Que lire un 12 avril ? Rue de la sardine – John Steinbeck

Mack avait tout son temps. Tôt ou tard, Doc tomberait dans le filet ; il attendait. Si seulement Doc pouvait le premier lui fournir l’occasion, il se méfierait moins. En règle générale, c’était la tactique de Mack.
« Il y a longtemps que je n’ai pas vu Hazel. Il n’est pas malade, au moins ?
– Il n’en a pas envie. » Là il prit l’offensive : « Non, Hazel va très bien. Seulement, lui et Hughie, y sont en train de se chamailler. Y a huit jours que ça dure. Moi je me tiens à carreau, pasque j’y connais rien, pas plus qu’y s’y connaissent rien ; en attendant, y se font la gueule…
– À propos de quoi ?
– Et bien voilà ! Hazel, il est tout le temps en train de fouiner dans les calendriers, enfin les machins sur les astres, les jours de chance, les trucs comme ça… Hughie, y dit qu’il est maboul et Hazel y répond que si vous connaissez le jour qu’un type est né, vous pouvez dire ce qui va lui arriver… Hughie, lui ça le fout en rogne, y dit qu’Hazel est une nouille, qu’il est en train de se faire avoir. Pasque vous comprenez, il les paye, Hazel, les papelards. Moi, tout ça, je m’en balance,. Vous, Doc, qu’est-ce que vous en pensez?
– Je serais plutôt du côté d’Hughie … »
Doc commençait à injecter le liquide bleu.
« Oh ! Mais, hier soir, c’est que ça chauffait ! Y m’ont demandé quand j’étais né. Ben, le douze avril, que je leur ai dit. Alors Hazel, il est allé acheter un de ces papelards, et y m’a lu ma destinée. Y avait pas mal de choses vraies, enfin je veux dire, surtout ce qu’est bon. Au fond, je trouve que chaque type est assez grand pour le savoir, quand il a quelque chose de bon ! Y disaient sur le papelard, que j’étais  chic, et un brave type, épatant avec les amis… Hazel, y trouve que c’est la vérité… Vous, Doc, quand c’est que c’est, votre anniversaire ? »
Au terme de ce long discours, la question paraissait toute simple. Pourquoi diable aurait-elle caché une arrière-pensée ? Si Doc n’avait été rompu aux astuces de Mack, Il eût tout bonnement répondu : « le 18 décembre. » Comme il le connaissait, il répliqua : « le 27 octobre… Demander donc à Hazel ce que cette date signifie…
–Tout ça, c’est probablement de la blague ! poursuivit Mack. Mais Hazel prend ça sérieusement, vous pouvez pas imaginer ! Je vais lui demander de regarder… »
Lorsque Mack eut fermé la porte, Doc se demanda à quoi rimait la comédie. C’était bien son style habituel, et sa technique. Doc fit sa découverte un peu plus tard, quand la rumeur prit consistance. Pour le moment, il éprouvait un soulagement, car il avait redouté le pire.

.

Rue de la sardine – John Steinbeck

Publicités

Que lire un 10 avril ? Histoire d’Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris plus un) – Francis Dannemark

Alice s’est arrêtée de chanter et deux énormes larmes ont lentement coulé sur ses joues.
–Tu vois, ça ne rate jamais, a-t-elle dit avec un sourire qui n’en menait pas large. Lui, il a continué à jouer. Je suis resté à côté de lui, muette. À la fin, il m’a regardée, il m’a lancé un sourire radieux et il a dit : « Don’t be a stranger, dear. » Après le concert, il m’a prévenue qu’il avait des choses à régler avec son manager, qu’il me rejoindrait chez nous plus tard. Chez nous, j’ai trouvé une lettre. Il disait qu’il n’aurait jamais imaginé qu’on puisse être aussi merveilleusement heureux que durant ces années que nous avions passées ensemble. Le lendemain matin, un policier est venu me dire qu’on avait repêché son corps dans la Tamise.
Deux jours plus tard, le 10 avril, Paul McCartney annonçait qu’il quittait les Beatles. «The end of an era », a résumé un journaliste. Je ne savais pas que les Beatles allaient se séparer, mais je savais que Nick allait partir et que personne n’aurait pu l’en empêcher.
.
Histoire d’Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris plus un) – Francis Dannemark

Suite française – Irène Némirovsky

Ce soir il oeuvrait comme de coutume, demi-nu. Sa maison à Saint-Cloud était bâtie de telle sorte qu’elle échappait aux regards indiscrets jusqu’à la terrasse, vaste, admirable, plantée de cinéraires bleues. Le bleu était la couleur favorite de Gabriel Corte. Il ne pouvait écrire que lorsqu’il avait à ses côtés une petite coupe de lapis-lazuli d’un bleu intense. Il la contemplait parfois et la caressait comme une maîtresse. D’ailleurs, ce qu’il préférait en Florence, il le lui avait dit souvent, c’était ses yeux d’un bleu franc, qui lui donnait la même sensation de fraîcheur que sa coupe. « Tes yeux me désaltèrent» , murmurait-il. Elle avait un doux menton, un peu empâté, une voix de contralto encore belle, et quelque chose de bovin dans le regard, confiait Gabriel Corte à ses amis. J’aime cela. Une femme doit ressembler à une génisse, douce, confiante et généreuse, avec un corps blanc comme de la crème, vous savez cette peau des vieilles comédiennes qui a été assouplie par les massages, pénétrée par les fards et les poudres. Il étendit ses doigts fins dans l’espace et les fit claquer comme des castagnettes. Florence lui présenta un citron et il mordit dedans, puis il avala une orange et quelques fraises glacées ; il consommait une quantité prodigieuse de fruits. Elle le regarda, presque agenouillée devant lui sur un pouf de velours, dans la posture d’adoration qui lui plaisait (d’ailleurs il n’en eu pas imaginé d’autre !). Il était las, mais de cette bonne fatigue qui suit un travail heureux, meilleure que celle de l’amour, ainsi qu’il l’exprimait parfois. Il considéra sa maîtresse avec bienveillance.
– Eh bien, ça n’a pas trop mal marché, je crois. Et tu sais, le centre (il dessina dans l’air un triangle et montra le sommet), ceci est dépassé.
Elle savait ce qu’il voulait dire. L’inspiration fléchissait au milieu du roman. Corte, alors, peinait comme un cheval qui n’arrive pas à sortir sa voiture embourbée.

.

Suite française – Irène Nemirovski

La bascule du souffle – Herta Müller

Sur la route défoncée, le Lancia brinquebalait avec un bruit de ferraille en longeant des fermes éparses. Presque toutes étaient pleines d’orties montant jusqu’à la taille, et au milieu, sur des cadres de lits en fer, des poules blanches étaient posées, aussi maigres que des nuages déchiquetés. Comme disait ma grand-mère, les orties ne poussent que là où vivent les gens, et la bardane, seulement près des moutons.
Dans ces fermes, je ne voyais jamais personne. Je voulais voir des gens qui ne vivaient pas au camp, qui avaient une maison à eux, un enclos, une cour, une pièce avec un tapis, peut-être mettre même une tapette pour le battre. Là où on bat des tapis, me disais-je, on peut croire à la paix, la vie est celle des civils, et on leur fiche la paix à tous les sens du terme.
Lors du tout premier trajet avec Kobelian, j’avais vu une barre à battre les tapis, dans une cour. Elle avait un rouleau pour déplacer les tapis, et elle était posée à côté d’un grand broc émaillé qui avait tout d’un cygne avec son bec, son cou gracile et son ventre lourd. C’était si beau qu’à chaque trajet, même dans l’inanité du vent, au beau milieu de la steppe, je cherchais une barre à tapis. Je n’en ai plus jamais revu, ni de cygne.
Derrière les fermes des faubourgs commençait une petite ville aux maisons jaune ocre dont les ornements de stuc qui étaient effrités et les toitures en tôle toutes rouillées. Des rails de tramway se cachaient entre les restes d’asphalte. Sur les rails passaient de temps à autre des chevaux et des chariots à deux roues venant de la boulangerie industrielle. Tous étaient recouverts d’une toile blanche, comme la charrette à bras qui passait au camp. Là, au vu des chevaux décharnés, je me disais qu’en fait de pain il y avait peut-être sous le tissu des gens morts de faim.

.

La bascule du souffle – Herta Müller

Epépé – Ferenc Karinthy

Revenant à lui il s’acharne à recommencer en jurant. Il ne peut pas rester sur un échec, il s’entête : s’il échoue maintenant, il est perdu.
Il essaye et s’acharne et jure tant contre son impuissance qu’à la fin il se met sur pied, c’est cette obstination qui a dû lui permettre de réussir. Chaque pas est le fruit d’un combat, il progresse à tâtons contre le mur comme un aveugle, il lutte pour chaque mètre, ses forces le lâchent de temps en temps, il s’accroche alors à ce qu’il trouve pour ne pas s’écrouler. Même comme ça, il doit reprendre haleine par moment, il s’affale tantôt sur un cageot,tantôt sur une caisse, puis repart quelques minutes plus tard. Ce court trajet aller et retour dure plus d’une heure et épuise toutes les forces de Budaï, jusqu’à ses dernières réserves, jusqu’à pouvoir de nouveau se laisser tomber sur sa misérable litière.
Il se débat dans un crépuscule nébuleux, entre éveil et sommeil, ces deux états se confondent et deviennent même par moment inséparables. Un instant il lui semble voir des rats qui courent entre ses jambes mais cela ne l’effraie pas. Si cela se passe véritablement, ce qui est loin d’être impossible à cet endroit, ou si ce n’est qu’un jeu de son imagination, il n’en saura jamais rien. Dans cet état fébrile il ne cesse de rêver. Son rêve le plus fréquent lui fait enfin rencontrer quelqu’un avec qui il peut parler, cet épisode se répète inlassablement, il n’y a que les circonstances ou les interlocuteurs qui changent. C’est son compatriote en loden, du métro, qu’il rencontre le plus souvent, dans les situations les plus variées. Et puis il affronte le gros portier de l’hôtel, il glisse au milieu de patineurs, mais il se révèle plutôt gauche et maladroit sur la glace. Après il se voit passager sur un avion, un train, un bateau, et même à cheval bien qu’il n’ait jamais pratiqué l’équitation : au trop sur un terrain humide et sableux, laissant derrière sa queue une longue file de traces de sabots.

 

Epépé – Ferenc Karinthy

La rage – Zygmunt Miloszewski

Frankenstein s’agenouilla près du crâne de Najman et invita Szacki à le rejoindre. Avec un crayon pris dans la poche de sa blouse, le scientifique toucha des fragments disposés à hauteur de l’oreille du fantôme.
– Ce sont les osselets auditifs, dit-il. Ils transfèrent les vibrations de la membrane du tympan à l’oreille interne, grâce à quoi vous entendez ce que je vous dis. Le marteau, l’enclume et l’étrier. Une construction fascinante. Sachez que ce sont les seuls os du corps humain dont la taille ne varie pas depuis la naissance jusqu’à la mort. Ils se forment à 100 % lors de la période utérine, d’une manière assez inhabituelle d’ailleurs, ce qui constitue une preuve en faveur de la théorie de l’évolution, dans la mesure où, chez les poissons et chez les reptiles, leur formation est identique…
– Professeur, je vous en prie…
Frankenstein se redressa fièrement. S’il avait prévu une riposte, il la garda pour lui.
– C’est l’étrier. Vous voyez ?
Il hocha la tête. Il avait toujours cru que ce nom n’était qu’une façon de parler, alors que le minuscule osselet ressemblait effectivement à un étrier miniature, on aurait dit un accessoire d’équitation pour Schtroumpfs.

La rage – Zygmunt Miloszewski

La fille du samouraï – Dominique Sylvain

Posséder un tatouage dorsal englobant votre fesse gauche présentait un gros avantage : il permettait de ne pas se sentir trop nue une fois le dernier vêtement abandonné. Du moins, c’est ainsi qu’Ingrid Diesel vivait la situation alors qu’elle se déhanchait sur la scène du Calypso. Elle laissa glisser le string le long de sa cuisse, tel un petit animal caressant à peine apprivoisé, puis tourna le dos au public.
La musique n’arriva pas à couvrir les sifflets admiratifs et les encouragements des habitués qui retrouvaient enfin sur le dos de satin blanc la geisha, l’étang bordé d’Iris et le banc de carpes joueuses, voire folâtres. Les nouveaux restèrent un temps interdits avant de mêler leurs cris à ceux des aficionados.
Et justement, cette nuit, Ingrid se sentait d’humeur espagnole. Elle était toréador. Mais aussi le picador, son cheval caparaçonné, le sable fauve de l’arène et, bien sûr, le taureau avec son envie féroce d’étriper tout ce qui lui passait sous les naseaux.
Elle avait mis au point une technique impeccable, une méthode Actors Studio du strip-tease. Avant d’entrer en scène, on intériorise. On prépare son numéro en inventant l’histoire à incarner le moment venu. Les possibilités été illimitées. Ingrid s’était déjà déshabillée en portant en elle une équipe de rugby au grand complet ainsi qu’un splendide ballon ovale et une pelouse d’un vert électrique. Cela fonctionnait également avec une équipe de foot. Ou un as du tour de France, son vélo rutilant et le peloton accroché à ses basques. Elle s’était visualisée en alpiniste emmenant fièrement ses compagnons de cordée vers des sommets périlleux. Elle avait interprété tous les grimpeurs à la fois sans oublier les murs de granit, les pics blancs, le ciel, les aigles au regard d’inox, les pitons, les cordes et la tente de survie.
Sur scène, pour une mise à nu en solo, il ne fallait pas s’aventurer sans soutien. Le succès dépendait des amis qu’on avait invités dans son quant-à-soi.
En somme, quand il n’y avait plus qu’une douce et fine couche d’épiderme pour vous séparer de l’attente du monde, il fallait être habitée de l’intérieur.
Fini l’habit de lumière, les banderilles : Ingrid n’avait plus à sa disposition que sa perruque rose et ses sandales en plexiglas. Le toréador était nu dans l’arène mais il lui restait sa cape rouge et il avait bien intention de l’agiter sous le soleil des projecteurs. Elle fit la roue à plusieurs reprises. Les sifflets redoublèrent jusqu’à ce qu’elle retombe sur ses pieds, pile au centre de la scène, et toise son public dans une fière immobilité andalouse.

.

La fille du samouraï – Dominique Sylvain

Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Dehors le ciel tonna à nouveau et la pluie, comme lâchée d’un bloc, se déversa sur le sol. Le vieil homme essora comme il put sa casquette, avec quelques gestes expérimentés, il lui fit reprendre sa forme initiale, la remit sur la tête et, le visage soucieux, avala sa palinka. Pour la première fois depuis qu’il avait attelé les chevaux et que, respiration coupée, il avait cherché dans la nuit noire la vieille route abandonnée que personne n’avait emprunté depuis la nuit des temps (envahie de ronces et de mauvaises herbes) il put revivre la scène : le regard anxieux et interrogateur des deux chevaux qui se retournaient sans cesse vers leur maître désemparé mais déterminé, leurs croupes qui se balançaient nerveusement, leur respiration et le pitoyable grincement de la charrette sur cette route bordée de ravins menaçants, et il se revit lui-même, debout, tenant les rênes, les jambes couvertes de boue, luttant contre le vent cinglant, et c’est seulement à ce moment-là qu’il y crut, juste à ce moment ; il savait que sans eux il n’aurait pu partir, ils étaient « la seule force » capable de le conduire, il savait désormais avec certitude que c’était vrai et il se revit, guidé par une force supérieure, comme le simple soldat sur le champ de bataille qui pressent l’ordre en train de mûrir dans la tête du général et qui se met en marche avant même qu’on l’ait sollicité. Les images défilaient en silence devant ses yeux, se succédaient de façon mécanique, comme si les choses considérées comme importantes à conserver dans la mémoire constituaient un ordre autonome et immuable ; tandis que la mémoire s’évertue à remplir de certitude et élever à la vie le si fugace « maintenant », cet ordre, en appliquant ses lois sur la libre structure des événements, oblige l’homme à franchir une distance avec sa propre vie, non pas avec l’insouciance de l’homme libre, mais avec le plaisir angoissé du propriétaire ; c’est pourquoi à ce moment-là, en évoquant pour la première fois le souvenir, il trouva plutôt effrayant tout ce qui venait de se passer, désormais c’est avec l’anxiété d’un propriétaire qu’il se raccrocherait à sa mémoire chaque fois (pendant les quelques années qu’il lui restait à vivre) qu’il reverrait cette scène, lorsque, aux heures les plus sombres de la nuit, accoudé au rebord de la petite fenêtre de sa ferme, seul et incapable de dormir, il attendrait l’aurore. « D’où venez-vous ? finit par demander l’aubergiste.–De chez moi. » Halics prit un air surpris et s’approcha de lui. « Ça fait une bonne demi-journée de route… » L’homme sans dire un mot alluma une cigarette.« À pied ? se hasarda l’aubergiste.–Bien sûr que non. À cheval. Avec la charrette. Par l’ancienne route. »

.

Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai