Que lire un 8 décembre ?

À dire vrai, Priscilla ressentait un léger pincement de dépit de devoir rentrer à son petit studio. Sans aucun doute, il y avait suffisamment de place pour elle à la fondation Qui rira le dernier. Jésus-Christ et ses douze disciples auraient même pu résider à la fondation, sauf peut-être Judas qui aurait dû dormir sur la terrasse.
En marchant dans l’allée, elle avait le sentiment d’être les trois quarts de deux granulés antilimaces. Quand elle passa devant la boîte aux lettres, à l’entrée, elle eut envie de se coller un timbre sur le front et de s’expédier à l’Abominable Homme des Neiges.
Dans la rue, ce fut pire. La foule des aspirants immortalistes était agitée et revêche. Ils lui lançaient des regards furieux, comme si elle était une œuvre d’art moderne dans une foire de campagne. Un ricanement hostile ici, un rire perplexe là, mais pas de premier prix en vue.
Apparemment, il y avait eu une ruée sur la nourriture peu de temps auparavant, car beaucoup de ceux qui faisaient la queue étaient occupés à mâchonner des hamburgers achetés dans un fast-food. Ils étaient suffisamment âgés pour ne pas avoir d’excuse. Certains étaient même suffisamment âgés pour se souvenir du temps où le vieux McDonald avait une ferme.
Autrefois, c’étai les microbes qui faisaient mourir les gens. Maintenant, c’était les mauvaises habitudes. C’est ce que disait le docteur Dannyboy. Les maladies cardiaques étaient provoquées par de mauvaises habitudes personnelles, le cancer était provoqué par de mauvaises habitudes industrielles, et la guerre était provoquée par de mauvaises habitudes politiques. D’après Dannyboy, même la vieillesse était une mauvaise habitude. Et les habitudes ça se change. Priscilla eut envie de faire la leçon à tous ces gens sur leurs habitudes, avant de les renvoyer chez eux, mais naturellement elle ne le fit pas.
Vers la fin de la file, elle crut entendre un type aux cheveux blancs qui marchait avec des béquilles faire remarquer que c’était le 7 décembre, « le trente-cinquième anniversaire de l’attaque par les Japonais sur Pearl Bailey(*) ». Il se trompait. On était le 8 décembre

(*) actrice et chanteuse américaine (1918–1990).

 

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Un parfum de jitterbug – Tom Robbins 

Un parfum de jitterbug – Tom Robbins

Genre : Loufoque mais érudit à la fois .

De temps en temps, quand j’ai envie de vraiment rire et me détendre, je lis Tom Robbins (ou Douglas Coupland qui me fait le même effet ).
L’histoire : A Seattle, Priscilla, une serveuse rentre chez elle après son boulot. Au milieu de la nuit on lui livre une betterave sur son paillasson.
A la Nouvelle-Orléans, une vieille femme et son employée noire tiennent une parfumerie un peu décrépie : un inconnu balance une betterave dans le  lit de V’lu (l’employée).
Paris, deux cousins dirigent une entreprise fabricant du parfum et reçoivent une betterave au courrier.
Xème siècle après JC, Alobar est roi. Il doit être exécuté car il a un cheveu blanc (tout roi montrant un signe de vieillissement est exécuté dans la semaine afin de protéger le royaume d’un affaiblissement). Il est sauvé par un stratagème mais doit fuir…

Voici pour le décor : l’histoire démarre sur les chapeaux de roues avec 4 histoires en parallèle…
On se doute rapidement que les 3 fils narratifs contemporains (1985) vont se rejoindre mais qu’en est-il du quatrième qui se passe avant le moyen âge ? Alobar va t-il fabriquer une machine à faire défiler le temps ?

La deuxième partie se passe un peu Inde puis dans une lamaserie au Tibet, puis le rythme s’accélère et on retrouve tout ce beau monde au Carnaval de la Nouvelle Orléans (quel déguisement pour nos trois héros ! ), en passant par la cour du roi Louis XIV. L’auteur me laisse pour la troisième fois sur les rotules (c’est fatigant le jitterbug…) mais ravie de l’inventivité de son discours
Priscilla restera mon personnage préféré, avec aussi le sage Alobar et son amie Kudra..

Au final il me reste de ce livre un parfum de jasmin, citron, pollen de betteraves ainsi que d’embruns, de sperme  et de bouc : une explosion de senteurs et après les « cafards n’ont pas de roi » une autre théorie sur les causes de l’extinction des dinosaures …

En conclusion : Loufoque mais pas que … une réflexion sur les relations humaines, un saupoudrage de religion (traité en mode excentrique), le rapport à la mort…et la jeunesse

Un extrait

Kudra aimait ses bébés. Un jour, après une douzaine d’années de mariage, elle se mit à aimer son mari aussi. Cela se passa le matin suivant la célébration de Mahashivaratri – la Grande Nuit de Shiva -quand, affaibli par le jeûne et la langue déliée par une sorte de gueule de bois spirituelle, Navin révéla à Kudra qu’il adorait les chevaux et que, pendant sa jeunesse, il avait caressé l’impossible espoir de voir un miracle l’élever au-dessus des Vaisya, la caste des marchands, et gagner la caste supérieure des Kshatriya, celle des guerriers, pour pouvoir monter à cheval. Confier cette aspiration ridicule lui faisait honte, mais Kudra fut touchée d’apprendre que son mari, tout comme elle, gardait enfermé au plus profond de lui-même un désir blasphématoire. Cela faisait d’eux des partenaires dans un sens nouveau, plus intime, et chaque fois qu’elle pensait au secret de son mari, elle tendait la main par-dessus le récipient à corde et le caressait tendrement. Elle ne lui fit pas part de son propre rêve caché, parce qu’elle ne savait pas comment l’exprimer. Tout ce qu’elle savait, c’était que ce rêve la tourmentait, qu’il sentait bon et qu’il était toujours là.
Environ un mois après l’aveu de Navin, une colonne de guerriers s’arrêta à la boutique pour commander des brides d’apparat personnalisées tressées avec des clochettes et des glands pour leurs destriers. Kudra attira leur chef à l’écart et, usant de son charme, le persuada de proposer à Navin de monter son cheval.
– Oh, non, non, je ne pourrais jamais, s’écria Navin.
– Allez, l’exhorta Kudra. Saisis ta chance. Simplement l’aller-retour d’ici au temple.
L’officier, dont le regard était attiré par les hanches pleines de Kudra, aida Navin à monter et donna à l’imposant cheval une claque qui le fait partir au galop. Navin, terrifié, se pencha trop loin en avant et fit un plongeon dans un amas de rochers. Son crâne se fendit comme un bol de lait, répondant au grand jour, en même tant que son sang et sa cervelle, son ambition interdite.

Pendant quelques jours, Kudra envisagea sérieusement de rejoindre le corps de Navin sur le bucher funéraire. Non pas parce qu’elle se sentait responsable de sa mort – la culpabilité est une émotion névrotique que le christianisme devait exploiter au mieux de ses intérêts économiques et politiques ; l’hindouisme était plus sain à cet égard –, mais parce que, confrontée au veuvage, elle se rendit compte que l’affreuse description que sa mère lui en avait faite était, et ce n’était rien de le dire, minimisée.

 

Ma participation au défi 2019 de Madame lit :  décembre où le thème est « une recommandation littéraire d’une blogueuse ou d’un blogueur  »

J’ai lu ce livre recommandé par Sharon ici : L’avis de Sharon 

Les cafards n’ont pas de rois – Daniel Evan Weiss

Le narrateur est un cafard (oui vous avez bien lu). Il s’appelle « Nombres » et vit avec sa famille (tribu? ) dans un petit appartement new-yorkais.
Sa colonie et lui ont élu domicile dans une bibliothèque. Chaque cafard a le nom de l’homme ou de la femme qui a écrit le livre dans lequel la nymphe-cafard passe son enfance (mention spéciale à Reud qui est né dans Malaise dans la civilisation et qui a mange le F de son auteur, mention également à Bismark, Rosa Luxembourg et Maïté). Un jour Ira, l’habitant de cet appartement, rencontre Ruth.
Le couple se décide de changer de cuisine : branle-bas de combat chez les cafards. La vieille cuisine, où ils pouvaient rentrer comme ils voulaient tellement elle était pleine de trous, est remplacée par une cuisine moderne : la famine guette les cafards ; les placards ferment bien et Ruth est adepte des Tupperware…)

Le texte est jubilatoire, ironique, irrévérencieux, défouloir.
C’est mal mais j’ai éclaté de rire à la mort de Rosa Luxembourg (l’amoureuse cafarde de Nombres qui finit mangée dans un bol de céréales d’Ira :-))
J’ai aussi ri de tous les stratagèmes qu’utilisent les cafards pour semer la zizanie dans le couple Ira-Ruth et reconquérir leur territoire. J’ai ri en entendant l’explication de Nombres sur la cause de disparition des dinosaures. J’ai ri de son périple dans les égouts de New-York…Bref, j’ai ri..

Ira , Ruth et leur deux voisins, Oliver et Elisabeth, en voient de toutes les couleurs mais ils sont tellement « bêtes » que l’on ne peut que rire (un rire qui peut ne pas plaire à tout le monde car c’est aussi de l’humour scatologique et parfois obscène; une scène en particulier m’a fait penser à Charles Bukowski et sa nouvelle « le petit ramoneur » de « Contes de la folie ordinaire »)

Au delà de l’histoire loufoque, il y a une critique acerbe : des religions (chrétienne – Nombres, le cafard, est né dans une bible) et juive…mais pas que, une critique de l’humanité dans son ensemble…racisme, misogynie, justice corrompue aux USA  : tout y passe…

A réserver donc à un public qui ne se choque pas facilement (parce que certains passages sont vraiment peu ra(t)goutants)…

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Un extrait

Les seins sont des organes pleins de traîtrise destinés à nourrir les petits alors qu’il est dans l’intérêt de l’espèce qu’ils se débrouillent le plus tôt possible. Comme ils ne servent que quelques mois, disons une année ou deux dans la vie d’une femme, ces sacs de graisse entament une longue et irréversible descente, véritable martyre pour ces dames, jusqu’à ce qu’ils finissent par pendre, pitoyables et inutiles, comme deux nids de loriots abandonnés.

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un livre qui m’ été conseillé par Marie-Jo ici 

Que lire du 26 au 30 novembre ?

CALENDRIER DES EVÈNEMENTS

Lundi 26 novembre après-midi : Priscilla Leister Partido se rendit dans le quartier Ballard de Seattle, où, malgré ses coups de poings, ses coups de pieds et ses hurlements qui exaspérèrent les cœurs affaiblis de tous les Norvégiens âgés du voisinage, Ricky Sinatra refusa de la laisser entrer dans son duplex.
Lundi 26 novembre, début de soirée : Priscilla s’adressa à la police qui l’informa qu’ils ne pouvaient rien faire sans mandat. Le juge qui était de permanence refusa de signer un mandat de perquisition ordonnant aux autorités de rechercher une vieille bouteille de parfum dont la propriétaire ne pouvait prouver qu’elle lui appartenait bien, bouteille qui, selon les déclarations de la plaignante elle-même, ne contenait que quelques gouttes de parfum, et qui avait été dissimulée, avant sa prétendue disparition, dans une boîte de Kotex.
Lundi 26 novembre au soir : Priscilla résista à l’envie d’appeler Wiggs Dannyboy, craignant qu’il mette en doute son histoire.
Mardi 27 novembre dans la matinée : Priscilla alla voir un avocat. Celui-ci téléphona à Ricki, qui l’assura qu’elle n’avait aucune bouteille de parfum, qu’elle n’en portait jamais, qu’elle n’était pas au courant de l’existence de l’antique bouteille en question (n’ayant, au cours de ses nombreuses visites dans l’appartement de la cliente, ni vu, ni entendu parler d’une telle bouteille), et qui invita l’avocat à venir en personne fouiller son duplex, sa voiture et son casier au Ballard Athletic club. L’avocat fut convaincu que Ricki disait vrai.
Mardi 27 novembre, début de soirée : Ricki, la barmaid, et Priscilla, la serveuse, se lancèrent des noms d’oiseaux dans le salon-bar du El Papa Muerta, la serveuse qualifiant la barmaid de « gouine voleuse et revancharde », et la barmaid traitant la serveuse de « menteuse, infidèle, traînée maladroite ». Des collègues durent les séparer et elles furent réprimandées par la direction.
Vers minuit, mardi/mercredi 27/28 novembre : Priscilla trouva un billet sous sa porte, l’invitant pour le dîner de Thanksgiving donné à la fondation Qui rira le dernier en l’honneur du célèbre parfumeur français Marcel LeFever et du Docteur Wolfgang Morgenstern. Le billet, tapé à la machine, était très formel, mais il portait en signature un gribouillage des plus excentriques, ressemblant à des traces qu’auraient laissées la queue boueuse d’un buffle d’Asie : « Grosses bises, Wiggs. »
Mercredi 28 novembre, début de soirée : À la suite d’un second échange animé au El Papa Muerta, au cours duquel la serveuse Priscilla exigea plusieurs fois que la barmaid Ricki lui rende une bouteille de parfum dérobée, la serveuse Priscilla fut renvoyée. Elle fut raccompagnée à la sortie et informée qu’elle devait rendre sa robe style marin dans les vingt-quatre heures sous peine de poursuites. La serveuse Priscilla proposa d’enlever l’uniforme sur-le-champ, mais le directeur, en dépit d’une certaine titillation lubrique, insista pour que la robe soit nettoyée d’abord, étant donné qu’elle était généreusement mouchetée de salsa suprema. « C’est du ketchup, vous le savez parfaitement », lui répondit Priscilla.
Mercredi 28 novembre au soir : Priscilla fit un arrêt au Bar & Grill chez Ernie Steele où elle entreprit de s’enivrer suffisamment pour oublier où elle avait garé son vélo (qu’elle abandonna ensuite), mais pas au point de céder au désir brûlant d’appeler le Dr Dannyboy.
Vers minuit, mercredi/jeudi 28/ 29 novembre : Priscilla rentra chez elle à pied (et en chancelant) et trouva un nouveau message, qui l’informait cette fois qu’en arrivant à New York Marcel LeFever avait appris le décès de son oncle, Luc, le patron des parfums LeFever, et était rentré de toute urgence à Paris. Le dîner de Thanksgiving était annulé. Wiggs ajoutait qu’il espérait néanmoins voir Priscilla bientôt. Le message était accompagné d’une betterave. La betterave était accompagnée d’un arôme paillard. Priscilla lança la betterave de toutes ses forces à l’autre bout du couloir. Elle heurta la porte d’un innocent locataire, interrompant probablement un monologue de Johnny Carson.
Jeudi 29 novembre au matin : Priscilla s’affala sur le canapé, s’affalant par la même occasion dans une congère de neige noirâtre ; s’enfonçant dans la paisible vie nocturne d’une ville de laine, une Venise souterraine inondée d’encre où l’on parlait un langage de bulles, et où les malheurs comme des meubles dans un entrepôt, sont recouverts d’épais couvre-lits bleus.
Jeudi 29 novembre dans l’après-midi : le groupement funèbre d’une centaine de millions de sacrifices pour Thanksgiving ne parvint pas à la réveiller.
Vendredi 30 novembre au matin : toujours endormie.
Vendredi 30 novembre dans l’après-midi : même chose.
Vendredi 30 novembre au soir : Priscilla fut ramenée à la surface par des coups frappés à sa porte. Elle se leva, s’étira et alla ouvrir à Wiggs Dannyboy. Elle accueillit d’un baiser. L’intérieur de sa bouche était aussi blanc que celui d’un serpent des marécages. Cela ne le gêna pas, apparemment ; au contraire, de sa langue vive et fraîche il caressa celle de Priscilla, chargée et plutôt léthargique. Lui enlevant son collant, il la prit à même le sol, alors qu’elle était encore vêtue de sa robe style marin. Revigorée maintenant par quarante heures de sommeil et un orgasme a lui ébranler la colonne vertébrale, elle avait du mal à croire à la sensation de bien-être qui l’envahissait. Elle était étendue dans les bras de Wiggs ronronnant comme une Rolls-Royce qui vient d’apprendre que, finalement, elle ne sera pas vendue à un Arabe.

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Un parfum de jitterbug  – Tom Robbins 

La nuit du jabberwock – Fredric Brown

LC avec Edualc

Carmel City, pas très loin de Chicago Illinois, mais de l’autre côté du miroir…

Doc est journaliste dans une toute petite ville. Tous les jeudis, il boucle son édition hebdomadaire. Ce jeudi là, il est en avance et peut aller donc boire un coup chez Smiley, le bar d’en face…
Sauf que sa nuit ne va pas du tout se passer comme il pense : il va rencontrer un étrange Mr Yehudi Smith qui semble le connaître intimement (notamment sa passion pour Lewis Carroll) ; celui-ci va lui proposer d’aller dans une maison (hantée) à la découverte d’une société secrète des lames verzibafres (référence à un poème Jabberwocky de LC (acronyme de Lewis Caroll et non pas de Lecture commune :-)).

Ce roman a été écrit en 1950 et je ne sais pas trop comment le décrire : un peu fantastique (Yehudi semble tout droit sortir d’un livre de Lewis Carroll ) et un peu polar (parodique) avec quelques meurtres, un braquage, des méchants et des gentils, saupoudré de situations invraisemblables (il m’a fait aussi penser au niveau du rythme à Tintin en Amérique – la prohibition en moins)

Bon j’avais trouvé le coupable assez vite mais là n’est pas l’essentiel, ce qui m’a le plus plu est la façon qu’a Fredric Brown de faire avaler 36 chandelles (romaines) à son lecteur… bon vous prendrez bien un petit whisky ?

Sans clamer au chef d’oeuvre comme j’ai vu ici ou là, un très bon moment de lecture…

Un extrait :

– Que faisons-nous, à présent ? demandai-je.
– Nous attendons les autres. Quelle heure est-il, Doc ?
Je parvins à distinguer le cadran de ma montre et lui répondis qu’il était une heure sept.
– Bien. Nous leur accorderons un quart d’heure. Il y a quelque chose que je devrais faire alors, qu’ils soient arrivés ou non. Écoutez, on dirait une voiture.
Je tendis l’oreille et crus en effet entendre un moteur. Le bruit parvenait mal dans ce grenier, mais il me semblait bien qu’une voiture venait d’arriver sur la route. J’en étais pratiquement certain.
Je débouchai de nouveau la bouteille et la tendis à mon compagnon. Cette fois, il but un petit coup. Moi aussi, moins petit.
J’avais l’impression de retrouver toute ma lucidité, et le lieu était bien mal choisi pour ça. La situation était déjà suffisamment stupide comme ça.
Dehors tout était silencieux et puis soudain, comme si la voiture s’était arrêtée et remise en marche brusquement, j’entendis de nouveau le bruit du moteur qui semblait s’éloigner du côté de la route. Et puis tout se tut.
Les ombres dansaient. Aucun son ne montait d’en bas.
Je réprimai un frisson.
–  Aidez-moi à chercher quelque chose, Doc, me dit Smith. En principe ce doit être ici, tout préparé. Une petite table.
–  Une table ?
– Oui, mais si vous la voyez, n’y touchez pas.
Il avait rallumé sa torche et longeait un des côtés du grenier ; j’allais de l’autre côté, ravi de pouvoir chasser ces foutus ombres avec la lumière de ma lampe.
Ce fut moi qui la trouvai, tout au fond du grenier.
Un petit guéridon à dessus de verre et à trois pieds, avec deux petits objets posés dessus.
Je me mis à rire. J’oubliai les ombres et les fantômes, et ris de bon cœur. Un des objets était une petite clé et l’autre une minuscule fiole, à laquelle était fixée une étiquette.
La table de verre qu’Alice avait découvert dans le vestibule, au fond du terrier du lapin, la table sur laquelle elle avait trouvé la clé de la petite porte du jardin et la bouteille portant sur l’étiquette « BUVEZ-MOI ».
Je l’avais souvent vue, cette table sur l’illustration d’Alice au pays des merveilles par John Tenniel .

 

Challenge polar chez Sharon

Bondrée – Andrée A. Michaud

Je suis admirative devant le suspense et l’intérêt qu’a su susciter l’auteur Andrée A Michaud dans ce roman noir. Admirative, car sur une histoire au scénario finalement assez mince – une adolescente meurt la jambe coupée net dans un piège à ours (accident, crime ?) , elle réussit à être passionnante pendant 380 pages …
L’action se passe en 1967 : les points de vue alternent entre celui de la narratrice (Andrée comme l’auteure ) qui a douze ans et les différents protagonistes : la jeune fille assassinée, les parents d’Andrée, les deux enquêteurs, les voisins …
De temps en temps un intermède raconte une scène du passé et éclaire peu à peu l’affaire. Andrée nous dit tout dès le 10ème page: Zaza Mulligan et Sissy Morgan vont mourir et bien que l’on sache déjà beaucoup de choses dès le premier chapitre, je ne me suis pas ennuyée une seconde tant l’analyse de A A Michaud sonne juste, qu’elle se mette dans la peau d’un ado de douze ans, de dix-sept ans, d’un trappeur, d’une mère de famille ou d’un policier.
C’est l’été, les enfants vont se baigner dans le lac et se promener dans la forêt qui devient de plus en plus menaçante. Le premier décès peut passer pour un accident mais le deuxième fait venir la psychose du tueur en série.
Un des charmes de ce livre est aussi le mélange des langues : français, anglais, québécois apportant un dépaysement bienvenu (l’action se passe à Bondrée un village-frontière entre Canada et USA).

Personne ne sortira indemne de cet été étouffant …
La fin est très bien amenée et je ne m’y attendais pas du tout.

Un très bon suspense avec une bande son que j’ai apprécié : Lucy in the Sky , Procol Harum et son « A Whiter Shade of Pale »  et bien d’autres …

 

Un extrait :

Il ne pouvait en être certain, mais tout indiquait que Sissy Morgan avait été assommée avant d’être traînée jusqu’au piège qui lui serait fatal. Tant de violence le déconcertait et il espérait que la jeune fille n’était pas consciente au moment où le piège s’était refermé sur sa jambe, ce que démentaient pourtant les larmes séchées sur les joues grises. Il avait tenté de reconstituer l’ordre des agressions dans son carnet, la coupe des cheveux, le coup frappé, le piège, puis il avait éteint le néon qui grésillait au-dessus du corps et amené celui-ci dans la chambre froide. Il ne pouvait plus rien pour le moment, sinon aviser Michaud que son assassin était doublé d’un dangereux maniaque, ce que Michaud savait sûrement déjà, mais Steiner tenait à le dire dans ses mots à lui, des mots froids n’admettant aucune réplique. Il avait donc téléphoné au poste de police de Skowhegan, où un certain Anton Weslake l’avait assuré qu’il transmettrait son message à Michaud, qui se trouvait toujours là-bas, sur les lieux du crime, puis il était rentré chez lui.
Il était près de midi quand Michaud l’avait rappelé de Boundary. Celui-ci était épuisé, cela s’entendait dans sa voix éraillée, mais il semblait surtout anxieux, inquiet de ne pouvoir agir aussi rapidement pour empêcher la découverte d’une troisième victime. Il va recommencer, avait-il murmuré quand Steiner lui avait parlé de la brutalité du meurtre et il avait tout de suite pensé à Françoise Lamar, qui représentait logiquement la prochaine victime. Il avait envoyé un de ses agents chez les Lamar le matin même pour surveiller la jeune fille et le chalet, mais l’angoisse demeurait. Il savait d’expérience que ces détraqués, une fois qu’ils avaient joui du pouvoir que leur conférait la violation d’l’un corps, puis celle, conséquente, de l’intégrité d’un être, ne s’arrêtait pas à une seule agression. C’était cela qui l’inquiétait, que la violence progresse. Il avait d’abord envisagé la possibilité que la haine du tueur n’ait eu pour objet que Zaza Mulligan et Sissy Morgan, des aguicheuses, des intrigantes qui perturbaient l’ordre moral de Boundary, lui avait-on rapporté à demi-mot, mais l’humiliation et la douleur infligée à Sissy Morgan changeait la donne. La haine s’amplifiait et le tueur avait encore faim.

 

LC avec Enna et Sylire

Challenge Polar chez Sharon, et Québec à l’honneur chez YueyinKarine:), et Madame lit 

 

Que lire un 27 octobre ?

« Cette fois, dit Mack, il faut qu’on soye bien sûrs qu’il assistera à la fête. Sans lui pas de fête!
– Cette fois, où c’est qu’on la donnera, la fête ? demanda Jones. »
Mack repoussa son fauteuil jusqu’au mur : « Tu parles si j’y ai pensé ! On pourrait la donner ici, bien sûr, mais pour l’effet de surprise, y en aurait pas ! Et c’est pas tout. Doc, y a rien au-dessus de son chez lui. Et puis, y a sa musique… » Il inspecta la pièce autour de lui : «J’aurais voulu savoir qui c’est qui y a cassé son phonographe, la dernière fois. Mais la prochaine, ç’ui qu’aura le malheur de mettre le doigt dessus !…
– C’est chez lui qu’il faut faire la fête », décrit Hughie.
L’annonce officielle de la fête n’avait pas été faite, aucune invitation n’avait été lancée, mais tout le monde y pensait, et chacun se proposait d’y aller. 27 octobre. On se répétait à part soi : «Le 27 octobre !» Et comme c’était une fête d’anniversaire, il fallait penser au cadeau.
Les filles de chez Dora, par exemple. Pas une qui n’eut été voir Doc, à un moment ou à un autre, soit pour prendre un médicament, soit pour le consulter, ou lui tenir compagnie. Elles avaient vu le lit de Doc. Il était recouvert d’une vieille couverture rouge, bordée de queues de renards, et pleine de sable, car il l’emportait avec lui dans ses expéditions côtières. Il se ruinait en équipement de laboratoire, mais l’idée ne lui serait jamais venue de s’acheter un couvre-pieds neuf. Les filles de chez Dora lui confectionnaient en secret un magnifique couvre-pieds. Tout brodé, diapré de mille couleurs, du cerise, du jaune pâle, du vert Nil, du rose chair, car elles employaient pour le faire leurs robes du soir et leur lingerie. C’est le matin qu’elles y travaillaient, et au début de l’après-midi, avant l’arrivée des matelots de la flotte sardinière. Unies par la communauté de l’effort, les filles en oubliaient leurs jalousies et leurs querelles.

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Rue de la sardine – John Steinbeck

Les furies – Lauren Groff

C’est grâce à un message d’Antoinette qu’une idée lui vint, un petit article découpé dans un magazine au sujet de Han Van Meegeren, ce faussaire qui avait réussi à convaincre le monde entier que ses propres tableaux étaient de Vermeer, bien qu’il ait donné à tous ses Jésus son propre visage. Antoinette avait entouré la radiographie d’un faux tableau où, à travers le visage fantomatique d’une fillette, on voyait apparaître l’image peu inspirée du XVIIe siècle par-dessus laquelle Meergeren avait peint : une scène de ferme, avec des canards et des abreuvoirs. Une image fausse recouvrant une mauvaise base. Cela me rappelle quelqu’un, commentait Antoinette.
Mathilde se rendit à la bibliothèque un week-end où Lotto était parti camper dans les Adirondacks avec Samuel et Chollie, virée qu’elle avait elle-même organisée pour être tranquille. Elle trouva la reproduction qu’elle cherchait dans un gros livre. Au premier plan, un magnifique cheval blanc portant un homme en robe bleue, une foule confuse de têtes et de chevaux, un étonnant bâtiment sur une colline, sur fond de ciel. Jan Van Eyck, avait-elle découvert quelques années plus tôt à l’université. Quand on leur avait montré la diapositive en cours, son cœur s’était arrêté.
Mon Dieu, elle l’avait tenu entre ses mains dans la minuscule pièce sous l’escalier chez son oncle. Elle l’avait humé : bois ancien, huile de lin, siècles lointains.
« Volé en 1934, avait annoncé le professeur. Ce panneau appartenait à un retable. On pense qu’il a été détruit il y a fort longtemps. » Il montra ensuite une autre diapo représentant un chef-d’œuvre volé, mais elle n’avait plus que des étoiles dans les yeux.
À la bibliothèque, elle paya pour faire une photocopie en couleur et tapa une lettre. Pas de salutations. Mon oncle*, commença-t-elle.
Elle envoya par courrier la photocopie et la lettre.
Une semaine plus tard, elle préparait des spaghettis et du pesto, tandis que sur le canapé Lotto fixait Fragments d’un discours amoureux d’un œil vague, respirant par la bouche.
Il décrocha quand le téléphone sonna. Écouta. « Oh, bonté divine, dit-il en se levant. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Bien sûr. Je ne pouvais me réjouir davantage. Demain, à neuf heures. Oh merci. Merci. »
Elle se retourna, une cuillère fumante à la main. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Il était pâle et se frottait la tête. « Je ne sais pas. » Il se rassit lourdement . Elle s’approcha, s’agenouilla devant lui, le prit par les épaules. « Chéri ? Il y a un problème ?
– C’était Playwrights Horizons. Ils veulent monter Les sources. Un producteur privé en est dingue et il est prêt à payer. »
Il appuya la tête contre Mathilde et fondit en larmes. Elle embrassa ses cheveux pour dissimuler son expression, qui, elle le savait, était sombre, féroce.
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Les furies – Lauren Groff

Les furies – Lauren Groff

Premier chapitre : Lotto et Mathilde ont 22 ans. Ils viennent de se marier (ils se connaissent depuis 15 jours) et font l’amour pour la première fois sur la plage….Ce livre retrace leur amour…

La première partie raconte le point de vue de Lotto sur leurs 23 ans de mariage : ses débuts comme comédien (raté) puis son succès de dramaturge, son rapport au théâtre, à sa mère (quelle plaie !!)
Le fil rouge est sa passion pour Mathilde que l’on sent secrète, distante ….

La deuxième partie repart au début de l’histoire mais avec comme point de vue Mathilde : on revit tout : la rencontre en soirée étudiante, le mariage, la première confrontation avec Belle-maman …cela peut sembler lassant comme procédé mais pas du tout : dans la première partie on apprend tout de l’enfance de Lotto et dans la deuxième c’est l’enfance de Mathilde qui est décortiquée ; les scènes que l’on croit avoir déjà vues se retrouvent comme par magie éclairées d’un autre éclat (parfois complémentaire et parfois à l’opposé)

J’ai beaucoup apprécié la première partie (4*, quelques extraits des pièces de Lotto m’ont paru bien absconses) et la deuxième partie m’a enthousiasmée (5*) : Mathilde-Aurélie nous livre ses secrets et la jeune femme si distante (presque glaciale) de la première partie s’humanise : j’aurai aimé la serrer dans les bras et la consoler ….Lui dire qu’elle n’est pas le monstre qu’elle croit être…

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Deux extraits

 Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

* *

– Il est temps. Grand temps. On a de l’argent à présent, une maison, tu es encore fertile. Tes ovules sont peut-être un peu ridés, j’en sais rien. Quarante ans. On risque d’avoir un rejeton déjanté du bulbe. Mais c’est peut-être pas si mal d’avoir un petit attardé. Quand ils sont intelligents, ils se tirent dès qu’ils le peuvent. Un retardé reste plus longtemps. D’un autre côté, si on attend trop, à quatre-vingt-treize ans on lui découpera encore sa pizza. Non, il faut s’y mettre tout de suite. Dès qu’on rentre à la maison, je te féconde fissa.
-Voilà sans aucun doute la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite.

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Un livre repéré chez Kathel

 

Le maitre du haut château – Philip K Dick

Je voulais lire ce livre juste derrière celui de Philip Roth Le complot contre l’Amérique et puis …. j’ai oublié (un an déjà)..
Le thème est un peu le même : une uchronie autour des États-Unis et de la seconde guerre mondiale. Dans celui de Philip Roth le point de divergence se situe en 1941 Roosevelt n’a pas été réélu et c’est un gouvernement antisémite qui est à la tête du pays. Dans celui ci, le point de départ est que Roosevelt est mort dans un attentat en 1933 (attentat qui a bien eu lieu mais où c’est le maire de Chicago qui est mort et pas Roosevelt qui était à ses côtés)
Le parallèle des deux histoires s’arrête là : dans « le maître du haut château » l’action se passe en 1968 : La seconde guerre mondiale a été gagnée par les allemands, les japonais et les italiens en 1948 (« Roosevelt étant mort, les USA ne se sont pas réarmés assez vite et n’ont pas fait le poids face à L’Axe » est la thèse de P.K Dick)
L’histoire est ici passionnante : quelle imagination !! les États-Unis ont été divisés en deux : une partie à l’ouest est occupée par les japonais et une partie à l’est est occupée par les allemands. Une mince bande entre les deux occupants est resté « libre » : le Colorado et quelques autres états.
Je n’en dirais pas plus sur l’histoire (des espions, des fausses antiquités, une jeune femme qui n’a pas froid au yeux, un bijoutier juif qui tente de survivre dans les ex-USA, un mystérieux écrivain…et le Tao)
Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre est le fait qu’un des personnages écrive une uchronie qui imagine le monde si les USA avaient gagné la guerre (une uchronie dans l’uchronie donc avec une version proche de celle que l’on connaît mais pas tout à fait)
Une réussite pour ma part : passionnant de bout en bout avec un écrivain qui m’avait déjà bluffé avec Ubik
– Dieu ! dit-elle en riant, tu viens de parler à raison d’un kilomètre et demi à la minute.
– Je suis en train de t’expliquer la théorie fasciste de l’action ! s’écria-t-il très surexcité.
Elle ne pouvait répondre; c’était trop drôle.
Participation au challenge de Philippe : La contrainte de cette session est « le nom d’un bâtiment, d’une construction humaine, d’une institution,… »