L’homme-dé – Luke Rhinehart

– Je veux que tu me fasses sortir, dit tranquillement Éric en tenant du bout des doigts comme un objet fragile un sandwich à la salade de thon. Nous nous trouvions à la cafétéria du pavillon W, parmi la foule des malades et de leurs visites. À la circonstance, je portais un vieux complet noir et un pull chaussette noir, il était, lui, en uniforme d’hôpital psychiatrique, raide et gris.
– Pourquoi ça ? demandai-je en me penchant vers lui pour mieux l’entendre à travers le boucan environnant.
– Il faut que je sorte ; je ne fais plus rien d’utile ici.
Il regardait par-dessus mon épaule la foule confuse d’individus derrière mon dos.
– Mais pourquoi moi ? Tu sais que tu ne peux pas me faire confiance.
Je ne peux pas te faire confiance, eux non plus, personne ne peut te faire confiance.
– Merci.

– Mais tu es le seul type à qui l’on ne puisse pas faire confiance de leur côté, qui en sache assez pour nous aider.
– Tu m’en vois flatté.
Je souris, me renversai sur ma chaise et, mal à l’aise, absorbai une gorgée de lait chocolaté au moyen de la paille plongée dans mon gobelet en carton. Je n’entendis pas le début de la phrase suivante.
– …on partira. Je le sais. De toute façon, ça se fera.
– Quoi ? dis-je en me penchant de nouveau vers lui.
Je veux que tu nous aides à foutre le camp.
– Ah, très bien. Et quand ça ?
– Ce soir.
– Haaa…, fis-je, comme un médecin qui vient de réunir un ensemble de symptômes particulièrement significatif.
– Ce soir à 8 heures.
– Pas huit heures et quart ?
–Tu vas commander un car pour emmener un groupe de malades voir Hair à Manhattan.le car arrivera à huit heures moins le quart. Tu viendras avec nous et tu nous feras sortir.
– Pourquoi veux-tu voir Hair ?
Ses yeux noirs eurent un bref éclair à mon adresse puis se reposer sur la mêlée humaine derrière mon dos.
– On ne va pas voir Hair. On se barre, précisa-t-il calmement. Toi, tu vas nous faire faire le mur.
– Mais personne ne peut quitter l’hôpital comme ça, sans un écrit signé du Docteur Mann ou d’un autre directeur de l’hôpital.
– Tu n’as qu’à faire un faux. Si c’est un médecin qui le remet à l’infirmier de service, personne ne se doutera que c’est un faux .
Page 347

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L’homme-dé – Luke Rhinehart

La chambre aux échos – Richard Powers

LC avec Edualc

Dans le premier chapitre, nous sommes témoins de l’accident de camion de Mark, 28 ans. Puis nous retrouvons à l’hôpital sa sœur, de quatre ans son aînée, qui vient le veiller. Ils étaient très proches l’un de l’autre puisqu’elle lâche son boulot pour venir à son chevet pendant des semaines et des semaines. Un jour, il finit par sortir du coma. Ses amis, après une absence de trois semaines, viennent le voir à l’hôpital et réussissent à obtenir une réaction de sa part.
Karine nous raconte leur enfance ; le père qui essaie d’assassiner la mère lorsqu’ils ont respectivement 8 et 12 ans, ses tentatives de partir loin du Nebraska.
Mark, le frère, se rétablit physiquement mais devient paranoïaque : il ne reconnait pas sa soeur et prend celle ci pour un sosie envoyé par de mystérieux individus, voire le FBI.
Une lente descente aux enfers pour ces deux jeunes gens. Que son frère bien aimé la prenne pour une imposteur mine Karine…
En parallèle, l’histoire est également vu du point de vue de Weber, un médecin spécialiste de cette maladie, forme rarissime de schizophrénie …
Un livre exigeant où le vocabulaire médical est parfois très présent.
J’ai eu une préférence pour le personnage de Karine, de son ami Daniel, qui souhaite sauvegarder cette partie encore sauvage du Nebraska et ses oiseaux migrateurs, et aussi celui de la mystérieuse aide-soignante, Barbara …

 

Deux extraits :

Les oiseaux sont immenses, bien plus grands qu’il ne l’avait imaginé. Leurs ailes battent l’air lentement, à pleines brassées, les longues rémiges s’arquent très haut au-dessus du corps puis replongent loin dessous, comme un châle sans cesse remonté sur des épaules oublieuses. Les cous se tendent et les pattes traînent; au milieu, le léger renflement du corps semble un jouet d’enfant suspendu à des ficelles. Un oiseau se pose à six mètres de l’affût. Il agite ses ailes dont l’envergure dépasse la taille de Weber. Derrière l’animal des centaines d’autres atterrissent. Et leur escale sur ce terrain privé n’est qu’une amusette, comparé au spectacle grandiose qui se donne dans de plus vastes sanctuaires. Les cris s’accumulent et se font écho. Un chœur unique et factieux, désaccordé, s’étire sur des kilomètres dans toutes les directions jusqu’au pléistocène.

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La solitude inexplicable de cette femme le troublait. Un événement s’était produit, qui l’avait enfermé dans une posture ; une étrange perte de confiance l’avait poussée à mener une existence modeste bien au-dessous de ses compétences. Elle avait perdu une part d’elle-même, ou s’en était amputée, rejetant la compétition, refusant de participer à une entreprise collective chaque jour plus effrénée. Une atteinte du cortex préfrontal pouvait-elle avoir transformé Barbara en ermite ? Aucune lésion n’était nécessaire. Il les reconnaissait, elle et son renoncement. Quelque chose les liait l’un à l’autre.

Challenge pavévasion chez Brize (704 pages en poche)

 

Que lire un 10 juin ?

Son bras s’ornait d’un tatouage, la lettre C.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle. C’est ta femme ? Connie ? Corinne ?
– C’est pour Caire », répondit-il en se lavant la figure.
Quel nom exotique, songea-t-elle, envieuse – juste avant de se sentir rougir.
« Je suis complètement idiote. »
Un italien de trente-quatre ans, originaire de la partie nazie du monde… Bien sûr qu’il avait fait la guerre. Du côté de l’Axe. Il s’était battu au Caire ; le tatouage servait de trait d’union entre les vétérans allemands et italiens de cette campagne – la défaite des armées britannique et australienne sous le commandement du Général Gott, face à Rommel et ses Afrika Korps.
Juliana regagna la salle de séjour, où elle refit le lit. Ses mains volaient.
Les affaires de Joe était empilées avec soin sur une chaise : des vêtements, une petite valise, quelques objets personnels. Y compris une boîte recouverte de velours qui ressemblait assez un étui à lunettes. La jeune fille la prit et l’ouvrit, par curiosité.
Oui, tu as du te battre au Caire… Elle contemplait une Croix de fer de deuxième classe, gravée de l’inscription 10 JUIN 1945. Ce genre de décorations ne courait pas les rues ; elles étaient réservées aux plus courageux. Je me demande ce que tu as fait… Tu n’avais que 17 ans, à l’époque.
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La maître du haut Château – Philip K Dick

L’homme-dé – Luke Rhinehart

Le narrateur est psychiatre, à New-York
Il est jeune (32 ans), marié, deux enfants de 25 et 20 kilos, un brin dépressif (il alterne entre euphorie, idées de viol et de meurtre ou encore de suicide) . Madame ne travaille pas et cela n’a pas l’air de trop fonctionner dans le couple. Côté professionnel, il s’entend moyennement avec son associé (jalousie réciproque ?). Un jour de déprime, il joue ses futures actions aux dés : 1- je reste chez moi, 2-je vais violer la voisine (et femme de son confrère psychiatre) etc…
Puis cela devient une spirale infernale et il ne peut plus RIEN faire sans laisser les «choix» aux dés.

Le narrateur est Luke Rhinehart et l’auteur aussi, ce qui rend la lecture étrange : où commence le roman ? où commence la fiction ?
Luke Rhinehart (l’auteur ou le personnage? ) sont parfois drôles parfois lugubres et inquiétants. Comme par exemple quand il initie son fils de 7 ans aux dés ! Pauvre môme : faire ça à un môme !
Pour les adultes qu’il essaie « d’initier » aux « dés » , cela ne m’a pas gêné , chacun a son libre arbitre une fois adule (ou croit l’avoir) mais pas les enfants !

Hormis ce passage qui m’a un peu gênée, j’avoue être admirative du style de l’auteur : c’est fou ce qu’un petit mot comme dé peut modifier des mots : Luke dé-vit (dé-vie) , prends des dé-cisions, invoque Dé à la place de Dieu dans certaines phrases …des filles o-dé-o-dé s’effeuillent….

Il y a une séance de psychanalyse entre Luke et Jacob son associé qui m’a beaucoup fait rire (où comment les associations de mots font dire n’importe quoi sous couvert d’un pseudo « réalité » psychanalytique). Dans une autre scène, Luke est déclaré « guéri » alors que le lecteur sait déjà quelle énormité Luke s’apprête à faire.

Ce livre est paru au tout début des années 1970 et il y a en toile de fonds les blacks panthers, Nixon , la guerre du Vietnam, la libération sexuelle …

Un livre a la fois dé-sopilant et dé-structuré …

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Extrait :

« Le travail de votre fils est fort en progrès. Ses compositions d’histoire sont de nouveau sympathiquement bourrées d’erreurs, et sa conduite est parfaitement instable (très bien). Ses maths sont encore un peu forcées côté précision mais son orthographe est un vrai plaisir. J’ai particulièrement apprécié qu’il écrive « démocrassie » avec « 2 s »

A malin, malin et demi – Richard Russo

Après Le déclin de l’empire Whiting et Mohawk, je poursuis ma lecture de l’oeuvre de Richard Russo. Et je dois dire que cet auteur est enthousiasmant.

L’action se passe dans une petite ville (pauvre, quasiment sinistrée) complètement éclipsée par sa voisine, riche et célèbre.
Il y a plusieurs personnages principaux : le premier est Douglas Raymer, le shérif de la ville, la quarantaine , veuf il a du mal a se remettre de la mort de Becka : sa femme s’apprêtait à le quitter quand elle est décédée dans un accident domestique. Il y a ensuite Sully, le septuagénaire toujours prêt pour une blague de potache , son ami Rub (l’idiot du village), le méchant Rob (qui bat son ex femme), un entrepreneur semi-véreux , et aussi le chien de la couverture (que Sully a appelé Rub (oui son ami et le chien ont le même nom ce qui crée des situations drôles et des quiproquos). Les personnages féminins sont moins nombreux mais tout aussi attachants et bien campés : il y a Ruth l’amie et ancienne amante de Sully, Alice qui n’a plus toute sa tête ….et aussi l’excellente Charice, adjointe du Shérif Raymer.
L’action se passe sur 2 jours où il semble que les différentes calamités envisageables se concentrent sur cette petite ville. Jamais je n’aurai cru qu’autant de personnages dépressifs, borderline pouvaient être aussi intéressants et passionnants. La nature humaine m’étonnera toujours : j’ai à la fois été atterrée et subjuguée par autant de phénomènes : c’est mal de se moquer mais qu’est ce que c’est bon quand c’est bien écrit…

En bref une réussite , du grand art chez cet auteur de faire évoluer une quinzaine de personnages (pas piqués des hannetons) tout en leur donnant une réelle profondeur.
Au moment où j’écris ces quelques lignes, j’apprends que Sully apparaît dans « un homme presque parfait ». Je connais mon prochain livre de l’auteur.

Un extrait

C’était déjà affreux quand il disait des choses fausses ou injustes, mais son silence, c’était pire encore car pour Rub, cela voulait dire que Sully se désintéressait de ce qu’il essayait d’expliquer, ou estimait que ça ne méritait pas de réponse. Ces temps-ci, Sully semblait toujours pressé, impatient de filer ailleurs, comme s’il était poursuivi par une chose que ni l’un ni l’autre ne pouvaient nommer. Serait-ce pareil aujourd’hui ? Rub ferait en sorte que non. Couper la branche incriminée ne prendrait pas plus d’une demi-heure, mais il veillerait à ce que ça dure tout l’après-midi. Bootsie étant à son travail, le fils et le petit-fils de Sully étant absents, ils pourraient sortir deux chaises de jardin, et Rub lui confierait tout ce qu’il avait emmagasiné dans sa tête, chaque pensée débouchant sur la suivante et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il en ait fait le tour.

Une lecture commune autour de Richard Russo avec Inganmic qui a lu « Le pont des soupirs »

L’avis de Marie Claude sur ce même titre 

Challenge animaux du monde chez Sharon  et Pavévasion chez Brize (624 pages)

 

La chorale des maîtres bouchers – Louise Erdrich

Genre  : saga familiale

Tout commence en 1918, Fidélis Waldvogel (Oiseaux des bois pour les non germanistes) rentre de la guerre dans une Allemagne vaincue. Là il épouse Eva, enceinte de son meilleur ami, mort dans les tranchées.
Dans le deuxième chapitre, nous découvrons aux États-Unis Delphine et Cyprian, ils sont tous deux artistes, saltimbanques. Delphine retourne dans le Dakota du Nord rendre visite à son père.

En Europe, Fidélis décide d’émigrer aux États-Unis (on ne connait pas les raisons exactes de ce choix : fuir le marasme économique de l’après-guerre ? ) et il s’arrête dans le Dakota du Nord. Fidélis est boucher.

Dans ce roman on suit donc alternativement Eva et Fidélis d’une part et d’autre part Cyprian et Delphine. Delphine est le personnage que j’ai préféré tant par sa ténacité, sa fidélité en amitié et aussi son pragmatisme. Il s’agit là d’un roman où on s’attache énormément aux personnages, Fidélis le silencieux, Eva lumineuse qui règne sur son foyer, Cyprian qui n’ose mettre des mots sur son homosexualité, Delphine qui s’occupe de son père défaillant et alcoolique.
De 1920 à 1945 nous allons donc suivre ces deux couples qui finiront par se rejoindre quand Delphine se met à travailler avec Eva à la boucherie…au milieu de Franz, Markus, Emil et Erich, des quatre garçons d’Eva et Fidelis…

Les personnages secondaires (mention spéciale à Clarisse, la croque-mort, et amie d’enfance de Delphine) apportent également une vision de l’époque, essentiellement aux USA (avec la Grande Dépression et la prohibition) et par ricochet en Allemagne. Les événements, heureux et aussi malheureux, s’enchaînent sans temps morts mais sans précipitation. En parallèle, le shérif mène une simili-enquête sur des morts suspectes et cela  maintient également le suspense à un niveau intéressant sans être prenant.

Enfin, la fin nous éclaire sur le mystère de la naissance de Delphine et apporte une lumière intéressante sur les événements passés…

En conclusion : un excellent roman de personnages…

Un extrait

Delphine posa une main sur son dos pour le réveiller, et en s’éveillant il prit sa main dans la sienne et la tint contre sa joue. Pendant un long moment, il la tint là, et puis il lui parla, lui expliqua que si elle l’épousait, jamais plus elle n’aurait le moindre souci. Il n’irait jamais avec des hommes, il lui serait fidèle de la façon la plus totale qui soit. Les sensations, ces choses qui le poussaient, qui lui faisaient rechercher la compagnie des hommes, il y renoncerait. Il mettrait un frein à ses pensées. Il serait différent. Et il en était capable parce qu’il l’aimait, assura-t-il, et si elle l’aimait en retour, ils seraient heureux.
Delphine s’assit à côté de lui, et non en face, où elle devrait le regarder dans les yeux, juste à côté de lui où elle pouvait lui passer les bras autour des épaules. Il n’y avait rien qu’elle puisse véritablement répondre face à sa confiance – si elle ne l’avait pas vu avec l’autre homme, peut-être l’aurait-elle cru. Mais elle l’avait vu, et ce qu’il faisait était – elle ne pouvait nommer la chose avec précision, elle ne pouvait la formuler sinon avec maladresse -, ce qu’elle avait vu était lui. Vraiment Cyprian. Si quelqu’un avait une essence vitale, la sienne était dans ce prompt frémissement entre les deux hommes, leur énergie et leur plaisir, et même son bonheur, qu’elle avait ressenti depuis l’endroit où elle se cachait parmi les feuilles, et qui était toujours là, se transformant en hâte au moment où elle sortait à découvert.

LC avec Eva et Patrice que je remercie pour cette proposition de lecture commune (car c’est un livre vers lequel je ne serais pas allée spontanément) et l’avis d’Agnès (Anne-yes?)

Que lire un 10 mars ?

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ours brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu’elle était toute petite, à l’époque où l’espèce hantait encore les pinèdes au nord. Sa fourrure ressemble à une carpette roussie – mon frère prétendait qu’elle souffrait d’un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere Over The Rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu’elle faisait partie de la famille.
Notre parc bénéficiait d’une promotion publicitaire comparable à celle des meilleurs parcs aquatiques ou minigolfs ; la bière y était la moins chère de toute la région et on y présentait un « combat au corps à corps contre les alligators » tous les jours de l’année, qu’il pleuve ou qu’il vente, y compris les jours fériés. Notre tribu avait ses problèmes, bien sûr, comme tout un chacun – Swanplandia avait toujours eu plusieurs ennemis, naturels ou pas. Nous étions menacés par les niaoulis, ou Melaleuca, une espèce d’arbres envahissante qui asséchait de vastes espaces de marais au nord-est. Et tout le monde surveillait la raffinerie de sucre et la progression sournoise des banlieues résidentielles au sud. Mais notre famille sortait toujours gagnante, me semble-t-il. Tous les samedis soir (et très souvent en semaine !), notre mère nageait avec les Seths et s’en tirait toujours. Des milliers de fois nous avions vu le plongeoir vibrer dans son sillage.
Puis elle tomba malade, plus malade qu’on ne devrait être autorisé à l’être. J’avais douze ans quand le diagnostic tomba et cela me rendit furieuse. Il n’y a ni justice ni logique disaient les cancérologues. Je ne me rappelle pas exactement les termes, mais il n’y avait pas d’espoir dans leur voix. Une infirmière m’apporta des chocolats du distributeur, qui me restèrent en travers de la gorge. Ces médecins se penchaient toujours pour nous parler, du moins me semblait-t-il comme s’il n’y avait que des géants dans ce service. Maman arriva au stade terminal de son mal à une vitesse différente. Elle ne ressemblait plus à notre mère. Son crâne était chauve et lisse comme celui d’un bébé. On eû dit qu’elle plongeait en elle-même. Un soir, elle plongea et ne refit pas surface. Au niveau du vide laissé, on ne vit ni bulles ni tremblements. Hilola Bigtree, dompteuse d’alligator de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, s’éteignit dans son lit d’hôpital par une journée nuageuse, le mercredi 10 mars, à trois heures douze de l’après-midi.

 

Swamplandia – Karen Russel 

Le sport des rois – C.E Morgan

De la fin des années 40 au début des années 2000 : Kentucky-Ohio

Nous faisons la connaissance d’Henry quand il a 10 ans. Il a fait une grosse bêtise et son père lui flanque une correction mémorable, devant un employé (noir) du ranch.
Six ans plus tard, Henry est devenu un jeune homme qui déteste son père et qui se venge de façon ignoble de ce même employé de son père … la vengeance est un plat qui se mange froid … qu’est-il advenu du petit garçon de dix ans ?
Cette famille est une famille typique de Sud dans les années 50. La ségrégation est pour eux tout à fait nécessaire et voir des noirs pendus au arbres ne leur fait ni chaud ni froid. « L’homme blanc est selon eux supérieur » et les noirs juste bons à rester serviles et être traités comme du bétail.
L’histoire se poursuit ensuite avec la jeunesse de la fille d’Henri, Henrietta.
A la fin de la première partie elle a environ 25 ans, elle dirige l’écurie de courses avec son père et rencontre, lors d’un entretien d’embauche, Allmon, un jeune homme noir, qui dit s’y connaître en chevaux, il sort de prison.
La deuxième partie raconte l’histoire de ce jeune homme à Cincinnati Ohio depuis ses quatre ans jusqu’au début de son séjour en prison. Les parties suivantes reviennent sur Henrietta et Allmon au début des années 2000.

Voici pour les personnages. Pour le style c’est âpre, rude, direct…La vie n’a pas été facile pour Henrietta (ni pour Allmon) et l’on se prend à espérer que ces deux là vont pouvoir se libérer de leurs chaînes respectives … mais peut on se libérer d’une enfance maltraitée…

Pour tout dire, je m’attendais à un livre autour des champs de courses un peu comme « Le paradis des chevaux » de Jane Smiley… Pour ceux qui l’ont lu, l’aspect « courses de chevaux » est presque secondaire ; le livre est plus proche de My absolute Darling de Gabriel Tallent (parfois insoutenable…mais très bien écrit)

Challenge African-american Histoy month chez Enna 

La couleur des sentiments – Kathryn Stockett

Genre :  roman choral : Aibileen, Minnie, Skitter – Mississippi 1963-1964

Aibileen commence : Cela fait déjà quelques années que Rosa Parks a fait bouger les lignes mais la ségrégation et le racisme ont la peau dure, surtout dans cet état du Mississippi. Elisabeth Leefolt, sa patronne, petite bourgeoise blanche, fait installer des toilettes dans le garage pour sa bonne noire : parce qu’un noir peut apporter des maladies !!! Cette femme confie ses enfants a une nounou (adorable) tout en ayant peur d’elle…

Minnie prend ensuite la parole : plus jeune qu’Abileen, elle est bonne chez Miss Walters, qui « perd la tête ». Hilly, la fille de Miss Walter, installe sa mère dans une maison de retraite et renvoie Minnie avec perte et fracas, la traitant injustement de voleuse !

Enfin, Skitter, une jeune femme blanche, amie d’Elisabeth et de Hilly rentre chez ses parents après ses quatre ans d’études à la fac. Toutes ses amies ont arrêté la fac pour se marier et avoir des enfants. Skitter est intelligente mais un peu en marge, du fait de son physique (plus d’un mètre quatre-vingt), elle veut devenir journaliste. En trouvant un petit boulot (répondre au courrier des ménagères), elle sympathise avec Abileen qui lui donne des « tuyaux » pour sa rubrique hebdomadaire.
Les trois femmes entreprennent un travail de longue haleine : écrire un témoignage sur « les bonnes (noires)» dans « les familles blanches », un témoignage sans concession.

J’ai trouvé le ton de toutes ces femmes très juste, chacune dans leur prison : prisonnières de leur condition de bonnes, prisonnières d’un mariage (bourgeois pour certaines, avec un mari violent pour d’autres)
Elles prennent des risques ces femmes en témoignant (même anonymement) contre la ségrégation.

C’est un roman qui aborde ce thème du point de vue de femmes et de mères, sans misérabilisme et avec un grand sens de l’humour : j’ai ri plusieurs fois des trouvailles de langage d’Abileen quand elle s’occupe des enfants, Minnie est également très attachante, grand gueule mais aussi fragile, Skitter est émouvante, dans sa prise de conscience du racisme de ses amies…

Un extrait :

Aibileen : Aujourd’hui, je vais te raconter l’histoire d’un extra-terrestre. (…) Un jour, un martien plein de sagesse descendit sur la Terre pour nous apprendre une ou deux choses.
Mae Mobley : Un martien ? Grand comment ?
Aibileen : Oh environ deux mètres !
Mae Mobley : Comment il s’appelait ?
Aibileen : Martien Luther King. (…) C’était un très gentil martien ce Luther King, exactement comme nous, avec un nez, une bouche et des cheveux sur la tête, mais les gens le regardaient parfois d’un drôle d’air, et je crois qu’il y en avait qui étaient carrément méchants avec lui.
Mae Mobley : Pourquoi Aibi ? Pourquoi ils étaient méchants avec lui ?
Aibileen : Parce qu’il était vert.

Petit bac 2020

African-American History Month chez Enna

Et challenge Petit Bac toujours chez Enna  dans la catégorie « couleur »

Les jours de silence – Phillip Lewis

Lc avec Edualc

Je repère certains livres dès leur sortie à leur couverture ..inutile de dire que la couverture de celui-là m’a aimantée.
Ce livre est paru en grand format en 2018 et en poche il y a quelques semaines. Les chevaux ne sont pas l’élément principal de l’histoire …

L’histoire se passe dans les Appalaches dans un coin perdu des Etats-Unis.
Tout d’bord, Henry Astier nous raconte son enfance avec ses parents et ses soeurs.
A la fac, il rencontre Eléonore. Il souhaite devenir écrivain. Comme sa mère tombe malade, le jeune couple, accompagné d’un bébé, Henry Junior, retourne dans les Appalaches, ils y resteront toute leur vie. Henry Senior devient avocat, frustré de ne pas réussir à écrire le roman qui le hante.
Le lecteur suit alors plus Harry Junior de ses 10 ans jusqu’à ses 25 ans.
La grand mère meurt ; Henry senior tombe dans une dépression et abandonne sa famille. Eléonore se retrouve seule avec Henry junior, 15 ans et une petite fille Threnody. La suite du livre se concentre sur les études d’Henry Junior avec en filigrane ce vide que le père a laissé en s’enfuyant, il y rencontre une jeune fille, Story, qui semble elle aussi se chercher …

Voici pour l’histoire.
Les personnages sont convaincants, j’ai eu plusieurs fois l’impression de basculer dans le fantastique avec la maison qu’habitent Henry et sa famille. Dans cette maison, toute biscornue et comme hantée, un crime a eu lieu il y a de nombreuses années et c’est pour cela que le jeune couple peut l’acheter pour un bouchée de pain. C’est à partir de l’achat de cette maison que tout semble mal se dérouler pour eux, mais peut-être n’est ce qu’une impression…juste la vie qui coule et les rêves de jeunesse qui semblent inatteignables…

Un premier roman qui est très dense et une fin qui m’a estomaquée : ou comment un secret pour protéger un enfant peut finalement le détruire …
Ce livre me laisse un sentiment de tristesse, de mélancolie…j’ai eu à un moment envie de secouer les personnages pour qu’ils se sortent un peu de leur situation respective…(léthargie) mais peut être que je projette ma mélancolie et léthargie sur les personnages …Allons lire l’avis d’Edualc…

Quant au titre magnifique, il peut avoir plusieurs interprétations car il semble dans cette histoire que le silence soit prédominant : que ce soient Henry senior, Henry junior Eleonor, la famille de Story, tout ce petit monde est bien silencieux…

Un extrait

Cela faisait un an et demi que j’avais quitté ma vie et ma famille dans les montagnes de Caroline du Nord. Depuis tout ce temps, je n’avais pas revu Threnody et Mère. Des semaines s’étaient écoulées depuis la dernière fois que l’on s’était parlé, mais je ne rentrai pas ce Noël là. Je n’appelai pas, ni n’écrivis, ni ne répondis au téléphone, et j’écoutai des messages laissés à mon intention avec une douleur que je n’avais jamais éprouvée auparavant, et sans avoir la moindre idée de ce qui me poussait à me conduire ainsi. Je me forçais à être seul. Je m’éveillais au petit matin, tout tremblant et frémissant, avec le sentiment que ma nuit de sommeil avait été un événement traumatique. Quand le soleil apparaissait, bas dans le ciel à l’est, et que sa lumière passant à travers les fentes des volets venait illuminer mon existence de reclus, mes yeux s’ouvraient grand sur les murs uniformément blancs, sur le plafond blanc de ma chambre, et aussitôt j’et frappé par une peur indéfinie logée au creux de mon estomac et par un frisson omniprésent qui me parcourait les os ; la peur ne me quittait pas de la journée, tandis que je lisais mes livres en frissonnant, seul dans ma chambre, sans manger ni boire jusqu’à la tombée de la nuit, quand il serait temps enfin de soulager cette peur en me purgeant de ma douleur, ma colère et ma solitude à grandes gorgées d’une bière blonde bon marché, et avec ma guitare acoustique, dont je jouais chaque nuit des heures d’affilée, jusqu’à ce que, trop hébété par l’alcool pour jouer, je m’endormisse enfin, pour répéter le cycle avec la nouvelle journée qui débutait.

Challenge petit bac chez Enna – Catégorie son