La gifle – Roxanne Bouchard

 

La gifle – Roxanne Bouchard

 

Pour ce dernier jour du mois québécois, voici un très court roman (107 pages) qui a su me convaincre.

L’auteure Roxane Bouchard alterne des passages « théoriques » numérotés de I à VII sur ce qu’est une gifle (à ne pas confondre avec une mornifle, une claque ou une taloche) avec des chapitres numérotés de 1 à 7, plus « pratiques », où la tension monte : on devine assez vite qui va être le fameux giflé mais qui peut être le (ou la) giflante ? Avec un ton qui ne manque pas d’humour, Roxane nous emmène au Québec mais dans un Québec qui pourrait aussi se passer en Italie car ce roman met en scène des familles d’origines italiennes vivant à Québec.

Alors qui de la Mamma Gonores Minella, de sa rivale Angelina Galvani, de la galeriste Isabella di Stephano, de la future mariée Alicia Galvani, ou d’un de ses 12 frères (12 ! ) ou de la pulpeuse peintre Camelia Soriano va claquer, gifler ? et pour quel motif ?

Jubilatoire 🙂

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Un extrait (Chapitre I) :

Au Québec, on ne giflait pas. On fessait, on donnait des volées, des raclées, des coups de poing. Des fois, on se faisait swigner une claque en arrière de la tête, on recevait une tape ou une taloche. Même la baffe ne faisait pas partie des activités courantes. La limite de l’exotisme, chez nous, c’était de se faire sacrer une mornifle.

La gifle et tous ses dérivés européens : le soufflet, la beigne, la calotte, la giroflée (à cinq feuilles), la mandale, le pain, la Talmouse, la tarte et la torgnole ne faisaient  pas, pour ainsi dire, partie de nos élans quotidiens.

Et pour cause : nos ancêtres, ces trapus Canadiens français qui maniaient courageusement la charrue dans la glèbe d’un pays dur, n’avaient pas vraiment de temps à perdre avec ces frivolités de la cour. Quand un homme a une terre en bois debout à défricher  à la hache pour faire vivre sa famille, on peut comprendre que les galanteries coquines, les mœurs aristocratiques, les duels de bout d’épée et les soufflets vengés par le Cid lui passent  cent pieds par-dessus la tête.

Aussi, pour remettre un voisin à sa place, le Survenant optait pour une solide bagarre à grands coups de poings sur le bord de l’étable alors que, pour activer les enfants paresseux, le coup de pied au cul avait généralement la cote.

Nous appartenons à un peu peuple vaillant qui a construit ses terres malgré l’hiver et les moustiques. Nous avons hérité de l’orgueil rugueux du labour et du réflexe qui fesse. C’est pourquoi, quand on abordait jadis le sujet de la gifle devant nos ancêtres, ils étiraient dédaigneusement un petit sourire en coin. Pour eux, la gifle, c’était une moumounerie pompeuse imitant le salut coincé de la reine d’Angleterre.

Ce n’est qu’en juillet 1972, dans un petit village du Bas-du-Fleuve, que la première gifle a brutalement retenti sur une joue québécoise, importée par une main italienne.

 

Le mois de novembre est québécois chez Yueyin et chez Karine

 

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Griffintown – Marie-Hélène Poitras

Griffintown – Marie-Hélène Poitras

Ouvrir un livre québécois est toujours une aventure parce que le livre est écrit en français mais un français qui peut nous surpendre à tout moment, comme ça, au détour d’un paragraphe.

Dès l’incipit de Griffintown on est ailleurs :

Le jour se lève sur Griffintown après le temps de survivance, les mois de neige et de dormance.

[..] Derrière l’écurie, le ruisseau a dégelé et ses eaux noires courent vers le canal, vives et furieuses. Il a beaucoup neigé en avril. Une âme bienveillante a dilué un peu de vodka dans les abreuvoirs pour que les rares chevaux qui restent puissent boire pendant la saison froide. L’oscillation constante entre gel et dégel a sévèrement entaillé les rues, les transformant en véritables pièges à calèches. Il faut avoir connu les jours et les nuits de Griffintown pour entrevoir dans ce décor ingrat la possibilité d’un été fécond.

 

Quelques mots sur l’histoire : Billy le lad s’occupe toute  l’année de l’écurie, Paul le patron est plus un gestionnaire.  Cette écurie se trouve à quelques centaines de mètres du métro à Québec mais c’est déjà un autre monde : le monde des calèches et des cochers, dont le métier est de « promener les touristes » dans Québec (à mi-chemin donc entre des cow-boys et des attrape-nigauds). C’est un monde dur que décrit Marie-Hélène Poitras, un monde de laissé-pour-compte qui ne vivent et ne travaillent que six mois dans l’année, au contact de ces fameux chevaux et qui le reste du temps essayent de survivre à l’hiver.

Dans les premières pages on sait que le patron de l’écurie va mourir, assassiné. Par qui ? pourquoi ? c’est un peu le sujet du livre mais pas tant que ça, le sujet est surtout de décrire ce monde au bord de la disparition, un monde  où il n’y a pas réellement de lois.

On a liquidé le patron. L’ordre des choses, jusque-là immuable, vient d’être renversé. Il y aura des questions d’honneur à soupeser, peut-être une vengeance à orchestrer et probablement un message à décoder. Les hommes de chevaux vont devoir rétablir la justice ou s’en fabriquer une et l’imposer. En règle générale, les policiers ne viennent pas au Far Ouest ; les autorités laissent les hommes de chevaux régler leurs affaires entre eux, en autant que leurs histoires ne débordent pas les frontières du territoire. Ce qui se passe à Griffintown reste à Griffintown ; il en a toujours été ainsi.

 

Le meurtre du patron n’est pas à l’avant de la scène, plutôt même un prétexte : on suit surtout les débuts professionnels de Marie, jeune femme naïve, qui veut vivre aucontact des chevaux et de la nature. Elle se lance, pleine d’enthousiasme, dans sa première saison en tant que cochère.

 

Extrait (page 83)

Sur le chemin du retour, John réitère ses conseils une dernière fois : « Parle des Indiens aux touristes européens, d’architecture et d’histoire aux Américains, pointe le magasin de costumes aux familles et rappelle aux rares Montréalais qui montent à bord la signification du « je me  souviens ». Pique par les tronçons de ruelles lorsque c’est trop engorgé ailleurs, évite le plus possible les segments de la rue Saint-Paul en pavé uni – ravageur pour les sabots –, prends garde de rester prise dans la pente de la côte Bonsecours à un feu rouge, et si c’est sur le point d’arriver, pars au trot voire au galop, épargne ton cheval. Les stands devant la basilique et en bas de la place Jacques-Cartier sont le territoire des cochers expérimentés, tant que tu sauras pas reculer, évite-les et  garde un profil bas. Si un touriste te tape sur les nerfs, tu le fais descendre, exactement comme Alice a fait avec toi, souviens-toi qu’il y a un seul maître à bord de la calèche : le cocher. Méfie-toi des camions qui transportent un baril de ciment pivotant ; certains chevaux, convaincus que le baril va leur rouler dessus, s’emballent lorsque les camions s’approchent d’eux. Évite de mettre ton fric dans le coffre arrière quand le Rôdeur surveille ta calèche, et quand tu sollicites les touristes, ça se fait entre le nez de ton cheval et le coffre de la calèche, ne dépasse pas les limites de ton territoire – comme chez les putes.  Tiens-toi loin de la Mouche. De toute façon, tu dois pas être le genre de fille qui emprunte du fric à un shylock… Change la couche de ton cheval dès qu’il y a du crottin dedans, sinon les mouches arrivent et les cochers vont te tomber dessus. Et je ne parle même pas des résidents du quartier, qui nous haïssent presque autant que les chauffeurs de taxi. Ici, ta place, faut que tu la gagnes. T’auras pas à te rapporter à Billy. Si sa calèche et son cheval reviennent intacts, que tu loades un peu et que tu ramènes de l’argent à l’écurie, il te laissera tranquille. Ce sont les cochers entre eux qui régissent le milieu. En d’autres mots, si tu fais pas l’affaire, tu le sauras bien assez vite. Dernière chose : à la fin de la journée, garde ton fouet pas trop loin, comme je te l’ai enseigné. Un cocher rentre à l’écurie les poches pleines et ça se sait. »

 

En conclusion : frais et rude à la fois, dépaysant et plein d’humour, une réussite.

Le mois de novembre est québécois chez Yueyin et chez Karine

La fiancée américaine – Eric Dupont

 

Excitées jusqu’à la racine des cheveux, Beth et Floria Ironstone avaient été les premières à atteindre le site de la dernière épreuve de force : la levée du cheval. La bête se tenait debout déjà debout à côté d’un mât qui rappelait par sa hauteur, un poteau de téléphone, et dans lequel on avait inséré des tiges de fer à tous les trente centimètres. Il s’agissait pour le concurrent de monter le cheval, la bête la plus docile du comté, et, en quelque sorte arrimé à la selle à l’aide d’un harnais dont les larges courroies lui recouvraient les épaules, de se hisser à dix mètres du sol – avec le cheval ahuri accroché à son derrière – en s’agrippant aux tiges de fer plantées dans le poteau, lui-même profondément ancré dans le sol ; une « épreuve d’été » comme on l’appelait dans le milieu, tout simplement parce qu’elle était difficile à organiser dans les salles de théâtre qui accueillaient les spectacles d’hommes forts pendant la saison froide. À cet obstacle, s’ajoutait la difficulté de trouver d’abord une bête suffisamment obéissante pour endurer de faire le lent voyage vers le ciel cinq fois et ensuite, cela va sans dire, un propriétaire de cheval aux nerfs d’acier qui consentît à laisser l’animal participer au dangereux manège. Par chance, toutes ces conditions étaient réunies à Gouverneur et la foule se rassemblait lentement autour de cette étrange mât de cocagne à l’appel du maître de cérémonie. Le Géant de Varsovie, Idaho Bill, The Great Brouyette, et finalement, Podgorski et Lamontagne formait un cercle autour du maître de cérémonie, tirant à la courte paille pour déterminer qui monterait le cheval en premier.

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La fiancée américaine – Eric Dupont

La fiancée américaine – Eric Dupont

La fiancée américaine – Eric Dupont

Il y avait longtemps qu’un roman ne m’avait pas enthousiasmée de la sorte !

Au début du roman, l’action se déroule au Canada en 1957. Louis (surnom Cheval) Lamontagne a 40 ans, sa femme Irène est une femme très pieuse et avare, ils élèvent leurs trois enfants, Madeleine, Marc et Luc. A l’aide de quelques gins, Louis raconte l’épisode de sa naissance en 1918 quelques mois après la fin de la guerre. Le mariage de son père avec la fameuse fiancée américaine est très bien racontée. Un scène d’anthologie, un 25 décembre, dans une église à Rivière-du-loup m’a fait à la fois rire et pleurer.

Plus tard, Madeleine, la fille  du Cheval, met au monde des jumeaux (un des points forts du livre est d’ailleurs que l’on croit connaître le père des jumeaux pendant 500 pages et que le père n’est pas celui qu’on croit, comprenne qui pourra ). Chacun des jumeaux a une personnalité attachante : Gabriel qui est presque une réincarnation du Cheval tant il est fort et naïf et Michel le ténor qui ne vit que pour la musique.

Les frères échangent des lettres à la fin des années 90. A Berlin, Gabriel rencontre une vieille femme Magdalena Berg (homonyme de Madeleine Lamontagne). Magda lui raconte son enfance dans la Prusse des années 30 puis la guerre à Berlin (une histoire passionnante). 

Une épopée fabuleuse des années 1918 à la fin du siècle que je recommande chaudement (920 pages tout de même avalées en quelques jours). Le roman est plein d’humour et subtil dans sa description des relations humaines (désir, jalousie…), parfois des scènes de « réalisme magique » font plus que douter d’être éveillé.   

Un extrait page 90 : 

Floria était en larmes sur le porche de la maison. Depuis l’âge de dix-huit ans, elle n’avait pas manqué une seule édition de la St Lawrence County Fair, toujours elle avait trouvé un moyen de s’y rendre, soit dans le camion du vieux Whitman, soit par car, mais jamais elle n’eût accepté de mettre une croix sur l’événement. Mais où restait donc le vieux Whitman ? Au moment où tout semblait perdu, les sœurs Ironstone entendirent vrombir et crachoter le moteur du bonhomme.

– Désolé du retard, ladies, mon Adolf était récalcitrant. C’est un grand nerveux, un signe de caractère.

– Mr. Whitman !  Il est vraiment énorme, votre Adolf !  Vous ne rentrerez pas les mains vides, cette année, j’en suis certaine ! Vous avez vu cette jupe ? C’est maman qui l’a faite!

– Pas mal, mais pourquoi en rouge ? On te voit à dix milles à la ronde !

– Oui, je ne risque pas de passer inaperçue !

Le camion s’était immobilisé devant les deux jeunes femmes endimanchées, maintenant rayonnantes dans le petit matin. Derrière les ridelles les contemplait d’un œil noir et curieux un veau surdimensionné, élevé  au petit grain, engraissé avec soin, dans lequel reposaient tous les espoirs de Whitman en ce samedi d’août 1939. Admirateur de l’Allemagne nazie depuis la première heure, le bonhomme Whitman avait baptisé son veau en l’honneur du führer, dont il avait même épinglé la photographie au-dessus de la stalle et de l’enclos dans l’espoir que le regard directif du dictateur opérât sur la bête une magie semblable à celle qui avait sauvé l’Allemagne de l’indigence et de la famine. Ses espoirs furent comblés au-delà de ses rêves les plus fous. La bête profita, grossit, transforma bravement en muscles tout le grain et le foin qu’on trouva pour elle, son poil prit le luisant qu’on connaît aux bêtes qui rapportent des rubans et l’animal, par quelque inexplicable phénomène de transsubstantiation, avait le regard de celui dont il portait le prénom : le veau avait l’air de vous regarder au fond de l’âme avec une tendresse épuisée, un je-ne-sais-quoi de candeur alpine qui avait convaincu le bonhomme Whitman que la gloire l’attendait au tournant ; il rentrerait le soir même brandissant le ruban tricolore de la St Lawrence County Fair. Oui, la discipline et le don de soi permettent  tous les espoirs, l’État de New York en aurait bientôt la preuve.

– Il voit aussi loin que le führer ! avait tonné Whitman en fermant la portière de son camion Ford.

 

Le mois de novembre est québécois chez Yueyin et chez Karine

Ceux qui restent – Marie Laberge

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Ce roman choral permet tour à tour à cinq personnes d’exprimer, quinze ans après, leur désarroi face au suicide de Sylvain, 29 ans. Le jeune homme n’avait pas l’air déprimé, il avait un bon boulot, une femme pas jalouse, un fils de 5 ans, une maîtresse délurée…alors pourquoi ce geste définitif un soir de printemps en partant de l’appartement de sa maîtresse ?
Parmi les narrateurs, il y a Mélanie-Lyne l’épouse de Sylvain qui est devenue surprotectrice par rapport à son fils Stéphane, qui vient d’avoir 20 ans. Elle essaie de « refaire sa vie » en rencontrant des hommes sur des sites internet.
IL y a Vincent le père de Sylvain qui, rongé de culpabilité, se demande comment il a pu ne rien voir des intentions de son fils et qui s’interroge sur ses liens avec son ex-femme Muguette et son petit- fils.
Il y a Muguette, la mère qui se réfugie dans le déni puis dans la maladie d’Alzheimer.
Il y a une vision extérieure du jeune fils Stéphane qui essaie de fuir sa mère possessive. Il n’est pas au courant du suicide de son père, la version imposée par la mère étant un accident de voiture.

Et surtout il y a la barmaid, Charlène, la maîtresse de Stéphane, qui quinze ans après est toujours très en colère et invective le suicidé dans un québécois fleuri et imagé …
C’est ce personnage qui m’a le plus convaincu et qui se révèlera le ciment pour les retrouvailles du grand père et du petit fils.

Un livre sur le suicide d’un proche mais qui ne m’a pas paru triste du tout. L’analyse des sentiments de Marie Laberge est fine et convaincante. (j’ai été charmée par les différents rebondissements qui m’ont paru à la fois surprenants et crédibles)

En bref : un excellente lecture pour ce mois québécois digne de la trilogie Gabrielle, Adélaïde, Florent

Un extrait (Vincent le père parle)

Je suis un homme âgé, je ne sais pas combien d’années il me reste à vivre. Ni si ma santé restera aussi bonne.
Mais je sais une chose : en mourant, Sylvain m’a montré un chemin exigeant et terrifiant. Celui de vivre avec la perte, avec le vide sans continuer à le creuser. J’ai essayé, j’essaie de marcher droit avec ma part de creux et ma part de plein, et je sais que j’ai été choyé, que j’ai reçu beaucoup d’amour et que ma mission est maintenant d’en donner. Sans mesurer, sans mesquiner. En donner et ne jamais avoir l’outrecuidance de me plaindre.
J’ai beaucoup perdu parce que j’ai beaucoup reçu.

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Mois québécois organisé par Carine et Yueyin

Lecture Commune autour de Marie Laberge (je viendrai compléter les liens vers les autres livres découverts)

Lydia a lu « Quelques adieux » et en parle ici

L’avis de Cath sur « Ceux qui restent »

La traversée de la ville – Michel Tremblay

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Après « Bonbons assortis »  et « La traversée du continent », je suis repartie en compagnie des doux mots de Michel Tremblay. L’action se déroule en 1912 et 1914.
Ce roman est le tome 2 d’une saga qui  en comporte 6.
Dans le premier tome,  » la traversée du continent »,  on suivait Rhéauna, 10 ans, dans sa traversée du Saskatchewan vers Montréal pour rejoindre sa mère qui l’avait laissée 5 ans auparavant chez les grands-parents ;  jeune veuve, elle ne pouvait pas subvenir à leurs besoins.
Dans ce deuxième tome, on suit en parallèle deux époques : en 1914 avec le ressenti de Rhéauna, qui reste une petite fille adorable, et en 1912 les sentiments de sa mère quand elle décide de  partir des États-Unis pour retourner au Canada natal, enceinte et sans ressources.
Incompréhension entre les deux, la mère faisant tout son possible pour que sa fille soit heureuse mais toujours aussi pauvre elle ne peut faire venir ses deux autres filles restées au Saskatchewan. L’adaptation De Rhéauna à la grande ville après des années à la campagne est très dure.
Michel Tremblay excelle dans sa description des sentiments et de la mère (confrontée au problème d’élever seule Rheauna plus son petit garçon de dix huit mois) et Rhéauna qui, entendant les rumeurs de la guerre en Europe, entreprend une folle équipée dans la ville de Montréal.
J’ai eu une préférence pour la voix donnée à la petite fille mais les chapitres ou l’on suit la mère sont également très captivants.

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En conclusion : j’adore cet auteur, sa façon de dire simplement la complexité des sentiments et de se mettre dans la peau d’un enfant.

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Un extrait :

« Quand nous chanterons le temps des cerises, le doux rossignol, le merle moqueur seront tous en fê-ê-te. » C’est une chanson qui fleure bon le foin frais coupé, la soupe aux légumes et le café qui percole. C’est une chanson qui a aussi une odeur de nostalgie, les souvenirs imprécis qu’on arrive pas à retrouver, un manque inexprimable là, dans la région du coeur, une privation cuisante qu’on soupçonne d’être définitive et qui vous rend inconsolable. Avant elle était privée de mère ; maintenant…
Où sont elles à cette heure ? Où sont ils tous, Béa, Alice, grand-papa, grand-maman ? Le blé d’Inde doit avoir fini de pousser, les foins vont commencer bientôt, les silos vont se remplir de céréales, la petite école de rang va ouvrir ses portes, Mademoiselle Patenaude va accueillir ses élèves sur le perron, droite et fière… Sa mère lui a dit que le soleil se couchait deux ou trois heures plus tard qu’à Montréal, là-bas en Saskatchewan, qu’il était plus tôt qu’ici, qu’ils prenaient leurs repas longtemps après eux, qu’ils dormaient encore quand elle partait pour l’école, qu’ils venaient de finir de souper quand elle se couchait… Est-ce que c’est possible ? Que le soleil ne se couche pas partout à la même heure ? Ou alors est-ce que c’est une invention de sa mère pour l’empêcher de trop penser à eux, d’imaginer qu’elle fait la même chose qu’eux en même temps, qu’elle est plus en symbiose avec eux qu’avec elle ? Rhéauna se rappelle que sœur Marie-de-l-Incarnation lui a dit qu’elle allait leur expliquer les ciseaux horaires l’année prochaine – c’est des ciseaux qui coupent le monde en vingt-quatre parties différentes, pour les vingt-quatre heures de la journée, à ce qu’il paraît ; c’est donc vrai, ce n’est pas une invention de sa mère. C’est loin de la rassurer parce qu’elle va devoir continuer de calculer quelle heure il est là bas chaque fois qu’elle va penser à eux.

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Challenge Québec en Novembre chez Karine et Yueyin, et aussi Québec O trésor chez  Karine:) et Grominou.

Le jour des corneilles – Jean François Beauchemin


le jour des corneilles

Dès le début, mes esgourdes ont été charmées par la voix du narrateur qui m’a embarquée dans son épopée au Québec (je précise qu’il ne s’agit pas d’un livre audio et que j’ai quand même entendu la voix du narrateur….ce qui est rare). Le fils Courge, c’est son nom – il ne semble pas avoir de prénom, a le phrasé étrange de celui qui n’a pas été en contact avec les hommes dès sa plus tendre enfance. Un enfant presque sauvage, élevé par un père fou de douleur (sa femme est morte en mettant le fils au monde) et fou tout court (des voix lui parlent dans le « casque »).

Le fils s’interroge sur les hommes, sa mère, son père, l’amour, la nature. Il s’adresse à un juge, on comprend petit à petit pourquoi il s’adresse à cet homme. De sa tendre enfance, avec un père qui a des hallucinations et qui le maltraite, à sa découverte de l’amour vis à vis de la douce Manon, le fils nous brosse un portrait magnifique de la nature, des hommes et du langage.

Son vocabulaire est composé de mots à moitié inventés et d’images très justes d’animaux en toute sortes (loutres, cerfs, serpents, insectes….)
Une grande découverte qui m’a enchantée……

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Un extrait

Lorsque le soleil était bien enfoncé à ponant, il m’arrivait quand il s’essayait à traduire le ciel et son ornement d’étoiles, de questionner père sur ma destinée. Car père était lecteur d’astres et, par même occasion, déchiffreur des avenirs inscrits en eux. Et moi, j’étais en cette matière aussi curieux que le loutron : je n’avais de cesse de me cuisiner et de m’interviewer sur le sort me guettant et sur la tournure de ma personne. J’étais ainsi fait, Monsieur le juge : je ne me rassasiais guère du jour coulant, et il m’était besoin de creuser les époques prochaines. Ah! Comme j’aurais goûté de me transporter en avant, en quelque machine ou brouette avaleuse de temps ! Pourquoi ? Il ne m’est pas aisé de le traduire. Peut être cherchais-je en demains ce qu’aujourd’huis ne m’offraient que médiocrement. On eût dit que l’époque présente ne me suffisait jamais, et qu’il me fallait embrasser, afin de parfaire cette époque, le projet et même la conclusion de mon existence. J’incline à croire qu’il me fallait pour mieux vivre, entrevoir la destination des choses, et ainsi imprimer signification à tout ce qui précédait cette conclusion, un peu à la manière de la fourmi qui rapporte en sa fourmilière la goutte de miel assurant la survie de ses sœurs insectes. M’était besoin de savoir que m’attendait quelque part une fourmilière, et que ce que j’y promettais en mon trajet lui était nécessaire. Et peut être étais-je moi-même une sorte d’insecte rapporteur, cherchant en ce monde à se lier à sa société de semblables afin de lui fournir contribution. Quelle contribution ? Je n’avais en vérité que peu de choses à offrir, hormis la besogne de mon coeur, mon ouvrage de sentiment. Je ressentais souventes fois cela, lorsque je grimpais le grand orme et que je guettais en l’horizon l’apparition de la charmant Manon. Je lui aurais alors volontiers fait cadeau de mes jours. Oui, il me fallait voir lointainement, afin de me mieux mesurer aux choses de maintenant.

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En conclusion : un petit livre à dévorer

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Challenge « lire sous la contrainte » chez Philippe où la contrainte est « animaux » ; Challenge Québec en Novembre chez Karine et Yueyin, et aussi Québec O trésor chez  Karine:) et Grominou.

Chroniques du Pays des mères – Elisabeth Vonarburg

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L’idée de départ de ce roman de Science-fiction est très originale. Dans un futur non daté, la terre est peuplée à 90% de femmes (et donc 10% d’hommes). Elisabeth Vonarburg raconte l’histoire de Lisbeï, une de ces femmes, mais aussi celle de Tula , sa soeur, celle de Selva sa mère…..
Et je dois dire qu’Elisabeth Vonarburg a réussi à m’intéresser pendant 635 pages fascinantes.
Tout d’abord, nous suivons la petite Lisbeï, agée de 5 ans. Elle vit dans une garderie. La mortalité des « enfantes » est très élevée du fait d’une Maladie dont on saura peu de chose (une « enfante » sur deux meurt avant ses 7 ans). Afin de se protéger, les femmes de la « tribu » de Lisbeï préfèrent séparer les enfants des mères à la naissance pour avoir moins de chagrin en cas de décès.
Au fur et à mesure que Lisbeï grandit, on en apprend plus sur cette communauté féminine où tout est fait pour la reproduction de la race humaine (recherche génétique, insémination artificielle). Cette société fonctionne avec toute une symbolique de couleurs  : il y a d’abord la garderie, puis les enfantes deviennent des « vertes », à l’âge de la puberté, elles deviennent des « rouges » et doivent accomplir un « service » (avoir un bébé par an), enfin quand elles ne sont plus fertiles elles deviennent des « bleues ».

Lisbeï est destinée à devenir la « mère  » de sa communauté jusq’au jour où…..

Elle devra partir de sa communauté, en rejoindre une autre (Wardenberg) où elle retranscrit toutes les différences avec sa propre communauté. Elle se destine à devenir historienne et étudie les papiers du grand Déclin (catastrophe nucléaire ? ), elle décide de partir explorer les Mauterres (terres très polluées par les hommes dans le passé)

Les personnages masculins sont peu nombreux mais très attachants, ils sont plus considérés comme des « géniteurs » que comme des citoyens à part entière (car ils portent en eux la responsabilité du Déclin, je caricature un peu). En particulier l’ami de Lisbeï (Toller) est fin et sensible et s’intéresse aux « enfantes » qu’il a engendrées (plus d’une centaine – insémination artificielle oblige – dont il n’en connait que très peu).

Ce livre est passionnant au niveau des analyses sur les rapports hommes-femmes, complètement faussés, sur la place de la religion (on n’a plus affaire à Dieu et à Jésus mais à Elli et sa fille). Le langage est très poétique : tout a été féminisé : on dit une « hiverne » et pas un « hiver », une « enfante » et pas « un enfant », une « chevale’ et pas un « cheval ».

Un extrait : (P 60)
La gardienne bleue s’appelait Antoné et c’était une Médecine. Elle avait vingt années. Elle aurait dû être une Rouge, mais elle n’avait jamais pu faire d’enfantes. Aussi était-elle une Bleue. C’était aussi une « pérégrine », une Bleue qui ne restait pas chez elle mais se promenait de Famille en Famille. Lisbeï était une Verte, ou une « dotta ». Les Mosta aussi étaient des Vertes, mais ce n’étaient pas des dotta. Il faudrait un certain temps à Lisbeï pour comprendre la nuance.
Les Bleues normales étaient celles qui ne pouvaient plus faire d’enfantes parce que leurs graines étaient épuisées, après 35 années, en général. Les Rouges seules étaient les  » mères », celles qui faisaient les enfantes. On les appelait aussi « génitrices ». Mots, catégories, hiérarchies, les réponses se multipliaient de façon vertigineuse de l’autre côté du mur de la garderie. La plupart du temps, Lisbeï ne savait même pas à quelles questions correspondaient ces réponses qu’on laissait tomber en passant, comme si elles allaient de soi.On croyait donner des explications : on lui révélait surtout la profondeur de son ignorance.

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En conclusion : tout simplement excellent. Merci Karine pour le conseil 

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Challenge à tout prix chez Asphodèle – Prix Philip K Dick (1993)

Challenge Québec O Trésor chez Karine et Grominou

Challenge « pavé de l’été » chez Brize

Challenge « un mois- une illustration » d’Angelselfie où la couverture doit comporter une bouche

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pavc3a9-2015-moyen-mle-300CHALLENGE ILLUSTRATION

Marie Laberge – Gabrielle (incipit) – Aujourd’hui « Une question lue quelque part »

« Cette enfant va me tuer ».
D’un coup de rein, Gabrielle s’extirpe de son transatlantique. Arrivée à la hauteur des glaïeuls, elle aperçoit sa fille qui tient Florent par la main, et qui est déjà en train de tourner le coin de la grange. En se dépêchant, en courant, Gabrielle pourrait l’atteindre. En criant, elle pourrait, peut-être la forcer à se retourner. « Mais pas à revenir », ça, Gabrielle n’a aucun doute. Elle soupire, déjà calmée : à quoi bon vouloir tenir un cheval contre son gré ? A force de lui serrer la bride, il va finir par ruer et vous jeter par terre, sa grand mère le lui avait assez répété.

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Gabrielle – Marie Laberge 

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Sur une idée de Chiffonnette

citation

366 réels à prise rapide (les règles sont ici)

1. écrire sur le vif : ko (billet programmé dimanche)

2. pas plus de 100 mots : ok mais pas les miens

3. éléments réels de la journée : ko (livre lu en septembre dernier)

4. suivre la consigne de la date : ok  « Une question lue quelque part » : . à quoi bon vouloir tenir un cheval contre son gré ? Une question importante 😉

Les clochettes – Nérée Beauchemin

jeudi-poesie

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

Aujourd’hui, un poème d’un québécois découvert ici chez Nadine lors d’un précédent Jeudi Poésie.

Les clochettes.

Le carillon multicolore
Des clochettes au timbre clair
Tinte, étincelle, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

C’est plaisir, quand la neige crie,
D’ouïr, mêlée au bruit banal
Du vent, l’allègre sonnerie
Du joyeux solstice hivernal.

Aux heures de la promenade,
Sur les places, de trois à cinq,
De l’esplanade à l’esplanade,
Du skating rink au skating rink.

Dans la brume aux teintes de cuivre
Où par un radieux ciel bleu,
Volent avec les fleurs du givre
Les vibrantes notes de feu.

Rapides traîneaux de Norvège,
Tout capitonnés et fleuris ;
Karrioles à triple siège,
Aux ondoyantes peaux d’ours gris ;

Sleighs bleus, sleighs verts, dont l’acier lisse,
Traçant un zigzaguant sillon,
Par les chemins irisés, glisse
Dans un vaporeux tourbillon.

En double file, sur la neige,
Secouant pompons et clinquants,
Se croisent – triomphal cortège –
Aux éclats des grands fouets claquants.

Au col du poney qui trottine,
Au poitrail des grands chevaux lourds,
Clochettes à voix argentine,
Gros grelots de bronze aux sons sourds.

Tintent et vannent à merveille.
Par les soirs et par les matins,
Vibre une gamme sans pareille
De dings dings dings et de tins-tins.

Il fait un froid de Sibérie.
Nargue du froid ! Vive l’hiver !
Vive l’électrique féerie
De ses kremlins de cristal vert !

Oh ! vive la belle gelée !
Oh ! le bel Hiver, c’est pour nous
Qu’il pique à sa tempe étoilée
Les fleurs toutes rouges du houx !

Ô gais cortèges, faites place !
Du haut des neigeux Labrador,
Hiver descent ; son char de glace
File au trot du renne aux fers d’or.

Salut, roi de l’Ourse, qui passes
Parmi les étincellements
Qu’à travers le bleu des espaces
Éparpillent tes diamants.

Drapons-nous de pourpre et d’hermine !
Sonnons l’olifant et le cor !
Que toute la ville illumine !
Que la fusée éclate encor !

Que tout chante ! – Adossée à l’angle
D’un mur, une enfant aux yeux creux,
D’une voix que la bise étrangle,
Demande l’aumône aux heureux.

Devant ce haillon que flagelle
Le fouet des aquilons stridents,
Sans voir le pauvre être qui gèle
Et sanglote et claque des dents,

On passe. Le rire sonore
Des clochettes de nickel clair
Tinte, ironique, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

Mais l’enfant que ce bruit harcèle
Aimerait mieux, mille fois mieux,
Ouïr tinter dans l’escarcelle
Le carillon des sous joyeux.

Hiver, que tes grelots de fête
N’attristent pas les indigents ;
Et vous, riches, faites la quête
Pour la Noël des pauvres gens.

Dans son étable qu’enténèbre
Le froid noir de la pauvreté,
Que le pauvre à son tour célèbre
La joyeuse Nativité.

Source : Nérée Beauchemin.

http://www.poesie-francaise.fr/neree-beauchemin/poeme-les-clochettes.php

Québec en septembre avec Karine et Yueyin

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