A propos Valentyne

Mon royaume pour un cheval ...même un bourricot peut faire l'affaire

Pour toi

 

Pour toi

 

La solitude d’un coup empoigne mon cœur

Un jour, demain, tu partiras emportant la douceur

Auréole de ma vie, tu t’envoles vers un refuge sûr

Et je me souviendrais des moments vécus

C’est formidable de se rappeler ce que nous avons vu

 

Feuille virevoltant dans l’heure de rosée

Roseau s’agitant au son des violons parfumés

Aile légère qui captive la lumière

Bateau affrontant les secousses de la mer

Chasseur en sanglots libérant la couleur

 

Parfum suffocant de la nouvelle Aurore

Qui en chantonnant tutoie les astres

Comme un effluve de vent d’innocence

Le dos bien droit et le front pur

Et ignorant la langueur des regards

 

Ma participation au jeu de La Licorne avec un poème « sandwich » en partant d’un poème de Paul Eluard et à l’Atelier d’Estelle où il fallait s’inspirer des mots sanglots, violons, langueur, suffocant, heure, jours, vent, feuille (poème de Verlaine : chanson d’automne)

 

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Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se m’étais alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany

Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Depuis la création de la colonie pénitentiaire, chaque nouveau directeur avait déclaré faire du problème routes sa priorité. Ou mieux, du problème piste en terre battue. Bref, de l’unique route qui traversait l’Ile dans sa longueur en passant par toutes les petites prisons et leurs terres, du Quartier Central dans la pointe septentrionale jusqu’à son extrémité méridionale qui était le lieu le plus éloigné de l’embarcadère et le plus proche de l’Ile principale, dont la séparait cependant le dangereux Détroit. Là se trouvait la prison spéciale.
Armé de bonnes intentions et d’enthousiasme, chaque nouveau directeur démarrait les opérations, en faisant partir le goudronnage du Quartier Central qu’une sorte d’idée fixe le portait à considérer plus digne d’un accès cimenté. Mais bien vite, comme cela c’était passé pour son prédécesseur et le prédécesseur de son prédécesseur, le flux de l’argent se tarissait comme un fleuve saisonnier, laissant à sec les travaux. Les fonds pour l’entretien ordinaire étaient chroniquement insuffisants, alors ne parlons pas de ce qu’on pouvait reporter. Ces projets avortés pavaient maintenant la route de l’Ile, telle que l’avaient sous les yeux ceux qui la parcouraient. Ou plutôt sous leurs postérieurs, soulagés des tressautements et des secousses uniquement à l’approche des petites prisons et, même là, rien que pour quelques mètres.
Quand le fourgon roulait normalement, les passagers savaient donc ils étaient aux abords d’une section de l’institution pénale. Les bâtiments qui composaient chaque petite prison avait nettement un aspect pénitentiaire, avec des miradors, du fil barbelé, des grilles aux fenêtres. Mais ils avaient aussi l’air bucolique, comme une sorte de ferme : l’un était entouré de rangées de vigne, un autre de champs ou ruminaient des troupeaux de bovins gardés par des prisonniers sans surveillance, un troisième était surmonté de deux silos à grains. Partout, à part les gardiens et les détenus en semi-liberté, des animaux domestiques : des ânes, des chiens, des chats, des vaches, des chevaux, des moutons et des chèvres.

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Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Top Ten Tuesday : les 10 plus petits romans que vous avez lus (et aimés)

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le sujet de cette semaine est : les 10 plus petits romans que vous avez lus (et aimés) (exclus les BDs, albums, recueils)

1- Le joueur d’échec – Stefan Zweig (128 pages)

2- La gifle mode d’emploi – Roxane Bouchard (107 pages)

3- Sauf les fleurs – Nicolas Clément (75 pages)

4- Alice dans les livres – Jean-Marie Gourio (144 pages)

5- Effroyables jardins – Michel Quint (80 pages)

6- Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin (176 pages)

7- Cavalier cheval –  Franck Venaille (160 pages)

8- Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour – George Perec (105 pages)

9- Article 353 du code pénal – Tanguy Viel 176 pages

10- ?

 

Passage du désir – Dominique Sylvain 

Et il dégagea un poing, la frappa à la tempe. Une fusée de douleur dans le crâne. Leurs corps au bord du canal. Il l’attrapa au cou et serra. Elle se ramollit un instant pour mieux viser sa chair, le cou. Elle y enfonça ses dents. Il lui attrapa une oreille, tira. I want to keep my fucking ears ! De toute la force qui lui restait, Ingrid balança leur tas hystérique dans le canal. La morsure glaciale de l’eau qui puait. Il s’agrippa à sa polaire, elle au col de son blouson, leurs jambes tricotèrent.
– Tu ne m’auras pas comme tu as eu Vanessa, Salope !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– C’est toi qui l’as tuée , hein ? Mais tu ne me fais pas peur.
Une claque du taureau manqua son but. Ingrid lui en balança une à peu près ajustée.
– J’allais te poser la même question, déficient mental !
Il cessa de frapper, alors Ingrid aussi. Elle dit :
– J’ai une proposition pour toi. On échappe à la noyade. On cause ensuite.
– D’accord, mais lâche-moi !
Ils eurent du mal à remonter sur le quai. Elle y réussit en premier, le regarda se débattre deux secondes, il avait l’air frigorifié, elle lui tendit la main et le hissa. Ils s’écroulèrent l’un sur l’autre puis se déroulèrent, têtes vers les étoiles. Cette nuit il y en avait quelques-unes. Elles clignotaient vaguement.
– Tu as une force de jument, espèce d’allumée.
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Passage du désir – Dominique Sylvain 

Passage du désir – Dominique Sylvain

Elles poussèrent la porte. Maxime était derrière son bar et venait de sortir la bouteille des grandes occasions. Et des grands désastres, comme celui qu’arborait son visage. La calamité s’estompa légèrement sous l’effet du courant d’air qu’elles apportaient dans leur sillage. Lola s’approcha du bar, de la bouteille. Sur l’étiquette bordée de bleu, quelqu’un avait écrit à la main « Englesqueville 1946 ». Elle s’en souvenait. De l’eau de feu qui vous brûlait œsophage et imprimait un parfum de pommes vitrifiées dans votre chair.
– On arrive à temps pour le Calvados. Je suis sûre qu’Ingrid n’a jamais goûté un truc pareil.
Maxime ajouta deux verres sur le comptoir de cuivre. Et les remplit.Il faisait vraiment bon aux Belles, Lola abandonna son imperméable sur un dossier de chaise. Maxime leva son verre:
– Aux femmes, et sans rancune.
À son tour, elle trinqua, et en profita pour jeter un coup d’œil à Ingrid. Sa coéquipière ne perdait pas une miette du visage de Maxime. Et cette moisson était dure à avaler. On prétend que les Américains sont de grands enfants, on a tort, se dit-elle. Celle-ci est en train de mûrir à toute allure. Lola trempa ses lèvres dans la liqueur mordorée. Ingrid s’envoya une lampée intrépide et faillit s’étouffer. Maxime sourit. Ça faisait plaisir à voir. – Oh, my gosh !

– Et oui, c’est du farouche commenta Lola. On ne saute pas dessus comme une cow-girl sur un mustang. Approche le tout doux, ma fille.

Passage du désir – Dominique Sylvain

La vie parfaite – Silvia Avallone

J’avais été conquise par « D’acier » de la  même auteure. Celui ci m’a également plu avec un bémol que je cite en fin de billet.
Dans ce roman Silvia Avalonne met face à face le parcours de deux femmes : d’un côté Adele 18 ans (presque une enfant) et Dora la trentaine.

Premier chapitre, on assiste à l’accouchement d’Adele et on est quasiment sûr à la fin du chapitre qu’elle va  « donner » la petite fille à l’adoption.
Dans tout le reste du roman, Silvia Avalonne nous fait revivre les neuf mois précédents, pour expliquer ce qui s’est passé jusqu’à ce moment où Adèle quitte la clinique. Dora, elle, n’arrive pas avoir d’enfants et a enchainé fécondation in vitro sur PMA..
Il y a de nombreux personnages autres dans ce roman : Manuel, le petit ami d’Adele qui la  laisse tomber dès qu’il sait qu’elle est enceinte. Au tout début du livre, on sait qu’il est en prison, on apprendra pourquoi au cours du livre. Zino l’ancien ami de Manuel va soutenir la future maman qui refuse d’avorter s’imaginant que Manuel reviendra…

Il y a aussi la mère et la soeur d’Adele, son père qui sort de dix ans de prison…

Il s’agit d’un roman où les personnages habitent un quartier très pauvre de Bologne et  à part Dora et son mari il y a peu d’espoir pour ces personnes :  chômage, précarité, mafia locale.

Un excellent roman qui m’a surtout plu pour le parcours d’Adele. Le personnage de Dora bien qu’assez fouillé m’a laissé plus de côté  (j’ai du mal avec les personnes qui se laissent déborder par leurs obsessions, même si effectivement le fait de désirer un enfant peut tourner à l’obsession)
J’ai aussi beaucoup aimé le personnage de Zino un ami d’Adele, qui petit à petit prend plus d’importance.

Enfin j’ai adoré la fin à laquelle je ne m’attendais pas du tout.

Un roman très riche même si j’ai un petit bémol à formuler (spoiler, vous pouvez passer ce paragraphe) :  la vraisemblance sur le temps qu’il faut pour adopter un enfant : 9 mois !.  L’auteure dit en fin du roman qu’effectivement certaines choses ne se passent pas ainsi en Italie (en France,  il est impossible d’adopter un enfant en neuf mois, c’est un parcours du combattant de plusieurs années, comme en Italie) et là, l’adoption se fait (presque) en trois coups de cuillères à pot.

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Un extrait :

« C’est bien, je sens que tu n’as pas peur.» La voix de l’obstétricienne était calme, exprimait une confiance que personne jamais ne lui accordait. « Tu fais tout comme il faut, continue comme ça. Même celles qui ont trente ans ne sont pas aussi courageuses. »
Les femmes de trente ans, elles avaient déjà une poussette. Et un petit lit, une table à langer, les félicitations de la famille, des tas de cadeaux. Un petit nœud, rose ou bleu, pour que tout le monde sache.
Adele, chez elle, n’avait rien.
Personne à qui dire quelque chose.
Juste l’acmé de la contraction qui explosait, et son cœur bloqué dans la glace.
Enfin, la douleur lâcha prise.
« Vide t’es poumons maintenant, vide- les le plus possible. »
Et pendant que la douleur sombrait, que ses poumons s’ouvraient et qu’elle remontait à la surface, elle se rappela tout à coup un matin, le plus beau, l’hiver dernier, quand Zeno Et elle s’étaient réveillés ensemble. La lumière poussiéreuse qui passait à travers les stores, le bruit du café dans la cuisine, et lui qu’il la chatouillait derrière les oreilles : « Allez les filles, levez-vous. »
Elle rouvrit les yeux.
« Combien de centimètres ?
On va voir ça.
Ça fait combien d’heures ?
Sept. Tout va bien. On va écouter son cœur. »
Son cœur.
Adele se leva et alla se recoucher. Elle profita des trente, quarante secondes que la contraction lui laissait pour poser la main sur son ventre et le caresser. La force dont elle avait besoin pour en supporter une autre, pour survivre encore sept heures, ou sept mois, ou sept ans, était toute entière dans ce cœur. Ce battement que Marilisa amplifia soudain. Qui devint immense.
« Écoute le galoper, le petit cheval. »
Marilisa l’appelait parfois comme ça : « le petit cheval ». Ou « le petit diable » . Ou «la demoiselle ». Elle ignorait qu’elle avait déjà un prénom. Tout le monde l’ignorait, même Zeno. C’était un secret entre sa fille et elle.

L’Italie est à l’honneur chez Madame Lit 

Belgrave square – Anne Perry

Il le suivit également chez son tailleur, qui le reçut sans la raideur hostile que les commerçants emploient face à des clients qui leur doivent de l’argent. L’homme était au contraire tout sourire en accueillant le magistrat sur le pas de sa porte.
Ce ne fut qu’au cinquième jour de filature, alors que Pitt commençait à perdre espoir, qu’il vit Carswell sortir d’une boutique, portant un grand carton à chapeau et une ombrelle de dentelle enveloppée dans un tissu rose. Ces achats n’avaient rien d’exceptionnel pour un homme ayant une épouse et quatre filles, dont trois à marier. Non, ce qui étonna Pitt, c’est de voir Carswelll quitter le magasin tête baissée, en jetant autour de lui des regards furtifs. Croyant croiser une connaissance, il rabattit le bord de son chapeau et traversa la rue si vite qu’il manqua de se jeter dans les jambes d’un cheval attelé à un coupé ; l’animal effrayé fit un écart, le conducteur jura et tira sur les rênes de toutes ses forces pour arrêter son véhicule et reste là pantelant, réalisant qu’il avait failli renverser un piéton.
Pitt avait perdu Carswell de vue. Où diable était-il passé ? La sueur au front, il se faufila entre fiacres, calèches, Victorias, piétinant d’impatience sur le bord du trottoir au passage d’un haquet de brasseur tiré par de magnifiques chevaux bais aux flancs luisants, crinières tressées et enrubannées, suivi par un cab et un buggy. Il traversa la chaussée en courant, obligeant un landau découvert promenant deux belles dames à dévier de sa route, évitant de justesse un brougham lancé au grand trot. Il rejoignit enfin le trottoir opposé et se mêla aux promeneurs. Il heurta un groupe de trois hommes qui bavardaient, leur cria des excuses sans cesser de courir et aperçut enfin Carswell au moment où celui-ci s’apprêtait à monter dans un fiacre. Pitt héla le cab qui le suivait.
– Suivez ce véhicule ! ordonna-t-il au cocher.
Celui-ci se retourna sur son siège et le dévisagea d’un air méfiant.
– Police ! s’ecria Pitt. Je suis en civil. Suivez ce cab.

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Belgrave square – Anne Perry

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Ce n’était pas encore les faubourgs de Louisville, certes, mais je n’étais jamais allé aussi loin à l’ouest. Et si trois comtés du New Jersey nous séparaient de la frontière est de la Pennsylvanie, en cette nuit du 15 octobre, je pus me faire peur avec cette vision cauchemardesque d’une Amérique antisémite qui viendrait gronder furieusement vers l’est par le pipeline de la route 22, pour jaillir dans Liberty Avenue, et de la se déverser tout droit sur Summit Avenue, léchant les marches de notre escalier de service comme un raz de marée s’il n’avait pas été vigoureusement endigué par les croupes luisantes des chevaux bais de la police de Newark, puissants coursiers splendides que notre illustre Rabbin Prinz au noble patronyme avait fait surgir comme par enchantement au bout de la rue.
Naturellement Joey n’entendait quasiment rien de ce qui se passait dehors. Il se mit donc à courir d’une pièce à l’autre aux deux bouts de l’appartement pour apercevoir l’anatomie d’une de ces bêtes, spécimens d’une race aux membres plus longilignes, aux poitrails plus musclés mais plus minces, aux crânes allongés bien plus fins que le cheval de trait balourd de l’orphelinat qui m’avait fracassé la tête, curieux d’apercevoir aussi les flics en uniforme, sanglés dans leurs tuniques croisées à double boutonnage de cuivre étincelant, pistolet à la hanche dans son étui.
Quelques années plus tôt, mon père nous avait emmenés, Sandy et moi, lancer le fer à cheval sur l’aire des expositions dans le parc de Weequahic. Un agent de la police montée avait traversé le parc à bride abattue pour attraper un voleur qui venait d’arracher le sac d’une dame – on se serait cru à la cour du roi Arthur. Je mis plusieurs jours à revenir de mon admiration grisée devant le panache de la scène. La police montée recrutait les plus agiles et les plus athlétiques des agents, et pour un jeune enfant, il était fascinant d’en voir passer un dans la rue, majestueux et nonchalant, s’arrêter pour rédiger un procès-verbal et se pencher très bas sur sa selle pour le glisser sous l’essuie-glace de la voiture mal garée, expression physique s’il en fut jamais d’une superbe condescendance envers l’ère de la machine. Au fameux carrefour des Quatre Coins, il y avait des gardes en faction aux points Cardinaux, et le samedi, on emmenait souvent les gamins voir les chevaux, caresser leur museau sans nez, leur donner des morceaux de sucre, apprendre que chaque policier à cheval en valait quatre à pied, et poser bien sûr les questions classiques : « comment il s’appelle ? » « C’est un vrai ? » « En quoi il est son sabot, ? » Parfois on voyait un cheval attaché le long d’une rue animée du centre-ville, tranquille comme baptiste sous la selle bleu et blanc orné de l’insigne NP, un hongre d’un mètre quatre-vingt au garrot pesant une demi-tonne, une longue cravache menaçante accrochée à son flanc, l’air aussi blasé qu’une vedette de cinéma dans toute sa splendeur, tandis que le policier qui venait de mettre pied-à-terre demeurait à proximité dans ses jodhpurs indigo, ses bottes cavalières noires, son holster de cuir pornographique dont la forme évoquait à s’y méprendre celle des organes mâles tumescents, indifférent au danger dans le tintamarre des klaxons des voitures, des camions et des bus, régulant d’un enchaînement de gestes vifs la circulation de la ville pour lui rendre toute sa fluidité. C’étaient des flics aux mille talents ; ils savaient même, pour le plus grand chagrin de mon père, fendre une foule de manifestants au galop en envoyant voltiger les piquets de grève.
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Je ne me rappelle rien entre le moment où j’ai quitté la maison comme un voleur pour prendre la direction de l’orphelinat dans la rue déserte, et celui où je me suis réveillé, le lendemain matin, pour voir à mon chevet mes parents qui faisaient une tête lugubre, et m’entendre dire par un médecin fort occupé à extraire de mon nez une sorte de tube, que je me trouvais hospitalisé au Beth Israel et que, même si j’avais sans doute une affreuse migraine, tout allait s’arranger. En effet j’avais un mal de tête atroce, mais il ne provenait pas d’un caillot de sang qui aurait appuyé sur le cerveau – éventualité redoutée quand on m’avait découvert ensanglanté et inconscient – ni d’une lésion cérébrale. La radiographie avait exclu toute fracture du crâne, et l’examen neurologique n’avait révélé aucune lésion nerveuse. À part une écorchure de huit centimètres, qui me valait dix-huit points de suture à retirer la semaine suivante, et le fait que je n’avais aucun souvenir du coup lui-même, je n’avais rien de grave. Une concussion classique, dit le médecin, telle était la cause de la douleur, comme de l’amnésie. Je ne me rappellerais sans doute jamais le coup pied du cheval, ni comment la chose s’était produite. Mais d’après le médecin, c’était non moins classique. À cela près, ma mémoire était intacte. Heureusement. Le médecin répéta le mot plusieurs fois, et dans ma tête douloureuse, j’entendis « piteusement ».

On me garda en observation toute la journée et la nuit suivante, en me réveillant à peu près toutes les heures pour s’assurer que je ne sombrais pas de nouveau dans l’inconscience ; le lendemain matin, je fus libéré avec pour consigne de ne pas abuser des activités physiques pendant une ou deux semaines. Comme ma mère avait pris un congé pour rester auprès de moi, ce fut elle qui me ramener à la maison en autobus. Ma migraine ne cessa guère dix jours durant, sans qu’on y puisse grand-chose, si bien que je n’allai pas à l’école ; cela mis à part, on disait que je m’en sortais bien, et que je devais d’abord à Seldon, qui avait vu de loin presque tout ce que je n’arrivais pas à me rappeler. S’il ne s’était pas levé en catimini pour me suivre quand il m’avait entendu descendre l’escalier de service ; s’il n’avait pas, dans l’obscurité, longé Summit Avenue sur mes talons, traversé le terrain de gym du lycée jusqu’à Goldschmidt Avenue, pénétré dans l’orphelinat par le portail ouvert, s’il n’était pas entré dans le bois, je serais resté sur le carreau à me vider de mon sang, dans ses vêtements. Il était rentré en courant jusque chez nous, il avait réveillé mes parents, qui avaient aussitôt appelé des secours par l’opératrice, il était monté en voiture avec eux pour les mener là où j’étais. Il n’était pas loin de trois heures du matin, il faisait noir. Agenouillée auprès de moi sur le sol humide, ma mère tamponnait ma blessure avec une serviette apportée pour étancher le sang tandis que mon père me couvrait d’une vieille couverture de pique-nique qu’on laissait dans la malle arrière, pour ne pas que je me refroidisse en attendant l’arrivée de l’ambulance. C’étaient mes parents qui avaient organisé mon sauvetage, mais c’était Seldon qui m’avait sauvé la vie.
On supposa que j’avais effarouché les chevaux en trébuchant dans le noir à l’endroit où les bois s’éclaircissaient pour faire place aux champs cultivés ; lorsque j’avais fait demi-tour pour leur échapper, et revenir dans la rue par le bois, l’un des deux avait rué, je m’étais pris les pieds, j’étais tombé, et l’autre cheval, dans sa fuite, m’avait donné un coup de sabot sur le haut du crâne.

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth