Le réveil du coeur – François d’Epenoux

– Quand je vais dans les magasins, il y a des télévisions partout ! Des écrans dans tous les coins ! Impossible d’y échapper ! Pas plus qu’à la musique, d’ailleurs… Enfin, musique… Entendons-nous ! Des rythmes d’hommes de Cro-Magnon ponctués d’éructations haineuses. J’essaie d’éviter, mais quand mon regard croise ces images, excuse-moi, je suis bien obligé d’y voir ce que j’y vois : des chimpanzés en rut, le froc sous les fesses, le caleçon apparent, entouré de filles de joie qui remuent le cul.

Je prends le parti d’en rire.

– Pas mal quand même les filles de joie, non ?

– Franchement ? Même pas. Elles n’arrivent pas à la cheville…

– De Sophia et de Gina, je sais. N’empêche que tu regardes.

– On me force à regarder, nuance. On me force à écouter ou, du moins à supporter. Là encore, est-ce que j’ai le choix ? Non. Alors j’essaie d’en voir le moins possible. Je fais comme la Lionne quand on traverse une zone commerciale pleine de panneaux publicitaires et de fast-foods : je poursuis mon chemin.

– Mets lui des oeillères autour des phares, comme aux chevaux de trait, dis-je en rigolant.

 

Le réveil du coeur – François d’Epenoux

Gina 

Sophia

La lionne :

Pulsations – Julian Barnes

– Écoutez, allez dans n’importe quelle ville en Europe, les magasins sont plus ou moins pareils. Parfois on se demande où on est. Les frontières intérieures n’existent quasiment plus. Les cartes bancaires remplacent l’argent, Internet remplace tout le reste. Et de plus en plus de gens parlent anglais, ce qui facilite encore plus les choses… Alors pourquoi ne pas admettre la réalité ?

– Mais c’est un autre trait britannique auquel nous tenons. Ne pas admettre la réalité.

– Comme l’hypocrisie.

– Ne la faites pas démarrer là-dessus… Tu as chevauché ce dada à mort la dernière fois, chérie.

– Vraiment ?

– Chevaucher un dada à mort est cravacher une métaphore morte.

– Quelle est la différence entre une métaphore et une image, à propos ?

– Marmelade.

– Lequel de vous deux conduit ?

– Tu as fait la tienne ?

– Tu sais, je repère toujours les oranges amères dès qu’elles arrivent et puis je laisse toujours passer l’occasion d’en acheter.

– Un des derniers fruits ou légumes encore soumis au cycle des saisons. J’aimerais bien que le monde revienne à ça.

– Allons donc… On n’aurait que des navets et des rutabagas tous l’hiver.

– Quand j’étais petit, on avait ce grand buffet dans la cuisine avec de profonds tiroirs en bas et, une fois l’an, ils étaient soudain tous plein de marmelade. C’était comme un miracle. Je ne voyais jamais ma mère la faire. Je rentrais de l’école, il y avait cette odeur, et j’allais vers le buffet et ils étaient plein de bocaux. Tous étiquetés. Encore chauds. Et ça devait nous durer toute l’année.

 

Pulsations – Julian Barnes

L’été américain – Jean Joubert

– Ah, vous voilà ! Alors, c’est notre nouveau commis ? Ça tombe bien, on a encore du foin à rentrer.

Elle a de la voix, Berthe ; on a toujours l’impression qu’elle vous parle comme si vous étiez à l’autre bout d’un champ. Sans effort d’ailleurs, avec beaucoup de naturel. Et une belle voix. 

– Oui, dit mon père. Il pourra vous donner un coup de main. Ça sent bon chez vous. Qu’est-ce que vous cuisinez comme ça ? 

– Un ragoût de cochon. Si le cœur vous en dit, restez donc dîner.

– Non merci, il faut que je rentre.

– Vous prendrez bien un verre tout de même, dit Marceau. 

– Oui, un petit verre, dit mon père qui, je le sais, redoute le cidre de Marceau, aigre, et qui monte vite à la tête. 

Mais, évidemment, pas question de refuser. 

Marceau tire une bouteille du garde-manger, la pose sur la table avec des verres, et il commence à parler de ses chevaux. On voit bien qu’il n’a plus que ça dans la tête. Si les Allemands les prennent, avec quoi il fera les foins ? Et il faudra bientôt labourer, à l’automne. Sans chevaux, tout est fichu !

– Il faudrait les cacher, dit mon père.

– Oui mais où ça ? Dans la ferme, je ne vois pas où. Un cheval, ça ne se cache pas comme un œuf. J’ai bien un bois, dans un coin perdu. J’y pense.

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L’été américain – Jean Joubert

Le caillou – Sigolene Vinson

Le Marin est mort noyé dans son champ, au milieu des barques qu’il avait retapées pendant des années sans jamais les remettre à l’eau. L’hiver avait été froid, la mer et les montagnes s’étaient recouvertes d’une brume blanche et bleue. Quand le redoux  est arrivé, les ruisseaux ont grossi, le Prunelli et la Gravona sont sortis de leur lit, la Méditerranée a fait des vagues. Le mobil-home de Monsieur Colombani était posé sur une étendue herbeuse qu’une plage de gros sable et un torrent à sec encadraient. Des vaches et des chevaux paissaient au milieu des coques d’embarcations qui embaumaient la résine et la peinture fraîche. La mer est entrée dans le champ, tandis que la rivière se réveillait pour venir à sa rencontre. Le Marin ne savait pas nager, quelques bêtes sont mortes avec lui. Après son enterrement, j’ai appris qu’il n’avait jamais navigué. Il réparait des bateaux parce qu’il aimait travailler la fibre de verre et que l’odeur des enduits ranimait ses sens. S’il avait été capitaine un jour, c’était seulement d’une jonque chinoise dans le port de Saigon et parce qu’il avait fumé de l’opium.

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Le caillou – Sigolene Vinson

Le caillou – Sigolene Vinson

J’ai comparé  le prix de la traversée en bateau à celui des avions. Le bateau est moins cher. Mais pour prendre le bateau, il faut d’abord aller en train jusqu’à Marseille et le train n’est pas donné. Du coup, j’ai opté pour Air France. Je rêve de recevoir des embruns en pleine figure et quand l’occasion se présente, j’ai le mal de mer. Mon incapacité à devenir matelot n’a rien à voir avec l’insuffisance de mes ressources financières. Le marin vit toujours pauvrement et embarque les mains vides. La vérité, c’est que j’ai une dent contre l’eau. C’est la matière qui nous a fait naître, c’est l’élément dont nous sommes sortis, or je n’ai jamais demandé à l’Homme de venir au monde. Je pars dans trois jours et je ne sais toujours pas quoi mettre dans mes bagages, en dehors de deux manuels de Monsieur Bernard. Durant l’un de nos après-midi, il m’a expliqué l’histoire des Chevaux de Marly, qui avant d’être les Chevaux de Marly étaient deux groupes sculptés de Coysevox, l’un représentant Mercure à cheval sur Pégase, l’autre la Renommée, elle aussi à cheval sur Pégase. Des sculptures réalisées d’un seul bloc, tendit que les Chevaux de Marly par Coustou, non. Ça avait l’air important pour Monsieur Bernard, il vouait une admiration sans borne à ceux qui, comme Michel-Ange, n’avaient  besoin que d’un fragment de marbre pour accomplir leurs œuvres. Avec des morceaux rapportés, il disait : « on crée des monstres ». Mais les monstres sont jolis quand ce sont des satyres qui troussent  des bacchantes. 

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Le caillou – Sigolene Vinson

Source photo 

Le poil de la bête – Heinrich Steinfest

Satisfaite de son histoire, Madame Rubinstein conduisit Cheng dans la chambre à coucher, qui avait aussi été sa chambre. En lieu et place du futon bas de Cheng trônait à présent dans la pièce la surélévation trampolinienne d’un lit double encastré dans une armature de noyer polie comme un miroir. Cette couche élégante suggérait l’existence passée d’un M. Rubinstein, quel que fût l’endroit où il se trouvait désormais. Cheng  exclut l’éventualité qu’il pût encore vivre là. C’était clairement l’appartement d’une femme et d’un enfant, il y avait longtemps qu’un époux et père n’y avait pas établi son ordre ou son désordre. La moitié du lit double était le dernier indice de sa présence. Un indice sans véritable trace. Un vestige bien lissé.

Il va de soi que Cheng  s’abstint de s’enquérir  de ce M. Rubinstein. Au lieu de cela, il jeta un coup d’œil dans le petit cabinet qui se trouvait derrière la chambre à coucher et qui donnait sur le couloir. Dans le temps, Cheng y avait entreposé toutes sortes de choses pour libérer le reste de l’appartement de ce bric-à-brac. L’ancien débarras était devenu une parfaite chambre d’enfant. Douillette, gaie, colorée et bien équipée, mais pas de cette gaieté colorée qui vous donne le vertige au bout de cinq minutes.

Cheng vit  les habituels posters de chevaux et de chanteurs et se demanda pour quelle raison les filles de cet âge se nourrissaient en général d’une passion simultanée pour les chevaux et les chanteurs. Cela ne pouvait être un hasard. Quand deux choses se côtoient en ce monde, ce n’est jamais par hasard. 

Pendant un court instant, Cheng se tritura la cervelle : chevaux ? Chanteurs ? Crinières ? Corps trempés de sueur ? Regards éteints ? 

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Le poil  de la bête – Heinrich Steinfest 

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Pour Carnets, dédicace de ce passage « Cela ne pouvait être un hasard. Quand deux choses se côtoient en ce monde, ce n’est jamais par hasard. »

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Après l’écriture, on a dû apprendre à lire l’heure sur une horloge à aiguilles, alors là, ça été vraiment un grand malheur, parce que l’heure je la lisais déjà sur la montre de mon père avec des chiffres qui s’allumaient la nuit ; mais sur l’horloge à aiguilles qui ne s’allumait ni le jour,  ni la nuit, c’était impossible pour moi. Certainement un problème de lumière, m’étais-je dis. Ne pas réussir à lire l’heure c’était compliqué, mais ne pas réussir à lire l’heure devant tout le monde, c’était encore plus compliqué. Durant des semaines entières, il y eut des horloges sur tous les polycopiés didactiques, aux relents chimiques. Et pendant ce temps là, les wagons passaient, constatait l’institutrice.

– Si tu ne sais pas lire l’heure, tu vas carrément rater tout le train ! avait-elle dit pour faire rire les autres enfants sur mon dos. 

Elle avait encore convoqué ma mère pour lui parler de mes problèmes de transport en oubliant totalement de lui parler de la pointure de mes chaussures. Alors ma mère, qui avait aussi des problèmes d’horloge, s’était énervée et lui avait rétorqué :

– Mon fils sait déjà lire l’heure sur la montre de son père, c’est bien suffisant ! A-t-on déjà vu des agriculteurs apprendre à labourer avec un cheval de trait après l’invention du tracteur, ça se saurait !

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 En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Donc, la tribu a déménagé au Zèbre. Julie et moi avons conservé notre chambre, et maman est restée en bas, toute seule dans l’ex- quincaillerie. On se relayait auprès d’elle, pour essayer de la faire manger. Vaines séances de consolation muette que Jérémy appelait nos « tours de chagrin ». Maman nous préférait sa solitude. Maman bénissait ce zèbre qui la rendait à ses amours défuntes.

– Je t’assure Benjamin, c’est très bien comme ça. Et puis, regarde, ça amuse tellement les enfants, le théâtre !

Le fait est que Jérémy avait donné à cette migration un lustre époustouflant, façon grande compagnie en partance pour le monde, Molière et son harem, la smala Ben Fracasse… J’ai vu le moment où ils allaient atteler des charrettes boiteuses à des chevaux trop maigres et prendre le large sous des capes élimées et des chapeaux à plume. J’entendais déjà les cahots de l’attelage sur les pavés de l’aube. Clara rigolait en douce, mais elle n’a pas raté cette occasion très officielle de se rapprocher de Clément.

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

 

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Dans l’aube naissante de son bureau Empire, le commissaire divisionnaire Coudrier songeait à Guernica. Non pas au bombardement de la petite ville basque et à ses deux mille victimes, mais au tableau, évidemment. Non pas à la toile dans sa totalité, mais au cheval fou. Le commissaire divisionnaire Coudrier abritait au centre de son crâne une tête de cheval qui tirait une langue exorbitée. Bien qu’il ne fût pas d’humeur à sourire, Coudrier songea que l’expression n’aurait pas déplu à feu Pablo Picasso. Dans l’esprit du commissaire, cette langue sortait bel et bien des yeux de la bête. « À moins qu’elle ne sorte de mes propres yeux… » Une langue tendue qu’il imaginait de pierre. Incandescente, pourtant. Quand l’homme s’applique, même les pierres flambent.
Oui.
Ainsi méditait le divisionnaire Coudrier.
Dans l’aube naissante de son bureau Empire.
Les photos d’une jeune fille en morceaux sur son maroquin.
Une religieuse devenue flic, assise devant lui. Et silencieuse.
Gervaise se taisait.
Le commissaire méditait.
Son oreille accompagna le passage chuinté une voiture-brosse sur le trottoir humide.
En fait, à y regarder de plus près, il y avait du chien dans ce cheval. Du chien épileptique, en l’occurrence. Un chien épileptique tirait une langue de pierre dans la tête du divisionnaire Coudrier.
Et sur le maroquin, cette jeune fille éparpillée.

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Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Ils roulent encore deux ou trois kilomètres, puis sont à bout de bitume alors coupent le moteur : c’est vide autour deux, désaffecté, un espace entre zone industrielle et prés de pacage, et l’on comprend mal pourquoi ils s’arrêtent là sous un ciel parcheminé de fumées denses, rapides, tire-bouchonnées au-dessus des cheminées de la raffinerie puis dilatées en traînées mornes, distillant alors poussières et monoxyde de carbone, un ciel d’apocalypse. À peine sont-ils garés sur le bas-côté que Sean sort son paquet de Marlboro et commence à fumer sans même ouvrir sa vitre. Je croyais que t’avais arrêté, Marianne lui retire doucement son clope pour aspirer une taffe – elle fume d’une manière particulière, paume sur la bouche, doigts serrés et cigarette coincée à la jointure des métacarpiens –, exhale la fumée sans l’avaler, puis le replace entre les doigts de Sean qui murmure non, pas envie. Elle remue sur son siège : t’es toujours le seul type qui se lave les dents le clope au bec ou pas ? – été 1992, un bivouac dans le désert près de Santa Fe, l’aube tie and dye, entre rouge corail et rose paume de singe, un feu bleuté, une tranche de bacon qui craque dans une poêle, du café dans des quarts en  fer blanc, la peur des scorpions tapis dans l’ombre froide des cailloux, la chanson de Rio Bravo, My Rifle, My Pony and Me, chantée ensemble, et Sean, la queue d’une brosse à dents barbouillée de dentifrice calée au coin de la bouche tandis qu’à l’autre extrémité du sourire une première Marlboro -, il hoche la tête : yes – la tente canadienne ruisselait de rosée, Marianne était nue sous son poncho frangé, des cheveux longs jusqu’aux fesses, et lisait en exagérant le ton déclamatoire un recueil de poèmes de Richard Brautigan trouvé au fond du car Greyhound qui les avait déposés à Taos.

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Réparer les vivants – Maylis de Kerangal