Le fracas du temps – Julian Barnes

Il alluma une autre cigarette. Entre l’art et l’amour, entre les oppresseurs et les opprimés, il y avait toujours les cigarettes. Il imagina le successeur de Zakrevsky, derrière son bureau, lui tendant un paquet de Belomori. Il refuserait, et proposerait une de ses propres Kazbeki. L’interrogateur refuserait à son tour, et chacun poserait le paquet de sa marque choisie sur le bureau, la pantomime terminée . Les Kazbeki étaient fumées par les artistes, et l’image elle-même, sur le paquet, évoquait la liberté : un cheval au galop et son cavalier, sur fond de mont Kazbek. On disait que Staline avait personnellement approuvé l’illustration, même si le Grand Leader fumait sa propre marque de cigarettes, Herzegovina Flor. Elles étaient spécialement fabriquées pour lui, avec la précision terrifiée qu’on pouvait imaginer. Non pas que Staline fît quelque chose d’aussi simple que de porter une Herzégovina Flor à ses lèvres. Non, il préférait briser le petit cylindre en papier cartonné et émietter le tabac dans le fourneau de sa pipe. Le bureau de Staline, disaient ceux qui savaient aux autres, était toujours jonché d’un fatras de bouts de carton déchiré, de tabac et de cendres. Il savait cela – ou plutôt, on lui avait dit plus d’une fois – parce que rien de ce qui concernait Staline n’était jugé trop insignifiant pourrait être transmis.

Le fracas du temps – Julian Barnes

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Philippe Besson – Un personnage de roman.

Autour de la table du déjeuner (en l’occurrence la table de réunion sur laquelle on a déposé des plateaux-repas), l’équipe d’En marche ! plus Marielle de Sarnez, François Bayrou et un journaliste de télévision. C’est Bayrou qui commence : « Vous devez être heureux de participer à ce débat, saisir le caractère précieux de l’occasion qui vous êtes offerte. Vous ne devez pas exprimer la moindre lassitude. Il faut au contraire montrer de la vigueur et donner à voir qui vous êtes » Le journaliste renchérit : « Beaucoup de gens sont encore dans le doute à votre sujet. Vous devez lever ces doutes, lever ce qui empêche encore la cristallisation du vote. » Marielle de Sarnez embraye : « Vous devez être offensif et empathique. » Ismaël Émélien pointe les risques : « Pas de condescendance à l’égard des petits candidats ! »
Emmanuel M. expose alors l’introduction qu’il envisage. Le verdict tombe. Le journaliste : «Trop long. » Sarnez : « Trop classique. Et vous parlez trop de vous, il faut parler des Français. » Comprenant la tournure que prend la conversation mais exprimant aussi ce que lui a inspiré le propos liminaire, Bayrou cite Clémenceau, à moins que ce ne soit Francis Blanche : « Qu’est-ce qu’un chameau ? C’est un cheval dessiné par un comité d’experts. »

Philippe Besson – Un personnage de roman.

L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

Nous sommes dans le salon de Zoune et André, mon frère François a baissé la lumière car il a retrouvé des films en super 8 que nous croyions perdus, j’en ai tourné la plupart, de petites galettes jaunes. On écoute le moteur du projecteur, la bande à l’extrémité biseautée s’engage dans son circuit dentelé, clac-clac-clac, les indications écrites au feutre ne correspondent pas forcément aux images, nous sommes en 1972, 1973, 1974. Nous sommes jeunes, des enfants. Chacun y va de son commentaire, une image ressuscite un souvenir, puis on se tait car mon père vient d’apparaître à l’écran, en habit léger, pantalon de toile pas même tenu par une ceinture, ventre plat, svelte, clin d’œil malicieux à la caméra. Derrière la caméra il y a moi. Ces scènes existent sur ma rétine, quelque part, les voilà qui ressurgissent, super 8 muet, couleurs un peu passées, une autre vie, nous la redécouvrons le souffle suspendu. Il manque certains films. Je pense à celui où il shoote dans un ballon de rugby sur la plage de Pontaillac, l’été 1976 peut-être. Il est torse nu, en maillot, j’entends encore le coup de pied sourd dans le cuir du ballon. Ses empreintes dans le sable. Je crois que mon père était de ces êtres qui laissent très peu de traces derrière eux. Le temps menace de les dissoudre au point que, plus tard, on pourrait douter qu’ils ont existé un jour. Ces lignes serviront de sauf-conduit pour qui voudrait tenter de remonter jusqu’à lui. Je l’imagine en Indien Nez-Percé chevauchant un Appaloosa à robe palomino, comme dans les westerns d’antan, et prenant soin de ne laisser dans son sillage qu’une illusion, un mirage souriant, une buée impénétrable et transparente, trois fois rien. Les jours se creusent, le coup de carabine me parvient de plus en plus étouffé. Je n’accepte pas cette fin. Quand leurs chiens vieillissaient, papa et André rigolait à propos des places chaudes qu’ils trouvaient à la chasse. Leurs clebs levaient le gibier trop tôt et quand les maîtres arrivaient, ils devaient constater dépités que les oiseaux s’étaient envolés, laissant derrière eux les fameuses places chaudes. Papa a laissé sa place froide et il faudrait plus qu’un flair de pointer pour aller le débusquer là où il se trouve.
Avant de dormir j’ai ouvert au hasard le Journal de Jules Renard. Toujours au hasard je tombe sur cet aveu : son père s’est tué d’un coup de fusil dans la bouche. Est-ce bien le hasard ? Je continue, incrédule : « Il ne nous a pas donné un spectacle de décrépitude, de sorte qu’il me paraît s’être tué en pleine force, plus fort que moi. » Et, plus loin : « il s’est tué non pas parce qu’il souffrait trop, mais c’est parce qu’il ne voulait vivre qu’en bonne santé. » Et enfin : « Petite cartouche vide qui me regarde comme un œil crevé. »
Je referme ce livre, anéanti.

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L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

L’avalée des avalés – Réjean Ducharme

– L’hiver déjà ! annonce Chamomor, entrant nu-pieds dans la chapelle.

Je regarde ses cheveux pleins de vent, ses yeux mouillés de vent. Qu’elle est belle ! Je regarde ses pieds. Elle a les pieds sales. Je me dis que c’est beau d’avoir les pieds sales.

– Que le temps passe ! Comme c’est vite fait le passé ! Quand j’étais petite comme toi, le temps ne passait jamais assez vite.

Quand je serai grande, je ne passerai pas mon temps à déambuler paresseusement dans l’herbe morte. Je serai partie pour un lieu d’où l’on ne revient pas, un lieu où on arrive en passant par des lieux où l’on ne s’arrête pas. Je monterai Pégase et monterai à l’assaut de l’Olympe, comme les Titans, comme Ajax d’Oïlée, comme Bellérophon. Je mourrai en pleine force, de l’explosion même de ma violence. Je me mesurai à la mort en plein midi, plein éveil, pleine gloire. Je me porterai à sa rencontre et porterai les premiers coups. Je connais l’issue de la bataille. Je sais que la lutte sera vaine. Je sais que mes soldats et mes chevaux devront donner l’assaut du bord d’un gouffre. Mais je me battrai quand même. S’il faut perdre, autant perdre beau. S’il faut que mes soldats et mes chevaux tombent au fond de l’abîme aux premiers pas de la charge, autant que ce soient mes chevaux les plus rapides et mes soldats les plus courageux.

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L’avalée des avalés – Réjean Ducharme

Devinette : trouver le titre et l’auteur

L’hiver est passé. Le printemps est commencé. Il pousse des cheveux verts au travers de la paillasse où la neige a dormi. Il pousse des cheveux doux tout le long de mes pas. Je marche sur la terre et dans l’air, derrière Christian. Gréés d’un cahier, d’une plume et d’un encrier, nous dressons un inventaire en règle de notre faune. Nous sommes des Christophe Colomb. Pied carré par pied carré, nous découvrons l’île. Quarante-deux criquets. Vingt-trois fourmis. Trois bousiers. Un chat. Tout est compté, même Mauriac, le chat que Chat Mort adore. Christian inscrit tout, de sa plus belle encre. Presque à chaque pas, nous écrasons la queue d’un rat. Christian en a inscrit deux mille  pour faire un compte rond.La plus grande richesse de la République d’Afrique du Sud est les diamants. La nôtre  est les rats. Nous avons repéré deux nœuds de couleuvres derrière la corde de bois accôtée contre le dos du pavillon du jardinier. Un renard erre dans les roseaux, maigre et triste, qui cherche pour rien son sentier emporté par les glaces. Six marmottes montent la garde sur le bord de la carrière de charbon. Elles ne restent à la surface de la terre qu’aussi longtemps qu’elles s’y croient les seuls vivants. Elles s’en effacent aussitôt qu’elles voient remuer quelque chose. Leur cou se tordant et se détordant à une vitesse inouïe, elles guettent. Elles passent leur vie à regarder pour s’assurer qu’elles sont seules. Christian frappe une roche de son bâton. Il en jailli deux éclairs : deux belettes. Nous avons deux écureuils, et leur queue est plus grosse qu’eux. Quand ils courent, leur queue flotte comme la plume d’autruche au casque d’un lancier chargeant, comme une plume d’autruche à la queue d’une torpille. Les deux écureuils se poursuivent dans le tunnel, et leurs griffes en battent le métal comme d’une grêle. Largué une nuit par un avion, le tunnel, grand cylindre côtelé, est demeuré comme il est tombé : allongé de travers dans le sable de la poupe de l’île. Christian dit que, parmi les animaux qui nous manquent, il y en a que nous ne connaissons même pas. Par contre, il y en a, comme le chien et le cheval, dont l’absence nous fait excessivement honte. Demain nous aurons notre chien. Nous nous attacherons le premier chien sans médaille que nous rencontrerons sur la route en revenant de l’école. Demain, en revenant de l’école, nous aurons un sac et nous y fourrerons tout ce que nous rencontrerons de criquets, de sauterelles, de blattes, d’escargots, de rhinocéros et d’éléphants. Plus il y aura d’animaux sur l’île, plus nous serons riches. Nous avons écrit une lettre à Chat Mort. Nous la mettrons sous son assiette quand Einberg n’y sera pas. C’est une requête où sont énumérés avec la plus grande précision tous les animaux qui nous manquent. « Chère maman, une chèvre, une vache, un cochon, un cheval, un boa, un panda, un aptéryx… Signé : Christian – Bérénice. »

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Réponse demain ici même 😉

Devinette : Le jour où ….j’ai cru que « joual »  était le mot québécois pour cheval

Voici l’incipit d’un livre : Il faut trouver le titre  de ce livre et son auteur

Rêvez-vous, comme moi, dans le style de l’auteur que vous lisiez avant de vous endormir ? Si oui, enfourchez mon joual le plus tard possible, le soir, partez avec dans votre sommeil, il est plus fringant que jamais malgré les bien-pensants et les baise-le-bon-parler-français, il piaffe d’impatience en vous attendant et, je vous le promets, il galope comme un dieu ! Voyez-vous, j’aimerais pouvoir penser que j’ai la faculté de faire rêver, moi aussi. 

Quelques recherches m’ont permis de trouver la définition de joual : Langue populaire du Québec basée sur le français et langlais.

Et quelques recherches supplémentaires m’ont permis de dire aussi que  joual c’est cheval 

Réponse de la devinette demain 🙂

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Le jour où chez CarnetsParesseux

Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte

Western
Les noms de villes du Far-West sont toujours composés de deux mots.
Propositions pour le mot 1 : Coyote, Bear, Boone, Wolf, Elk, Eagle, Scott, Dead ou Red.
Propositions pour le mot 2 : Creek, Gulch, Woods, Falls, Pass, Grove, Spring, Heights ou Town.
Si vous avez du mal à choisir la ville où votre héros commettra ses forfaits, inscrivez chaque mot sur un bout de papier, mettez les bouts de papier correspondant au premier mot dans un chapeau, mettez les bouts de papier correspondant au second mot dans un autre chapeau, et tirez un bout de papier dans chaque chapeau. Recommencez jusqu’à avoir Coyote Gulch.
N’oubliez pas les détails qui font vrai, ils rassureront le lecteur :
  1. Les indiens qui habitent en ville portent un chapeau melon et boivent comme des trous,
  2. Les Indiens qui vivent sur les hauts plateaux ont des plumes dans les cheveux et montent des mustangs (et accessoirement ont une grandeur d’âme ),
  3. Le shérif est autoritaire et finit par mordre la poussière,
  4. Les adjoints du shérif ricanent comme des ânes et tirent à la Winchester à canons scié (et chantent He ´s a jolly good fellow quand ils sont faits comme il faut),
  5. Les chercheurs d’or ont une barbe de trois jours et déclenchent des rixes au saloon,
  6. Les coyotes (en Arizona) ou les loups (dans le Montana) respectivement jappent et hurlent à la tombée de la nuit,
  7. Les coyotes (en Arizona) ou les loups (dans le Montana) ont les yeux jaunes à n’importe quelle heure de la journée.

Autre conseil : n’hésitez pas à mettre le verbe grincer à toutes les sauces. Car, dans un bon western, tout grince : les portes, les volets, les sommiers et la jambe de bois de Josie, la prostituée irlandaise du saloon.

Si vous avez remplacé 1881 par 1976, les chevaux par des pick-ups Dodge, les pistes de poussière par des interstates goudronnées, le saloon par un bar karaoké, la jambe de bois de Josie par un tatouage de dauphin, et l’eau de vie locale par du Jack Daniels, on parlera de western moderne.
Si vous avez remplacé 1881 par 2015, les chevaux par des pick-ups Dodge,les pistes de poussière par des interstates goudronnées, le saloon par un bar karaoké, la jambe de bois de Josie par un tatouage de dauphin, et l’eau de vie locale par de la vodka-Red-Bull, on parlera de western post-moderne.

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Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte

Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte

Roman libertin
Pense-bête :
Trois cas se présentent:
  • Cas n°1 : vous avez trente ans, vous sortez d’une thèse sur Sade en Sorbonne et vous vous dites pourquoi pas moi ?,
  • Cas n°2: vous avez trente ans, vous sortez d’une thèse sur Laclos en Sorbonne et vous vous dites pourquoi pas moi ?,
  • Cas n 3 : vous avez quarante-cinq ans vous venez de lire E.L James pendant votre permanente chez le coiffeur et vous vous dites une trilogie sur l’équitation mal écrite, pourquoi pas moi (1) ?
(1) une bombe, un bel étalon et des cravaches, ce n’est pas de l’équitation peut-être ?
Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte

Vernon Subutex tome 2 – Virginie Despentes

Daniel pose un énorme sac d’amandes fraîches sur la table, il cherche à convaincre Xavier d’écrire un scénario de film de zombies. « Tu connais Karen Greenlee ? La nécrophile. Jamais repentie… je ne te dis pas que c’est grand public, mais je suis sûr qu’il y a une niche. »
Il ne vient pas souvent. Il craint les araignées dans la chambre, la vie en collectivité et les chiottes sèches. Il a chopé, en faisant du sport, des épaules de déménageur. Sylvie s’assoit au bout de la table, elle porte un T-shirt Thee Oh Sees dont elle a découpé les manches. Elle passe beaucoup de temps en cuisine, quand elle vient, elle continue de faire des gâteaux. Elle dit que ça ne sert à rien, ce qu’il font, mais elle passe la moitié de sa vie parmi eux.
À côté d’eux, une brune à cheveux courts qui parle avec un accent italien répond à Olga :
– Je vois ce que tu veux dire. Tant que tu penses « défense », tu restes une proie. Si tu es une proie, tu dois apprendre à fuir. Apprends à courir, à te cacher. À éviter le contact avec les humains. Pense aux chevaux. Ils n’auraient jamais dû se laisser domestiquer. Ils pouvaient fuir, c’est ce qu’ils avaient de mieux à faire.
Vernon Subutex tome 2 – Virginie Despentes

Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se mettait alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany