A propos Valentyne

Mon royaume pour un cheval ...même un bourricot peut faire l'affaire

Les furies – Lauren Groff

C’est grâce à un message d’Antoinette qu’une idée lui vint, un petit article découpé dans un magazine au sujet de Han Van Meegeren, ce faussaire qui avait réussi à convaincre le monde entier que ses propres tableaux étaient de Vermeer, bien qu’il ait donné à tous ses Jésus son propre visage. Antoinette avait entouré la radiographie d’un faux tableau où, à travers le visage fantomatique d’une fillette, on voyait apparaître l’image peu inspirée du XVIIe siècle par-dessus laquelle Meergeren avait peint : une scène de ferme, avec des canards et des abreuvoirs. Une image fausse recouvrant une mauvaise base. Cela me rappelle quelqu’un, commentait Antoinette.
Mathilde se rendit à la bibliothèque un week-end où Lotto était parti camper dans les Adirondacks avec Samuel et Chollie, virée qu’elle avait elle-même organisée pour être tranquille. Elle trouva la reproduction qu’elle cherchait dans un gros livre. Au premier plan, un magnifique cheval blanc portant un homme en robe bleue, une foule confuse de têtes et de chevaux, un étonnant bâtiment sur une colline, sur fond de ciel. Jan Van Eyck, avait-elle découvert quelques années plus tôt à l’université. Quand on leur avait montré la diapositive en cours, son cœur s’était arrêté.
Mon Dieu, elle l’avait tenu entre ses mains dans la minuscule pièce sous l’escalier chez son oncle. Elle l’avait humé : bois ancien, huile de lin, siècles lointains.
« Volé en 1934, avait annoncé le professeur. Ce panneau appartenait à un retable. On pense qu’il a été détruit il y a fort longtemps. » Il montra ensuite une autre diapo représentant un chef-d’œuvre volé, mais elle n’avait plus que des étoiles dans les yeux.
À la bibliothèque, elle paya pour faire une photocopie en couleur et tapa une lettre. Pas de salutations. Mon oncle*, commença-t-elle.
Elle envoya par courrier la photocopie et la lettre.
Une semaine plus tard, elle préparait des spaghettis et du pesto, tandis que sur le canapé Lotto fixait Fragments d’un discours amoureux d’un œil vague, respirant par la bouche.
Il décrocha quand le téléphone sonna. Écouta. « Oh, bonté divine, dit-il en se levant. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Bien sûr. Je ne pouvais me réjouir davantage. Demain, à neuf heures. Oh merci. Merci. »
Elle se retourna, une cuillère fumante à la main. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Il était pâle et se frottait la tête. « Je ne sais pas. » Il se rassit lourdement . Elle s’approcha, s’agenouilla devant lui, le prit par les épaules. « Chéri ? Il y a un problème ?
– C’était Playwrights Horizons. Ils veulent monter Les sources. Un producteur privé en est dingue et il est prêt à payer. »
Il appuya la tête contre Mathilde et fondit en larmes. Elle embrassa ses cheveux pour dissimuler son expression, qui, elle le savait, était sombre, féroce.
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Les furies – Lauren Groff
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Les furies – Lauren Groff

Premier chapitre : Lotto et Mathilde ont 22 ans. Ils viennent de se marier (ils se connaissent depuis 15 jours) et font l’amour pour la première fois sur la plage….Ce livre retrace leur amour…

La première partie raconte le point de vue de Lotto sur leurs 23 ans de mariage : ses débuts comme comédien (raté) puis son succès de dramaturge, son rapport au théâtre, à sa mère (quelle plaie !!)
Le fil rouge est sa passion pour Mathilde que l’on sent secrète, distante ….

La deuxième partie repart au début de l’histoire mais avec comme point de vue Mathilde : on revit tout : la rencontre en soirée étudiante, le mariage, la première confrontation avec Belle-maman …cela peut sembler lassant comme procédé mais pas du tout : dans la première partie on apprend tout de l’enfance de Lotto et dans la deuxième c’est l’enfance de Mathilde qui est décortiquée ; les scènes que l’on croit avoir déjà vues se retrouvent comme par magie éclairées d’un autre éclat (parfois complémentaire et parfois à l’opposé)

J’ai beaucoup apprécié la première partie (4*, quelques extraits des pièces de Lotto m’ont paru bien absconses) et la deuxième partie m’a enthousiasmée (5*) : Mathilde-Aurélie nous livre ses secrets et la jeune femme si distante (presque glaciale) de la première partie s’humanise : j’aurai aimé la serrer dans les bras et la consoler ….Lui dire qu’elle n’est pas le monstre qu’elle croit être…

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Deux extraits

 Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

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– Il est temps. Grand temps. On a de l’argent à présent, une maison, tu es encore fertile. Tes ovules sont peut-être un peu ridés, j’en sais rien. Quarante ans. On risque d’avoir un rejeton déjanté du bulbe. Mais c’est peut-être pas si mal d’avoir un petit attardé. Quand ils sont intelligents, ils se tirent dès qu’ils le peuvent. Un retardé reste plus longtemps. D’un autre côté, si on attend trop, à quatre-vingt-treize ans on lui découpera encore sa pizza. Non, il faut s’y mettre tout de suite. Dès qu’on rentre à la maison, je te féconde fissa.
-Voilà sans aucun doute la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite.

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Un livre repéré chez Kathel

 

Sur les ossements des morts – Olga Tokarczuk

Prix Nobel de Littérature 2018 🙂

Un excellent souvenir

Une auteur que je n’ai pas relue (car absente de ma bibliothèque municipale…)

La jument verte

ossementsmorts

Janina, retraitée, est la narratrice. Elle vit dans un coin reculé de la Pologne, frontalier avec la Tchéquie. Elle donne aussi quelques cours d’anglais à des enfants et est gardienne de maisons pendant le rigoureux hiver de cette contrée. Tous les jours, elle fait donc la tournée des résidences secondaires dont elle a la charge. Le lecteur va emboîter le pas de Janina et suivre toutes ses pensées. (Enfin presque)
Je dois dire que la façon de raisonner de Janina est à la fois charmante, désuète, loufoque et givrée. Elle est parfois sensée et parfois en parfait décalage avec la réalité. Elle est férue d’astrologie et étudie beaucoup les planètes.
Elle découvrira le cadavre de son voisin Grandpied, ainsi que plusieurs autres….
La police semble impuissante à arrêter quiconque, que ce soit des meurtriers ou des braconniers. Dans cette campagne, le gibier pullule et les braconniers encore plus.

Janina, Don…

Voir l’article original 393 mots de plus

Bleu de prusse – Philip Kerr

Je connaissais le nom de l’auteur pour sa fameuse trilogie berlinoise que je n’ai toujours pas lue (je crois qu’il fait un peu plus de 1000 pages en poche). Celui-là fait 610 pages. Absolument passionnantes, les pages : il y a deux histoires en parallèle.
L’action commence en 1956, l’ex-commissaire Bernie Gunther est employé dans un grand hôtel à Nice. Dans cette introduction il mentionne d’anciennes enquêtes,  et je me suis dit que c’était une mauvaise idée de lire ce livre sans avoir lu les précédents et puis après quelques chapitres cette impression a disparu : On peut réellement lire ce livre sans connaître les enquêtes déjà parues.

Bernie Gunther commence alors une cavale à travers la France pour échapper aux sbires de la Stasi qui sont à ses trousses. Parmi ses poursuivants se trouve son ancien adjoint ce qui lui fait se remémorer une enquête réalisée en 1939 :
Pour les trois quarts du livre l’histoire se passe donc en 1939, en avril, à Berchtesgaden et à Berlin : un meurtre d’un ingénieur civil a été commis sur la terrasse de la résidence d’Hitler (en son absence). Heydrich demande à Bernie Gunther de découvrir le coupable en moins d’une semaine ; Hitler devant venir passer quelques jours dans son nid d’aigle. C’est donc une course contre la montre qui s’engage avec pléthore de suspects, de méchants, de fausses pistes, de coups de feus et de menteurs.
L’intrigue est haletante et le personnage de Bernie est un des rares personnages à avoir le sens de l’humour et aussi une honnêteté sans faille.

La guerre semble inéluctable pour tout le monde et on assiste aux différentes réactions (majoritairement des personnes qui souhaitent cette guerre)

De temps en temps, on retrouve Bernie Gunther en 1956, ce qui nous montre le chemin parcouru et les relations franco allemandes, une dizaine d’années après la fin de la guerre…

Finalement le bleu de Prusse du titre a deux significations une en 1939 et une en 1956 , significations que je vous laisse découvrir (pour ma part je file regarder combien il existe d’enquêtes de Bernie Gunther…)

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Un extrait :

J’ai toujours été un grand lecteur, depuis tout petit. Mon livre préféré était Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin. J’en avais un exemplaire chez moi, à Berlin, enfermé dans un tiroir car c’était un livre interdit, évidemment. Les nazis avaient brûlé nombre d’ouvrages de Döblinen 1933, mais très souvent, je ressortais mon exemplaire dédicacé de son œuvre la plus célèbre pour revivre la bonne vieille époque de la République de Weimar. En vérité, je lis de tout. Absolument tout. J’ai lu tout ce qu’il y a qui va de Johann Von Goethe à Karl May. Il y a quelques années, j’ai même lu le livre d’Adolf Hitler, Mein Kampf (mon combat). Je l’ai trouvé pugnace, comme on pouvait s’y attendre, mais également perspicace, ne serait-ce qu’au sujet de la guerre. Je ne suis pas critique littéraire, mais à mon humble avis il y a toujours quelque chose à tirer d’un livre, même mauvais. Par exemple, Hitler écrivait que les mots construisent des ponts dans des régions inexplorées. Il s’avère qu’un enquêteur fait la même chose, même si parfois il peut regretter de s’être aventuré dans ces régions. Hitler écrivait également que les grands menteurs sont de grands magiciens. Un bon enquêteur est aussi une sorte de magicien, capable à l’occasion de rassembler ses suspects dans une bibliothèque de manière théâtrale et de leur arracher une exclamation de surprise en faisant son numéro de magie révélatrice. Hélas, ça n’arriverait pas ici. Hitler affirmait par ailleurs que la vérité importe peu, seule la victoire compte. Je sais que beaucoup de flics pensent la même chose, or, pour moi, il n’y a pas plus de belle victoire que la vérité.

Challenge polar chez Sharon

Que lire un 9 octobre ?

La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques; plusieurs ratures et les couleurs de plus en plus délavées témoignaient de l’utilisation pratique du calendrier et de l’effet de la lumière abrasive qui l’attaquai tous les jours. Des traits aux géométries diverses et capricieuses, inscrits sur le pourtour, sur les bords, même sur certaines dates, étaient des pense-bêtes invoqués sur le moment, peut-être oubliés par la suite, jamais utilisés. Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser.
Sur le bord supérieur du calendrier, les chiffres concernant l’année en cours avaient fait l’objet d’une attention très spéciale et, outre plusieurs marques énigmatiques, le neuvième jour d’octobre était entouré de plusieurs signes de perplexité plus que d’exclamation, rageusement griffonnés avec un stylo-bille noir à peine plus fin que les caractères imprimés. Et, près des points d’exclamation, le chiffre magique aux résonances numérologiques, dont il n’avait jamais remarqué auparavant la parfaite récurrence : 9-9-9.

Leonardo Padura – La transparence du temps 

Tag Books and Blogging

Hello 😉

Un petit tag pour la pause déjeuner ?  en provenance de chez Adely 🙂

Un Tag créé par Millina

•       Des fois, je repense à mes chroniques et il m’arrive de me dire que je nuancerais un peu plus mon avis en y repensant. Et vous lesquels vous nuanceriez un peu plus ?

 

Je ne changerai rien je crois : Les livres qui m’ont enthousiasmée, je le dis et en général les livres qui m’ont déplu, je ne dis rien dessus…

•       Avez-vous déjà lu un ou plusieurs livres auto-édités?
Oui quelques fois et cela ne m’a pas trop incitée à recommencer : fautes de frappe, mise en page pas au top…. histoire pas assez retravaillée…

•       Une question un peu plus bateau : Y a-t-il un livre qui vous fasse terriblement envie ?
Les furtifs d’Alain Damasio (il est en commande à ma bibliothèque municipale alors je patiente : et puis ce n’est pas comme si je manquais de lectures 🙂

Ma PAL fait 150 livres en sachant que j’ai déménagé il y a trois ans et que j’avais réussi à la faire baisser à une vingtaine de livres…

•       Les essais avez-vous déjà essayé ?
Oui j’en lis de temps en temps (pas beaucoup car la lecture est pour moi de la détente et un essai pas vraiment) : je suis en train de lire « la nouvelle société du coût marginal zéro » : j’en suis au premier chapitre p 33 c’est grave docteur ?

•       Avez-vous déjà lu un livre dont vous êtes le héros ?
Non jamais …A tenter ?

•       Comment vous procurez-vous vos services presses ?
Exclusivement Babelio.  J’ai vu qu’il y avait pas mal de possibilité de service presse avec des ebooks mais je ne lis pas du tout sur écran (au niveau professionnel je passe 8 heures par Jour sur écran donc je sature et ne lis que des livres « papier »)

•       Avez vous déjà eu besoin de faire une pause avec le blog ?
Je fais régulièrement des pauses de quinze jours sans forcément le dire mais comment je programme beaucoup à l’avance pas sûr que cela se voit 🙂

•       Chroniquez-vous tous les livres que vous lisez ?
L’an dernier j’ai chroniqué environ 1/3 des livres lus. Cette année j’ai presque tout chroniqué (je me suis trouvé un créneau de 6h30 à sept heure le matin pour mettre mes chroniques en forme : elle sont beaucoup plus courtes qu’avant d’ailleurs)

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Je ne tague personne mais suis curieuse de vos réponses tout de même

Le maitre du haut château – Philip K Dick

Je voulais lire ce livre juste derrière celui de Philip Roth Le complot contre l’Amérique et puis …. j’ai oublié (un an déjà)..
Le thème est un peu le même : une uchronie autour des États-Unis et de la seconde guerre mondiale. Dans celui de Philip Roth le point de divergence se situe en 1941 Roosevelt n’a pas été réélu et c’est un gouvernement antisémite qui est à la tête du pays. Dans celui ci, le point de départ est que Roosevelt est mort dans un attentat en 1933 (attentat qui a bien eu lieu mais où c’est le maire de Chicago qui est mort et pas Roosevelt qui était à ses côtés)
Le parallèle des deux histoires s’arrête là : dans « le maître du haut château » l’action se passe en 1968 : La seconde guerre mondiale a été gagnée par les allemands, les japonais et les italiens en 1948 (« Roosevelt étant mort, les USA ne se sont pas réarmés assez vite et n’ont pas fait le poids face à L’Axe » est la thèse de P.K Dick)
L’histoire est ici passionnante : quelle imagination !! les États-Unis ont été divisés en deux : une partie à l’ouest est occupée par les japonais et une partie à l’est est occupée par les allemands. Une mince bande entre les deux occupants est resté « libre » : le Colorado et quelques autres états.
Je n’en dirais pas plus sur l’histoire (des espions, des fausses antiquités, une jeune femme qui n’a pas froid au yeux, un bijoutier juif qui tente de survivre dans les ex-USA, un mystérieux écrivain…et le Tao)
Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre est le fait qu’un des personnages écrive une uchronie qui imagine le monde si les USA avaient gagné la guerre (une uchronie dans l’uchronie donc avec une version proche de celle que l’on connaît mais pas tout à fait)
Une réussite pour ma part : passionnant de bout en bout avec un écrivain qui m’avait déjà bluffé avec Ubik
– Dieu ! dit-elle en riant, tu viens de parler à raison d’un kilomètre et demi à la minute.
– Je suis en train de t’expliquer la théorie fasciste de l’action ! s’écria-t-il très surexcité.
Elle ne pouvait répondre; c’était trop drôle.
Participation au challenge de Philippe : La contrainte de cette session est « le nom d’un bâtiment, d’une construction humaine, d’une institution,… »

Une ardente patience – Antonio Skarmeta

154 pages de concentré de poésie, d’humour, et aussi de dialogues entre Pablo Neruda, son facteur Mario, Beatriz l’amour du facteur et Rosa, la maman de l’amour du facteur….et quelques larmes aussi…

Pablo Neruda vit à l’Île noire au bout du monde, où il attend sans l’attendre, mais en l’espérant quand même un peu son prix Nobel. Il a 66 ans .
Mario Jimenez est « son » facteur : il n’a que lui sur son circuit de distribution de courrier mais quel volume : une sacoche pleine tous les jours, et du monde entier… il faut dire que Neruda est célèbre …
Mario a dix sept ans, il a accepté de devenir facteur pour plusieurs raisons : son père est pêcheur et le métier est très rude ; poète c’est un métier plus sûr pour séduire les filles…
En potassant bien son Pablo Neruda, il arrive à attirer l’attention de la Belle Beatriz (mais attention belle maman guette). Voici pour le début …

Ce livre suit en toile de fond l’enthousiasme suscité par l’élection d’Allende en 1970 et son assassinat en 1973 (assassinat est ce que dit l’auteur, la version « officielle » trouvée ça et là parle de « suicide »)

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Ce livre est paru en 1985.

Un film avec Philippe Noiret et Massimo Troisi a été adapté en 1994 : dans le roman, l’action se situe dans les années 1970 sur la côte chilienne. Le film transpose l’action en 1953 en Italie : peut être Edualc l’aura-t-il vu…

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2 Extraits :

La mère s’était juré, après la mort de son mari légitime, père de Béatriz, de ne plus jamais pleurer de sa vie – ou du moins d’attendre qu’il y ait dans la famille un autre défunt aussi cher. À cet instant, pourtant une larme livra bataille pour se sourdre de sa paupière.
– C’est ça, ma petite fille : l’anneau. Fais bien gentiment ta petite valise. C’est tout ce que je te demande.
La jeune fille mordit la couverture pour montrer que ses dents n’étaient pas seulement capables de séduire mais aussi de déchirer l’étoffe et la chair, puis elle vociféra :
– C’est ridicule ! Parce qu’un homme m’a dit que mon sourire voltige sur mon visage comme un papillon, il faut que je parte à Santiago !
– Ne fait pas la dinde ! éclata à son tour la mère. Aujourd’hui, ton sourire est un papillon, mais demain tes tétons seront deux colombes qui veulent qu’on les fasse roucouler, tes mamelons deux framboises fondantes, ton cul le gréement d’un vaisseau et la chose qui fume en ce moment entre tes jambes le sombre brasier de jais où se forge le métal en érection de la race ! Bonsoir !

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Dans la nuit du 4 septembre, une nouvelle fit le tour du monde comme un raz-de-marée : Salvador Allende avait remporté les élections et, pour la première fois au Chili, un marxiste était élu démocratiquement président de la République.
En quelques minutes, l’auberge de Madame Rosa fut envahie par des pêcheurs, des touristes printaniers, des collégiens qui avait reçu la permission de minuit et par le poète Pablo Neruda qui avait abandonné son refuge avec une stratégie d’homme d’État accompli pour éviter les appels téléphoniques des agences internationales qui voulaient l’interviewer. La perspective de jours meilleurs rendaient les clients prodigues de leur argent et Rosa n’eut d’autre ressource que de libérer Béatrice de sa captivité pour qu’elle vienne l’aider dans cette fête.
Mario se maintint à imprudente distance . Quand le postier descendit de son approximative Ford 40 pour se mêler aux réjouissances, le facteur lui sauta dessus pour lui confier une mission que l’euphorie politique de son chef accueillit avec bienveillance. Il s’agissait de jouer les entremetteurs et d’attendre une circonstance favorable pour susurrer à Beatriz qu’il l’attendait dans un hangar voisin où l’on rangeait les appareils de pêche.  (p 84)

Les lance-flammes – Rachel Kushner

C’était toujours les fils à papa qui ne demandaient qu’à abuser de leur pouvoir.
« Non merci, ai-je répondu. Où est votre père ?
– En maison de repos. » Il m’a tourné le dos pour s’éloigner.
« OK, à prendre ou à laisser, juste un verre. »
J’ai refusé et suis sortie. Devant la réception, un autre type m’a accostée.
« Hé. C’est un abruti. Il raconte que des conneries. »
Il s’appelait Stretch. Il était chargé de l’entretien et vivait dans l’une des chambres. Il était aussi bronzé qu’un ouvrier du bâtiment l’été mais, vu sa dégaine, il ne donnait pas l’impression d’avoir un emploi. Il portait un jean et une chemise en denim du même bleu délavé, et avec sa banane et ses cheveux gominés, on se serait cru en 1956 et pas en 1976. Il me faisait penser au jeune paumé dans le film Model Shop de Jacques Demy qui tue le temps avant d’être appelé sous les drapeaux, qui traîne, suit une beauté en décapotable blanche dans les rues et sur les hauteurs d’Hollywood.
« Écoute, faut que je passe la nuit dehors à surveiller la voiture de course de l’autre abruti, m’a expliqué Stretch. Je ne dormirai pas dans ma chambre. Et toi, tu as besoin d’un lit. Pourquoi tu n’y dormirais pas ? Je te promets de ne pas te déranger. Il y a la télé. De la bière dans le frigo. C’est rudimentaire mais c’est mieux que de devoir partager un lit avec lui. Je frapperai à la porte demain matin pour venir prendre ma douche, mais c’est tout, je te jure. Je déteste quand il essaie d’abuser des gens. Ça me dégoûte. »
Il faisait preuve d’une charité authentique, le genre qu’on ne remet pas en doute. J’avais confiance en ça. En partie parce qu’il me rappelait ce personnage de Jacques Demy. J’avais vu Model shop avec Sandro, juste après notre rencontre, un an plus tôt. La dernière réplique était devenue une blague entre nous. « Peut-être demain. Peut-être jamais. Peut-être. » Ça commence par les mouvements saccadés de derricks devant la fenêtre du nid d’amour d’un jeune couple à Venice Beach, le paumé et une petite amie dont il se fiche. C’était la scène préférée de Sandro et la raison pour laquelle il adorait le film, les puits de pétrole juste devant la fenêtre, qui montaient et descendaient, encore et encore, pendant que le garçon et la fille se prélassaient au lit, se disputaient, faisaient leur train-train dans leur bungalow décrépit, à l’ombre des bâtiments industriels. Après l’avoir vu, nous employions souvent le mot « bungalow » tous les deux.
« Tu viens dans mon « bungalow » ce soir ? me demandait Sandro même si en réalité il vivait dans un immeuble en verre et fer forgé où chaque étage faisait plus de 370 mètres carrés.

p30

Les lance-flammes – Rachel Kushner

1« Comme tu as l’air gai ! » s’est écriée Giddle quand elle a eu terminé de me maquiller et mis les dernières retouches à ma coiffure.
L’adjectif « gai» convoquait soudain les imperméables aux couleurs vives et petites robes assorties, les chansons tristes et la voix délicate de Catherine Deneuve dans Les parapluies de Cherbourg.
« Je suis gaie ! ai-je répondu. Oh, comme je suis gaie ! »
Sur ce, j’ai traversé mon minuscule appartement telle une jeune fille courant rejoindre son amant dans un film français et j’ai accidentellement cassé une tasse. Je me suis arrêtée pour regarder dans le miroir mon allure toute neuve de fille gaie. Giddle s’est précipitée pour dessiner une mouche près de ma bouche, ajouter du gloss sur mes lèvres d’un coup de pinceau et me poudrer le visage avec une houppette de la taille d’un caniche.
« De la poudre de riz, juste un voile », a-t-elle dit.
La poudre donnait à ma peau une espèce d’iridescence et mes lèvres paraissaient plus rouges.
Nous me regardions dans le miroir. Quelque chose avait changé dans mon visage ou dans ce que j’y voyais. Ce n’est pas vraiment que j’étais plus jolie. C’était juste que tout le cirque consistant à me préparer à être regardée par la personne qui avait fait passer cette annonce m’avait exposée à quelque chose. En moi. Je me regardais comme avec les yeux d’un autre, ce qui me donnait un sentiment d’apesanteur, j’avais l’impression d’être regonflée, de retrouver ma vitalité. J’avais envie d’être regardée. Je ne l’avais pas réalisé jusqu’alors. J’avais envie d’être regardée. Par les hommes. Par des inconnus.
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Les lance-flammes – Rachel Kushner