La prière d’Audubon – ISAKA Kôtarô

PRIEREAUDUBON

Itô, informaticien à Sendai, donne sa démission car sa vue baisse. Il a peur de devenir aveugle, et préfère renoncer à son emploi. Il fuit la réalité une fois de plus, comme à la mort de sa grand-mère. Six mois plus tard, au chômage et sans ressources, il a comme idée de braquer une supérette. Il se fait arrêter par un inspecteur de police, qui en plus d’être un de ses anciens camarades d’écoles est un sadique de la pire espère. Celui-ci met une raclée mais Itô arrive à s’échapper des griffes de l’inspecteur de police. Il se réveille le lendemain matin, sur une île étrange, qui semble avoir été coupé du Japon il y a 150 ans : pas de télé, de téléphone, la nature luxuriante et les rizières s’étendent à perte de vue.

Un jeune homme fait visiter l’île à Itô. C’est une île vraiment mystérieuse où Itô va discuter avec un épouvantail (oui l’épouvantail  parle). Celui-ci semble connaître l’avenir proche.

L’ambiance dans ce livre est onirique, car en plus de l’épouvantail qui parle, on rencontre d’autres personnages à la fois crédibles mais totalement fantastiques: Hibino, le jeune homme qui accueille Itô, a été orphelin très tôt et « fonctionne » de façon inhabituelle, les policiers sur l’île ne sont pas de réels enquêteurs (puisque si un crime était commis Yûgo connaissait et nommait le coupable), un peintre un peu fou parle en disant l’inverse de ce qu’il pense, un homme, qui répond au nom de Cerisier (Sakura), fait office de justicier et abat sans procès tout « présumé coupable », un gentil facteur qui ne distribue pas de courrier, une vendeuse de légumes obèse qui ne peut plus bouger mais qui a un optimisme à toute épreuve, et qui répond au nom d’Usagi « Petit lapin »… .

J’ai eu plusieurs fois l’impression que Ito était dans un rêve ou le coma et allait se réveiller….Le roman est bâti un peu comme une enquête policière car assez rapidement on apprend que Yûgo, l’épouvantail, a été « assassiné » ou plutôt déraciné et ses membres semés aux quatre vents. Pourquoi Yûgo, qui connait l’avenir, n’a t-il pas empêché cet « assassinat » ?  Itô mène l’enquête et découvrira beaucoup de choses sur lui-même, sur une route jonchée de cadavres.

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J’ai beaucoup aimé cette quête de Ito pour deviner qui est responsable de la « mort » de Yugo. Beaucoup de questions sur l’avenir personnel d’Ito : va-t-il renouer avec son ex-petite amie violoncelliste? Celle-ci sera t elle la prochaine victime du sadique inspecteur de police ?

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En conclusion : un livre plein d’énigmes très plaisant à suivre avec quelques frayeurs quand même 😉 et  une galerie de personnages hors du commun…

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Un extrait (p 200) Ito parle avec Mme Usagi, la vendeuse de légumes :

« – Tout de même c’est curieux, dit Usagi. Yûgo est un épouvantail mais tout le monde le traite comme un être humain.
– En effet, c’est curieux.
– Depuis quelques temps, je me demandais si Yûgo ne nous préférait pas d’autres êtres.
– D’autres êtres ?
– Par exemple, les chiens , les chats. Est-ce que vous savez ça ? Il paraît que les chats, quand ils sentent qu’ils vont mourir, vont se mettre à l’écart des humains.
J’ai hoché la tête :
– Je l’ai déjà entendu dire.
– Eh bien, autour de Yûgo, on trouvait souvent des cadavres de chats.
– Comment ça ?
– Le matin, on trouvait parfois plusieurs chats morts au pied de l’épouvantail. Je crois que les chats savent qu’ils vont mourir. Même s’ils ne comprennent pas ce que signifie  » mourir » concrètement, ils savent intuitivement que leur fin approche. Et dans ces moments là, peut être se sentent-ils rassurées à côté de Yûgo. »
Autrement dit, elle était en train de me dire que les chats agonisants se faisaient accompagner par Yûgo, et que ce dernier souhaitait lui aussi les accompagner dans leur derniers moments.
« Voilà pourquoi je me dis que Yûgo préférait peut-être la compagnie des chiens ou des chats à celle des humains comme nous.
– Mais un épouvantail, normalement, ça sert à protéger les récoltes des oiseaux, j’ai dit.
– Ah oui, il parait. C’est aussi ce que dit le père Todoroki. Usagi s’est mise à rire et a ajouté : « c’est bizarre.
– Yûgo, il ne faisait pas fuir les oiseaux ?
– C’était un épouvantail mais il chouchoutait les oiseaux », a dit Usagi que cela paraissait amuser.

Challenge écrivain japonais chez Adalana
Challenge à tout prix chez Asphodèle (Prix Schincho Mystery club 2000)

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Mishima – Chevaux échappés

Il lui semblait perdre pied, et tel celui auquel s’agrippe quelqu’un qui se noie, il étendit les mains pour se protéger et serra Makiko dans ses bras.
Il la tenait étreinte, mais ce qu’il sentait sous son vêtement léger n’était autre que la raideur de son obi, épais, sanglé, avec ses tours superposés et son noeud volumineux. C’était là quelque chose qui semblait l’éloigner davantage de Makiko qu’avant de l’avoir enlacée. Pourtant, ce qu’Isao ressentait de la sorte c’était la réalité inhérente à toutes les représentations qu’il se faisait d’un corps de femme. Aucune nudité ne pouvait sembler plus totalement nue.
Dès lors, ce fut un ravissement. On eût dit, brusquement, l’étalon qui s’échappe en brisant son licol. Une vigueur sauvage pénétra ses bras qui tenaient cette femme. Il la serra davantage, sentant leurs deux corps vibrer comme le mât d’un vaisseau qui tangue.

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Mishima – Chevaux échappés

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Sur une idée de Chiffonnette

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Chevaux échappés – Mishima

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Japon 1932 – Isao Iinuma est un jeune homme d’un peu moins de vingt ans. Etudiant, athlète accompli, il est idéaliste et admiratif devant un livre de Tsunamori Yamao qui traite d’un mouvement politique « Société du vent divin ». Ce livre retrace le parcours de samouraïs au XIX ème siècle qui décident d’assassiner des hommes corrompus puis de se donner la mort par Seppuku (suicide par éventration). Isao, à l’aide de ses amis, veut renouveler l’ « exploit  » relaté dans ce livre et faire disparaître les dix hommes les plus corrompus du Japon, puis se sacrifier comme leurs modèles.

Deuxième tome de la tétralogie la Mer de la fertilité, on retrouve quelques personnages du premier tome en particulier Honda, l’ami de Kiyoaki – le héros du premier tome- et Iinuma, qui est le père d’Isao et l’ancien précepteur de Kiyoaki. Honda, qui est devenu un juge respecté, reconnaît en Isao la réincarnation de son ami Kiyoaki. Il décide alors de le suivre puis de l’aider.

J’ai failli abandonner ce livre car le début est très lent et pour tout dire morbide (particulièrement les 50 pages retranscrites de ce livre « Société du vent divin » qui n’est qu’attaques, morts violentes et suicides).

Je n’ai pas adhéré ni aux convictions nationalistes de Isao, ni dans sa vision du suicide magnifié au rang de sacrifice.

Cependant après ce démarrage plus que difficile, l’histoire m’a fortement intéressée, les préparatifs des attentats, l’arrestation, le procès, qui est absolument passionnant. Qui a trahi ? quels sont les sentiments très ambigus de tous les personnages et en particuliers ceux de Makiko, la presque fiancée de Isao ? du père d’Isao , de Honda qui abandonne son travail pour défendre Isao ?

Un petit extrait :

Isao et ses deux amis restèrent chez le lieutenant Hori jusqu’à neuf heures du soir, ce dernier leur ayant offert un dîner apporté par un traiteur. Une fois qu’il avait laissé de côté ses questions subtiles, la conversation de l’officier devenait à la fois intéressante et profitable, très propre à éveiller leur enthousiasme. L’état pitoyable des affaires étrangères, le programme économique du gouvernement qui ne faisait rien pour atténuer la misère des campagnes, la corruption des politiciens, la montée du communisme, et aussi, les partis politiques qui avaient diminués de moitié le nombre de divisions de l’armée et qui, en se faisant les champions des économies sur l’armement, exerçaient une pression constante sur les militaires. Au cours de cet entretien, on évoqua les efforts du Zaibatsu Shinkawa pour acheter des dollars américains, chose dont Isao avait déjà entendu parler à son père. Selon le lieutenant, le groupe Skinkawa avait fait montre d’une grande réserve depuis l’Incident du Quinze Mai. Cependant continua l’officier, il n’y avait aucune raison de faire confiance à l’autodiscipline de ces gens-là. (p 146)

En conclusion : Un livre très pointu sur cette période d’histoire du Japon. J’ai arrêté plusieurs fois ma lecture pour aller voir quels étaient les évènements cités. Pour plus de renseignement sur l’incident du 15 Mai qui est cité à de nombreuses reprises, allez lire l’article Wikipédia).  Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, Isao étant pour ma part, mystique (pour ne pas dire fou). Mais je ne regrette pourtant pas cette lecture car les 150 dernières pages m’ont happée par leur analyse fine des sentiments et motivations humaines.

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana et aussi dans le cadre du challenge pavé de l’été de Brize (Neige de printemps est le premier volume d’une tétralogie, le tome 2 s’intitule « Chevaux échappés » (ce billet),  le tome 3 a pour titre  « Le temps de l’aube » et le tome 4 « l’ange en décomposition »). Les deux premiers tomes font 400 pages chacun 😉

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Et bien sûr le challenge Totem de Liligalipette 🙂

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Et celui de Sharon « Animaux du monde »

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Neige de printemps – Mishima

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Japon, 1912. Kyoaki a 19 ans. Il est le fils du  marquis et de la marquise Matsugae de noblesse très récente (deux générations seulement). Afin de l’éduquer, ses parents le confient tout jeune au comte Ayakura et à sa femme, qui sont issus d’une très vieille famille noble (27 générations!!), il reçoit la même éducation que Satoko, la fille du comte, âgée de deux ans de plus que Kiyoaki.

A 12 ans, son éducation est « complétée » par un précepteur Inuima, (qui l’accompagnera jusqu’à ses 19 ans) et il entre au collège.

Sous prétexte de nous raconter l’histoire d’amour de   Kiyoaki et de Satoko, Mishima nous entraîne dans un Japon de la fin de l’ère Meiji et du début de l’ère Taissho.

J’ai beaucoup aimé cette histoire. Au début, Kiyoaki n’est pas très sympathique, il est imbu de sa personne, nonchalant, orgueilleux. Il ne sait ce qu’il veut être, pauvre petit garçon riche et triste à qui tout est acquis sans travail. Il est méprisant envers les attentions de Satoko, lui écrit une lettre horrible, puis la supplie de ne pas la lire et de la brûler. Une vraie girouette, il se réveille bien tard (trop) quand Satoko devient inaccessible.

Les personnages secondaires sont également savoureux et intéressants : son ami Honda,  fidèle en dépit des « mauvais traitements » que lui inflige Kiyoaki ; Inuima, le précepteur qui essaie de dynamiser Kiyoaki, le vénère et le déteste tout à la fois ; la grande mère de Kiyoaki est une solide paysanne qui ne mâche pas ses mots ; Tadeshina, la dame de compagnie de Satoko est un modèle de ruse et de manipulation ; des princes siamois en visite au Japon apporte un regard étranger sur l’histoire qui se déroule inexorablement .

Enfin, j’ai beaucoup appris des coutumes japonaises du début du 20ème siècle : les mariages arrangés dans la famille impériale, les règles et l’étiquette lors des réceptions données par le Marquis Matsugae. Les descriptions de la fête des cerisiers et de la  nature environnante sont éclatantes de couleurs et de vie, toutes en poésie.

Dans le japon post guerre russo-japonaise, l’ère Meiji touche à sa fin, l’empereur est décédé.  L’histoire se déroule sur un an, celle du deuil en hommage à cet empereur, les saisons se succédant jusqu’à la Neige de printemps, fatale à ce couple.

En conclusion : une histoire très intéressante et émouvante qui m’a énormément plu, j’aurais aimé toutefois en savoir plus sur les états d’âme de Satoko, femme entière et amoureuse, qui arrive à se rebeller contre son sort, déterminé par son rang de naissance (et aussi par la bêtise de Kyoaki).

Un petit extrait

Le maître d’hôtel entra annoncer que la voiture attendait. Les chevaux hennissaient et leur haleine sortait toute blanche de leurs naseaux, montant en spirale dans les ténèbres d’un ciel hivernal. Kiyoaki aimait l’hiver, voir les chevaux déployer fièrement leur puissance alors que leur odeur musquée habituelle s’amoindrit et que leurs sabots rendent un son clair sur le sol glacé. Par une chaude journée de printemps, un cheval au galop n’est trop évidemment qu’un animal qui sue sang et eau. Mais un cheval lancé dans une tempête de neige ne faisait plus qu’un avec les éléments, enveloppé dans les tourbillons de l’aquilon, la bête incarnait le souffle glacial de l’hiver.

Kiyoaki se plaisait à aller en voiture, surtout quand tel ou tel souci l’assaillait. Car les cahots le jetaient hors du rythme régulier, tenace de ses ennuis. Les queues qui s’arquaient aux croupes dénudées proches de la voiture, les crinières qui flottaient furieuses dans le vent, la salive tombant en ruban luisant des dents grinçantes – il lui plaisait de goûter le contraste entre cette force brutale des animaux et les élégantes décorations intérieures du véhicule. (p 80)

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana et aussi dans le cadre du challenge pavé de l’été de Brize (Neige de printemps est le premier volume d’une tétralogie : le tome 2 s’intitule « Chevaux échappés » (billet à venir courant septembre),  le tome 3 a pour titre  « Le temps de l’aube » et le tome 4 « l’ange en décomposition »). Les deux premiers tomes font 400 pages chacun 😉

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Kenzaburô Oé – Une existence tranquille

Jadis, du temps où j’étais encore insouciante, mon père m’avait dit, tandis que nous passions l’été dans la maison de montagne de Gumma, que je courais comme un poulain. Sur cette bicyclette que je n’avais pas prise depuis un certain temps, je pédalais en secouant effectivement les épaules à la manière d’un cheval, et je pris vers le nord la première rue croisée à partir de l’avenue des bus, en scrutant soigneusement les deux côtés de chaque carrefour. J’arrivais à l’extrémité nord de la rue et rattrapai la suivante que je pris en direction du sud. C’est alors que je vis à l’endroit où la haie vive d’oliviers odorants, bien dense, qui entourait une vieille demeure, laissant la place à celle de cyprès nains mal entretenue de la maison voisine, deux silhouettes, une grande, une petite, entremêlées.

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Kenzaburô Oé – Une existence tranquille

 

Sur une idée de Chiffonnette

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