Article 353 du code pénal – Tanguy Viel  

Sûrement, ce genre de type, j’ai dit au juge, si on avait été dans un village de montagne ou bien dans une ville du Far West cent ans plus tôt, sûrement on l’aurait vu arriver, à pied peut-être franchir les portes de la ville, à cheval s’arrêter sur le seuil de la rue principale, en tout cas depuis le relais de poste ou le saloon, on n’aurait pas mis longtemps à comprendre à qui on avait affaire. Et peut-être vous, j’ai dit au juge, il y a cent ans, vous auriez plutôt été shérif, et dans votre poche au lieu d’un code pénal appris par cœur il y aurait eu un revolver ou quelque chose comme ça, quand peut-être le droit et la force n’étaient pas complètement séparés, si on peut dire que depuis ils ont été complètement séparés et si on peut dire que ce fut une si bonne chose que ça, vu que désormais la force ou la violence, elles ont bien appris à se déguiser.

Mais le fait est qu’on ne l’a pas vu arriver. Nous, on l’a plutôt vu pousser, comme un champignon au pied d’un arbre, et il fallait déjà qu’il ait atteint une sacrée taille pour qu’on commence à voir quelque chose.

 

Article 353 du code pénal – Tanguy Viel  

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Les huit montagnes – Paolo Cognetti

En parlant, elle me montra une photographie d’Anita : une petite fille blonde, fluette, tout sourires, les bras autour d’un chien noir plus grand qu’elle. Elle me raconta qu’elle l’avait inscrite en première année de maternelle. Ça n’avait pas été facile de la convaincre à se conformer à certaines règles. Au début elle était comme une petite sauvage, soit elle se disputait avec quelqu’un, soit elle se mettait à hurler, soit elle s’asseyait dans un coin et ne parlait plus de la journée. Elle commençait peut-être bien à se civiliser, maintenant. Lara rit.

Elle dit : « Mais ce qu’elle préfère, c’est quand je l’amène  dans une ferme. Là, elle se sent vraiment à la maison. Elle laisse les veaux lui lécher les mains, tu sais, avec leur langue râpeuse, et elle n’a même pas peur. Pareil pour les chèvres, les chevaux. Elle est à l’aise avec tous les animaux. J’espère qu’elle gardera au moins ça, qu’elle ne l’oubliera jamais. »

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 Les huit montagnes – Paolo Cognetti

Desproges par Desproges

Ce n’est point tant le cheval que je hais que la déification benoîte de ce bestiau due aux pompeux grotesques à haut-de-forme qui régentent les courses. Et puis le cheval est un imbécile qui se laisse cravacher sans broncher par des minus multicolores à casquette.

Entretien avec Noël Godin 1978

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Desproges par Desproges

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Desproges par Desproges – Cheval Melba …..

Le français se gave autant qu’il gave ses oies. Il ne mange pas, il bâfre. J’étais  invité à dîner l’autre soir chez le coureur à cheval Yves Saint-Martin, qui est un excellent cuisinier. Au menu, un cheval melba, et pas n’importe quelle cheval melba, puisqu’il s’agissait de Chouquetta II, la récente gagnante à Longchamp du prix Albert de l’Hippophage. Par chance, Chouquetta II venait, trois jours plus tôt, de se briser l’antérieur droit en manquant une haie à Auteuil, grâce  à quoi on avait pu l’abattre sans protestation de la SPA, aux termes d’une charmante coutume qui fait fureur dans le monde si distingué des courses à chapeau claque.

Or, tous les turfistes français ne le savent peut-être pas, c’est toujours au jockey grâce auquel le cheval a pu être abattu que revient le corps de l’animal. C’est pourquoi tous les jockeys ont chez eux des congélateurs trois fois plus hauts qu’eux. (Les jockeys sont en effet extrêmement petits : Yves Saint-Martin, par exemple, est tellement petit que, quand il pète, ça lui ébouriffe les cheveux dans le cou. Ce n’est pas moi qui suis scatologique, c’est lui qui est pétomane.)

Mais ce soir là, il n’était pas question de mettre Chouquetta II au congélateur. Notre hôte avait convié tout le gotha des hippodromes à partager son cheval melba. Il y avait là le colonel Le Boucher, président de la Société pour l’amélioration de la race chevaline, la vicomtesse de Quisse-moqueton, présidente de l’association des Feignasses emperlouzées, une poignée de Rothschild, les obstinés hippophiles du troisième âge, représentés par Eddie Constantine, Jacqueline Huet et Michel d’Ornano, sans oublier, venus du fond des bois, le baron Duconneau-Saint-Hubert, professeur de cor et fier de l’être, et sa femme, professeur de lettres et fière de son corps.

Or, moins de quinze personnes pour un cheval melba, c’est du gâchis ! Comme je le disais d’ailleurs à Yves Saint-

Martin : une biche milanaise ou un doberman bolognaise eussent largement suffi apaiser nos estomacs déjà surentraînés, dont les parois boursouflées hésitent encore entre l’ulcère bénin et la tumeur néoplasmique à métastases galopantes, cette dernière expression métaphoroïde était utilisée  ici à dessein, dans le but d’éviter toute publicité clandestine pour le cancer du pylore. 

Je ne divulguerai pas ici la recette du cheval melba, par coquetterie d’abord, mais aussi parce que je ne voudrais pas choquer davantage les vrais amis des chevaux, c’est-à-dire ceux qui leur grimpent dessus pour gagner de l’argent, qui les cravachent jusqu’au sang et qui les remercient en leur tirant une balle dans la tête quand ils se foulent  une patte. 

Réquisitoire contre Robert Courtine, 30 décembre 1980

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Desproges par Desproges – Hippodrome….

Impression d’un profane

Quiconque n’a jamais connu l’hippodrome de Vincennes un jour de Prix d’Amérique ignore ce qu’est un bain de foule.

Égaré dans cette cohue bariolée, bruissantes de mille froissements de journaux, pataugeant gaiement sous le crachin, guettant les augures électriques des tableaux d’affichage dans l’attente  dont ne sais quel messie, on se prend à envier les paisibles pantouflards « télévisionnaires » ! Et pourtant… Pourtant, que le moins turfiste des non-turfistes nous pardonne, on ne peut pas ne pas vibrer avec les  « fans » de la chose épique, quand, quelques secondes avant le départ à l’auto-start, un recueillement de cathédrale envahit les tribunes. 

On ne peut pas se retenir de joindre aux milliers d’autres cris de déception un « Ha! » désolé quand le favori des favoris est soudain mis hors de course. 

On ne peut pas s’empêcher de se hausser désespérément sur la pointe des pieds pour entrevoir  » la Reine » Une de Mai. 

On ne peut plus dévisser son regard des jumelles trop lourdes quand la petite troupe élégante des plus beaux trotteurs du monde devient soudain, à l’entrée de la ligne droite, meute puissante et soufflante, belle d’efforts contenus. Et Toscam le magnifique l’emporte avec brio sous les hurlements et des chapeaux s’envolent, et les applaudissements couvrent les annonces des haut-parleurs, et « Minou » Gougeon  pleure de joie dans les bras de son frère dans les vestiaires surchauffés, et…C’est déjà fini. 

Déjà ! 

Pierre Desproges – l’Aurore – 26 janvier 1970 

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Desproges par Desproges – Un cheval entre deux âges….

 Un cheval entre deux âges rentrait tristement au poulailler par un soir sans Mars. Il paraissait soucieux et deux rides profondes barrait sa croupe fripée. La rue Mazarin-Drouet était déserte. Seul un contractuel attardé glissait sa dernière chenille sous l’essuie-main d’une deux-vaches.

Hubert – car c’était lui – ruminait de sombres pensées. Une lueur équidée ravinait son beau visage de cheval-pirate.

La journée avait été percheronne. Une de ces journées où tout trotte mal de l’aube au  couchant. Hubert avait d’abord perdu un escarpin au saut du foin. Puis ç’avait été cette queue interminable devant la forge du maréchal-escarpant. Et puis encore l’indigeste fourrage-mironton qu’une sotte pouliche lui avait servi à la boufferie chevaline, alors qu’il n’aimait que le fourrage à la coque. Enfin et surtout la défaite à Champcourt où Roquézob  l’avait coiffé d’une longueur sur le poteau.

Rue Galop-de-Monroy, une jument de joie l’accosta : « Tu viens, bijou ? » hennit-elle en crottinant derrière lui. Elle portait la crinière relevée en queue d’homme et empestait le «Soir de Purin ». Hubert lui répondit d’une ruade en pleine panse.

Lors un cheval arabe sortit de l’ombre. Selle d’alpaga et oeillières noires, c’était visiblement l’esturgeon de cette mule. Il était armé d’un 22 long Mufle. Il fit feu à bout portant sur Hubert qui, atteint en pleine bavette, s’abattit sans un cri.

«C’est la mort du petit cheval » devait conclure le rapport de pouliche.

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Desproges par Desproges 

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La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Il y avait dans la cité juive beaucoup de gens qui, s’ils le voulaient, pouvaient voir l’empereur romain tous les jours, malgré les efforts qu’il déployait pour se cacher du monde. Il s’agissait des bouchers et de leurs valets. Car les bouchers juifs étaient tenus de livrer chaque jour trente-quatre livres de viande pour les deux lions, l’aigle et les autres bêtes fauves que l’empereur entretenait dans le Fossé Aux Cerfs, ce qui leur permettait de franchir sans encombres avec leur charrette les portes du château. L’empereur, quant à lui, ne manquait jamais d’être présent lorsqu’on nourrissait ses bêtes ; il veillait à ce que chacune en eût sa part et donnait parfois la viande de sa propre main aux deux lions qu’il avait apprivoisés lui-même et auxquels, sous l’influence des astres, il se sentait uni par un lien magique, ainsi qu’à l’aigle, seul et triste dans sa cage.

Déguisé en garçon boucher, avec le tablier en cuir, la sangle sur l’épaule et le couperet de boucher à la ceinture, Mordechai Meisl traversa avec le boucher Schamje Nossek le pont de la Moldau et se rendit sur l’Hradcany. Vers midi, ils arrivèrent  au Fossé aux Cerfs. Ils abandonnèrent la voiture et le cheval à l’intérieur des murs qui l’entouraient, devant la maison du portier, chargèrent la viande sur leur dos et terminèrent le chemin à pied, car le cheval devenait nerveux lorsqu’il sentait l’odeur des bêtes fauves.

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Rodolphe II, l’empereur romain, avait été accablé durant la nuit par des rêves dans lequel son frère Mathias, l’archiduc d’Autriche, qui avait pris l’apparence d’un sanglier, le poursuivait et le menaçait. Lorsqu’il s’était éveillé, la peur et le désespoir qu’il avait ressentis dans ses rêves et qu’il ne parvenait pas à effacer de son cœur s’ajoutèrent à la mélancolie qui emplissait toujours son âme. Cervenka, le deuxième valet de chambre, qui était de service ce matin là,  savait ce qui pouvait améliorer un peu l’humeur de son maître. Il fit avancer sous les fenêtres de l’empereur les chevaux espagnols et italiens de Sa Majesté. La vue de ces animaux si beaux et si fiers réjouissait l’empereur. Bien qu’il fût encore en chemise de nuit, il ouvrit la fenêtre sans prendre garde au vent âpre, qui s’engouffra alors dans la pièce. Il se pencha au dehors et appela successivement tous les chevaux par leur nom : « Diego ! Brusco ! Adelante ! Carvuccio ! Conde ! » Et chacun des chevaux qu’il appelait levait la tête et hennissait bruyamment. Mais la mélancolie n’abandonna pas pour autant le cœur de l’empereur.

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

La curée – Emile Zola

À la rentrée des classes, Maxime alla au lycée Bonaparte. C’est le lycée du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L’enfant, si mou, si léger qu’il fût, avait alors une intelligence très vive ; mais il s’appliqua à tout autre chose qu’aux études classiques. Il fut cependant un élève correct, qui ne descendit jamais dans la bohème des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs convenables et bien mis dont on ne dit rien. Il ne lui resta de sa jeunesse qu’une véritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, pincé dans ses vêtements, suivant les modes. Il était le Brummell de sa classe. Il s’y présentait comme dans un salon, chaussé finement, ganté juste, avec des cravates prodigieuses et des chapeaux ineffables. D’ailleurs, ils se trouvaient là une vingtaine, formant une aristocratie, s’offrant à la sortie des havanes dans des porte-cigares à fermoirs d’or, faisant porter leur paquet de livres par un domestique en livrée. Maxime avait déterminé son père à lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l’admiration de ses camarades. Il conduisait lui-même, ayant sur le siège de derrière un valet de pied, les bras croisés, qui tenait sur ses genoux le cartable du collégien, un vrai portefeuille de ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle légèreté, quelle science et quelle correction d’allures, il venait en dix minutes de la rue de Rivoli à la rue du Havre, arrêtait net son cheval devant la porte du lycée, jetait la bride au valet, en disant : « Jacques, à quatre heures et demie, n’est-ce pas ? » Les boutiquiers voisins étaient ravis de la bonne grâce de ce blondin qu’ils voyaient régulièrement deux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu’il mettait à sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient les femmes, éclaboussaient les passants, comme s’ils fussent revenus des courses. Petit monde étonnant, couvée de fats et d’imbéciles, qu’on peut voir chaque jour rue du Havre, correctement habillés, avec leurs vestons de gandins, jouer les hommes riches et blasés, tandis que la bohème du lycée, les vrais écoliers, arrivent, criant et se poussant, tapant le pavé avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derrière le dos, au bout d’une courroie.

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La curée – Emile Zola

La curée (incipit) – Emile Zola

Au retour, dans l’encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l’embarras devint tel, qu’il lui fallut même s’arrêter.

Le soleil se couchait dans un ciel d’octobre, d’un gris clair, strié à l’horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d’une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d’or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s’être fixés le long des rechampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par-derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu’un embarras de voitures ne parvient pas à fâcher. Leurs chapeaux, ornés d’une cocarde noire, avaient une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d’impatience.

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La curée  – Emile Zola