Six fourmis blanches – Sandrine Collette

C’est la nuit et ce n’est pas la nuit. Il neige à nouveau de temps en temps, des averses qui donnent des gifles, et mes vêtements sont mouillés, mes cheveux aplatis et trempés sous le bonnet. Je suis exténuée, usée par le sentiment de ne pas avancer, de ne pas progresser, de ne plus rien attendre. Le froid me fait pleurer de fatigue.

Lever les pieds, l’un après l’autre. J’ignorais que cela pouvait être si difficile, et si douloureux. Mes jambes, mes talons sont traversés par des lames glacées qui me donne l’impression d’aller sur des tessons de verre. Mais je n’ai pas le choix : il faut suivre les autres. Quand nous ralentissons, que nous nous arrêtons parfois, avec l’impression d’être en train de mourir, Vigan crie du haut de la file : Marchez ! Sa voix autoritaire résonne dans nos têtes, nous arrache à une drôle de torpeur. Marchez ! entendons-nous encore, et nous obéissons tels de vieux chevaux, l’échine courbée, toute notre confiance, toutes nos émotions mortes au-dedans de nous.

Au fond de moi, un tout petit espoir subsiste, le même depuis ce matin : la montagne sa part. Elle a eu Étienne. Statistiquement, nous avons atteint le quota – de quoi, je le sais à peine, de perte normale ou admise, je suppose, comme dans l’armée. Je vois bien que mon raisonnement est fallacieux, quand je pense aux cordées entières qui dévissent des sommets, aux gens qui se noient par dizaines lors d’un naufrage en mer. Mais j’espère quand même. Parce que je n’ai rien fait pour mériter cela.

Rien transgressé, rien outrepassé, rien tué. C’est la montagne. Encore une fois, le manque de chance. Le hasard. Bien sûr, je me demande, pourquoi moi ? Et pourquoi nous. Qu’il n’y ait pas de réponse, cela me sidère. Alors la porte est ouverte à tous les excès et toutes les injustices. Peut-être sommes-nous mis à l’épreuve. Peut-être la force et l’obstination que je mets à marcher encore et encore apportent-elles quelque chose au monde, que d’autres partagent, que d’autres utilisent. Mon énergie se dilue dans l’univers, et ma conscience s’étend par-dessus les montagnes. 

Toutes ces petites choses qui ne me consolent pas.

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Six fourmis blanches – Sandrine Collette

Justine Niogret – Chien du heaume

Pour la première fois depuis longtemps, le chevalier avait un air de joie et de plaisir collé au visage, et Chien se sentit mieux de le voir presque sourire. Ils prirent trois chevaux, que Bruec gardait encore par habitude, dans l’écurie désertée du castel de broe . Les stalles avaient autrefois été remplies et tout à côté se trouvait un chenil effondré, autrefois si fourni que les aboiements des chiens s’entendaient de la salle même du grand feu. Tout ceci avait disparu, car si un nouveau chevalier dans le château des brumes avait réveillé la région et donné envie aux artisans, dresseurs et soigneurs de venir y gagner leur or, les hivers trop rudes et la solitude du lieu les en avaient doucement repoussés saison après saison. Les bêtes étaient ainsi mortes sans donner de nouvelles têtes, ou tombées malades sans être soignées, au fil des ans et des fatigues des hommes, du manque de mains pour faire le travail qu’auraient demandé de nouvelles naissances.
Pourtant les trois montures étaient belles, grandes et fortes, et n’auraient en aucun cas démérité aux côtés de celles que Chien avait vues sur les champs de bataille. La femme détestait ces animaux de guerre, sept fois plus lourds que les combattants humains. Ils étaient trop rapides pour espérer les semer lorsqu’ils vous chargeaient, trop agressifs pour éviter qu’ils vous poussent sous les coups de leurs maîtres. De fait, ces bêtes de combat étaient dressées à être aussi mauvaises que les pires voleurs des coins des routes ; c’étaient des forces de la nature à quatre jambes, aux sabots ferrés et taillés pour ouvrir les chairs. Même les hommes vêtus d’acier ne savaient pas tenir face à eux dans la bousculade. Ils savaient mordre aussi bien que frapper du pied, se cabrer, retomber sur les gens et les écraser, comme les ailettes de la masse d’arme se creusent un chemin et fouaillent dans la cervelle de l’homme frappé. De fait, les chevaux de guerre étaient des épées, mais sachant réfléchir.
Bruec avait choisi un alezan à tête large, à la liste jaunâtre, dont il tendit les rênes à Chien. Il se garda pour lui un hongre presque blanc, aux yeux d’un rose éteint, et attacha à sa selle, les longes d’une jument grise et musclée qui porterait leurs provisions et une part de leurs marchandises dans ses fontes. La bête avait une expression d’intelligence toute semblable à celle des poissons que l’on tire hors de l’eau et la mercenaire fit un détour pour ne pas passer à sa portée, de peur de se faire donner un coup de pied. Elle était rarement montée sur des animaux de cette taille et elle grimpa sur la selle de son alezan avec toute la grâce dont elle était capable, devinant dans l’instant que le voyage serait douloureux.
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Justine Niogret – Chien du heaume

Numéro 11- Jonathan Coe

Le musée abritait une collection permanente, mais il y avait aussi une exposition temporaire dans la partie arrière du bâtiment. Cet espace était consacré pour l’heure au « Bestiaire » d’un jeune artiste Barcelonais nommé Josep Baqué.
Baqué avait passé sa jeunesse nomade entre Marseille, Düsseldorf et l’Avesnois – où il sculptait des pierres tombales, entre autres choses – mais il était rentré à Barcelone en 1928 pour y exercer durant les quarante ans qui lui restaient à vivre le métier d’agent de la circulation.
Pendant cette période, on savait qu’il faisait des dessins, dont certains étaient recherchés par les collectionneurs, quoique , « modeste jusqu’à l’excès » , il refusât de les vendre. Cependant , personne ne mesura sa productivité jusqu’à sa mort en 1967, où sa famille découvrit 1500 dessins de tous formats et de toutes formes. Presque tous représentaient des animaux fabuleux ou semi-fabuleux, rendus en couleur vives et d’un pinceau rudimentaire avec un souci du détail qui confinait à l’obsession. Il avait peint des dragons, des lézards, des créatures mi-chevaux mi-flamants, des serpents de mer, des tortues, des poissons multicolores, le regard hanté par la tristesse tous tant qu’ils étaient ; ils avaient peints de drôles d’insectes, des scarabées aux ailes de papillons, des mille-pattes aux lèvres rouges et lippues découvrant leurs dents d’hydre.

Autres « maximonstres » ici  

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Numéro 11-  Jonathan Coe

Le jour où ……Ian McEWAN a écrit pour l’agenda Ironique…

Le jour où ……Ian McEWAN a écrit pour l’agenda Ironique…Dimanche, je prends connaissance du sujet de l’agenda ironique d’avril, organisé par Martine qui nous propose de partir en croisière, et quelques heures après je découvre ceci  dans le magazine Lire :

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Dans une coque de noix – Ian McEWAN (extrait) – sortie en librairie le 13 avril

 

Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué. Mes yeux se ferment avec nostalgie au souvenir de l’époque où je dérivais dans mon enveloppe translucide, où je flottais rêveusement dans la bulle de mes pensées à travers mon océan privé, entre deux sauts périlleux au ralenti, heurtant doucement les limites transparentes de ma réclusion, la membrane révélatrice qui résonnait, tout en les atténuant, des voix de comploteurs unis par un projet ignoble. C’était au temps de ma jeunesse insouciante. Là, entièrement retourné, sans un centimètre à moi, les genoux repliés contre mon ventre, mes pensées comme ma tête sont bien engagées. Je n’ai pas le choix, mon oreille est plaquée jour et nuit contre ces parois sanguinolentes. J’écoute, je prends mentalement des notes, et je suis troublé. Je distingue des confidences funestes sur l’oreiller et je suis terrifié par ce qui m’attend, par ce à quoi je risque d’être mêlé.

Je suis immergé dans des abstractions, et seules leurs relations proliférantes créent l’illusion d’un monde connu. Quand j’entends « bleu », que je n’ai jamais vu, j’imagine une sorte d’événement mental assez proche de « vert » – que je n’ai jamais vu. Je me considère comme un innocent sur qui ne pèsent ni allégeances ni obligations, un esprit libre, malgré l’exiguïté de mon séjour. Personne pour me contredire ou me réprimander, pas de nom ni d’ancienne adresse, pas de religion, de dettes, d’ennemis. Sur mon agenda, s’il existait, ne serait notée que ma date de naissance à venir. Je suis, ou j’étais, contrairement à ce que disent aujourd’hui les généticiens, une ardoise vierge. Mais une ardoise glissante, poreuse, dont aucune salle de classe ni aucun toit de cottage n’aurait l’usage, une ardoise qui se couvrirait elle-même de caractères jour après jour, à mesure qu’elle grandirait et deviendrait moins vierge. Je me considère comme un innocent, mais il semble que je sois mêlé à un complot. Ma mère, béni soit son cœur à l’incessant bruit de pompe, semble impliquée.

 

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Le jour où chez CarnetsParesseux

Cette nuit je l’ai vue – Drago Jancar

Mais elle aimait vraiment les chevaux. Peut-être plus que les gens.  Peu à peu, je commençais à comprendre pourquoi ça l’avait tellement énervée que nous les militaires, on envoie les chevaux sous les bombes, c’est-à-dire sous les obus. C’étaient les derniers jours d’août qui s’acheminaient lentement vers l’automne… Le matin, je me présentais à la caserne, où les officiers, par quelques remarques douteuses, raillaient ma double vie, l’après-midi, je le passais avec elle au manège et avec les deux chevaux, j’échangeais à peine quelques mots avec son mari quand il venait la chercher. C’était de plus en plus rare, le plus souvent, il l’amenait et son chauffeur venait la chercher. Léo Zarnik était probablement très occupé, non seulement par son travail mais aussi par la chasse aux sangliers et aux cerfs. Mon élève n’était visiblement pas gênée par cette mise à mort. Elle était gênée par le fait que nous entraînions les chevaux à la guerre car ils pouvaient être atteints par des bombes, c’est-à-dire des obus. Je voyais que son mari transportait des fusils de chasse sur le siège arrière, un jour, il dit qu’il inviterait au tir à la cible. Mais visiblement il oublia son invitation sur l’instant.

La première fois que nous fîmes ensemble quelques tours de manège, elle sur Lord et moi sur Vranac, et qu’elle descendit de cheval assez prestement, je l’applaudis. J’avoue, chère madame, que je ne m’attendais pas à des progrès si rapides. On pourrait dire que vous savez déjà monter. Et en plus, Lord vous accepte vraiment bien.

Mieux que vous, il me semble, dit-elle.

Excusez-moi, je voulais dire qu’il vous considère comme sa patronne. Patronne, dit-elle, quel mot idiot ! C’est ainsi, dis-je, quand il obéira à vos ordres, quand il comprendra vos mots, alors nous serons vers la fin de nos leçons.

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Cette nuit je l’ai vue – Drago Jancar

La petite marchande de prose – Daniel Pennac

Chapitre sept : l’apparition eu lieu dans les couloirs du retour. Car la première rencontre entre Clara et Clarence relève, oui, de l’apparition. C’était un soir de printemps. Un soleil feuille morte dorait les murs. Le vieux maton nous reconduisait  vers la sortie. Nos pas s’étouffaient dans le silence d’un long tapis cardinalice.  Il ne manquait que les paillettes de Walt Disney pour nous expédier main dans la main, Clara et moi, au paradis azur de toutes les réconciliations. Pour dire la vérité, j’avais hâte de me tirer. Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.

C’est alors que le prince charmant nous apparut.

Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique.

L’archange soi-même.

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La petite marchande de prose – Daniel Pennac

La modification – Michel Butor

Il faudra donc que vous vous prépariez à les affronter, ces semaines et ces mois de mensonges, que vous renforciez cette volonté de vous taire, d’attendre, que vous entreteniez et surveilliez soigneusement votre flamme interne, que vous organisiez toutes vos ressources intimes en vue de ce long combat de résistance, tandis que vous dînerez au wagon-restaurant, regardant au travers des vitres noires peut-être brodées de milliers de gouttes de pluie dans chacune desquelles traînera une égarante lueur, surgir de l’ombre absolue, au passage des fenêtres du train éclairé, les talus couverts de feuilles pourrissantes, les fragments des troncs par centaines dans la forêt de Fontainebleau entre lesquels vous imaginerez entrevoir l’immense queue grise d’un cheval, semblable à une écharpe de brume déchiquetée par les branches nues et aiguës, entendre son galop par-delà le bruit des essieux et cette plainte, cet appel, cette objurgation, cette tentation : «Qu’attendez-vous ? »

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La modification – Michel Butor

 

Françoise SAGAN – Des bleus à l’âme

Destin étrange, que celui de l’écrivain. Il doit se mener les rènes courtes, à un pas bien accordé, l’échine droite, alors qu’idéalement il devrait faire le cheval fou, crinière au vent, gambadant par dessus des fossés ridicules, tels la grammaire, la syntaxe, ou la paresse, cette dernière étant une haie gigantesque.

Françoise SAGAN, Des bleus à l’âme

Citation rapatriée de mon ancien blog pour le mois des fous chez Monesille

 

Erik Orsenna – Les chevaliers du subjonctif

– Et maintenant, cap au 190, sur l’île des fous !

– Quel genre de folie ?

– Pour ça nous ne réservons la surprise. Et tu ne seras pas déçue, foi de cartographe. Alors Jean Luc, que nous dit la météo ?

– Des turbulences, comme toujours là bas.

Quelle était donc cette folie des habitants assez grave et puissante pour désordonner l’air ?

Décidément, cette nouvelle destination me mettait la puce à l’oreille. D’autant plus que le paysage s’annonçait somptueux : une chaîne de petites montagnes très aiguës qui plongeaient à pic dans la mer.

Mes deux compagnons avaient repris leur éternel débat d’anciens jockey : qu’y a-t-il de plus noble, de plus glorieux, l’obstacle ou le trot, le courage de sauter des haies ou des rivières ou l’intelligence nécessaire pour garder dans l’allure une tonne de muscle ? Ils m’avaient oublié. Je m’endormis. Mieux vaut prévenir mon futur mari (encore à rencontrer) : quand on m’oublie, je m’endors. A l’instant même et n’importe où : à table, en classe, sur la plage… quand je n’existe plus pour les autres, je préfère le sommeil. Au moins lui me prend dans ses bras et m’offre, rien que pour moi, le cinéma de mes rêves. S’il ne veut pas vivre avec une marmotte, ce futur mari, qu’il n’oublie jamais de faire attention à moi. A bon entendeur, salut !

Erik Orsenna – Les chevaliers du subjonctif

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Citation rapatriée de mon ancien blog en l’honneur du mois des fous chez Monesille

Gaspard ne répond plus – Anne Marie Revol

Lili, c’était l’entreprenante Taïwanaise rencontrée square du Temple. Prétextant vouloir m’inculquer les secrets du tai-chi-chuan, elle m’entraîna chez elle rue Bichat pour m’apprendre à « me brosser le genou », à « déployer mes ailes telle la grue blanche » et à jouer du pipa ». C’est quand elle m’enseigna l’art de « caresser la crinière du cheval »  que tout dérapa.

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Gaspard ne répond plus – Anne Marie Revol

et pour aller plus loin : se brosser le genou ,  déployer mes ailes telle la grue blanche , Caresser la crinière du cheval