Que lire un 1er juillet ?

1er juillet. Vous fêtez le Canada, mais tu n’as pas le cœur à la fête. Tu es venu quand même. Maata a dessiné une feuille d’érable rouge sur la joue de Cecilia. Vous êtes arrivés ensemble, comme une famille. Tu as apporté de la Budweiser en canettes. Maata ne boit pas, tu bois pour deux.
Il y a tellement de gens, tu es étourdi.
La musique est forte : du country en inuttitut. Le drapeau du Canada est imprimé sur des chaises de camping. Un feu de camp où brûlent les vieilles palettes récupérées sur les chantiers. Pas d’arbres, pas de bûches.
Tu marches un peu, tu salues des cousins, des amis.
Tu ne vois pas de Qallunaat. Tu te détends légèrement. Tu n’as rien à craindre, Elijah, les Québécois du Sud n’ont pas souvent le cœur à la fête le 1er juillet, mais tu ne peux pas savoir, tu n’as jamais pensé que tu étais Québécois, tu es Canadien, comme la plupart des Inuits, tu écoutes de la musique en anglais, et des films en anglais, et des émissions de télévision en anglais.
Tu regardes Maata, tu te demandes si elle est déçue, tu cherches la réponse sur son visage, mais tu ne peux rien lire sur sa peau lisse. Tu la laisses parler avec ses copines, tu t’éloignes tranquillement de la fête.

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Nirliit – Juliana Léveillé-Trudel

Que lire un 17 avril ?

Ça m’avait échappé : je pleurais. Mes mains se sont empressées de balayer la fuite. J’ai ravalé le reste de mes larmes pour plus tard.
Margot, qui a cru que c’était pour elle que je m’en faisais, s’est redressée pour me prouver que tout allait bien et que ça ne faisait pas mal. Mais son petit visage qui commençait à se crisper, en silence, montrait que l’anesthésiant ne gagnerait plus longtemps sur la douleur. Ce quiproquo pourtant m’arrangeait bien : je ne pouvais quand même pas lui dire que Fred venait de mourir, vingt ans après sa bataille contre l’ours. Elle avait déjà peur des chiens. Autant qu’ elle aimait les chats.
Les petites formules creuses par lesquelles on console sont demeurées coincées quelque part dans le gosier de ma mère, si bien que je ne les ai pas entendues. Elle avait cependant trouvé,comme toujours, un moyen de se faire entendre du fond de sa maladresse.

– Y a pas école cet après-midi ! Pour tout le monde.

– Pourquoi ? a demandé Jeanne qui a toujours besoin d’un support rationnel.

– Parce que c’est la journée internationale des Dallaire, a répondu ma mère qui connaissait sa fille mieux que personne.

– Hein ? Aujourd’hui ? Comment ça ? Depuis quand ?

– Depuis toujours, avant on le fêtait pas. C’est toute.

On était le 17 avril. Personne de notre famille n’a plus jamais remis les pieds à l’école un 17 avril. Ma mère nous préparait même, chaque année, des billets d’absence officiels,sceau à l’appui, que mon père signait de ses grandes lettres toutes droites, régulièrement formées, disciplinées à bien se tenir entre les lignes, même celles imaginaires des feuilles blanches.
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Mr Roger et moi – Marie-Renée Lavoie

Mr Roger et moi (ou La petite et le vieux) – Marie-Renée Lavoie

Genre : chronique quotidienne à hauteur d’enfant

Hélène a huit ans. Elle vit au Québec dans les années 80, avec ses parents et ses 3 soeurs plus jeunes qu’elle.
J’ai beaucoup aimé le ton cette petite fille grandie trop vite. En parallèle de sa vie quotidienne et de son regard sur le monde, elle nous fait part de sa passion pour un dessin animé « lady Oscar »
En deux mots Lady Oscar est une jeune fille qui vit en France au XVIIIème siècle et qui « sauve » régulièrement Marie Antoinette des plus grands périls, tout cela en se déguisant en garçon. Inutile de dire que Hélène s’identifie totalement a cette héroïne, au point qu’elle choisit de se donner un nom de garçon : Jo.
Au début du livre, elle mentionne le fait qu’ils appartiennent à la classe moyenne. Pour ma part, je trouve plutôt qu’ils sont à la limite du seuil de pauvreté (pas d’argent pour payer les soins de base chez le dentiste, les repas sont également frugaux, seul le père travaille en tant qu’enseignant).
Alors Hélène ment sur son âge et affirme qu’elle a dix ans et distribue des journaux a 6h00 du matin avant d’aller à l’école.
A 12 ans, elle ment sur son âge pour devenir serveuse à la salle des fêtes de son quartier (avec quelques scènes de bingo mémorables). Elle fait également un portrait touchant de ses parents et de leurs difficultés économiques, mais ceux-ci dispensent à elle et ses sœurs une attention de tous les instants, parfois rude mais en même temps bien bienveillante.
Quant au Mr Roger du titre, il s’agit de son voisin : le vieil homme attend sa mort : dit comme cela ce n’a pas l’air très réjouissant mais c’est sans compter sur le talent de Marie Renée Lavoie : les réflexions sont naïves parfois mais sonnent justes, les dialogues teintés de québécois font mouche.

En conclusion : un excellent roman de passage à l’âge adulte

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Québec à l’honneur chez YueyinKarine:), et Madame lit 

Bondrée – Andrée A. Michaud

Je suis admirative devant le suspense et l’intérêt qu’a su susciter l’auteur Andrée A Michaud dans ce roman noir. Admirative, car sur une histoire au scénario finalement assez mince – une adolescente meurt la jambe coupée net dans un piège à ours (accident, crime ?) , elle réussit à être passionnante pendant 380 pages …
L’action se passe en 1967 : les points de vue alternent entre celui de la narratrice (Andrée comme l’auteure ) qui a douze ans et les différents protagonistes : la jeune fille assassinée, les parents d’Andrée, les deux enquêteurs, les voisins …
De temps en temps un intermède raconte une scène du passé et éclaire peu à peu l’affaire. Andrée nous dit tout dès le 10ème page: Zaza Mulligan et Sissy Morgan vont mourir et bien que l’on sache déjà beaucoup de choses dès le premier chapitre, je ne me suis pas ennuyée une seconde tant l’analyse de A A Michaud sonne juste, qu’elle se mette dans la peau d’un ado de douze ans, de dix-sept ans, d’un trappeur, d’une mère de famille ou d’un policier.
C’est l’été, les enfants vont se baigner dans le lac et se promener dans la forêt qui devient de plus en plus menaçante. Le premier décès peut passer pour un accident mais le deuxième fait venir la psychose du tueur en série.
Un des charmes de ce livre est aussi le mélange des langues : français, anglais, québécois apportant un dépaysement bienvenu (l’action se passe à Bondrée un village-frontière entre Canada et USA).

Personne ne sortira indemne de cet été étouffant …
La fin est très bien amenée et je ne m’y attendais pas du tout.

Un très bon suspense avec une bande son que j’ai apprécié : Lucy in the Sky , Procol Harum et son « A Whiter Shade of Pale »  et bien d’autres …

 

Un extrait :

Il ne pouvait en être certain, mais tout indiquait que Sissy Morgan avait été assommée avant d’être traînée jusqu’au piège qui lui serait fatal. Tant de violence le déconcertait et il espérait que la jeune fille n’était pas consciente au moment où le piège s’était refermé sur sa jambe, ce que démentaient pourtant les larmes séchées sur les joues grises. Il avait tenté de reconstituer l’ordre des agressions dans son carnet, la coupe des cheveux, le coup frappé, le piège, puis il avait éteint le néon qui grésillait au-dessus du corps et amené celui-ci dans la chambre froide. Il ne pouvait plus rien pour le moment, sinon aviser Michaud que son assassin était doublé d’un dangereux maniaque, ce que Michaud savait sûrement déjà, mais Steiner tenait à le dire dans ses mots à lui, des mots froids n’admettant aucune réplique. Il avait donc téléphoné au poste de police de Skowhegan, où un certain Anton Weslake l’avait assuré qu’il transmettrait son message à Michaud, qui se trouvait toujours là-bas, sur les lieux du crime, puis il était rentré chez lui.
Il était près de midi quand Michaud l’avait rappelé de Boundary. Celui-ci était épuisé, cela s’entendait dans sa voix éraillée, mais il semblait surtout anxieux, inquiet de ne pouvoir agir aussi rapidement pour empêcher la découverte d’une troisième victime. Il va recommencer, avait-il murmuré quand Steiner lui avait parlé de la brutalité du meurtre et il avait tout de suite pensé à Françoise Lamar, qui représentait logiquement la prochaine victime. Il avait envoyé un de ses agents chez les Lamar le matin même pour surveiller la jeune fille et le chalet, mais l’angoisse demeurait. Il savait d’expérience que ces détraqués, une fois qu’ils avaient joui du pouvoir que leur conférait la violation d’l’un corps, puis celle, conséquente, de l’intégrité d’un être, ne s’arrêtait pas à une seule agression. C’était cela qui l’inquiétait, que la violence progresse. Il avait d’abord envisagé la possibilité que la haine du tueur n’ait eu pour objet que Zaza Mulligan et Sissy Morgan, des aguicheuses, des intrigantes qui perturbaient l’ordre moral de Boundary, lui avait-on rapporté à demi-mot, mais l’humiliation et la douleur infligée à Sissy Morgan changeait la donne. La haine s’amplifiait et le tueur avait encore faim.

 

LC avec Enna et Sylire

Challenge Polar chez Sharon, et Québec à l’honneur chez YueyinKarine:), et Madame lit 

 

Nirliit – Juliana Léveillé-Trudel

Un livre en deux parties
Dans la première une femme, canadienne, raconte un été dans le grand nord. Tous les ans, elle vient passer deux mois, juillet et août, dans cette contrée où l’hier dure 10 mois et l’été seulement deux. Elle est éducatrice et s’occupe d’adolescents inuits.
Elle s’est fait des amis dans ce petit village du bout du monde. En particulier Eva. On sait dès le début qu’Eva est morte, juste avant son arrivée (noyée, le corps n’a pas été retrouvé).
Dans cette partie on apprend ce qui est arrivé à Eva : le sujet est donc triste, et le regard extérieur de cette narratrice nous fait comprendre tout l’isolement de ce village : alcool, suicide, mal traitance, racisme des « blancs » envers les inuits…. Peu d’espoir donc dans cette partie (livre que je conseille cependant tant l’écriture sait amener à changer de point de vue sur le mode de vie des inuits)

Dans la deuxième partie, la narratrice est repartie au Canada et le lecteur suit la vie d’Elijah, le fils d’Eva. Il a une vingtaine d’années et est déjà père d’une petite fille de deux ans, Cecilia. Mataa, la mère de l’enfant, l’a eu à 16 ans. Dans cette contrée, tout semble difficile tant le climat est oppressant et le village isolé : les habitants semblent être pris d’une frénésie en été et hiberner l’hiver.
Cette partie m’a beaucoup plus émue que la première : la petit fille de  Mataa et d’Elijah y est pour beaucoup….

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 Extraits :

Nous vivons dispersés sur cet énorme continent, dans des villes et des villages qui portent de jolis noms à faire rêver les Européens, de jolis noms qu’on s’empresse de traduire parce que nous sommes si fiers de savoir que « Québec » veut dire « là où le fleuve se rétrécit » en algonquin, que « Canada » signifie « village » en iroquois et que « Tadoussac » vient de l’innu et se traduit en français par « mamelles ». Nous avons de jolis mots dans le dictionnaire comme toboggan, kayak et caribou, il fut une époque où des hommes issus des générations de paysans de père en fils entendaient l’appel de la forêt et couraient y rejoindre les « Sauvages », il fut un temps où nous étions intimement liés, nous avons la mémoire courte, hélas.

* *

Toi, Eva, tu es allée rejoindre d’autres statistiques, celles des femmes victimes de violence. Pas la violence conjugale, mais ça aurait pu, il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons identiques, il y a de la jalousie féroce, il y a confusion entre aimer et posséder, vous qui possédez beaucoup mais si peu de choses.
Votre maison ne vous appartient pas. Votre terrain non plus. Tout ça vous est gracieusement prêté par le gouvernement. N’est-ce pas qu’on est fins ? On vous pique votre territoire, mais on vous le prête après. Est-ce pour ça que vous avez tellement besoin de posséder ? Des motoneiges, des bateaux, des quads, des camions pour faire le tour d’un village de quatre rues. Pour vous échapper de vos maisons surpeuplées où vous vivez les uns sur les autres. Vous manquez d’espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde ?

Québec à l’honneur chez Yueyin, Karine:), et Madame lit 

Music-Hall – Gaëtan Soucy

Voilà un livre étonnant …Et déroutant….Tout d’abord, on découvre Xavier, un jeune garçon, errant tout seul dans New York dans les années 1920. Il dit venir de Hongrie où sa soeur Justine est restée. Pour survivre, il fait partie, en tant qu’apprenti, d’une équipe de démolition. Car New-York est en pleine mutation : Des immeubles sont détruits et leurs habitants expulsés, de nouveaux immeubles sont construits. Tout cela a l’air bien anarchique et peu organisé… une drôle d’époque ….Pas de protection sociale, la loi du plus fort prédomine, les gens se retrouvent à la rue du jour au lendemain…

En plus de Xavier, les autres personnages cherchent leur place : que ce soit Peggy sa jeune voisine qui essaie de l’aider, Lazare le contremaître qui glisse doucement vers la folie ou  Le Philosophe, un vieil homme qui a pris Xavier sous son aile sur le chantier où celui ci est harcelé…Sans compter la grenouille qui joue du banjo (si vous n’êtes pas prêt à croire à une grenouille qui chante et joue du banjo dans un monde par ailleurs très réel, alors passez votre chemin…)

Au départ le livre est un peu long à démarrer, dans les 50 premières pages on se demande où on va arriver,  du coup j’ai fait l’Erreur Fatale : j’ai lu la quatrième de couverture. Pourtant je m’étais jurée de ne plus jamais lire une quatrième de couv’ et là la Rechute : la quatrième raconte tout !! jusqu’à  la page de 200 (sur 400) : Catastrophe, j’attendais ce que la quatrième disait qui allait arriver. Ça m’apprendra à ne pas respecter LE précepte « Tu ne liras jamais la quatrième de couve »
Ce petit inconvénient passé, à partir de la page 200, je suis réellement entrée dans l’histoire pour ne plus la lâcher : je l’ai trouvé passionnante :  Xavier gagne en épaisseur, je l’ai trouvé tour à tour naïf, excessivement intelligent, pudique à la limite de l’obsession, charmant et tête à claque.
Après le milieu de la démolition qui est magnifiquement décrite, Gaëtan Soucy nous invite  dans le milieu du music-hall avec l’autruche de la couverture et  avec des phénomènes de foire. Au milieu de tout ça nous  retrouvons Xavier et  sa grenouille ….
La fin est absolument splendide, totalement inattendue et crédible (enfin si vous croyez aux grenouilles qui jouent du banjo – ce qui est mon cas)

 

Un extrait : 

Lazare s’engage plus profondément dans la venelle. Odeur de vidange et de fruits pourris, d’huile rance. Flaques gluantes qui font crisser les semelles. Culs d’usines, entrepôts et garages, camions à la benne vide, rouille, souillures. Il croise un palefrenier en train de fouiller dans les appétissantes. Son cheval se tient, patient, à ses côtés ; la charrette est comble d’ordures. Le guenillou. C’est ce qu’il a répondu l’hiver dernier au médecin de la clinique qui lui demandait quel était son plus ancien souvenir, à lui Lazare. Le guenillou. La fois qu’il avait été écrasé par le cheval du guenillou. Il avait cinq ans. Il y avait les taches rouges des salicaires, de l’autre côté du chemin, qui l’appelaient comme un chœur d’anges. Sa mère eut un moment de distraction et le petit Lazare se précipita en riant vers les fleurs. Le cheval arriva en trombe, fracassant, occupant tout l’espace. Lazare ressentit ce que doit ressentir une alouette qui s’écrase contre une vitre. Il eut la clavicule cassée, les jambes rompues. Il s’évanouit en éprouvant une sensation d’une extraordinaire intensité, comme s’il venait d’être foudroyé de bonheur.

 

Le billet chez Karine qui m’a convaincue de lire ce livre et où vous pourrez découvrir le nom de la grenouille (je ne suis pas arrivée à l’écrire pour ce billet :-))

 

Québec en Novembre Chez Karine et Yueyin

L’avalée des avalés – Réjean Ducharme

– L’hiver déjà ! annonce Chamomor, entrant nu-pieds dans la chapelle.

Je regarde ses cheveux pleins de vent, ses yeux mouillés de vent. Qu’elle est belle ! Je regarde ses pieds. Elle a les pieds sales. Je me dis que c’est beau d’avoir les pieds sales.

– Que le temps passe ! Comme c’est vite fait le passé ! Quand j’étais petite comme toi, le temps ne passait jamais assez vite.

Quand je serai grande, je ne passerai pas mon temps à déambuler paresseusement dans l’herbe morte. Je serai partie pour un lieu d’où l’on ne revient pas, un lieu où on arrive en passant par des lieux où l’on ne s’arrête pas. Je monterai Pégase et monterai à l’assaut de l’Olympe, comme les Titans, comme Ajax d’Oïlée, comme Bellérophon. Je mourrai en pleine force, de l’explosion même de ma violence. Je me mesurai à la mort en plein midi, plein éveil, pleine gloire. Je me porterai à sa rencontre et porterai les premiers coups. Je connais l’issue de la bataille. Je sais que la lutte sera vaine. Je sais que mes soldats et mes chevaux devront donner l’assaut du bord d’un gouffre. Mais je me battrai quand même. S’il faut perdre, autant perdre beau. S’il faut que mes soldats et mes chevaux tombent au fond de l’abîme aux premiers pas de la charge, autant que ce soient mes chevaux les plus rapides et mes soldats les plus courageux.

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L’avalée des avalés – Réjean Ducharme

L’avalée des avalés – Réjean Ducharme

Vacherie de vacherie ! (je reprends l’expression favorite de Bérénice, la narratrice de ce livre)

Quel livre !

Bérénice est une petite fille au début du livre (huit ans à peu près) et à la fin du livre elle a une vingtaine d’années.
Elle vit au Canada sur l’île des sœurs avec son père, sa mère et son frère qui a deux ans de plus qu’elle. Les parents se détestent et se déchirent : Ils décident de se séparer et gardent chacun un des enfants. Le père Einberg est juif et élève sa fille dans la religion juive. La mère est catholique et veut élever le fils, Christian,  dans sa religion à elle. Au début, j’ai cru que Bérénice était une sorte de petite sœur de Zazie (celle du métro) ; grande gueule, avec un franc-parler bien à elle et plutôt assez chipie.
En fait il n’en est rien : Bérénice est une petite fille qui souffre énormément des disputes continuelles de ses parents. Pour survivre à ce climat impossible et anxiogène,  elle a une affection démesurée pour son frère Christian.  Pauvre petite fille ! au début on est en totale empathie avec elle, écartelée entre son père et sa mère. Elle ne reçoit aucune tendresse, aucune attention si bien qu’un jour elle essaie de se laisser mourir.  Elle survivra à cette maladie (forte fièvre) et la ressemblance avec Zazie s’arrête là.  Bérénice, un peu après cette maladie, devient franchement antipathique : elle tue les chats de sa mère qu’elle dit détester, une page plus loin elle dit l’aimer. Elle en fait voir de toutes les couleurs à son entourage (entourage détestable de son père et sa mère, pas un pour rattraper l’autre, certes ils ont souffert pendant la guerre mais comme peut on torturer, psychologiquement, ainsi ses propres enfants). De rage, son père l’expédie chez son oncle, juif orthodoxe à New York pendant cinq ans. Son amie Constance la suit mais l’apaisement sera de courte durée.
Pendant cinq années, elle ne verra pas du tout son frère et lui écrira des lettres enflammées : l’aime-t-elle vraiment ce frère ou écrit elle ces lettres uniquement pour faire enrager son père qui lit tout son courrier ?
La petite fille espiègle et malheureuse du début du livre devient une adulte détestable et malheureuse qui se rend, contrainte et forcée par son père en Israël pour faire son service militaire.  La petite fille a disparu, reste une jeune adulte perturbée qui accomplira l’indicible.

Au delà de l’histoire très prenante, l’écriture de Réjean Ducharme est somptueuse et très poétique (Roman paru en 1966 en France, Wiki me dit qu’il a été en lice pour le prix Goncourt)

* *

J’appelle Christian à ma rescousse. Entre-temps, j’ai pris un quotidien de Montréal (La Pressée) et j’ai parcouru les quelques colonnes des annonces classées spécialisées dans les chambres à louer.
– Christian, mon chéri, si notre amitié n’est pas qu’un mot, aide-moi à débarrasser ma v       ie de ce fou furieux qu’est notre cher père !
– Non ! répond-il, imperceptiblement mais rigidement.
– Si tu es mon frère, véritablement, viens partager avec moi la misère dans laquelle je veux me réfugier pour échapper à l’impitoyable angoisse de ce fou furieux !
– Non ! répond-il, imperceptiblement mais rigidement.
–  Nous louerons un meublé crasseux et truffé de cafards, dans un sous-sol, dans le quartier de Montréal où les pires taudis sont !
– Non ! répond-il, imperceptiblement mais rigidement.
– Je t’entretiendrai, comme dans les films français la péripatéticienne parisienne entretient son Jules. Tu verras ; je trouverai vite un emploi. J’ai la langue bien pendue, je suis débrouillarde et courageuse. Je sais danser. Je sais jouer du cor anglais, du clairon et du trombone. Je suis capable de donner des leçons de karaté. Pour augmenter mes revenus, j’apprendrai la dactylographie et la sténographie. Les pornographes s’arrachent les dactylographes qui sont sténographes ! Je parle toutes sortes de langues. J’ai un diplôme de mécanique ; entre cinq heures et sept heures, je réparerai des pneus crevés, huilerai des joints Cardan, remplacerai des bougies, changerai des balais, servirai de l’essence. Je travaillerai jour et nuit ; j’amènerai tant d’eau au moulin que tu pourras t’acheter une voiture sport européenne. Nous mettrons de l’argent de côté et, chaque année, nous ferons les touristes : nous irons à Cunaxa. A Cunaxa, nous courrons parmi les ruines de la défaite de Cyrus, nu-pieds et nu-jambes comme quand nous étions tous petits. Je nous vois à Cunaxa comme si j’y étais. Je nous vois nous baisser pour ramasser le fer qu’a perdu le cheval de Tissapherne quand il se mit à poursuivre les Dix Mille …
– Non ! répond-il, imperceptiblement mais rigidement.

Québec en Novembre Chez Karine et Yueyin

Devinette : trouver le titre et l’auteur

L’hiver est passé. Le printemps est commencé. Il pousse des cheveux verts au travers de la paillasse où la neige a dormi. Il pousse des cheveux doux tout le long de mes pas. Je marche sur la terre et dans l’air, derrière Christian. Gréés d’un cahier, d’une plume et d’un encrier, nous dressons un inventaire en règle de notre faune. Nous sommes des Christophe Colomb. Pied carré par pied carré, nous découvrons l’île. Quarante-deux criquets. Vingt-trois fourmis. Trois bousiers. Un chat. Tout est compté, même Mauriac, le chat que Chat Mort adore. Christian inscrit tout, de sa plus belle encre. Presque à chaque pas, nous écrasons la queue d’un rat. Christian en a inscrit deux mille  pour faire un compte rond.La plus grande richesse de la République d’Afrique du Sud est les diamants. La nôtre  est les rats. Nous avons repéré deux nœuds de couleuvres derrière la corde de bois accôtée contre le dos du pavillon du jardinier. Un renard erre dans les roseaux, maigre et triste, qui cherche pour rien son sentier emporté par les glaces. Six marmottes montent la garde sur le bord de la carrière de charbon. Elles ne restent à la surface de la terre qu’aussi longtemps qu’elles s’y croient les seuls vivants. Elles s’en effacent aussitôt qu’elles voient remuer quelque chose. Leur cou se tordant et se détordant à une vitesse inouïe, elles guettent. Elles passent leur vie à regarder pour s’assurer qu’elles sont seules. Christian frappe une roche de son bâton. Il en jailli deux éclairs : deux belettes. Nous avons deux écureuils, et leur queue est plus grosse qu’eux. Quand ils courent, leur queue flotte comme la plume d’autruche au casque d’un lancier chargeant, comme une plume d’autruche à la queue d’une torpille. Les deux écureuils se poursuivent dans le tunnel, et leurs griffes en battent le métal comme d’une grêle. Largué une nuit par un avion, le tunnel, grand cylindre côtelé, est demeuré comme il est tombé : allongé de travers dans le sable de la poupe de l’île. Christian dit que, parmi les animaux qui nous manquent, il y en a que nous ne connaissons même pas. Par contre, il y en a, comme le chien et le cheval, dont l’absence nous fait excessivement honte. Demain nous aurons notre chien. Nous nous attacherons le premier chien sans médaille que nous rencontrerons sur la route en revenant de l’école. Demain, en revenant de l’école, nous aurons un sac et nous y fourrerons tout ce que nous rencontrerons de criquets, de sauterelles, de blattes, d’escargots, de rhinocéros et d’éléphants. Plus il y aura d’animaux sur l’île, plus nous serons riches. Nous avons écrit une lettre à Chat Mort. Nous la mettrons sous son assiette quand Einberg n’y sera pas. C’est une requête où sont énumérés avec la plus grande précision tous les animaux qui nous manquent. « Chère maman, une chèvre, une vache, un cochon, un cheval, un boa, un panda, un aptéryx… Signé : Christian – Bérénice. »

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Réponse demain ici même 😉

Un ange cornu avec des ailes de tôles – Michel Tremblay

En treize chapitres, Michel Tremblay nous fait part de sa passion pour les livres. Cela commence très tôt,  à trois ans il ne sait pas encore lire mais il emmène des livres à sa grand-mère qui ne peut pas se déplacer. Cela continue ainsi de chapitre en chapitre : sa première lecture de « grand »  : « L’auberge de l’ange-gardien » de la comtesse de Ségur, sa découverte de Tintin et de la BD qu’il méprise au départ avant de se laisser subjuguer par cet univers, sa découverte des romans d’aventures de Jules Verne, sa passion pour les contes avec Blanche Neige et les sept nains – il essaie pendant plusieurs semaines de changer la fin de ce conte par sympathie pour les nains, sa rencontre-choc avec la littérature québécoise et « Bonheur d’occasion » de Gabrielle Roy, sa découverte quand il est adolescent de Victor Hugo (des pages très drôles où Michel Tremblay se sert de Victor Hugo pour contester les Frères qui enseignent dans son collège de jésuites). Enfin il raconte également ses multiples virées dans les bibliothèques et notamment ses stratagèmes pour emprunter un livre « Orage sur mon corps » d’André Béland, livre qu’il n’arrivera jamais à  emprunter d’ailleurs car la censure veille : il faut être majeur pour pouvoir emprunter un livre traitant d’homosexualité. Il découvre dans d’autres  livres que son homosexualité n’est pas une chose isolée et que beaucoup d’hommes sont comme lui.

A chaque chapitre, il y a des passages savoureux de dialogues avec sa maman qui, elle, lit très peu mais qui encourage sa soif de lecture. Le lecteur suit donc le jeune Michel de ses 3 ans jusqu’à ses 25 ans, de la passion de la lecture à  la concrétisation de sa passion de l’écriture avec la publication  d’un recueil « Contes pour buveurs attardés ».

Le ton de Michel Tremblay est absolument adorable : il est drôle, caustique, ironique et à la fois tendre et bienveillant avec sa maman.  En résumé un livre qui m’a autant plu que « Bonbons assortis », un peu bâti sur la même idée : raconter des tranches de vie de son enfance jusqu’à ce qu’il devienne jeune adulte.

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Deux extraits et l’incipit ici

La Saskatchewan a toujours flotté dans l’appartement de la rue Fabre, puis celui de la rue Cartier, gigantesque fantôme aux couleurs de blé mur et de ciel trop bleu. Quand maman nous racontait les plaines sans commencement ni fin, les couchers de soleil fous sur l’océan de blé, les feux de broussailles qui se propageaient à la vitesse d’un cheval au galop, les chevaux, justement, qu’elle avait tant aimés, avec un petit tremblement au fond de la voix et les yeux tournés vers la fenêtre pour nous cacher la nostalgie qui les embuait, j’aurais voulu prendre le train, le long train qui prenait cinq jours pour traverser tout le Canada, l’amener au milieu d’un champ sans limite bercé par le vent du sud et le cri des engoulevents et lui dire : « Respire, regarde, touche, mange tout le paysage, c’est mon cadeau. »

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Je lisais les aventures de Robert Grant le plus tard possible, jusqu’à ce que ma mère menace de retirer l’ampoule de ma lampe de chevet, en fait, puis je rêvais une partie de la nuit de la traversée de l’Atlantique, du détroit de Magellan, des paysages chiliens, de la Cordillère des Andes… Mon lit était un bateau qui quittait volontiers ma chambre de la rue Cartier pour foncer vers le 37e parallèle à la recherche de la source du Gulf Stream.
Je devenais un marin accompli en même temps que Robert Grant, j’apprenais à monter un magnifique cheval argentin à la robe noire en compagnie de Thalcave, le beau Patagon à moitié nu dont le portrait me troublait tant à la page 95, je traversais à guet le Rio de Raque et le Rio de Tubal, je grimpais des murs de porphyre – les quebradas –, je cherchais en vain mon père au creux des forêts de séquoias ou sur le pic des montagnes enneigées. On disait de Robert Grant qu’il grandissait et se développait rapidement, qu’il devenait un homme ; moi, je lisais au milieu des miettes de gâteaux ou de biscuits au gingembre et je restais désespérément l’enfant envieux qui n’avait pas de destin grandiose.

Québec en Novembre Chez Karine et Yueyin