Un pied au paradis – Ron Rash

Roman choral

Caroline du Sud -1952
Dans la première partie, le shérif Alexander est appelé par Mme Winchester. Holland, son fils d’une vingtaine d’années a disparu (son pick up est encore devant la maison).  Elle est persuadée que celui ci a été assassiné – elle a entendu deux coups de feu – par son voisin. Sur le mobile potentiel elle ne veut rien dire.
Le shérif décide d’attendre le lendemain et organise alors une battue pour retrouver Holland. Il interroge le fermier voisin qu’il soupçonne être le meurtrier
Rapidement le shérif est convaincu que celui-ci est bien un meurtrier mais pas de corps pas de meurtre…
La deuxième partie est racontée par Amy, la femme du voisin qui était apparu comme très froide dans la première partie racontée par le shérif. C’est le personnage qui l’a le plus émue (car le seul personnage féminin qui prend la parole ?)
Dans la troisième partie, le mari raconte l’histoire venant compléter avec sensibilité ce que sa femme a dit.
Les quatrième et cinquième parties ont lieu 17 ans plus tard.

Au delà de l’histoire qui est très prenante, le contexte est également intéressant : le shérif donne quelques informations sur son expérience de soldat pendant la seconde guerre mondiale , Holland lui revient tout juste de Corée où il a été blessé.
Sur ces terres où jadis indien et fermiers cohabitaient, il faut bientôt abandonner la terre et partir à la ville : la terre sèche et aride ne nourrit plus ses habitants et un projet de barrage envisage d’inonder la vallée pour créer un barrage hydraulique…

Un extrait : (c’est le premier paragraphe du témoignage d’Amy)

D’abord c’était juste un genre de plaisanterie entre moi et les femmes d’un certain âge. Elles me posaient la main sur le ventre et disaient une bêtise du style : « y a-t-il un biscuit dans le four ? » Ou « je sens encore rien qui bourgeonne. » Et puis on riait un bon coup. Ou bien une femme plus proche de mon âge lançait : « une chevillette peut percer des trous dans le bout de ces machins là », ou « Cours donc te blottir contre lui dans l’écurie ou en bordure de son champ et le tour sera joué ». Ces paroles me faisaient monter le rouge aux joues parce qu’elles évoquaient des sujets que jamais j’avais eu l’idée que les femmes discutaient entre elles.
Avec Billy on n’avait pas voulu d’un bébé tout de suite. On avait largement de quoi faire rien que pour s’accoutumer l’un à l’autre, alors il mettait un préservatif chaque fois qu’il venait en moi. Au fil de cette première année on s’est habitués et sentis à l’aise dans notre mariage, à la façon d’un bon attelage de chevaux qui apprend à travailler ensemble et à s’entraider.

 

 

Challenge Le mois du Polar chez Sharon

 

 

 

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Le paradis des chevaux – Jane Smiley

USA -1996-1998
Un pavé de 700 pages pour ceux qui aiment les chevaux (j’en fais partie pour ceux qui en douteraient)
J’ai eu un peu peur en ouvrant ce roman qui commence par lister les personnages (et leurs chevaux).  En effet il y a des propriétaires (4, presque tous milliardaires dont 1 chanteur de rap) et leurs conjoints, des éleveurs (2), des entraîneurs (3), des jockeys (une multitude dont un jeune mexicain très sympathique), un masseur, deux vétérinaires, des parieurs et des chevaux (6 principaux et un peloton entier)
Et puis finalement ce n’est pas très dur de se retrouver dans tout ce petit monde, tant j’ai trouvé que Jane Smiley savait décrire et faire bouger ses personnages.

Mes personnages préférés ont été : Buddy, l’entraîneur véreux « touché » par Jésus (un grand moment de rire) ;  Joy, trentenaire attendrissante, qui s’occupe de juments dans un haras et qui découvre les joies du galop sur un ex-champion à la retraite ; Krista jeune maman débordée par son boulot d’éleveur et ses factures à payer, Audrey l’adolescente orpheline qui « revit » grâce au concours de sauts d’obstacles, Farley un entraîneur honnête et zen, amoureux de Joy…

Finalement pas mal de femmes dans ce milieu que j’imaginais plus macho…

Pour l’action une partie se déroule en Californie, une autre à New-York, des courses ont lieu dans le légendaire Kentucky de Secrétariat et une course mémorable à Longchamp…

Une vie trépidante qui tourne autour des champs de courses , avec ses joies, ses accidents tragiques….quelques histoires d’amour…et d’amitié…

L’humour est très présent parmi tout ce beau monde et j’ai souvent ri (surtout avec Elisabeth, « médium » pour animaux)

Un extrait :

Froney’s Sis est la seule à ne pas savoir au juste pour qui elle doit se prendre. Orpheline à l’âge d’un mois quand sa mère est morte en une nuit d’un accès de colique, elle a été élevée en compagnie d’un poney et alimentée à l’aide de seaux de lait, car elle était trop grande pour être confiée à une nourrice. Le poney était une créature patiente. Il se tenait tranquillement près d’elle, s’éloignait du seau de nourriture quand elle voulait manger, broutait l’herbe quasiment entre les jambes de la pouliche et poussait la sociabilité jusqu’à trotter à ses côtés lorsqu’elle gambadait, lançait des ruades et galopait, mais son attitude n’avait pas le naturel dont fait preuve une jument. Il ne la câlinait pas souvent du bout du museau, il n’avait pas ce doux et hennissement guttural et plein d’amour qui est le propre des juments. Et bien sûr, il ne l’allaitait pas. Mais, surtout, l’intérêt qu’elle lui inspirait n’était pas une force impérieuse dans sa vie, comme le serait l’intérêt qu’inspire le poulain à sa mère. Une jument se serait montrée brusque, importune et attentive. Une jument l’appellerait avant de partir au trot ; le corps d’une jument lui enverrait des messages, lui dirait quoi penser et comment se comporter vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais le corps du poney n’envoyait aucun message. Déjà, dans le cas de Froney’s Sis, nature et culture ont interféré : les ramilles de sa personnalité sont comme les pousses d’abricotiers plantés en espalier ; si charmante qu’elle devienne, elle n’apprendra peut-être jamais à devenir quelqu’un.
On dirait que Monsieur Kyle Tompkins son propriétaire, possède aussi toute la Californie centrale. Sur une parcelle de terre surchauffée par le soleil, si vaste et plane qu’elle n’oppose ni limites ni résistance, Monsieur Tompkins élève des ovins, fait pousser des abricots, du raisin, du coton, du riz et de la luzerne, fabrique des cosmétiques, possède des restaurants, une station touristique, un centre hippique comprenant un haras et une écurie, une entreprise de camionnage, un holding, une société de gestion de biens, une compagnie d’assurances et une société d’assurances pour compagnie d’assurances, mais il nourrit un intérêt personnel pour les chevaux de course. Le nom de Froney’s Sis lui a été inspiré par la sœur de Bob Froney. Bob Froney est un type du coin, il a conçu la formule spéciale de la Crème revitalisante Tompkins pour le visage à l’aloes et à l’amande , le produit vedette de la ligne de Soins nourrissants Peau parfaite de Tompkins. Bob a récemment dit à Monsieur Tompkins que sa sœur Dorcas a été la première à tester la formule et à orienter les préparateurs vers la texture non grasse que Bob a fini par produire dans sa cuisine. Dans un élan de gratitude, Monsieur Tompkins a passé une journée entière à essayer de décider entre «Dorcas », « Bob’s Baby Sister » et « Froney’s Sis ». Il y a quelques années, il a nommé une pouliche « Chemolita » et un poulain « Radiation Baby » parce que sa mère était en chimiothérapie. Les noms qu’il choisit sont si bizarres que personne d’autre ne les demande jamais, si bien que le Jockey-Club semble toujours lui accorder ceux qu’il veut. Il baptise près d’une centaine de poulains par an et ne fait jamais courir que les chevaux de sa propre écurie.

Challenge totem chez Liligalipette 

Challenge Petit bac 2019 Enna pour la catégorie « animal »

 

Le Mars Club – Rachel Kushner

Roman choral.

D’emblée nous sommes dans l’histoire : Romy est en prison, en Californie. Elle a tué un homme. Peu importe que cet homme la harcelait : elle a été condamnée à perpétuité : son avocat commis d’office n’a pas su toucher le jury et lui faire obtenir les circonstances atténuantes (un homme qui se déplace avec des béquilles ne peut pas être un harceleur…et puis franchement une strip-teaseuse, vous parlez d’un métier …)

Ce sera donc la perpétuité …et même deux fois la perpétuité en fonction du système en vigueur aux Usa …

En plus de Romy, l’auteur nous fait part des pensées de Betty (dans le couloir de la mort, accusée d’avoir fait tué plusieurs hommes dont son mari..), de Button une adolescente condamnée elle aussi pour meurtre commis quand elle était mineure et qui accouche en prison, de Sammy une latino américaine qui a passé plus de temps en prison que dehors…
Parmi les personnages masculins, Gordon est professeur et donne des cours aux détenues, Doc dans une autre prison est  un flic pourri (meurtre lui aussi …complice de Betty), Kurt le harceleur assassiné…

Pas de réinsertion possible, pas d’espoir…
Cependant Romy tient le coup, elle pense à son fils Jackson, 7 ans au moment de son arrestation, 11 ans maintenant …avant d’apprendre qu’elle a été déchue de l’autorité parentale.

Ce livre au delà du portrait de cette Romy, si forte, est  une mise en accusation du système judiciaire américain qui envoie ses citoyens en prison à perpétuité (cas de trois récidives pour cambriolages…) ou dans le couloir de la mort …

Effrayant et terriblement réaliste…La misère dans les années 80 aux USA …la drogue. Et plus tard la guerre du Golfe  les soldats qui défendent la « liberté » des américains…
Ces américains qui peuvent se retrouver du jour au lendemain en prison broyés par l’appareil judiciaire….

Un roman passionnant mais très dur.

Un extrait

Un jour, lors d’une discussion sur un chapitre du poney rouge de John Steinbeck, les femmes parlèrent des montagnes évoquées dans le roman et de celles qu’on voyait depuis la cour principale. Elles semblaient en avoir peur, ce qui étonna Gordon. Il pensait que les montagnes seraient synonymes de liberté pour elles, c’était l’unique aperçu de la nature qu’elles avaient depuis la prison. « Là-haut, il faut se battre contre des gros boucs, dit Conan. Au moins, ici, il y’a que des petites biques. Des petites biques et des chattes. Comme ça je suis certain d’avoir le dessus. »
Quand ils abordèrent le troisième chapitre intitulé « la promesse », où il était question de Nellie, la jument pleine, une femme leva la main et raconta que lorsqu’elle avait accouché son ventre avait la forme d’un cœur, « il était en deux parties, expliqua-t-elle, exactement comme celui d’un cheval, même le docteur a dit que c’était vrai, que les chevaux ont un ventre en forme de cœur ».
Elle lurent chacune un passage du chapitre à voix haute. Au moment où il était fait allusion à des cochons, une détenue intervint pour dire que son cousin, emprisonné en Arizona, lui avait écrit qu’un dimanche par mois on mettait un cochon dans la chambre à gaz de sa taule pour vérifier qu’elle était en état de marche.
Gordon tenta de ramener la discussion sur le livre. Quelle était la promesse de Billy Buck ?
La fille dont le cousin lui avait écrit qu’on gazait les cochons le dimanche ajouta que, dès que l’animal « s’élevait dans le tuyau », une odeur se répandait dans toute la cour. « Ça sent la fleur de pêcher. C’est ce que mon cousin m’a dit. »
Romy Hall leva la main. Billy Buck avait promis au jeune Jody un poulain en bonne santé, répondit-elle. Plus tôt dans le récit, Billy Buck s’était engagé à s’occuper du poney rouge, lequel était mort. Cette nouvelle promesse lui permettrait d’être un homme de parole en aidant à mettre au monde un poulain sain et sauf.
« Et est-ce que ça a été le cas ? » demanda Gordon. En fait, l’histoire était vicieuse, répliqua Romy. En théorie, oui, il avait tenu sa promesse, sauf qu’il avait dû tuer la jument pour sauver le poulain qui se présentait mal. Il lui avait défoncé le crâne avec un marteau ; c’était une façon merdique de tenir une promesse. La jument aurait pu avoir d’autres poulains qui se présentaient bien, mais elle était morte parce qu’un cow-boy voulait à tout prix être un homme de parole.
« C’est bien de faire une promesse, expliqua London à Gordon, comme pour résumer ce qui se passait dans la vraie vie. Mais ce n’est pas toujours une bonne idée de la tenir. »

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Des vampires dans la citronneraie – Karen Russell

Nouvelles

J’ai entendu parlé de ce livre à sa sortie en 2013. L’article lu faisait mention d’une nouvelle avec la métamorphose d’anciens présidents des USA en chevaux 😉

Voici un recueil enthousiasmant et quelques mots sur chaque nouvelle (tournées résolument vers le fantastique…)

1- Des vampires dans la citronneraie : Italie : il s’agit de la nouvelle qui donne le titre au recueil.
Un vampire (très vieux et très humain) nous parle de son coup de foudre pour Magreb une vampire. Fabuleusement écrit : moins qui n’aime pas le citron, j’en avais l’eau à la bouche…

2- De la soie pour l’Empire : Japon : L’histoire est racontée par une jaune fille de 23 ans qui se retrouve dans une usine surréaliste où des jeunes filles après avoir bu une substance étrange ont du fil de soie qui leur sort des mains….Étrange et envoûtant

3- Une armée de mouettes à Strong Beach 1979 : Un jeune garçon bascule à 14 ans dans la précarité car sa mère a été licenciée et ne retrouve pas de boulot….Percutant

4- La fenêtre de la Hox River : Comment devenir propriétaires en 1872 au USA (Arkansas) ?  Nous suivons un petit garçon dont le père a donné un message à faire parvenir aux voisins (une demi journée de cheval pour les voisins les plus proches..). Un  effrayant jeu de miroirs…

5- La Grange à la fin de notre mandat : Il s’agit de la nouvelle qui m’a incité à acheter ce livre : des présidents américains se réincarnent en chevaux.
Bizarrement ce n’est pas ma nouvelle préférée même si le propos m’a intéressée.
Peut être parce que je n’ai pas compris toute la subtilité de la nouvelle (n’étant pas très au fait des présidents cités)

6- Règles à respecter pour soutenir son équipe dans l’Antarctique
11 règles très drôles pour toutes les femmes (ou ex-femmes) de supporters sportifs.
Je ne vous dis pas qu’elle est l’équipe que soutient le narrateur mais elle vaut le déplacement (indice : cf le titre de la nouvelle : Antarctique)
Un ton très drôle pour moi mais qui ne serait peut-être pas apprécié par un supporter sportif tellement c’est caustique…

7- Les nouveaux vétérans
La rencontre entre Beverly, kinésithérapeute aux USA, qui reçoit comme patient Derek
Sur le dos de Derek un paysage et une scène a été tatouée : En Irak, pendant le guerre l’ami de Derek meurt sa jeep explose suite à un attentat.
Beaucoup de tendresse dans cette nouvelle. Beverly tente de soigner Derek de son traumatisme suite à cet attentat.
Le ton est fantastique : Beverly voit elle réellement la scène sur le dos de Derek s’animer ?

8- La marionnette sans sépulture  d’Éric Mutis : Un groupe de 4 garçons trouve un épouvantail qui ressemble à Éric Mutis. Le narrateur remonte le fil de sa mémoire, 8 mois plus tôt, alors que les garçons harcèlent  Éric.Celui-ci part de l’école. A-t-il déménagé ? A-t-il été enlevé ? A-t-il existé ?
Une nouvelle très intrigante sur ce qui se passe dans la tête de jeunes ado d’un milieu pauvre.

L’auteure est comparée sur le net à Flannery O Connor. Pour ma part, je citerai plus Raymond Bradbury.

En conclusion : A lire ! pour le côté fantastique et caustique 

Un extrait :

La Grange fait partie d’un modeste haras dont les prés moutonnent, barrés par un horizon vide et nappé de brume. Le paysage est plat, c’est une terre à maïs jaune entièrement dépeuplée. En fait, ça ressemble beaucoup aux prairies du Kentucky. Il y a des fourmilières partout, énormes, de vrais monstres.
On compte vingt-deux boxes. Parmi les pensionnaires, il y aurait, selon les estimations de Rutherford, onze anciens présidents des États-Unis d’Amérique. Les autres sont des chevaux ordinaires, qui leur coulent des regards soupçonneux. Rutherford B. Hayes est un Pinto pie doté d’une frange dorée rebelle et d’un léger strabisme. Ses contacts avec les chevaux normaux sont toujours restés limités. Les Clydesdales ont l’esprit de chapelle et les gencives toutes roses, les palominos sont des bouffons consanguins.
La proportion de présidents semble constante : cinquante pour cent. Rutherford se livre sans arrêt àdes calculs pour trouver une explication (Voyons, si je suis le dix-neuvième président mais le quatrième arrivé ici, et si onze divisé par onze, ça fait un, alors… Eux, reprenons…). Jusqu’à présent il a échoué à découvrir l’algorithme qui aurait déterminé leur réincarnation. « Une proportion constante n’est pas forcément significative », affirme James Garfield, un placide percheron gris, et Rutherford en convient. Puis il retourne à sa fébrile arithmétique.
Les présidents sont certains d’être toujours en Amérique, même si rien ne peut le confirmer. L’année – le temps passe comme avant est indéterminée. Une journée se mesure à de subtiles graduations : les variations de la luminosité sur l’herbe ; les étoiles de givre qui recouvrent la vitre de la cabine du tracteur à l’aube. Eisenhower prétend qu’ils sont dans le passé. « Le ciel est vide, dit-il. Pas de B–52 en vue. »

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Challenge « lire sous la contrainte  » chez Philippe où la contrainte est « Devinez qui j’ai rencontré ?  »

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Challenge Petit bac 2019 Enna catégorie « Lieu »

Les frères Sisters – Patrick de Witt

Oregon 1851 : Dans ce roman, le narrateur est Eli, un des deux frères Sisters. C’est le plus jeune et le plus attachant. L’autre frère s’appelle Charlie. Quand je dis qu’Eli est attachant, entendons-nous bien c’est par rapport à son frère, car il ne faut pas oublier que ce sont des tueurs à gages et qu’ils ont la gâchette plus que facile. Je n’ai pas compté le nombre de cadavres dans ces 400 pages, mais je dirais une bonne trentaine. L’essentiel n’est pas là, j’ai trouvé ce livre très intéressant au niveau des réflexions que le narrateur a sur sa vie : par flash back, il nous en apprend sur son enfance (son père a failli tuer sa mère et le grand frère a tué le père pour la défendre). Eli est à la fois un peu simple : il ne voit pas plus loin que la fin de la journée, la dose de haricots qu’il va pouvoir manger et où il va dormir – de préférence à la belle étoile. Mais d’un autre côté, il est très sensible et pas bête du tout dans son analyse de ses relations avec son frère, avec son cheval, avec les autres hommes. Pour les femmes, il a le quotient émotionnel et la jugeote d’un enfant de 12 ans.

Les dialogues sont savoureux et drôles, il y a une réelle complicité (ainsi qu’une rivalité latente) entre les deux frères, Eli évolue plus dans sa prise de conscience du monde qui l’entoure que Charlie, mais celui ci sera « rattrapé » par sa condition.

J’ai cru un moment que ce serait juste un road movie sans réelle histoire et puis l’histoire décolle un peu avant  le milieu du livre…Il met en scène la ruée vers l’or, la cupidité des hommes et  l’impact des  activités humaines sur l’environnement (déjà…)

Un très bon moment de lecture.

Ce livre a été adapté récemment au cinéma (le livre m’a donné envie de voir l’adaptation)

* *

Incipit : 

Assis devant le manoir du COMMODORE, j’attendais que mon frère Charlie revienne avec des nouvelles de notre affaire. La neige menaçait de tomber et j’avais froid, et comme je n’avais rien d’autre à faire, j’observai Nimble, le nouveau cheval de Charlie. Mon nouveau cheval à moi s’appelait Tub. Nous ne pensions pas que les chevaux eussent besoin de noms, mais ceux-ci nous avaient été donnés déjà nommés en guise de règlement partiel pour notre dernière affaire, et c’était ainsi. Nos précédents chevaux avaient été immolés par le feu ; nous avions donc besoin de ceux-là. Il me semblait toutefois qu’on aurait plutôt dû nous donner de l’argent pour que nous choisissions nous-mêmes de nouvelles montures sans histoires,sans habitudes et sans noms. J’aimais beaucoup mon cheval précédent, et dernièrement des visions de sa mort m’avait assailli dans mon sommeil ; je revoyais ses jambes en feu bottant dans le vide, et ses yeux jaillissant de leurs orbites embrasés. Il pouvait parcourir cent kilomètres en une journée, telle une rafale de vent, et je n’avais jamais eu à lever la main sur lui. Lorsque je le touchais, ce n’était que pour le caresser ou le soigner. essayais de ne pas repenser à lui dans la grange en flammes, mais si la vision arrivait sans crier gare, que pouvais-je y faire ? La santé de Tub était plutôt bonne, mais il aurait été en de meilleures mains avec un propriétaire qui lui aurait demandé moins d’efforts. Il était lourd et bas du garrot et ne pouvait parcourir plus de quatre-vingt kilomètres par jour. J’étais souvent obligé de le cravacher, ce qui ne gêne pas certains, qui même y prennent du plaisir, mais moi je n’aimais pas le faire ; je me disais qu’après, Tub me trouvait cruel et pensait, Quel triste sort, quel triste sort.
Je sentis pour me regardait et détachai mes yeux de Nimble. Charlie m’observait de la fenêtre à l’étage, brandissant ses cinq doigts tendus. Je ne répondis pas et il fit des grimaces pour me faire sourire ; devant mon absence de réaction, redevient impassible, recula et disparut de ma vue. Je savais qu’il m’avait remarqué en train d’examiner son cheval. Le matin précédent, j’avais suggéré de vendre Tub et d’acheter un autre cheval à deux, il avait volontiers acquiescé à la proposition, mais plus tard, pendant le déjeuner, il avait dit qu’il valait mieux attendre de terminer notre nouvelle affaire, ce qui n’était pas logique parce que le problème, avec Tub, c’était qu’il risquait d’entraver le bon déroulement de la dite affaire, et donc ne valait-t-il pas mieux le remplacer au préalable ? Charlie avait des traces de gras dans la moustache, il avait dit, « Ça vaudra mieux après, Eli. » Il n’avait rien à reprocher Nimble, qui était aussi bon voire meilleur que son cheval précédent qui n’avait pas de nom. Il faut dire aussi qu’il avait eu tout le temps de choisir entre les deux bêtes parce qu’à ce moment-là j’étais cloué au lit en train de me remettre d’une blessure à la jambe. Je n’aimais pas Tub, mais mon frère était satisfait de Nimble. Tel était le problème avec les chevaux.

 

Les USA sont à l’honneur chez Madame Lit 

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Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se mettait alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Ce n’était pas encore les faubourgs de Louisville, certes, mais je n’étais jamais allé aussi loin à l’ouest. Et si trois comtés du New Jersey nous séparaient de la frontière est de la Pennsylvanie, en cette nuit du 15 octobre, je pus me faire peur avec cette vision cauchemardesque d’une Amérique antisémite qui viendrait gronder furieusement vers l’est par le pipeline de la route 22, pour jaillir dans Liberty Avenue, et de la se déverser tout droit sur Summit Avenue, léchant les marches de notre escalier de service comme un raz de marée s’il n’avait pas été vigoureusement endigué par les croupes luisantes des chevaux bais de la police de Newark, puissants coursiers splendides que notre illustre Rabbin Prinz au noble patronyme avait fait surgir comme par enchantement au bout de la rue.
Naturellement Joey n’entendait quasiment rien de ce qui se passait dehors. Il se mit donc à courir d’une pièce à l’autre aux deux bouts de l’appartement pour apercevoir l’anatomie d’une de ces bêtes, spécimens d’une race aux membres plus longilignes, aux poitrails plus musclés mais plus minces, aux crânes allongés bien plus fins que le cheval de trait balourd de l’orphelinat qui m’avait fracassé la tête, curieux d’apercevoir aussi les flics en uniforme, sanglés dans leurs tuniques croisées à double boutonnage de cuivre étincelant, pistolet à la hanche dans son étui.
Quelques années plus tôt, mon père nous avait emmenés, Sandy et moi, lancer le fer à cheval sur l’aire des expositions dans le parc de Weequahic. Un agent de la police montée avait traversé le parc à bride abattue pour attraper un voleur qui venait d’arracher le sac d’une dame – on se serait cru à la cour du roi Arthur. Je mis plusieurs jours à revenir de mon admiration grisée devant le panache de la scène. La police montée recrutait les plus agiles et les plus athlétiques des agents, et pour un jeune enfant, il était fascinant d’en voir passer un dans la rue, majestueux et nonchalant, s’arrêter pour rédiger un procès-verbal et se pencher très bas sur sa selle pour le glisser sous l’essuie-glace de la voiture mal garée, expression physique s’il en fut jamais d’une superbe condescendance envers l’ère de la machine. Au fameux carrefour des Quatre Coins, il y avait des gardes en faction aux points Cardinaux, et le samedi, on emmenait souvent les gamins voir les chevaux, caresser leur museau sans nez, leur donner des morceaux de sucre, apprendre que chaque policier à cheval en valait quatre à pied, et poser bien sûr les questions classiques : « comment il s’appelle ? » « C’est un vrai ? » « En quoi il est son sabot, ? » Parfois on voyait un cheval attaché le long d’une rue animée du centre-ville, tranquille comme baptiste sous la selle bleu et blanc orné de l’insigne NP, un hongre d’un mètre quatre-vingt au garrot pesant une demi-tonne, une longue cravache menaçante accrochée à son flanc, l’air aussi blasé qu’une vedette de cinéma dans toute sa splendeur, tandis que le policier qui venait de mettre pied-à-terre demeurait à proximité dans ses jodhpurs indigo, ses bottes cavalières noires, son holster de cuir pornographique dont la forme évoquait à s’y méprendre celle des organes mâles tumescents, indifférent au danger dans le tintamarre des klaxons des voitures, des camions et des bus, régulant d’un enchaînement de gestes vifs la circulation de la ville pour lui rendre toute sa fluidité. C’étaient des flics aux mille talents ; ils savaient même, pour le plus grand chagrin de mon père, fendre une foule de manifestants au galop en envoyant voltiger les piquets de grève.
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Je ne me rappelle rien entre le moment où j’ai quitté la maison comme un voleur pour prendre la direction de l’orphelinat dans la rue déserte, et celui où je me suis réveillé, le lendemain matin, pour voir à mon chevet mes parents qui faisaient une tête lugubre, et m’entendre dire par un médecin fort occupé à extraire de mon nez une sorte de tube, que je me trouvais hospitalisé au Beth Israel et que, même si j’avais sans doute une affreuse migraine, tout allait s’arranger. En effet j’avais un mal de tête atroce, mais il ne provenait pas d’un caillot de sang qui aurait appuyé sur le cerveau – éventualité redoutée quand on m’avait découvert ensanglanté et inconscient – ni d’une lésion cérébrale. La radiographie avait exclu toute fracture du crâne, et l’examen neurologique n’avait révélé aucune lésion nerveuse. À part une écorchure de huit centimètres, qui me valait dix-huit points de suture à retirer la semaine suivante, et le fait que je n’avais aucun souvenir du coup lui-même, je n’avais rien de grave. Une concussion classique, dit le médecin, telle était la cause de la douleur, comme de l’amnésie. Je ne me rappellerais sans doute jamais le coup pied du cheval, ni comment la chose s’était produite. Mais d’après le médecin, c’était non moins classique. À cela près, ma mémoire était intacte. Heureusement. Le médecin répéta le mot plusieurs fois, et dans ma tête douloureuse, j’entendis « piteusement ».

On me garda en observation toute la journée et la nuit suivante, en me réveillant à peu près toutes les heures pour s’assurer que je ne sombrais pas de nouveau dans l’inconscience ; le lendemain matin, je fus libéré avec pour consigne de ne pas abuser des activités physiques pendant une ou deux semaines. Comme ma mère avait pris un congé pour rester auprès de moi, ce fut elle qui me ramener à la maison en autobus. Ma migraine ne cessa guère dix jours durant, sans qu’on y puisse grand-chose, si bien que je n’allai pas à l’école ; cela mis à part, on disait que je m’en sortais bien, et que je devais d’abord à Seldon, qui avait vu de loin presque tout ce que je n’arrivais pas à me rappeler. S’il ne s’était pas levé en catimini pour me suivre quand il m’avait entendu descendre l’escalier de service ; s’il n’avait pas, dans l’obscurité, longé Summit Avenue sur mes talons, traversé le terrain de gym du lycée jusqu’à Goldschmidt Avenue, pénétré dans l’orphelinat par le portail ouvert, s’il n’était pas entré dans le bois, je serais resté sur le carreau à me vider de mon sang, dans ses vêtements. Il était rentré en courant jusque chez nous, il avait réveillé mes parents, qui avaient aussitôt appelé des secours par l’opératrice, il était monté en voiture avec eux pour les mener là où j’étais. Il n’était pas loin de trois heures du matin, il faisait noir. Agenouillée auprès de moi sur le sol humide, ma mère tamponnait ma blessure avec une serviette apportée pour étancher le sang tandis que mon père me couvrait d’une vieille couverture de pique-nique qu’on laissait dans la malle arrière, pour ne pas que je me refroidisse en attendant l’arrivée de l’ambulance. C’étaient mes parents qui avaient organisé mon sauvetage, mais c’était Seldon qui m’avait sauvé la vie.
On supposa que j’avais effarouché les chevaux en trébuchant dans le noir à l’endroit où les bois s’éclaircissaient pour faire place aux champs cultivés ; lorsque j’avais fait demi-tour pour leur échapper, et revenir dans la rue par le bois, l’un des deux avait rué, je m’étais pris les pieds, j’étais tombé, et l’autre cheval, dans sa fuite, m’avait donné un coup de sabot sur le haut du crâne.

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

La servante écarlate – Margaret Atwood

Un livre dont j’avais beaucoup entendu parlé et qui m’intimidait beaucoup.

Sans trop raconter l’histoire que je connaissais dans les grandes lignes, j’ai trouvé ce « conte » qualifié de «  science fiction » très réaliste : tout d’abord parce qu’il se situe dans un futur plus que proche même si non daté : l’héroïne se souvient très bien de sa vie d’avant : celle où elle était une femme libre qui pouvait travailler, lire, s’épanouir, rire, choisir ses amis, celle où elle vit avec son amant qu’elle finit par épouser (Luke) et avec qui elle a eu une petite fille.

Il y a quelques années une dictature s’est installée dans ce pays (nommé Gilead près du Canada). L’élément déclencheur a été une « perte de la fécondité : plus de bébé pour renouveler l’espèce : les femmes sont donc reléguées à leur fonction uniquement reproductrice ou sexuelle : les Épouses des Commandants essaient de donner à leurs maris des enfants. Si elles n’y arrivent pas alors une « Servante » (sorte de bonne soeur habillée en rouge) est désignée pour procréer avec le « commandant » , une sorte d’esclave sexuelle (l’Epouse « assiste » aux « ébats » de son mari et de sa « servante »)

Je ne me rappelle pas du  vrai prénom de la narratrice, est-il évoqué seulement ?  les femmes qui deviennent « servantes » perdent leur prénom et leur identité : elle est surnommée Defred comme le prénom de son « maître » Fred.

Ce livre explique bien comment les femmes ont été renvoyées à leur foyer progressivement : d’abord on leur retire le droit de gérer un compte bancaire, puis leur travail…. et elles finissent dans la dépendance avec comme seule choix « Épouse », « Servante », prostituée ou « Tante » (personnes chargées de surveiller et d’éduquer les Servantes)
Les opposants (hommes ou femmes) sont exécutés et leur dépouille laissée visible en place publique : c’est le cas notamment des médecins qui ont pratiqué l’avortement alors que celui-ci était légal quelques années auparavant.

Les personnages sont très réalistes : Defred la narratrice, son « Commandant » qui est à la fois abject et attendrissant, son Epouse qui elle est juste détestable, Deglen la compagne de Defred (espionne ou amie ?) , le beau Nick (espion ou ami ?) et enfin la rebelle Moira qui résiste…

Un livre qui mérite bien son succès, à lire par tous et toutes : jeunes et moins jeunes….
A devenir paranoïaque….ou plus attentif …

Un extrait

Le mois américain est cette année  élargi au Canada

Dans un style très différent et moins « glaçant », je vous recommande  aussi « Chronique du pays des mères » d’Elisabeth Vonarburg, une autre auteure canadienne, où on retrouve une organisation des  femmes très cloisonnée avec des femmes que l’on repère à leur « couleur » (rouge pour les servantes, bleu pour les Epouses, vertes pour les « employées de maison » dans la servante écarlate)

 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth  

Uchronie : Juin 1940-1942 aux États Unis.  Lors des élections c’est Lindbergh qui est élu et non pas Roosevelt (comme dans la vraie histoire). Lindbergh est un antisémite notoire et fait alliance avec Hitler et avec le Japon. Les Etats-Unis restent donc « neutres » dans cette guerre
Philipp Roth raconte à la première personne : il a entre sept et dix ans et raconte ce qui pendant deux ans va changer dans sa vie.
Son père pense que la démocratie en Amérique est bien installée et que les juifs ne craignent rien. La mère voudrait partir au Canada « tant qu’il est encore temps »
Alvin le cousin s’engage dans l’armée Canadienne et part combattre au côté des anglais, il revient invalide.
Sa tante épouse un rabbin pro Lindbergh et permet au grand frère de Philip de faire partie d’un programme d’intégration des juifs (alors que la communauté juive vit « repliée sur elle même » selon l’entourage de Lindbergh.

Au delà de l’histoire alternative que l’on connaît, Philip Roth est très convaincant dans sa démonstration : sous couvert d’intégration, les familles juives sont peu à peu exclues de la vie économique (et pour certaines familles « déportées » dans le Kentucky) . Une lente escalade va jusqu’à l’organisation de pogroms que l’auteur va  comparer à la nuit de Cristal en Allemagne. Le petit garçon raconte l’assassinat d’un journaliste juif et la propagande faite autour de cette mort : où comment les assassins arrivent à retourner ce fait contre la communauté juive, où comment trouver un prétexte pour faire porter la faute sur un bouc émissaire que l’on connait à l’avance….

Dans cette famille l’affrontement se fait rapidement : « pro » et « contre » Lindbergh : personne n’en sortira indemne … à l’image d’un pays qui se divise également…

Quant au style il m’a réellement enthousiasmé car il sait à la fois se mettre à la place d’un enfant et montrer la complexité de la situation.

Un extrait :

Steinheim père, qui parlait avec un fort accent, ne savait pas lire l’anglais, mais qui était, selon mon père un « homme de fer », fréquentait la synagogue de notre quartier pour les grandes fêtes. Un jour de Yom Kippour, quelques années plus tôt, il avait vu mon père devant le temple avec Alvin ; le prenant pour mon frère il avait demandé : « Qu’est-ce qu’il fait, ce gamin ? Y’a qu’à me l’envoyer, il travaillera avec nous. » Et voilà comment cet Abe Steinheim, fils de petit maçon immigrant qui n’avait pas hésité à jeter ses deux frères sur le pavé dans une guerre fratricide pour transformer l’affaire paternelle en entreprise de milliardaire, s’enticha d’Alvin, avec sa silhouette trapue et son assurance de petit coq ; si bien qu’au lieu de le laisser croupir au courrier ou comme garçon de bureau, il le prit comme chauffeur ; Alvin faisait le coursier, le facteur, il déposait Abe et le récupérait tambour battant sur les chantiers où il allait surveiller les sous-traitants, qu’il appelait ses arnaqueurs, mais qu’il arnaquait fort bien lui-même, selon Alvin, étant toujours plus retors que tout le monde. Les samedis d’été, Alvin conduisait Abe à Freehold, où il possédait une demi-douzaine de trotteurs qu’il faisait courir sur le vieil hippodrome et qu’il se plaisait à appeler ses «hamburgers ». « On a un hamburger qui court, aujourd’hui, à Freehold», et ils fonçaient en Cadillac pour voir son cheval perdre à tous les coups. Il n’en tira jamais un sou, mais tel n’était pas le but du jeu. Le samedi, pour le compte de la Road House Association, il faisait courir ses chevaux sur le joli champ de courses de Weequahic Park, et il parlait aux journaux de restaurer la piste de plat de Mount Holly qui avait jadis eu son heure de gloire ; et c’est ainsi qu’il obtint sa charge de commissaire aux courses pour le New Jersey, avec un macaron sur sa voiture lui permettant de stationner où il voulait, de rouler sur les trottoirs et d’actionner une sirène. C’est ainsi, toujours qu’il s’était lié d’amitié avec les officiels du comté  de Monmouth et qu’il s’était insinué dans les milieux du cheval sur la côte, des goyim de Wall Township et de Sprint Lake qui l’invitaient à déjeuner dans leurs clubs chics, où, il l’avait raconté à Alvin, les gens se mettaient à chuchoter dès qu’ils le voyaient. « Ils peuvent toujours chuchoter « tiens, vous avez vu ce qui arrive », dès qu’ils me voient, ils sont pas fâchés de boire quand c’est moi qui régale ou de se faire inviter à des soupers fins ; si bien qu’en fin de compte c’est rentable. »

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L’avis de Titine, de Noctenbule

Lecture d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette et pour Le mois américain chez Plaisir à cultiver

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