4321 – Paul Auster

Pendant ce temps, l’eau avait été coupée dans les autres bâtiments et la police, avec l’aide de ses hommes en civil, entreprit de faire évacuer l’un après l’autre Avery, Low, Fayerweather et Math, où les occupants s’empressaient de renforcer les barricades qu’ils avaient édifiées derrière les portes, mais chaque bâtiment avait son propre bataillon de brassards blancs et de brassards verts qui montaient la garde à l’extérieur et c’est eux qui prirent le plus de coups, des coups de matraque , des coups de poing et des coups de pied tandis que les flics se frayaient un chemin parmi eux, armés de pieds-de-biche pour forcer les portes avant de démolir les barricades et d’arrêter les étudiants qui se trouvaient à l’intérieur. Non, ce n’était pas Newark, ne cessait de se répéter Ferguson en regardant la police intervenir, aucun coup de feu ne fut tiré et il n’y aurait pas de morts, mais si c’était moins violent que Newark ça n’en était pas moins grotesque, il y a eu par exemple Alexander Platt, le doyen adjoint de l’université, à qui un policier flanqua un coup de poing dans la poitrine, et le philosophe Sydney Morgenbesser, celui qui portait toujours des baskets blanches, des pulls effilochés et faisait des mots d’esprit ontologiques pleins d’entrain, qui reçut un coup de matraque sur la tête pendant qu’il montait la garde à la porte de derrière de Fayerweather Hall, et ce jeune reporter du New York Times, Robert McG. Thomas Jr , qui montra sa carte de presse en montant l’escalier d’Avery Hall, à qui on ordonna de quitter le bâtiment et qui fut frappé au visage par un policier qui se servit d’une paire de menottes en guise de coup-de-poing américain puis fut traîné et frappé d’une douzaine de coups de matraque tandis qu’il dégringolait jusqu’au bas de l’escalier, et il y eut Steve Shapiro, un photographe du magazine Life, frappé à l’œil par un flic pendant qu’un autre écrasait son appareil photo, et un médecin volontaire de l’équipe de premier secours, revêtu de sa blouse blanche de médecin, qui fut jeté à terre, frappé à coups de pied et traîné dans un panier à salade, et des douzaines d’étudiants, filles et garçons, furent attaqués par des policiers en civil qui se cachaient dans les buissons et frappés à la tête et au visage à coups de matraque, de bâton et de crosse de pistolet, et ils titubaient par douzaines alentour saignant du crâne, du front, des arcades sourcilières, et après que tous les occupants du bâtiment eurent été expulsés et emmenés ailleurs , une troupe des Forces spéciales commença à arpenter systématiquement le South Field pour nettoyer le campus des centaines d’étudiants qui restaient, chargeant des groupes d’étudiants sans défense et les projetant au sol, puis la police montée de Broadway se mit à poursuivre au galop les chanceux qui avaient réussi à échapper aux matraques pendant l’assaut du campus, et Ferguson était là à essayer de faire son travail de reporter pour son modeste canard étudiant et il reçut un coup de matraque derrière la tête asséné  par un de ces policiers en civil déguisé en étudiant,  cette tête qui avait été recousue en onze endroits quatre ans et demi auparavant, et tandis que Ferguson tombait à terre sous la violence du choc quelqu’un lui écrasa la main gauche avec le talon d’une botte ou d’une chaussure, cette main à laquelle manquaient le pouce et les deux tiers de l’index et quand le pied s’écrasa sur lui, Ferguson pensa qu’il avait la main cassée, ce qui ne fut pas le cas finalement mais la douleur fut si violente, sa main enfla si vite et dans de telles proportions qu’à compter de cette nuit-là il se mit à détester les flics.

Sept cent vingt arrestations. Près de cent cinquante blessés officiellement sans compter toutes les blessures non répertoriées dont celles que Ferguson avait subies à la tête à la main. L’éditorial du Spectator du jour ne comportait aucun mot, seul un encadré avec deux colonnes blanches bordées de noir.

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4321 – Paul Auster

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4321 – Paul Auster

Le lendemain matin, il aborda la question en lui demandant carrément si elle ne pourrait pas, de grâce, se mettre au boulot pour lui fabriquer un petit frère. Sa mère garda le silence quelques secondes puis elle s’agenouilla, le regarda dans les yeux et se mit à lui caresser la tête. C’était bizarre, se dit-il, pas du tout ce à quoi il s’attendait, et pendant quelques instants sa mère eut l’air triste, si triste que Ferguson regretta aussitôt d’avoir posé la question. Oh, Archie, fit-elle . Bien sûr  que tu veux un frère ou une sœur, et j’aurais aimé que tu en aies, mais il semble que j’aie fini de faire des bébés et que je ne peux plus en avoir. J’ai eu de la peine pour toi quand le médecin me l’a appris, et puis je me suis dit que ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose après tout. Tu sais pourquoi ? (Ferguson secoua la tête.). Parce que je l’aime tant mon petit Archie, comment pourrais-je aimer un autre enfant alors que tout l’amour que j’ai en moi t’appartient ?

Ce n’était pas juste un problème temporaire, comprit-il alors, c’était définitif. Il n’aurait jamais ni frère ni sœur et comme ce constat était intolérable, il entreprit de se sortir de cette impasse en s’inventant  un frère imaginaire. C’était certes un acte désespéré mais quelque chose valait mieux que rien, et même s’il ne pouvait voir, toucher ou sentir ce quelque chose, quelle autre solution avait-il ? Il baptisa son  frère John. Puisque les lois de la réalité n’avaient plus cours, John était plus âgé que lui, il avait quatre ans de plus, ce qui fait qu’il était plus grand, plus fort et plus intelligent que Ferguson, et contrairement à Bobby George qui vivait au bout de la rue, Bobby trapu et rondouillard qui respirait par la bouche parce qu’il avait toujours le nez encombré par un amas de morve verte, John savait lire et écrire, était champion de baseball et de foot. Ferguson fit bien attention de ne jamais lui parler à  haute voix quand y avait quelqu’un d’autre dans la pièce car John était son secret et il voulait que personne n’en sache rien, pas même son père ni sa mère. Il dérapa une seule fois mais ce fut sans conséquence car il était en compagnie de Francie. Elle était venue le garder ce soir là et en arrivant dans le jardin elle l’entendit parler à John du cheval qu’il voulait pour son prochain anniversaire. Ferguson aimait tellement Francie qu’il lui avoua la vérité. Il s’attendait à ce qu’elle se moque de lui mais Francie se contenta de hocher la tête comme pour dire qu’elle approuvait l’idée d’un frère imaginaire, et Ferguson lui donna donc l’autorisation de parler elle aussi à John. Au cours des mois qui suivirent, chaque fois qu’il rencontrait Francie, elle commençait pas lui dire bonjour de sa voix normale puis elle se penchait, mettait sa bouche contre son oreille et murmurait : bonjour, John. Ferguson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il ne pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait.

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4321 – Paul Auster

Intérieur nuit – Marisha Pessl

 

Voilà un roman policier qui m’a beaucoup plu.  Au départ une idée assez classique : Ashley, une jeune fille de 24 ans est retrouvée morte dans un immeuble désaffecté : un suicide ? un meurtre?

Scott un journaliste enquête.  Jusque-là rien de bien original, ce qui m’a beaucoup plu c’est la profondeur des personnages : Scott, d’abord, un père un peu paumé qui a divorcé de sa femme et qui a entamé une longue descente aux enfers pour s’être attaqué à un homme Cordova, réalisateur très célèbre de films d’horreur. Il est ensuite tombé dans un piège, il est totalement discrédité maintenant dans son métier de journaliste. Ashley la jeune fille morte est la fille du fameux Cordova, et Scott a rencontré cette jeune fille peu de temps avant sa mort : hasard ?

Ce roman mêle le réel avec le fantastique : un moment on se croit en plein rite vaudou ou même dans un film d’horreur (paranoïa garantie).

Les trois personnages principaux qui enquêtent sur la mort d’Ashley ne savent plus où donner de la tête entre rationalité et « preuves » de magie noire.

Scott rencontre sur les lieux du crime Hopper, un jeune homme qui lui raconte des souvenirs de « colo » avec Ashley, enfin cool, plutôt « centre de redressement » pour jeunes à la dérive, on se demande bien ce qu’elle a pu faire pour aller dans ce camp pour jeunes délinquants.  On apprendra plus tard plusieurs versions de ce qui s’est passé, Une même scène est racontée par plusieurs personnages différents et on peut ainsi recouper et faire la part entre l’imagination de chaque personnage et l’interprétation qu’ils ont eu des mêmes faits.

Tout cela pour dire que les personnages sont très ambigus, tous, et c’est là que réside l’intérêt. En plus de bâtir un portrait d’un certain Cordova que l’on ne verra pas ou alors peut-être qu’on le verra mais est-ce vraiment lui ?

En résumé une enquête palpitante qui m’a beaucoup plu où on voit clairement évoluer les personnages surtout Scott, Hopper  un ancien ami d’Ashley et ma préférée Nora, la jeune fille qui aide Scott dans son enquête.

Un extrait

L’intrigue du film était simple – il en allait presque toujours ainsi chez Cordova, qui avait recours aux procédés de l’odyssée ou de la traque. Elle était adaptée d’un obscur roman néerlandais, Ademen Met Koningen, écrit par August Hauer. Les membres de la famille Stevens, aussi fortunée que corrompue – un sublime clan de Caligulas décadents dans un pays européen non identifié -, se font méthodiquement massacrer, l’un après l’autre, sans que la police n’y comprenne rien. Alors que l’inspecteur chargé de l’enquête finit par arrêter un clochard, l’ancien jardinier de la famille, l’ultime rebondissement du film nous révèle que l’assassin est en réalité le plus jeune enfant de la famille, la muette et vigilante Gaetana, huit ans – jouée, bien entendu par Ashley. Le temps que le policier reconstitue le sinistre puzzle, il est trop tard. La petite fille a disparu. La dernière scène la montre en train de marcher le long d’une route, où elle monte dans les break d’une famille en vadrouille. Comme dans tout film de Cordova qui se respecte, l’ambiguïté demeure : cette famille est-elle vouée à  connaître le même sort funeste que la sienne, ou la petite fille se fait-elle simplement passer pour une orpheline afin d’ être élevée par une famille plus heureuse ? 

– « Comment est-ce que tu as réussi à voir Respirer avec les rois ? »

Nora avait terminé l’inscription aux Blackboards et appuyé sur Je suis prêt. Nous attendions de voir si la page se chargerait. 

– Moe Gulazar, me répondit-elle. 

– Qui est Moe Gulazar ? 

– Mon meilleur ami. »

Elle souffla pour chasser une mèche de son visage. « Un vieux dresseur de chevaux qui vivait au fond du couloir. Il adorait tout ce que faisait Cordova. Comme il avait aussi des contacts sur le marché noir, un jour il a échangé tous ses trophées équestres contre les films interdits. Il organisait tout le temps des projections clandestine, à minuit, dans la salle des loisirs. » Elle me regarda. « Moe avait trois talents. 

– Il savait chanter, danser et jouer ? « 

Elle secoua la tête. « Il parlait l’arménien, il montait des étalons, et il se travestissait en femme. 

– En effet, ça demande un sacré talent. 

– Quand il se déguisait, même toi, tu aurais cru que c’était une femme. 

– Parle pour toi. 

– Il disait toujours que, quand lui disparaîtrait, ce serait la fin d’une espèce rare. « Il n’y en aura plus jamais des comme moi, ni en captivité ni en liberté. C’était sa devise.

– Où est ce bon vieux Moe aujourd’hui ? 

– Au paradis. »

Elle dit cela avec une telle certitude mélancolique – ça aurait aussi bien pu être Bora Bora. 

« Il est mort d’un cancer de la gorge quand j’avais quinze ans. Il n’arrêtait pas de fumer des cigarillos depuis qu’il avait douze ans. Il avait grandi autour d’un champ de courses. Il m’a légué toute sa garde-robe. Du coup, il est toujours avec moi. »

Elle se contorsionna et  dégagea son bras de l’énorme cardigan en laine gris pour me montrer une étiquette rouge cousue sur le col et couverte de belles lettres noires : « PROPRIETE DE MOE GULAZAR ». 

Ainsi donc derrière sa flamboyante garde-robe se cachait un vieux travesti arménien. Dans un premier temps, je me dis qu’elle affabulait : elle avait sans doute trouvé chez Goodwill un carton rempli de vêtements portant toute la même étiquette mystérieuse, puis inventé  un scénario délirant pour expliquer comment elle les avait récupérés. Mais lorsqu’elle replongea son bras dans la manche, je vis qu’elle avait le visage tout rouge. 

« Il me manque tous les jours, dit-elle. Je trouve ça horrible que les gens qui nous comprennent vraiment soit ce dont on ne peut pas profiter longtemps. Alors que ceux qui ne nous comprennent pas du tout restent là. Tu as déjà remarqué ? 

– Oui. « 

C’était peut-être vrai, du coup. De toute façon s’il fallait choisir entre croire en l’existence d’un dresseur de chevaux arménien travesti et ne pas y croire, autant y croire.

 

Le mois du polar est chez Sharon

1275 âmes – Jim Thomson

Il a plu durant la nuit et j’ai assez bien dormi, comme toujours quand il pleut. Ce matin vers dix heures, pendant que j’expédie un deuxième petit déjeuner, vu que j’ai pas mangé grand chose en me levant, à part trois ou quatre œufs, des crêpes et des saucisses, Rose Hauck me téléphone.

Elle essayait de me contacter depuis un bout de temps déjà mais c’était toujours occupé à cause de Myra  qu’arrêtait pas de cancaner sur Sam Gaddis. Myra lui fait la conversation une ou deux minutes, puis elle me la passe. 

– Dis donc, Nick, j’ai bien peur qu’il soit arrivé quelque chose à Tom, me dit Rose, comme si elle n’était pas au courant. Son cheval est rentré sans lui, ce matin.

– Pas possible ! Tu crois que je devrais commencer à le rechercher ?

– Ben, euh … je ne sais pas trop, Nick. Si Tom n’a rien, il pourrait la trouver mauvaise que j’envoie le shérif  après lui.

À quoi je réponds que c’est sûr et certain. Tom, il aime pas bien qu’on se mêle de ses affaires. Peut-être qu’il se sera abrité quelque part en attendant que la pluie cesse et que ça sèche un peu, avant de rentrer ? 

– Oui, ça doit êt’  ça, elle dit, en feignant le soulagement. Probable qu’il n’avait pas de couverture pour la jument ; c’est pour ça qu’il l’aura renvoyée toute seule.

– Probable, oui. Après tout, il ne t’avait pas dit qu’il rentrerait hier soir, si ?

– Non, non. Il ne me dit jamais combien de temps il compte rester absent.

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 1275 âmes – Jim Thomson

Ils vont tuer Robert Kennedy – Marc Dugain

LC avec Edualc 

Quand la petite histoire se mêle à la grande…..

 

Un sexagénaire, prof d’histoire à l’Université retourne sur les lieux de son enfance, avec Lorna son ancienne étudiante et compagne actuelle.

On apprend dans le premier chapitre qu’il a été très heureux jusqu’au moment il y a eu un drame familial. Le lecteur connaitra ce drame bien plus tard et Marc Dugain nous prend par la main alternant les chapitres sur la vie de ce professeur d’université (nommé O’ Dugain, son presque double ?)  avec des chapitres sur la vie de John Fitzgerald Kennedy et de son frère Robert.

Côté famille du narrateur : Le père du narrateur, psychiatre soignant les anciens déportés par l’hypnose est très distant, limite indifférent, sa grand-mère est juive et  a survécu en France à la guerre de 40 et sa mère est irlandaise et reste plus dans l’ombre. Son père et sa grand mère ont dû quitter la France au début des années 50 pour le Canada et ils ne parlent quasiment jamais de cette époque…L’assassinat de JF Kennedy en 63, quand le narrateur a  9 ans, le marque énormément.

Le narrateur, qui a seize ans à la mort de sa mère et dix-sept à la mort de son père (deux suicides étant la version officielle), est persuadé que la mort de ses parents est en lien avec celle de Robert Kennedy. C’est là qu’a résidé tout l’intérêt de ce livre pour moi : au-delà de l’enquête qu’il mène, j’ai essayé de faire la part des choses entre les évènements historiques relatés et les interprétations de ce professeur ; passionnant et quasiment impossible, je ne sais absolument pas quelle part d’invention et de réalité sont présentes dans ce roman où j’ai appris énormément de faits sur les deux Kennedy.

A un moment, on trouve l’auteur sensé et convaincant et deux pages après on a l’impression de se retrouver dans la peau d’un paranoïaque de la plus belle sorte…

En conclusion : intéressant et déstabilisant…..

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Trois extraits :

 

En fait, une curieuse prémonition m’avait amené à penser, quelque part dans un coin de mon esprit, que la mort de mes deux parents était liée à celle des Kennedy. Cette prémonition, que l’on pourrait tout aussi bien considérer comme une illumination, datait de mon adolescence, et c’est elle qui m’avait orienté vers des études d’histoire contemporaine où je m’étais spécialisé dans « la passion Kennedy », titre de mes travaux. « Passion » s’entendait comme le martyre des deux frères.

 

* *

L’Amérique est alors le pays qui exerce la plus grande pression sur les individus quant à la réussite. Au-delà du bien et du mal, on sépare les gagnants et les perdants. C’est dans ce terreau de réprouvés que se dessinent ces destins de tueurs solitaires les plus nombreux du monde.

* *

La contre-culture a compris très vite que ce mouvement, miné par la drogue et les bonnes intentions, qui vendait de l’amour à crédit, allait se fracasser sur la réalité, celle d’un monde poussé par la force irrésistible de l’appropriation. La dimension spirituelle de notre mouvement était empruntée à la brocante de l’esprit amérindien, à des philosophies d’Extrême-Orient qui, à l’usage, n’avaient pas eu de meilleur effet sur les instincts primaires des individus. De cette pause de quelques années dans la course à l’accumulation et à la prédation, il restera, pour ceux qui ont survécu au voyage psychédélique, une impressionnante créativité musicale, cinématographique et, surtout, une libération sans précédent de la condition féminine.

 

Nord-Michigan – Jim Harrison

Il voyait à travers sa fenêtre le verger désolé et, au-delà, les champs de maïs. Puis venait le bois avec le ruisseau qui courait entre les tilleuls et les aulnes. Après l’accident, son père avait équipé de petits sièges la faucheuse et la faneuse pour que Joseph puisse s’asseoir à côté de lui. Ils avaient suivi les chevaux ensemble si souvent, depuis le matin, dans la fraîcheur, jusqu’au milieu de l’après-midi, quand la chaleur et la paille rendaient l’air irrespirable. Au début de la récolte, les stirnelles et les pluviers s’abattaient sur eux en tournoyant, comme mutilés, essayant de les éloigner de leurs nids. Quelquefois, ils descendaient et fouillaient le sol pour trouver les nids, avec leurs petits œufs pales.
Alors, ils contournaient l’endroit et poursuivaient la récolte. Plus tard, quand ils eurent acquis un tracteur, Joseph porta une jambière qui lui permettait d’actionner l’embrayage avec son pied gauche. Il n’avait jamais été capable de mener les chevaux. Il fallait pousser avec les talons et tirer fort sur les rênes pour les faire virer, en particulier le matin quand ils étaient bien reposés et tout fringants. Labourer était également hors de question. Jusqu’à ce qu’ils achètent le traiteur, le labourage était le travail le plus ardu de la ferme. Tout en marchant derrière les chevaux, il fallait tenir fermement le manche de la charrue, serrer la bride aux chevaux et faire tourner le soc au bout des sillons, et tout cela avec un pied dans la tranchée et l’autre sur la terre ferme. Joseph en était malade en voyant que son père était épuisé par la tâche. Bien des années plus tard, il apprit que c’était le docteur Evans qui avait prêté l’argent du tracteur à son père.
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Nord-Michigan – Jim Harrison

Effacement – Percival Everett

Voilà un livre qui vaut le détour (livre recommandé par Ingannmic, son avis ici)

D’abord j’ai adoré la forme : un journal d’un écrivain américain qui livre à la fois ses impressions sur l’écriture et l’art et qui nous fait partager son quotidien : ses relations avec sa mère atteinte d’Alzheimer, ses relations avec ses frère et sœur, son éditeur, ses relations sentimentales …

Thelonious Monk Ellison (Monk pour ses amis) est un écrivain qui a publié des analyses érudites sur des auteurs grecs ou sur le « nouveau roman ».

Aux Usa, il a peu de succès car le fait qu’il soit noir fait que le public attend de lui une certaine littérature (une littérature « noire , comprenez : qui mette en avant des «noirs»)

J’ai la peau noire, les cheveux frisés, le nez épaté, certains de mes ancêtres étaient esclaves et j’ai été gardé à vue par des policiers pâlots dans le New Hampshire, l’Arizona et en Géorgie ; selon la société dans laquelle je vis, donc, je suis noir ; c’est ma race.

Un jour, il lit un extrait d’un livre (atroce) d’une femme noire « Not’ vie à nous au ghetto» et rédige une parodie (parodie qui est présente intégralement dans le livre), ce livre compte tout attente devient un best seller, et Monk se retrouve confronté à un cruel dilemme : perdre son honneur ou ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa mère dépendante..

Ce que j’ai le plus aimé dans ce livre est bien la surprise. On passe d’un épisode « réel » de l’auteur avec sa mère avec une discussion fictive (ou pas)  entre Hitler et Eckhart («Souvenez vous que vous êtes allemand. Gardez notre sang pur ») puis un épisode réel puis une discussion fictive (ou pas) de Rothko et Alain Resnais… sur la valeur artistique des rectangles, De Kooning et Rauschenberg sur la notion d’effacement du titre….

Puis on revient à des souvenirs d’enfance et de ce qu’il a vécu à 10 ans. Cela pourrait semble un peu foutoir mais pas du tout :  La transition entre tous ses « moments » est facilité par la typographie. A chaque changement de narration, le lecteur est « prévenu » par trois croix.

Bref, tout m’a plu dans ce livre le fonds et la forme, l’écrivain pris entre ses convictions sur le fait qu’un écrivain peut écrire sur tout et pas seulement sur le milieu d’où il vient et la dure réalité de la vie quotidienne.

J’ai eu un peu peur au début de ne pas arriver à finir (je n’ai pas compris un seul mot de la conférence sur le « nouveau roman » mais je crois que c’était fait exprès).

Autre tout petit bémol : le style de « Pataulogie », le livre dans le livre, est très « grossier », dans le sens bourré de clichés (étonnant que les lecteurs américains n’aient pas vu qu’il s’agissait d’une parodie tellement c’est gros!!!)…donc 80 pages un petit peu longuettes… mais si ce faux « livre » n’avait pas été inclus, il est presque certain que j’aurais regretté qu’il n’y soit pas….

Le point principal est qu’il remet en cause tous nos préjugés : En refermant ce livre, je m’aperçois que j’avais un préjugé sur ce livre : En voyant la couverture, et sans avoir lu la quatrième, je m’étais imaginé que le sujet était l’histoire d’un homme noir dans le couloir de la mort (qui allait donc être effacé)…Etrange non, ce préjugé juste sur la couverture?

En bref une excellente lecture qui réussit à mêler écriture, racisme, préjugés en tout genre , coming out, droit à l’avortement , Alzheimer et art sans paraître complètement superficiel …

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Livre recommandé par Ingannmic dans le cadre du « challenge 12 amis – 12 livres »

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Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

Délivrances – Toni Morrison

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Etats- Unis de nos jours (1993-2013).

Délivrances – au pluriel. Le titre est très bien trouvé pour ce roman choral. Dans un récit aux chapitres qui se répondent les uns aux autres, l’auteur nous raconte   la difficile enfance de Lula Ann, qui a eu le malheur de naître « très très noire » dans une famille où la mère et le père pouvaient paraître quasiment « blancs ». La mère cherchera à étouffer Lula Ann à la naissance, le père quittera le foyer familial à ce moment-là, persuadé de l’infidélité de sa femme.

Vingt ans plus tard, Lula Ann a réussi dans sa vie professionnelle ; elle est cadre dans une grande entreprise de cométiques, roule en jaguar, s’habille chez de grands couturiers, a changé de prénom et se fait appeler Bride « fiancée » . C’est un portrait très touchant de cette jeune femme qui est à la fois si sûre d’elle dans sa vie professionnelle et si désarmée dans sa vie privée. J’ai aimé aussi rencontrer et avoir la version de la délivrance des deux autres personnages : Sofia, l’institutrice que Lula Ann a contribué à envoyer en prison, et Booker le petit ami qui la quitte un jour sans crier gare. Bride va mener son enquête pour comprendre les raisons de cette fuite …pour finir par se retrouver : leur délivrance sera commune.

Un roman très dense, où on ressort plein d’espoir.

J’avais six ans et je n’avais encore jamais entendu les mots « négresse » ni « salope », mais la haine et la répugnance qu’ils contenaient se passaient de définition. Exactement comme par la suite, à l’école, quand on me soufflait ou me criait d’autres insultes, aux définitions mystérieuses mais au sens limpide. Noiraude. Topsy(1). Face de charbon. Sambo (2).  Ooga booga. Ils faisaient des bruits de primates et se grattaient les côtes en imitant les singes du zoo. Ils me traitaient comme un phénomène de foire, étrange, salissant comme de l’encre renversée sur du papier blanc. Je ne me plaignais pas à l’institutrice pour cette même raison qu’avait eue Sweetness de me mettre en garde au sujet de M.Leigh : je pouvais être temporairement exclue, voire renvoyée. Donc je laissais les injures et les brimades circuler dans mes veines comme du poison, comme des virus mortels, sans antibiotiques à ma disposition. Ce qui, en fait, était une bonne chose maintenant que j’y pense, parce que j’ai développé une immunité tellement forte que la seule victoire qu’il me fallait remporter, c’était de ne plus être une « petite négresse ».  Je suis devenue une beauté profondément ténébreuse qui n’a pas besoin de Botox pour avoir les lèvres faites pour être embrassées, ni de cure de bronzage pour dissimuler une pâleur de mort. Et je n’ai pas besoin de silicone dans le derrière. J’ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent. Je dois admettre que forcer ces bourreaux – les vrais et d’autres comme eux – à baver d’envie quand ils me voient, c’est plus qu’une revanche. C’est la gloire.

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(1) Toute jeune esclave noire, dans le roman de Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom (1852)

(2) Héros du livre pour enfants écrit par Helen Brodie Bannerman, Sambo le petit noir (1889)

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Livre recommandé par Emilie dans le cadre du « challenge 12 amis – 12 livres »

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Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

Un enfant de la balle – John Irving

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Je suis rarement déçue par un roman de John Irving. Pour ce pavé, cependant, ce n’est pas l’enthousiasme habituel : d’abord il y a de nombreuses digressions et retours dans le passé. D’habitude cela ne me gêne pas, mais pendant cette lecture, je n’arrivais pas trop à me concentrer. 

Quelques mots sur l’histoire : Le docteur Daruwalla est le personnage principal, il est chirurgien-orthopédiste. Né en Inde, il est parti pour ses études au Canada où il s’est établi avec son épouse autrichienne. Trente ans plus tard, il passe la plupart de son temps au Canada et revient de temps en temps en Inde. Dans son pays natal, il soigne gratuitement les enfants défavorisés, essayant de faire admettre des orphelins dans un cirque pour les sortir de la misère de la rue. Il mène une double vie, docteur le jour et scénariste pour film « policier hindou » avec comme héros récurrent l’inspecteur Dhar, à la fois admiré et détesté par le peuple hindou. L’acteur qui incarne Dhar est le fils adoptif du Dr Daruwalla, et c’est de loin le personnage le plus intéressant : énigmatique et plein d’humour. 

Mine de rien de digression en digression, j’ai appris de nombreuses choses sur l’Inde. Le Dr Daruwalla mène l’enquête avec le faux inspecteur (Dhar) et un vrai inspecteur sur un meurtre qui a été commis dans un club de golf très fermé. Le sujet du livre n’est pas l’enquête puisque l’on  connaît assez rapidement le coupable, mais bien les moeurs des personnages …

Finalement, j’ai lu ce livre tout début juillet et même si mon avis en refermant le livre était mitigé, deux mois après ce livre reste très frais dans ma mémoire et finalement le bilan est assez positif malgré quelques longueurs.

Un extrait :

Lorsqu’ils sortirent entre les deux rangées de tentes, ils virent que les artistes étaient déjà en costumes ; on faisait déjà prendre l’allée centrale aux éléphants.  Dans les coulisses du grand chapiteau, les chevaux étaient en ligne. Un machiniste avait déjà sellé le premier. Puis, un entraîneur donna une bourrade avec son bâton à un grand chimpanzé, et l’animal fit un saut en hauteur d’au moins un mètre cinquante. Le cheval s’avançait, nerveux ; il avait fait un pas ou deux lorsque le chimpanzé atterrit sur la selle. Il s’y est mis à quatre pattes ; et lorsque l’entraîneur toucha la selle de son bâton, il fit un saut périlleux avant sur le dos du cheval ; puis un second.

L’orchestre était déjà sur sa plate-forme, au-dessus de l’arène, qui se remplissait encore. Les visiteurs allaient gêner le passage s’ils restaient en coulisses, mais Monsieur Das, le présentateur, n’avait pas paru, et il n’y avait personne pour leur indiquer leurs sièges. Martin Mills suggéra qu’ils en prennent tout seuls, avant que le chapiteau ne soit plein. Le docteur Daruwalla n’appréciait pas cette désinvolture. Tandis qu’ils se disputaient sur la conduite à tenir, le chimpanzé qui faisait les sauts périlleux à cheval fut distrait. Il fut distrait par Martin Mills.

Ce chimpanzé était un vieux mâle, nommé Gautam, parce que tout bébé, il offrait déjà une ressemblance frappante avec Bouddha : il pouvait rester dans la même position et fixer le même objet pendant des heures. Avec l’âge, ses capacités de méditation s’étaient développées, et il pouvait pratiquer certains exercices répétitifs ; les sauts périlleux à cheval n’en étaient qu’un exemple. Gautam  pouvait répéter le mouvement indéfiniment ; que le cheval galope ou reste immobile, il atterrissait toujours sur la selle.  Depuis quelques temps, toutefois, il ne manifestait plus le même enthousiasme dans ses sauts périlleux ni dans ses autres activités ; Kunal, son entraîneur, mettait cette baisse de régime sur le compte de la passion du gros singe pour une jeune femelle nommée Mira. Mira venait d’arriver au Grand Nil  bleu, et l’on voyait Gautam soupirer pour elle, souvent dans des moments peu propices.

S’il apercevait Mira lorsqu’il faisait ses sauts périlleux, il ratait la selle, et même le cheval. C’est pourquoi Mira montait un cheval très en avant dans le cortège d’animaux qui défilaient sous le grand chapiteau lors de la parade de présentation. C’est seulement lorsque le vieux chimpanzé faisait ses échauffements en coulisse qu’il pouvait apercevoir Mira ; on la tenait près des éléphants parce qu’il avait peur d’eux.

Le pavé de l’été chez Brize (716 pages)

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Et quelquefois j’ai comme une grande idée – Ken Kesey

 

et quelquefois Etats-Unis – 1961

Les Stamper sont des bûcherons dans l’état de l’Oregon : Le père est blessé – une jambe et un bras dans le plâtre – alors le fils aîné Hank décide de rappeler son petit frère Leeland pour lui demander de venir travailler dans l’exploitation familiale. Les deux frères ne se sont pas vus depuis 16 ans. C’est le début d’une folie qui va durer quelques semaines à peine et où personne ne sortira indemne.

Hank veut briser la grève qui sévit dans la région et veut à tout prix honorer une grosse commande de bois que lui a fait une société en aval de la Wakonda River. Leeland, citadin en manque de repères, veut se venger (de son père ? de son frère ?). Viv, la femme de Hank, veut exister et se sentir utile. Les syndicalistes essaient de ramener Hank à la raison et de respecter la volonté des autres bûcherons de faire la grève….
Dès le départ, le ton est donné, le milieu est âpre et la vie dans cette contrée dominée par la nature ne fait pas de cadeaux : « Celui qui avait choisi l’endroit où suspendre ce bras au bout de sa perche avait tout fait pour donner à la scène le même air de défi à la fois comique et sinistre que la vieille maison ; celui qui s’était démené pour que le bras vienne osciller bien en vue depuis la route avait aussi pris la peine de replier tous les doigts avant de les attacher, tous sauf le majeur, de sorte que cette provocation à la raideur universelle demeure, dressée dans son mépris, bien reconnaissable par n’importe qui. »
Au terme de 892 pages très très denses (il y a de multiples narrateurs par chapitre et ce n’est pas toujours aisé de savoir qui parle), le lecteur comprendra ce passage énigmatique. Il aura aussi pris quelques bains glacés dans la Wakonda river, vibré pour Hank, Leeland, Joe ou Viv, cotoyé des gens simples et vrais…

Un vrai bonheur tant pour les personnages que pour l’histoire pleine de suspense….
En bref , un coup de coeur

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Deux extraits :

Joe était de si bonne humeur qu’elle surpassait même sa bonne humeur habituelle. Il avait échappé aux hostilités de la veille, étant monté se coucher sans rien savoir de la reprise de la guerre froide entre Hank et moi, et il avait passé une nuit pleine de rêves visionnaires de fraternité, tandis que sa chère famille se déchirait à l’étage du dessous, loin de son Utopie : un monde coloré plein de guirlandes et d’arbres de mai, d’oiseaux bleus et d’azalées, où l’homme est bon pour son prochain simplement parce que la vie est plus marrante ainsi. Pauvre imbécile de Joe, avec ta cervelle en Meccano et ton monde désordonné… On raconte que quand il était gosse, ses cousins avaient vidé sa chaussette de Noël et remplacé les cadeaux par du crottin de cheval. Joe avait jeté un œil au fond de la chaussette et s’était précipité vers la porte, les yeux brillants d’excitation. « Attends, Joe, où tu vas ? Il t’as apporté quoi le Père Noël ? ». Si l’on en croit l’histoire, Joe se serait arrêté dans l’entrée pour chercher une longe : « Il m’a apporté un joli petit poney, mais il s’est échappé. Si je me dépêche je pourrais le rattraper. »
Et depuis ce jour-là, on dirait bien que Joe a accepté tous les malheurs de l’existence comme des gages de bonne fortune, et toute la merde du monde comme un signe indiquant la présence de poneys Shetland à proximité immédiate, des étalons pur sang caracolant juste un peu plus loin. Si quelqu’un s’était avisé de lui montrer que le poney n’existait pas, ou n’avait même jamais existé, seulement une blague et de la merde, il aurait dit merci pour l’engrais et planté un potager. Si je m’avisais de lui dire que mon désir de l’accompagner à l’église n’avait pour seul motif que d’honorer mon rendez-vous avec Viv, il se serait réjoui de me voir consolider mes liens avec Hank en apprenant à mieux connaître sa femme. (Page 428)

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Allongé dans sa chambre, Lee espère qu’il ne va pas tomber malade. Les trois semaines qui viennent de s’écouler tourbillonnent au grand galop sous son crâne comme un manège de chevaux de bois. « La tête qui tourne, diagnostique-t-il, le facteur hasch ». Chaque mésaventure, chaque contusion, la moindre égratignure et la plus petite ampoule viennent caracoler devant ses yeux, toutes façonnées dans le moindre détail par la précision horlogère d’un sculpteur sur bois chevronné. Elles défilent devant lui tel un régiment de cavalerie ciselé. Allongé l’air rêveur au centre de ce dispositif tourbillonnant, il tente de décider quel étalon il enfourchera ce soir. Après quelques minutes d’examen scrupuleux, il choisit « Celui-ci, là » – une fière pouliche, flancs élancés, garrot bien dessiné, voluptueuse crinière dorée, à l’oreille dressée de laquelle il se penche pour murmurer : « Vraiment, tu aurais dû le voir…. comme une bête primitive brutal et beau à la fois ».
Et à l’autre bout du couloir, affalé sur une chaise en bois au dossier dur, débarrassé de sa chemise et de ses souliers, Hank respire bruyamment à travers un nez obstrué de caillots pendant que Viv tamponne ses blessures à l’aide d’un coton imbibé d’alcool. Il tressaille, sursaute et glousse à chaque passage du tampon froid, et les larmes coulent rouge sur ses joues. Viv rattrape les larmes mêlées de sang dans son coton.
(Page 493)

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La chanson qui donne le titre à ce livre, chantée par Eric Clapton :

Sometimes I lives in the country
Sometimes I lives in town
Sometimes I haves a great notion
To jump into the river an’ drown

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Quelquefois j’habite à la campagne
Quelquefois c’est en ville que je vis
Et quelquefois j’ai comme une grande idée
De me jeter dans la rivière aussi

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Challenge américain chez Noctenbule

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