La débâcle – Emile Zola

En avant, était parti l’état-major, au grand trot, poussant de l’éperon les montures, dans la crainte d’être devancé et de trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était désolé ; les habitants, à l’annonce de la retraite, sortaient dans les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-elles être laissées à l’ennemi, leur ville elle-même devait-elle, avant le soir, n’être plus qu’une ville conquise ? Puis, le long des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages, des maisons isolées, s’étaient eux aussi plantés devant leur portes, étonnés effarés. Eh quoi ! ces régiments qu’ils avaient vus passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux, sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût galopé à leurs trousses. C’était donc vrai que les Prussiens venaient d’écraser l’armée, qu’ils coulaient de toutes parts en France, comme la crue d’un fleuve débordé ? Et déjà, dans l’air muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient entendre le lointain roulement de l’invasion, grondant plus haut de minute en minute; et déjà, des charrettes s’emplissaient de meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la file par les chemins, où passait le galop d’épouvante.

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La débâcle – Emile Zola

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La débâcle – Emile Zola

Dans La débâcle, Zola le romancier laisse la place à Zola le journaliste. Il retranscrit à travers quelques hommes de la 106ème compagnie la guerre de la France de Napoléon III contre la Prusse de Guillaume Ier.

Nous voyons cette guerre (guerre ridicule mais quelle guerre ne l’est pas ?) à travers les yeux de Jean – paysan, la quarantaine réengagé volontaire car il se retrouve veuf à la mort de Françoise, sans famille et sans attache – et Maurice jeune homme, lui épris de justice et de liberté. Les deux hommes, après s’être heurtés du fait de leur différence de milieu, finissent par s’apprécier : la bataille pour eux se fait attendre et ils vivent six semaines d’attente, de marches très éprouvantes allant de Strasbourg à Paris puis Sedan, entendant le canon au loin sans combattre mais apprenant par bribes les défaites françaises. 

L’empereur apparaît de temps en temps, très diminué, et il finira par se rendre dans le bruit des canons en voyant le massacre de son armée en déroute. 

Les hommes sont faits prisonniers, Jean et Maurice doivent partir en captivité en Allemagne jusqu’à leur évasion durant le transfert. Durant cette période, il se sauvent plusieurs fois la vie et finissent presque « frères ».

Des personnages secondaires nous montrent la dure vie des civils dans cette guerre. Parmi les personnages féminins, j’ai apprécié  Henriette, la sœur jumelle de Maurice qui habite Sedan et qui, jeune veuve, travaille dans l’hôpital de fortune accueillant les soldats mutilés ; Silvine une jeune femme ayant eu avant la guerre un enfant, Charlot, avec un « prussien » qui passe d’une obéissance effrayante à une vengeance encore plus terrifiante… Gilberte, jeune femme volage, apporte un peu de gaité …infidèle à son mari mais fidèle à la France ….

Côté personnages masculins le père Fouchard, tour à tour, semble s’enrichir de cette débâcle en commerçant avec l’ennemi pour finalement se révéler plus patriote ; Prospère, le jeune homme parti en guerre en Afrique  revient au pays pour assister à cette boucherie et finit par déserter…

Blessé, Jean reste à la ferme du Père Fouchard avec Henriette, Silvine, Prosper et le petit Charlot. Ceux-ci le cachent des prussiens pour qu’il ne soit pas fait prisonnier. En parallèle, Maurice part rejoindre l’armée française à Paris et défend la capitale pendant un long siège. Cette expérience le fait changer et il finit par prendre faits et causes de la Commune en train de se former. Idéaliste il refuse l’avenir proposé par le gouvernement francais et se révolte.

Presque 600 pages de bruit et de fureur qui ont été pour ma part assez éprouvantes : penser à cette jeunesse que l’on envoie à la boucherie (qui sera bien pire en 1914 certes) ….Emile Zola mène à charge  contre le gouvernement incompétent de l’Empereur et de tous ces généraux. Convaincus de leur supériorité, ils ne voient pas qu’ils sont moins bien préparés que les prussiens et que la débâcle est inévitable…

 « L’Empire vieilli, acclamé encore au plébiscite, mais pourri à la base, ayant affaibli l’idée de patrie en détruisant la liberté, redevenu libéral trop tard et pour sa ruine, prêt à crouler dès qu’il ne satisferait plus les appétits de jouissances déchaînés par lui ; l’armée, certes, d’une admirable bravoure de race, toute chargée des lauriers de Crimée et d’Italie, seulement gâtée par le remplacement à prix d’argent, laissée dans sa routine de l’école d’Afrique, trop certaine de la victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle ; les généraux enfin, médiocres pour la plupart, dévorés de rivalités, quelques uns d’une ignorance stupéfiante, et l’empereur, souffrant et hésitant, trompé et se trompant, dans l’effroyable aventure qui commençait, où tous se jetaient en aveugles, sans préparation sérieuse, au milieu d’un effarement, d’une débandade de troupeau mené à l’abattoir »

Derrière la bataille, la sympathie fraternelle entre Jean et Maurice apporte de l’espoir … Qui fera long feu dans Paris aux prises de la guerre civile entre Communards et Versaillais … Mais le lecteur est prévenu …il lit du Zola ….

Lecture commune avec Patrice, Ingannmic et Claudialucia 

Le grand cahier – Agota Kristof

GRAND CAHIER

Dans un pays en guerre, une jeune femme emmène ses enfants, des garçons d’une dizaine d’années, chez sa mère à la campagne. La mère ne peut plus les nourrir dans la ville dévastée.
Les enfants vont donc grandir auprès de cette grand-mère, sale, méchante, qui les élève à la dure.
Ce livre est très cru, assez violent, tout en restant au niveau du style très neutre et très factuel. Les garçons comprennent qu’ils sont seuls et ne peuvent compter que sur eux -mêmes. Petit à petit, ils vont s’endurcir, jusqu’à devenir des monstres. La monstruosité dans ce roman est « normale » : les enfants ne sont pas nés « monstre » , mais ils vont le devenir par manque d’amour, par les privations, du fait d’un monde en guerre qui broie tout sur son passage. Ce sont les jumeaux qui racontent et ce « nous » à chaque phrase ou presque devient vite obsédant, presque inhumain car aucun garçon ne donne ses sentiments : des faits , rien que des faits.
Afin de comprendre le titre et la façon de voir des jumeaux, voici un long extrait qui explique leur décision d’écrire et de s’instruire (seuls car du fait de la guerre, il n’y a plus d’école dans la petite ville où ils habitent).

Voici comment se passe une leçon de composition :
Nous sommes assis à la table de la cuisine avec nos feuilles quadrillées, nos crayons, et le grand cahier. Nous sommes seuls.
L’un de nous dit:
– Le titre de ta composition est : « L’arrivée chez Grand-mère »
L’autre dit :
– Le titre de ta composition est « Nos travaux ».
Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures, nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d’orthographes de l’autre à l’aide du dictionnaire et, en bas de page, écrit : « Bien » ou « Pas bien ». Si c’est « Pas bien », nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c’est « Bien », nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.
Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons..
Par exemple, il est interdit d’écrire : « Grand-mère ressemble à une sorcière »; mais il est permis d’écrire « Les gens appellent Grand-mère la Sorcière ».
Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.
De même, si nous écrivons : « L’ordonnance est gentil », cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement « L’ordonnance nous donne des couvertures ».
Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix »; et non pas « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. « Aimer les noix » et « aimer notre mère », cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est à dire la description fidèle des faits. (p 33-34)

Ce parti pris de décrire les faits rien que les faits est étrange et j’ai eu l’impression que l’histoire de ces deux garçons, de leur mère, de la grand mère, de la voisine prénommée « Bec de Lièvre » n’en était que plus terrible.

Ces deux garçons parviennent tant bien que mal à l’âge adulte, en accomplissant des « choses » qui pour moi sont des « atrocités » mais ces choses leur paraissent « normales » (le manque de repères de ces deux enfants est poussé ici à son paroxysme).
Il n’y a pas dans ce livre de dates, ni de nom de lieu, ni de noms d’armée (on parle de soldats , d’ennemis , de vainqueurs et de vaincus sans donner de nationalité) , un thème universel et intemporel.

En conclusion : un livre choc et très très intéressant tant sur le fonds que sur la forme (âme trop sensible s’abstenir).

Ce livre a fait l’objet d’une polémique relaté ici dans Wikipédia
Il existe une suite à ce roman que j’ai emprunté illico à la bibliothèque.

Ce livre a été publié en 1986. il s’agit du premier roman de cette auteure hongroise.

Challenge XXème siècle organisé par Tête de Litote

challenge xx siecle