La marche de Mina – Yoko Ogawa

LC avec Edualc

Deuxième lecture pour ma part de cette auteure japonaise après « La formule préférée du professeur » lu il y a 5 ans (déjà…)

Dans les années 1970, au Japon.

Le personnage principal est Tomoko, une petite fille d’une douzaine d’années, qui raconte l’année qu’elle a passée chez son oncle et sa tante. La quatrième de couverture induit un peu en erreur mais ce n’est pas grave. La quatrième nous informe qu’après le décès du père de Tomoko, la mère doit partir au loin en formation et que Tomoko se retrouve un an chez son oncle et sa tante. Vu comme cela, je m’attendais à de la pauvreté, des larmes, un deuil . Pas du tout le sujet du livre est tout autre :  certes le père de Tomoko est mort mais il est mort quand elle avait 6 ans et elle en a 12 maintenant, il n’y a donc pas de profond chagrin chez cette jeune fille juste un peu de tristesse d’être éloignée de sa mère. Tomoko va vivre pendant cette année de nombreux événements qui vont la marquer. D’abord cette famille où elle arrive est plus nombreuse (avant elle vivait toute seule avec sa mère) : Il y a la grand mère (allemande), la gouvernante, le fils (chef d’entreprise, très souvent absent), sa femme, le jardinier, la petite fille Mina – 11ans, cousine de Tomoko, le frère de Mina, Ryuichi, est à la fois présent puisque l’on parle beaucoup de lui et absent puisqu’il vient de partir faire ses études en Europe.

Tomoko observe sa cousine, les grandes personnes et est témoin de nombreuses scènes qui la font grandir. Elle a à la fois le charme et la naïveté de l’enfance. Mina, quant à elle est une petite fille asthmatique qui fait régulièrement des séjours à l’hôpital, elle est également attachante et drôle (les deux filles font des parties de volley assez époustouflantes….).

De plus, par rapport à Tomoko et sa mère, sa famille « adoptive » est très riche : grande maison, Mercedès, grand jardin….

Cette année passée en compagnie de Tomoko et de Mina m’a enchantée :  des anecdotes sur le quotidien de cette famille, quelques incursions dans l’actualité (par exemple les JO de 1972 et la tragique prise d’otage qui s’est déroulée lors de ces JO…), des histoires que Mina invente pour oublier sa maladie….

J’ai beaucoup aimé l’attitude de Tomoko qui, dès le départ, remarque un « dysfonctionnement » dans cette famille. Sans  juger, elle agit pour donner un virage à la vie de cette famille…

En conclusion : Une histoire bienveillante mais pas du tout mièvre, un très bon moment…(en relisant mon billet sur « la formule préférée du professeur » , je me rends compte que j’avais utilisé le même terme : « bienveillance »)

Et voici l’extrait qui explique le titre :

 

Mina allait tous les jours à l’école primaire Y à dos de Pochiko, l’hippopotame nain.

C’est à cause de sa santé qu’elle n’allait pas à l’école primaire privée de Kobe que son frère aîné Ryuichi avait fréquentée. Qu’il s’agisse de l’autobus de ramassage scolaire ou de la Mercedes, l’odeur des gaz d’échappement était un des facteurs de ses crises. L’école Y avait été choisie parce qu’elle était la plus proche de la maison et que les allers et retours n’étaient pas une trop lourde charge. Elle se trouvait à environ vingt minutes de marche si l’on franchissaitm le pont Kaimori au-dessus de l’Ashiya. Le seul problème était la forte déclivité.

Avant d’entrer à l’école primaire, mon oncle avait négocié avec le directeur de l’école pour obtenir la permission que Mina fasse les allers et retours sur le dos de Pochiko. Il paraît que le directeur avait testé lui-même pour savoir si Pochiko était docile et si elle n’attaquait pas les gens. Il avait fait exprès de crier, de jeter çà et là des tranches de pain de la cantine et de lui tirer les oreilles, mais Pochiko avait conservé son calme en se contentant de renifler d’un air agacé. Elle avait passé le test avec succès.

C’est mon oncle qui avait fabriqué, en multipliant les essais et les échecs, les différents éléments pour transformer Pochiko en moyen de transport. Il avait utilisé comme selle une chaise de bébé dont il avait coupé les pieds, une ceinture comme collier et une cordelière et son gland d’embrasse de rideau comme laisse. Il avait réussi à réaliser la première selle pour hippopotame nain au monde. Le matin, mais monsieur Kobayashi installait Mina sur Pochiko pour l’emmener à l’école et après la classe, ils allaient l’attendre à la sortie. C’était devenu une habitude. Alors qu’il y avait une Mercedes aussi magnifique, je pensais que c’était dommage, mais je changeai d’avis aussitôt. Puisque Pochiko avait coûté le prix de dix Mercedes, Mina utilisait le véhicule le plus coûteux de la maison.

 

Lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est « tout au féminin »

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage – Haruki Murakami

 

Difficile parfois de comprendre les agissements de Tsukuru Tazaki (l’incolore du titre). Au lycée il était très ami avec 4 personnes, deux garçons et deux filles (leur nom contient chacun une couleur – Akamatsu – pin rouge -, Ômi – lac ou mer bleue, Shirane – racine blanche – et Kurono – champ ou prairie noire)  et celui de Tsukuru Tazaki n’en contient pas  d’où le début du titre « incolore »

Au début, ce jeune homme m’a paru bien insipide (histoire de ne pas dire incolore) : Il se fait rejeter par ses amis et ne demande aucune explication…étrange… Le début m’a un peu pesé (les idées de suicide qu’il rumine me rappelait trop la ballade de l’impossible) et puis Tsukuru se remet à vivre (quand il parle de sa passion la construction de gares il peut devenir réellement intéressant et convaincant)

A l’université, il rencontre un jeune homme (dont le prénom signifie « Marais gris », ami avec lequel il écoute Litz et les années de pèlerinage. Ce jeune homme disparait mystérieusement de sa vie…Tsukuru se croit alors incapable de se faire des amis et se consacre à sa seule profession.

Plus tard, il rencontre une jeune femme, Sara, qui l’incite à chercher une explication au rejet à la fin du lycée de ses 4 amis…commence alors la réelle année de pèlerinage de Tsuruku qui le mènera dans un périple au Japon puis en Finlande…

Bien que jeune (36 ans), Tsukuru utilise très peu Internet et n’a jamais eu l’idée de rechercher ses anciens amis…

Ce roman a commencé à m’intéresser une fois que la jeune femme entre dans sa vie et le convainc de rechercher ses anciens amis… Les rencontres successives montrent bien l’évolution que chacun prend après la fin du lycée…

J’ai beaucoup aimé aussi l’explication des prénoms japonais (étant moins même une jument verte aux yeux légèrement bridés)

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Quelques extraits

Nous vivons dans une époque d’indifférence totale et, pourtant, nous sommes cernés par une énorme quantité d’informations, très faciles à obtenir, sur tout un chacun. Et en réalité nous ne savons presque rien sur les autres.

* *

Tsukuru était surtout impressionné par l’innombrable quantité d’humains qui peuplaient cette planète. Il lui semblait tout aussi miraculeux que, dans ce monde, circulent un si grand nombre de trains. Que tant de gens dans tant de wagons soient ainsi transportés aussi méthodiquement. Que tant de gens viennent de quelque part et se rendent autre part.

* *

Il se peut que je sois un homme vide de contenu,
pensait Tsukuru. Il y a néanmoins des gens qui m’approchent, au moins temporairement. Comme des oiseaux de nuit solitaires en quête d’un lieu sûr et désert, sous les toits, où ils pourront se reposer durant la journée. Ces oiseaux- là se sentent bien dans un espace vide, peu éclairé, très silencieux. Tsukuru devait donc peut-être se réjouir de son vide.

 

 

Livre recommandé par Soène et qui rentre parfaitement dans le challenge lire sous la contrainte de Philippe avec la contrainte « apostrophe »

 

Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

La prière d’Audubon – ISAKA Kôtarô

PRIEREAUDUBON

Itô, informaticien à Sendai, donne sa démission car sa vue baisse. Il a peur de devenir aveugle, et préfère renoncer à son emploi. Il fuit la réalité une fois de plus, comme à la mort de sa grand-mère. Six mois plus tard, au chômage et sans ressources, il a comme idée de braquer une supérette. Il se fait arrêter par un inspecteur de police, qui en plus d’être un de ses anciens camarades d’écoles est un sadique de la pire espère. Celui-ci met une raclée mais Itô arrive à s’échapper des griffes de l’inspecteur de police. Il se réveille le lendemain matin, sur une île étrange, qui semble avoir été coupé du Japon il y a 150 ans : pas de télé, de téléphone, la nature luxuriante et les rizières s’étendent à perte de vue.

Un jeune homme fait visiter l’île à Itô. C’est une île vraiment mystérieuse où Itô va discuter avec un épouvantail (oui l’épouvantail  parle). Celui-ci semble connaître l’avenir proche.

L’ambiance dans ce livre est onirique, car en plus de l’épouvantail qui parle, on rencontre d’autres personnages à la fois crédibles mais totalement fantastiques: Hibino, le jeune homme qui accueille Itô, a été orphelin très tôt et « fonctionne » de façon inhabituelle, les policiers sur l’île ne sont pas de réels enquêteurs (puisque si un crime était commis Yûgo connaissait et nommait le coupable), un peintre un peu fou parle en disant l’inverse de ce qu’il pense, un homme, qui répond au nom de Cerisier (Sakura), fait office de justicier et abat sans procès tout « présumé coupable », un gentil facteur qui ne distribue pas de courrier, une vendeuse de légumes obèse qui ne peut plus bouger mais qui a un optimisme à toute épreuve, et qui répond au nom d’Usagi « Petit lapin »… .

J’ai eu plusieurs fois l’impression que Ito était dans un rêve ou le coma et allait se réveiller….Le roman est bâti un peu comme une enquête policière car assez rapidement on apprend que Yûgo, l’épouvantail, a été « assassiné » ou plutôt déraciné et ses membres semés aux quatre vents. Pourquoi Yûgo, qui connait l’avenir, n’a t-il pas empêché cet « assassinat » ?  Itô mène l’enquête et découvrira beaucoup de choses sur lui-même, sur une route jonchée de cadavres.

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J’ai beaucoup aimé cette quête de Ito pour deviner qui est responsable de la « mort » de Yugo. Beaucoup de questions sur l’avenir personnel d’Ito : va-t-il renouer avec son ex-petite amie violoncelliste? Celle-ci sera t elle la prochaine victime du sadique inspecteur de police ?

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En conclusion : un livre plein d’énigmes très plaisant à suivre avec quelques frayeurs quand même 😉 et  une galerie de personnages hors du commun…

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Un extrait (p 200) Ito parle avec Mme Usagi, la vendeuse de légumes :

« – Tout de même c’est curieux, dit Usagi. Yûgo est un épouvantail mais tout le monde le traite comme un être humain.
– En effet, c’est curieux.
– Depuis quelques temps, je me demandais si Yûgo ne nous préférait pas d’autres êtres.
– D’autres êtres ?
– Par exemple, les chiens , les chats. Est-ce que vous savez ça ? Il paraît que les chats, quand ils sentent qu’ils vont mourir, vont se mettre à l’écart des humains.
J’ai hoché la tête :
– Je l’ai déjà entendu dire.
– Eh bien, autour de Yûgo, on trouvait souvent des cadavres de chats.
– Comment ça ?
– Le matin, on trouvait parfois plusieurs chats morts au pied de l’épouvantail. Je crois que les chats savent qu’ils vont mourir. Même s’ils ne comprennent pas ce que signifie  » mourir » concrètement, ils savent intuitivement que leur fin approche. Et dans ces moments là, peut être se sentent-ils rassurées à côté de Yûgo. »
Autrement dit, elle était en train de me dire que les chats agonisants se faisaient accompagner par Yûgo, et que ce dernier souhaitait lui aussi les accompagner dans leur derniers moments.
« Voilà pourquoi je me dis que Yûgo préférait peut-être la compagnie des chiens ou des chats à celle des humains comme nous.
– Mais un épouvantail, normalement, ça sert à protéger les récoltes des oiseaux, j’ai dit.
– Ah oui, il parait. C’est aussi ce que dit le père Todoroki. Usagi s’est mise à rire et a ajouté : « c’est bizarre.
– Yûgo, il ne faisait pas fuir les oiseaux ?
– C’était un épouvantail mais il chouchoutait les oiseaux », a dit Usagi que cela paraissait amuser.

Challenge écrivain japonais chez Adalana
Challenge à tout prix chez Asphodèle (Prix Schincho Mystery club 2000)

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Mishima – Chevaux échappés

Il lui semblait perdre pied, et tel celui auquel s’agrippe quelqu’un qui se noie, il étendit les mains pour se protéger et serra Makiko dans ses bras.
Il la tenait étreinte, mais ce qu’il sentait sous son vêtement léger n’était autre que la raideur de son obi, épais, sanglé, avec ses tours superposés et son noeud volumineux. C’était là quelque chose qui semblait l’éloigner davantage de Makiko qu’avant de l’avoir enlacée. Pourtant, ce qu’Isao ressentait de la sorte c’était la réalité inhérente à toutes les représentations qu’il se faisait d’un corps de femme. Aucune nudité ne pouvait sembler plus totalement nue.
Dès lors, ce fut un ravissement. On eût dit, brusquement, l’étalon qui s’échappe en brisant son licol. Une vigueur sauvage pénétra ses bras qui tenaient cette femme. Il la serra davantage, sentant leurs deux corps vibrer comme le mât d’un vaisseau qui tangue.

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Mishima – Chevaux échappés

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Sur une idée de Chiffonnette

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Chevaux échappés – Mishima

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Japon 1932 – Isao Iinuma est un jeune homme d’un peu moins de vingt ans. Etudiant, athlète accompli, il est idéaliste et admiratif devant un livre de Tsunamori Yamao qui traite d’un mouvement politique « Société du vent divin ». Ce livre retrace le parcours de samouraïs au XIX ème siècle qui décident d’assassiner des hommes corrompus puis de se donner la mort par Seppuku (suicide par éventration). Isao, à l’aide de ses amis, veut renouveler l’ « exploit  » relaté dans ce livre et faire disparaître les dix hommes les plus corrompus du Japon, puis se sacrifier comme leurs modèles.

Deuxième tome de la tétralogie la Mer de la fertilité, on retrouve quelques personnages du premier tome en particulier Honda, l’ami de Kiyoaki – le héros du premier tome- et Iinuma, qui est le père d’Isao et l’ancien précepteur de Kiyoaki. Honda, qui est devenu un juge respecté, reconnaît en Isao la réincarnation de son ami Kiyoaki. Il décide alors de le suivre puis de l’aider.

J’ai failli abandonner ce livre car le début est très lent et pour tout dire morbide (particulièrement les 50 pages retranscrites de ce livre « Société du vent divin » qui n’est qu’attaques, morts violentes et suicides).

Je n’ai pas adhéré ni aux convictions nationalistes de Isao, ni dans sa vision du suicide magnifié au rang de sacrifice.

Cependant après ce démarrage plus que difficile, l’histoire m’a fortement intéressée, les préparatifs des attentats, l’arrestation, le procès, qui est absolument passionnant. Qui a trahi ? quels sont les sentiments très ambigus de tous les personnages et en particuliers ceux de Makiko, la presque fiancée de Isao ? du père d’Isao , de Honda qui abandonne son travail pour défendre Isao ?

Un petit extrait :

Isao et ses deux amis restèrent chez le lieutenant Hori jusqu’à neuf heures du soir, ce dernier leur ayant offert un dîner apporté par un traiteur. Une fois qu’il avait laissé de côté ses questions subtiles, la conversation de l’officier devenait à la fois intéressante et profitable, très propre à éveiller leur enthousiasme. L’état pitoyable des affaires étrangères, le programme économique du gouvernement qui ne faisait rien pour atténuer la misère des campagnes, la corruption des politiciens, la montée du communisme, et aussi, les partis politiques qui avaient diminués de moitié le nombre de divisions de l’armée et qui, en se faisant les champions des économies sur l’armement, exerçaient une pression constante sur les militaires. Au cours de cet entretien, on évoqua les efforts du Zaibatsu Shinkawa pour acheter des dollars américains, chose dont Isao avait déjà entendu parler à son père. Selon le lieutenant, le groupe Skinkawa avait fait montre d’une grande réserve depuis l’Incident du Quinze Mai. Cependant continua l’officier, il n’y avait aucune raison de faire confiance à l’autodiscipline de ces gens-là. (p 146)

En conclusion : Un livre très pointu sur cette période d’histoire du Japon. J’ai arrêté plusieurs fois ma lecture pour aller voir quels étaient les évènements cités. Pour plus de renseignement sur l’incident du 15 Mai qui est cité à de nombreuses reprises, allez lire l’article Wikipédia).  Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, Isao étant pour ma part, mystique (pour ne pas dire fou). Mais je ne regrette pourtant pas cette lecture car les 150 dernières pages m’ont happée par leur analyse fine des sentiments et motivations humaines.

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana et aussi dans le cadre du challenge pavé de l’été de Brize (Neige de printemps est le premier volume d’une tétralogie, le tome 2 s’intitule « Chevaux échappés » (ce billet),  le tome 3 a pour titre  « Le temps de l’aube » et le tome 4 « l’ange en décomposition »). Les deux premiers tomes font 400 pages chacun 😉

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Et bien sûr le challenge Totem de Liligalipette 🙂

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Et celui de Sharon « Animaux du monde »

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Neige de printemps – Mishima

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Japon, 1912. Kyoaki a 19 ans. Il est le fils du  marquis et de la marquise Matsugae de noblesse très récente (deux générations seulement). Afin de l’éduquer, ses parents le confient tout jeune au comte Ayakura et à sa femme, qui sont issus d’une très vieille famille noble (27 générations!!), il reçoit la même éducation que Satoko, la fille du comte, âgée de deux ans de plus que Kiyoaki.

A 12 ans, son éducation est « complétée » par un précepteur Inuima, (qui l’accompagnera jusqu’à ses 19 ans) et il entre au collège.

Sous prétexte de nous raconter l’histoire d’amour de   Kiyoaki et de Satoko, Mishima nous entraîne dans un Japon de la fin de l’ère Meiji et du début de l’ère Taissho.

J’ai beaucoup aimé cette histoire. Au début, Kiyoaki n’est pas très sympathique, il est imbu de sa personne, nonchalant, orgueilleux. Il ne sait ce qu’il veut être, pauvre petit garçon riche et triste à qui tout est acquis sans travail. Il est méprisant envers les attentions de Satoko, lui écrit une lettre horrible, puis la supplie de ne pas la lire et de la brûler. Une vraie girouette, il se réveille bien tard (trop) quand Satoko devient inaccessible.

Les personnages secondaires sont également savoureux et intéressants : son ami Honda,  fidèle en dépit des « mauvais traitements » que lui inflige Kiyoaki ; Inuima, le précepteur qui essaie de dynamiser Kiyoaki, le vénère et le déteste tout à la fois ; la grande mère de Kiyoaki est une solide paysanne qui ne mâche pas ses mots ; Tadeshina, la dame de compagnie de Satoko est un modèle de ruse et de manipulation ; des princes siamois en visite au Japon apporte un regard étranger sur l’histoire qui se déroule inexorablement .

Enfin, j’ai beaucoup appris des coutumes japonaises du début du 20ème siècle : les mariages arrangés dans la famille impériale, les règles et l’étiquette lors des réceptions données par le Marquis Matsugae. Les descriptions de la fête des cerisiers et de la  nature environnante sont éclatantes de couleurs et de vie, toutes en poésie.

Dans le japon post guerre russo-japonaise, l’ère Meiji touche à sa fin, l’empereur est décédé.  L’histoire se déroule sur un an, celle du deuil en hommage à cet empereur, les saisons se succédant jusqu’à la Neige de printemps, fatale à ce couple.

En conclusion : une histoire très intéressante et émouvante qui m’a énormément plu, j’aurais aimé toutefois en savoir plus sur les états d’âme de Satoko, femme entière et amoureuse, qui arrive à se rebeller contre son sort, déterminé par son rang de naissance (et aussi par la bêtise de Kyoaki).

Un petit extrait

Le maître d’hôtel entra annoncer que la voiture attendait. Les chevaux hennissaient et leur haleine sortait toute blanche de leurs naseaux, montant en spirale dans les ténèbres d’un ciel hivernal. Kiyoaki aimait l’hiver, voir les chevaux déployer fièrement leur puissance alors que leur odeur musquée habituelle s’amoindrit et que leurs sabots rendent un son clair sur le sol glacé. Par une chaude journée de printemps, un cheval au galop n’est trop évidemment qu’un animal qui sue sang et eau. Mais un cheval lancé dans une tempête de neige ne faisait plus qu’un avec les éléments, enveloppé dans les tourbillons de l’aquilon, la bête incarnait le souffle glacial de l’hiver.

Kiyoaki se plaisait à aller en voiture, surtout quand tel ou tel souci l’assaillait. Car les cahots le jetaient hors du rythme régulier, tenace de ses ennuis. Les queues qui s’arquaient aux croupes dénudées proches de la voiture, les crinières qui flottaient furieuses dans le vent, la salive tombant en ruban luisant des dents grinçantes – il lui plaisait de goûter le contraste entre cette force brutale des animaux et les élégantes décorations intérieures du véhicule. (p 80)

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana et aussi dans le cadre du challenge pavé de l’été de Brize (Neige de printemps est le premier volume d’une tétralogie : le tome 2 s’intitule « Chevaux échappés » (billet à venir courant septembre),  le tome 3 a pour titre  « Le temps de l’aube » et le tome 4 « l’ange en décomposition »). Les deux premiers tomes font 400 pages chacun 😉

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Liberté conditionnelle – Akira Yoshimura

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Shiro Kikutani a passé 15 ans de sa vie en prison. Il était condamné à perpétuité mais se trouve libéré pour bonne conduite, à 50 ans.

On le suit dans sa lente réinsertion dans la société, sa vie en foyer, puis en appartement, son nouveau travail (il travaille dans une entreprise qui élève des poulets en batterie, d’où l’image de la couverture). Il est désemparé, a du mal à se prendre en charge puis finit par se réhabituer aux autres. Il est aidé pour cela par deux tuteurs, des collègues, des collègues qui ne savent pas qu’il a fait de la prison.

C’est une histoire intéressante où il nous fait part de ses surprises (en quinze ans, la ville a énormément changé). Le roman a été édité en 1988 et même si les dates ne sont pas indiquées je dirais que  Shiro Kikutani  est resté en prison de 1970 à 1985.

Il regardait éberlué le groupe d’immeubles. Depuis que la ligne de métro avait été prolongée, la ville avait dû s’étendre rapidement pour faire face à l’afflux de population qui travaillait à Tokyo, et elle semblait continuer à se développer à un rythme frénétique.
Il pensa à toutes ces années passées en prison. Même s’il avait pu y bénéficier d’installations nouvelles, le bâtiment lui-même n’avait pas changé. Il réalisa que pendant ce temps-là dehors, il s’était produit des bouleversements à grande échelle dans l’aménagement du territoire, qui dépassaient tout ce qu’il aurait pu imaginer.
Les prisons constituaient des enclaves où le temps s’était arrêté. Maintenant encore, les prisonniers fabriquaient des chaussures cousues à la main dans leurs ateliers, imprimaient des brochures à l’ancienne dans leurs imprimeries.

Il n’a plus de repères, notamment au niveau des prix : une carte postale ou de menus objets comme un parapluie ont vu leur prix multiplié par sept. Par contre, d’autres biens ont vus leur prix fortement diminuer (les postes de télévision par exemple).

Les personnages secondaires, sont bien campés également et lui apportent soutien et écoute.

La partie qui m’a le plus intéressé est celle où il raconte le lent processus de libération et  ce pour quoi il a été condamné. Il existe une réelle différence entre ce qu’il montre à ces contemporains avec  une image toute lisse et repentante,  et ce qu’il pense réellement – aucun remords pour le crime qu’il a commis. J’ai aussi beaucoup aimé en apprendre plus sur les coutumes japonaises en particulier sur le nom posthume.

Malgré une analyse fine des sentiments, je suis un peu restée sur ma faim essentiellement du fait de la quatrième de couverture qui raconte absolument TOUT. Ainsi, la fin est prévisible et c’est dommage.

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana

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Du sang sur la toile – Miyabe Miyuki

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Ce livre revêt presque la forme d’une pièce de théâtre : tout se déroule en un seul lieu, sur une seule journée. Les inspecteurs de la police de Tokyo ont convoqué les protagonistes d’un double meurtre. Qui est témoin, qui est suspect ? C’est là tout l’intérêt du livre, presque un huis-clos. Les faits : Un homme et sa maîtresse ont été assassinés à une semaine d’intervalle. L’homme a été poignardé avec rage, la jeune femme étranglée. L’homme, marié et père d’une fille de 17 ans Kazumi, s’était construit sur un forum une « famille virtuelle » où il jouait le rôle du père.

Le lecteur assiste aux échanges de Kazumi (la fille de l’homme poignardé), de la mère (un modèle de résignation face aux infidélités de son mari), et de trois autres personnes, les membres de la famille virtuelle Ritsuko, jeune fille livrée à elle-même, Minoru , jeune homme désabusé, et Yoshie, une femme de 35 ans, la « mère ».

Petit à petit on comprend le plan machiavélique des policiers pour obtenir des aveux : ils « connaissent » le coupable mais sans preuves….

J’ai trouvé ce livre très intéressant sur l’analyse des personnages en particulier ceux de la « famille virtuelle » : ils sont tous enfermés dans leur solitude, n’arrivant pas à parler au sein de leur famille et essayant d’en reconstruire une ailleurs, mais tout n’est que miroirs et faux semblants.

Un extrait qui m’a particulièrement paru juste :

De l’autre côté de la glace sans tain, Ritsuko parlait à Takegami avec des gesticulations frénétiques, sans se préoccuper de Minoru qui lui tournait le dos, la mine boudeuse.

– Le cœur est quelque chose d’invisible, vous êtes bien d’accord, Monsieur l’inspecteur ? Quand les gens sont ensemble, ils voient leurs visages respectifs. L’apparence extérieure. Rien d’autre. Les vraies relations intimes vont au-delà de ça. Quand je ris, mes amis ou mes parents croient bêtement que c’est parce que je suis contente. Ils ne s’aperçoivent pas que je cache mon vrai moi et que j’essaie de m’adapter : je fais comme si je pensais ou ressentais les même choses que tout le monde, et ça me demande des efforts insensés. Personne ne me regarde jamais comme un être humain. Je fais partie du paysage, point final. Mais en surfant sur Internet, je peux ouvrir mon cœur et rencontrer des personnes qui comprendront qui je suis réellement. (p 132)

Livre lu dans le cadre du challenge d’Adalana

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Kenzaburô Oé – Une existence tranquille

Jadis, du temps où j’étais encore insouciante, mon père m’avait dit, tandis que nous passions l’été dans la maison de montagne de Gumma, que je courais comme un poulain. Sur cette bicyclette que je n’avais pas prise depuis un certain temps, je pédalais en secouant effectivement les épaules à la manière d’un cheval, et je pris vers le nord la première rue croisée à partir de l’avenue des bus, en scrutant soigneusement les deux côtés de chaque carrefour. J’arrivais à l’extrémité nord de la rue et rattrapai la suivante que je pris en direction du sud. C’est alors que je vis à l’endroit où la haie vive d’oliviers odorants, bien dense, qui entourait une vieille demeure, laissant la place à celle de cyprès nains mal entretenue de la maison voisine, deux silhouettes, une grande, une petite, entremêlées.

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Kenzaburô Oé – Une existence tranquille

 

Sur une idée de Chiffonnette

citation

Kenzaburô Oé – Une existence tranquille

existencetranquilleAu Japon, Mâ est une jeune étudiante en littérature française de 22 ans. Elle vit avec ses deux frères. Son frère aîné Eoyore a quatre ans de plus qu’elle et son autre frère est plus jeune de deux ans. Leurs parents partent pour 8 mois au Etats Unis, le père ayant eu une invitation d’une université américaine. Quoi de plus banal, ces trois « enfants » sont adultes et peuvent vivre seuls! le fait principal est que le frère aîné Eoyore est handicapé mental et que ces quelques mois vont se révéler difficiles pour sa soeur Mâ.

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J’ai trouvé ce personnage admirable. Si jeune, et elle arrive à s’occuper de son grand frère : celui-ci travaille dans un centre pour handicapé, il compose aussi de la musique, parle peu, écoute beaucoup. Le petit frère est moins présent, car concentré sur un examen difficile d’entrée à l’université. Pendant ces huit mois, on suit les aventures quotidiennes de ces trois jeunes gens, des interrogations de Mâ sur son enfance, ses pensées sur la difficulté que son père éprouve d’avoir à s’occuper d’un enfant lourdement handicapé (ce qui explique une sorte de dépression et cette « fuite » aux Etats Unis). Mâ ne baisse pas les bras devant les difficultés, elle prend son frère en charge, l’accompagne partout, se démène pour qu’il fasse du sport et soit heureux. Elle consigne tout cela dans un « journal de la maison » qu’elle envoie régulièrement à ses parents.
Un livre où la musique a également une très belle part, Eoyore étant compositeur. Il prend des cours auprès d’un Mr Shigetô qui, avec sa femme, veille également sur les trois jeunes gens.
Etrangement avec la distance, Mâ arrive à mieux dialoguer avec son père, à admettre que des fois elle est en colère contre lui et sa façon d’être avec Eoyore.

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C’est une histoire qui m’a particulièrement touchée du fait que mon frère aîné (de deux ans) était également handicapé mental. Je ne me suis pas du tout identifiée à Mâ (plutôt au père et à sa « fuite ») mais je l’ai beaucoup admirée pour son dévouement. Un livre pas du tout triste malgré un sujet difficile et comme le dit Eoyore à la fin, ces huit mois ont consisté en « une existence tranquille ».

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Un petit extrait (Mâ discute avec Mme Shigetô de son frère et d’une aventure qui leur est arrivée dans le bus où des écolières ont appelé Eoyore « raté ». En fait de discussion l’extrait choisi est plutôt un assez long monologue)

En réfléchissant sur ma conduite, je crois avoir malgré tout enfermé mon frère dans un lieu particulier. C’est la conversation de l’autre jour qu’y a fait penser. Je l’ai enfermé dans un lieu où il est traité comme quelqu’un de particulier, et non comme une personne de rien du tout. A des yeux extérieurs, évidemment cette particularité doit sembler encore au -dessous du rien du tout, comme le prouvent les mots « Espèce de raté! ». Moi, j’ai grandi dans l’idée que même si Eoyore était handicapé, puisque je l’aimais avec son handicap, ça n’avait pas d’importance. A partir d’un certain moment, j’ai même brandi son handicap comme un étendard…
Encore maintenant, je continue à penser que c’est la bonne attitude à avoir vis à vis de la société extérieure. Mais à l’intérieur de la famille, est-ce que je ne suis pas trop habituée à le considérer comme une personne étrange et drôle, en oubliant de le voir objectivement ? En oubliant que, mis à part son handicap, c’est une personne ordinaire, de rien du tout ? Dans le groupe de bénévoles auquel j’appartiens, on discute souvent de l’autonomie des handicapés, et pourtant je crois bien n’avoir jamais pensé à établir avec mon frère des relations qui tiennent compte de son autonomie.
L’autre jour, je regardai Eoyore distribuer des tracts à de inconnus sur le trottoir d’en face. J’ai rarement observé mon frère pendant un certain temps et à une telle distance. Et il m’a semblé que peut-être ses gestes étaient trop lents et son expression trop bonhomme, mais qu’il était en tout cas traité comme quelqu’un d’ordinaire par les gens qui lui prenaient ses tracts. C’était aussi la première fois qu’il entrait en contact de manière aussi directe avec la société extérieure, mais j’ai eu le sentiment de découvrir la personne vraiment ordinaire, cette personne de rien du tout qu’il est.

Ma participation au challenge d’Adalana où le mois de juin est consacré à Kenzaburô Oé.

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participation au challenge A tous prix de Laure : prix Nobel de littérature en 1994.

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