Que lire un 4 avril ?

Ce qu’il allait commencer, c’était son journal. Ce n’était pas illégal (rien n’était illégal, puisqu’il n’y avait plus de lois), mais s’il était découvert, il serait, sans doute, puni de mort ou de vingt-cinq ans au moins de travaux forcés dans un camp. Winston adapta une plume au porte-plume et la suça pour en enlever la graisse. Une plume était un article archaïque, rarement employé, même pour les signatures. Il s’en était procuré une, furtivement et avec quelque difficulté, simplement parce qu’il avait le sentiment que le beau papier crème appelait le tracé d’une réelle plume plutôt que les éraflures d’un crayon à encre. À dire vrai, il n’avait pas l’habitude d’écrire à la main. En dehors de très courtes notes, il était d’usage de tout dicter au phonoscript, ce qui naturellement, il était impossible pour ce qu’il projetait. Il plongea la plume dans l’encre puis hésita une seconde. Un tremblement lui parcourait les entrailles. Faire un trait sur le papier était un acte décisif. En petites lettres maladroites, il écrivit :
4 avril 1984
Il se redressa. Un sentiment de complète impuissance s’était emparé de lui. Pour commencer, il n’avait aucune certitude que ce fût vraiment 1984. On devait être aux alentours de cette date, car il était sûre d’avoir trente-neuf ans, il croyait être né en 1944 ou en 1945. Mais, par les temps qui couraient, il n’était pas possible de fixer une date qu’à un ou deux ans près.

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1984 – Georges Orwell 

 

 

Que lire un 1er avril ?

Une fois par semaine, je redécore la vitrine. Les passants me voit au travail, le cœur à l’ouvrage, tenant mon rang, honorant mon nom : ils me saluent et je réponds. Je sème de la neige à Noël, des oeufs à Pâques, des crêpes à la Chandeleur, des chars miniatures le 8 mai. Chaque année, l’union des commerçants du quartier me décerne son premier prix. J’ai ma semaine égyptienne, avec des pyramides en pots de peinture et des promos sur le papyrus encollable, ma quinzaine « vacances » avec transats, parasols et barbecues disséminés sur des dunes en vrai sable. Mais la vitrine que je préfère est celle de la Fête des Pères. Je dispose des tronçonneuses, des scies sauteuses, des couteaux électriques ; de quoi découper toute la petite famille, donner aux malheureux géniteurs des idées de boucheries vrombissantes, de carnages pittoresques au milieu des guirlandes et des calicots « Bonne fête papa ! ».
En sortant de l’école, les enfants viennent me regarder composer mes décors. Je leur fais des grimaces et ils rigolent. Entre deux clients, Fabienne sort les chasser à coup de torchon. Dès qu’elle est rentrée, mes spectateurs reviennent. Je me passe un bois de cabinet autour du cou, je leur fais Guignol avec des gants de jardinage Multiflex, je les mitraille avec une perceuse, ils me visent avec leurs doigts et je meurs sous les spots au milieu des fleurs en papier, dans des souffrances abominables qui intéressent les passants quelques secondes, tandis que les petits s’esclaffent. J’aime tellement le rire des enfants. Mon fils ne rit jamais. Consterné par mon ridicule, il passe devant mes vitrines en détournant les yeux. Lorsqu’il m’arrive d’aller le chercher à l’école, il fait semblant de ne pas me voir. Je respecte sa honte et je le suis à dix pas.
Des rideaux verts séparent mes vitrines du magasin, et je les tire pour mes représentations. Fabienne, qui sait à peu près ce qui se passe derrière, affiche un air résigné dans raffolent les clients. « Ma pauvre Madame Lormeau», soupirent-ils en glissant des regards en biais dans ma direction, et elle leur fait un prix. Tous les habitués le savent et, les jours de vitrine, la quincaillerie est pleine. Fabienne profite de l’apitoiement pour écouler ses invendus. Au bout du compte, le commerce s’y retrouve, mes tentatives de mutinerie finissant malgré moi en campagnes promotionnelles.
Une seule fois, un 1er avril, j’ai réussi à déstabiliser ma femme, par une pancarte « fermé pour inventaire ». Fabienne est restée toute la matinée derrière le comptoir, torturée par l’incompréhension, rongeant ses ongles et bousculant ses vendeurs figés dans l’inaction. Quand elle sortait pour guetter le client, j’escamotais la pancarte et je continuais paisiblement d’améliorer ma vitrine de printemps, plantant mes cannes à pêche sous mon pommier de plastique en fleur.

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La vie interdite – Didier van Cauwelaert.

Que lire un 17 mars ?

17 mars 1942
Je viens de quitter la prison. Un mois au trou ! Merci à Gertrude Stein qui a trouvé malin de déclarer dans un entretien à la radio anglaise : « Moi, j’ai un éditeur à Alger qui est très dynamique et résistant…» Vichy m’avait déjà l’œil. Trois jours après l’impression du livre, des policiers sont venus me chercher au petit matin.
Ils ont déclamé, tout contents d’eux-mêmes : « En vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous astreignons à résidence le sieur Charlot, présumé gaulliste, sympathisant communiste. » Puis, ils m’ont longuement interrogé ils m’ont demandé où était Albert. « Albert ? Oh, mais j’en connais une bonne douzaine moi, des Albert. Par exemple, il y a Albert, le cordonnier qui vous rafistole une semelle comme personne, ou encore Albert, le fils du facteur qui a un problème avec l’alcool mais qui est tout à fait charmant. » Ils m’ont ordonné d’arrêter de faire l’imbécile et de leur dire où se trouvait Albert Camus. « Ah ! Albert Camus ! J’ignore où il est, messieurs. Non vraiment, je ne sais pas… »
Les policiers m’ont embarqué et  enfermé à Barberousse avant de m’envoyer en résidence surveillée à Charon près d’Orléansville. En prison, j’ai rencontré un artisan de la Casbah qui a été arrêté pour une vague ressemblance avec un perceur de coffre-fort. Peut-être écrire un jour là-dessus.
Camus est bien caché à Oran. Max-Pol Fouchet, qui était également recherché, a réussi à se cacher au consulat des États-Unis. J’ai été libéré grâce à l’intervention de Marcel Sauvage, grand journaliste, qui, après avoir été gérant d’un hôtel à Tunis, est désormais le directeur de la revue Tunisie–Algérie–Maroc. Il a réussi à convaincre le ministre de l’Intérieur. Cette malencontreuse histoire a retardé la sortie de l’ouvrage de Gertrude Stein mais la librairie a continué de fonctionner grâce à Manon et aux amis. Je suis plus que jamais convaincu qu’il ne saurait y avoir d’éditions Charlot sans amitié. C’est pour l’essentiel une affaire de circonstances, d’amitiés et de rencontres.
Nos Richesses – Kaouther Adimi 

Que lire un 10 mars ?

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ours brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu’elle était toute petite, à l’époque où l’espèce hantait encore les pinèdes au nord. Sa fourrure ressemble à une carpette roussie – mon frère prétendait qu’elle souffrait d’un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere Over The Rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu’elle faisait partie de la famille.
Notre parc bénéficiait d’une promotion publicitaire comparable à celle des meilleurs parcs aquatiques ou minigolfs ; la bière y était la moins chère de toute la région et on y présentait un « combat au corps à corps contre les alligators » tous les jours de l’année, qu’il pleuve ou qu’il vente, y compris les jours fériés. Notre tribu avait ses problèmes, bien sûr, comme tout un chacun – Swanplandia avait toujours eu plusieurs ennemis, naturels ou pas. Nous étions menacés par les niaoulis, ou Melaleuca, une espèce d’arbres envahissante qui asséchait de vastes espaces de marais au nord-est. Et tout le monde surveillait la raffinerie de sucre et la progression sournoise des banlieues résidentielles au sud. Mais notre famille sortait toujours gagnante, me semble-t-il. Tous les samedis soir (et très souvent en semaine !), notre mère nageait avec les Seths et s’en tirait toujours. Des milliers de fois nous avions vu le plongeoir vibrer dans son sillage.
Puis elle tomba malade, plus malade qu’on ne devrait être autorisé à l’être. J’avais douze ans quand le diagnostic tomba et cela me rendit furieuse. Il n’y a ni justice ni logique disaient les cancérologues. Je ne me rappelle pas exactement les termes, mais il n’y avait pas d’espoir dans leur voix. Une infirmière m’apporta des chocolats du distributeur, qui me restèrent en travers de la gorge. Ces médecins se penchaient toujours pour nous parler, du moins me semblait-t-il comme s’il n’y avait que des géants dans ce service. Maman arriva au stade terminal de son mal à une vitesse différente. Elle ne ressemblait plus à notre mère. Son crâne était chauve et lisse comme celui d’un bébé. On eû dit qu’elle plongeait en elle-même. Un soir, elle plongea et ne refit pas surface. Au niveau du vide laissé, on ne vit ni bulles ni tremblements. Hilola Bigtree, dompteuse d’alligator de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, s’éteignit dans son lit d’hôpital par une journée nuageuse, le mercredi 10 mars, à trois heures douze de l’après-midi.

 

Swamplandia – Karen Russel 

Que lire un 8 mars ?

À l’occasion du 8 mars, il lui offrit une onéreuse nuisette française, d’une taille légèrement supérieure à la sienne afin qu’il puisse jeter un coup d’œil à la dérobée dans l’échancrure soyeuse et entrevoir la poitrine de Svietlana quand elle se pencherait au-dessus de lui.
Puis sa Sviéta, Svietlana Ivanovna, épousa l’explorateur A.V. Griaziev, Docteur ès sciences et célèbre dandy, et quitta bientôt l’Union Soviétique.
Arséni Iratov en souffrit beaucoup et fut très étonné d’éprouver ce sentiment de perte qu’il n’avait jusqu’alors jamais connu et dont il lui avait semblé être tout à fait dépourvu.
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L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov,  Agullo, 2019 (traduit par Raphaëlle Pache)…..

Que lire un 8 mars ?


Ah et encore une chose, c’est toujours votre avocat qui parle tandis que vous vous recouvrez d’une honte grise et sèche, que vous vous enfoncez dans une cuve remplie de gravats, que vous avez de plus en plus de mal à respirer, regardez les vieux passeports de vos parents, ils avaient obtenu un visa de sortie pour séjourner côté Ouest. Si vous en doutiez encore, cet élément suffit à lui seul à mettre en échec toute hypothèse de persécution politique, les régimes communistes aimaient serrer fort contre leur poitrine leurs brebis idéologiquement égarées, et par voie de conséquences, jamais des opposants, ou des personnes suspectées de l’être, n’auraient obtenu le droit de quitter le pays. Le Mur, ou le Rideau, ces zones truffées de mines, avec des miradors armés de mitrailleuses, des chiens et des alarmes, servait à empêcher les gens de partir, de sortir, de quitter l’Est, il sait que vous le savez il vous le rappelle à vous de voir ce que vous en ferez. À propos de Mur, il a une anecdote, tenez vous bien, le 8 mars 1989 un type essayant de fuir l’Allemagne de l’Est en montgolfière s’est écrasé au sol, et il est mort. Le 8 mars 1989. Vous réalisez ? Comme quoi même à quelques mois de la fin les gens ignoraient que la fin était proche. Étaient prêts à risquer leur vie. C’est dingue, non ? Vous ne souriez pas ? Vous n’aimez pas les faits divers, les morts absurdes ? Lui cela l’amuse, il a l’humour grinçant. Oh mais déridez-vous, ce sont de vieilles histoires, la mode des montgolfières germaniques est passée, désormais ce sont plutôt les bateaux en Méditerranée.

 

Double nationalité – Nina Yargekov

Que lire un 6 mars ?

21h04 Je suis dans la taverne. Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié encore que non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes. De l’autre côté du comptoir, pour servir le vin, se trouve quelque chose que je prends d’abord pour un homme. Un examen plus approfondi me révèle qu’il s’agit en réalité de deux nains juchés l’un sur l’autre. Chaque fois que la porte s’ouvre, il se produit un tourbillon qui fait s’envoler les mouches. On peut voir alors sur un mur une glace dont le coin supérieur gauche porte, écrits à la craie, les scores des matchs du 6 mars 1958.

 

Sans nouvelles de Gurb – Eduardo Mendoza

Que lire un 5 mars ?

« Alors, Monsieur Bronsky », dit le fondé de pouvoir Steinberg, « qu’en dites-vous ?» Il me montre le journal de la veille. « Croyez-vous vraiment qu’on aboutira à l’armistice en Corée ? »
« J’y croirai une fois que ce sera fait », je dis.
« Au fait, qu’en dit Staline ? », demande Goldberg, le joailler à moitié aveugle.
« Staline est mort il y a quelques mois déjà », dit le fondé de pouvoir Steinberg, « le 5 mars 1953. Vous n’étiez pas au courant, Monsieur Goldberg ? »
« Non. Je n’étais pas au courant. »
« Vous vivez dans quel monde ? Sur la lune ? »
« Je ne lis pas les journaux, parce que je n’y vois pas bien. »
« Mais nous en avons déjà parlé. »
« J’ai dû oublier. »
« Ce qui m’inquiète le plus », dit le fondé de pouvoir Steinberg, « ce n’est pas tant la guerre de Corée, mais cette peur exagérée du communisme ici, chez nous, en Amérique. »
« Les Américains sont tout à fait inaptes au communisme », dit le germaniste Rosenberg.

Fuck America – Edgar Hilsenrath

Que lire un 29 février ?

Mais à l’automne 1922, la chance tourna enfin. Un jour où j’errais dans les champs, le gardeur de cochon me héla :
– Eh bien, petit, quand vas-tu à l’école ?
– Le 30 février à minuit ! répondis-je avec mon habituelle insolence.
– Tu n’as pas encore eu d’amende ?
– Moi ? Pourquoi donc ?
– Pas toi. Je veux dire la tante Rozika.
– La vieille ? Mais pourquoi aurait-elle une amende ?
– Parce qu’elle ne t’envoie pas en classe.
Je dressais l’oreille aussitôt.
– Est-ce qu’on punit les gens pour ça ? demandai-je en essayant de cacher mon trouble.
– Bien sûr. Les enfants doivent aller à l’école.
– Même les enfants pauvres ?
– Mais oui. Les enfants pauvres, les enfants riches, c’est tout pareil aux yeux de la loi.
J’avais du mal à comprendre.
– Tout pareil ? répétai-je stupéfait c’est vrai, oncle János ?
Le vieillard me regarde avec surprise.
– Ça t’étonne tant que ça mon petit ?
– Je ne le savais pas, murmurai-je.
Et mon cœur se mit à battre comme s’il allait éclater dans ma poitrine.
– Et bien au revoir, oncle János.
Là-dessus, je tournai les talons et je m’enfuis en courant. J’étais tout étourdi de joie devant ces révélations imprévues.

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L’enfant du Danube – Janos Székely

Que lire un 23 février ?

– Suffit, mademoiselle, dit Fauna. Vous voyez cette étoile d’or surmontée d’une autre étoile ? Cette jeune personne a épousé un professeur de Stanford. Il a au moins un million de livres. Et vous savez ce qu’elle fait si quelqu’un lui montre les livres en disant : « Les avez-vous tous vus ? » Elle se contente de sourire d’un air mystérieux. Et quand on lui pose une question, vous savez ce qu’elle fait ? Écoute-moi bien, Suzy. Elle répète les trois derniers mots de la phrase qu’elle a entendus comme si elle les avait pensés. Même son mari croit qu’elle sait lire et écrire. Doc n’a pas besoin d’une femme aussi savante que lui. Si tu en savais autant que lui, de quoi pourrait-il te parler ? Laisse lui sa supériorité. »
Becky dit :
« Pensez-vous, elle aime bien trop parler.
– Faudra qu’elle apprenne à la boucler, ou sans ça elle n’aura pas d’étoile, dit Fauna. Je vais faire ton horoscope, bonne idée. Quand es-tu née, Suzy ?
– Le 23 février.

– À quelle heure ?

– Qui sait ? En tout cas, c’était une année bissextile. »
Agnès dit « Elle a dû naître la nuit, ça se voit tout de suite. »
Fauna alla dans sa chambre, revint avec une carte du ciel qu’elle épingla au mur puis elle prit sa règle et montra : «Te voici. Poissons »
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Tendre jeudi – John Steinbeck