filleIl est difficile de parler de ce roman, sans en dévoiler trop. Le lire est tout d’abord un choc.

L’histoire, en quelques mots : Un matin deux frères découvrent leur père, mort. Leur façon de parler est plus qu’étrange, certains mots sont inventés (secrétarien), à d’autres moments la syntaxe est boiteuse et de temps en temps fuse une expression qui semble tirée (ou plutôt déformée) de la bible. Puis peu à peu, on apprend, que le père, ancien religieux,  vivait reclus dans sa ferme avec les deux enfants. Ceux-ci n’ont jamais été en contact avec d’autres personnes que ce père qui distribuait coups et sermons alambiqués toute la journée. Un des frères, le narrateur, décide de partir au village tout près pour trouver un cercueil pour enterrer  le père. La suite du livre explique cette odyssée au village, et toutes les conséquences immédiates de la mort du père.

Le narrateur n’a pas de prénom tout au long du livre, (on découvrira ce prénom dans les toutes dernières pages du livre). Il appelle son frère « frère » sans majuscule, on ne saura pas non plus son prénom. Dans la vie de ces enfants, des adolescents plutôt, quelle misère, matérielle mais surtout intellectuelle et sociale.

Le narrateur, en se rendant au village avec cheval (toujours sans majuscule bien que cheval soit un personnage à part entière), va se trouver conforté au monde. Quand les évènements le dépassent trop, il se fige et se renferme sur lui-même.

Il ajouta : « Nous ne vous ferons aucun mal » ce qui était déjà ça de gagné. Et ma figette ne fut plus qu’un souvenir parmi d’autres, je les suivis. Si on ne me fait pas de mal, voyez-vous, on peut tout obtenir de moi, telle est la leçon à tirer. C’est parce que je suis né sous le signe astronomique de l’âne que je suis comme ça, à l’instar des veaux et des gorets. (p65)

Le choc chez les villageois est  rude car la façon de s’exprimer du narrateur est assez perturbante : La rencontre a lieu dans une église et  pour lui une femme est soit une pute soit une sainte vierge (le vocabulaire des deux enfants est très réduit et le mot femme leur est inconnu)

– Papa est mort!
Lui criai-je. Mais comprenait-elle seulement les bruits que je produisais avec ma bouche? Je ne pouvais décider de son sexe, rien qu’à la voir, si c’était une sainte vierge ou une pute, ou et caetera, en raison de mon manque d’expérience et du reste, et de tout ce qui ne s’explique pas par les dictionnaires, parce que n’allez pas croire, je connais mes limites. Et on ne peut pas se fier aux enflures à ce sujet, j’en suis la preuve ambulante. Je voulus tout de même lui témoigner tant bien que mal mes intentions irréprochables, je n’aime pas voir souffrir pour rien. Je lui criai encore: « Dieu t’assiste vieille pute! » Parce que j’avais une chance sur deux.

Les enfants, laissés à eux même sont émouvants, tant dans leur façon de raisonner que dans leur propos et les mots qu’ils inventent. Le lecteur, après quelques 150 pages, découvrira ce qu’est le Juste Châtiment et refermera le livre abasourdi (pour le moins), à la fois effaré (pauvres enfants) et enchanté (quelle inventivité dans la narration).

Un extrait (p 108) :

Vous ne pouvez pas savoir combien il y en avait, il me fallait quatre heures rien que pour les étaler, je parle de l’argenterie évidemment. Je ne sais pas si j’ai songé à l’écrire, mais la propreté cela me rend folle dans le bourrichon, tellement j’aime. Il y avait des cuillères de toutes sortes, de toutes les familles, et des soucoupes et des assiettes et des coupes et des couteaux, je n’en finirais pas si je disais tout ce qui se trouvait enfoncé dans les tiroirs et les armoires de la salle de bal, en or, en cristal, en argent, en verre de bristol, en pierre philosophale, en tout ce que vous voudrez de plus émerveillant. J’examinais chaque ustensile, c’est ainsi que ça se nomme, je n’aurais pas toléré la moindre brume, tout devait étinceler, j’astiquais, j’asticotais jamais ma jupe n’aura autant servi et à meilleur usage. J’enlevais la poussière et les débris de marbre qui jonchaient le sol , encore ce verbe joncher, et je disposais mes poupées de lumière avec mille et un soins d’amour sur la plus haute des fenêtres où le soleil pénétrait pour venir danser dans ce merveilleux labyrinthe de netteté et d’arrêtes éclatantes. Je crois que ces ustensiles, il y en avait bien quarante-cent-cinquante- treize, toutes les fois que j’ai essayé de les compter à mesure que je les rangeais en rangée, ma tête se mettait à tourner dans le mauvais sens et je perdais le chiffre tellement il y en avait combien, sur mon cœur. Il m’arrivait de valser tout autour, mes pieds nus sur la froideur des dalles amochées. Mais la plupart du temps, les bras étendus  tel un engoulevent, je restais debout à les contempler, sans bouger plus qu’une souris apeurée, et je sentais toutes les tristesses et les désemparements tomber de mes ailes, comme au printemps tombent des toits les stalactites de glaçons, que père de son vivant appelait des tsoulala, car il avait été missionnaire au japon à l’époque où il était beau gosse, ne me demandez pas où ça se trouve, quelque part de l’autre côté de la pinède.

Challenge : Québec en septembre de Karine et  Yueyin

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La source cachée de Hella S. Haase

 Lecture commune avec Eeguab.

LASOURCECACHEEL’histoire en quelques mots : Jürgen a été malade et est actuellement convalescent. Pendant sa convalescence, il s’est fixé le but de vider la maison des grands-parents maternels de sa femme, Rina, afin que la maison soit mise en vente. Tout le roman se déroule vu par Jürgen : il écrit des lettres à sa femme, qu’il ne lui envoie pas finalement, il écrit dans son journal en nous rapportant ses ressentis, ce que lui dit un des médecins du village…. Le docteur Meinderts semble rongé par le souvenir d’ Eline, mère de Rina. Cette Eline qui disparaît un jour sur une plage….
On ne connaîtra pas l’avis de Rina.
Rina n’a jamais habité cette maison, elle a été élevée par ses grands-parents paternels après la mort de sa mère, peu après sa naissance, et celle de son père lorsqu’elle avait une dizaine d’années. Jürgen est à un des tournants de sa vie : son mariage avec Rina semble plus que vacillant et en partant à la découverte de la mère de Rina, il se rencontre lui-même. Il fait le point sur ce qu’il est (un scientifique travaillant dans un laboratoire) et ce qu’il aspire à être (un écrivain).
Il s’agit presque d’une enquête sur la raison de la disparition d’Eline : accident ? Suicide ? Fuite ?Les descriptions de la nature environnante et de la maison sont très prenantes et on croirait la maison encore habitée de l’âme d’Eline et de sa difficulté à trouver sa place dans le monde (comme Jürgen).

En conclusion : j’ai énormément apprécié de suivre les pensées de Jürgen, que l’on sent désemparé au début, un peu rassuré ensuite. Il est très ambivalent, son regard sur sa femme est assez froid, son regard sur Eline très indulgent : est il juste ?  J’aurais aimé avoir la vision de sa femme sur leur relation.

Un petit extrait

Infinie est la diversité des images d’un solstice à l’autre ; celui qui observe d’un regard aiguisé par un si grand désir voit comment, à chaque seconde, naît une nouvelle situation sans rapport avec tout ce qui précédait et différente de tout ce qui suivra. Jamais une tache d’ombre n’est deux fois la même sur une feuille ou sur le sol; comment puis-je conserver l’image de la courbe décrite par une volée d’oiseaux fendant le ciel comme une flèche? De telles questions ne cessent de me tourmenter pendant mes vagabondages dans le bois de Breskel. Mes sens réagissent avec une intensité prodigieuse à chaque impression ; le règne des formes, des sons des couleurs est ici tout puissant. Moi, l’homme, je ne suis plus le centre mais seulement une partie de la création. La libellule, cet éclat vert qui danse dans un faisceau de lumière, connaît un plaisir qui ne me sera jamais accordé; j’envie l’industrieuse fourmi, sans cesse en route vers un but déterminé – j’envie aussi les araignées qui tissent des toiles dans une sereine cruauté, et les oiseaux insouciants. La conscience que j’ai moi , l’homme, grâce à mon système nerveux plus compliqué, d’être la créature la plus fébrile et la moins harmonieuse sous les étoiles, ne fait qu’accroitre mon désir de m’abîmer à jamais dans la perfection de la nature alentour. A Breskel, le danger se cache dans le suave poison que l’on respire entre les roses et l’herbe ; un désir de disparaître en tant qu’individu, de devenir un élément de la beauté immortelle, d’entrer dans l’éternité comme les nuages et la lumière solaire, de vivre, aussi calmement que les plantes, l’alternance et le retour de la matière (p 37- 38)

Challenge : Mon tour du monde chez Helran pour les Pays-Bas (Hella S. Haase est une auteure néerlandaise)
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Les fourmis – Boris Vian

fourmisLecture commune avec Noctenbule, l’oeil qui fume  et Rosemonde (lien à venir)

Petite déception avec ce recueil de nouvelles de Boris Vian. Les nouvelles m’ont semblé d’intérêt très inégal. De bonnes trouvailles au niveau du style mais j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur la lecture et les personnages.

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La première nouvelle m’a beaucoup plu. « Les fourmis » est le titre de cette nouvelle. Le narrateur est un jeune soldat qui combat sur une plage (de Normandie?). Boris Vian arrive à raconter les horreurs de la guerre sur un ton désinvolte et ironique. Tout le monde meurt autour de ce jeune homme, les uns déchiquetés par les obus, les autres criblés de balles et cependant le style m’a fait sourire plusieurs fois. « On est de plus en plus encerclés, ça nous dégringole dessus sans arrêt. Heureusement, le temps commence à se dégager, il ne pleut guère que neuf heures sur douze, d’ci un mois, on peut compte sur du renfort par avion. Il nous reste trois jours de vivres. » (p 16)

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Une autre nouvelle m’a également plu ‘La route déserte » : des scènes très visuelles et un humour très noir (voir macabre) dont voici un extrait  » Un jeune homme allait se marier. Il terminait ses études de marbrier funéraire et en tous genres. Il était de bonne famille, son père dirigeait la section K des Chaudières Tubulères et sa mère pesait soixante sept kilos. Ils vivaient au numéro 15, rue des Deux-frères, le papier de la salle à manger, malheureusement n’avait pas changé depuis 1926 et représentait des oranges sur un fond bleu de prusse, ce qui est laid. De nos jours on n’aurait rien mis et ceci sur un fond de couleur différente, plus claire par exemple. Il s’appelait Fidèle, et son père Juste. Sa mère aussi avait un nom. Comme tous les soirs, il pris le métro pour se rendre à son cours, une pierre tombale sous le bras et ses outils dans une petite valise. A cause de la pierre, il se payait des couchettes afin d’éviter les remarques souvent acides, et pouvant abîmer le grain poli du calcaire, que l’on s’attire dans les voitures ordinaires, à voyager très chargé « (p 77).

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Conclusion : onze nouvelles mais seulement deux qui m’ont plut (pour les autres je dois diRe m’être un peu ennuyée). Cependant c’est toujours un auteur intéressant à lire car au détour d’un paragraphe , on tombe parfois sur une pure merveille comme cet extrait : « Il se réveilla en sursaut. L’aspirine l’avait fait transpiriner : comme en vertu du principe d’Archimerdre, il avait perdu un poids égal à celui du volume de sueur déplacé, son corps s’était soulevé au- dessus du matelas, entraînant les draps et les couvertures, et le courant d’air ainsi produit ridait la mare de sueur dans laquelle il flottait ; de petites vagues clapotaient sur ses hanches. Il retira la bonde de son matelas et la sueur se déversa dans le sommier. Son corps descendit lentement et reposa de nouveau sur le drap qui fumait comme un cheval-vapeur. La sueur laissait un dépôt gluant sur lequel il glissait dans ses efforts pour se relever et s’accoter à l’oreiller spongieux. (p 56) »

Livre lu dans le cadre du challenge Vian chez Oeil qui fume

challenge VIAN