Ariel – Sylvia Plath

Moutons dans la brume 

Les collines descendent dans la blancheur.
Les gens comme les étoiles
Me regardent attristés : je les déçois.

Le train laisse une trace de son souffle.
Ô lent
Cheval couleur de rouille,

Sabots, tintement désolé –
Tout le  matin depuis ce
Matin sombre,

Fleur ignorée.
Mes os renferment un silence, les champs font
Au loin mon cœur fondre.

Ils menacent
De me conduire à un ciel
Sans étoiles ni père, une eau noire.

Sylvia Plath – Ariel 

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Tendre jeudi – John Steinbeck

Doc essayait désespérément de retrouver sa vie ancienne, vœu pitoyable de l’homme qui veut redevenir petit garçon, oubliant les douleurs de l’enfance. Doc tomba à genoux et, de sa main en forme de pelle, creusa un trou dans le sable mouillé. Il observa l’eau de mer qui y pénétrait et des petites falaises qui s’écroulaient aux bords du trou. Un crabe minuscule fila entre ses doigts. Derrière lui, une voix dit :
« Pourquoi creusez-vous ?
– Pour rien, dit Doc, sans se retourner.

– Il n’y a pas de coquillages ici.

– Je sais », dit Doc, et une de ses voix intérieures dit : « Je veux être seul. Je ne veux ni parler, ni expliquer, ni discuter. Il va falloir que j’écoute les vues de cet inconnu sur l’océanographie. Je ne me retourne pas. »

La voix derrière lui ajouta :
– « Il y a du métal dans l’eau. Il y a assez de magnésium dans un kilomètre-cube d’eau de mer pour recouvrir tout le pays.
– Me voilà frais, pensa Doc. On dirait que j’attire les raseurs.
– Je suis un prophète », il avoua.
Doc fit demi-tour toujours agenouillé.
– «D’accord, dit-il, moi aussi. Mais parlez toujours. »
C’était la première fois de sa vie qu’il était discourtois avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas.
Ce quelqu’un était un grand personnage barbu avec le regard vif et innocent d’un bébé en bonne santé. Il portait une salopette en haillons, une chemise bleue qui tournait au blanc et il était pieds nus. Le chapeau de paille qu’il avait sur la tête était orné de deux trous, ce qui prouvait que le chapeau avait été la propriété d’un cheval avant d’être la sienne.
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Tendre jeudi – John Steinbeck

Tendre jeudi – John Steinbeck 

Lorsqu’on se remémore le passé, on retrouve généralement le jour où tout a commencé : Sarajevo, Munich, Stalingrad. Ce jour est marqué dans la mémoire par un petit incident. On se rappelle exactement ce que l’on était en train de faire quand les Japonais ont bombardé Pearl Harbour.
Sans aucun doute des forces naissantes se mettaient en mouvement, ce jeudi-là, rue de la Sardine. Les causes de ces forces s’étaient mises en marche depuis des générations. Il y a toujours des gens qui disent qu’ils l’ont senti venir. Il y avait ce jour-là une atmosphère annonciatrice de tremblement de terre.
C’était un jeudi et c’était un de ses jours où l’atmosphère de Monterey est lavée, claire comme un verre, si claire qu’on peut voir les maisons de Santa-Cruiz à vingt miles de l’autre côté de la baie et les séquoias sur le mont qui domine Watsonville. Le pic granitique du Frémont se détache noblement sur le ciel, le soleil dore tout, les géraniums rouges semblent irradier et les pieds d’alouette sont comme des petits morceaux de ciel bleu.
De tels jours sont rares. On sait les apprécier. Les bébés poussent en raison de petits cris aigus, les fermiers éprouvent tout à coup le besoin d’aller jeter un coup d’œil sur une propriété lointaine. Les vieillards scrutent l’air et se rappellent que tous les jours de leur jeunesse ressemblaient à celui-ci. Les chevaux se roulent dans les pâturages et les poules caquettent sans arrêt.
Ce jeudi-là fut un jour magique. Miss Winch, qui d’habitude était de mauvaise humeur avant le déjeuner, dit bonjour au facteur.
Joe Elegant se réveilla tôt avec l’intention de travailler à son roman, d’écrire la scène où le jeune homme déterre le cadavre de sa grand-mère pour voir si elle était aussi belle qu’il se la rappelait. Un roman qui ferait du bruit. « Œdipe, 3,1416 ». Joe Elegant vit le terrain vague baigné de lumière dorée et un diamant au cœur de chaque fleur de guimauve. Il sortit pieds nus dans l’herbe mouillée et folâtra comme un chaton, tant et si bien qu’il attrapa un rhume.
Miss Graves, première chanteuse au Théâtre municipal de Pacific Grove, vit farfadet derrière le réservoir… Mais on ne peut pas tout dire ce qui se passa ce tendre jeudi.
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Tendre jeudi – John Steinbeck 

Les vies de papier – Rabih Alameddine

À ma demande, le taxi amateur s’arrête devant les marches du Musée national. J’ai essayé de marcher, mais le crachin et le vent ont rendu le parapluie inutilisable. J’ai tâché de poursuivre à marche forcée, quand même j’étais trempée, et je me suis rendu compte que l’étrange odeur de l’air assoiffé de soleil et sa couleur de perle ajoutaient à la confusion de mon esprit déjà embrouillé. Pendant la guerre, les vents portaient l’odeur écoeurante des corps dont on s’était débarrassé à la hâte et au petit hasard – des odeurs de chair, à la fois fraîche et en putréfaction, les parfums naturel de la ville. J’ai vite helé une voiture, car ma santé mentale importe davantage que la gymnastique rythmique.
« Beyrouth revisité (1982) » n’est pas un poème que je souhaite réciter aujourd’hui.
J’ai pris une saine décision. L’heure de marche jusqu’au musée peut être revigorante – je l’ai fait régulièrement les jours de beau temps – mais elle a parfois pour effet subversif de déséquilibrer une Beyrouthine équilibrée, car elle est chargée de mines terrestres émotionnelles et de pièces d’artillerie n’ayant pas explosé. Cette route était la principale Ligne Verte qui divisait la ville entre l’est et l’ouest. Il y a sans doute eu ici plus de combats, plus de tireurs embusqués, plus de tueries, plus de corps, plus de décrépitude et de destruction que n’importe où ailleurs dans le pays –ravages, dépouilles, ruines. Le secteur et le boulevard qui coupe à travers ont été reconstruits. Le champ de courses dont les poutres et poutrelles saillantes ressemblaient à des squelettes d’animaux antédiluviens a été réaménagé, ne laissant plus rien pour nous remémorer les douzaines de chevaux qui ont brûlé vifs dans les écuries – il n’y a plus guère que le vent pour nous rappeler les centaines de piétons abattus alors qu’ils tâchaient de rejoindre leur famille ou leurs amis à travers une ville en désaccord avec elle-même.

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Les vies de papier – Rabih Alameddine

L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov

Par inertie, Véra continuait à parler de la tendresse dont son mari faisait preuve sur le plan sexuel, jusqu’à ce que son corps, couvert par celui du jeune homme, fonde comme neige au soleil. Elle sentait contre ses seins les minuscules tétons d’Eugène, qu’on aurait dit sculptés dans du marbre. Ses aisselles devinrent moites et répandirent en même tant que les papillons qui s’envolaient de son ventre, des effluves de fenaison estivale, qui donnaient la fièvre tant était grande leur concentration en phéromones. En Vera, Eugene remplaça les machaons d’amour par sa propre personne, ce qui lui coupa le souffle pendant une minute entière. Quand elle reprit sa respiration, son corps fut parcouru pour la première fois d’une espèce de décharge électrique, et ses jambes secouées de tout petits tremblements. Eugène observait ses yeux écarquillés sans manifester grand-chose. Il connaissait son affaire, possédait Vera avec brio, décapant ses entrailles de toutes les traces qu’avaient pu y laisser ses autres hommes, l’emplissant de lui-même. En délire, elle couinait à la manière d’une souris qui viendrait de découvrir une meule de fromage intacte, puis suffoquait de nouveau avec l’impression qu’elle allait mourir d’un trop-plein de tout. A un moment, elle crut voir son mari derrière la porte, reluquant avec concupiscence son accouplement criminel.
– Viens ! l’appela-t-elle. Mais viens donc.

– Il n’y a personne, chuchota Eugène en lui mordant rudement un sein, le plus petit des deux, celui qu’Iratov aimait tant.

Vera poussa un cri et cessa de se laisser distraire par les mirages qu’engendrait le tourbillon de ses sentiments et cette révolution sexuelle. Elle se soumit entièrement à Eugène, se plia à ses lubies en lui offrant la chair ferme de ses fesses, puis telle une donzelle inexpérimentée, le remercia en pinçant ses lèvres joliment dessinées pour ne pas érafler de ses dents blanches le génie du jeune homme.
Elle avait cessé de penser à son mari, même quand ils prirent une pause et s’assirent dans la cuisine pour manger ce qui se trouvait dans le frigo. Elle était certaine que c’était Arseni Andréiévitch lui même qui se tenait devant elle, après avoir baigné dans un lait de jouvence brûlant, sur lequel aurait soufflé le Petit Cheval Bossu. (1)
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L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov
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(1) allusion au conte Le petit cheval bossu de Piotr Erchov (NdT)

L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov

Mais il s’y prit si maladroitement que le bout incandescent du mégot non éteint atterrit sur la croupe du cheval. Sous cette brûlure inattendue, la vieille jument qui voulut se cabrer tira désespérément, sans parvenir pour autant à décoller de plus de quelques centimètres au-dessus du sol, puis elle s’écroula de tout son poids sur le chemin, retournant du même coup le traîneau et ses passagers. Alissa et le rouquin furent éjectés dans des directions opposées.
Pendant qu’Alissa s’extirpait d’une congère, le cocher furibard se rua sur le cheval gisant et roua de coups de pieds sa panse dilatée par des intestins malades. L’animal ne put qu’expulser de la vapeur et loucher sous les rares cils blancs qui lui restaient.
– Espèce de chienne ! jura Chourik, en lui envoyant de nouveau sa botte de feutre dans le ventre.
– Ce n’est pas une chienne ! s’insurgea Alissa. (La jeune fille, qui avait réussi à sortir de la neige, frottait son flanc contusionné .) Ce n’est pas une chienne, répéta-t-elle. C’est une jument.
Puis Alissa se souvint tout d’un coup d’un poème de Maïakovski qu’elle avait appris au début de l’année scolaire. Il y était question d’un cheval qui était tombé, sous les yeux des passants que le spectacle mettait unanimement en joie, tandis que les larmes coulaient des yeux du cheval. Sans qu’elle comprenne trop pourquoi, le sort de la jument du poème serrait le cœur d’Alissa : en apprenant ces vers, elle avait même versé quelques larmes en cachette. La bourrique affalée sur le chemin ne suscitait en revanche pas la moindre compassion, rien que de l’irritation. Du haut de ses treize ans, Alissa avait déjà remarqué que la vieillesse est source d’agacement, certainement pas de commisération. Sa grand-mère, par exemple, l’énervait au quotidien. Maïakovksi devait avoir écrit son poème à propos d’un jeune cheval.
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L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov

Que lire un 4 juin ?

Un peu avant la date fixée pour son départ, Isabel reçut de Mrs Touchett un télégramme ainsi conçu : QUITTE FLORENCE 4 JUIN POUR BELLAGIO ET VOUS EMMENE SI VOUS N’AVEZ PAS AUTRES PROJETS. MAIS NE PEUX ATTENDRE SI FLÂNEZ ROME.
La flânerie à Rome était délicieuse, mais Isabel avait d’autres projets et informa sa tante qu’elle partait immédiatement pour la retrouver. Elle en avertit Osmond et il répondit que, comme il passait l’essentiel de ses étés et de ses hivers en Italie, il musarderait encore un moment à l’ombre fraîche de Saint-Pierre. Il ne rentrerait pas avant dix jours à Florence et elle serait alors déjà partie pour Bellagio. Des mois peut-être s’écouleraient avant qu’il la revît.

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Portrait de femme – Henry James 

 

Que lire un 3 juin ?

(Incipit)
Chaude, pensaient les Parisiens. L’air du printemps. C’était la nuit en guerre, l’alerte. Mais la nuit s’efface, la guerre est loin. Ceux qui ne dormaient pas, les malades au fond de leur lit, les mères dont les fils étaient au front, les femmes amoureuses aux yeux fanés par les larmes entendaient le premier souffle de la sirène. Ce n’était encore qu’une aspiration profonde semblable au soupir qui sort d’une poitrine oppressée. Quelques instants s’écouleraient avant que le ciel tout entier s’emplit de clameurs. Elles arrivaient de loin, du fond de l’horizon, sans hâte, aurait-on dit ! Les dormeurs rêvaient de la mer qui pousse devant elle ses vagues et ses galets, de la tempête qui secoue la forêt en mars, d’un troupeau de bœufs qui court lourdement en ébranlant le sol de ses sabots, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil cédât et que l’homme murmurât, en ouvrant à peine les yeux.
– C’est l’alerte ?
Déjà, plus nerveuses, plus vives, les femmes étaient debout. Certaines, après avoir fermé les fenêtres et les volets se recouchaient. La veille, le lundi 3 juin, pour la première fois depuis le commencement de cette guerre, des bombes étaient tombées à Paris ; mais le peuple demeurait calme. Cependant les nouvelles étaient mauvaises. On n’y croyait pas. On n’eût pas cru davantage à l’annonce d’une victoire. « On n’y comprend rien », disaient les gens. À la lumière d’une lampe de poche on habillait les enfants. Les mères soulevaient à pleins bras les petits corps lourds et tièdes : « Viens, n’ai pas peur, ne pleure pas. » C’est l’alerte.

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Suite française – Irène Némirovsky

Jeu blanc – Richard Wagamese

Le père Leboutilier faisait travailler les garçons sans relâche. Il les poussait à faire les exercices, pour ensuite mettre en œuvre les acquis durant le match d’entraînement. Il leur présentait ce qu’il voulait voir dans la pellicule de neige sur la glace. Des cercles. Des flèches. La mathématique et la science de tout cela. Une fois qu’ils avaient compris, ils patinaient avec indolence pour reprendre leurs positions, les visages crispés par la concentration. Dès que le palet tombait sur la glace, leurs déplacements étaient calculés, les griffures et les gribouillis sur la patinoire prenaient soudain vie. C’était excitant à voir. Ils patinaient dur. C’était d’imposants indiens, grands et maigres, et leurs visages angulaires étaient graves. Quand ils forçaient sur leurs jambes et balançaient les bras à la poursuite du palet, passant comme l’éclair devant moi, on aurait dit des guerriers. Lorsque le sifflet retentissait, ils tournaient comme un seul homme. Certains tombaient sur la glace, jambes écartées, poitrines haletantes. D’autres, essoufflés, s’adossaient à la bande devant moi. Leurs visages brûlaient d’enthousiasme et de joie, leur respiration rappelaient l’air qu’expulsent les mustangs.

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Jeu blanc – Richard Wagamese

La transparence du temps – Leonardo Padura

Tandis que Yoyi conduisait sa rutilante Chevrolet Bel Air sur la route de Güines, comme s’appelait cette portion de la Route centrale, Conde se plongea dans ses réflexions. Il savait qu’il allait forcer une porte derrière laquelle il pouvait y avoir un dangereux précipice où il risquait de tomber sans aucune protection salvatrice : il allait participer à un nouveau jeu dont le dénouement était totalement incertain. Mais il n’avait pas le choix, impossible de reculer. Quelque chose dans son instinct lui assurerait que derrière cette porte imaginaire pouvait s’ouvrir une piste. Il allait assumer les risques et tenter de les surmonter, même avec les chaussures en cuir racorni qu’il s’était choisies – un choix plus que limité. Enfin, pensa-t-il : c’est pour ça qu’on me paie. Pour ça qu’on me paie ? Oui et non, se répondit-il. Et il évita de s’offrir l’éclaircissement de son jugement, digne de Salomon : il se fourrait dans ce labyrinthe par curiosité et surtout par connerie, le comportement psychologique qui exprime le mieux sont sens « démodé » de la responsabilité et de la justice.
Excité par l’aventure, Yoyi était passé le prendre avant l’heure prévue mais, toujours prévoyant, pour protéger l’intégrité physique de son cher véhicule, il avait amené avec lui son mécanicien de confiance, un personnage que toute la Havane connaissait sous le nom de Paco Chevrolet. L’homme, un chauve au crâne oblong, avec une tête de forçat, était considéré dans l’île comme le meilleur spécialiste de ce type de voitures et Yoyi le traitait comme l’éminence qu’il semblait être.
En traversant le carrefour d’où l’on descendait vers la Finca Vigia, Conde observa le bar minable où devait encore se trouver les toilettes qui avaient vu les parties intimes d’Ava Gardner le soir où elle avait fui la neurasthénie d’un Hemingway guetté par la stérilité littéraire. L’association se fit immédiatement dans le cerveau de Conde.

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La transparence du temps – Leonardo Padura