Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se m’étais alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany
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Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Depuis la création de la colonie pénitentiaire, chaque nouveau directeur avait déclaré faire du problème routes sa priorité. Ou mieux, du problème piste en terre battue. Bref, de l’unique route qui traversait l’Ile dans sa longueur en passant par toutes les petites prisons et leurs terres, du Quartier Central dans la pointe septentrionale jusqu’à son extrémité méridionale qui était le lieu le plus éloigné de l’embarcadère et le plus proche de l’Ile principale, dont la séparait cependant le dangereux Détroit. Là se trouvait la prison spéciale.
Armé de bonnes intentions et d’enthousiasme, chaque nouveau directeur démarrait les opérations, en faisant partir le goudronnage du Quartier Central qu’une sorte d’idée fixe le portait à considérer plus digne d’un accès cimenté. Mais bien vite, comme cela c’était passé pour son prédécesseur et le prédécesseur de son prédécesseur, le flux de l’argent se tarissait comme un fleuve saisonnier, laissant à sec les travaux. Les fonds pour l’entretien ordinaire étaient chroniquement insuffisants, alors ne parlons pas de ce qu’on pouvait reporter. Ces projets avortés pavaient maintenant la route de l’Ile, telle que l’avaient sous les yeux ceux qui la parcouraient. Ou plutôt sous leurs postérieurs, soulagés des tressautements et des secousses uniquement à l’approche des petites prisons et, même là, rien que pour quelques mètres.
Quand le fourgon roulait normalement, les passagers savaient donc ils étaient aux abords d’une section de l’institution pénale. Les bâtiments qui composaient chaque petite prison avait nettement un aspect pénitentiaire, avec des miradors, du fil barbelé, des grilles aux fenêtres. Mais ils avaient aussi l’air bucolique, comme une sorte de ferme : l’un était entouré de rangées de vigne, un autre de champs ou ruminaient des troupeaux de bovins gardés par des prisonniers sans surveillance, un troisième était surmonté de deux silos à grains. Partout, à part les gardiens et les détenus en semi-liberté, des animaux domestiques : des ânes, des chiens, des chats, des vaches, des chevaux, des moutons et des chèvres.

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Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Passage du désir – Dominique Sylvain 

Et il dégagea un poing, la frappa à la tempe. Une fusée de douleur dans le crâne. Leurs corps au bord du canal. Il l’attrapa au cou et serra. Elle se ramollit un instant pour mieux viser sa chair, le cou. Elle y enfonça ses dents. Il lui attrapa une oreille, tira. I want to keep my fucking ears ! De toute la force qui lui restait, Ingrid balança leur tas hystérique dans le canal. La morsure glaciale de l’eau qui puait. Il s’agrippa à sa polaire, elle au col de son blouson, leurs jambes tricotèrent.
– Tu ne m’auras pas comme tu as eu Vanessa, Salope !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– C’est toi qui l’as tuée , hein ? Mais tu ne me fais pas peur.
Une claque du taureau manqua son but. Ingrid lui en balança une à peu près ajustée.
– J’allais te poser la même question, déficient mental !
Il cessa de frapper, alors Ingrid aussi. Elle dit :
– J’ai une proposition pour toi. On échappe à la noyade. On cause ensuite.
– D’accord, mais lâche-moi !
Ils eurent du mal à remonter sur le quai. Elle y réussit en premier, le regarda se débattre deux secondes, il avait l’air frigorifié, elle lui tendit la main et le hissa. Ils s’écroulèrent l’un sur l’autre puis se déroulèrent, têtes vers les étoiles. Cette nuit il y en avait quelques-unes. Elles clignotaient vaguement.
– Tu as une force de jument, espèce d’allumée.
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Passage du désir – Dominique Sylvain 

Passage du désir – Dominique Sylvain

Elles poussèrent la porte. Maxime était derrière son bar et venait de sortir la bouteille des grandes occasions. Et des grands désastres, comme celui qu’arborait son visage. La calamité s’estompa légèrement sous l’effet du courant d’air qu’elles apportaient dans leur sillage. Lola s’approcha du bar, de la bouteille. Sur l’étiquette bordée de bleu, quelqu’un avait écrit à la main « Englesqueville 1946 ». Elle s’en souvenait. De l’eau de feu qui vous brûlait œsophage et imprimait un parfum de pommes vitrifiées dans votre chair.
– On arrive à temps pour le Calvados. Je suis sûre qu’Ingrid n’a jamais goûté un truc pareil.
Maxime ajouta deux verres sur le comptoir de cuivre. Et les remplit.Il faisait vraiment bon aux Belles, Lola abandonna son imperméable sur un dossier de chaise. Maxime leva son verre:
– Aux femmes, et sans rancune.
À son tour, elle trinqua, et en profita pour jeter un coup d’œil à Ingrid. Sa coéquipière ne perdait pas une miette du visage de Maxime. Et cette moisson était dure à avaler. On prétend que les Américains sont de grands enfants, on a tort, se dit-elle. Celle-ci est en train de mûrir à toute allure. Lola trempa ses lèvres dans la liqueur mordorée. Ingrid s’envoya une lampée intrépide et faillit s’étouffer. Maxime sourit. Ça faisait plaisir à voir. – Oh, my gosh !

– Et oui, c’est du farouche commenta Lola. On ne saute pas dessus comme une cow-girl sur un mustang. Approche le tout doux, ma fille.

Passage du désir – Dominique Sylvain

Belgrave square – Anne Perry

Il le suivit également chez son tailleur, qui le reçut sans la raideur hostile que les commerçants emploient face à des clients qui leur doivent de l’argent. L’homme était au contraire tout sourire en accueillant le magistrat sur le pas de sa porte.
Ce ne fut qu’au cinquième jour de filature, alors que Pitt commençait à perdre espoir, qu’il vit Carswell sortir d’une boutique, portant un grand carton à chapeau et une ombrelle de dentelle enveloppée dans un tissu rose. Ces achats n’avaient rien d’exceptionnel pour un homme ayant une épouse et quatre filles, dont trois à marier. Non, ce qui étonna Pitt, c’est de voir Carswelll quitter le magasin tête baissée, en jetant autour de lui des regards furtifs. Croyant croiser une connaissance, il rabattit le bord de son chapeau et traversa la rue si vite qu’il manqua de se jeter dans les jambes d’un cheval attelé à un coupé ; l’animal effrayé fit un écart, le conducteur jura et tira sur les rênes de toutes ses forces pour arrêter son véhicule et reste là pantelant, réalisant qu’il avait failli renverser un piéton.
Pitt avait perdu Carswell de vue. Où diable était-il passé ? La sueur au front, il se faufila entre fiacres, calèches, Victorias, piétinant d’impatience sur le bord du trottoir au passage d’un haquet de brasseur tiré par de magnifiques chevaux bais aux flancs luisants, crinières tressées et enrubannées, suivi par un cab et un buggy. Il traversa la chaussée en courant, obligeant un landau découvert promenant deux belles dames à dévier de sa route, évitant de justesse un brougham lancé au grand trot. Il rejoignit enfin le trottoir opposé et se mêla aux promeneurs. Il heurta un groupe de trois hommes qui bavardaient, leur cria des excuses sans cesser de courir et aperçut enfin Carswell au moment où celui-ci s’apprêtait à monter dans un fiacre. Pitt héla le cab qui le suivait.
– Suivez ce véhicule ! ordonna-t-il au cocher.
Celui-ci se retourna sur son siège et le dévisagea d’un air méfiant.
– Police ! s’ecria Pitt. Je suis en civil. Suivez ce cab.

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Belgrave square – Anne Perry

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Ce n’était pas encore les faubourgs de Louisville, certes, mais je n’étais jamais allé aussi loin à l’ouest. Et si trois comtés du New Jersey nous séparaient de la frontière est de la Pennsylvanie, en cette nuit du 15 octobre, je pus me faire peur avec cette vision cauchemardesque d’une Amérique antisémite qui viendrait gronder furieusement vers l’est par le pipeline de la route 22, pour jaillir dans Liberty Avenue, et de la se déverser tout droit sur Summit Avenue, léchant les marches de notre escalier de service comme un raz de marée s’il n’avait pas été vigoureusement endigué par les croupes luisantes des chevaux bais de la police de Newark, puissants coursiers splendides que notre illustre Rabbin Prinz au noble patronyme avait fait surgir comme par enchantement au bout de la rue.
Naturellement Joey n’entendait quasiment rien de ce qui se passait dehors. Il se mit donc à courir d’une pièce à l’autre aux deux bouts de l’appartement pour apercevoir l’anatomie d’une de ces bêtes, spécimens d’une race aux membres plus longilignes, aux poitrails plus musclés mais plus minces, aux crânes allongés bien plus fins que le cheval de trait balourd de l’orphelinat qui m’avait fracassé la tête, curieux d’apercevoir aussi les flics en uniforme, sanglés dans leurs tuniques croisées à double boutonnage de cuivre étincelant, pistolet à la hanche dans son étui.
Quelques années plus tôt, mon père nous avait emmenés, Sandy et moi, lancer le fer à cheval sur l’aire des expositions dans le parc de Weequahic. Un agent de la police montée avait traversé le parc à bride abattue pour attraper un voleur qui venait d’arracher le sac d’une dame – on se serait cru à la cour du roi Arthur. Je mis plusieurs jours à revenir de mon admiration grisée devant le panache de la scène. La police montée recrutait les plus agiles et les plus athlétiques des agents, et pour un jeune enfant, il était fascinant d’en voir passer un dans la rue, majestueux et nonchalant, s’arrêter pour rédiger un procès-verbal et se pencher très bas sur sa selle pour le glisser sous l’essuie-glace de la voiture mal garée, expression physique s’il en fut jamais d’une superbe condescendance envers l’ère de la machine. Au fameux carrefour des Quatre Coins, il y avait des gardes en faction aux points Cardinaux, et le samedi, on emmenait souvent les gamins voir les chevaux, caresser leur museau sans nez, leur donner des morceaux de sucre, apprendre que chaque policier à cheval en valait quatre à pied, et poser bien sûr les questions classiques : « comment il s’appelle ? » « C’est un vrai ? » « En quoi il est son sabot, ? » Parfois on voyait un cheval attaché le long d’une rue animée du centre-ville, tranquille comme baptiste sous la selle bleu et blanc orné de l’insigne NP, un hongre d’un mètre quatre-vingt au garrot pesant une demi-tonne, une longue cravache menaçante accrochée à son flanc, l’air aussi blasé qu’une vedette de cinéma dans toute sa splendeur, tandis que le policier qui venait de mettre pied-à-terre demeurait à proximité dans ses jodhpurs indigo, ses bottes cavalières noires, son holster de cuir pornographique dont la forme évoquait à s’y méprendre celle des organes mâles tumescents, indifférent au danger dans le tintamarre des klaxons des voitures, des camions et des bus, régulant d’un enchaînement de gestes vifs la circulation de la ville pour lui rendre toute sa fluidité. C’étaient des flics aux mille talents ; ils savaient même, pour le plus grand chagrin de mon père, fendre une foule de manifestants au galop en envoyant voltiger les piquets de grève.
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Je ne me rappelle rien entre le moment où j’ai quitté la maison comme un voleur pour prendre la direction de l’orphelinat dans la rue déserte, et celui où je me suis réveillé, le lendemain matin, pour voir à mon chevet mes parents qui faisaient une tête lugubre, et m’entendre dire par un médecin fort occupé à extraire de mon nez une sorte de tube, que je me trouvais hospitalisé au Beth Israel et que, même si j’avais sans doute une affreuse migraine, tout allait s’arranger. En effet j’avais un mal de tête atroce, mais il ne provenait pas d’un caillot de sang qui aurait appuyé sur le cerveau – éventualité redoutée quand on m’avait découvert ensanglanté et inconscient – ni d’une lésion cérébrale. La radiographie avait exclu toute fracture du crâne, et l’examen neurologique n’avait révélé aucune lésion nerveuse. À part une écorchure de huit centimètres, qui me valait dix-huit points de suture à retirer la semaine suivante, et le fait que je n’avais aucun souvenir du coup lui-même, je n’avais rien de grave. Une concussion classique, dit le médecin, telle était la cause de la douleur, comme de l’amnésie. Je ne me rappellerais sans doute jamais le coup pied du cheval, ni comment la chose s’était produite. Mais d’après le médecin, c’était non moins classique. À cela près, ma mémoire était intacte. Heureusement. Le médecin répéta le mot plusieurs fois, et dans ma tête douloureuse, j’entendis « piteusement ».

On me garda en observation toute la journée et la nuit suivante, en me réveillant à peu près toutes les heures pour s’assurer que je ne sombrais pas de nouveau dans l’inconscience ; le lendemain matin, je fus libéré avec pour consigne de ne pas abuser des activités physiques pendant une ou deux semaines. Comme ma mère avait pris un congé pour rester auprès de moi, ce fut elle qui me ramener à la maison en autobus. Ma migraine ne cessa guère dix jours durant, sans qu’on y puisse grand-chose, si bien que je n’allai pas à l’école ; cela mis à part, on disait que je m’en sortais bien, et que je devais d’abord à Seldon, qui avait vu de loin presque tout ce que je n’arrivais pas à me rappeler. S’il ne s’était pas levé en catimini pour me suivre quand il m’avait entendu descendre l’escalier de service ; s’il n’avait pas, dans l’obscurité, longé Summit Avenue sur mes talons, traversé le terrain de gym du lycée jusqu’à Goldschmidt Avenue, pénétré dans l’orphelinat par le portail ouvert, s’il n’était pas entré dans le bois, je serais resté sur le carreau à me vider de mon sang, dans ses vêtements. Il était rentré en courant jusque chez nous, il avait réveillé mes parents, qui avaient aussitôt appelé des secours par l’opératrice, il était monté en voiture avec eux pour les mener là où j’étais. Il n’était pas loin de trois heures du matin, il faisait noir. Agenouillée auprès de moi sur le sol humide, ma mère tamponnait ma blessure avec une serviette apportée pour étancher le sang tandis que mon père me couvrait d’une vieille couverture de pique-nique qu’on laissait dans la malle arrière, pour ne pas que je me refroidisse en attendant l’arrivée de l’ambulance. C’étaient mes parents qui avaient organisé mon sauvetage, mais c’était Seldon qui m’avait sauvé la vie.
On supposa que j’avais effarouché les chevaux en trébuchant dans le noir à l’endroit où les bois s’éclaircissaient pour faire place aux champs cultivés ; lorsque j’avais fait demi-tour pour leur échapper, et revenir dans la rue par le bois, l’un des deux avait rué, je m’étais pris les pieds, j’étais tombé, et l’autre cheval, dans sa fuite, m’avait donné un coup de sabot sur le haut du crâne.

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

La servante écarlate – Margaret Atwood

Les deux Gardiens lâchent les bras du troisième homme et font un pas en arrière. Il titube (est-il drogué ?) et tombe à genoux. Ses yeux sont recroquevillés dans la chair bouffie de son visage, comme si la lumière était trop éblouissante pour lui. Ils l’ont gardé dans l’obscurité. Il porte une main à sa joue, comme pour s’assurer qu’il est encore vivant. Tout cela se passe vite, mais donne une impression de lenteur.
Personne ne s’avance. Les femmes le regardent avec horreur, comme si c’était un rat à demi mort, qui se traînerait à travers la cuisine. Il louche alentour vers nous, notre cercle de femmes rouges. L’un des coins de sa bouche remonte, incroyable, un sourire ?
J’essaie de regarder à l’intérieur de lui, à l’intérieur du visage malmené, de voir à quoi il ressemble vraiment. Je pense qu’il a environ trente ans. Ce n’est pas Luke. Mais ç’aurait pu être lui, je le sais. Cela pourrait être Nick. Je sais que, quoi qu’il est fait, je ne peux pas le toucher.
Il dit quelque chose. Cela sort pâteux, comme s’il avait la gorge meurtrie, la langue énorme dans la bouche, mais je l’entends quand même. Il dit : « je n’ai pas… »
Il y a une poussée vers l’avant, comme dans la foule d’un concert de rock d’autrefois, au moment où l’on ouvrait les portes, une urgence qui nous parcourt comme une vague. L’air irradie l’adrénaline. Tout nous est permis, c’est la liberté, et dans mon corps aussi, la tête me tourne, le rouge envahit tout, mais avant qu’il ne soit englouti par cette marée de tissu et de corps, Deglen se fraie un passage à travers les femmes qui sont devant nous, se propulse à coups de coudes, de droite de gauche, et court vers lui. D’une poussée, elle le fait tomber sur le côté, puis lui envoie des coups de pied rageurs dans la tête, une, deux, trois fois, des coups secs et douloureux, bien ajustés. Maintenant il y a des bruits, des râles, une rumeur sourde comme un grognement, des cris, et les corps rouges culbutent en avant et je ne vois plus rien, il est masqué par des bras, des poings, des pieds. Un cri perçant monde de quelque part, comme celui d’un cheval terrifié.
Je reste en arrière, j’essaie de tenir debout. Quelque chose me frappe par derrière, je chancelle. Quand je retrouve l’équilibre et regarde alentour, je vois les Épouses et leurs filles penchées en avant sur leurs chaises, les Tantes sur l’estrade, à regarder au sol avec intérêt. Elles doivent avoir une meilleure vue, de là-haut. Il est devenu une chose.
Deglen est revenue à mes côtés. Elle a le visage fermé, impassible.
Je lui dis : « J’ai vu ce que tu as fait. Maintenant je recommence à éprouver : choc, outrage, nausée, barbarie. Pourquoi as-tu fait ça ? Toi ! Je croyais que… »
« Ne me regarde pas, dit-elle. On nous surveille »
« Ça m’est égal. » Ma voix monte, je ne peux pas me retenir.
« Maîtrise-toi. » Elle fait mine de me brosser le bras et l’épaule, pour accrocher son visage de mon oreille. « Ne sois pas idiote. Ce n’était pas du tout un violeur, c’était un politique. C’était un des nôtres. Je l’ai assommé. J’ai mis fin à son malheur. Est-ce que tu ignores ce qu’ils lui font ? »
L’un des nôtres. Un Gardien. Cela me semble impossible.
Tante Lydia donne un autre coup de sifflet, mais elles n’arrêtent pas tout de suite. Les deux Gardiens s’avancent, et tirent en arrière de ce qui reste. Certaines gisent sur l’herbe, à l’endroit où elles ont été frappées ou atteintes d’un coup de pied accidentel. Certaines se sont évanouies. Elles se dispersent par deux ou trois, ou toutes seules. Elles semblent hébétées.
« Retrouvez vos partenaires et mettez-vous en rang », dit Tante Lydia au micro. Peu lui obéissent. Une femme vient vers nous en marchant comme si elle cherchait son chemin, en tâtonnant avec les pieds dans le noir : Janine. Elle a la joue maculée de sang, et il y en a aussi sur le blanc de sa coiffure. Elle sourit, d’un tout petit sourire lumineux. Ses yeux sont devenus fous.
« Salut, dit-elle. Comment allez-vous ? » Elle tient quelque chose, solidement serré, dans sa main droite. C’est une touffe de cheveux blonds. Elle émet un petit rire nerveux.
Je l’appelle : « Janine ! Mais elle a décroché, complètement. Elle est en chute libre, elle est en crise de manque.
« Bonne journée », dit-elle, et passe devant nous, se dirige vers la grille.
Je la suis des yeux. Je me dis sortie facile. Je n’ai même pas de peine pour elle, et pourtant je devrais. Je me sent en colère. Je ne suis pas fière de moi, ni du reste. Mais là n’est pas la question.
Mes mains sentent le goudron chaud. J’ai envie de rentrer à la maison, de monter à la salle de bain, et de les frotter et refrotter avec le savon râpeux et la pierre ponce, pour débarrasser ma peau de toute trace de cette odeur. Elle me donne la nausée.
Mais aussi, j’ai faim., C’est monstrueux, mais c’est pourtant vrai. La mort me donne faim. Peut-être est-ce parce que j’ai été vidée. Ou peut-être est-ce le moyen, pour mon corps, de veiller à ce que je reste en vie, et continue à répéter sa prière fondamentale : je suis, je suis. Je suis, encore.
J’ai envie d’aller au lit, de faire l’amour, tout de suite.
Je pense au mot savourer.
Je pourrais avaler un cheval.

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La servante écarlate – Margaret Atwood

La conquête de Plassans – Emile Zola

Au bout d’un quart d’heure, M. de Condamin s’était mis tout à l’aise. Il expliquait Plassans à l’abbé Faujas, avec sa grande politesse d’homme du monde. « Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l’abbé, disait-il ; je serais enchanté, si je vous étais bon à quelque chose… Plassans est une petite ville où l’on s’accommode un trou à la longue. Moi, je suis des environs de Dijon. Eh bien ! lorsqu’on m’a nommé ici conservateur des Eaux et Forêts, je détestais le pays, je m’y ennuyais à mourir. C’était à la veille de l’Empire. Après 51 surtout, la province n’a rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants avaient une peur de chien. La vue d’un gendarme les aurait fait rentrer sous terre… Cela s’est calmé peu à peu, ils ont repris leur train-train habituel, et, ma foi, j’ai fini par me résigner. Je vis au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé quelques relations. » Il baissa la voix, il continua d’un ton confidentiel : « Si vous m’en croyez, monsieur l’abbé, vous serez prudent. Vous ne vous imaginez pas dans quel guêpier j’ai failli tomber… Plassans est divisé en trois quartiers absolument distincts : le vieux quartier, où vous n’aurez que des consolations et des aumônes à porter ; le quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d’ennui et de rancune dont vous ne sauriez trop vous méfier ; et la ville neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable… Moi, j’avais commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je pensais que mes relations devaient m’appeler. Ah bien ! oui, je n’ai trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis conservés sur de la paille. Tout ce monde pleure le temps où Berthe filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête ; une conspiration sourde contre l’heureuse paix dans laquelle nous vivons… J’ai manqué me compromettre, ma parole d’honneur. Péqueur s’est moqué de moi… M. Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le connaissez ?… Alors j’ai passé le cours Sauvaire, j’ai pris un appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple n’existe pas, la noblesse est indécrottable ; il n’y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis. »

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La conquête de Plassans – Emile Zola

Aux portes de l’éternité – Ken Follett

Ils montèrent dans la Buick de Paz et quittèrent Mariel. D’épais bouquets de canne à sucre s’élevaient de part et d’autre de la route. Des urubus à tête rouge – une espèce de vautour – survolaient les champs, chassant les rats dodus qui pullulaient. Au loin, la haute cheminée d’une raffinerie de sucre étaient pointée vers le ciel, tel un missile. Le paysage de plateaux qui s’étendait au centre de Cuba était parcouru de lignes de chemin de fer à une seule voie, construites pour transporter la canne à sucre des champs jusqu’aux raffineries. Là où la terre n’était pas cultivée, elle était pour l’essentiel recouverte de jungle tropicale, de flamboyants, de jacarandas et d’immenses palmiers royaux, ou de broussailles épineuses au milieu desquelles paissait le bétail. Les sveltes aigrettes blanches qui suivaient les vaches apportaient une note gracieuse à ce paysage brun grisâtre.
Dans les régions rurales de Cuba, les transports se faisaient encore essentiellement à l’aide de charrettes tirées par des chevaux, mais à proximité de La Havane, les routes étaient encombrées de camions et de cars militaires transportant les réservistes à leurs bases. Castro avait mis le pays en état d’alerte maximum. La nation était sur le pied de guerre.
Lorsque la Buick de Paz les doublait, les hommes faisaient de grands gestes et criaient: « Patria o muerte ! La patrie ou la mort ! Cuba si , yanqui no ! »

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Aux portes de l’éternité – Ken Follett