Ceux qui restent – Marie Laberge

ceux-qui-restent

Ce roman choral permet tour à tour à cinq personnes d’exprimer, quinze ans après, leur désarroi face au suicide de Sylvain, 29 ans. Le jeune homme n’avait pas l’air déprimé, il avait un bon boulot, une femme pas jalouse, un fils de 5 ans, une maîtresse délurée…alors pourquoi ce geste définitif un soir de printemps en partant de l’appartement de sa maîtresse ?
Parmi les narrateurs, il y a Mélanie-Lyne l’épouse de Sylvain qui est devenue surprotectrice par rapport à son fils Stéphane, qui vient d’avoir 20 ans. Elle essaie de « refaire sa vie » en rencontrant des hommes sur des sites internet.
IL y a Vincent le père de Sylvain qui, rongé de culpabilité, se demande comment il a pu ne rien voir des intentions de son fils et qui s’interroge sur ses liens avec son ex-femme Muguette et son petit- fils.
Il y a Muguette, la mère qui se réfugie dans le déni puis dans la maladie d’Alzheimer.
Il y a une vision extérieure du jeune fils Stéphane qui essaie de fuir sa mère possessive. Il n’est pas au courant du suicide de son père, la version imposée par la mère étant un accident de voiture.

Et surtout il y a la barmaid, Charlène, la maîtresse de Stéphane, qui quinze ans après est toujours très en colère et invective le suicidé dans un québécois fleuri et imagé …
C’est ce personnage qui m’a le plus convaincu et qui se révèlera le ciment pour les retrouvailles du grand père et du petit fils.

Un livre sur le suicide d’un proche mais qui ne m’a pas paru triste du tout. L’analyse des sentiments de Marie Laberge est fine et convaincante. (j’ai été charmée par les différents rebondissements qui m’ont paru à la fois surprenants et crédibles)

En bref : un excellente lecture pour ce mois québécois digne de la trilogie Gabrielle, Adélaïde, Florent

Un extrait (Vincent le père parle)

Je suis un homme âgé, je ne sais pas combien d’années il me reste à vivre. Ni si ma santé restera aussi bonne.
Mais je sais une chose : en mourant, Sylvain m’a montré un chemin exigeant et terrifiant. Celui de vivre avec la perte, avec le vide sans continuer à le creuser. J’ai essayé, j’essaie de marcher droit avec ma part de creux et ma part de plein, et je sais que j’ai été choyé, que j’ai reçu beaucoup d’amour et que ma mission est maintenant d’en donner. Sans mesurer, sans mesquiner. En donner et ne jamais avoir l’outrecuidance de me plaindre.
J’ai beaucoup perdu parce que j’ai beaucoup reçu.

quebec-en-novembre-5

Mois québécois organisé par Carine et Yueyin

Lecture Commune autour de Marie Laberge (je viendrai compléter les liens vers les autres livres découverts)

Lydia a lu « Quelques adieux » et en parle ici

L’avis de Cath sur « Ceux qui restent »

Publicités

La traversée de la ville – Michel Tremblay

la traversee de la ville

Après « Bonbons assortis »  et « La traversée du continent », je suis repartie en compagnie des doux mots de Michel Tremblay. L’action se déroule en 1912 et 1914.
Ce roman est le tome 2 d’une saga qui  en comporte 6.
Dans le premier tome,  » la traversée du continent »,  on suivait Rhéauna, 10 ans, dans sa traversée du Saskatchewan vers Montréal pour rejoindre sa mère qui l’avait laissée 5 ans auparavant chez les grands-parents ;  jeune veuve, elle ne pouvait pas subvenir à leurs besoins.
Dans ce deuxième tome, on suit en parallèle deux époques : en 1914 avec le ressenti de Rhéauna, qui reste une petite fille adorable, et en 1912 les sentiments de sa mère quand elle décide de  partir des États-Unis pour retourner au Canada natal, enceinte et sans ressources.
Incompréhension entre les deux, la mère faisant tout son possible pour que sa fille soit heureuse mais toujours aussi pauvre elle ne peut faire venir ses deux autres filles restées au Saskatchewan. L’adaptation De Rhéauna à la grande ville après des années à la campagne est très dure.
Michel Tremblay excelle dans sa description des sentiments et de la mère (confrontée au problème d’élever seule Rheauna plus son petit garçon de dix huit mois) et Rhéauna qui, entendant les rumeurs de la guerre en Europe, entreprend une folle équipée dans la ville de Montréal.
J’ai eu une préférence pour la voix donnée à la petite fille mais les chapitres ou l’on suit la mère sont également très captivants.

:

En conclusion : j’adore cet auteur, sa façon de dire simplement la complexité des sentiments et de se mettre dans la peau d’un enfant.

:

Un extrait :

« Quand nous chanterons le temps des cerises, le doux rossignol, le merle moqueur seront tous en fê-ê-te. » C’est une chanson qui fleure bon le foin frais coupé, la soupe aux légumes et le café qui percole. C’est une chanson qui a aussi une odeur de nostalgie, les souvenirs imprécis qu’on arrive pas à retrouver, un manque inexprimable là, dans la région du coeur, une privation cuisante qu’on soupçonne d’être définitive et qui vous rend inconsolable. Avant elle était privée de mère ; maintenant…
Où sont elles à cette heure ? Où sont ils tous, Béa, Alice, grand-papa, grand-maman ? Le blé d’Inde doit avoir fini de pousser, les foins vont commencer bientôt, les silos vont se remplir de céréales, la petite école de rang va ouvrir ses portes, Mademoiselle Patenaude va accueillir ses élèves sur le perron, droite et fière… Sa mère lui a dit que le soleil se couchait deux ou trois heures plus tard qu’à Montréal, là-bas en Saskatchewan, qu’il était plus tôt qu’ici, qu’ils prenaient leurs repas longtemps après eux, qu’ils dormaient encore quand elle partait pour l’école, qu’ils venaient de finir de souper quand elle se couchait… Est-ce que c’est possible ? Que le soleil ne se couche pas partout à la même heure ? Ou alors est-ce que c’est une invention de sa mère pour l’empêcher de trop penser à eux, d’imaginer qu’elle fait la même chose qu’eux en même temps, qu’elle est plus en symbiose avec eux qu’avec elle ? Rhéauna se rappelle que sœur Marie-de-l-Incarnation lui a dit qu’elle allait leur expliquer les ciseaux horaires l’année prochaine – c’est des ciseaux qui coupent le monde en vingt-quatre parties différentes, pour les vingt-quatre heures de la journée, à ce qu’il paraît ; c’est donc vrai, ce n’est pas une invention de sa mère. C’est loin de la rassurer parce qu’elle va devoir continuer de calculer quelle heure il est là bas chaque fois qu’elle va penser à eux.

Logo-québec-o-trésors-petit-200x191 logo-québec-en-novembre

Challenge Québec en Novembre chez Karine et Yueyin, et aussi Québec O trésor chez  Karine:) et Grominou.

Le jour des corneilles – Jean François Beauchemin


le jour des corneilles

Dès le début, mes esgourdes ont été charmées par la voix du narrateur qui m’a embarquée dans son épopée au Québec (je précise qu’il ne s’agit pas d’un livre audio et que j’ai quand même entendu la voix du narrateur….ce qui est rare). Le fils Courge, c’est son nom – il ne semble pas avoir de prénom, a le phrasé étrange de celui qui n’a pas été en contact avec les hommes dès sa plus tendre enfance. Un enfant presque sauvage, élevé par un père fou de douleur (sa femme est morte en mettant le fils au monde) et fou tout court (des voix lui parlent dans le « casque »).

Le fils s’interroge sur les hommes, sa mère, son père, l’amour, la nature. Il s’adresse à un juge, on comprend petit à petit pourquoi il s’adresse à cet homme. De sa tendre enfance, avec un père qui a des hallucinations et qui le maltraite, à sa découverte de l’amour vis à vis de la douce Manon, le fils nous brosse un portrait magnifique de la nature, des hommes et du langage.

Son vocabulaire est composé de mots à moitié inventés et d’images très justes d’animaux en toute sortes (loutres, cerfs, serpents, insectes….)
Une grande découverte qui m’a enchantée……

.

Un extrait

Lorsque le soleil était bien enfoncé à ponant, il m’arrivait quand il s’essayait à traduire le ciel et son ornement d’étoiles, de questionner père sur ma destinée. Car père était lecteur d’astres et, par même occasion, déchiffreur des avenirs inscrits en eux. Et moi, j’étais en cette matière aussi curieux que le loutron : je n’avais de cesse de me cuisiner et de m’interviewer sur le sort me guettant et sur la tournure de ma personne. J’étais ainsi fait, Monsieur le juge : je ne me rassasiais guère du jour coulant, et il m’était besoin de creuser les époques prochaines. Ah! Comme j’aurais goûté de me transporter en avant, en quelque machine ou brouette avaleuse de temps ! Pourquoi ? Il ne m’est pas aisé de le traduire. Peut être cherchais-je en demains ce qu’aujourd’huis ne m’offraient que médiocrement. On eût dit que l’époque présente ne me suffisait jamais, et qu’il me fallait embrasser, afin de parfaire cette époque, le projet et même la conclusion de mon existence. J’incline à croire qu’il me fallait pour mieux vivre, entrevoir la destination des choses, et ainsi imprimer signification à tout ce qui précédait cette conclusion, un peu à la manière de la fourmi qui rapporte en sa fourmilière la goutte de miel assurant la survie de ses sœurs insectes. M’était besoin de savoir que m’attendait quelque part une fourmilière, et que ce que j’y promettais en mon trajet lui était nécessaire. Et peut être étais-je moi-même une sorte d’insecte rapporteur, cherchant en ce monde à se lier à sa société de semblables afin de lui fournir contribution. Quelle contribution ? Je n’avais en vérité que peu de choses à offrir, hormis la besogne de mon coeur, mon ouvrage de sentiment. Je ressentais souventes fois cela, lorsque je grimpais le grand orme et que je guettais en l’horizon l’apparition de la charmant Manon. Je lui aurais alors volontiers fait cadeau de mes jours. Oui, il me fallait voir lointainement, afin de me mieux mesurer aux choses de maintenant.

:

En conclusion : un petit livre à dévorer

 Logo-québec-o-trésors-petit-200x191

challenge-contrainte

logo-québec-en-novembre

Challenge « lire sous la contrainte » chez Philippe où la contrainte est « animaux » ; Challenge Québec en Novembre chez Karine et Yueyin, et aussi Québec O trésor chez  Karine:) et Grominou.

Les clochettes – Nérée Beauchemin

jeudi-poesie

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

Aujourd’hui, un poème d’un québécois découvert ici chez Nadine lors d’un précédent Jeudi Poésie.

Les clochettes.

Le carillon multicolore
Des clochettes au timbre clair
Tinte, étincelle, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

C’est plaisir, quand la neige crie,
D’ouïr, mêlée au bruit banal
Du vent, l’allègre sonnerie
Du joyeux solstice hivernal.

Aux heures de la promenade,
Sur les places, de trois à cinq,
De l’esplanade à l’esplanade,
Du skating rink au skating rink.

Dans la brume aux teintes de cuivre
Où par un radieux ciel bleu,
Volent avec les fleurs du givre
Les vibrantes notes de feu.

Rapides traîneaux de Norvège,
Tout capitonnés et fleuris ;
Karrioles à triple siège,
Aux ondoyantes peaux d’ours gris ;

Sleighs bleus, sleighs verts, dont l’acier lisse,
Traçant un zigzaguant sillon,
Par les chemins irisés, glisse
Dans un vaporeux tourbillon.

En double file, sur la neige,
Secouant pompons et clinquants,
Se croisent – triomphal cortège –
Aux éclats des grands fouets claquants.

Au col du poney qui trottine,
Au poitrail des grands chevaux lourds,
Clochettes à voix argentine,
Gros grelots de bronze aux sons sourds.

Tintent et vannent à merveille.
Par les soirs et par les matins,
Vibre une gamme sans pareille
De dings dings dings et de tins-tins.

Il fait un froid de Sibérie.
Nargue du froid ! Vive l’hiver !
Vive l’électrique féerie
De ses kremlins de cristal vert !

Oh ! vive la belle gelée !
Oh ! le bel Hiver, c’est pour nous
Qu’il pique à sa tempe étoilée
Les fleurs toutes rouges du houx !

Ô gais cortèges, faites place !
Du haut des neigeux Labrador,
Hiver descent ; son char de glace
File au trot du renne aux fers d’or.

Salut, roi de l’Ourse, qui passes
Parmi les étincellements
Qu’à travers le bleu des espaces
Éparpillent tes diamants.

Drapons-nous de pourpre et d’hermine !
Sonnons l’olifant et le cor !
Que toute la ville illumine !
Que la fusée éclate encor !

Que tout chante ! – Adossée à l’angle
D’un mur, une enfant aux yeux creux,
D’une voix que la bise étrangle,
Demande l’aumône aux heureux.

Devant ce haillon que flagelle
Le fouet des aquilons stridents,
Sans voir le pauvre être qui gèle
Et sanglote et claque des dents,

On passe. Le rire sonore
Des clochettes de nickel clair
Tinte, ironique, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

Mais l’enfant que ce bruit harcèle
Aimerait mieux, mille fois mieux,
Ouïr tinter dans l’escarcelle
Le carillon des sous joyeux.

Hiver, que tes grelots de fête
N’attristent pas les indigents ;
Et vous, riches, faites la quête
Pour la Noël des pauvres gens.

Dans son étable qu’enténèbre
Le froid noir de la pauvreté,
Que le pauvre à son tour célèbre
La joyeuse Nativité.

Source : Nérée Beauchemin.

http://www.poesie-francaise.fr/neree-beauchemin/poeme-les-clochettes.php

Québec en septembre avec Karine et Yueyin

CHALLENGEquebecseptembre2014-2

Florent – Marie Laberge

florent

Québec et Montréal – De 1950 à 1969
Après « Gabrielle » et « Adélaïde », Marie Laberge nous entraîne dans ce troisième (et dernier) tome d’une saga intitulée « Le goût du bonheur ». Ce tome s’appelle Florent. Pour ma part, je l’aurais bien appelé  « Léa », du prénom de la fille d’Adélaïde ou alors « Leah », celle de Théodore, des presque jumelles (avec 7 ans d’écart) qui cherche toutes deux leur voie.
En effet, ce sont ces deux personnages qui m’ont le plus plu : Leah est révoltée, devient avocate, renonce à faire partie de la communauté juive. Elle part en Europe sur les traces de son père qui a disparu à Dieppe, lors du débarquement canadien de 1942. Elle ira jusqu’en Pologne et Auschwitz, elle manque de se laisser submergée par l’horreur et a culpabilité et le salut viendra d’Adélaïde toujours très forte.

Léa, un peu plus jeune, veut devenir psychiatre, contre la volonté de sa mère qui rejette la folie.

Marie Laberge a écrit un livre passionnant sur les ravages de la passion, mais aussi sur l’amour et la différence : la différence  d’âge dans un couple, la différence homme-femme. Le deuil et la joie de vivre sont aussi évoqués avec sensibilité…

Des faits historiques en arrière plan (le discours de de Gaulle sur le Québec, l’assassinat de JFK….)  permettent de resituer l’action dans cette époque.
Ce livre est très féministe aussi : la lutte des femmes pour leur émancipation (travail, maîtrise des naissances, contraception et avortement …) et la place de la religion toujours très grande….Enfin, le côté vocabulaire québécois est un vrai régal ….

;
En conclusion : Un excellent dernier tome que j’ai dévoré en quelques jours. Une petite chose m’a gênée : ne pas avoir les réponses du psychanalyste de Léa. Un psychanalyste parle peu mais là c’est silence total….

Un extrait : Adélaïde, femme d’affaire, inflexible et humaine, parle ainsi à ses associées :

« C’est un rang de perles, un seul rang, sobre, magnifique. Les perles sont ce que j’ai vu de plus constant dans ce fameux siècle de mode que nous avons illustré. Les perles reviennent toujours, ne se démodent pas vraiment. Nos mères et nos grand-mères en portaient et je crois que nos filles en porteront. Je souhaite que notre collaboration dure comme ces perles et, évidemment, c’est ma manière de vous dire que vous êtes des perles rares. »

Challenge Pavé de l’été chez Brize (750 pages), Québec en septembre chez Karine et Yueyin

Challenge Francophone chez Denis et challenge « à tous prix » chez Asphodèle (Prix du gran public du salon du livre de Montréal

logo-challenge-c3a0-tous-prixCHALLENGEquebecseptembre2014-2challenge LittFrancophonePAVE ETE

Bonheur d’occasion – Gabrielle Roy

bonheuroccasion

Montréal 1940 – Dans le quartier de Saint Henri, Florentine Lacasse, 19 ans, est serveuse dans un restaurant. Elle est quasiment la seule source de revenus stables de toute sa famille de onze personnes. Son père, Azarius, est au chômage depuis des années et rêve de monter une « affaire »; sa mère, Rose- Anna, s’occupe des huit enfants et est couturière à domicile. La vie et très dure pour cette famille et ce quartier. Gabrielle Roy nous fait très bien sentir le froid, la faim, l’extrême dénuement de ses personnages, leurs espoirs et leurs petites mesquineries. Les pages sur la maladie du petit Daniel, 6 ans, sont très émouvantes.
La rencontre de Florentine avec Jean Lévesque,jeune homme ambitieux et travailleur, redonne à celle-ci un espoir en une vie meilleure. Jean est très ambigü : Il travaille énormément pour s’en sortir. D’un côté, il est attiré par la jeunesse et la beauté de Florentine, mais de l’autre il a aussi peur d’elle et de ce qu’elle représente : la pauvreté de son enfance dans un orphelinat. Indécis , il présente Florentine à son ami, Emmanuel, qui vient de s’engager dans l’armée.
En fonds d’histoire, la guerre en Europe est présente. Les informations arrivent à Montréal par radio et par les journaux : La « drôle de guerre » en France, l’invasion des pays européens par les allemands…. Cette guerre est d’abord lointaine puis se rapproche avec la conscription des jeunes gens. Certains s’engagent dans l’armée, d’autres en « profitent » pour rester planqués.

.
En conclusion : Des personnages tout en nuances, qui sont à la fois généreux et égoïstes, qui voudraient s’en sortir ou s’évader, certains prêts à tout pour échapper à la misère, d’autres plus résignés et fatalistes. Des dialogues savoureux dans les restaurants sur la vie, la politique, l’Europe…..Une grande réussite.

.
Un extrait (p 42)

Ces gens parlaient beaucoup de la guerre et surtout de la conscription des jeunes hommes qu’on jugeait imminente. L’idée de la cinquième colonne et de la police d’Etat partout répandue s’insinuait aussi dans les cerveaux, inspirait beaucoup de méfiance. Dans la boutique, les hommes cessèrent de parler pour lancer un regard au jeune homme qui venait d’entrer puis, rassurés sans doute sur sa mine, reprirent leur débat. Le ton monta rapidement et fut bientôt au diapason de la discussion habituelle.
Sam Latour interrogea Jean du regard, le servit en vitesse, puis retourna tout de suite derrière le comptoir en reprenant déjà son discours :
– La ligne Imaginot, la ligne Imaginot, à quoi ce que c’est bon ! Si tu me bloques le chemin en avant pis d’un côté, mais que tu me laisses une brèche par l’autre bord, qu’est ce qu tu veux que ça me fasse ta Imaginot ! Si c’est tout ce qu’elle a pour se défendre la France, mon idée est que la France va en arracher…

L’avis de Denis qui m’a donné envie de lire ce livre

challenge LittFrancophone

Québec en septembre avec Karine et Yueyin avec une LC autour de Gabrielle Roy 😉

CHALLENGEquebecseptembre2014-2
Prix Fémina 1947 pour le « challenge à tous prix » chez Asphodèle

logo-challenge-c3a0-tous-prix

Adélaïde – Le goût du bonheur tome 2 – Marie Laberge

Adélaïde

Attention spoiler – La fin du premier tome de cette trilogie était terrible avec la mort accidentelle de Gabrielle, femme dont j’avais adoré suivre la vie dans le Québec des années 30. J’ai retrouvé dans ce tome tous les personnages qui m’avaient plu (et des nouveaux) avec Adélaïde, la fille de Gabrielle, ses frères et soeurs, son Florent et bien entendu Nic.

L’action se passe dans les années 40 dans un Québec très marqué par la guerre mondiale : les jeunes gens partent au front en Europe un par un. Marie Laberge fait très bien ressentir les longs mois d’absence sans nouvelles de la part des jeunes gens, les femmes qui restent et s’occupent des enfants en travaillant et s’inquiétant pour leurs maris, frères, fils ou amants. Adélaïde est aussi forte que Gabrielle et fait face avec courage. Pour éviter le scandale, elle accepte la demande en mariage de Nic pour ne pas devenir fille-mère. Son père, effondré à la mort de Gabrielle, la renie en apprenant qu’elle est enceinte de Ted, un homme marié. Adélaïde, à 19 ans, fait le dur apprentissage de se retrouver seule ou presque, abandonnée par l’Eglise qui la condamne : « Je vais élever notre enfant pour qu’il connaisse la bonté d’une païenne et qu’il ignore l’intolérance des croyants. »

Le mariage d’Adélaïde avec Nic au départ a pour but de  » masquer le scandale » et devient peu à peu un amour profond et sincère. Nic parle ainsi à Adélaïde : « Quand je t’ai épousée, je t’aimais déjà sans le savoir. Mais j’avais renoncé, à cause de Ted. Je ne voulais qu’une chose : que tu aies cet enfant en paix, que tu ne perdes pas tout. J’ai aimé ta mère comme un fou, probablement autant que tu as aimé Théodore Singer. Tout en toi ressemble à Gabrielle, mais tout est ardent, fervent avec toi. La vie avec toi est pleine d’électricité, tu ne regardes rien comme les autres, tu déranges toutes les habitudes, toutes les normes, tu es si entière que tu peux faire peur. Tu es un orage, Adélaïde, ta mère était un lac calme. Chez toi, la vie est affamée, chez elle, on pouvait se reposer. Tu as sa taille, mais ton élégance fracasse au lieu d’être discrète. Je ne sais pas pourquoi, tu es la seule femme dans ma vie à me mettre aussi fort au défi de vivre. Gabrielle s’arrêtait toute seule, toi, je ne pourrais même pas te ralentir. Personne ne le peut. Et c’est ce qui fait que, malgré ta ressemblance avec elle, tu es toi, différente, plus forte et uniquement toi. Gabrielle disparaît devant toi. »

Léa, la fille d’Adélaïde et de Théodore, parti combattre en Angleterre, est charmante avec ses remarques enfantines et ses « pourquoi ».

Florent est également présent auprès d’Adélaïde et devient un grand couturier, il résiste ou essaie de résister à ses « tendances » homosexuelles.

En conclusion : une histoire passionnante qui m’a également appris énormément d’évènements sur la seconde guerre mondiale.

Challenge Pavé de l’été chez Brize (660 pages), Québec en septembre chez Karine et Yueyin Challenge Francophone chez Denis CHALLENGEquebecseptembre2014-2challenge LittFrancophonePAVE ETE

Gabrielle – Marie Laberge

gabrielle

Québec 1930 – Gabrielle file le parfait amour avec Edward, son mari, et élève avec lui leurs cinq enfants dans un Québec qui s’enfonce dans la crise. Lui est avocat et elle s’occupe des enfants. Marie Laberge nous emmène dans leur quotidien, toujours intéressant avec comme trame de fonds le Canada, très catholique, où ce sont les hommes qui décident de tout, où les jeunes filles ne peuvent qu’obéir et accepter les mariages arrangés par leurs parents. Une femme n’a aucun droit à part obéir et se confesser, les couples sont le plus souvent mal assortis (sauf Gabrielle et Edward toujours très amoureux après dix ans de mariage et qui « placotent » tendrement le soir) .

Leurs cinq enfants m’ont bien fait rire par leur réparties : Adélaïde, l’obstinée et la plus généreuse, Béatrice la coquette et les trois « petits » Fabien, Guillaume et Rose. Edward n’est pas un pur québécois (père ayant vécu aux Etats-Unis et mère d’origine Irlandaise) et apporte donc beaucoup de recul sur cette société, plutôt guindée et affreusement machiste ! Entourée de ses soeurs, Germaine la « vieille fille » et Georgina – dont le mari fait faillite en ce début de décennie et qui cherche désespérément à marier sa fille Reine – Gabrielle s’occupe de sa famille et vient aussi en soutien des plus démunis.
J’ai adoré tous ces personnages, tous bien campés et humains dans leurs forces et leurs faiblesses : Nic l’ami fidèle et secrètement amoureux de Gabrielle, Paulette la suffragette qui essaie de convaincre Gabrielle du bien fondé de la contraception pour les plus pauvres, et aussi Florent l’enfant tuberculeux qu’ Adélaïde a pris sous son aile….
En conclusion : j’aurais été triste à la fin de ce livre si je ne savais pas retrouver bientôt tout ce petit monde dans les tomes 2 (Adélaïde) et tome 3 (Florent).

Le billet de Nadine qui m’a incité à commencer cette deuxième trilogie de l’été 😉

 

Deux extraits : la complicité d’Adélaïde et Florent

Le lendemain, ils se promènent toute la journée et Florent lui indique les tons, les couleurs. Sur la plage, il lui montre comment observer l’ensemble de la couleur et ensuite, en prenant chaque galet, il lui montre l’infinité des gris, des beiges, des blancs qui donnent l’ensemble apparemment d’une seule couleur. Parce qu’il la force à porter attention, Adélaïde se rend compte que pas une planche du mur de la grange, pas un brin de blé vert dans le champ n’a la couleur exacte de son voisin… et que l’harmonie provient de la parenté, mais aussi de la différence.

Un extrait sur L' »amour conjugal » :

Elle admet qu’il y a deux formes d’amour conjugal: celui prescrit par l’Église qui se base sur un mutuel respect et une soumission. C’est un amour qui peut durer longtemps pour autant que chacun honore ses engagements qui sont pour l’homme de subvenir aux besoins de la famille et pour la femme de pendre soin de cette famille, de s’y dévouer totalement. L’autre sorte d’amour conjugal n’est pas mentionné par l’Église, sauf quand il survient dans le péché, et c’est l’amour qui dépasse la bonne entente, c’est une attirance, un besoin incontrôlable d’être avec quelqu’un et avec lui seul. L’intimité qu’autorise le mariage ne fait que renforcer l’attirance , l’entente et l’amour. Ces mariages là sont souvent moins calmes parce qu’il y a beaucoup d’imprévus dans cette force. Gabrielle conclut que cette forme d’amour n’est pas essentielle à un bon mariage, mais que , quand elle arrive entre deux époux, c’est un grand bonheur.

Challenge Pavé de l’été chez Brize (610 pages), Québec en septembre chez Karine et Yueyin

Challenge Francophone chez Denis

CHALLENGEquebecseptembre2014-2challenge LittFrancophonePAVE ETE

 

La traversée du continent – Michel Tremblay

Rhéauna n’a pas le temps de répondre. Ils viennent de franchir une porte de métal et débouchent dans une grande rue, plus animée encore que celle de Régina, devant une file de magnifiques bogheis, brillants comme des sous neufs, spacieux, de toute évidence confortables. On dirait qu’ils viennent de sortir du magasin général de Winnipeg et qu’ils vont faire leur première course à travers la ville pour fêter son arrivée.
Bebette soulève déjà sa longue jupe.
– Le mien, c’est le premier en avant. Y est beau, hein ? J’viens de le faire arranger. J’te dirais bien que c’est en ton honneur, mais y en avait juste besoin. Viens, les autres vont nous suivre. »
Elles se retrouvent seules toutes les deux dans un énorme machin fleurant bon le cuir neuf, la graisse de roue et le crottin de cheval. Il part comme une flèche lorsque Bebette produit un sifflement qui, pour le cheval bai, doit faire office de saperlipopette ou de coup de fouet, et Rhéauna, ravie est clouée au dos de son siège.
Si les rues de Régina l’ont étonnée, celles de Winnipeg lui coupent le souffle. Une guerre ouverte semble s’être déclarée entre trois moyens de locomotion : les automobiles nombreuses et rugissantes, les tramways et les voitures tirées par les chevaux. Le pandémonium qui en résulte est indescriptible.. Du monde partout, de la poussière, du bruit, d’étranges odeurs, aussi, très différentes de celles du crottin de cheval auquel elle est habituée dans l’unique rue de Maria, des effluves âcres qui prennent à la gorge et donnent envie de tousser. Quand elles ne sont pas simplement encombrées, les avenues autour de la gare sont bloquées, tout le monde crie parce que personne ne peut plus avancer, les chevaux prennent peur, hennissent, ruent, les enfants courent partout en piaillant et les policiers ne savent plus où donner du sifflet.

,

La traversée du continent – Michel Tremblay 

k

.

Sur une idée de Chiffonnette

citation

Volkswagen Blues – Jacques Poulin

vwblues

L’histoire en quelques mots : Jack est écrivain. La quarantaine, il décide de se mettre à la recherche de son frère, Théo,  qu’il n’a pas vu depuis 15 ans. Il part donc en Combi Volkswagen du Canada (de Gaspésie pour être précise) pour suivre une piste ténue, qui consiste juste en une carte postale envoyée par Théo. Avec le recul, Jack y voit un appel au secours. Il rencontre une jeune femme, métisse,  qu’il surnomme vite la Grande Sauterelle, en rapport avec ses longues jambes.  Ils vont ainsi tous deux se lancer dans un périple : Québec, Montréal, Détroit, Chicago, Saint Louis, Les Rocheuses, San Francisco.;

Mon avis : il s’agit d’un livre très introspectif, même si les rencontres faites par le couple sont assez nombreuses.  Jack se cherche, il est même, j’ai trouvé, plutôt dépressif. La jeune femme ne s’accepte pas telle qu’elle est , d’un père blanc et d’une mère indienne : elle ne se sent à l’aise ni d’un côté ni de l’autre. Comme elle répond à une question de Jack  « Quand on est sur la route, je suis heureuse ». Ce voyage sur la trace de ce frère, passionné d’histoire des Etats Unis est l’occasion pour tous deux de réfléchir à leur vie et de l’impulsion qu’ils veulent lui donner. Leur quête ne concernent pas que leur propre vie mais ils sont soucieux de comprendre ce qui s’est passé à l’époque des pionniers : la guerre contre les Sioux, l’extermination des bisons pour affamer les populations indiennes. …..Un livre qui prône la liberté et l’espace.

En conclusion  : de très beaux passages, mais je suis un peu restée en dehors de l’histoire. Peut-être, l’effet des kilomètres avalés et pas énormément de petites histoires du quotidien mais plutôt des allusions à l’Histoire, avec un grand H.

Une carte à la fin du livre  montre le périple réalisé sur une saison. Impressionnant !

Extrait :

L’homme aimait beaucoup le vieux Volks.

Lorsqu’il l’avait acheté, l’année où il avait obtenu un prix littéraire, le Volks était déjà vieux de quatre ans et rongé par la rouille. Il avait refait presque toute la partie inférieure de la carrosserie en utilisant des feuilles de tôle galvanisée qu’il avait découpées, recourbées et fixées avec des rivets, puis il avait repeint le véhicule avec une peinture antirouille. La tôle épaisse et les gros rivets donnaient au minibus une allure de camion blindé. Sous la nouvelle tôle, cependant le rouille continuait à faire son œuvre et on pouvait le constater lorsque le Volks quittait un espace de stationnement : il laissait sur le sol une fine poussière de métal rouillé.

De vieillis factures, que Jack avait trouvées dans le coffre à gants en faisant le ménage, révélaient que le Volks avait été acheté en Allemagne ; il avait parcouru l’Europe et traversé l’Atlantique  sur un cargo, ensuite il avait voyagé le long de la côte Est , depuis les Provinces Maritimes jusqu’au sud de la Floride. Au fonds d’un compartiment à bagages, on voyait des coquillages et des pierres de couleur. Dans l’armoire qui se trouvait à l’arrière de la banquette , il y avait une odeur de parfum bon marché qui se répandait parfois dans le véhicule la nuit, lorsque le temps était chaud et humide. Et on remarquait ici et là, sur les murs  ou à l’intérieur des portes d’armoire en contre-plaqué, toutes sortes de graffiti ; une mystérieuse inscription n allemand, sous le pare-soleil du conducteur, se lisait comme suit : Die Spache ist das Haus des Seins.

Sans doute à cause de son âge, le Volks avait ses habitudes et ses manies. Par exemple, les ceintures de sécurité : une fois qu’elles étaient bouclées, il était très difficile de les détacher et on avait l’impression que le Volks ne voulait pas se résigner à laisser partir les gens. De même, les essuie-glace : ils s’arrêtaient quand on fermait le bouton de commande, mais tout à coup, mus par la crainte d’avoir oublié quelque chose, ils se remettaient en marche et faisait un tour supplémentaire avant de s’arrêter définitivement. Mais la principale caractéristique du minibus était qu’il n’aimait pas du tout se faire bousculer. Tant qu’il n’était pas réchauffé, le matin, il aimait mieux rouler à vitesse réduite.

En tout circonstance, il avait horreur qu’on le pousse au-delà de sa vitesse de croisière, qui était de cent kilomètres à l’heure, et le conducteur impatient qui dépassait cette limite pouvait s’attendre à toutes sortes de protestations : le pare-soleil tombait soudainement et lui masquait la vue, ou bien le toit se décrochait et menaçait de se soulever, ou encore le moteur ou la boîte de vitesses faisaient entendre des bruits suspects.

Le vieux Volks avait parcouru 195 000 kilomètres dans sa vie et il entendait faire respecter son âge, son expérience et ses petites habitudes.    (p 91 – 92)

Livre lu dans le cadre de Québec en septembre (LC autour de Jacques Poulin) organisé par Karine et Yueyin

Quebec-en-septembre-2013---1

Cette lecture rentre aussi dans le cadre du challenge Francophone de Denis

challenge LittFrancophone

Et celui du Commonwealth d’Alexandra

logo-challenge-littc3a9rature-culture-du-commonwealth