Les furies – Lauren Groff

C’est grâce à un message d’Antoinette qu’une idée lui vint, un petit article découpé dans un magazine au sujet de Han Van Meegeren, ce faussaire qui avait réussi à convaincre le monde entier que ses propres tableaux étaient de Vermeer, bien qu’il ait donné à tous ses Jésus son propre visage. Antoinette avait entouré la radiographie d’un faux tableau où, à travers le visage fantomatique d’une fillette, on voyait apparaître l’image peu inspirée du XVIIe siècle par-dessus laquelle Meergeren avait peint : une scène de ferme, avec des canards et des abreuvoirs. Une image fausse recouvrant une mauvaise base. Cela me rappelle quelqu’un, commentait Antoinette.
Mathilde se rendit à la bibliothèque un week-end où Lotto était parti camper dans les Adirondacks avec Samuel et Chollie, virée qu’elle avait elle-même organisée pour être tranquille. Elle trouva la reproduction qu’elle cherchait dans un gros livre. Au premier plan, un magnifique cheval blanc portant un homme en robe bleue, une foule confuse de têtes et de chevaux, un étonnant bâtiment sur une colline, sur fond de ciel. Jan Van Eyck, avait-elle découvert quelques années plus tôt à l’université. Quand on leur avait montré la diapositive en cours, son cœur s’était arrêté.
Mon Dieu, elle l’avait tenu entre ses mains dans la minuscule pièce sous l’escalier chez son oncle. Elle l’avait humé : bois ancien, huile de lin, siècles lointains.
« Volé en 1934, avait annoncé le professeur. Ce panneau appartenait à un retable. On pense qu’il a été détruit il y a fort longtemps. » Il montra ensuite une autre diapo représentant un chef-d’œuvre volé, mais elle n’avait plus que des étoiles dans les yeux.
À la bibliothèque, elle paya pour faire une photocopie en couleur et tapa une lettre. Pas de salutations. Mon oncle*, commença-t-elle.
Elle envoya par courrier la photocopie et la lettre.
Une semaine plus tard, elle préparait des spaghettis et du pesto, tandis que sur le canapé Lotto fixait Fragments d’un discours amoureux d’un œil vague, respirant par la bouche.
Il décrocha quand le téléphone sonna. Écouta. « Oh, bonté divine, dit-il en se levant. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Oui, Monsieur. Bien sûr. Je ne pouvais me réjouir davantage. Demain, à neuf heures. Oh merci. Merci. »
Elle se retourna, une cuillère fumante à la main. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Il était pâle et se frottait la tête. « Je ne sais pas. » Il se rassit lourdement . Elle s’approcha, s’agenouilla devant lui, le prit par les épaules. « Chéri ? Il y a un problème ?
– C’était Playwrights Horizons. Ils veulent monter Les sources. Un producteur privé en est dingue et il est prêt à payer. »
Il appuya la tête contre Mathilde et fondit en larmes. Elle embrassa ses cheveux pour dissimuler son expression, qui, elle le savait, était sombre, féroce.
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Les furies – Lauren Groff
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Les furies – Lauren Groff

Premier chapitre : Lotto et Mathilde ont 22 ans. Ils viennent de se marier (ils se connaissent depuis 15 jours) et font l’amour pour la première fois sur la plage….Ce livre retrace leur amour…

La première partie raconte le point de vue de Lotto sur leurs 23 ans de mariage : ses débuts comme comédien (raté) puis son succès de dramaturge, son rapport au théâtre, à sa mère (quelle plaie !!)
Le fil rouge est sa passion pour Mathilde que l’on sent secrète, distante ….

La deuxième partie repart au début de l’histoire mais avec comme point de vue Mathilde : on revit tout : la rencontre en soirée étudiante, le mariage, la première confrontation avec Belle-maman …cela peut sembler lassant comme procédé mais pas du tout : dans la première partie on apprend tout de l’enfance de Lotto et dans la deuxième c’est l’enfance de Mathilde qui est décortiquée ; les scènes que l’on croit avoir déjà vues se retrouvent comme par magie éclairées d’un autre éclat (parfois complémentaire et parfois à l’opposé)

J’ai beaucoup apprécié la première partie (4*, quelques extraits des pièces de Lotto m’ont paru bien absconses) et la deuxième partie m’a enthousiasmée (5*) : Mathilde-Aurélie nous livre ses secrets et la jeune femme si distante (presque glaciale) de la première partie s’humanise : j’aurai aimé la serrer dans les bras et la consoler ….Lui dire qu’elle n’est pas le monstre qu’elle croit être…

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Deux extraits

 Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

* *

– Il est temps. Grand temps. On a de l’argent à présent, une maison, tu es encore fertile. Tes ovules sont peut-être un peu ridés, j’en sais rien. Quarante ans. On risque d’avoir un rejeton déjanté du bulbe. Mais c’est peut-être pas si mal d’avoir un petit attardé. Quand ils sont intelligents, ils se tirent dès qu’ils le peuvent. Un retardé reste plus longtemps. D’un autre côté, si on attend trop, à quatre-vingt-treize ans on lui découpera encore sa pizza. Non, il faut s’y mettre tout de suite. Dès qu’on rentre à la maison, je te féconde fissa.
-Voilà sans aucun doute la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite.

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Un livre repéré chez Kathel

 

Le maitre du haut château – Philip K Dick

Je voulais lire ce livre juste derrière celui de Philip Roth Le complot contre l’Amérique et puis …. j’ai oublié (un an déjà)..
Le thème est un peu le même : une uchronie autour des États-Unis et de la seconde guerre mondiale. Dans celui de Philip Roth le point de divergence se situe en 1941 Roosevelt n’a pas été réélu et c’est un gouvernement antisémite qui est à la tête du pays. Dans celui ci, le point de départ est que Roosevelt est mort dans un attentat en 1933 (attentat qui a bien eu lieu mais où c’est le maire de Chicago qui est mort et pas Roosevelt qui était à ses côtés)
Le parallèle des deux histoires s’arrête là : dans « le maître du haut château » l’action se passe en 1968 : La seconde guerre mondiale a été gagnée par les allemands, les japonais et les italiens en 1948 (« Roosevelt étant mort, les USA ne se sont pas réarmés assez vite et n’ont pas fait le poids face à L’Axe » est la thèse de P.K Dick)
L’histoire est ici passionnante : quelle imagination !! les États-Unis ont été divisés en deux : une partie à l’ouest est occupée par les japonais et une partie à l’est est occupée par les allemands. Une mince bande entre les deux occupants est resté « libre » : le Colorado et quelques autres états.
Je n’en dirais pas plus sur l’histoire (des espions, des fausses antiquités, une jeune femme qui n’a pas froid au yeux, un bijoutier juif qui tente de survivre dans les ex-USA, un mystérieux écrivain…et le Tao)
Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre est le fait qu’un des personnages écrive une uchronie qui imagine le monde si les USA avaient gagné la guerre (une uchronie dans l’uchronie donc avec une version proche de celle que l’on connaît mais pas tout à fait)
Une réussite pour ma part : passionnant de bout en bout avec un écrivain qui m’avait déjà bluffé avec Ubik
– Dieu ! dit-elle en riant, tu viens de parler à raison d’un kilomètre et demi à la minute.
– Je suis en train de t’expliquer la théorie fasciste de l’action ! s’écria-t-il très surexcité.
Elle ne pouvait répondre; c’était trop drôle.
Participation au challenge de Philippe : La contrainte de cette session est « le nom d’un bâtiment, d’une construction humaine, d’une institution,… »

Les lance-flammes – Rachel Kushner

C’était toujours les fils à papa qui ne demandaient qu’à abuser de leur pouvoir.
« Non merci, ai-je répondu. Où est votre père ?
– En maison de repos. » Il m’a tourné le dos pour s’éloigner.
« OK, à prendre ou à laisser, juste un verre. »
J’ai refusé et suis sortie. Devant la réception, un autre type m’a accostée.
« Hé. C’est un abruti. Il raconte que des conneries. »
Il s’appelait Stretch. Il était chargé de l’entretien et vivait dans l’une des chambres. Il était aussi bronzé qu’un ouvrier du bâtiment l’été mais, vu sa dégaine, il ne donnait pas l’impression d’avoir un emploi. Il portait un jean et une chemise en denim du même bleu délavé, et avec sa banane et ses cheveux gominés, on se serait cru en 1956 et pas en 1976. Il me faisait penser au jeune paumé dans le film Model Shop de Jacques Demy qui tue le temps avant d’être appelé sous les drapeaux, qui traîne, suit une beauté en décapotable blanche dans les rues et sur les hauteurs d’Hollywood.
« Écoute, faut que je passe la nuit dehors à surveiller la voiture de course de l’autre abruti, m’a expliqué Stretch. Je ne dormirai pas dans ma chambre. Et toi, tu as besoin d’un lit. Pourquoi tu n’y dormirais pas ? Je te promets de ne pas te déranger. Il y a la télé. De la bière dans le frigo. C’est rudimentaire mais c’est mieux que de devoir partager un lit avec lui. Je frapperai à la porte demain matin pour venir prendre ma douche, mais c’est tout, je te jure. Je déteste quand il essaie d’abuser des gens. Ça me dégoûte. »
Il faisait preuve d’une charité authentique, le genre qu’on ne remet pas en doute. J’avais confiance en ça. En partie parce qu’il me rappelait ce personnage de Jacques Demy. J’avais vu Model shop avec Sandro, juste après notre rencontre, un an plus tôt. La dernière réplique était devenue une blague entre nous. « Peut-être demain. Peut-être jamais. Peut-être. » Ça commence par les mouvements saccadés de derricks devant la fenêtre du nid d’amour d’un jeune couple à Venice Beach, le paumé et une petite amie dont il se fiche. C’était la scène préférée de Sandro et la raison pour laquelle il adorait le film, les puits de pétrole juste devant la fenêtre, qui montaient et descendaient, encore et encore, pendant que le garçon et la fille se prélassaient au lit, se disputaient, faisaient leur train-train dans leur bungalow décrépit, à l’ombre des bâtiments industriels. Après l’avoir vu, nous employions souvent le mot « bungalow » tous les deux.
« Tu viens dans mon « bungalow » ce soir ? me demandait Sandro même si en réalité il vivait dans un immeuble en verre et fer forgé où chaque étage faisait plus de 370 mètres carrés.

p30

Les lance-flammes – Rachel Kushner

Hasard de lecture, je lis ce roman juste derrière « John l’enfer » qui se déroulait en 1977 à New-york. Pour celui ci,  c’est la même date et New-York est un lieu important dans ce roman (ainsi que le Nevada et l’Italie).

Au départ on suit deux histoires en parallèle : D’un côté, un italien nommé Valera en 1912, de l’autre USA – Nevada 1977- avec un début sur les chapeaux de roues : Une jeune femme artiste (photographie et cinéma) participe à une course de vitesse dans le désert du Nevada : 238 km/heure, la moto part dans le décor ….suspense… on repart en Italie dans les années 30…

On se doute rapidement que les histoires vont se rejoindre : L’italien de 1917 a pour nom de famille Valera et est passionné de moto (il est dans l’armée dans une section de motocyclistes) et la jeune femme a une moto Valera et un ami qui s’appelle Valera également.

Finalement, l’histoire qui a lieu en 1977 prend assez vite le pas sur l’autre histoire «italienne » qui se déroule par  » bond  » entre les années :  1912,1917,1939, 1950…

On finit par « suivre » seulement Reno (surnom de la jeune femme qui est originaire du Nevada),  elle vient de finir ses études et se rend à New-York dans le but de devenir une artiste reconnue : elle a 21 ans, plein d’illusions et devient rapidement amoureuse de Sandro (Valera), un artiste célèbre d’une quarantaine d’années.

Le milieu de l’art à New-York dans les années 70 m’a à la fois plu et semblé bien vain : être original à tout prix, s’étourdir dans des fêtes,….
Les personnages secondaires m’ont également intéressée (surtout Ronnie Fontaine, l’ami de Sandro : sympathique, ambigu, jeune homme issu d’un milieu pauvre qui se retrouve célèbre du jour au lendemain grâce à son art)

Sandro et Reno partent quelques jours en Italie dans la famille de celui ci : une révélation pour Reno …la confrontation avec la violence dans l’Italie des années 1970 et la prise de conscience de la différence entre les classes sociales.

En conclusion : le portrait passionnant de l’évolution d’une jeune femme (durant deux ans, de 21 à 23 ans) même j’ai trouvé quelques longueurs cependant sur la vie « artistique et nocturne dans le New York de la fin des années 70. »

 

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Un extrait :

On lançait la grenade, elle explosait là où elle avait atterri alors que l’on était déjà loin. On ne la lançait pas en courant désespérément pour se mettre à l’abri, mais en roulant virement, droit devant, main sur l’accélérateur de sa moto Pope dorée – vroum et boum. Boum.
De tout le bataillon d’assaut, les opérateurs de lance-flammes avec leur double réservoir et leur masque à gaz étaient les figurines préférées de Sandro. Les pulls en amiante, les pantalons bouffants et les gants à manchette dont on pouvait les revêtir pour qu’ils ne soient pas carbonisés en mettant le feu à une forêt. Une forêt, un bunker ou un nid de mitrailleuses ennemies, cela dépendait. Les camions d’une voie de ravitaillement ou un tas de corps empilés, cela dépendait.
Les lance-flammes donnaient l’impression d’être d’un autre siècle, à la fois brutaux, antiques et horriblement modernes. L’huile inflammable contenue dans les réservoirs que transportaient les opérateurs était composée de cinq mesures d’huile légère de houille et d’une mesure de pétrole, et les opérateurs disposaient d’un petit bidon de dioxyde de carbone, d’un allumeur automatique et d’allumeurs de rechange dans une giberne accrochée à la ceinture. Le lance-flammes ne servait absolument jamais d’arme défensive. C’était une arme offensive pure, pour se rendre maître des lignes ennemies. L’opérateur s’engouffrait, créature imposante avec ses gros réservoirs sur le dos et à la main, un tuyau géant relié aux réservoirs. C’était un messager de mort. Il ressemblait à la Faucheuse, avec sa capuche en amiante au large col, et pulvérisait du feu liquide à une distance incroyable – cinquante mètres – dans les casemates et les tranchées de l’ennemi qui n’avait aucune chance de s’en sortir.
A en croire son père pourtant, les opérateurs de lance-flammes était une bande de nuls. Leurs lourds et encombrants réservoirs faisaient d’eux des cibles faciles et lentes, et on ne faisait pas de quartier s’ils étaient capturés. On n’aspire pas à ce genre de choses, disait son père, ce qui n’avait pas empêché Sandro de continuer à préférer les opérateurs de lance-flammes, à leur réserver une fascination particulière, avec leurs sinistres costumes d’amiante à capuche et leur long tuyau malfaisant qu’ils pointaient sur les ennemis qui leur faisaient obstacle. Mais Sandro ignorait si son intérêt était une forme de déférence ou de pitié.
Roberto qui criait: « Kaiserschlacht ! » en versant de l’essence sur ses figurines en papier.
Sandro, huit ans, le visage humide de larmes qui répondait : « pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi Kaiserschlacht ?»
Parce que, avait dit Roberto, la moitié d’entre sont morts dans l’offensive et les autres ont dû être exécutés pour pillage. Tu ne sais donc pas ce qui s’est passé ? C’est la retraite de l’Isonzo au Piave, après une attaque aux gaz toxiques par les sections d’assaut allemandes. Si tu veux jouer aux Arditi, il faut le faire correctement, en respectant le déroulement réel des batailles.

 

Le mois américain est Chez Titine. (Le thème du jour est « un roman féministe ou écrit par une femme »)

Mon désir le plus ardent – Pete Fromm

« Mon désir le plus ardent » commence comme une romance un peu caustique : Maddy est étudiante et l’été elle travaille comme guide touristique sur les canyons, en canoë dans les rapides du Wyoming …Elle a 22 ans, est  plus ou moins en couple avec Troy, la quarantaine.., jusqu’au jour où elle rencontre Dalt, 22 ans, « passeur » en canoë également : coup de foudre …

Ils se marient sur l’eau, d’où cette très belle couverture, ils montent leur entreprise de canoë dans l’Oregon.

Leur bonheur est sans tache durant 5 ans : Enceinte de son premier enfant, Maddy apprend qu’elle est atteinte d’une sclérose en plaque. Commence alors une lente dégradation de sa santé : on progresse dans la lecture par saut dans le temps : Maddy à 22 ans, 27, 30, 33 , 40…

J’ai aimé ce couple hors du commun qui ne baisse pas les bras …
Petit avertissement  : A lire quand on a le moral tout de même : Je partage l’avis de Dalt, le mari de Maddy, a un moment (je cite de mémoire) : « Je t’admire Maddy, pour ma part je serais allé me mettre à la rivière »

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Un extrait :

…Comment en est-on arrivés là ?
Je ne parle pas de la maison, je parle de nous. On ne se dit plus rien on évite le vrai sujet, comme s’il allait finir par se lasser de nous et partir.
– Quoi ?
– On n’a pas de secrets l’un pour l’autre, Dalt. Mais tu as trouvé un emploi sans me le dire. Et une maison. Une maison qui pourra s’adapter au pire.
– C’est juste que…
– C’est juste qu’on a peur. (..)
– Ne nous laissons pas envahir par la peur au point de ne plus se parler. D’accord, Dalt ? Ce serait vraiment dommage. De laisser une maladie à la con nous faire ça.

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Le mois américain est Chez Titine.

Le logo a été réalisé par Belette . Il y en a plein d’autres 🙂

 

John L’Enfer – Didier Decoin

Pour ce livre n’oubliez pas de vous munir de votre baudrier, casque, et cordes de rappel : Didier Decoin nous entraîne à la suite de John L’Enfer. Celui ci est Cheyenne et travaille comme laveur de building à New-York (comme de nombreux indiens qui, parait-il, n’ont pas le vertige). En tout cas même sans vertige, c’est un métier très dangereux : un ami de John l’Enfer vient de tomber du du 35eme étage. (Douzième accident mortel en six mois).

D’abord ce roman est fortement ancré dans le réel – puis – tourne peu à peu au fantastique : John l’Enfer fait au 40eme étage d’un immeuble une rencontre improbable. …
Autre élément fantastique : Les chiens quittent en masse la ville de New York pour se réfugier dans les collines proches de New-York.
D’ailleurs John l’Enfer fait de même : il « s’évade » régulièrement de New-York pour rejoindre une maison dont il est propriétaire : 3h 00 de route de New-York pour se retrouver avec une vue sur la baie, en face de New-York .
Enfin, New-York est un colosse mais très fragile : des immeubles entiers sont insalubres, des maisons s’effondrent atteintes de la « lèpre ».

Ce roman bien que centré sur le Cheyenne raconte aussi la rencontre entre John L’enfer, Ashton Misha et Dorothy : John rencontre les deux autres dans un hôpital (où il vient laver les vitres). Misha vient de se faire opérer de l’appendicite , il est second sur un cargo et son navire est donc reparti sans lui. Il est très isolé (dépressif ?) , la cinquantaine. D’origine polonaise, il est arrivé d’Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale et depuis il navigue sans rester longtemps sur la terre ferme. Dorothy, elle, a eu un accident de surf et est aveugle (« de façon provisoire » lui disent les médecins) : elle porte un bandeau en permanence sur les yeux en attendant sa guérison.
Dorothée est professeur en sociologie urbaine à l’université, très choquée par son nouvel handicap elle se repose entière sur Ashton et Misha et m’a parue un petit peu passive.

Au delà de l’histoire très intéressante – que vont devenir John, Misha et Dorothy ? – ce qui m’a le plus impressionné, c’est la vision qu’a John de la ville de New-York : on a l’impression que la ville vit, respire, convulse en essayant de se débarrasser des hommes…

En conclusion : un livre que j’ai lu d’une traite comme hypnotisée, et que j’aurais du mal à classer tellement les facettes sont nombreuses : chemin initiatique pour Dorothy, roman militant pour les minorités, roman écologique avant l’heure, conte et légende indienne, dénonciation de la politique et de ces élus corrompus, fantastique….
Bref je recommande…

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Extraits :

Le secret, c’est peut-être d’accepter les aiguillages comme ils viennent ; de ne pas regarder derrière soi pour tenter de retrouver la route perdue.

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« Logiquement, dit-elle, je devrais en référer à notre président. Il ne vous aime pas beaucoup : tout Cheyenne que vous êtes, il estime que vous avez un caractère d’Apache. Eh bien, tant pis, je décide toute seule. Alors, c’est entendu : les Filles des combats de l’avenir vous encadreront, demain. Admettons qu’elles représentent le service d’ordre. Vos pancartes dans la voiture ? Nathan va descendre les chercher, nous allons étudier vos slogans. Politiquement parlant, nous devons respecter une certaine orthodoxie. »

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Anderson se lève, s’approche d’une carte murale :
« Ces drapeaux rouges balisent les zones urbaines où l’hygiène tombe en dessous du quota généralement admis. Les secteurs pince-à-linge, si vous me comprenez. Aux limites de Brooklyn, deux parcs ont été déclassés – ils font désormais partie des décharges publiques. Aimeriez-vous savoir pourquoi Isaac Baumstein ne sera pas réélu ? Parce qu’on a trouvé des bébés morts parmi les boites de conserve et les vieux journaux, là-bas. Le sénateur Cadett dit qu’il est possible que ces bébés ne soient pas américains. Ils peuvent être la progéniture indésirable d’immigrés clandestins. Qu’est-ce que ça change ? Ces bébés ne sont pas venus mourir tout seuls sur des décharges – des décharges qui sont bien américaines, elles. Aidez-moi à nettoyer tout ça. Vous aurez des crédits. Je ne sais pas où je prendrai le fric, mais vous l’aurez.
John L’enfer dévisage Anderson, incrédule : il se demande pourquoi, brusquement, des politiciens tiennent tant à l’avoir dans leur manche. Ne comprennent-t-il pas, Anderson et les autres, que le problème de New York a cessé d’être politique ? Parce que toute politique suppose qu’on puisse encore faire marche arrière.
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Mohawk – Richard Russo

Mohawk – une petite ville aux USA – 1965 -1950 -1971 – Son dinner, son collège et son hôpital

Première partie : Les personnages sont nombreux et on apprend doucement à les connaître : Il y a Anne, divorcée et mère de Randall (un petit génie de 13 ans), il y a Dallas le père de RandalL qui m’a bien fait rire. Le père d’Anne, Mather, est gravement malade, la mère est obsessionnelle…

Par ailleurs il y a Lorraine, la veuve du frère de Dallas, Diana, la cousine d’Anne et Dan son mari en fauteuil roulant suite à un accident de la route.
Il y a aussi Rory Gaffney (le méchant ) son frère le flic,son neveu Wild Bill, un peu demeuré (mais il n’a pas toujours été comme cela…il y a 15 ans il était « normal ») : il défend Randall qui est racketté.

J’ai beaucoup aimé comment l’auteur « balade son lecteur » d’abord dans les années 65 puis dans les années 50…
Des aller-retours qui font entrevoir ce qui s’est passé quinze ans avant : les personnages sont complexes, attachants.

Deuxième partie : Nous retrouvons tous les personnages 6 ans plus tard.
Randall vient d’arrêter l’université au milieu de sa deuxième année : il rentre à Mohawk en stop. Au début des années 70, l’arrêt de l’université est synonyme de « départ au Vietnam », il réfléchit à s’enfuir au Canada. Il rencontre la sœur de Wild Bill.
Au même moment celui revient également à Mohawk …la tension monte, les secrets se dévoilent…(pas tous), le situation devient explosive…

Un livre presque aussi enthousiasmant que « Le déclin de l’empire Whiting » dans sa chronique de personnages et de secrets…

Un extrait

Au Mohawk Grill, il existe de nombreuses méthodes pour trouver les chevaux gagnants, et chaque habitué qui se faufile à l’intérieur du diner quand Harry ouvre à six heures tapantes possède la sienne, mais ils admettent volontiers qu’aucun système n’est infaillible sans quoi tous les parieurs vivraient en Floride. Alors, ils établissent des formules mathématiques complexes, non pas pour déterminer quel cheval va gagner, mais quel cheval l’emporterait si les courses n’étaient pas truquées. Cette conviction cynique que la science du handicap est gravement compromise par la malhonnêteté et la cupidité ne les contrarie pas. Éplucher les statistiques d’entraînement, les résultats en fonction de l’état de la piste, le niveau de compétition… C’est une occupation agréable en soi, surtout dans la lumière grise du petit jour, qui entre par les vitres du diner et se répand sur leurs journaux hippiques. Plus cyniques encore sont ceux qui pensent que les chevaux ne comptent pas, ou peu, et qu’il vaut mieux miser sur l’entraîneur qui se fournit chez le meilleur pharmacien. Un point de vue guère répandu car il est impossible de savoir, au jour le jour, qui s’est allié le meilleur fournisseur ; cette théorie n’incite donc pas à parier.
Harry joue lui-même rarement, mais il a quand même une théorie. Il n’a jamais éprouvé le besoin de la faire partager aux vieux de la vieille chevronnés qui boivent son café, tous des minables, aux compétences et aux références impeccables, qui se moqueraient de la simplicité naïve de sa méthode. N’empêche, elle a plutôt bien marché jusqu’à présent et les aficionados étaient les premiers à admettre qu’on ne pouvait pas gagner contre les chevaux de toute façon. Ou les chiens. Ou les dés. Ou les cartes. Vous pouviez juste essayer.
Quand Harry parie, il parie sur les jockeys, et même s’il est plus difficile de les handicaper que les chevaux qu’ils montent, ils ne sont pas totalement immunisés contre l’observation scientifique. Harry suit une règle primordiale : ne jamais miser sur un jockey non expérimenté. Il leur arrive de gagner, mais la plupart du temps, ils réussissent à perdre même quand on leur donne une bonne monture. Certains semblent nés pour perdre. Les meilleurs jockeys possèdent plus ou moins le même talent, mais ce qui fait la différence pour Harry, c’est l’esprit humain : la fierté la concentration. Le désir. Des qualités qui ne sont pas constantes, Harry le sait bien, c’est pourquoi il observe leurs fluctuations jusqu’à ce que son diapason interne et subtil se mette à vibrer à l’unisson et lui suggère par exemple que Shoemaker va faire gagner cinq chevaux d’affilée. Par conséquent, Harry misera sur lui chaque fois qu’il sera au départ, quelque soit le canasson, il continuera jusqu’à ce qu’il sente la fierté, le désir et la nécessité l’abandonner pour rejoindre un autre jockey. C’est une théorie idiote, il le sait, mais ça lui apporte du plaisir, et parfois même ça marche.

Le mois américain est Chez Titine.

Le thème du jour est « premier roman  » …

Le logo a été réalisé par Belette . Il y en a plein d’autres 🙂

Americanah – Chimamanda Ngozi Adichie

Nigeria – USA – Angleterre (2000-2010)

L’histoire démarre avec Ifemelu. Dans la première partie, nous apprenons qu’elle est Nigériane et vit aux USA depuis treize ans. Elle est sur le départ pour retourner au Nigeria où elle a encore sa famille et son amour de jeunesse, Obinze (avec qui elle a coupé toute communication depuis une douzaine d’années)
Elle n’est pas retournée au Nigeria une seule fois en 13 ans. Pourquoi rentrer maintenant (définitivement ?) alors qu’elle a un bon poste à Princeton, la citoyenneté américaine et un blog qui fonctionne bien et la rend indépendante financièrement ?
Certainement parce qu’elle a 33 ans et est à un tournant de sa vie : elle vient de rompre avec Blaine, un afro américain, professeur d’université.

Avant d’entamer ce retour, elle décide d’aller chez le coiffeur (compter six heures de boulot pour refaire tresses et extensions !! : l’occasion de revivre tout ce qui s’est passé de son enfance à aujourd’hui. Notamment elle se souvient de sa rencontre au Nigeria avec Obinze : en toile de fond de cette partie la richesse et la pauvreté du Nigeria , des coups d’état qui se succèdent, des grèves et une corruption endémique qui laissent peu d’espoir :  Les jeunes veulent partir.  Obinze vient d’une famille plutôt aisée et n’a pas connu de guerre ou peur pour sa vie mais il tente quand même l’aventure (clandestine) vers l’Europe (l’Angleterre) à défaut de l’Amérique
Ifemelu, elle, est d’origine plus modeste mais aura la « chance » que son dossier pour une université américaine soit accepté : le sort d’Ifemelu comme d’Obinzé a dépendu uniquement la volonté d’un fonctionnaire nigérian de valider un dossier administratif….

J’ai passé une excellente semaine avec ce roman, captivant au niveau de l’histoire, entrecoupé des articles du blog d’Ifemelu avec l’analyse de cette femme africaine sur ses contemporains américains et  africains : sommes nous tous racistes ? Comment s’intègrer dans une société qui se dit une démocratie mais tellement inégalitaire dans les faits (pour les Usa) ? comment est régie la société nigériane entre tradition et désir de liberté ?

J’ai en particulier beaucoup aimé la partie où Ifemelu raconte l’espoir soulevé par la campagne et l’élection de Barack Obama à la présidence..

 

Mois américain chez Titine (le thème du jour est minorités) et pavé de l’été chez Brize (704 pages en poche)

Swamplandia – Karen Russell

La narratrice Ava a douze ans, son frère Kiwi 17 et sa sœur Ossie 16.
Elle vit avec père, mère et grand-père en Floride dans une île qui est un parc d’attraction autour de crocodiles. Dans la tribu Bigtree, le père est dompteur d’alligators, la mère réalise le clou du spectacle : plonger au milieu des crocodiles, les enfants font de menus travaux : billetterie, musée, cafétéria.
Tout se passe bien pour la famille jusqu’au jour où la mère tombe malade : cancer… en six mois la famille explose…Voilà pour les premières pages.

Le reste du livre alterne les points de vue d’Ava et de son frère.
Chacun sa réaction face au deuil : Le frère fugue devant la dépression du père, il se fait embaucher dans un parc d’attraction voisin (une sorte d’Aqualand appelé le Monde de l’Obscur). La seconde sœur se réfugie dans le spiritisme,  quant à Ava, elle essaie de garder la cohésion familiale en élevant un crocodile…Le père  se démène bien peu  entre des difficultés financières et son chagrin.

Le début m’a beaucoup plu, l’auteur a une façon de raconter l’histoire que j’ai trouvé proche de Joyce Mainard qui excelle, selon moi, à expliquer ce qui se passe dans la tête des adolescents : certains passages sont tristes, d’autres désopilants (ils m’ont fait penser à John Irving). Il y a du rythme, de l’émotion…

Et puis, à un moment, il y a un tournant auquel je n’ai pas cru et adhéré, j’ai lu la première moitié en deux jours et il m’a fallu trois semaines pour finir la seconde partie : celle-ci est aussi bien écrite que la première mais l’action m’a semblé peu crédible : l’histoire s’enfonce dans le bayou et l’improbabilité … et puis ce happy-end improbable…qui sort comme un alligator du marigot (à défaut d’un lapin du chapeau)

Avis mitigé donc mais un livre qui peut plaire cependant, avec un grand sens de la narration et des personnages bien campés (ce livre a été finaliste du prix Pulitzer). Je suis juste totalement passée à côté de la deuxième partie alors que la première m’a passionnée.

Un extrait :

Notre mère entrait en scène dans la clarté des étoiles. Qui avait eu cette idée ? Je ne l’ai jamais su. Sans doute Chef Bigtree, et c’était une bonne idée – neutraliser la poursuite pour laisser le croissant de lune se détacher dans le ciel, sans chaperon ; couper le micro, laisser les projecteurs sous leurs paupières de fer afin de permettre aux touristes d’apprécier ce cadre nocturne ; encourager le public à anticiper le palpitant numéro exécuté par la vedette de Swamplandia – la fameuse dompteuse d’alligators : Hilola Bigtree. Quatre fois par semaine, notre mère grimpait à l’échelle qui surplombait la fosse dans son deux pièces vert pour aller se placer au bord du plongeoir, prenant sa respiration. S’il y avait du vent, ses longs cheveux voletaient autour de son visage, mais le reste de sa personne restait immobile. Les nuits dans les marécages étaient sombres et tachetées d’étoiles – notre île était à une cinquantaine de kilomètres du réseau électrique du continent – et même si, à l’oeil nu, on pouvait apercevoir Vénus et la chevelure bleu saphir des Pléiades, le corps de notre mère n’était qu’une vague silhouette, une tache floue sur fond de palmiers.
Juste en dessous, des dizaines d’alligators déplaçaient leurs sourires ambigus et les diamants superbes de leurs têtes dans un bassin d’eau filtrée. Au niveau du cône noir où plongeait maman, il y avait neuf mètres de profondeur. Ailleurs, la nappe d’eau s’affinait pour n’être plus qu’un clapotis boueux formé de végétaux décomposés contre du sable ocre. Au milieu, un îlot rocheux émergeait ; dans la journée, une trentaine d’alligators pouvait venir y former une pyramide pour prendre un bain de soleil.

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Un autre livre de Karen Russel : Des vampires dans la citronneraie

 

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