La fille du samouraï – Dominique Sylvain

Posséder un tatouage dorsal englobant votre fesse gauche présentait un gros avantage : il permettait de ne pas se sentir trop nue une fois le dernier vêtement abandonné. Du moins, c’est ainsi qu’Ingrid Diesel vivait la situation alors qu’elle se déhanchait sur la scène du Calypso. Elle laissa glisser le string le long de sa cuisse, tel un petit animal caressant à peine apprivoisé, puis tourna le dos au public.
La musique n’arriva pas à couvrir les sifflets admiratifs et les encouragements des habitués qui retrouvaient enfin sur le dos de satin blanc la geisha, l’étang bordé d’Iris et le banc de carpes joueuses, voire folâtres. Les nouveaux restèrent un temps interdits avant de mêler leurs cris à ceux des aficionados.
Et justement, cette nuit, Ingrid se sentait d’humeur espagnole. Elle était toréador. Mais aussi le picador, son cheval caparaçonné, le sable fauve de l’arène et, bien sûr, le taureau avec son envie féroce d’étriper tout ce qui lui passait sous les naseaux.
Elle avait mis au point une technique impeccable, une méthode Actors Studio du strip-tease. Avant d’entrer en scène, on intériorise. On prépare son numéro en inventant l’histoire à incarner le moment venu. Les possibilités été illimitées. Ingrid s’était déjà déshabillée en portant en elle une équipe de rugby au grand complet ainsi qu’un splendide ballon ovale et une pelouse d’un vert électrique. Cela fonctionnait également avec une équipe de foot. Ou un as du tour de France, son vélo rutilant et le peloton accroché à ses basques. Elle s’était visualisée en alpiniste emmenant fièrement ses compagnons de cordée vers des sommets périlleux. Elle avait interprété tous les grimpeurs à la fois sans oublier les murs de granit, les pics blancs, le ciel, les aigles au regard d’inox, les pitons, les cordes et la tente de survie.
Sur scène, pour une mise à nu en solo, il ne fallait pas s’aventurer sans soutien. Le succès dépendait des amis qu’on avait invités dans son quant-à-soi.
En somme, quand il n’y avait plus qu’une douce et fine couche d’épiderme pour vous séparer de l’attente du monde, il fallait être habitée de l’intérieur.
Fini l’habit de lumière, les banderilles : Ingrid n’avait plus à sa disposition que sa perruque rose et ses sandales en plexiglas. Le toréador était nu dans l’arène mais il lui restait sa cape rouge et il avait bien intention de l’agiter sous le soleil des projecteurs. Elle fit la roue à plusieurs reprises. Les sifflets redoublèrent jusqu’à ce qu’elle retombe sur ses pieds, pile au centre de la scène, et toise son public dans une fière immobilité andalouse.

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La fille du samouraï – Dominique Sylvain

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Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Dehors le ciel tonna à nouveau et la pluie, comme lâchée d’un bloc, se déversa sur le sol. Le vieil homme essora comme il put sa casquette, avec quelques gestes expérimentés, il lui fit reprendre sa forme initiale, la remit sur la tête et, le visage soucieux, avala sa palinka. Pour la première fois depuis qu’il avait attelé les chevaux et que, respiration coupée, il avait cherché dans la nuit noire la vieille route abandonnée que personne n’avait emprunté depuis la nuit des temps (envahie de ronces et de mauvaises herbes) il put revivre la scène : le regard anxieux et interrogateur des deux chevaux qui se retournaient sans cesse vers leur maître désemparé mais déterminé, leurs croupes qui se balançaient nerveusement, leur respiration et le pitoyable grincement de la charrette sur cette route bordée de ravins menaçants, et il se revit lui-même, debout, tenant les rênes, les jambes couvertes de boue, luttant contre le vent cinglant, et c’est seulement à ce moment-là qu’il y crut, juste à ce moment ; il savait que sans eux il n’aurait pu partir, ils étaient « la seule force » capable de le conduire, il savait désormais avec certitude que c’était vrai et il se revit, guidé par une force supérieure, comme le simple soldat sur le champ de bataille qui pressent l’ordre en train de mûrir dans la tête du général et qui se met en marche avant même qu’on l’ait sollicité. Les images défilaient en silence devant ses yeux, se succédaient de façon mécanique, comme si les choses considérées comme importantes à conserver dans la mémoire constituaient un ordre autonome et immuable ; tandis que la mémoire s’évertue à remplir de certitude et élever à la vie le si fugace « maintenant », cet ordre, en appliquant ses lois sur la libre structure des événements, oblige l’homme à franchir une distance avec sa propre vie, non pas avec l’insouciance de l’homme libre, mais avec le plaisir angoissé du propriétaire ; c’est pourquoi à ce moment-là, en évoquant pour la première fois le souvenir, il trouva plutôt effrayant tout ce qui venait de se passer, désormais c’est avec l’anxiété d’un propriétaire qu’il se raccrocherait à sa mémoire chaque fois (pendant les quelques années qu’il lui restait à vivre) qu’il reverrait cette scène, lorsque, aux heures les plus sombres de la nuit, accoudé au rebord de la petite fenêtre de sa ferme, seul et incapable de dormir, il attendrait l’aurore. « D’où venez-vous ? finit par demander l’aubergiste.–De chez moi. » Halics prit un air surpris et s’approcha de lui. « Ça fait une bonne demi-journée de route… » L’homme sans dire un mot alluma une cigarette.« À pied ? se hasarda l’aubergiste.–Bien sûr que non. À cheval. Avec la charrette. Par l’ancienne route. »

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Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Une femme invisible – Nathalie Piégay

Louis a été amoureux de Madeleine comme on l’est parfois d’une grande sœur, inaccessible et interdite. Le séjour chez les Hamilton, dans la famille du premier époux de Madeleine, avait été un désastre. À Amesbury, la « sœur » de Louis n’est plus la jeune fille encore espiègle de son enfance. Quelque chose a changé en elle, elle a cette gravité que donne à certaines femmes le plaisir et sa promesse renouvelée. Il est un peu jaloux de ce beau-frère et se raidit chaque fois que Madeleine le taquine, il faudrait que tu épouses une jeune Anglaise, cela ferait plaisir à Marguerite, et puis tu as besoin de réconfort, de douceur, après toutes les horreurs que tu as vu au front, tu dois t’établir, s’il arrivait quelque chose à Marguerite, et Andrieux est si âgé maintenant, on dit même qu’il est le doyen de l’Assemblée Nationale, un titre de gloire dont on pourrait se passer quand on a un fils naturel de vingt-quatre ans qui n’a pas fini sa médecine. Mais Louis ne veut pas entendre parler de ses jeunes Anglaises. Il est désœuvré.
À sa mère, il a dit, à son retour, son émotion devant un tableau d’Ucello, la bataille de San Romano, les débris entre les jambes des chevaux, les gisants la face écrasée contre le sol, les cavaliers invisibles sur leurs casques, la gravité des deux visages au premier plan, le cheval blanc presque phosphorescent. C’est le soir de la bataille. On regarde les derniers soldats qui n’en finissent pas de se tuer. Marguerite l’entend pour la première fois parler de la guerre, dont il avait décidé de ne jamais rien dire. Pas un mot. San Romano. Elle ne se rappelle pas quelle est cette bataille. Lointaine. Ancienne. Des visages d’ange à la Piero della Francesca. Des couleurs dorées qui disent la beauté du monde et la gloire à venir ; et au loin tout petits sur les terrasses, des hommes à pied, désarmés.

Une femme invisible – Nathalie Piégay

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Winter – Rick Bass

Ce matin, Dave Pruder est passé nourrir les deux chevaux, Buck (le cheval louvet, très liant) et Fuel (Bai brun, presque couleur de chocolat, sauvage, timide et superbe). Je lui ai dit que nous le ferions volontiers les jours où nous serions là. C’était sympa, par ce froid d’emporter de grosses brassées de foin odorant de la grange jusque dans la prairie, en traversant la route. Les chevaux sont arrivés en courant, leurs sabots tintaient avec un bruit sonore sur le sol gelé (Fuel restait un peu en retrait). Nous leur avons donné à tous les deux un peu d’avoine en prime.
Bientôt, demain peut-être, nous allons leur construire un abri. Dave n’avait pas prévu cette pluie glacée. Ils peuvent supporter toute la neige qu’on voudra, avec leur pelage très touffu de chevaux du Montana, mais la pluie leur fait du mal, la pluie qui se verglace. Elle tambourine contre les fenêtres, arrivant par bourrasques. J’espère pouvoir me rendre à Seattle et Vancouver, un peu plus tard dans l’hiver. L’argent est encore un sérieux problème, cependant comme toujours.
Mais je suis bien au sec, bien au chaud. Est-ce que les chevaux, dehors sous cette pluie froide et cinglante, se demandent, en levant les yeux vers les lumières de la serre où j’écris, pourquoi ils doivent avoir aussi froid, être aussi malheureux ? Ils sont sûrement redescendus parmi les arbres, à l’abri du mauvais temps. À l’abri du pire, en tout cas. Je l’espère.

Winter – Rick Bass

Une femme invisible – Nathalie Piégay

A l’Étoile Famille, elle met son point d’honneur à toujours disposer dans de beaux vases des fleurs choisies avec soin, harmonisant leurs couleurs, mêlant quelques tiges de branchages au milieu des corolles délicates, un peu de mimosa dans le fuchsia des tulipes – bambergia, poinsettia, agapanthe, delphinium et aristoloche, s’il n’y avait que les lys, les œillets, les renoncules, la vie serait bien triste. Ici, à Erquy, elle coupe des branches d’hortensias, les arrange de sorte qu’ils fassent une belle ronde et qu’on oublie la séparation des tiges. Dans cette villa, elle peut faire semblant d’être chez elle. Il n’y a plus de pensionnaires, plus de sonneries incessantes, plus de factures, de dettes, de quittances, de sourires forcés. Et surtout, Erquy, il n’y a pas Claire qui reste avenue Carnot. Marguerite se sent enfin libre et tranquille. Fini les cris, les disputes, les récriminations. Elle laisse aller et venir Loulou plus librement.

Andrieux vient parfois la rejoindre. Et quand il lui dit que c’est trop loin, qu’il a trop à faire, qu’il n’a pas le temps, Marguerite se fâche et lui jette à la figure qu’il allait bien à Dieppe pour retrouver sa dulcinée, cette princesse d’Espagne. Il avait eu une romance avec Isabelle II, qu’il avait rencontrée au Palais de Castille, lors de son ambassade espagnole. Exilée en France, elle séjournait au château des Aygues , avec la Reine Marie-Christine, et on racontait qu’Andrieux venait la retrouver depuis Paris. Il faisait la route à cheval. Quand ils se sont disputés, l’autre jour, elle le lui a lancé à la figure, et à Dieppe, tu allais bien retrouver ta princesse, et à cheval encore, alors ne me dis pas que tu ne peux pas venir en automobile à Erquy.
Il est là et Marguerite oublie tout ce à quoi elle a dû renoncer. Le seul homme qu’elle ait eu, et elle commence à se le dire, qu’elle aura jamais.

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Une femme invisible – Nathalie Piégay

Machenka – Vladimir Nabokov

Cette nuit-là, comme toutes les nuits, un petit vieillard en pèlerine noire avançait péniblement sur le bord du trottoir de la longue avenue déserte, piquant l’asphalte de la pointe de son bâton noueux en quête de mégots – papier–Liège, ordinaire ou doré – et de bouts de cigare effiloché. De temps à autre, une automobile passait à toute allure en bramant comme un cerf, ou il arrivait une de ces choses que les gens qui arpentent les rues de la vieille ville ne remarquent jamais : plus rapide que la pensée, moins bruyante qu’une larme, une étoile filait. Plus clinquantes et plus gaies que les étoiles, les lettres de feu qui s’allumaient l’une après l’autre, au-dessus d’un toit noir, passaient en file indienne, puis basculaient toutes ensemble dans l’obscurité.
« Est-il possible », disaient les lettres, dans un discret chuchotement de néon que la nuit effaçait sans bruit en un seul frottement de velours. Et les lettres se remettaient à traverser le ciel de leur pas furtif : « est-il »
Puis les ténèbres revenaient. Mais les mots obstinés s’éclaira de nouveau et, cette fois, au lieu de disparaître immédiatement, continuaient à flamboyer pendant cinq minutes, suivant les accords passés entre l’agence de publicité et le fabricant.
Mais qui peut dire ce qu’est en réalité la lumière qui clignote là-haut dans le noir au-dessus des maisons – nom lumineux d’un produit ou flamboiement de la pensée humaine ; signe, sommation ; question lancée violemment vers le ciel et aussitôt suivie de sa réponse enchantée, à l’éclat de joyau ?
Et dans ces rues, aussi vastes que de luisantes mers noires à cette heure tardive où la dernière brasserie a fermé ses portes, un homme né en Russie, fuyant le sommeil, sans chapeau, sans veston sous un vieil imperméable, marchait dans un état d’hypnose ; à cette heure tardive, le long de ces larges rues passaient des mondes totalement étrangers l’un à l’autre : ce n’était plus un noceur, une femme, ou simplement un passant, mais chacun était un monde tout à fait isolé, chacun était un ensemble de merveilles et de mal. Cinq drochkies de louage stationnaient sur l’avenue, devant un énorme pissoir public en forme de tambour ; cinq mondes gris, somnolents et chauds, en livrée de cochers, et cinq autres mondes debout sur leurs sabots fatigués,endormis, et ne rêvant rien qu’à l’avoine débordant du sac en un chuintement doux et continu.

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Machenka – Vladimir Nabokov

Marguerite Duras – Outside

Il flotte, flotte. À Trouville on mange des frites et des crevettes dans les cafés abrités du vent, ou bien on joue à la belote. Les enfants baillent, s’ennuient . A travers deux ondées on ira à Deauville pour « les » voir afin de ne pas y être venu tout à fait pour rien. Le Casino a fait l’année dernière six cents millions de bénéfices, qu’on le voie au moins de dehors. Et puis, malgré la tempête, on essaiera de passer devant le Normandie, le Royal et le Golf, car ce sont des palaces, c’est rare ça, qui ne sont pas tarifés : certains payent beaucoup, certains ne payent pas. C’est là que sont les « cracks » qui attendent l’heure d’ouverture du polo, ou du casino, ou du tir aux pigeons, ou du golf (tous ces amusements appartiennent également à la Société du Casino). Comme ils viennent de tous les coins du monde, l’idée fait voyager. Si on a une auto, on ira voir les Rolls s’extraire de la carlingue de l’avion à Saint-Gatien. Et la nuit d’après Trouville reviendra aux rêves les plus simples, de bombes originelles, de solutions rapides, bruyantes, certes, mais suivies d’un éternel silence.
Non, au fond une seule consolation dans cette ville, c’est d’aller voir les yearlings aux Établissements Cheri. Comme les courses de Deauville concurrencent et soutiennent à la fois le Casino, Il était bien normal que le Casino se les approprie aux fins d’une sûre gérance. Donc les Etablissements Cheri y sont également passés. Ils ont été achetés depuis un mois par la Société du Casino. La ville, depuis, faute d’autres sujets, parle de cette tractation. Mais les yearlings eux, étant donné le stade de leur évolution, sont encore indifférents. Ils sont là, trois cents, à attendre de partir le mois prochain, dans les haras du monde entier. Compte non tenu de leur destin social, et bien, ce sont vraiment des chevaux. Leurs yeux encore effarouchés ne trompent pas. Ils viennent tout droit des poulinières et ils sont mal élevés encore. Leur poil luit comme une prairie, on peut toucher, c’est vrai, c’est du cheval, à ne pas en croire ses mains, ses yeux.

France Observateur 1957
Marguerite Duras – Outside

Lignes de faille – Nancy Huston

Tout en caressant le grain de beauté au creux de son bras gauche, maman se réchauffe la voix avec des gammes et des arpèges – mais pour elle ce n’est pas comme réciter l’alphabet, c’est plutôt comme la joie, comme de courir pieds nus sur une longue plage de sable. Elle fait signe à Peter qu’elle est prête. Après plusieurs notes courtes, accentuées, en staccato, il tombe sur un accord, la voix de maman vient se glisser parmi ses notes, s’empare de l’une d’elles et rebondit jusqu’au ciel : c’est parti. Sur un rythme saccadé, elle descend depuis les notes aiguës, chantées avec une douceur déchirante, jusqu’aux eaux profondes et sombres des notes basses, où elle gémit comme si la vie la quittait goutte à goutte. Parfois elle fait un bruit avec les lèvres comme un bouchon qui saute, d’autres fois elle se frappe la poitrine du plat de la main pour ponctuer la musique qui coule de sa gorge. On dirait que sa voix raconte une histoire – bon seulement l’histoire de sa vie mais celle de toute l’humanité bec ses guerres et ses famines, ses combats et ses épreuves, ses triomphes et des défaites, tantôt elle se déverse en vagues menaçantes comme l’océan gonflé d’une tempête, tantôt elle est comme une chute d’eau, dégringolant la falaise et rebondissant sur les rochers pour se précipiter dans un chaos d’écume vers la sombre vallée luxuriante au-dessous. Elle dessine autour de ma tête des cercles d’or comme les anneaux de Saturne, se balance follement de haut en bas comme la danse du french cancan, se lamente et frémit, s’insinuant autour d’un fa grave comme le lierre autour d’un tronc d’arbre, pour se plonger enfin dans les eaux bleu cristal de l’accord de sol majeur que répète l main gauche de Peter…je suis transportée. Maman a raison : personne n’a jamais utilisé sa voix comme ça. Elle est unique, ma mère : un inventeur, un génie, une déesse du chant à l’état pur. Si Mlle Kelly pouvait l’entendre elle aurait une crise d’apoplexie et mourrait sur-le-champ, forcée de reconnaître l’inutilité de sa musique à elle.
Quand le morceau prend fin, maman est trempée de sueur (il ne faut pas dire sueur, c’est presque un gros mot, grand-papa a un proverbe qui dit «Les chevaux suent, les hommes transpirent, les femmes ne font que luire », il en a un autre au sujet des femmes et des chevaux : « On peut conduire le cheval et non le faire danser, on peut conduire les femmes aux livres mais non la faire penser ») et son t-shirt lui colle à la peau.

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Lignes de faille – Nancy Huston

Le fracas du temps – Julian Barnes

Il alluma une autre cigarette. Entre l’art et l’amour, entre les oppresseurs et les opprimés, il y avait toujours les cigarettes. Il imagina le successeur de Zakrevsky, derrière son bureau, lui tendant un paquet de Belomori. Il refuserait, et proposerait une de ses propres Kazbeki. L’interrogateur refuserait à son tour, et chacun poserait le paquet de sa marque choisie sur le bureau, la pantomime terminée . Les Kazbeki étaient fumées par les artistes, et l’image elle-même, sur le paquet, évoquait la liberté : un cheval au galop et son cavalier, sur fond de mont Kazbek. On disait que Staline avait personnellement approuvé l’illustration, même si le Grand Leader fumait sa propre marque de cigarettes, Herzegovina Flor. Elles étaient spécialement fabriquées pour lui, avec la précision terrifiée qu’on pouvait imaginer. Non pas que Staline fît quelque chose d’aussi simple que de porter une Herzégovina Flor à ses lèvres. Non, il préférait briser le petit cylindre en papier cartonné et émietter le tabac dans le fourneau de sa pipe. Le bureau de Staline, disaient ceux qui savaient aux autres, était toujours jonché d’un fatras de bouts de carton déchiré, de tabac et de cendres. Il savait cela – ou plutôt, on lui avait dit plus d’une fois – parce que rien de ce qui concernait Staline n’était jugé trop insignifiant pourrait être transmis.

Le fracas du temps – Julian Barnes