Gatsby le magnifique – F. Scott Fitzgerald

Sur l’autre rive de notre aimable baie, les façades blanches des palais d’East Egg, l’œuf «le plus huppé », scintillaient en bordure de mer. Et l’histoire de cet été-là commence un certain soir où je m’y suis rendu en voiture, invité à dîner par les Buchanan. Daisy était ma cousine germaine et j’avais connu Tom à l’université. Au retour de la guerre, j’avais passé deux jours avec eux à Chicago.

Entre autres exploits physiques, le mari de Daisy avait été l’un des ailiers les plus athlétiques que Yale ait compté dans une équipe de football – un héros national en quelque sorte, l’un de ces garçons qui atteignent, à vingt et un ans, un tel niveau de réussite que tout ce qu’ils font par la suite a un arrière-goût d’échec. Sa famille était fabuleusement riche – à l’université déjà, on lui en voulait d’avoir tant d’argent – et depuis qu’il avait quitté Chicago  pour la côte Est, il vivait sur un pied à couper le souffle. Exemple,  il avait fait venir de Lake Forest une écurie de poneys dressés pour le polo. Difficile de croire qu’un homme de ma génération ait les moyens de s’offrir ça !

Pourquoi la côte Est, je l’ignorais. Après un an passé en France, sans raison précise, ils avaient erré d’un endroit à l’autre, partout où les gens peuvent être riches ensemble et jouer au polo.

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Gatsby le magnifique – F. Scott Fitzgerald

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Paul Auster – Brooklyn follies

Il y a deux itinéraires possibles pour aller de New York à Burlington, Vermont : l’un rapide, l’autre plus long. Pendant les deux premiers tiers du trajet, nous avons choisi le rapide, un trajet qui comprenait des voies urbaines telles que  Flatbush Avenue, le BQE, Grand Central Parkway et la route 678. Après être passés dans le Bronx par le Whitestone Bridge, nous avons encore roulé vers le nord pendant plusieurs miles jusqu’à la I-95, qui nous a fait sortir de la ville, traverser l’est du comté de Westchester et entrer dans le Connecticut. A New Haven, nous avons pris la I-91, que nous n’avons plus quittée pendant la majeure partie du voyage, à travers ce qui restait du Connecticut et tout le Massachusetts, jusqu’à la frontière méridionale du Vermont. La façon la plus rapide d’arriver à Burlington eût été de continuer par la I-91 jusqu’à White Rider Junction et, arrivés là, de prendre vers l’ouest par la I-89 mais, alors que nous nous trouvions dans les faubourgs de Brattleboro, Tom a déclaré qu’il en avait marre des grands axes et préférait poursuivre par des routes de campagne plus étroites et moins encombrées. Et voilà comment nous avons abandonné l’itinéraire rapide en faveur du lent. Cela rallongerait le voyage d’une heure ou deux, nous dit-il, mais au moins nous aurions une chance de voir autre chose qu’une procession de voitures pressées et sans vie. Des bois, par exemple, et des fleurs sauvages au bord du chemin, sans parler des vaches et des chevaux, des fermes des pâturages, des pelouses municipales et de quelques visages humains ça et là.

 

 

Paul Auster – Brooklyn follies

Albert sur la banquette arrière – Homer Hickam

– Arrêtons-nous là pour déjeuner, fit-elle. L’endroit a l’air tranquille et il y a des bancs où s’asseoir.

Homer acquiesça et le déjeuner fut servi : tranches de jambon, oignons, pain maison et eau fraîche qu’Elsie avait puisée chez ses parents avant de partir. Albert se servit du poulet tandis que le coq déterra quelques vers dans le sol dur et poussiéreux. Cette escale près du tribunal fut des plus plaisantes et ils durent se forcer à remonter en voiture.

À quelques kilomètres de la ville, la route était bloquée par un chariot renversé qu’un homme maigrichon en bleu de travail et ses chevaux observaient, comme s’ils s’attendaient à ce qu’il se remettre seul sur ses roues.

– Que s’est-il passé ? demanda Homer.

– Un serpent a effrayé mes chevaux, expliqua le maigrichon. Ils m’ont flanqué dans le fossé, et quand j’ai essayé de m’en tirer le chariot s’est renversé.

– Vous avez besoin d’aide ?

– Nan, vous en faites pas. Je finirai bien par manquer à ma femme à un moment ou à un autre. Elle enverra alors mes frères et les siens à la rescousse, avec des chevaux supplémentaires.

Homer sortit de la Buick pour observer les fossés qui bordaient la route de part et d’autre.

– Je ne peux pas passer, conclut-il.

– Vous allez où ?

– En Floride.

– Et bien ! Je n’ai jamais vu personne se rendre là-bas. De quoi ça a l’air, la Floride ?

– Il y fait chaud et c’est plein insectes, d’après ce que j’ai entendu.

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Albert sur la banquette arrière – Homer Hickam

Albert sur la banquette arrière – Homer Hickam

Denver conduisait son véhicule d’une seule main, son bras droit reposant sur le haut du siège passager. Elsie faisait comme si elle ne s’était pas aperçue de cette proximité. Il était minuit passé et la route défilait, grise devant eux, noire derrière.

À la fin d’une ligne droite, Denver fonça dans un virage serré, faisant à peine crisser ses pneus sur le bitume. Elsie glissa alors sur son siège et, sans qu’elle l’ait prémédité, vint frôler de son épaule la main de Denver. Il prit un virage dans l’autre sens, et Elsie revint sa place. Elle arrangea ses cheveux et tenta de ne pas avoir l’air nerveuse, malgré la vitesse et le fait que Denver ait touché son épaule.

Dans la lueur des phares, ils virent un ensemble de petites maisons, toutes plongées dans le noir. Elsie aperçut même une vache derrière une clôture.

– Une, fit-elle.

– Vous dites ?

D’un doigt, Denver effleurait son épaule. Elle se décala.

– Je viens de voir une vache. Si nous jouions à compter les vaches ? J’ai déjà un point d’avance.

– Mais de quoi parlez-vous ?

– C’est un jeu auquel on joue sur la route, expliqua-t-elle. Vous comptez les vaches qui sont de votre côté, et moi celles qui sont du mien. Un cheval blanc vaut dix points. Si vous croisez un cimetière, vous perdez tous vos points et vous redémarrez à zéro.

Denver ricana.

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Albert sur la banquette arrière – Homer Hickam

 

Room – Emma Donoghue

Les spaghettis, c’est mon plat préféré à cause que j’aime la chanson des boulettes de viande : je la chante pendant que maman remplit nos assiettes.

Après le dîner, un truc extraordinaire : on fait un gâteau d’anniversaire. Je parie que ce sera delicioso avec autant de bougies que mon âge et elles seront en feu pour de vrai.

Je suis champion pour souffler dans les oeufs, je fais sortir le gluant sans s’arrêter. Pour le gâteau, je dois en souffler trois et je les troue avec l’épingle des Impressions soleil levant parce que je crois que le cheval fou se fâcherait si je décrochais Guernica, même si je remets toujours les épingles juste après. Maman trouve que Guernica est la meilleure des œuvres d’art parce qu’elle fait vraiment vrai, mais en fait, c’est tout mélangé : le cheval crie de toutes ses dents parce qu’il a une lance plantée dans lui, en plus il y a un taureau et une femme qui porte un enfant tout mou avec la tête à l’envers et aussi une lampe qui ressemble à un oeil mais le pire c’est le gros pied tout gonflé dans le coin, à chaque fois, je crois qu’il va m’écraser.

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Room – Emma Donoghue

Le roi des Aulnes – Michel Tournier

– Le dressage, commença Pressmar, est une entreprise incomparablement plus belle et plus subtile qu’on ne croit communément. Le dressage consiste pour l’essentiel à restituer à l’animal son allure et son équilibre naturel, compromis par le poids du cavalier.

« Comparez en effet la dynamique du cheval et celle du cerf par exemple. Vous verrez que toute la force du cerf est dans ses épaules et dans son encolure. Au contraire, toute la force du cheval est dans sa croupe. Et les épaules du cheval sont fines et effacées, tandis que la croupe du cerf est maigre et fuyante. Il est vrai d’ailleurs que l’arme du cheval est la ruade qui part de la croupe, alors que celle du cerf est le coup d’andouiller qui part de l’encolure. Lorsqu’il se déplace, le cerf se tire en avant. C’est une traction avant. Le cheval à l’inverse se pousse de derrière avec sa croupe. En vérité, le cheval est une croupe avec des organes par devant qui la complètent.

« Or que se passe-t-il quand un cavalier enfourche sa monture ? Regardez bien sa position : il est assis beaucoup plus près des épaules du cheval que de sa croupe. En fait les deux tiers de son poids sont portés par les épaules du cheval qui sont justement, comme je l’ai dit, faibles et légères. Les épaules ainsi surchargées se contractent, et leur raidissement gagne l’encolure, la tête, la bouche, cette bouche dont la douceur, la souplesse, la sensibilité font toute la valeur du cheval de selle. Le cavalier a entre les mains un animal déséquilibré et contracté qui n’obéit plus que grossièrement à ses aides.

« C’est alors qu’intervient le dressage. Il consiste à amener progressivement le cheval à reporter autant que possible le poids du cavalier sur sa croupe afin de soulager les épaules. Et pour cela à s’asseoir davantage sur ses membres postérieurs, à les engager sous lui aussi loin que possible en avant, bref, pour employer une comparaison dont il ne faudrait pas abuser, à prendre modèle sur le kangourou dont tout le poids repose sur les membres inférieurs, tandis que les pattes devant demeurent libres. Par divers exercices, le dressage s’efforce de faire oublier au cheval le poids parasitaire du cavalier, et de lui rendre son naturel en poussant l’artifice jusqu’à son point de perfection. Il justifie une anomalie en instaurant une organisation nouvelle où elle trouve sa place.

« Ainsi l’équitation qui est l’art de régir les forces musculaires du cheval consiste principalement à s’assurer la maîtrise de sa croupe où elles sont rassemblés. Les hanches doivent dévier sous la plus légère pression du talon, les masses fessières doivent avoir cette flexibilité moelleuse qui leur donne la diligence dont dépend tout le reste. »

Et le grand maître d’équipage, debout, cambré, le regard torve dirigé sur sa propre croupe – combien osseuse et effacée ! –, ses jambes arquées serrant les flancs d’un cheval imaginaire, virevoltait dans la pièce, en fouettant le vide avec sa cravache. Pour abstraites et subtiles qu’elles fussent, les considérations de Pressmar sur l’opposition du cerf et du cheval trouvaient une illustration dans les quêtes et les rabats que Tiffauges effectuaient désormais avec Barbe-Bleue. En l’absence de chiens – toujours proscrits par Göring – il semblait même que le cheval, ayant compris à la longue ce qu’on attendait de lui, flairait les voies et repérait les abattures des cerfs avec une ardeur de limier, comme si ces deux natures antagonistes devaient fatalement se combattre.

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Le roi des Aulnes – Michel Tournier

Le roi des aulnes – Michel Tournier

Les leçons d’équitation de Pressmar furent d’abord aussi simples qu’éprouvantes. Le cheval était sellé, mais privé d’étriers. Tiffauges devait se hisser en selle d’un coup de rein, et ensuite commençait dans le manège une séance de tape-cul à petit trot, seul capable, à condition qu’elle fut suffisamment prolongée, d’assurer une assiette correcte au cavalier novice, affirmait le maître d’équipage, mais dont le cavalier sortait courbatu, brisé et le périnée à vif.

Au début, Pressmar observait son élève sans désemparer, avec un air de blâme, et les rares observations qu’il émettait était dépourvues d’aménité. Le cavalier se penchait en avant, contracté, les pieds en arrière. Il allait chuter, et il ne l’aurait pas volé ! Il fallait au contraire s’assoir en arrière, les fesses rentrées, les pieds en avant, et corriger cette attitude par une voussure du dos et des épaules. Sans se laisser rebuter par ce traitement revêche, Tiffauges n’en considérait pas moins Pressmar comme un redoutable crustacé, muré à tout jamais dans un univers étroit et moribond dont il était de surcroît incapable d’exploiter les ressources. Il changea d’avis le jour où, enfermé avec lui dans la sellerie, il l’entendit exposer la vérité du cheval, et vit ce survivant d’un autre temps devenir soudain intelligent, s’animer, trouver pour s’exprimer des paroles justes et colorées. Posé sur un haut tabouret, ses maigres cuisses croisées l’une sur l’autre, la botte battant l’air, le monocle vissé dans l’œil, le maître d’équipage de Guillaume II commença par poser en principe que le cheval et le cavalier étant des êtres vivants, aucune logique, aucune méthode ne peuvent remplacer la secrète sympathie qui doit les unir, et qui suppose chez le cavalier cette vertu cardinale, le tact équestre.

Puis, après un silence destiné à donner toute leur valeur à ces deux mots, il enchaîna par des considérations sur le dressage, que Tiffauges écouta passionnément, parce qu’elles tournaient autour du poids du cavalier et de sa répercussion sur l’équilibre du cheval, et avaient ainsi une portée phorique évidente.

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Le roi des aulnes – Michel Tournier

(suite et fin de l’extrait demain)

Le roi des aulnes – Michel Tournier

Dès la fin de l’été 1942, il ne fut plus question parmi les gens de Rominten que de la grande chasse que projetait Erich Koch, le Gaulaiter de Prusse-Orientale, sur les trois districts des lacs mazuriques que le grand veneur lui avait concédés à titre de chasse privée. Il s’agissait d’une battue au lièvre de très vaste envergure, puisqu’on prévoyait trois mille rabatteurs dont cinq cents à cheval. Tout l’état-major de Rastenburg et les grosses têtes locales seraient de la fête que terminerait le couronnement d’un roi de la chasse.

Un soir, l’Oberforstmeister revint de Trakehnen en menant au cul de sa charrette anglaise un hongre noir gigantesque, bosselé de muscles, chevelu et fessu comme une femme.

– C’est pour vous, expliqua-t-il à Tiffauges. Il y a longtemps que je voulais vous mettre en selle. La grande battue du Gauleiter est une bonne occasion. Mais quelle peine j’ai eue à vous trouver une bête à votre poids ! C’est un demi-sang de quatre ans épaissi par un apport ardennais, mais dont le chanfrein busqué et la robe d’ébène moirée se souviennent de ses origines barbes, malgré sa taille. Il doit peser ses mille deux cents livres et fait au moins un mètre quatre-vingt au garrot. Au fond, c’est le type du carrossier de la grande époque. Il ne risque pas de s’envoler, mais il pourrait en porter trois comme vous. Je l’ai essayé. Il ne se dérobe pas sur l’obstacle, et ne craint ni les rivières ni les ronciers. Il est un peu dur de la bouche, mais au galop, c’est un char d’assaut.

Tiffauges pris possession de son cheval avec une émotion où les élans de son cœur solitaire se mêlaient au pressentiment des grandes choses qu’ils accompliraient ensemble. Chaque matin, il se rendait désormais à un kilomètre de là, chez le vieux Pressmar, un ancien maître d’équipage impérial, dont la propriété comprenait une assez vaste écurie, une forge et un manège couvert. C’était là qu’on avait installé son grand cheval. Sous la direction de Pressmar, heureux d’exercer la vocation pédagogique propre à tout homme de cheval, il apprenait à soigner sa bête et à la monter. La joie qu’il trouvait dans la proximité de ce grand corps naïf et chaud qu’il bouchonnait, étrillait et brossait, lui rappela d’abord les pigeons du Rhin et les heures de bonheur douillet qu’il avait passées dans le pigeonnier. Mais il comprit bientôt que cette réminiscence était superficielle, et reposait sur un malentendu. En vérité, frottant et lustrant la robe de sa monture, c’était les modestes satisfactions du cirage de ses brodequins et de ses bottes qu’il retrouvait, mais élevées à une puissance incomparable. Car si les pigeons du Rhin avaient été ses conquêtes, puis ses enfants chéris, c’était lui-même au fond qu’il pansait en consacrant tous ses soins à son cheval. Et ce fut pour lui une révélation que cette réconciliation avec lui-même, ce goût pour son propre corps, cette tendresse encore vague pour un homme appelé Abel Tiffauges qui lui venait à travers le hongre géant de Trakehnen. Un matin que le cheval était touché par un rayon de soleil tombant à contre-jour, il s’avisa que son poil d’un noir de jais présentait des moires bleutées en forme d’auréoles concentriques. Ce barbe était ainsi un barbe bleu, et le nom qu’il convenait de lui donner s’imposait de lui-même.

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Le roi des aulnes – Michel Tournier

(suite demain)

Alice dans les livres – Jean-Marie Gourio

Alice entre dans le livre le ventre de Paris de Emile Zola.

Alice, réveille-toi ! Tu as dormi longtemps ! crie brusquement Madame François, et ton lapin, si tu veux le vendre aux Halles faudra lui couper la tête ! Alice ouvre grand ses yeux. Croyant reconnaître la voix de la Reine. Aux Halles ? Ma Reine ? Alice se trouve couchée sur un tas de navets qui emplissent le cul d’une voiture tirée par un cheval. Il fait nuit. Ma reine ? répète la maraîchère, je n’en attendais pas tant ! Le Lapin blanc s’enfonce au beau milieu des carottes, dont les bottes montent et s’épanouissent dans la lumière d’un bec de gaz. Je suis Alice au pays des Merveilles ! lance Alice, souriante, et je vous présente mon grand ami le Lapin blanc ! Ton ami Lapin ? s’exclame la maraîchère, j’en connais qui l’aimeront avec des petits lardons ! Ah bon ? s’inquiète le Lapin, qui se complaît sur le matelas odorant des bottes de carottes bien terreuses, et pourrions-nous savoir, chère madame Légumes, où l’on va ? La maraîchère éclate de rire, car jamais un lapin de si petite taille et vêtu d’un gilet dont la poche contient une montre de gousset ne lui a parlé aussi poliment. À Paris ! Tendant son doigt, elle désigne la buée lumineuse qui grandit, au-dessus des toits. Mais vous arrivez d’où ? Toi et ton civet, demande la Maraîchère, tout en flattant la croupe de son cheval, Balthazar. Du pays des Merveilles ! répond Alice un peu vexée que la dame ne la reconnaisse pas. Le pays des Merveilles ? Rien que ça ! Vous en êtes des drôles ! s’exclame la maraîchère, moi je suis de Nanterre, je me nomme Madame François, depuis que j’ai perdu mon pauvre homme, je vais tous les matins aux Halles, c’est dur, mais je ne me plains pas ! Dormez, je vous réveillerai ! Elle remonte, s’adosse contre la planchette, assise de biais, tenant les guides de Balthazar.

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Alice dans les livres – Jean-Marie Gourio

 

 

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Nuit polaire, il semble que le ciel opaque se dissolve, la couche de nuages se déchirant, laineuse, la Grande Ourse apparaît. Le cœur de Simon migre maintenant, il est en fuite sur les orbes, sur les rails, sur les routes, déplacé dans ce caisson dont la paroi plastique, légèrement grumeleuse, brille dans les faisceaux de lumière électrique, convoyé avec une attention inouïe, comme on convoyait autrefois les cœurs des princes, comme on convoyait leurs entrailles et leur squelette, la dépouille divisée pour être répartie, inhumée en basilique, en cathédrale, en  abbaye, afin de garantir un droit à son lignage, des prières à son salut, un avenir à sa mémoire – on percevait le bruit des sabots depuis le creux des chemins, sur la terre battue des villages et le pavé des cités, leur frappe lente et souveraine, puis on distinguait les flammes des torches qui créaient des ombres liquides dans les feuillages, sur les façades des maisons, sur les visages hallucinés, on se massait sur le pas des portes, serviette autour du cou, on se découvrait et l’on se signait en silence pour regarder passer ce cortège extraordinaire, le carrosse noir tiré par six chevaux en grand deuil, carapaçonnés de draps et de surplis précieux, l’escorte des douze cavaliers portant flambeaux, les longs manteaux noirs et les crêpes pendants, et parfois encore des pages et des valets à pied brandissant des cierges de cire blanche, parfois aussi des compagnies de gardes, et le chevalier en larmes qui conduisait le tout accompagnait le cœur en son tombeau, progressant vers le fond des cryptes, vers la chapelle d’un monastère élu ou celle d’un château natal, vers une niche creusée dans les marbres noirs et parée de colonnes torses, une châsse surmontée d’une couronne radiante, médaillée d’écussons et d’armoiries précieuses, les devises latines déployées sur des bannières de pierre, et souvent on tentait un aperçu par la fente des rideaux à l’intérieur de la voiture, sur la banquette où se trouvait l’officier de la transaction, celui qui allait remettre le cœur en main propre à ceux qui en auraient désormais la charge et prieraient pour lui, le plus souvent un confesseur, un ami, un frère, mais l’obscurité ne permettait jamais de voir cet homme, ni le reliquaire posé sur un coussin de taffetas noir, et encore moins le cœur à l’intérieur, le membrum principalissimum, le roi du corps, puisque placé au centre de la poitrine comme le souverain en son royaume, comme le soleil dans le cosmos, ce cœur niché dans une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.

 

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal