Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se m’étais alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Ce n’était pas encore les faubourgs de Louisville, certes, mais je n’étais jamais allé aussi loin à l’ouest. Et si trois comtés du New Jersey nous séparaient de la frontière est de la Pennsylvanie, en cette nuit du 15 octobre, je pus me faire peur avec cette vision cauchemardesque d’une Amérique antisémite qui viendrait gronder furieusement vers l’est par le pipeline de la route 22, pour jaillir dans Liberty Avenue, et de la se déverser tout droit sur Summit Avenue, léchant les marches de notre escalier de service comme un raz de marée s’il n’avait pas été vigoureusement endigué par les croupes luisantes des chevaux bais de la police de Newark, puissants coursiers splendides que notre illustre Rabbin Prinz au noble patronyme avait fait surgir comme par enchantement au bout de la rue.
Naturellement Joey n’entendait quasiment rien de ce qui se passait dehors. Il se mit donc à courir d’une pièce à l’autre aux deux bouts de l’appartement pour apercevoir l’anatomie d’une de ces bêtes, spécimens d’une race aux membres plus longilignes, aux poitrails plus musclés mais plus minces, aux crânes allongés bien plus fins que le cheval de trait balourd de l’orphelinat qui m’avait fracassé la tête, curieux d’apercevoir aussi les flics en uniforme, sanglés dans leurs tuniques croisées à double boutonnage de cuivre étincelant, pistolet à la hanche dans son étui.
Quelques années plus tôt, mon père nous avait emmenés, Sandy et moi, lancer le fer à cheval sur l’aire des expositions dans le parc de Weequahic. Un agent de la police montée avait traversé le parc à bride abattue pour attraper un voleur qui venait d’arracher le sac d’une dame – on se serait cru à la cour du roi Arthur. Je mis plusieurs jours à revenir de mon admiration grisée devant le panache de la scène. La police montée recrutait les plus agiles et les plus athlétiques des agents, et pour un jeune enfant, il était fascinant d’en voir passer un dans la rue, majestueux et nonchalant, s’arrêter pour rédiger un procès-verbal et se pencher très bas sur sa selle pour le glisser sous l’essuie-glace de la voiture mal garée, expression physique s’il en fut jamais d’une superbe condescendance envers l’ère de la machine. Au fameux carrefour des Quatre Coins, il y avait des gardes en faction aux points Cardinaux, et le samedi, on emmenait souvent les gamins voir les chevaux, caresser leur museau sans nez, leur donner des morceaux de sucre, apprendre que chaque policier à cheval en valait quatre à pied, et poser bien sûr les questions classiques : « comment il s’appelle ? » « C’est un vrai ? » « En quoi il est son sabot, ? » Parfois on voyait un cheval attaché le long d’une rue animée du centre-ville, tranquille comme baptiste sous la selle bleu et blanc orné de l’insigne NP, un hongre d’un mètre quatre-vingt au garrot pesant une demi-tonne, une longue cravache menaçante accrochée à son flanc, l’air aussi blasé qu’une vedette de cinéma dans toute sa splendeur, tandis que le policier qui venait de mettre pied-à-terre demeurait à proximité dans ses jodhpurs indigo, ses bottes cavalières noires, son holster de cuir pornographique dont la forme évoquait à s’y méprendre celle des organes mâles tumescents, indifférent au danger dans le tintamarre des klaxons des voitures, des camions et des bus, régulant d’un enchaînement de gestes vifs la circulation de la ville pour lui rendre toute sa fluidité. C’étaient des flics aux mille talents ; ils savaient même, pour le plus grand chagrin de mon père, fendre une foule de manifestants au galop en envoyant voltiger les piquets de grève.
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Je ne me rappelle rien entre le moment où j’ai quitté la maison comme un voleur pour prendre la direction de l’orphelinat dans la rue déserte, et celui où je me suis réveillé, le lendemain matin, pour voir à mon chevet mes parents qui faisaient une tête lugubre, et m’entendre dire par un médecin fort occupé à extraire de mon nez une sorte de tube, que je me trouvais hospitalisé au Beth Israel et que, même si j’avais sans doute une affreuse migraine, tout allait s’arranger. En effet j’avais un mal de tête atroce, mais il ne provenait pas d’un caillot de sang qui aurait appuyé sur le cerveau – éventualité redoutée quand on m’avait découvert ensanglanté et inconscient – ni d’une lésion cérébrale. La radiographie avait exclu toute fracture du crâne, et l’examen neurologique n’avait révélé aucune lésion nerveuse. À part une écorchure de huit centimètres, qui me valait dix-huit points de suture à retirer la semaine suivante, et le fait que je n’avais aucun souvenir du coup lui-même, je n’avais rien de grave. Une concussion classique, dit le médecin, telle était la cause de la douleur, comme de l’amnésie. Je ne me rappellerais sans doute jamais le coup pied du cheval, ni comment la chose s’était produite. Mais d’après le médecin, c’était non moins classique. À cela près, ma mémoire était intacte. Heureusement. Le médecin répéta le mot plusieurs fois, et dans ma tête douloureuse, j’entendis « piteusement ».

On me garda en observation toute la journée et la nuit suivante, en me réveillant à peu près toutes les heures pour s’assurer que je ne sombrais pas de nouveau dans l’inconscience ; le lendemain matin, je fus libéré avec pour consigne de ne pas abuser des activités physiques pendant une ou deux semaines. Comme ma mère avait pris un congé pour rester auprès de moi, ce fut elle qui me ramener à la maison en autobus. Ma migraine ne cessa guère dix jours durant, sans qu’on y puisse grand-chose, si bien que je n’allai pas à l’école ; cela mis à part, on disait que je m’en sortais bien, et que je devais d’abord à Seldon, qui avait vu de loin presque tout ce que je n’arrivais pas à me rappeler. S’il ne s’était pas levé en catimini pour me suivre quand il m’avait entendu descendre l’escalier de service ; s’il n’avait pas, dans l’obscurité, longé Summit Avenue sur mes talons, traversé le terrain de gym du lycée jusqu’à Goldschmidt Avenue, pénétré dans l’orphelinat par le portail ouvert, s’il n’était pas entré dans le bois, je serais resté sur le carreau à me vider de mon sang, dans ses vêtements. Il était rentré en courant jusque chez nous, il avait réveillé mes parents, qui avaient aussitôt appelé des secours par l’opératrice, il était monté en voiture avec eux pour les mener là où j’étais. Il n’était pas loin de trois heures du matin, il faisait noir. Agenouillée auprès de moi sur le sol humide, ma mère tamponnait ma blessure avec une serviette apportée pour étancher le sang tandis que mon père me couvrait d’une vieille couverture de pique-nique qu’on laissait dans la malle arrière, pour ne pas que je me refroidisse en attendant l’arrivée de l’ambulance. C’étaient mes parents qui avaient organisé mon sauvetage, mais c’était Seldon qui m’avait sauvé la vie.
On supposa que j’avais effarouché les chevaux en trébuchant dans le noir à l’endroit où les bois s’éclaircissaient pour faire place aux champs cultivés ; lorsque j’avais fait demi-tour pour leur échapper, et revenir dans la rue par le bois, l’un des deux avait rué, je m’étais pris les pieds, j’étais tombé, et l’autre cheval, dans sa fuite, m’avait donné un coup de sabot sur le haut du crâne.

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

La servante écarlate – Margaret Atwood

Un livre dont j’avais beaucoup entendu parlé et qui m’intimidait beaucoup.

Sans trop raconter l’histoire que je connaissais dans les grandes lignes, j’ai trouvé ce « conte » qualifié de «  science fiction » très réaliste : tout d’abord parce qu’il se situe dans un futur plus que proche même si non daté : l’héroïne se souvient très bien de sa vie d’avant : celle où elle était une femme libre qui pouvait travailler, lire, s’épanouir, rire, choisir ses amis, celle où elle vit avec son amant qu’elle finit par épouser (Luke) et avec qui elle a eu une petite fille.

Il y a quelques années une dictature s’est installée dans ce pays (nommé Gilead près du Canada). L’élément déclencheur a été une « perte de la fécondité : plus de bébé pour renouveler l’espèce : les femmes sont donc reléguées à leur fonction uniquement reproductrice ou sexuelle : les Épouses des Commandants essaient de donner à leurs maris des enfants. Si elles n’y arrivent pas alors une « Servante » (sorte de bonne soeur habillée en rouge) est désignée pour procréer avec le « commandant » , une sorte d’esclave sexuelle (l’Epouse « assiste » aux « ébats » de son mari et de sa « servante »)

Je ne me rappelle pas du  vrai prénom de la narratrice, est-il évoqué seulement ?  les femmes qui deviennent « servantes » perdent leur prénom et leur identité : elle est surnommée Defred comme le prénom de son « maître » Fred.

Ce livre explique bien comment les femmes ont été renvoyées à leur foyer progressivement : d’abord on leur retire le droit de gérer un compte bancaire, puis leur travail…. et elles finissent dans la dépendance avec comme seule choix « Épouse », « Servante », prostituée ou « Tante » (personnes chargées de surveiller et d’éduquer les Servantes)
Les opposants (hommes ou femmes) sont exécutés et leur dépouille laissée visible en place publique : c’est le cas notamment des médecins qui ont pratiqué l’avortement alors que celui-ci était légal quelques années auparavant.

Les personnages sont très réalistes : Defred la narratrice, son « Commandant » qui est à la fois abject et attendrissant, son Epouse qui elle est juste détestable, Deglen la compagne de Defred (espionne ou amie ?) , le beau Nick (espion ou ami ?) et enfin la rebelle Moira qui résiste…

Un livre qui mérite bien son succès, à lire par tous et toutes : jeunes et moins jeunes….
A devenir paranoïaque….ou plus attentif …

Un extrait

Le mois américain est cette année  élargi au Canada

Dans un style très différent et moins « glaçant », je vous recommande  aussi « Chronique du pays des mères » d’Elisabeth Vonarburg, une autre auteure canadienne, où on retrouve une organisation des  femmes très cloisonnée avec des femmes que l’on repère à leur « couleur » (rouge pour les servantes, bleu pour les Epouses, vertes pour les « employées de maison » dans la servante écarlate)

 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth  

Uchronie : Juin 1940-1942 aux États Unis.  Lors des élections c’est Lindbergh qui est élu et non pas Roosevelt (comme dans la vraie histoire). Lindbergh est un antisémite notoire et fait alliance avec Hitler et avec le Japon. Les Etats-Unis restent donc « neutres » dans cette guerre
Philipp Roth raconte à la première personne : il a entre sept et dix ans et raconte ce qui pendant deux ans va changer dans sa vie.
Son père pense que la démocratie en Amérique est bien installée et que les juifs ne craignent rien. La mère voudrait partir au Canada « tant qu’il est encore temps »
Alvin le cousin s’engage dans l’armée Canadienne et part combattre au côté des anglais, il revient invalide.
Sa tante épouse un rabbin pro Lindbergh et permet au grand frère de Philip de faire partie d’un programme d’intégration des juifs (alors que la communauté juive vit « repliée sur elle même » selon l’entourage de Lindbergh.

Au delà de l’histoire alternative que l’on connaît, Philip Roth est très convaincant dans sa démonstration : sous couvert d’intégration, les familles juives sont peu à peu exclues de la vie économique (et pour certaines familles « déportées » dans le Kentucky) . Une lente escalade va jusqu’à l’organisation de pogroms que l’auteur va  comparer à la nuit de Cristal en Allemagne. Le petit garçon raconte l’assassinat d’un journaliste juif et la propagande faite autour de cette mort : où comment les assassins arrivent à retourner ce fait contre la communauté juive, où comment trouver un prétexte pour faire porter la faute sur un bouc émissaire que l’on connait à l’avance….

Dans cette famille l’affrontement se fait rapidement : « pro » et « contre » Lindbergh : personne n’en sortira indemne … à l’image d’un pays qui se divise également…

Quant au style il m’a réellement enthousiasmé car il sait à la fois se mettre à la place d’un enfant et montrer la complexité de la situation.

Un extrait :

Steinheim père, qui parlait avec un fort accent, ne savait pas lire l’anglais, mais qui était, selon mon père un « homme de fer », fréquentait la synagogue de notre quartier pour les grandes fêtes. Un jour de Yom Kippour, quelques années plus tôt, il avait vu mon père devant le temple avec Alvin ; le prenant pour mon frère il avait demandé : « Qu’est-ce qu’il fait, ce gamin ? Y’a qu’à me l’envoyer, il travaillera avec nous. » Et voilà comment cet Abe Steinheim, fils de petit maçon immigrant qui n’avait pas hésité à jeter ses deux frères sur le pavé dans une guerre fratricide pour transformer l’affaire paternelle en entreprise de milliardaire, s’enticha d’Alvin, avec sa silhouette trapue et son assurance de petit coq ; si bien qu’au lieu de le laisser croupir au courrier ou comme garçon de bureau, il le prit comme chauffeur ; Alvin faisait le coursier, le facteur, il déposait Abe et le récupérait tambour battant sur les chantiers où il allait surveiller les sous-traitants, qu’il appelait ses arnaqueurs, mais qu’il arnaquait fort bien lui-même, selon Alvin, étant toujours plus retors que tout le monde. Les samedis d’été, Alvin conduisait Abe à Freehold, où il possédait une demi-douzaine de trotteurs qu’il faisait courir sur le vieil hippodrome et qu’il se plaisait à appeler ses «hamburgers ». « On a un hamburger qui court, aujourd’hui, à Freehold», et ils fonçaient en Cadillac pour voir son cheval perdre à tous les coups. Il n’en tira jamais un sou, mais tel n’était pas le but du jeu. Le samedi, pour le compte de la Road House Association, il faisait courir ses chevaux sur le joli champ de courses de Weequahic Park, et il parlait aux journaux de restaurer la piste de plat de Mount Holly qui avait jadis eu son heure de gloire ; et c’est ainsi qu’il obtint sa charge de commissaire aux courses pour le New Jersey, avec un macaron sur sa voiture lui permettant de stationner où il voulait, de rouler sur les trottoirs et d’actionner une sirène. C’est ainsi, toujours qu’il s’était lié d’amitié avec les officiels du comté  de Monmouth et qu’il s’était insinué dans les milieux du cheval sur la côte, des goyim de Wall Township et de Sprint Lake qui l’invitaient à déjeuner dans leurs clubs chics, où, il l’avait raconté à Alvin, les gens se mettaient à chuchoter dès qu’ils le voyaient. « Ils peuvent toujours chuchoter « tiens, vous avez vu ce qui arrive », dès qu’ils me voient, ils sont pas fâchés de boire quand c’est moi qui régale ou de se faire inviter à des soupers fins ; si bien qu’en fin de compte c’est rentable. »

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L’avis de Titine, de Noctenbule

Lecture d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette et pour Le mois américain chez Plaisir à cultiver

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Winter – Rick Bass

En plus de tous ses autres boulots, à l’automne Mike Canavan sert aussi de guide aux chasseurs. Il connaît bien la vallée, et grâce à son travail de surveillance des forêts, il a toujours des histoires à raconter car il lui arrive souvent d’apercevoir des loups, des ours et des pumas. Un jour, il est venu nous aider à nous occuper des chevaux de Dave Pruder, Buck et Fuel – à leur limer les sabots, je crois bien, ou peut-être être à leur détartrer les dents, un soin technique en tout cas – et il les a fait passer dans le corral, mais ensuite il n’a jamais pu mettre le licou à Fuel.
Le cheval a pris peur et il a foncé droit sur Mike, mais au lieu de l’esquiver, Mike lui est rentré dedans de plein fouet, en haut du poitrail, un vrai placage de footballeur américain. Puis il a levé les bras et les a passés autour du cou de Fuel, en se cramponnant comme un bouledogue, ce qui lui a valu d’être traîné à travers le corral pendant quelques temps – sans jamais laisser prise, levant les pieds pour ne pas se les faire écraser – jusqu’au moment où Fuel a fini par se calmer, ou peut-être par se sentir épuisé.
Je me tenais à l’autre bout du corral, en sécurité, et je regardais Mike opérer.
« Le licou, s’il te plaît », a-t-il lancé entre ses dents, les bras toujours serrés autour de l’encolure de Fuel.
Je me suis approché au petit trot et je lui ai tendu l’objet. En tenant les naseaux du cheval d’une main, et lui a tiré sur l’oreille et l’a prise entre ses dents puis il lui a glissé le licou autour de la tête de sa main libre. Après quoi, il s’est redressé et il a emmené le cheval jusqu’au piquet prévu pour l’attache. Aucun des deux ne paraissait blessé.
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Winter – Rick Bass

Winter – Rick Bass

Lc avec Edualc 😊

 

J’ai lu Winter pendant la canicule. Bien m’en a pris car cela m’a rafraîchie : L’auteur (texan) raconte son emménagement et sa première année dans le Montana. Il est parti du Texas avec son épouse. Peu argentés, ils trouvent une maison où le loyer sera modeste en échange de gardiennage pour le propriétaire qui vient quelques jours par an dans son chalet.

Ils arrivent donc un peu sur un coup de tête ou une opportunité et emménagent en septembre-octobre juste un peu avant les premières neiges. Par conséquent le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas totalement prêts à affronter l’hiver. Rick passe énormément de temps à raconter sa façon d’emmagasiner du bois, sur la façon d’entretenir sa tronçonneuse …..

En dehors de cela, il écrit (un roman mais on n’en connaîtra pas le sujet) , discute (un peu) avec sa femme et nous fait part de ses remarques sur le village où il se rend (son plus proche voisin est à plus d’un kilomètre)

J’ai à la fois aimé ce regard aigu sur ce retour aux sources qui met bien en évidence nos habitudes de citadins, la disparition des mélèzes, les animaux croisés au détour d’un chemin…j’ai beaucoup aimé les pronostics pour deviner la date de la première neige : octobre, novembre, décembre….

Je n’ai pas l’intention d’écumer. Je m’efforce de rester poli, respectueux, de ne pas hausser le ton. Calme. Façon chute de neige. Mais au-dedans, je suis en rage. Bien sûr que les futaies de pins vrillés, on peut y opérer des coupes sélectives. Mais les grands mélèzes, les derniers cèdres géants ? Alors qu’il en reste si peu, et qu’ils sont si importants pour la nature sauvage ?

…mais j’ai aussi trouvé que les même sujets revenaient beaucoup (la partie tronçonneuse des bois) créant parfois une petite lassitude….

Des passages m’ont semblé magnifiques et non dénués d’humour :

Je crois à la vieille légende de Jim Bridger, à l’époque où il a passé l’hiver du côté de Yellowstone. Il est ensuite retourné dans l’est où il a raconté aux citadins de ces régions que quand les trappeurs essayaient de se parler, les mots gelaient en sortant de leur bouche ; ils ne pouvaient pas entendre ce qu’ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles franchissaient leurs lèvres — si bien qu’ils étaient obligés de ramasser les mots gelés, de les rapporter autour du feu de camp le soir et de les décongeler, afin de savoir ce qui s’était dit dans la journée, en reconstituant les phrases mot par mot. Moi je peux imaginer qu’il fasse aussi froid.

En quelques mois d’hiver, Rick apprend à vivre au rythme de la nature (avec deux interruptions pour rendre visite à ses parents restés au Texas quand même)

Pour partir ainsi à deux, isolés de tout, il faut être très confiant dans son couple…Etrangement, on aura peu d’information sur l’avis de sa compagne Elisabeth…Elle est peintre et son activité artistique doit donc la combler ….pure supposition de ma part….j’aurais aimé en savoir plus ….

 

A demain pour un autre extrait avec Fuel et Buck 🙂

Les chasseurs de gargouilles – John Freeman Gill

Je voulus oublier mon père, comme maman s’y essayait visiblement. Et je crus même y être parvenu pendant quelques temps. Maman cependant avait moins de mal à se distraire que moi : elle travaillait désormais six jours par semaine dans une galerie d’art de SoHo appartenant à l’un de ses amis. Il fallait payer les factures, des tonnes de factures, tous les jours. Ce n’était pas mon cas. Début juillet, les cours finis, je décidai d’aller pour la première fois voir l’entrepôt de papa, que l’été avait peut-être fait revenir.

Je n’aurais pas dû prendre le métro. Avant même de descendre à l’arrêt City Hall, je compris qu’il se passait quelque chose de grave en surface. Des dames se précipitaient vers le quai, leurs talons hauts claquant dans l’escalier. Un sourd  murmure vibrant de rage inarticulée les suivaient en cascade. 

Dans les rues, des centaines d’hommes corpulents – pour la plupart des blancs mal rasés – faisaient le pied de grue devant la mairie, bouillant d’une fureur croissante qui semblait se chercher une cible. Certains brandissaient  des bouteilles de bière, d’autres des pancartes manuscrites. « BRULE NEW-YORK BRULE », proclamait l’une. « BEAME, LE RAT QUITTE LE NAVIRE », renchérissait une autre. IL LAISSE LE VILLE SANS DEFENSE ». 

La foule était encerclée par les flics qui n’avaient pas l’air de faire grand chose pour mettre fin au désordre. Un policier, haut perché sur son cheval, sa longue  matraque et son revolver saillant de part et d’autres de ses hanches, donnait même l’impression d’être en train de supplier ces hommes en colère de retrouver leur calme. 

 » Que se passe-t-il ? demandai-je à un  homme en costume trois-pièces.

– Flics licenciés » me répondit-il. 

Il n’avait pas l’air rassuré.

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Les chasseurs de gargouilles – John Freeman Gill

4321 – Paul Auster

Pendant ce temps, l’eau avait été coupée dans les autres bâtiments et la police, avec l’aide de ses hommes en civil, entreprit de faire évacuer l’un après l’autre Avery, Low, Fayerweather et Math, où les occupants s’empressaient de renforcer les barricades qu’ils avaient édifiées derrière les portes, mais chaque bâtiment avait son propre bataillon de brassards blancs et de brassards verts qui montaient la garde à l’extérieur et c’est eux qui prirent le plus de coups, des coups de matraque , des coups de poing et des coups de pied tandis que les flics se frayaient un chemin parmi eux, armés de pieds-de-biche pour forcer les portes avant de démolir les barricades et d’arrêter les étudiants qui se trouvaient à l’intérieur. Non, ce n’était pas Newark, ne cessait de se répéter Ferguson en regardant la police intervenir, aucun coup de feu ne fut tiré et il n’y aurait pas de morts, mais si c’était moins violent que Newark ça n’en était pas moins grotesque, il y a eu par exemple Alexander Platt, le doyen adjoint de l’université, à qui un policier flanqua un coup de poing dans la poitrine, et le philosophe Sydney Morgenbesser, celui qui portait toujours des baskets blanches, des pulls effilochés et faisait des mots d’esprit ontologiques pleins d’entrain, qui reçut un coup de matraque sur la tête pendant qu’il montait la garde à la porte de derrière de Fayerweather Hall, et ce jeune reporter du New York Times, Robert McG. Thomas Jr , qui montra sa carte de presse en montant l’escalier d’Avery Hall, à qui on ordonna de quitter le bâtiment et qui fut frappé au visage par un policier qui se servit d’une paire de menottes en guise de coup-de-poing américain puis fut traîné et frappé d’une douzaine de coups de matraque tandis qu’il dégringolait jusqu’au bas de l’escalier, et il y eut Steve Shapiro, un photographe du magazine Life, frappé à l’œil par un flic pendant qu’un autre écrasait son appareil photo, et un médecin volontaire de l’équipe de premier secours, revêtu de sa blouse blanche de médecin, qui fut jeté à terre, frappé à coups de pied et traîné dans un panier à salade, et des douzaines d’étudiants, filles et garçons, furent attaqués par des policiers en civil qui se cachaient dans les buissons et frappés à la tête et au visage à coups de matraque, de bâton et de crosse de pistolet, et ils titubaient par douzaines alentour saignant du crâne, du front, des arcades sourcilières, et après que tous les occupants du bâtiment eurent été expulsés et emmenés ailleurs , une troupe des Forces spéciales commença à arpenter systématiquement le South Field pour nettoyer le campus des centaines d’étudiants qui restaient, chargeant des groupes d’étudiants sans défense et les projetant au sol, puis la police montée de Broadway se mit à poursuivre au galop les chanceux qui avaient réussi à échapper aux matraques pendant l’assaut du campus, et Ferguson était là à essayer de faire son travail de reporter pour son modeste canard étudiant et il reçut un coup de matraque derrière la tête asséné  par un de ces policiers en civil déguisé en étudiant,  cette tête qui avait été recousue en onze endroits quatre ans et demi auparavant, et tandis que Ferguson tombait à terre sous la violence du choc quelqu’un lui écrasa la main gauche avec le talon d’une botte ou d’une chaussure, cette main à laquelle manquaient le pouce et les deux tiers de l’index et quand le pied s’écrasa sur lui, Ferguson pensa qu’il avait la main cassée, ce qui ne fut pas le cas finalement mais la douleur fut si violente, sa main enfla si vite et dans de telles proportions qu’à compter de cette nuit-là il se mit à détester les flics.

Sept cent vingt arrestations. Près de cent cinquante blessés officiellement sans compter toutes les blessures non répertoriées dont celles que Ferguson avait subies à la tête à la main. L’éditorial du Spectator du jour ne comportait aucun mot, seul un encadré avec deux colonnes blanches bordées de noir.

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4321 – Paul Auster

4321 – Paul Auster

Le lendemain matin, il aborda la question en lui demandant carrément si elle ne pourrait pas, de grâce, se mettre au boulot pour lui fabriquer un petit frère. Sa mère garda le silence quelques secondes puis elle s’agenouilla, le regarda dans les yeux et se mit à lui caresser la tête. C’était bizarre, se dit-il, pas du tout ce à quoi il s’attendait, et pendant quelques instants sa mère eut l’air triste, si triste que Ferguson regretta aussitôt d’avoir posé la question. Oh, Archie, fit-elle . Bien sûr  que tu veux un frère ou une sœur, et j’aurais aimé que tu en aies, mais il semble que j’aie fini de faire des bébés et que je ne peux plus en avoir. J’ai eu de la peine pour toi quand le médecin me l’a appris, et puis je me suis dit que ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose après tout. Tu sais pourquoi ? (Ferguson secoua la tête.). Parce que je l’aime tant mon petit Archie, comment pourrais-je aimer un autre enfant alors que tout l’amour que j’ai en moi t’appartient ?

Ce n’était pas juste un problème temporaire, comprit-il alors, c’était définitif. Il n’aurait jamais ni frère ni sœur et comme ce constat était intolérable, il entreprit de se sortir de cette impasse en s’inventant  un frère imaginaire. C’était certes un acte désespéré mais quelque chose valait mieux que rien, et même s’il ne pouvait voir, toucher ou sentir ce quelque chose, quelle autre solution avait-il ? Il baptisa son  frère John. Puisque les lois de la réalité n’avaient plus cours, John était plus âgé que lui, il avait quatre ans de plus, ce qui fait qu’il était plus grand, plus fort et plus intelligent que Ferguson, et contrairement à Bobby George qui vivait au bout de la rue, Bobby trapu et rondouillard qui respirait par la bouche parce qu’il avait toujours le nez encombré par un amas de morve verte, John savait lire et écrire, était champion de baseball et de foot. Ferguson fit bien attention de ne jamais lui parler à  haute voix quand y avait quelqu’un d’autre dans la pièce car John était son secret et il voulait que personne n’en sache rien, pas même son père ni sa mère. Il dérapa une seule fois mais ce fut sans conséquence car il était en compagnie de Francie. Elle était venue le garder ce soir là et en arrivant dans le jardin elle l’entendit parler à John du cheval qu’il voulait pour son prochain anniversaire. Ferguson aimait tellement Francie qu’il lui avoua la vérité. Il s’attendait à ce qu’elle se moque de lui mais Francie se contenta de hocher la tête comme pour dire qu’elle approuvait l’idée d’un frère imaginaire, et Ferguson lui donna donc l’autorisation de parler elle aussi à John. Au cours des mois qui suivirent, chaque fois qu’il rencontrait Francie, elle commençait pas lui dire bonjour de sa voix normale puis elle se penchait, mettait sa bouche contre son oreille et murmurait : bonjour, John. Ferguson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il ne pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait.

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4321 – Paul Auster