Que lire un 9 novembre ?

Waechter habitait une grande maison tout en bois avec un balcon qui en faisait le tour et un escalier couvert sur le côté : le genre d’endroit où on faisait pousser des culottes de peau dans des jardinières. Il ne manquait que des figurines de pendule tenant des chopes de bière. Je frappai violemment à la porte d’entrée, mais  les lumières étaient déjà allumées à l’intérieur, grâce à la Maserati. L’homme qui vint nous ouvrir était obèse et blême, sans doute de rage d’avoir été tiré de son lit en pleine nuit. Il portait un peignoir de soie rouge, avec des cheveux gris impeccables et une petite moustache assortie, hérissée d’indignation. On avait l’impression que tout un régiment de minuscules soldats allaient sortir au pas cadencé de son visage pour me flanquer une raclée. Il se mit à vociférer tel un maître d’école tyrannique, mais se calma très vite quand je lui montrai mon insigne, alors que j’aurais préféré l’assommer avec un des skis accrochés au mur.
« Kommissar Gunther. » Je l’écartai pour rentrer, comme je l’avais souvent vu faire à la Gestapo et une fois dans le vestibule, à l’abri du froid, nous commençâmes nonchalamment à soulever des photos dans des cadres, à ouvrir des tiroirs. J’allai droit au but.
« L’orfèvrerie Rothman dans Maximilianstrasse, dis-je sèchement. Vous en êtes l’actuel propriétaire, je crois.
– Exact. J’ai acquis ce fond de commerce quand les précédents propriétaires l’ont quitté en novembre dernier. »
À l’entendre, ils étaient partis de leur plein gré . Mais évidemment je savais à quoi correspondait cette date. Novembre 1938. La Nuit de cristal, au cours de laquelle les commerces juifs et des synagogues avaient été attaqués dans toute l’Allemagne, avait eu lieu le 9 novembre précisément.

Bleu de prusse – Philipp Kerr

Le week-end – Bernhard Schlink

Genre : Huis clos.

Christiane, la cinquantaine, invite pour le week-end une douzaine d’amis de son frère Jörg. Jusque là, rien de surprenant : on apprend vite que le frère en question sort de prison. Il a passé les vingt dernières années en cellule dans un quartier de haute sécurité, très isolé. Il vient d’être gracié par le président de la république. Son crime ? Terroriste avec la Fraction Armée Rouge …

Quelle drôle d’idée a eu sa sœur, me suis je dis …20 ans d’isolement et inviter un si grand nombre de personnes… les invités sont pour la plupart d’anciens camarades de fac : certains sont devenus profs, un autre dentiste ou même une femme évêque… ils étaient tous fortement politisés (extrême gauche) à la fac mais ils se sont tous «rangés» sauf Jörg qui s’est lancé dans la lutte armée (braquages, enlèvement…). Il y a aussi les « pièces rapportées », les conjoints des uns et des autres, l’avocat de Jörg qui a déposé sa demande de grâce… et un invité surprise…
L’ambiance est à la fois intéressante et un peu malsaine. Chacun s’observe et veut influencer Jörg dans sa nouvelle vie : faire amende honorable ou reprendre la lutte armée ? Qui a trahi Jörg et a prévenu la police l’envoyant vers une peine longue durée ? avoir un idéal pour « sauver l’humanité » autorise-t-il à tuer des innocents ?

Les personnages sont ambigus : tour à tour on les comprend et on les déteste…

J’ai particulièrement apprécié aussi le roman dans le roman (écrit par Ilse, une des amis de fac de Jörg : elle se met à la place de Jan (le complice ou le double de Jorg ?) pendant la préparation des ses attaques terroristes.
Un livre court, dérangeant mais passionnant …
Un auteur que je vais relire ….

 

Deux extraits

Si tu essaies, peut être que tu comprendras cet homme vieux qui n’a pas bien géré sa vie et qui ne sait pas comment s’en sortir. Meurtres, enlèvements et attaques de banques, cavales, prison, la révolution ratée – quel sens peut avoir une pareil vie de merde? Mais il faut tout de même bien trouvé un sens à la vie qu’on a ?

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Tout le monde dormait lorsque Margarete se réveilla. Elle se tourna sur le côté, posa ses pieds sur le sol et s’assit. Elle savait qu’il fallait faire des exercices, prendre les cachets qu’elle avait oubliés avant de s’endormir. Elle regarda par la fenêtre. Le ciel était dégagé, le clair de lune baignait le parc. Il éclairait aussi ses orteils. Elle prit cela comme une invitation à se lever, à descendre les marches et à sortir.
La maison et le village proche étaient dans l’ombre. A pas lents, elle se mit en marche. Mais marcher pieds nus était inhabituel : qu’allaient sentir ses pieds au pas suivant ? Serait-ce du gravier, qui freinerait en picotant, en chatouillant ? Ou une branche sèche qui se briserait avec un craquement? L’allée que préférait Margarete dans le parc était couverte d’herbe, et elle se réjouissait par avance d’en sentir les mèches tendres entre ses orteils. Puis, l’herbe sous ses pas, était encore plus agréable qu’elle ne l’avait imaginé.

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Livre lu dans le cadre des « feuilles allemandes » organisées par Eva

Le loup des steppes – Hermann Hesse

Préface : un jeune homme vit chez sa tante et raconte l’arrivée d’un locataire Harry Heller chez celle ci (elle a une grande maison et loue des chambres). Ce mystérieux homme se surnomme lui même le loup des steppes par autodérision : il ressent en lui deux personnalités : la première animale (le loup) qui est solitaire et misanthrope et la deuxième « humaine » qui souhaite communiquer avec ses semblables. Il a la cinquantaine, il est malade, ne travaille pas, lit énormément …

Ce livre oscille en permanence entre la réalité et le fantastique : Harry Heller (H.H. comme Hermann Hesse) se promène la nuit dans les rues avec son vague à l’âme et découvre un théâtre « magique » qui apparaît et disparaît au gré de ses pérégrinations.
Après un moment très sombre (la description de ses tendances suicidaires), il rencontre une jeune femme mystérieuse (à moins que ce ne soit un dédoublement de personnalité…) qui dit se prénommer Hermine (double féminin de Hermann ? )
Il s’agit d’un auteur allemand (naturalisé suisse) et je me suis demandé si Hermine avait la même signification qu’en français ou si ce prénom avait été choisi pour sa sonorité proche de Hermann…

Cette jeune femme tente de réconcilier Harry avec la vie et ses plaisirs (en particulier la musique et la danse), Harry, cinquantenaire coincé vit une seconde jeunesse…

Hermine sauvera-t-elle le loup des steppes de sa folie ?

En conclusion : un livre très riche tant par les sujets abordés : j’ai évoqué le suicide, l’amour mais il y a aussi l’art (musique), la volonté de paix et la critique des Etats qui s’engagent sûrement vers la deuxième guerre mondiale (ce livre a été écrit en 1927 et interdit sous le régime nazi).

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Un extrait

Il existe un assez grand nombre de personnes semblables à Harry. Beaucoup d’artistes notamment possèdent le même type de personnalité. Ces êtres ont deux âmes, deux essences. En eux, le divin et le diabolique, le sang maternel et paternel, l’aptitude au bonheur et au malheur coexistent ou se mêlent de manière aussi conflictuelle et confuse que le loup et l’homme chez Harry. Dans de rares instants de félicité, ces hommes menant une existence fort agitée éprouvent également un sentiment d’une intensité extrême, d’une indicible beauté. Parfois même, l’écume de ce court ravissement jaillit si haut, elle est d’une blancheur si éblouissante au-dessus de l’océan des souffrances, que le bonheur éclatant irradie vers les autres, les touche et les envoûte. Ainsi naissent, telle l’écume précieuse et éphémère de la joie sur les flots de la douleur, toutes ces œuvres d’art à travers lesquelles un individu malheureux s’affranchit pour un heure de sa destinée, atteignant une telle hauteur que sa félicité luit comme une étoile et semble, aux yeux de ceux qui l’aperçoivent, refléter quelque chose d’éternel, un rêve de bonheur.

Livre lu dans le cadre du Challenge chez Madame lit, le thème d’octobre  est : un roman fantastique 

Et avec un jour d’avance :-), participation aux   « feuilles allemandes » organisées par Eva en novembre 

Bleu de prusse – Philip Kerr

Je connaissais le nom de l’auteur pour sa fameuse trilogie berlinoise que je n’ai toujours pas lue (je crois qu’il fait un peu plus de 1000 pages en poche). Celui-là fait 610 pages. Absolument passionnantes, les pages : il y a deux histoires en parallèle.
L’action commence en 1956, l’ex-commissaire Bernie Gunther est employé dans un grand hôtel à Nice. Dans cette introduction il mentionne d’anciennes enquêtes,  et je me suis dit que c’était une mauvaise idée de lire ce livre sans avoir lu les précédents et puis après quelques chapitres cette impression a disparu : On peut réellement lire ce livre sans connaître les enquêtes déjà parues.

Bernie Gunther commence alors une cavale à travers la France pour échapper aux sbires de la Stasi qui sont à ses trousses. Parmi ses poursuivants se trouve son ancien adjoint ce qui lui fait se remémorer une enquête réalisée en 1939 :
Pour les trois quarts du livre l’histoire se passe donc en 1939, en avril, à Berchtesgaden et à Berlin : un meurtre d’un ingénieur civil a été commis sur la terrasse de la résidence d’Hitler (en son absence). Heydrich demande à Bernie Gunther de découvrir le coupable en moins d’une semaine ; Hitler devant venir passer quelques jours dans son nid d’aigle. C’est donc une course contre la montre qui s’engage avec pléthore de suspects, de méchants, de fausses pistes, de coups de feus et de menteurs.
L’intrigue est haletante et le personnage de Bernie est un des rares personnages à avoir le sens de l’humour et aussi une honnêteté sans faille.

La guerre semble inéluctable pour tout le monde et on assiste aux différentes réactions (majoritairement des personnes qui souhaitent cette guerre)

De temps en temps, on retrouve Bernie Gunther en 1956, ce qui nous montre le chemin parcouru et les relations franco allemandes, une dizaine d’années après la fin de la guerre…

Finalement le bleu de Prusse du titre a deux significations une en 1939 et une en 1956 , significations que je vous laisse découvrir (pour ma part je file regarder combien il existe d’enquêtes de Bernie Gunther…)

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Un extrait :

J’ai toujours été un grand lecteur, depuis tout petit. Mon livre préféré était Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin. J’en avais un exemplaire chez moi, à Berlin, enfermé dans un tiroir car c’était un livre interdit, évidemment. Les nazis avaient brûlé nombre d’ouvrages de Döblinen 1933, mais très souvent, je ressortais mon exemplaire dédicacé de son œuvre la plus célèbre pour revivre la bonne vieille époque de la République de Weimar. En vérité, je lis de tout. Absolument tout. J’ai lu tout ce qu’il y a qui va de Johann Von Goethe à Karl May. Il y a quelques années, j’ai même lu le livre d’Adolf Hitler, Mein Kampf (mon combat). Je l’ai trouvé pugnace, comme on pouvait s’y attendre, mais également perspicace, ne serait-ce qu’au sujet de la guerre. Je ne suis pas critique littéraire, mais à mon humble avis il y a toujours quelque chose à tirer d’un livre, même mauvais. Par exemple, Hitler écrivait que les mots construisent des ponts dans des régions inexplorées. Il s’avère qu’un enquêteur fait la même chose, même si parfois il peut regretter de s’être aventuré dans ces régions. Hitler écrivait également que les grands menteurs sont de grands magiciens. Un bon enquêteur est aussi une sorte de magicien, capable à l’occasion de rassembler ses suspects dans une bibliothèque de manière théâtrale et de leur arracher une exclamation de surprise en faisant son numéro de magie révélatrice. Hélas, ça n’arriverait pas ici. Hitler affirmait par ailleurs que la vérité importe peu, seule la victoire compte. Je sais que beaucoup de flics pensent la même chose, or, pour moi, il n’y a pas plus de belle victoire que la vérité.

Challenge polar chez Sharon

Seul dans Berlin – Hans Fellada

1940 – 1943 à Berlin.
Le lecteur est invité à suivre le quotidien d’un immeuble de la rue Jablonski à Berlin.
Côté personnages, il y a d’abord le couple Quangel, Anna et Otto, dont le fils vient de mourir au front. Parmi leurs voisins, il y a les affreux Persicke, le père est un nazi saoul en permanence et mène à la baquette sa femme et  ses trois fils adolescents enrôlés aux Jeunesses Hitlériennes. Mme Rosenthal est recluse dans son appartement, son mari est dans un camp de concentration non pas parce qu’il est juif mais pour «dissimulation d’avoirs à l’étranger ».
L’ ancien procureur Fromm (à la retraite)  essaie d’aider Mme Rosenthal.

Autour de l’immeuble gravite une foule de personnages : parmi eux les exécrables Enno Kluge et Emil Borkhausen, le concierge, qui essaient de voler Mme Rosenthal : tant de bêtise pourrait même paraître drôle si ce n’était pas si sordide..

J’ai beaucoup apprécié ce roman sur le plan historique mais aussi sur la construction fort habile. Pourtant, au début, j’ai eu peur de lâcher ce livre tant  le trait est caricatural : les « méchants » sont bêtes, ivrognes, les « gentils » sont un peu pâles.

Et puis les cinquante premières pages passées, l’intrigue devient très captivante et a su me convaincre : sans en dire trop, il s’agit d’une enquête (où l’auteur alterne les points de vues entre la Gestapo et les autres intervenants)
Les énergumènes Enno Kluge et le concierge de l’immeuble sont toujours des ivrognes mais ont pris de la consistance et s’ils restent « bêtes » sont très nuancés.
Et puis surtout j’ai apprécié la ténacité et la volonté du couple dans leurs « actes de résistance » (et leur naïveté).

En conclusion : un livre passionnant : il ne faut pas se laisser décourager par les 50 premières pages …

Ce livre a été publié en 1947.

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Un extrait :

Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres : c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort.
Nous sommes au début de l’été 1946. Un garçon, presque un jeune homme déjà, traverse la cour d’une ferme du Brandebourg. Une femme assez âgée le croise :
– Alors, Kuno, demande-t-elle, quoi de neuf aujourd’hui ?
– Je vais à la ville. Il faut que j’aille chercher la nouvelle charrue.
– Bon. Je vais te faire une liste de choses qu’il faut rapporter. Si tu les trouves…
– S’il y en a quelque part, je les trouverais, maman, tu le sais bien.
Ils se regardent en riant, puis elle rentre dans la petite maison où se trouve son mari, le vieil instituteur, qui a depuis longtemps atteint l’âge de la retraite et qui continue pourtant à faire la classe, comme le plus jeune de ses collègues.
Le garçon sort de l’écurie le cheval Toni, dont ils sont tous si fiers. Une demi-heure plus tard, Kuno-Dieter Borkhausen est sur le chemin de la ville. Mais il ne s’appelle plus Borkhausen ; il a été adopté régulièrement par le couple Kienschäper, le jour où il est apparu que ni Karlemann, ni Max Kluge ne reviendraient de la guerre. On a profité de l’occasion pour supprimer le « Dieter » : Kuno Kienschaper est un nom qui suffit parfaitement.
Kuno siffle entre ses dents, tandis que son cheval prend son temps, dans le soleil ; ils ont toute la matinée devant eux. Kuno examine les champs, jugeant en expert de l’état des semailles. Il a beaucoup appris à la campagne et – Dieu merci – il a presque autant oublié.
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Challenge Chez Madame Lit où le thème du mois est « ville européenne »