L’art de perdre – Alice Zeniter

Du camp, très rapidement, en grappes cachées dans des camions, on amène toute la famille jusqu’au port d’Alger.

Sur les murs de la capitale, entraperçus par les trous dans la bâche du véhicule : 

Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l’est la foule qui cherche à embarquer et qui s’agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d’obtenir une place, ils le sont un peu moins. 

Qui a décidé de ceux qui pourraient y trouver refuge ? 

Ils font monter à bord les animaux français, des poules, des moutons, des ânes  et des chevaux français. Les chevaux sont absurdes au-dessus des flots, sanglés au ventre, pris aux jambes, entravés et levés comme des caisses, poussant des hennissements, montrant des yeux affolés qui tournoient sur eux-mêmes dans le crâne oblong, la capsule des os.

Ils font monter des chevaux sur le pont, la houle et le roulis les rendent fous. Certains se brisent net la jambe avant. D’autres tombent par-dessus bord. On dirait qu’ils se jettent. 

Ils font monter des chevaux. 

Ils prennent à bord des meubles français, des plantes en pot dont  les fleurs se détachent, des buffets larges comme des automobiles. D’ailleurs ils chargent aussi des automobiles. Françaises. 

Un peu plus tard, ils rapatrieront même des statues, déboulonnées des places devenues algériennes pour gagner l’abri de petits villages de France où les officiers de l’armée de 1830, figés pour toujours dans une pose de bronze, pourront continuer à saluer bravement, à tendre leur lunette ou à commander leurs soldats invisibles. 

Ils font monter des statues. 

Mais à des milliers d’hommes à la peau sombre, ils disent – en essayant peut-être de dissimuler dans leur dos les chevaux, les voitures, les buffets et les sculptures : 

Ça n’est pas possible.

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L’art de perdre – Alice Zeniter

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Pourquoi je n’ai pas écrit pour l’agenda ironique de juin…

En début de mois, tout allait bien ; j’avais l’idée de départ : m’inspirer  d’un poème de Raymond Queneau « Le cheval Parthénon s’ennuie sur sa frise », poème extrait de « 1000 milliards de poèmes » dont vous  pouvez trouver ici une variante.

Début juin je m’engageai donc légère et court vêtue avec ce titre : « Le pingouin Pingoléon s’ennuie sur la banquise »

Ma brillantissime idée était de raconter les histoires de ce pingouin et que, à la fin de ce sonnet  d’arriver à  « le Pingouin Pingoléon s’amuse sur la banquise » histoire dans le même poème de dire tout et son contraire, tout ça avec quelques rimes en « air » c’était facile :  vert, verre, ver, vers et peut-être aussi « capillaire »  ou « Valétuculinaire » ou valétudinaire… 

A contrario donc même avec une idée de départ, rafraîchissante – vous en conviendrez – rapport à la banquise, je n’ai rien écrit du mois de juin, (comme je n’ai rien écrit en mai), juillet s’annonce mal côté boulot : le burn-août me guette !!

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Ceci était ma non-participation à l’agenda ironique de juin. Vous pouvez lire les vrais participants chez Carnetsparesseux

L’art de perdre – Alice Zeniter

Elle battrait des mains devant cet assortiment hétéroclite et charmant, ce marché miniature que l’on déploie dans sa maison et qui se répand sur le tapis, de toutes les couleurs et de toutes les formes, elle se laisserait enivrer par les parfums lourds si elle n’était pas aussi anxieuse. Elle a quatorze ans et elle épouse Ali, un inconnu qui a vingt ans de plus qu’elle. Elle n’a pas protesté quand on le lui a annoncé mais elle voudrait savoir à quoi il ressemble. Est-ce qu’elle l’a déjà croisé sans le savoir, un jour où elle allait chercher de l’eau ? Elle trouve difficile – presque insupportable – de penser à cet homme avant de s’endormir et de ne pouvoir associer aucun visage à son nom. 

Quand elle est hissée sur la mule, immobile dans sa parure d’étoffes et de bijoux, elle a l’impression, l’espace d’un instant, qu’elle va s’évanouir. Elle le souhaite presque. Mais le cortège se met en branle au son des flûtes, des youyous et des tambourins. Elle croise le regard de sa mère, mélange de fierté et d’inquiétude (sa mère n’a jamais posé d’autres yeux sur ses enfants). Alors, pour ne pas la décevoir, elle se redresse sur sa monture et s’éloigne  de la maison de son père sans montrer sa peur.

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L’art de perdre – Alice Zeniter

Les 10 livres que je prévois de lire cet été 

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le TTT de la semaine est : « Les 10 activités d’été favorites autres que la lecture » thème que j’ai remplacé par « Les 10 livres que je prévois de lire cet été » 

Que des pavés (ou presque) :  

1- La chute des géants – Ken Follett

2- L’hiver du monde – Ken Follett

3- Aux portes de l’éternité – Ken Qui ? 

4- La servante écarlate – Margaret Atwood 

5- L’épopée du buveur d’eau – John Irving

6- L’art de la joie – Gollarda Sapienza 

7-  L’amour au temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez 

8- La conquête de Plassans – Emile Zola 

9- Le complot contre l’Amérique : Philipp Roth   

10- Le bal du dodo – Geneviève Dormann 

Bon été à tous 🙂

Ceci est aussi ma PAL d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette

 

Eléphant – Martin Suter

Carlo venait tout juste d’avoir trente ans et n’était pas du tout préparé à tenir le rôle de directeur de cirque. Lui rêvait d’être musicien, une profession qu’il aurait  effectivement exercé si sa sœur unique Mélanie, n’avait pas réduit son projet à néant. Mélanie était une enfant de la balle, une enthousiaste, ils étaient convenus qu’elle deviendrait la première directrice du cirque du pays quand le changement de génération aurait lieu. Tandis que lui, Carlo, prolongerait  la vie de cirque on tour avec un groupe de rock. 

Mais sa sœur s’amouracha du magicien, le fils d’une dynastie américaine du cirque, et le suivit aux États-Unis. Et Carlo n’eut pas d’autre choix que de prendre la suite de son père.

Peut-être aurait-il mieux réussi s’il n’y avait pas eu la veuve de celui-ci. Son père s’était  en effet remarié après la mort de la mère de Carlo. Avec Alena, une princesse de cirque russe qui avait le même âge que son fils. Paolo avait certes légué le cirque à celui de ses enfants qui reprendrait la direction, mais avait attribué à sa veuve une rente généreuse qui grevait lourdement le budget du cirque. À cela s’ajouta le fait qu’elle n’exécutait plus son numéro équestre, qui lui avait même permis un jour de remporter un prix de cirque, et que Carlo dut engager des artistes extérieurs pour la remplacer. 

Du vivant de son père, déjà, il ne s’entendait pas avec elle. Mais cela avait ensuite tourné  à la franche hostilité. Elle s’était constamment mêlée des affaires de la direction du cirque, avait sapé le peu d’autorité de Paolo et semé le désordre dans l’équipe au gré de ses aventures avec les artistes. Il avait été heureux qu’elle soit restée accrochée à Ibiza, où elle était allée passer des vacances, et ne fasse plus que des apparitions sporadiques. Sporadiques, mais toujours surprenantes. 

Le père de Carlo avait, par testament, accordé à l’écuyère un droit d’hébergement à vie. Cela impliquait que le cirque convoie en permanence sa luxueuse caravane. Autre problème, Catlo Pellegrini n’avait aucun lien avec les animaux. Il n’avait jamais pu surmonter sa peur des chevaux, c’était un mauvais cavalier, il ne comprenait rien à ces bêtes là. Quand le numéro de dressage équestre d’Alena lui échappa, il fut complètement perdu et engagea deux fois de suite des numéros équestres médiocres. 

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Eléphant – Martin Suter

Le livre mystère 2

Un livre qui fait la part belle aux livres. Trouverez vous le titre de ce roman dans lequel les livres ci-dessous sont cités  ? 

1- L’avortement – Richard Brautigan 

2- Le rouge et le noir – Stendahl

3- L’amant – Marguerite Duras

4- Un privé à Babylone – Richard Brautigan 

5- La possibilité d’une île – Michel Houellebecq

6- HHhH – Laurent Binet 

7- Oblomov – Ivan Gontcharov

8- Le Baron perché – Italo Calvino 

9- La promenade – Robert Walser

10- La petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête – Werner Holzwarth

11- La dame de pique – Alexandre Pouchkine

12- Bartleby – Herman Melville  

13- Merci pour ce moment – Valérie Trierweiler

14- Sur la route de Madison – Robert James Waller 

15- Eugène Oneguine – Alexandre Pouchkine 

16- Du côté de chez Swann – Marcel Proust

17- A la Recherche du temps perdu – Marcel Proust

18- La conjuration des imbéciles – John Kennedy Toole

19- Karoo – Steve Tesich 

20- Soumission – Michel Houellebecq 

21- Le rivage des syrtes – Julien Gracq

22- After – Anna Todd 

23- 2666 – Roberto Bolano

24- Les clochards célestes – Jack Kerouac

25- Le procès – Franz Kafka

26- Risibles amours – Milan Kundera 

27- Bonjour tristesse – Françoise Sagan 

Il y a bien d’autres auteurs cités mais pas avec un titre en particulier….

 

Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo

Ma chère sœur, 

Quand je m’occupe de Fidèle, je n’ai presque plus de boule au ventre. Après nos balades, la jument respire tout doucement, comme si elle n’avait fait aucun effort. Jorunn ne dit  pas grand-chose, elle ne pose pas de question sur le lycée, ni sur le piano. En fait, elle parle plus aux chevaux qu’à moi. Je pense qu’elle aussi est plus à l’aise avec les animaux qu’avec les gens. Le jour où Jorunn est venue à la maison nous annoncer la mort de Nero, tu as fondu en larmes. Une veine avait éclaté dans son cœur. Entre deux sanglots, tu as demandé si Nero aurait une tombe mais Jorunn  a répondu qu’il était interdit d’enterrer les animaux. Une incinération coûterait trop cher, alors son corps serait envoyé au zoo pour nourrir les lions. J’y pensais tout à l’heure, pendant la balade. Dieu n’aime donc pas les chevaux ? Je ne sais pas s’il existe un paradis pour eux, mais ils devraient  au moins avoir le droit d’être enterrés quelque part… L’écurie est située tout près du cimetière. Les chevaux broutent souvent l’herbe qui pousse le long du muret en pierre. Peut-être que Fidèle jette de temps en temps  un coup d’œil à ta tombe  ?

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Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo

La marche de Mina – Yoko Ogawa

LC avec Edualc

Deuxième lecture pour ma part de cette auteure japonaise après « La formule préférée du professeur » lu il y a 5 ans (déjà…)

Dans les années 1970, au Japon.

Le personnage principal est Tomoko, une petite fille d’une douzaine d’années, qui raconte l’année qu’elle a passée chez son oncle et sa tante. La quatrième de couverture induit un peu en erreur mais ce n’est pas grave. La quatrième nous informe qu’après le décès du père de Tomoko, la mère doit partir au loin en formation et que Tomoko se retrouve un an chez son oncle et sa tante. Vu comme cela, je m’attendais à de la pauvreté, des larmes, un deuil . Pas du tout le sujet du livre est tout autre :  certes le père de Tomoko est mort mais il est mort quand elle avait 6 ans et elle en a 12 maintenant, il n’y a donc pas de profond chagrin chez cette jeune fille juste un peu de tristesse d’être éloignée de sa mère. Tomoko va vivre pendant cette année de nombreux événements qui vont la marquer. D’abord cette famille où elle arrive est plus nombreuse (avant elle vivait toute seule avec sa mère) : Il y a la grand mère (allemande), la gouvernante, le fils (chef d’entreprise, très souvent absent), sa femme, le jardinier, la petite fille Mina – 11ans, cousine de Tomoko, le frère de Mina, Ryuichi, est à la fois présent puisque l’on parle beaucoup de lui et absent puisqu’il vient de partir faire ses études en Europe.

Tomoko observe sa cousine, les grandes personnes et est témoin de nombreuses scènes qui la font grandir. Elle a à la fois le charme et la naïveté de l’enfance. Mina, quant à elle est une petite fille asthmatique qui fait régulièrement des séjours à l’hôpital, elle est également attachante et drôle (les deux filles font des parties de volley assez époustouflantes….).

De plus, par rapport à Tomoko et sa mère, sa famille « adoptive » est très riche : grande maison, Mercedès, grand jardin….

Cette année passée en compagnie de Tomoko et de Mina m’a enchantée :  des anecdotes sur le quotidien de cette famille, quelques incursions dans l’actualité (par exemple les JO de 1972 et la tragique prise d’otage qui s’est déroulée lors de ces JO…), des histoires que Mina invente pour oublier sa maladie….

J’ai beaucoup aimé l’attitude de Tomoko qui, dès le départ, remarque un « dysfonctionnement » dans cette famille. Sans  juger, elle agit pour donner un virage à la vie de cette famille…

En conclusion : Une histoire bienveillante mais pas du tout mièvre, un très bon moment…(en relisant mon billet sur « la formule préférée du professeur » , je me rends compte que j’avais utilisé le même terme : « bienveillance »)

Et voici l’extrait qui explique le titre :

 

Mina allait tous les jours à l’école primaire Y à dos de Pochiko, l’hippopotame nain.

C’est à cause de sa santé qu’elle n’allait pas à l’école primaire privée de Kobe que son frère aîné Ryuichi avait fréquentée. Qu’il s’agisse de l’autobus de ramassage scolaire ou de la Mercedes, l’odeur des gaz d’échappement était un des facteurs de ses crises. L’école Y avait été choisie parce qu’elle était la plus proche de la maison et que les allers et retours n’étaient pas une trop lourde charge. Elle se trouvait à environ vingt minutes de marche si l’on franchissaitm le pont Kaimori au-dessus de l’Ashiya. Le seul problème était la forte déclivité.

Avant d’entrer à l’école primaire, mon oncle avait négocié avec le directeur de l’école pour obtenir la permission que Mina fasse les allers et retours sur le dos de Pochiko. Il paraît que le directeur avait testé lui-même pour savoir si Pochiko était docile et si elle n’attaquait pas les gens. Il avait fait exprès de crier, de jeter çà et là des tranches de pain de la cantine et de lui tirer les oreilles, mais Pochiko avait conservé son calme en se contentant de renifler d’un air agacé. Elle avait passé le test avec succès.

C’est mon oncle qui avait fabriqué, en multipliant les essais et les échecs, les différents éléments pour transformer Pochiko en moyen de transport. Il avait utilisé comme selle une chaise de bébé dont il avait coupé les pieds, une ceinture comme collier et une cordelière et son gland d’embrasse de rideau comme laisse. Il avait réussi à réaliser la première selle pour hippopotame nain au monde. Le matin, mais monsieur Kobayashi installait Mina sur Pochiko pour l’emmener à l’école et après la classe, ils allaient l’attendre à la sortie. C’était devenu une habitude. Alors qu’il y avait une Mercedes aussi magnifique, je pensais que c’était dommage, mais je changeai d’avis aussitôt. Puisque Pochiko avait coûté le prix de dix Mercedes, Mina utilisait le véhicule le plus coûteux de la maison.

 

Lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est « tout au féminin »