L’autre moitié de soi – Brit Bennett

Genre : histoire familiale vue de 1954 à 1980, USA

Première partie 1954-1968 : L’histoire est vue du point de vue de Desiree une des deux jumelles. Elle rentre chez elle chez sa mère 14 ans après avoir fugué. Elle était partie à 16 ans avec Stella sa soeur jumelle. Un an après, elle avait perdu la trace de celle-ci. Desiree et Stella sont deux jeunes femmes noires mais qui pourraient passer pour des blanches et il semble que c’est ce que Stella a choisi (fuir ce racisme, cette vie sans avenir : le début de l’action se situe en 1954)
Desiree revient chez sa mère, car son mari la bat. Ella a emmené sa fille Jude , 8 ans m.

Deuxième partie 1978 : Jude a 18 ans et arrive seule à Los Angeles. Noire comme l’ébène dans un village où la majorité des gens sont très e« clairs de peau», elle s’est toujours sentie au ban de la société.

Troisième partie : retour en 1968, mais l’histoire est complétée par la vision de Stella qui « renie » sa famille pour devenir blanche, nous faisons connaissance de Kennedy sa fille (qui a le même âge que Jude). Au départ, pour survivre et trouver du boulot elle se fait passer pour « blanche » et se trouve ensuite « prisonnière » de son mensonge.

La première moitié de ce livre est enthousiasmante, l’auteur prend le temps de nous faire découvrir les personnages et leurs motivations. La deuxième tout aussi bien écrite m’a moins intéressée (j’ai en fait préféré la première moitié avec la relation entre les deux soeurs plus que la deuxième partie centrée sur les cousines, Jude et Kennedy)

Malgré cette baisse d’intérêt de ma part pour cette deuxième moitié, cela reste un livre passionnant.

Extraits

C’étaient de braves gens, d’honnêtes citoyens qui donnaient aux bonnes œuvres et grimaçaient devant les reportages où l’on voyait des shérifs matraquant des étudiants noirs dans le Sud. Ils pensaient que ce Martin Luther King était un orateur remarquable, approuvaient peut-être certaines de ses idées. Jamais ils ne lui auraient tiré une balle dans la tête, et peut-être même avaient-ils pleuré à son enterrement – dire qu’il laissait des enfants si jeunes –, mais de là accepter qu’il s’installe dans le quartier, il y avait un monde. 

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Elle était la première surprise de s’en souvenir si bien, de voir qu’elle avait conservé une encyclopédie de son humiliation. À cette soirée, elle s’était forcée à rire – la cruauté des enfants, c’est dingue, non ? –, mais à l’époque elle ne riait pas. Parce que c’était vrai. Elle était noire. Noir-bleu. Non, d’un noir qui tirait sur le violet. Aussi noire que le café, l’asphalte, l’espace intersidéral. Aussi noire que le début et la fin du monde. 

L’African-American History Month Challenge est chez Enna

Que lire un 14 février ?

Il avait passé ces premiers mois d’incarcération à recomposer les traits de son visage de manière à avoir l’air d’un homme, auquel il était désormais interdit de pleurer, puis son corps s’était figé dans la même raideur que son visage, endurci par le froid qui vient une fois la douleur morte. Son corps avait survécu à cette première année, mais cela ne lui était d’aucun soulagement car son esprit continuait de vivre et d’engendrer des pensées grouillantes tels des cafards. La vraie survie consiste à apprendre à maquiller les souvenirs, déformer les souvenirs, effacer les souvenirs, tout ce qui demeure, poursuivre les ordres, la mêlée, les palabres, les combats. Surtout les combats. Survivre par tous les moyens nécessaires et apprendre à gérer la honte, car ils ne te laissent pas d’autres choix. Que se passe-t-il quand à force ton propre cœur s’est vidé de son sang ? À la fin, quand ils l’envoyèrent à l’autre bout de l’État dans les quartiers de sécurité minimum, l’émotion n’était plus que le cadavre d’une sensation dans un corps mort et enterré. Puis il lui expliquèrent qu’il pouvait brosser les chevaux, apprendre à se débrouiller tout seul, à se distinguer, pratiquer le sport des rois. Il n’était ni naïf, ni romantique, il vit clair dans leur jeu très rapidement : les chevaux, ce n’est rien d’autre qu’une drogue différente, les chevaux c’est de l’héroïne. D’ailleurs, les riches donnent dans les mêmes arnaques, simplement ils croient que leur paris ne sont que des jeux sans conséquences réelles. Contrairement à eux, il entrait là les yeux grands ouverts. Il avait lu tout ce qu’il avait pu se procurer sur le sujet, étudié comme un fou, puis il avait été choisi, car il était le seul à connaître les différences entre les chevaux à sang chaud et les chevaux à sang froid, les mors de bride et les filets de bride, le Byerley Turk et le Godolphin Arabian. Il savait ce qu’était un animal de proie.
Le premier jour de sa vie fut le 14 février : ils les emmenèrent tous aux granges par paires, tels les couples d’animaux dans l’Arche, les vieux, tranquilles sous leurs chapeaux, et Allmon, le plus jeune, vingt-deux ans maintenant. Un homme blanc se tenait là, un ancien entraîneur, avec un alezan massif au bout de sa bride, un pur sang retapé. Les mots de cet homme sur les premiers mots de la vie d’Allmon :
« Joyeuse Saint-Valentin, Messieurs, et bienvenue pour votre premier jour au Camp d’entraînement du pur sang. Si vous avez été sélectionnés pour ce programme, cela signifie que vos examinateurs, de même que le comité du Programme des grooms, estiment que vous avez montré le potentiel et l’enthousiasme nécessaires à ce genre de tâche. Vous êtes l’un des élus. Comprenez moi bien : nous nous fichons de ce que vous avez fait pour vous retrouver en prison. Nous ne nous intéressons qu’à la façon dont vous êtes conduits depuis. Vous sortirez de Blackburn dans environ six mois, et afin de vous préparer, cette moitié d’année à venir sera consacrée à l’univers des chevaux – leur histoire, leur entretien, leur nourriture, leurs soins, et incidemment quelques notions de sciences vétérinaires.
« Monsieur, les cents chevaux de ce programme viennent de tout le pays ; nous avons des chevaux à vendre qui ont déjà pris quatre-vingt-dix kilos de muscles depuis leur arrivée, nous avons des coureurs de seconde zone qu’on a fait courir sur des genoux cassés, des tendons fléchis, nous avons quelques vainqueurs de stakes classés, donc vous reconnaîtrez les noms si vous lisez le Racing Firm. La seule chose qu’ils ont en commun est d’avoir été les rebuts d’encan, sauvés in extremis de l’abattoir. Environ cent mille chevaux sont abattus chaque année dans ce pays. On élève des pur-sang à hauteur de trente mille bêtes par an, par conséquent, pour un vainqueur de Stake, environ deux cents trotteurs partent à l’abattoir quand ce qu’ils gagnent ne compense pas ce qu’ils coûtent. On leur enfonce un clou de dix centimètres dans le front pour les assommer, puis on les suspend par une jambe arrière et on leur tranche la gorge, on les saigne. Je veux que vous ayez cela à l’esprit quand vous vous occuperez de ces chevaux – vous avez ici la possibilité de sauver des vies. Devenir groom est une vocation particulière. Les éleveurs élèvent des chevaux de plus en plus gros sur des jambes toujours plus faibles, les propriétaires vivent rarement au milieu de leurs bêtes, la plupart d’entre eux sont là pour l’argent ou pour la frime, les vétérinaires et les entraîneurs les chargent aux médicaments et les font courir, même quand ils sont blessés, quant aux jockeys ils se font un maximum de fric sur leur dos. Vous les entendrez tous raconter qu’ils aiment les chevaux, mais en ce qui me concerne, les seuls qui ont droit de dire une chose pareille, ce sont les grooms. Vous nourrissez les chevaux, vous les brossez, vous les caressez, donc vous pouvez dire que vous les aimez. Nous avons un vieux proverbe dans ce métier : « traite ton cheval comme un ami, pas comme un esclave. » C’est de cela que je parle. À présent, approchez , et venez rencontrer votre premier cheval. »

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Le sport des rois – C.E Morgan

Que lire un 2 janvier à 1 heure du matin ?

Les jours passent, mon lecteur. Les semaines aussi. Comme j’ai bien mauvaise mémoire et que je n’ai pas tenu de journal à l’époque dont il va être maintenant question, la succession précise d’événements n’est pas plus claire dans mon esprit que dans ces pages. Les dés ne m’ont commandé d’écrire mon autobiographie que près de trois ans après ma découverte ; la valeur historique de mes faits et gestes n’était donc pas alors évidente pour moi.
D’autre part, il est probable que ma mémoire infidèle et sélective ne retienne que le plus important. Peut-être confère-t-elle à ma vie hasardeuse une structure qui s’estomperait si je me souvenais de tout. Supposons donc que ce que j’oublie est a priori insignifiant et, de même, que ce que je me rappelle est capital. Ce ne sera peut-être pas l’impression générale, mais on a ainsi une théorie commode de l’autobiographie. Et puis, si l’enchaînement des chapitres ou des scènes vous paraît particulièrement illogique, attribuez le soit à l’arbitraire de ma mémoire, soit au hasard de la chute d’un dé. Cela rend notre itinéraire plus psychédélique.
Dans mon évolution vers une hasardisation totale, ce qui se passa le 2 janvier 1969 à une heure du matin est le premier événement notable que je trouve maintenant à rapporter.
Je décidai de commencer la nouvelle année (je démarre toujours lentement) en confiant aux dés le soin de décider de mon destin à long terme.

Page 173

L’homme-dé – Luke Rhinehart

Les sortilèges du Cap Cod – Richard Russo

Richard Russo fait partie des auteurs que j’ai découverts récemment et qui m’enchantent.
Pas d’histoire extraordinaire ici : un homme, enseignant universitaire, a des difficultés dans son couple. Les deux époux ont tous les deux la cinquantaine et leur fille les a invités au mariage de sa meilleure amie au fameux cap Cod du titre. C’est l’occasion pour Jack de dérouler sa vie entière pour se demander quand son mariage a commencé à partir à vau l’eau. Il revient sur son enfance et surtout sur le couple étrange que formait ses parents. Le père octogénaire est décédé il y a six mois et Jack avait promis de disperser ses cendres au Cap Cod, là où celui-ci aurait vécu les plus beaux instants de sa vie. Sa mère (octogénaire également) le harcèle au téléphone….


Il s’agit d’un livre introspectif, à la fois lucide sur les dégâts du temps et fascinant d’ironie (le comique de répétition atteint des sommets dans l’autodérision et j’ai plusieurs fois éclaté de rire…pour être pas loin des larmes deux pages après)

Dans une deuxième partie, on retrouve nos (anti) héros, un an après, au mariage de leur fille Laura : après un an de séparation, est là l’occasion de se réconcilier ?

Si on devait plagier le titre d’un film célèbre ce serait deux mariages et deux enterrements …
une réussite pour ma part ce roman (peut-être parce que j’ai quasiment le même âge que les deux personnages principaux ….et que je me suis énormément identifiée à eux)

Un extrait :

C’était au sujet de l’endroit où ils passeraient leur lune de miel qu’ils avaient connu leur premier vrai désaccord. Elle penchait pour les côtes du Maine où elle allait en vacances quand elle était petite. Chaque été, la famille louait la même vieille baraque à moitié en ruines non loin de l’endroit où sa propre mère avait grandi. Les huisseries laissaient passer les courants d’air, la charpente craquait, et le parquet était tellement voilé que si un pion des petits chevaux tombait de la table de la cuisine, on courait après jusque dans le salon pour le récupérer. Mais ils y étaient habitués, et il y avait assez de place pour loger les parents, les cinq enfants et les éventuels visiteurs du week-end. Joy se souvenait des dîners en famille et des excursions le soir vers un parc d’attraction de la région, des parties de Monopoly et des tournois de Cluedo qui duraient la journée entière quand il pleuvait. Même après la mutation de son père dans l’Ouest, ils retournaient passer le mois de juillet dans le Maine, malgré les plages de galets et l’eau trop froide pour s’y baigner. Joy était allée jusqu’à suggérer de louer cette même maison pour leur lune de miel. Ce qui appelait la Grande Question numéro un : pourquoi Griffin l’avait-il convaincue d’aller au cap à la place ? Puisque l’opportunité leur était donnée de suivre les traces d’un mariage heureux – celui des parents de Joy l’avait été, sans l’ombre d’un doute -, pourquoi choisir l’exemple misérable donné par ses propres parents ?

Némésis – Philip Roth

Un livre qui ne m’a pas totalement convaincue.
Peut-être est-ce les circonstances de lecture : le sujet du livre est une épidémie de polio, un livre que je lis durant le deuxième confinement.
L’épidémie fait rage dans ce quartier pauvre de Newark en 1944. La canicule y est oppressante. Les victimes de cette épidémie sont presque tous de jeunes garçons de 12 ans.
J’ai trouvé que Roth restait en surface de ses personnages.

Le jeune homme au début est convaincant ,il souffre d’avoir été refusé dans l’armée du fait de sa mauvaise vue ; en Europe et dans le Pacifique la guerre fauche de jeunes hommes de vingt ans. Bucky Cantor décide alors de devenir professeur de sport pour accompagner les jeunes de son quartier…
J’ai trouvé ensuite qu’il tourne vite aux clichés : culpabilité, fuite en avant,… perte de foi en Dieu…
Pour tout dire j’ai également trouvé que la fin était un petit peu bâclée…
En bref pas convaincue du tout : après avoir été enthousiasmée par « le complot contre l’Amérique », j’en attendais sûrement trop ….

LC avec Edualc (qui, j’espère, aura plus apprécié que moi)

Deux extraits

Le grand-père, Sam Cantor, était venu tout seul en Amérique dans les années 1880, petit immigrant originaire d’un village juif de Galicie polonaise. Il avait appris à n’avoir peur de rien dans les rues de Newark, où il s’était fait casser le nez plus d’une fois dans des bagarres avec des bandes antisémites. Les agressions violentes contre les Juifs, chose courante pendant sa jeunesse dans les quartiers pauvres de la ville, contribuèrent beaucoup à former sa conception de la vie, et plus tard celle de son petit-fils. Il l’encouragea à se défendre en tant qu’homme, et à se défendre en tant de Juif, à comprendre qu’on n’en a jamais fini avec les combats qu’on mène, et que, dans la guérilla sans fin qu’est la vie, «quand il faut payer le prix, on le paye».

* *

Il faut qu’il convertisse la tragédie en culpabilité. Il lui faut trouver une nécessité à ce qui se passe. Il y a une épidémie, il a besoin de lui trouver une raison. Il faut qu’il se demande pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Que cela soit gratuit, contingent, absurde et tragique ne saurait le satisfaire. Que ce soit un virus qui se propage ne saurait le satisfaire. Il cherche désespérément une cause plus profonde, ce martyr, ce maniaque du pourquoi, et il trouve le pourquoi soit en Dieu soit en lui-même, ou encore, de façon mystique, mystérieuse, dans leur coalition redoutable pour former un destructeur unique. Je dois dire que, quelle que soit ma sympathie pour lui face à l’accumulation de catastrophes qui brisèrent sa vie, cette attitude n’est rien d’autre chez lui qu’un orgueil stupide, non pas l’orgueil de la volonté ou du désir, mais l’orgueil d’une interprétation religieuse enfantine, chimérique.

Que lire un 16 novembre ?

Un jour calme de novembre après les obsèques, Père partit et ne revint pas.
L’année de son départ, l’été à Old Buckram avait été d’une sécheresse biblique. Les sources montagneuses s’étaient taries et les dalles noires qui couvraient le lit d’Abbadon Creek s’étaient changées en os, mais l’automne avait apporté une pluie abondante et régulière qui, jour après jour, refusait de cesser. De nouveau, Abbadon Creek sortait de son lit, débordant d’une eau froide et trouble, et une lourde nappe de brouillard pesait sur chaque coin des sombres collines. Le sommet des montagnes était caché par des nuages qui ne bougeaient plus.
Le jour en question : le 16 novembre 1985. Un samedi. Trompé de pluie, sombre, la nuit tombant tôt.

Les jours de silence – Phillip Lewis

Par le vent pleuré – Ron rash

Dans ce roman, Ron Rash nous emmène au fin fond des USA : d’une part en 69 et d’autre part de nos jours (2016). L’action est vue du côté d’Eugène, le frère cadet. Il parle également de son grand frère, devenu chirurgien.
Ce roman raconte en parallèle l’été 69, la rencontre des deux frères avec Jane qui préfère se faire appeler Ligeia. Celle-ci partira à la fin de l’été : Officiellement, elle a fugué, pour les deux frères la version est que le grand frère Will a mis Jane dans un car en destination de la Floride. Or, 46 ans après, on découvre un corps et on apprend très rapidement qu’il s’agit de Jane. Eugène est sidéré : Il revisualise les 46 ans qui se sont écoulés et en vient à s’imaginer que son frère est coupable du meurtre de Jane.
Vérité ? Mensonge ? Accident ? Meurtre ?
Comme pour « un pied au paradis », ce n’est pas l’enquête policière qui est la plus importante mais bien les ressentis et les émotions des différents personnages. En à peine deux cents pages l’auteur arrive à nous brosser un portrait (très très) crédible de Eugène, 60 ans actuellement, 15 ans en 1969 ; de Will son grand frère, de leur mère et du grand-père, véritable tyran domestique. Le portrait de la jeune fille assassinée est également convaincant.
Quelle prouesse dans la narration car on se met tour à tour dans la peau de chaque personnage, j’ai soupçonné tout le monde, j’ai compatis devant l’ivrognerie d’Eugene, a un moment j’ai détesté Will puis je l’ai admiré puis encore un retournement de situation…
Bref une réussite…

Le titre « par le vent pleuré » est extrait d’un poème de Thomas Wolfe dans « l’ange exilé », qui est un livre qui a énormément marqué la mère des garçons et qui a également énormément influencé Eugène lui-même (Eugène étant le prénom d’un des personnages de l’ange exilé.)

Le mois américain chez Titine, et Challenge polar  chez Sharon

Au bord de la terre glacée – Eowyn Ivey

LC avec Edualc 🙂

Alaska – 1885

Ce roman alterne entre le journal du Colonel Forrester  en expédition pour cartographier l’Alaska en particulier la Rivière Wolverine et celui de son épouse, Sophie, qui elle, est restée (enceinte) à Vancouver. Sophie est passionnée d’ornithologie ; elle aime également dessiner les oiseaux et devient peu à peu férue de photographie.

Ce parallèle, sur une année de séparation, entre les deux trajectoires des époux est pour moi la force de ce livre, qui sait renouveler ainsi l’intérêt : sans les sentiments de Sophie, les aventures d’Allen en territoire inconnu seraient bien fades et inversement sans Allen, les tentatives de Sophie de capter la lumière et les oiseaux lors de séances photos auraient moins d’intérêt.

Pour relier le tout, ce roman fait également état de la correspondance de deux hommes : le premier est l’arrière-petit-neveu d’Allen et Sophie. Le deuxième est le conservateur du musée à qui le premier a envoyé les journaux intimes de ces deux aïeux. Plus d’un siècle plus tard, Sophie et Allen semblent revivre dans cet échange épistolaire…

Il y a d’un côté les rapports officiels du Colonel Forrester pour sa hiérarchie et de l’autre des carnets plus personnels empreints de réalisme magique et de légendes indiennes Midnouskis dans cette contrée âpre et sauvage….J’ai particulièrement aimé l’histoire de la naissance de Moses Picéa…

De nombreux croquis d’animaux et de cartes complète cette odyssée où j’ai appris (entre autre) que l’’Alaska a été « racheté » par les USA à la Russie en 1867.

Un extrait : Sophie parlant de la lumière

Je pense beaucoup à la lumière, à la manière dont elle se concentrait dans les gouttes de pluie ce matin où j’étais folle de bonheur, et cette façon inattendue qu’elle a de changer et se déplacer, de sorte que la maison est parfois sombre et fraîche, et la seconde d’après emplie de rayons dorés.
Père évoquait une lumière d’avant les étoiles, une lumière divine toujours évanescente mais presque toujours présente aux yeux de ceux qui savent la voir. Elle entre et elle sort des âmes des vivants et des morts, se replie dans les coins silencieux de la forêt et, à l’occasion, se révèle dans les rares véritables œuvres d’art.

Le mois américain chez TitineChallenge animaux du Monde Chez Sharon (les oiseaux ont un rôle important dans ce roman)

Challenge pavévasion chez Brize (624 pages en poche)

Au loin – Hernan Diaz

Le début de ce roman est marquant : un homme (âgé, car il a de longs cheveux blancs) émerge d’un lac glacé en Alaska. J’ai d’abord cru que cet homme était un indien.
Pas du tout, cet homme âgé va nous raconter sa vie depuis son départ de Suède lorsqu’il avait quinze ans.
Comment est il arrivé depuis la Suède jusqu’à ce lac gelé ?
Il part de la ferme familiale avec son frère mais ceux ci sont séparés avant de prendre le bateau à Portsmouth. Hakan arrive en Californie pendant la ruée vers l’or. Aucune date ne sera mentionnée dans ce livre, il faut dire qu’Hakan est illettré…
Nous voyons toute l’histoire à travers ses yeux et au début c’est très confus car il ne connait que 3-4 mots d’anglais…
Petit à petit, je me suis attachée à ce géant, à la sensibilité exacerbée…
Sa volonté du début de rejoindre son frère est admirable . Il pense que son frère est à New-York et décide de s’y rendre –  à pied – en partant de la Californie….
Que ce soit dans les déserts où il manque mourir de soif plusieurs fois ou pendant les longs hiver plus au nord, Hakan est opiniâtre … cette vie de solitude et d’efforts m’a attristée cependant….

Un extrait

Il avait depuis longtemps abandonné tout projet de retrouver Linus, d’aller jusqu’à New York. Ce renoncement ne devait rien à des obstacles concrets : au fait qu’il était un homme recherché, qui jamais ne réussirait à passer inaperçu ; qu’il n’avait ni argent ni moyens pour mettre son projet à exécution ; qu’il n’avait pas de cheval. Simplement, il n’avait plus ni objectif ni destination. Il n’avait plus même le désir de mourir, comme cela avait été le cas après les tragédie les plus dévastatrices de sa vie. Il était juste une chose qui continue à exister. Non parce qu’elles le voulait, mais parce qu’elle avait été ainsi conçue. Continuer d’exister avec le strict minimum était la ligne de moindre résistance. C’était naturel et par conséquent involontaire. N’importe quoi d’autre aurait requis une décision. Et la dernière décision qu’il avait prise avait été de creuser son abri. Et il continuait à creuser parce que tout bêtement, décider d’arrêter était au-dessus de ses forces.

Le mois américain chez Titine,

Au loin – Hernan Diaz

Ils vivaient comme des naufragés. À la maison, des journées entières passaient sans que personne ne prononçât un seul mot. Les deux garçons se réfugiaient aussi souvent que possible dans les bois ou dans les fermes abandonnées, où Linus racontait à Håkan quantité d’histoires – des aventures qu’il affirmait avoir vécues, des récits d’exploits qu’il tenait prétendument de la bouche de leur héroïque protagoniste, ou encore des descriptions de contrées lointaines qu’il semblait, étrangement, connaître dans les moindres détails. Compte tenu de leur isolement – et du fait que ces garçons ne savaient pas lire–, ces contes n’avaient pu trouver leur source que dans la prodigieuse imagination de Linus. Néanmoins, aussi extravagant qu’il puisse paraître, Håkan ne mettait jamais en doute leur véracité. Il vouait à son frère une confiance aveugle. Peut-être parce que, quelque bêtise qu’ait pu faire son cadet, Linus le défendait toujours et n’hésitait jamais à essuyer les reproches et encaisser les corrections à sa place. Sans Linus pour veiller à ce qu’il mange à sa fin, pour garder la maison au chaud pendant que leurs parents glanaient dans la campagne ou le distraire avec ses histoires quand la nourriture et le bois venaient à manquer, Håkan serait très vraisemblablement mort.
Tout changea le jour où la jument fut grosse. Lors d’une de ses visites, l’intendant ordonna au père d’ Håkan, Erik, de veiller au bon déroulement de la gestation – bêtes et troupeaux ayant payé un lourd tribut à la famine, cette naissance serait du pain béni pour l’écurie de plus en plus dépeuplée de son maître. Les mois passant, la jument grossit dans des proportions anormales. Et quand elle mit bas deux poulain, Erik, nullement surpris, décida, peut-être pour la première fois de sa vie, de mentir. Avec l’aide des garçons, il débroussailla un coin dans les bois et construisit un enclos, à l’abri des regards, où il cacha un des poulains sitôt qu’il fut sevré. Quelques semaines plus tard, le régisseur vint réclamer son frère. Éric laissa son poulain dans sa cachette et veilla à ce qu’il devienne un yearling vigoureux. Le moment venu, il le vendit à un meunier, dans une bourgade suffisamment éloignée de la ferme où personne ne le connaissait. Et le soir de son retour, il annonça à ses fils qu’ils partaient le surlendemain en Amérique –seuls. La vente du poulain ne lui permettait de payer que deux traversées. Et de toute façon, ajouta-t-il, il était hors de question qu’il s’enfuie comme un criminel. Leur mère, elle, ne dit rien.
Håkan et Linus, qui n’avaient jamais vu de ville, pas même en illustration, se hâtèrent de gagner Göteborg dans l’espoir d’y passer un ou deux jours, mais ils parvinrent juste à temps pour embarquer sur leur bateau à destination de Portsmouth. Une fois à bord, ils se partagèrent l’argent, au cas où il arriverait quelque chose à l’un d’eux. Durant cette partie du voyage, Linus décrivait longuement à Håkan toutes les merveilles qui les attendaient en Amérique. Ni l’un ni l’autre ne parlant anglais, le nom de leur destination se réduisait pour eux à un talisman abstrait : « Nujårk».

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Au loin – Hernan Diaz