Que lire un 10 mars ?

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ours brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu’elle était toute petite, à l’époque où l’espèce hantait encore les pinèdes au nord. Sa fourrure ressemble à une carpette roussie – mon frère prétendait qu’elle souffrait d’un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere Over The Rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu’elle faisait partie de la famille.
Notre parc bénéficiait d’une promotion publicitaire comparable à celle des meilleurs parcs aquatiques ou minigolfs ; la bière y était la moins chère de toute la région et on y présentait un « combat au corps à corps contre les alligators » tous les jours de l’année, qu’il pleuve ou qu’il vente, y compris les jours fériés. Notre tribu avait ses problèmes, bien sûr, comme tout un chacun – Swanplandia avait toujours eu plusieurs ennemis, naturels ou pas. Nous étions menacés par les niaoulis, ou Melaleuca, une espèce d’arbres envahissante qui asséchait de vastes espaces de marais au nord-est. Et tout le monde surveillait la raffinerie de sucre et la progression sournoise des banlieues résidentielles au sud. Mais notre famille sortait toujours gagnante, me semble-t-il. Tous les samedis soir (et très souvent en semaine !), notre mère nageait avec les Seths et s’en tirait toujours. Des milliers de fois nous avions vu le plongeoir vibrer dans son sillage.
Puis elle tomba malade, plus malade qu’on ne devrait être autorisé à l’être. J’avais douze ans quand le diagnostic tomba et cela me rendit furieuse. Il n’y a ni justice ni logique disaient les cancérologues. Je ne me rappelle pas exactement les termes, mais il n’y avait pas d’espoir dans leur voix. Une infirmière m’apporta des chocolats du distributeur, qui me restèrent en travers de la gorge. Ces médecins se penchaient toujours pour nous parler, du moins me semblait-t-il comme s’il n’y avait que des géants dans ce service. Maman arriva au stade terminal de son mal à une vitesse différente. Elle ne ressemblait plus à notre mère. Son crâne était chauve et lisse comme celui d’un bébé. On eû dit qu’elle plongeait en elle-même. Un soir, elle plongea et ne refit pas surface. Au niveau du vide laissé, on ne vit ni bulles ni tremblements. Hilola Bigtree, dompteuse d’alligator de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, s’éteignit dans son lit d’hôpital par une journée nuageuse, le mercredi 10 mars, à trois heures douze de l’après-midi.

 

Swamplandia – Karen Russel 

Le sport des rois – C.E Morgan

De la fin des années 40 au début des années 2000 : Kentucky-Ohio

Nous faisons la connaissance d’Henry quand il a 10 ans. Il a fait une grosse bêtise et son père lui flanque une correction mémorable, devant un employé (noir) du ranch.
Six ans plus tard, Henry est devenu un jeune homme qui déteste son père et qui se venge de façon ignoble de ce même employé de son père … la vengeance est un plat qui se mange froid … qu’est-il advenu du petit garçon de dix ans ?
Cette famille est une famille typique de Sud dans les années 50. La ségrégation est pour eux tout à fait nécessaire et voir des noirs pendus au arbres ne leur fait ni chaud ni froid. « L’homme blanc est selon eux supérieur » et les noirs juste bons à rester serviles et être traités comme du bétail.
L’histoire se poursuit ensuite avec la jeunesse de la fille d’Henri, Henrietta.
A la fin de la première partie elle a environ 25 ans, elle dirige l’écurie de courses avec son père et rencontre, lors d’un entretien d’embauche, Allmon, un jeune homme noir, qui dit s’y connaître en chevaux, il sort de prison.
La deuxième partie raconte l’histoire de ce jeune homme à Cincinnati Ohio depuis ses quatre ans jusqu’au début de son séjour en prison. Les parties suivantes reviennent sur Henrietta et Allmon au début des années 2000.

Voici pour les personnages. Pour le style c’est âpre, rude, direct…La vie n’a pas été facile pour Henrietta (ni pour Allmon) et l’on se prend à espérer que ces deux là vont pouvoir se libérer de leurs chaînes respectives … mais peut on se libérer d’une enfance maltraitée…

Pour tout dire, je m’attendais à un livre autour des champs de courses un peu comme « Le paradis des chevaux » de Jane Smiley… Pour ceux qui l’ont lu, l’aspect « courses de chevaux » est presque secondaire ; le livre est plus proche de My absolute Darling de Gabriel Tallent (parfois insoutenable…mais très bien écrit)

Challenge African-american Histoy month chez Enna 

La couleur des sentiments – Kathryn Stockett

Genre :  roman choral : Aibileen, Minnie, Skitter – Mississippi 1963-1964

Aibileen commence : Cela fait déjà quelques années que Rosa Parks a fait bouger les lignes mais la ségrégation et le racisme ont la peau dure, surtout dans cet état du Mississippi. Elisabeth Leefolt, sa patronne, petite bourgeoise blanche, fait installer des toilettes dans le garage pour sa bonne noire : parce qu’un noir peut apporter des maladies !!! Cette femme confie ses enfants a une nounou (adorable) tout en ayant peur d’elle…

Minnie prend ensuite la parole : plus jeune qu’Abileen, elle est bonne chez Miss Walters, qui « perd la tête ». Hilly, la fille de Miss Walter, installe sa mère dans une maison de retraite et renvoie Minnie avec perte et fracas, la traitant injustement de voleuse !

Enfin, Skitter, une jeune femme blanche, amie d’Elisabeth et de Hilly rentre chez ses parents après ses quatre ans d’études à la fac. Toutes ses amies ont arrêté la fac pour se marier et avoir des enfants. Skitter est intelligente mais un peu en marge, du fait de son physique (plus d’un mètre quatre-vingt), elle veut devenir journaliste. En trouvant un petit boulot (répondre au courrier des ménagères), elle sympathise avec Abileen qui lui donne des « tuyaux » pour sa rubrique hebdomadaire.
Les trois femmes entreprennent un travail de longue haleine : écrire un témoignage sur « les bonnes (noires)» dans « les familles blanches », un témoignage sans concession.

J’ai trouvé le ton de toutes ces femmes très juste, chacune dans leur prison : prisonnières de leur condition de bonnes, prisonnières d’un mariage (bourgeois pour certaines, avec un mari violent pour d’autres)
Elles prennent des risques ces femmes en témoignant (même anonymement) contre la ségrégation.

C’est un roman qui aborde ce thème du point de vue de femmes et de mères, sans misérabilisme et avec un grand sens de l’humour : j’ai ri plusieurs fois des trouvailles de langage d’Abileen quand elle s’occupe des enfants, Minnie est également très attachante, grand gueule mais aussi fragile, Skitter est émouvante, dans sa prise de conscience du racisme de ses amies…

Un extrait :

Aibileen : Aujourd’hui, je vais te raconter l’histoire d’un extra-terrestre. (…) Un jour, un martien plein de sagesse descendit sur la Terre pour nous apprendre une ou deux choses.
Mae Mobley : Un martien ? Grand comment ?
Aibileen : Oh environ deux mètres !
Mae Mobley : Comment il s’appelait ?
Aibileen : Martien Luther King. (…) C’était un très gentil martien ce Luther King, exactement comme nous, avec un nez, une bouche et des cheveux sur la tête, mais les gens le regardaient parfois d’un drôle d’air, et je crois qu’il y en avait qui étaient carrément méchants avec lui.
Mae Mobley : Pourquoi Aibi ? Pourquoi ils étaient méchants avec lui ?
Aibileen : Parce qu’il était vert.

Petit bac 2020

African-American History Month chez Enna

Et challenge Petit Bac toujours chez Enna  dans la catégorie « couleur »

Les jours de silence – Phillip Lewis

Lc avec Edualc

Je repère certains livres dès leur sortie à leur couverture ..inutile de dire que la couverture de celui-là m’a aimantée.
Ce livre est paru en grand format en 2018 et en poche il y a quelques semaines. Les chevaux ne sont pas l’élément principal de l’histoire …

L’histoire se passe dans les Appalaches dans un coin perdu des Etats-Unis.
Tout d’bord, Henry Astier nous raconte son enfance avec ses parents et ses soeurs.
A la fac, il rencontre Eléonore. Il souhaite devenir écrivain. Comme sa mère tombe malade, le jeune couple, accompagné d’un bébé, Henry Junior, retourne dans les Appalaches, ils y resteront toute leur vie. Henry Senior devient avocat, frustré de ne pas réussir à écrire le roman qui le hante.
Le lecteur suit alors plus Harry Junior de ses 10 ans jusqu’à ses 25 ans.
La grand mère meurt ; Henry senior tombe dans une dépression et abandonne sa famille. Eléonore se retrouve seule avec Henry junior, 15 ans et une petite fille Threnody. La suite du livre se concentre sur les études d’Henry Junior avec en filigrane ce vide que le père a laissé en s’enfuyant, il y rencontre une jeune fille, Story, qui semble elle aussi se chercher …

Voici pour l’histoire.
Les personnages sont convaincants, j’ai eu plusieurs fois l’impression de basculer dans le fantastique avec la maison qu’habitent Henry et sa famille. Dans cette maison, toute biscornue et comme hantée, un crime a eu lieu il y a de nombreuses années et c’est pour cela que le jeune couple peut l’acheter pour un bouchée de pain. C’est à partir de l’achat de cette maison que tout semble mal se dérouler pour eux, mais peut-être n’est ce qu’une impression…juste la vie qui coule et les rêves de jeunesse qui semblent inatteignables…

Un premier roman qui est très dense et une fin qui m’a estomaquée : ou comment un secret pour protéger un enfant peut finalement le détruire …
Ce livre me laisse un sentiment de tristesse, de mélancolie…j’ai eu à un moment envie de secouer les personnages pour qu’ils se sortent un peu de leur situation respective…(léthargie) mais peut être que je projette ma mélancolie et léthargie sur les personnages …Allons lire l’avis d’Edualc…

Quant au titre magnifique, il peut avoir plusieurs interprétations car il semble dans cette histoire que le silence soit prédominant : que ce soient Henry senior, Henry junior Eleonor, la famille de Story, tout ce petit monde est bien silencieux…

Un extrait

Cela faisait un an et demi que j’avais quitté ma vie et ma famille dans les montagnes de Caroline du Nord. Depuis tout ce temps, je n’avais pas revu Threnody et Mère. Des semaines s’étaient écoulées depuis la dernière fois que l’on s’était parlé, mais je ne rentrai pas ce Noël là. Je n’appelai pas, ni n’écrivis, ni ne répondis au téléphone, et j’écoutai des messages laissés à mon intention avec une douleur que je n’avais jamais éprouvée auparavant, et sans avoir la moindre idée de ce qui me poussait à me conduire ainsi. Je me forçais à être seul. Je m’éveillais au petit matin, tout tremblant et frémissant, avec le sentiment que ma nuit de sommeil avait été un événement traumatique. Quand le soleil apparaissait, bas dans le ciel à l’est, et que sa lumière passant à travers les fentes des volets venait illuminer mon existence de reclus, mes yeux s’ouvraient grand sur les murs uniformément blancs, sur le plafond blanc de ma chambre, et aussitôt j’et frappé par une peur indéfinie logée au creux de mon estomac et par un frisson omniprésent qui me parcourait les os ; la peur ne me quittait pas de la journée, tandis que je lisais mes livres en frissonnant, seul dans ma chambre, sans manger ni boire jusqu’à la tombée de la nuit, quand il serait temps enfin de soulager cette peur en me purgeant de ma douleur, ma colère et ma solitude à grandes gorgées d’une bière blonde bon marché, et avec ma guitare acoustique, dont je jouais chaque nuit des heures d’affilée, jusqu’à ce que, trop hébété par l’alcool pour jouer, je m’endormisse enfin, pour répéter le cycle avec la nouvelle journée qui débutait.

Challenge petit bac chez Enna – Catégorie son 

Que lire en février ? le 2 ou le 14 ?

On dit que février le mois le plus court, mais vous savez, « on » pourrait se tromper.
Si on compare les pages du calendrier les unes aux autres, il paraît être effectivement le plus court. Étalé entre janvier et mars comme du saindoux sur du pain, il n’arrive pas tout à fait jusqu’à la croûte de chaque tranche. Avec ses caoutchoucs aux pieds (et jamais vous ne surprendrez février en chaussettes), il a une bonne tête de moins que décembre, bien que les années bissextiles, quand il nous fait une poussée de croissance, il arrive au nez d’avril.
Si raccourci qu’il puisse paraître par rapport à ses cousins, février dans l’impression qu’il dure plus longtemps qu’eux.
C’est la plus méchante lune de tout l’hiver, d’autant plus cruelle qu’il lui arrive de se faire passer pour le printemps, parfois pendant des heures d’affilée, pour finalement arracher son masque avec un rire sadique en crachant des stalactites de glace au visage de tous les naïfs, une conduite qui vieillit rapidement.
Février est sans merci et il est ennuyeux. Le défilé des chiffres en rouge sur le calendrier donne un résultat égal à zéro : anniversaires d’hommes politiques, journée spéciale réservée aux rongeurs, qu’est-ce que ces célébrations ? La seule bulle dans le champagne éventé de février, c’est le jour de la Saint-Valentin. Et ce n’est pas par hasard que nos ancêtres ont épinglé le jour de la Saint-Valentin sur la chemise de février : assurément, celui ou celle qui a de la chance d’avoir quelqu’un qui l’aime en ce mois frigide et nerveux a de bonnes raisons de vouloir fêter ça.
À cette réserve près qu’il « teinte les bourgeons et fait gonfler les feuilles à l’intérieur », février est aussi inutile que le deuxième r qu’il est le seul mois à avoir dans son nom. Il se comporte comme un obstacle, un coin de neige fondue, de boue et d’ennui tenant à distance à la fois le progrès et le contentement.
James Joyce est né en février, comme Charles Dickens et Victor Hugo, ce qui montre à quel point les écrivains ne sont pas très bons en matière de commencement – mais ils sont encore pire quand il s’agit de savoir où s’arrêter.
Si février a la couleur du saindoux sur le pain de seigle, son arôme et celui d’un pantalon de laine mouillé. Quant au son, c’est une mélodie abstraite jouée sur un violon qui grince, la plainte mesquine d’une mégère qui souffre de claustrophobie. Ô, février, tu n’es pas grand-chose, mais tu n’es pas long ! Si tu faisais deux fois cette fastidieuse longueur, peu nombreux sont ceux d’entre nous qui vivraient assez longtemps pour saluer le joli mois de mai.
Limité à sa durée habituelle, février parvint tout de même à faire des ravages chez Priscilia comme à la Nouvelle-Orléans. Le 2 février, jour de la Marmotte, une vague de froid parachutée donna aux bananiers une couleur de chaussures de séminariste, et nuit après nuit, le Mississippi exhalait un air du Yukon. Les petits garçons qui faisaient des claquettes pour quelques pièces dans Bourbon Street durent rivaliser avec leurs propres claquements de dents. Mis à part les claquettes et les claquements, le Carré était tellement calme et silencieux qu’il aurait pu se trouver à Salt Lake City. Même les abeilles se mirent à l’abri du gel. Où, personne n’aurait pu dire.
Quant au givre sur la citrouille personnelle de Priscilla, il n’était ni épais ni de nature à flétrir mais, typique de février, il mit du temps à fondre.
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Un parfum de jitterbug – Tom Robbins 

Que lire un 24 décembre ?

Des Père Noël en matière plastique sont pendus au-dessus de la 5ème avenue, de l’Avenue of the Americas et de Central Park West. Ailleurs, la municipalité appelle les commerçants à rivaliser d’esprit créatif pour célébrer comme il se doit la nuit de toutes trèves. Les banques et les garages entrent en concurrence. Les garages finiront par l’emporter : le 24 décembre à 18 heures, on allumera les feux de détresse de toutes les automobiles derrière les vitrines des halls d’exposition. Ernst Anderson, conseillé par June, prend sur lui de faire distribuer du papier d’aluminium, de la corde à piano et des baguettes de balsa aux enfants des écoles. Dans Chinatown, il lance le concours du plus beau cerf-volant ; à Harlem, qu’il traverse à bord d’une Buick aux vitres blindées, il organise un festival du plus gigantesque bonhomme de boue – car il n’y a plus de neige, et les services compétents de la météo parlent d’un radoucissement hors de saison. En attendant que la fête commence, la police arrête un jeune japonais arrivé de Nagasaki sans visa ni papiers d’immigration et qui tire sur les Père Noël rouge et blanc à l’aide d’une carabine à air comprimé.
Un paquebot grec est venu mouiller dans le port. Ses armateurs proposent aux New-Yorkais un réveillon dans la baie pour quatre-vingt dollars par personne.

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John L’enfer – Didier Decoin 

Que lire un 15 décembre ?

La radio avait commencé à diffuser des chansons de Noël deux ou trois jours plus tôt, comme si les programmateurs ne pouvaient plus attendre de les passer. Les mêmes scies chaque année. On n’était que le 15 décembre et Parker avait déjà entendu une centaine de fois Petit Papa Noël, Vive le Vent, Noël blanc et autres fadaises.
Parker détestait les chansons de Noël.
Il détestait tout dans cette ville à l’approche de Noël.
Il détestait cette ville tout le temps mais plus encore à Noël.
Tous ces Pères Noël bidons agitant leurs cloches et faisant la quête dans la rue ! Tous ces connards de l’Armée du Salut soufflant dans leur trompette ou tapant sur leur tambourin ! Tous ces mendigots qui encombraient le trottoir, ces cloches avec des pancartes indiquant qu’ils étaient aveugles, ou sourds-muets, comme la femme de Carella. Bidons, eux aussi. Le faux aveugle recouvrait la vue tous les soirs pour compter les pièces jetées dans son gobelet. Parker haïssait aussi les musiciens des rues et les danseurs de break, les camelots installés sur le trottoir, devant les grands magasins. S’il n’avait tenu qu’à lui, il les aurait tous mis en cabane, même ceux qui avaient une autorisation. La plupart vendait des marchandises volées.
Parker haïssait aussi les touristes qui envahissaient la ville avant Noël. Regarde-moi ces tours, maman ! Putain de bouseux avec leur appareil photo, poussant des « Oooh» et des « Aaaah », se faisant trimbaler en calèche dans Grover Park. Il détestait également les types qui conduisaient les carrioles, qui les décoraient de guirlandes, de gui et de houx, de pancartes proclamant « Joyeux Noël » alors qu’ils ne pensaient qu’à se faire du fric. Les chevaux non plus il ne pouvait pas les blairer. Ils semaient de la merde partout dans les rues, rendant plus pénible le travail des éboueurs. Dire qu’il y avait encore dans cette ville une police montée ! De la merde en rab dans les rues. Les écuries se trouvaient dans le secteur du 87e, dans le vieil arsenal situé au coin de la Première Avenue et de Saint Seb. Tous les matins, Parker voyait la police montée défiler comme une légion romaine. Il détestait les chevaux, il détestait la police montée, il détestait les touristes qui auraient mieux fait de rester chez eux, à Pétaouchnok.

Huit Chevaux noirs – Ed McBain15

Que lire un 8 décembre ?

À dire vrai, Priscilla ressentait un léger pincement de dépit de devoir rentrer à son petit studio. Sans aucun doute, il y avait suffisamment de place pour elle à la fondation Qui rira le dernier. Jésus-Christ et ses douze disciples auraient même pu résider à la fondation, sauf peut-être Judas qui aurait dû dormir sur la terrasse.
En marchant dans l’allée, elle avait le sentiment d’être les trois quarts de deux granulés antilimaces. Quand elle passa devant la boîte aux lettres, à l’entrée, elle eut envie de se coller un timbre sur le front et de s’expédier à l’Abominable Homme des Neiges.
Dans la rue, ce fut pire. La foule des aspirants immortalistes était agitée et revêche. Ils lui lançaient des regards furieux, comme si elle était une œuvre d’art moderne dans une foire de campagne. Un ricanement hostile ici, un rire perplexe là, mais pas de premier prix en vue.
Apparemment, il y avait eu une ruée sur la nourriture peu de temps auparavant, car beaucoup de ceux qui faisaient la queue étaient occupés à mâchonner des hamburgers achetés dans un fast-food. Ils étaient suffisamment âgés pour ne pas avoir d’excuse. Certains étaient même suffisamment âgés pour se souvenir du temps où le vieux McDonald avait une ferme.
Autrefois, c’étai les microbes qui faisaient mourir les gens. Maintenant, c’était les mauvaises habitudes. C’est ce que disait le docteur Dannyboy. Les maladies cardiaques étaient provoquées par de mauvaises habitudes personnelles, le cancer était provoqué par de mauvaises habitudes industrielles, et la guerre était provoquée par de mauvaises habitudes politiques. D’après Dannyboy, même la vieillesse était une mauvaise habitude. Et les habitudes ça se change. Priscilla eut envie de faire la leçon à tous ces gens sur leurs habitudes, avant de les renvoyer chez eux, mais naturellement elle ne le fit pas.
Vers la fin de la file, elle crut entendre un type aux cheveux blancs qui marchait avec des béquilles faire remarquer que c’était le 7 décembre, « le trente-cinquième anniversaire de l’attaque par les Japonais sur Pearl Bailey(*) ». Il se trompait. On était le 8 décembre

(*) actrice et chanteuse américaine (1918–1990).

 

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Un parfum de jitterbug – Tom Robbins 

Un parfum de jitterbug – Tom Robbins

Genre : Loufoque mais érudit à la fois .

De temps en temps, quand j’ai envie de vraiment rire et me détendre, je lis Tom Robbins (ou Douglas Coupland qui me fait le même effet ).
L’histoire : A Seattle, Priscilla, une serveuse rentre chez elle après son boulot. Au milieu de la nuit on lui livre une betterave sur son paillasson.
A la Nouvelle-Orléans, une vieille femme et son employée noire tiennent une parfumerie un peu décrépie : un inconnu balance une betterave dans le  lit de V’lu (l’employée).
Paris, deux cousins dirigent une entreprise fabricant du parfum et reçoivent une betterave au courrier.
Xème siècle après JC, Alobar est roi. Il doit être exécuté car il a un cheveu blanc (tout roi montrant un signe de vieillissement est exécuté dans la semaine afin de protéger le royaume d’un affaiblissement). Il est sauvé par un stratagème mais doit fuir…

Voici pour le décor : l’histoire démarre sur les chapeaux de roues avec 4 histoires en parallèle…
On se doute rapidement que les 3 fils narratifs contemporains (1985) vont se rejoindre mais qu’en est-il du quatrième qui se passe avant le moyen âge ? Alobar va t-il fabriquer une machine à faire défiler le temps ?

La deuxième partie se passe un peu Inde puis dans une lamaserie au Tibet, puis le rythme s’accélère et on retrouve tout ce beau monde au Carnaval de la Nouvelle Orléans (quel déguisement pour nos trois héros ! ), en passant par la cour du roi Louis XIV. L’auteur me laisse pour la troisième fois sur les rotules (c’est fatigant le jitterbug…) mais ravie de l’inventivité de son discours
Priscilla restera mon personnage préféré, avec aussi le sage Alobar et son amie Kudra..

Au final il me reste de ce livre un parfum de jasmin, citron, pollen de betteraves ainsi que d’embruns, de sperme  et de bouc : une explosion de senteurs et après les « cafards n’ont pas de roi » une autre théorie sur les causes de l’extinction des dinosaures …

En conclusion : Loufoque mais pas que … une réflexion sur les relations humaines, un saupoudrage de religion (traité en mode excentrique), le rapport à la mort…et la jeunesse

Un extrait

Kudra aimait ses bébés. Un jour, après une douzaine d’années de mariage, elle se mit à aimer son mari aussi. Cela se passa le matin suivant la célébration de Mahashivaratri – la Grande Nuit de Shiva -quand, affaibli par le jeûne et la langue déliée par une sorte de gueule de bois spirituelle, Navin révéla à Kudra qu’il adorait les chevaux et que, pendant sa jeunesse, il avait caressé l’impossible espoir de voir un miracle l’élever au-dessus des Vaisya, la caste des marchands, et gagner la caste supérieure des Kshatriya, celle des guerriers, pour pouvoir monter à cheval. Confier cette aspiration ridicule lui faisait honte, mais Kudra fut touchée d’apprendre que son mari, tout comme elle, gardait enfermé au plus profond de lui-même un désir blasphématoire. Cela faisait d’eux des partenaires dans un sens nouveau, plus intime, et chaque fois qu’elle pensait au secret de son mari, elle tendait la main par-dessus le récipient à corde et le caressait tendrement. Elle ne lui fit pas part de son propre rêve caché, parce qu’elle ne savait pas comment l’exprimer. Tout ce qu’elle savait, c’était que ce rêve la tourmentait, qu’il sentait bon et qu’il était toujours là.
Environ un mois après l’aveu de Navin, une colonne de guerriers s’arrêta à la boutique pour commander des brides d’apparat personnalisées tressées avec des clochettes et des glands pour leurs destriers. Kudra attira leur chef à l’écart et, usant de son charme, le persuada de proposer à Navin de monter son cheval.
– Oh, non, non, je ne pourrais jamais, s’écria Navin.
– Allez, l’exhorta Kudra. Saisis ta chance. Simplement l’aller-retour d’ici au temple.
L’officier, dont le regard était attiré par les hanches pleines de Kudra, aida Navin à monter et donna à l’imposant cheval une claque qui le fait partir au galop. Navin, terrifié, se pencha trop loin en avant et fit un plongeon dans un amas de rochers. Son crâne se fendit comme un bol de lait, répondant au grand jour, en même tant que son sang et sa cervelle, son ambition interdite.

Pendant quelques jours, Kudra envisagea sérieusement de rejoindre le corps de Navin sur le bucher funéraire. Non pas parce qu’elle se sentait responsable de sa mort – la culpabilité est une émotion névrotique que le christianisme devait exploiter au mieux de ses intérêts économiques et politiques ; l’hindouisme était plus sain à cet égard –, mais parce que, confrontée au veuvage, elle se rendit compte que l’affreuse description que sa mère lui en avait faite était, et ce n’était rien de le dire, minimisée.

 

Ma participation au défi 2019 de Madame lit :  décembre où le thème est « une recommandation littéraire d’une blogueuse ou d’un blogueur  »

J’ai lu ce livre recommandé par Sharon ici : L’avis de Sharon 

Les cafards n’ont pas de rois – Daniel Evan Weiss

Le narrateur est un cafard (oui vous avez bien lu). Il s’appelle « Nombres » et vit avec sa famille (tribu? ) dans un petit appartement new-yorkais.
Sa colonie et lui ont élu domicile dans une bibliothèque. Chaque cafard a le nom de l’homme ou de la femme qui a écrit le livre dans lequel la nymphe-cafard passe son enfance (mention spéciale à Reud qui est né dans Malaise dans la civilisation et qui a mange le F de son auteur, mention également à Bismark, Rosa Luxembourg et Maïté). Un jour Ira, l’habitant de cet appartement, rencontre Ruth.
Le couple se décide de changer de cuisine : branle-bas de combat chez les cafards. La vieille cuisine, où ils pouvaient rentrer comme ils voulaient tellement elle était pleine de trous, est remplacée par une cuisine moderne : la famine guette les cafards ; les placards ferment bien et Ruth est adepte des Tupperware…)

Le texte est jubilatoire, ironique, irrévérencieux, défouloir.
C’est mal mais j’ai éclaté de rire à la mort de Rosa Luxembourg (l’amoureuse cafarde de Nombres qui finit mangée dans un bol de céréales d’Ira :-))
J’ai aussi ri de tous les stratagèmes qu’utilisent les cafards pour semer la zizanie dans le couple Ira-Ruth et reconquérir leur territoire. J’ai ri en entendant l’explication de Nombres sur la cause de disparition des dinosaures. J’ai ri de son périple dans les égouts de New-York…Bref, j’ai ri..

Ira , Ruth et leur deux voisins, Oliver et Elisabeth, en voient de toutes les couleurs mais ils sont tellement « bêtes » que l’on ne peut que rire (un rire qui peut ne pas plaire à tout le monde car c’est aussi de l’humour scatologique et parfois obscène; une scène en particulier m’a fait penser à Charles Bukowski et sa nouvelle « le petit ramoneur » de « Contes de la folie ordinaire »)

Au delà de l’histoire loufoque, il y a une critique acerbe : des religions (chrétienne – Nombres, le cafard, est né dans une bible) et juive…mais pas que, une critique de l’humanité dans son ensemble…racisme, misogynie, justice corrompue aux USA  : tout y passe…

A réserver donc à un public qui ne se choque pas facilement (parce que certains passages sont vraiment peu ra(t)goutants)…

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Un extrait

Les seins sont des organes pleins de traîtrise destinés à nourrir les petits alors qu’il est dans l’intérêt de l’espèce qu’ils se débrouillent le plus tôt possible. Comme ils ne servent que quelques mois, disons une année ou deux dans la vie d’une femme, ces sacs de graisse entament une longue et irréversible descente, véritable martyre pour ces dames, jusqu’à ce qu’ils finissent par pendre, pitoyables et inutiles, comme deux nids de loriots abandonnés.

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un livre qui m’ été conseillé par Marie-Jo ici