Que lire un 23 février ?

– Suffit, mademoiselle, dit Fauna. Vous voyez cette étoile d’or surmontée d’une autre étoile ? Cette jeune personne a épousé un professeur de Stanford. Il a au moins un million de livres. Et vous savez ce qu’elle fait si quelqu’un lui montre les livres en disant : « Les avez-vous tous vus ? » Elle se contente de sourire d’un air mystérieux. Et quand on lui pose une question, vous savez ce qu’elle fait ? Écoute-moi bien, Suzy. Elle répète les trois derniers mots de la phrase qu’elle a entendus comme si elle les avait pensés. Même son mari croit qu’elle sait lire et écrire. Doc n’a pas besoin d’une femme aussi savante que lui. Si tu en savais autant que lui, de quoi pourrait-il te parler ? Laisse lui sa supériorité. »
Becky dit :
« Pensez-vous, elle aime bien trop parler.
– Faudra qu’elle apprenne à la boucler, ou sans ça elle n’aura pas d’étoile, dit Fauna. Je vais faire ton horoscope, bonne idée. Quand es-tu née, Suzy ?
– Le 23 février.

– À quelle heure ?

– Qui sait ? En tout cas, c’était une année bissextile. »
Agnès dit « Elle a dû naître la nuit, ça se voit tout de suite. »
Fauna alla dans sa chambre, revint avec une carte du ciel qu’elle épingla au mur puis elle prit sa règle et montra : «Te voici. Poissons »
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Tendre jeudi – John Steinbeck 

Que lire un 19 février ?

Mais alors : que fait en ce moment le portrait de son frère sur sa table de nuit ? Chloe Trías est sûre de ne pas l’avoir sorti de son étui rouge, elle ne le fait jamais, et pourtant Eddie est là, il la regarde avec le même sourire que celui qu’elle essaye si souvent devant la glace pour lui ressembler. Silencieux, Eddie engoncé dans la combinaison de cuir de son père, les manches nouées à la taille, souriant, sans savoir que dans quelques minutes il sera mort.
« Raconte-moi une histoire, Eddie, ne t’en va pas, reste avec moi », voilà ce qu’elle aurait dû lui dire ce soir-là, mais elle n’a rien dit, et Eddie a enfourché la 1 100 cm³ pour partir à la recherche d’histoires ; parce qu’il n’avait que vingt-deux ans et qu’il ne lui était encore rien arrivé qui soit digne d’être raconté.
– Et si le temps passe et si, devenu vieux, tu n’as toujours rien trouvé qui vaille la peine d’être transformé en littérature, Eddie ?
– Alors, Clo-Clo, il ne me restera plus d’autres solutions que de tuer quelqu’un ou de lui voler son histoire, a-t-il répondu, et il n’est jamais revenu.

On entend de nouveau un brouhaha de voix dans l’escalier et beaucoup de bruit. Chloe décide de se lever pour voir ce qui se passe, mais le fait très lentement. C’est vrai, pense-t-elle, pourquoi se presser, il ne se passe jamais rien. Et, elle a tout à fait raison. Depuis ce 19 février et jusqu’à maintenant, il ne s’est rien passé. Absolument rien, merde.

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Petites infamies – Carmen Posadas

Que lire un 18 février ?

Le majordome ne jurait que par l’armée ; aussi jouait-il aux petits soldats avec nous. Chaque matin, il nous faisait aligner pour nous passer en revue. Les boutons de cuivre de nos uniformes rouges devaient briller comme des miroirs, et malheur au mécréant dont le pantalon n’avait pas un pli impeccable. Notre chevelure devait obéir au « règlement» : nous portions la raie de côté et les cheveux collés avec de l’eau ou de la pommade. Au commandement, nous présentions nos mains pour l’inspection des ongles ». Le majordome examinait aussi nos oreilles et notre cou ; il allait même jusqu’à nous renifler comme un chien avec la farouche détermination de dépister l’odeur de sueur.
Un jour, en arrivant à moi, il se mit tout à coup à hurler :
– Qu’est-ce que c’est que ces souliers là ?
Je ne savais que répondre. Pouvais-je lui dire que c’étaient les souliers du maître d’école et que j’avais traversé l’enfer pour les acquérir ? Qu’à cause d’eux, j’avais été jeté en prison, frappé à coups de crosse et chassé de mon village ? Que j’avais dû quitter l’école par la faute de ces maudits godillots ?
Il y eut un silence terrifiant. Le majordome me fusillait du regard, attendant ma réponse. J’avais l’impression que le monde allait s’écrouler.
[…]
– Maman, lui dis-je, j’ai bien peur de perdre ma place.
– Et pourquoi donc ?
– Le majordome n’aime pas mes souliers.
– Qu’est-ce qu’il leur reproche ?
– Je ne sais pas. Ils étaient assez bons pour le maître d’école ; et Dieu sait qu’il vaut mieux, dans son petit doigt, que le majordome dans toute sa personne, monocle et tout.
Cette nouvelle ne parut guère émouvoir ma mère.
– Eh bien, s’il le faut absolument, dit-elle, nous t’achèterons une paire de souliers.
Je n’en croyais pas mes oreilles.
– Et le loyer ?
– Si le portier dit vrai, tu rattraperas le prix des souliers en deux ou trois jours.
–Tu as raison, ma foi. Je n’y pensais pas. J’étais fort soulagé.
Le lendemain, je coupai à l’école d’apprentissage et accompagnai ma mère pour acheter une paire de chaussures. Ce fut une grande date dans ma vie. J’ai sous les yeux mon petit calepin. J’y avais inscrit, dans la colonne du « Doit » : « 18 février 1928 : dû à ma mère, une paire de souliers : 7 pengoe 20. » Et au-dessus : «Pas de chaussures d’occasion. De vrais souliers neufs. »
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L’enfant du Danube – Janos Székely –  Page 254 – 256

Que lire un 11 février ?

La vie reprend son cours. Lucien revient à la maison. Adèle retourne au bureau. Elle voudrait se plonger dans le travail mais elle se sent tenue à l’écart. Cyril accueille froidement. « Tu es au courant que Ben Ali est tombé pendant que tu jouais à l’infirmière ? Je t’ai laissé des messages, je ne sais pas si tu les as eus mais c’est Bertrand qu’on a envoyé finalement. »
Elle se sent d’autant plus à l’écart que règne dans la rédaction une atmosphère sentimentale. Les jours passent et il lui semble que ses collègues n’ont pas levé le nez de l’écran de télévision installé au milieu de l’open space. Jour après jour, les images de l’avenue Bourguiba noire de monde défilent. Une foule, jeune et bruyante, célèbre la victoire. Des femmes pleurent dans les bras des soldats.
Adèle tourne les yeux vers l’écran. Elle reconnaît tout. L’avenue où elle a marché tant de fois. L’entrée de l’hôtel Carlton, où elle fumait des cigarettes sur le balcon du dernier étage. Le tramway, les taxis, les cafés où elle ramassait des hommes qui sentaient le tabac et le café au lait. Elle n’avait rien à faire alors qu’Écouter la mélancolie d’un peuple, prendre le pouls atone du pays de Ben Ali. Elle écrivait toujours les mêmes papiers, tristes à mourir. Résignés.
Ébahis, ses collègues portent la main à leur bouche. Ils retiennent leur souffle. C’est la place Tahrir à présent qui s’enflamme. « Dégage, dégage. » On brûle des poupées de chiffon. On déclame des poèmes et on parle de révolution. Le 11 février, à 17h03, le vice-président Souleiman annonce la démission de Hosni Moubarak. Les journalistes hurlent, se sautent dans les bras. Laurent tourne le visage vers Adèle. Il pleure.
« C’est merveilleux, non ? Quand je pense que tu aurais pu y être. C’est vraiment bête cet accident. Ce n’est pas de chance. »
Adèle hausse les épaules. Elle se lève et enfile son manteau.
« Tu ne restes pas ce soir ? On va suivre les événements en direct. Un truc comme ça, ça n’arrive qu’une seule fois dans une carrière !
– Non, j’y vais. Je dois rentrer chez moi. »
Richard a besoin d’elle. Il l’a appelée trois fois cet après-midi. « N’oublie pas mes médicaments. » « Pense à acheter des sacs-poubelle. » « Tu rentres quand ? » il attend, impatient. Il ne peut rien faire sans elle.

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Dans le jardin de l’ogre – Leila Slimani 

Que lire un 11 février ?

La plus haute fonction de l’amour est de faire de la personne aimée un être unique et irremplaçable.
La différence entre l’amour et la logique, c’est qu’aux yeux de la personne qui aime, un crapaud peut être un prince, tandis que dans l’analyse d’un logicien, cette personne devrait prouver que le crapaud est un prince, une entreprise vouée à ternir l’éclat de plus d’une passion.
La logique impose des limites à l’amour, ce qui explique pourquoi Descartes ne s’est jamais marié. Descartes, l’architecte de l’âge de la Raison, quitte Paris, ville de l’Amour, en 1628 pour « fuir ses distractions ». Il s’installe en Hollande où, entouré de disciples et entretenu par des mécènes, il consacre études et écrits aux mathématiques et à la logique. Vers la fin de l’année 1649, il est invité à se rendre à Stockholm pour enseigner la philosophie et la reine Christine. Descartes accepte immédiatement. Peut-être parce que la paie est bonne. Il a bien fallu qu’il y ait une raison.
La reine Christine suivait ses leçons couchée. Fréquemment, elle était nue. Mais ce n’est pas le pire, tant s’en faut. Comme toutes les autres cours d’Europe, au XVIIe siècle, la cour de Suède était infestée de puces. Christine avait demandé à ses artisans de lui fabriquer un canon miniature en or et en argent. Étendue sur ses coussins, elle tirait avec son petit canon sur les puces qui lui couraient sur le corps. C’était pour cette raison qu’elle restait nue. On dit qu’elle était plutôt bonne au tir.
Le spectacle quotidien de Sa Majesté s’amusant ainsi, tandis que lui Descartes, dans son haut-de-chausses hollandais noir, s’évertuait à lui expliquer la perfection sous-jacente d’une indubitable sphère de l’Etre, était plus que son penchant rationnel ne pouvait supporter. Rapidement, il devient nerveux est pâle. Le 11 février 1650, quelques mois seulement après son arrivée à Stockholm, Descartes tomba raide mort à l’âge de cinquante-quatre ans. Christine, elle, vécut encore trente-neuf ans, ce qui lui permit de dégommer un bon nombre de puces supplémentaires.
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Tom Robbins – un parfum de Jitterbug

Que lire un 7 février ?

7 février 2009,
Île de Gorée

Cher Steve,

Peut-être que cette lettre te surprendra.
Mais, comme tout événement inattendu, elle pourrait aussi te faire plaisir.
Tu veux savoir la raison pour laquelle j’ai décidé de me manifester, après 30 ans de silence ? La voici : hier Joseph Ndiaye est mort. Il s’agit du vieil homme qui depuis près d’un demi-siècle s’occupait de la maison des esclaves, à Gorée. On lui a rendu beaucoup d’hommages dans les médias. Si tu es toujours attentif et engagé, tu ne les auras pas ratés.
Il est mort dix-sept jours après l’élection du premier président noir des États-Unis, Barack Obama. J’aurais aimé mieux connaître Joseph, ce vieil homme si tenace, au regard dur, par exemple en dehors de ses visites guidées. Pour l’entendre dire autre chose que la rengaine habituelle. Mais hélas, ça ne s’est pas passé : on a juste eu le temps d’échanger quelques mots avant qu’il ne s’en aille pour toujours. Et lui, quittant cette terre, n’a pas pu ajouter à la galerie de photos qui l’exposent avec les différents présidents américain celle avec Obama.

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Je suis quelqu’un – Aminata Aidara

Que lire en février ? le 2 ou le 14 ?

On dit que février le mois le plus court, mais vous savez, « on » pourrait se tromper.
Si on compare les pages du calendrier les unes aux autres, il paraît être effectivement le plus court. Étalé entre janvier et mars comme du saindoux sur du pain, il n’arrive pas tout à fait jusqu’à la croûte de chaque tranche. Avec ses caoutchoucs aux pieds (et jamais vous ne surprendrez février en chaussettes), il a une bonne tête de moins que décembre, bien que les années bissextiles, quand il nous fait une poussée de croissance, il arrive au nez d’avril.
Si raccourci qu’il puisse paraître par rapport à ses cousins, février dans l’impression qu’il dure plus longtemps qu’eux.
C’est la plus méchante lune de tout l’hiver, d’autant plus cruelle qu’il lui arrive de se faire passer pour le printemps, parfois pendant des heures d’affilée, pour finalement arracher son masque avec un rire sadique en crachant des stalactites de glace au visage de tous les naïfs, une conduite qui vieillit rapidement.
Février est sans merci et il est ennuyeux. Le défilé des chiffres en rouge sur le calendrier donne un résultat égal à zéro : anniversaires d’hommes politiques, journée spéciale réservée aux rongeurs, qu’est-ce que ces célébrations ? La seule bulle dans le champagne éventé de février, c’est le jour de la Saint-Valentin. Et ce n’est pas par hasard que nos ancêtres ont épinglé le jour de la Saint-Valentin sur la chemise de février : assurément, celui ou celle qui a de la chance d’avoir quelqu’un qui l’aime en ce mois frigide et nerveux a de bonnes raisons de vouloir fêter ça.
À cette réserve près qu’il « teinte les bourgeons et fait gonfler les feuilles à l’intérieur », février est aussi inutile que le deuxième r qu’il est le seul mois à avoir dans son nom. Il se comporte comme un obstacle, un coin de neige fondue, de boue et d’ennui tenant à distance à la fois le progrès et le contentement.
James Joyce est né en février, comme Charles Dickens et Victor Hugo, ce qui montre à quel point les écrivains ne sont pas très bons en matière de commencement – mais ils sont encore pire quand il s’agit de savoir où s’arrêter.
Si février a la couleur du saindoux sur le pain de seigle, son arôme et celui d’un pantalon de laine mouillé. Quant au son, c’est une mélodie abstraite jouée sur un violon qui grince, la plainte mesquine d’une mégère qui souffre de claustrophobie. Ô, février, tu n’es pas grand-chose, mais tu n’es pas long ! Si tu faisais deux fois cette fastidieuse longueur, peu nombreux sont ceux d’entre nous qui vivraient assez longtemps pour saluer le joli mois de mai.
Limité à sa durée habituelle, février parvint tout de même à faire des ravages chez Priscilia comme à la Nouvelle-Orléans. Le 2 février, jour de la Marmotte, une vague de froid parachutée donna aux bananiers une couleur de chaussures de séminariste, et nuit après nuit, le Mississippi exhalait un air du Yukon. Les petits garçons qui faisaient des claquettes pour quelques pièces dans Bourbon Street durent rivaliser avec leurs propres claquements de dents. Mis à part les claquettes et les claquements, le Carré était tellement calme et silencieux qu’il aurait pu se trouver à Salt Lake City. Même les abeilles se mirent à l’abri du gel. Où, personne n’aurait pu dire.
Quant au givre sur la citrouille personnelle de Priscilla, il n’était ni épais ni de nature à flétrir mais, typique de février, il mit du temps à fondre.
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Un parfum de jitterbug – Tom Robbins 

Que lire un 1er février ?

La femme qu’on emmène dans un hurlement de sirène s’appelle Vivian Maier, elle aura 83 ans le 1er février. Personne, ici personne ne sait qui elle est. Une silhouette familière du quartier, une de celles qui semblent faire partie d’un lieu, comme un élément du décor, et un jour elles ne sont plus là. On se fait la remarque, on s’interroge un instant, et on oublie. Une vieille dame solitaire qui perd un peu la tête par moments. Qui se montre encore drôle, parfois, et sacrément têtue. (page 16)

 

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Il aura fallu des rêves, des départs, il aura fallu des océans et des bateaux pour que ce 1er février 1926, au cœur de l’été new-yorkais, naisse Vivian, l’enfant au nom de fée. Mais, des fées, Vivian ne recevra guère, dans ces années-là, d’autre cadeau. La neige a transformé la ville en un vaste échiquier. Noir et blanc. Le couple qui accueille avec elle son second enfant habite au nord-est de Manhattan, du côté de la 76e rue, ou de la 56e, les informations se contredisent, un de ces immeubles à la façade de briques rouges scarifiée d’escaliers métalliques en zigzag.
Étrange couple. Oui, étrange couple que celui de Maria Jaussau et de Charles Maier. Déjà miné, quelques années après leur mariage par la mésentente, l’alcoolisme, déjà détruit par la violence et les difficultés financières. En cette même année, l’Amérique voit naître quelques-unes de ses légendes à venir, Marylin Monroe, John Coltrane, Miles Davis, Mel Brooks, Harper Lee… (page 38)

 

Une femme en contre-jour – Gaëlle Josse

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Voilà un tout petit livre (154 pages mais très denses)
Le sujet : une biographie de Vivian Maier

Tout commence par la fin : Vivian Maier, 83 ans meurt dans un grand dénuement et dans la solitude.
Elle n’est pas totalement seule : Elle a été nurse toute sa vie et a été prise en charge financièrement par la famille chez qui elle est restée 17 ans.
En parallèle un jeune homme trouve des dizaines de milliers de photos dans une vente aux enchères.
Il mène l’enquête et finira par découvrir qui était la photographe, mais après la mort de celle-ci. Il organise alors des expositions et le nom de Vivian Maier devient mondialement connu pour ses clichés.
Le propos de Gaëlle Josse est de nous raconter toute la vie de Vivian Maier : son enfance très difficile à NewYork, six années passées en France (sa mère est originaire des Alpes) puis le retour en Amérique et en filigrane cette passion pour la photographie…
Le ton est à fois neutre et très convaincant . En très peu de mots, Gaëlle Josse parcourt 80 ans d’une vie d’une femme à la fois très solitaire et aussi très attentive à ses contemporains….
Un livre qui m’a donné envie de rechercher des clichés.

Source photo

Que lire un 1er février ?

Tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, je me réveillais par terre sous mes couvertures (je mettais deux ou trois pull-overs pour dormir, un caleçon long, un pantalon en laine et un manteau) et je me rendais tout droit au bureau du Dr Roland. C’était un long trajet, et quand il neigeait ou que le vent soufflait, parfois de façon cuisante, j’arrivais au Collège, épuisé et gelé, au moment où le concierge ouvrait le bâtiment. Je descendais alors au sous-sol prendre une douche et me raser, dans un réduit désaffecté, plutôt sinistre – carrelage blanc, tuyaux apparents, une vidange au milieu de la pièce – qui avait fait partie d’une infirmerie de fortune datant de la Seconde Guerre mondiale. Les employés se servaient des robinets pour remplir leurs seaux, de sorte que l’eau n’était pas coupée et qu’il y avait même un chauffe-eau à gaz ; j’avais mis un rasoir, du savon et une serviette discrètement pliée au fond d’un des placards vitrés et inutilisés. Ensuite j’allais me faire chauffer une boîte de soupe et du café en poudre sur la plaque chauffante du Bureau des sciences sociales, et à l’arrivée du Dr Roland et des secrétaires j’avais déjà bien entamé le travail de la journée.
Le docteur Roland, habitué qu’il était à mes absences fréquentes et mon incapacité à terminer mes tâches à la date donnée, s’est montré étonné est plutôt méfiant devant cette crise inattendue d’assiduité. Il m’a félicité, interrogé de près, et à plusieurs occasions je l’ai entendu discuter de ma métamorphose avec le Dr Cabrini, le chef du département de psychologie, le seul autre professeur à ne pas avoir déserté le bâtiment pendant l’hiver. Mais, au fil des semaines, alors que chaque jour de labeur enthousiaste ajoutait une étoile d’or à mon tableau d’honneur, il a commencé à y croire, d’abord avec timidité, et ensuite triomphalement. Vers le 1er février il m’a même accordé une augmentation. Peut-être espérait-il, à sa façon behaviouriste, que j’en serai éperonné vers de nouveaux sommets de motivation. Il a dû regretter cette erreur, néanmoins, quand, le trimestre d’hiver achevé, j’ai retrouvé ma chambre confortable au Monmouth et mes anciennes habitudes d’incompétence.

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Le maître des illusions – Donna Tartt.

Que lire un 26 janvier ?

Le 26 janvier 1942, Marthe, au plus fort de l’hiver, s’éteint. Elle a soixante-douze ans. Dans une quinte de toux qui la déchire, Marthe rejoint définitivement Marie.
« Ma pauvre Marthe est morte », écrit Pierre à son vieil ami Henri Matisse, six jours après l’avoir enterrée dans le petit cimetière du Cannet.
Sous le choc, tous les cheveux de Pierre blanchissent. Le voici désormais seul et paré pour rejoindre au fond du miroir le grand œil doux et impérieux à la fois de l’animal depuis si longtemps qui l’appelle en silence. Ce n’est pas la licorne ni aucune créature fabuleuse, non, mais un simple cheval à la robe blanche, dont l’œil noir immensément est un puit où Pierre va tremper son chagrin.
C’est en 1934, au cirque Medrano, qu’il l’a rencontré. On le trouve à cette date de fois croqué dans son carnet. Deux ans plus tard, à Deauville, le dos tourné à la mère, Pierre commence le portrait à l’huile : une montagne de neige à l’avant plan qui est la tête, tandis qu’au fond, et comme en enfer, s’agitent dans leur box d’autres chevaux blancs. Figé comme un santon dans un coin du tableau, le dresseur lève mollement une baguette qui a tout d’un pinceau, tandis que le cheval, indifférent à la scène, consent à lever en mesure une de ses pattes de devant. Mais son regard est ailleurs, brûlant, douloureux et serein à la fois. Comme s’il avait franchi déjà toutes les barrières du monde, dépassé les apparences de la chair et ce n’était plus cheval que pour ceux qui ont des yeux et ne voient pas.

L’affection qui lie Pierre aux chevaux est ancienne. Quand les rues de Paris n’étaient qu’une suite d’attelages, combien de fois ne s’est-il pas attardé pour caresser une crinière, saisir dans le regard de jais le secret de cet or tendre, en murmurant des paroles consolatrices, lui le taciturne ?
Tout a cristallisé dans le cheval de cirque. À cause des lumières trop vives, des roulements de tambour, des coups de cymbales et de la piste affreuse où l’herbe est de la sciure ; à cause de la foule qui applaudit sans rien savoir, à cause de la détresse et de la mort qu’elle rejette en rien fort, à cause de la vie qu’elle confond avec le spectacle.

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Elle, par bonheur et toujours nue – Guy Goffette