Que lire un 10 juin ?

Son bras s’ornait d’un tatouage, la lettre C.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle. C’est ta femme ? Connie ? Corinne ?
– C’est pour Caire », répondit-il en se lavant la figure.
Quel nom exotique, songea-t-elle, envieuse – juste avant de se sentir rougir.
« Je suis complètement idiote. »
Un italien de trente-quatre ans, originaire de la partie nazie du monde… Bien sûr qu’il avait fait la guerre. Du côté de l’Axe. Il s’était battu au Caire ; le tatouage servait de trait d’union entre les vétérans allemands et italiens de cette campagne – la défaite des armées britannique et australienne sous le commandement du Général Gott, face à Rommel et ses Afrika Korps.
Juliana regagna la salle de séjour, où elle refit le lit. Ses mains volaient.
Les affaires de Joe était empilées avec soin sur une chaise : des vêtements, une petite valise, quelques objets personnels. Y compris une boîte recouverte de velours qui ressemblait assez un étui à lunettes. La jeune fille la prit et l’ouvrit, par curiosité.
Oui, tu as du te battre au Caire… Elle contemplait une Croix de fer de deuxième classe, gravée de l’inscription 10 JUIN 1945. Ce genre de décorations ne courait pas les rues ; elles étaient réservées aux plus courageux. Je me demande ce que tu as fait… Tu n’avais que 17 ans, à l’époque.
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La maître du haut Château – Philip K Dick

Que lire un 31 mai ?

Longtemps après, Weber pouvait encore dire à quel instant précis Capgras était entré dans sa vie. Inscrit dans son agenda : vendredi 31 mai 2002,13 heures, Cavanaugh, Union Square Café. Les premiers exemplaires d’au pays de l’inattendu sortaient à peine de l’imprimerie, et l’éditeur de Weber voulait qu’ils se retrouvent en ville pour fêter l’événement. Son troisième ouvrage : se faire publier ne présentait plus guère de nouveauté. À ce stade de sa carrière, Gérald Weber envisageait les deux heures de train depuis Stony Brook davantage comme un devoir que comme une partie de plaisir. Mais Bob Cavanaugh tenait à le voir. « Sensas », s’était écrié le jeune éditeur. Publisher’s Weekly parle « d’exploration décoiffante du cerveau humain menée par un sage au sommet de son art ». « Exploration décoiffante », voilà qui allait faire jaser dans les cénacles de neurologie où l’on n’avait pas pardonné à Weber le succès de ses précédents écrits. Et «sommet de son art», il y avait là-dedans quelque chose de déprimant. Après ça, pas d’autres issue que le déclin.
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La chambre aux échos – Richard Powers

Que lire un 29 mai ?

La question se posait (Moody la posa en effet) de savoir comment Löwenthal pouvait être aussi certain des détails exacts de l’incident, attendu qu’il venait seulement de s’en souvenir, près de huit mois après les faits, et qu’il n’avait eu l’occasion de rien vérifier. Comment pouvait-il jurer, premièrement, que l’homme qui avait fait insérer l’annonce était bien marqué d’une balafre à la joue, deuxièmement, qu’il s’était présenté en juin de l’année précédente, et, troisièmement, que le nom figurant dans son extrait de baptême était, sans l’ombre d’un doute, Crosbie Francis Wells ?
La réponse de Löwenthal fut courtoise, mais assez verbeuse. Il expliqua à Moody que le West Coast Times avait été fondé en mai 1865, un mois environ après que lui-même avait pour la première fois débarqué sur le sol néo-zélandais. Le premier numéro du journal avait été tiré à vingt exemplaires, un pour chacune des dix-huit hôtelleries qui avaient alors pignon sur rue à Hokitika, un pour le juge de paix fraîchement nommé, et un pour ses propres archives. (En l’espace d’un mois, et grâce à l’acquisition d’une presse à cylindre, le tirage allait atteindre deux cents; à présent, en janvier 1866, chaque livraison était tirée à près de mille exemplaires, et Löwenthal avait engagé deux auxiliaires.) Pour la réclame, afin de ne laisser ignorer à aucun abonné potentiel que le Times avait été le premier quotidien à paraître à Hokitika, Löwenthal avait fait encadrer sous verre le numéro initial, et chacun pouvait le voir au mur de son bureau. Il se souvenait donc de la date exacte de la création du journal (le 29 mai 1865), parce qu’il avait tous les matins ce numéro encadré sous les yeux.

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Les luminaires – Eleanor Catton

Que lire un 29 mai ?

29 mai 1993. Dans le sous-sol du centre culturel, cinq cents personnes sont réunies pour le défilé. Les gens parlent, fument, boivent. L’atmosphère est au tripot. Plus rien n’existe à Sarajevo sinon ce concours de beauté. Dans la salle comble, la tension monte. On attend depuis plus d’une heure déjà. Trois coupures de courant ont perturbé l’organisation. Quand la musique se tait, les détonations s’amplifient.
Le dos, les omoplates, la tête de la petite Zlata reposent contre la poitrine de Joaquim qui lui enserre les épaules. Que lui rappelle-t-il pour qu’elle l’ait ainsi adopté ? Vesna à sa droite, Zladko à sa gauche, son appareil photo au sternum, Joaquim ne quitte pas la scène des yeux. Le règlement du concours veut que les trois inscrites défilent d’abord en robe, puis en maillot de bain, comme à l’endroit des plages, à l’envers des combats.
Sous les cris et les sifflements, les candidates apparaissent enfin. Une à une, les jeunes filles traversent la scène, un petit écriteau à la main, chiffre blanc sur fond bleu, à hauteur du bassin. Un aller, un regard bariolé, demi-tour, et retour. Les sourires sont immenses et rouges dans les visages sans sommeil. Les candidates se sont entraînées à marcher, sauf Ilena qui le comprend à l’instant de devoir avancer d’un pas accidenté. Depuis une année qu’elle n’est pas sortie de l’appartement, sa vue a décliné, son équilibre s’est fragilisé. Les larmes lui montent aux yeux. Mais à l’extrémité de la scène, Joaquim lui prête la ligne de son regard. Inela se redresse, sourit, serre les points, et l’ensemble de son corps dessine la grâce d’une trajectoire. Un instant, le siège de Sarajevo n’a jamais existé. Dans les jeux d’ombres et de lumières, la figure fascinée de Zlata retrouve la mobilité de l’enfance. Celle de Vesna irradie de fierté. Celle de Zladko s’enflamme d’excitation. Il siffle et hurle le prénom de sa sœur dont Joaquim flashe le visage qui s’imprime sur le seul film de sa mémoire.

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Miss Sarajevo – Ingrid Thobois

Que lire un 26 mai ?

J’ai des questions à te poser sur ton travail, sur le gouvernement.
C’est sérieux alors ? dit-il en haussant un sourcil.
Mon père est très brun et ses sourcils sont noirs et épais. Cette fois, le coup du sourcil ne me fait pas sourire. Je pose mes questions, je prends une chaise et m’assois en face de lui. Pour la première fois, il me parle comme à une adulte.
Le 26 mai 1918, le Conseil national de Géorgie a déclaré l’indépendance de la Géorgie, ça a été un événement. Le pays était annexé par les Russes depuis plus de cent ans.
C’est pour ça que la langue géorgienne est maintenant autorisée?
Laisse-moi parler, dit-il.
En février 1919, des élections ont lieu, les hommes de plus de vingt ans mais aussi les femmes pouvaient voter. Le parti social-démocrate a été élu avec 85 % des voix, mon père est nommé ministre de l’Agriculture. Noé Jordania est le président. Ils ont une tâche énorme devant eux bien qu’en quelques mois, ils aient déjà initié de grands changements.
Il me parle de la réforme agraire dont il est l’auteur et qui suscite révoltes et colères. L’ancienne noblesse est dépossédée de ses terres qui sont redistribuées aux paysans et à des petits propriétaires. C’est le fondement du socialisme, me dit-il. Il me raconte les forêts, les pâturages et les grands domaines qui ont été déclarés bien nationaux, la relance de la production, du commerce, la réforme qui fait passer la journée de travail à huit heures pour tous, la séparation de l’Eglise et de l’État et la suppression de l’enseignement religieux dans les écoles. Je ne comprends pas tout mais je saisis l’essentiel.
Il me parle de leur vigilance permanente pour que le nouveau gouvernement puisse mener le pays vers l’avenir. Trop de gens veulent sa disparition. Les Turcs, l’armée russe et les bolcheviques qui s’infiltrent partout dans le pays. Il paraît fier et confiant dans le soutien des démocraties occidentales.

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La mer noire – Kéthévane Davrichewy 

Que lire un 25 mai ?

Joseph se fige. Dans cette voix il a perçu comme une ombre de force, une ombre familière à ses oreilles.
« Vous êtes flic ? », demande Joseph d’une voix blanche.
Son intuition l’a trahi. Le type lui lance un long regard.
« Et oui, je suis flic », répond-il comme à regret.
C’est comme recevoir un coup sur la tête. Joseph est en train de laver les tasses dans le coin cuisine avec de l’eau minérale, comme il le fait depuis dix jours, et ses mains se mettent à trembler.
Putain, ils sont increvables, c’est pas possible, c’est pas Dieu possible – l’autre passe devant le revolver il l’empoche – nom de Dieu, ces fils de pute sont partout…
« Vous avez ordre d’abattre les pillards, c’est ça ? »
« Hum. Disons que je fais la voiture-balai. J’ai pu me mettre en rapport avec Paris. Tu as de la chance, tu sais. Ce qui intéresse les autorités, ce sont les immunisés comme toi et moi. Les vrais. Alors, si tu es sage, on oublie ces dernières semaines. On te transfère dans la zone sécurisée où les équipes médicales vont t’observer. »
Joseph reste figé devant le bac à vaisselle.
« Allez, ne me force pas à t’embarquer, dit l’autre calmement. Si tu te plies à tout ça on effacera ton dossier. »
« Quel dossier ? » Joseph a presque crié.
« Eh bien, vu ta tête, je dirais que tu sors de prison. Vu que tu restes planqué ici alors que tout le monde cherche à passer dans l’autre zone, je dirais que tu as un casier plutôt lourd. Je me trompe ? »
Il est content de lui, le flic. En parlant, il a appuyé une main contre le mur. Dans ce geste, sa parka s’entrouvre et Joseph voit luire une paire de menottes sur sa hanche. C’est trop pour lui.
Peut-être qu’il disait vrai, que Joseph aurait pu monnayer une analyse de son ADN contre une amnistie. Il ne saura jamais. L’autre le regarde, il y a dans ses yeux un air de surprise. Joseph a enfoncé la fourchette droit dans la carotide. Exactement comme La-Miche lui a appris. Le flic tombe à genoux avec une lenteur remarquable. Le sang est d’un rouge très vif, très liquide. Joseph le finit à coup de pied, craignant soudain qu’il ne soit pas seul ; il ne faut pas utiliser le flingue, la détonation le ferait repérer.
Le sang trempe le bas de son pantalon. Le sang tache ses mains. Il faut arrêter de trembler, s’enfuir vers l’arrière boutique. Son vélo est là, il saute dessus.
C’est huit heures, on est le 25 mai, il fait encore froid le matin, surtout quand on vient de tuer quelqu’un.

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Trois fois la fin du monde – Sophie Divry

Que lire un 23 mai ?

Quand cette ritournelle monte vers le ciel, les amateurs de football se réjouissent. Ils savent qu’ils vont assister au plus beau des spectacles, puisque c’est l’équipe brésilienne qui joue. Le drapeau jaune et vert, « ordre de progrès », descend lentement, enroulée autour d’une main. On dirait qu’un oiseau s’est mêlé à la chorale. Il ne se fatigue pas, il pousse un sifflet rauque et continu. Après vérification, ce n’est que la poulie de la drisse qui grince.
Que vaut l’équipe de la Santista dans cette compétition féroce, la coupe mondiale du textile ?
Quelles seront ses chances, au final, contre la Chine ?
Pour être franc, les deux jeunes filles exceptées, celle du blaster et celle du pavillon, le reste des choristes ne chantent que du bout des lèvres, et sur le visage, on lit plus de fatigue que d’exaltation. Mais ils tiennent le garde-à-vous et personne ne ricane. Chacun sait qu’un homme fier de son travail lui donne plus. La fierté est mère de l’énergie.
Bientôt, leurs instruments de mesure s’affinant, les contrôleurs de gestion connaîtront le taux de fierté présent dans le sang de chaque travailleur. Et malheur à celui qui sera déficitaire.
Les nations qu’on pouvait croire dépassées dans notre monde sans frontières ont de beaux jours devant elles : c’est le bon espace pour cultiver la fierté.
Et le stade est une maquette de la nation.
Le lendemain, 23 mai, le Brésil, ce chevalier du marché, grand donneur de leçons libérales au reste du monde, à commencer par les États-Unis, décidait d’élever vertigineusement ses barrières douanières. Son industrie textile – « qui ne craignait personne et surtout pas la Chine » – risquait de mourir à très court terme si on ne la protégeait pas. En quatre mois, les importations de produits textiles chinois s’étaient accrues de cent soixante-dix pour cent.
Ces mesures suffiront-elles ? La plupart des importations chinoises au Brésil sont soit. clandestines, soit sous-facturées. La différence entre l’économie et le football, c’est l’arbitre. Imaginez un match sans arbitre, se déroulant dans l’obscurité, avec un enjeu de vie ou de mort. Qui respecterait les règles ?

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Voyage aux pays du coton – Erik Orsenna

Que lire un 16 mai ?

L’œil, jusqu’à l’horizon, ne voit que du blanc. C’est le premier jour de la récolte (lundi 16 mai). Sans doute le premier jour de la récolte dans le Mato Grosso. Quelques taches vertes, au loin s’agitent. Encore plus loin, la forêt fait barrière au blanc. Combien de temps résistera-t-elle ? Une mer blanche a pris possession du cœur du Brésil. La blancheur, pour nous, c’est la neige ou la glace. Le blanc c’est le pur, et le pur c’est le froid. Quel est donc ce grand blanc tropical ? Quels pièges cache-t-il ?
De plus près, les taches vertes se révèlent : des bêtes assez sauvages, des insectes, pour être plus précis, des prédateurs, même, énormes par la taille (trois mètres de haut) et terrifiants par leur voracité : six ogres verts dont les doigts noirs et crochus se saisissent des malheureux cotonniers et les plongent dans un gouffre qui doit être leur bouche. Si l’on peut appeler bouche une cavité où, en lieu et place des dents, tournent sans fin des disques d’acier. Bref, six machines John Deere en ligne. D’autres insectes mécaniques les accompagnent : des fourmis jaunes, elles aussi géantes, qui se chargent de transporter le coton. Et des sortes de libellules grises et rouges : leurs pattes, normalement repliées, soudain se déploient, interminables. Quelle est cette brume dont elles arrosent les champs à peine récoltés ? Des pattes poreuses et même pisseuses… La physiologie de ses drôles de libellules brésiliennes a de quoi surprendre.
Pendant ce temps là, le coton a été versé dans des bennes où une presse, longuement l’écrase. Des camions attendent: ils sont venus chercher ces gros lingots gris. Nouveau vertige après celui de la couleur blanche. Ces gros insectes mécaniques ont des conducteurs, bien sûr. Mais ils ne mettent jamais pied à terre. Les champs sont vides de présence humaine. Je revois l’Afrique. J’imagine la récolte aux anciens temps des plantations. Combien aurais-je vu d’esclaves, il y a deux siècles, peinant sur ces dix mille hectares ?

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Voyage aux pays du coton – Erik Orsenna

Que lire un 8 mai ?

Accablé d’avoir un père trop jeune pour avoir participé à la Seconde Guerre mondiale, Will compensa en devenant un expert de la bataille d’Angleterre. Il apprit à connaître par cœur tous les avions de la Luftwaffe et tous les grands combats aériens. Il construisit ses propres maquettes en plastique et les suspendit dans sa chambre. Il se plongea dans des illustrés où foisonnaient des personnages de militaires haut en couleur : ils disposaient des Boches et des Nippons par quelques coups de pied et de poing bien placés et détruisaient les puissances de l’Axe avec un bel esprit de courage et de camaraderie. Dans ces bandes dessinées, Hitler n’était qu’une andouille entourée de béni-oui-oui à l’accent cocasse et aux saluts ridicules. On pouvait trouver la vie de Hitler dans une douzaine de livres de la bibliothèque de l’école. Will apprit même la taille de son chapeau et de ses chaussures.
« Selon certains, déclara Digley, il est encore vivant et il habite en Argentine.
– Moi, je crois qu’il est mort, dit Will. Il a avalé une pilule pour se suicider.
– Mon père et Hitler ont la même taille de pantalon, expliqua Ayers. S’il est vivant, j’irai le chercher là où il est quand je serai un peu plus grand. Je lui volerai son pantalon pour mon père, et lui, je le réduirai en miettes.
– Il sera déjà mort de vieillesse, fit Digley.
– Alors, il faudra que je tue sa famille et ses animaux, répliqua Ayers.
– Pas ses chats ! protesta Digley. Les chats sont des créatures innocentes. »
Digley et Ayers emmenèrent Will à travers les champs de blé jusqu’aux abords du village. Là, ils grimpèrent sur les plateformes en béton décrépites qui avaient abrité les canons antiaériens censés abattre les avions allemands. Presque vingt ans s’étaient écoulés depuis l’armistice du 8 mai 1945, mais la Seconde Guerre mondiale était encore omniprésente.
Un jour, Julia invita Will à venir regarder la télévision. « N’oublie jamais ça, chuchota-t-elle. C’est l’Histoire. »
Sur un écran de la taille d’une soucoupe, Will regarda les images floues d’un carrosse tiré par des chevaux : il traversait Londres à la tête d’une procession solennelle. C’étaient les funérailles de Winston Churchill retransmises par la BBC. Will était assez âgé pour avoir peur de la mort, et l’équipage noir vint habiter ses cauchemars. Le Chinois de Minuit, s’emparait des rênes et, quand il faisait claquer son fouet, les yeux des chevaux brillaient comme des braises, tandis que des volutes de vapeur sortaient de leur naseaux.

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La famille Lament – George Hagen

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Que lire un 4 mai ?

Les hommes fument en silence, en cercle, autour d’un garçon d’une douzaine d’années. C’est le fils de l’un d’entre eux qui a appris à lire le français à l’école des indigènes et qui leur montre la une du Petit Journal Illustré, daté du 4 mai 1930, vendu 50 centimes. C’est une affiche sur le centenaire de l’Algérie. Le titre s’étale en gras et en lettres majuscules : DEPUIS CENT ANS L’ALGERIE EST FRANÇAISE. L’adolescent n’ose pas poursuivre sa lecture, effrayé par les mines soudain graves des hommes qui ont même arrêté de fumer. D’un signe, son père l’encourage. Le garçon déchiffre lentement le sous-titre : « De la prise d’Alger à nos jours, un siècle a suffi pour transformer les côtes barbaresques en départements riches et prospères. » Le journal circule de main en main.
Les hommes grognent en examinant l’illustration. Il s’agit d’un régiment français qui débarque en 1830 sur une côte déserte. Ils ont tout gommé : Casbah, port, jardins, maisons, cafés, marchés, tavernes, mais aussi commerces, ponts, fontaines, casernes, arbres, langue, religion… La cantate du Centenaire chantée devant Gaston Doumergue, le président de la République, en mai 1930 à l’Opéra d’Alger, est à l’image de l’affiche : tout n’était que barbarie avant l’arrivée de la France.
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Nos Richesses – Kaouther Adimi