Encore des nouilles – Chroniques culinaires – Desproges

Cigale Melba 

pour six personnes 

Comptez une douzaine de cigales (de la Havane, ce sont les meilleures). 

Enfoncez-les vivantes dans un teckel que vous aurez préalablement muselé pour éviter les morsures. 

Jetez le teckel dans un fait-tout  avec 2 litres d’eau salée. Quand l’eau frémit, le teckel aussi. 

S’il se sauve, faites-le revenir avec un oignon. 

À l’aide d’une écumoire, chassez le naturel. 

Attention : s’il revient au galop, ce n’est pas un teckel, c’est un cheval. En fin de cuisson, passez au chinois, ou au nègre si vous n’avez pas de chinois. Servez très vite, ne m’attendez pas.

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Encore des nouilles – Chroniques culinaires – Desproges

Encore des nouilles (Chroniques culinaires) – Desproges

J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée  de ses yeux mouillés d’intelligence aiguë, pour sa voix cassée lourde et basse de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésistible Alezan fou.

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Encore des nouilles (Chroniques culinaires) – Desproges

Miss Peregrine et les enfants particuliers – Ransom Riggs

Je venais juste de me résigner à vivre une vie ordinaire, quand des événements extraordinaires se sont produits. Le premier m’a causé un choc terrible et m’a changé définitivement, au point de couper mon existence en deux : Avant et Après. Comme la plupart des bouleversements à venir, il concernait mon grand-père, Abraham Portman.

Quand j’étais petit, Grandpa Portman était le personnage le plus fascinant de mon entourage. Il avait grandi dans un orphelinat, fait la guerre, traversé des océans en bateau à vapeur, et des déserts à cheval. Il s’était même produit dans des cirques. Incollable sur les armes, les techniques d’autodéfense et de survie en territoire hostile, il parlait au moins trois langues étrangères, en plus de l’anglais.

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 Miss Peregrine et les enfants particuliers – Ransom Riggs

Cabinet portrait – Benoziglio

Dans les romans tirés de film, dans les films tirés de romans, bref : dans tout ce qu’on peut tirer de n’importe quoi pour faire le maximum de fric avec un minimum d’idées et d’intérêt, le héros qui rentre dans sa chambre d’hôtel, moscovite, remarque, à d’imperceptibles détails, qu’en son absence de peu scrupuleux personnages ont passé la pièce au peigne fin.

Sans parler des cas où il tombe sur le corps d’une femme nue pendue au pommeau de la douche.

En ce qui me concerne, un tel désordre règne en permanence dans ma turne que ce n’est qu’en apercevant mon matelas éventré sur toute sa longueur que je réalise que j’ai reçu une visite. Comme si j’étais du genre à planquer des napoléons dans ma paillasse.

Ris donc.

Quant au dernier souvenir que je possédais encore de l’homme en blouse blanche, une montre or platine, cent mille carats, rubis, diamants et tout le bataclan, je ne la portais de toute façon jamais.

Une sorte de pudeur filiale.

Offerte par un patient pour le remercier de l’avoir guéri de sa mégalomanie.

Riez donc.

Je m’assure qu’aucune femme nue ne pend nulle part en me disant que c’est toujours trop tard, quand le mal est fait, qu’on regrette de ne pas s’être assuré.

Déteste l’idée que des mains sales ont tripoté mes affaires. Les livres, surtout. Mais tant d’imbéciles se servent des pages de la Bible ou du Capital pour y dissimuler leurs billets de banque que je ne peux pas en vouloir à mon monte-en-l’air d’avoir tenté le coup.

Une seconde, naïvement, comme si nous vivions encore au bon vieux temps, je caresse l’idée d’aller déclarer le vol chez les flics. Une seconde elle se laisse faire, l’idée, puis me déclenche un violent coup de coude dans le bas-ventre.

Bon.

Rapidement, je remets un semblant de désordre dans la pièce et puis, à tout hasard, parce qu’il faut quand même bien tenter quelque chose, je vais frapper chez Sbritzsky et Famille.

Dans leur poste, d’une voix de stentor, un type est en train d’expliquer que si le terrain n’est pas trop collant et si quelques favoris ont la bonne idée de se casser une jambe dès le départ, Fleur de Bave a une chance certaine d’être demain à l’arrivée.

Ce n’est qu’après que l’hippique commentateur a résumé la situation en rappelant aux amis turfistes que, sur 15 partants, ses favoris sont les numéros 4, 11, 5, 8, 14, 3, 1,  12, 7, 13, 6, 10 avec le 2 ou le 15 comme outsiders et très peu de chances pour le 9, encore qu’on ne puisse jamais savoir et que son entraîneur, quand il le monte, fait montre d’un troublant optimisme, ce n’est qu’alors que mâchouillant un bout de crayon et tenant à la main une feuille couverte de chiffres, le Seigneur des lieux daigne m’ouvrir.

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Cabinet portrait – Benoziglio

 

Un fonds de vérité – Zygmunt Miloszewski

Durant quelques instants, ils discutèrent encore des plans de leurs actions pour les jours à venir, dressèrent une liste de choses à régler, d’opérations à effectuer pour confirmer ou éliminer certaines hypothèses d’investigations. C’était un processus laborieux, mais Théodore ne se sentait pas accablé. Lors de cette étape là, chaque seconde pouvait amener une information essentielle, provoquer un tournant décisif.

Ils tirèrent à pile ou face celui ou celle qui mangerait la dernière chouquette. Szacki gagna.Il étalait les restes de la pâtisserie sur son palais, songeant déjà à une infusion à la menthe, quand la directrice lança son ultime question : 

« Il paraît que vous avez largué Klara Dybus ? « 

L’attaque sur sa vie privée était si inattendue que Teodore en resta sans voix. Il n’était pas encore habitué au circuit des nouvelles d’une petite bourgade de province.

« Le bruit court en ville, que depuis ce matin, elle pleure et crie vengeance tandis que ses frères chargent les mousquets. »

Fait chier, il ne savait même pas qu’elle avait des frangins. 

« Cette relation n’avait pas d’avenir », dit-il pour dire quelque chose.

Elle gloussa.

« Une relation avec le meilleur parti de Sandomierz n’a pas d’avenir selon vous ? Dans le coin, tous les chevaliers sans peur et sans reproche ont déjà brisé les pattes de leurs étalons blancs en tentant de grimper jusqu’à sa tour d’argent. Quand elle vous a choisi, même un sourd aurait entendu les idées suicidaires résonner dans une centaine de maisons. Belle, intelligente, riche…Dieu m’en est témoin, la moitié des femmes de la ville deviendrait lesbienne pour elle. Mais pour vous, c’était une relation sans avenir ? » 

Teodore haussa les épaules et grimaça de manière idiote. 

Que pouvait-il faire d’autre ?

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Un fonds de vérité – Zygmunt Miloszewski

Fantômes et farfafouilles – Fredric Brown

C’est en inventant la machine à voyager dans le temps qu’Eustache Weaver devint un homme heureux. Il sut qu’il tenait alors le monde entier à sa merci, à condition de maintenir sa découverte secrète. Il pouvait devenir l’homme le plus riche du monde, riche au-delà des rêves les plus cupides. Il lui suffirait de faire de rapides excursions dans l’avenir, afin de s’y documenter sur les hausses en Bourse et les chevaux gagnants dans divers hippodromes, puis de revenir dans le présent afin d’acheter les actions qui allaient monter et de parier sur les chevaux victorieux. 

Il lui faudrait évidemment commencer par les courses de chevaux, car le jeu en Bourse exigeait des capitaux importants, alors qu’avec deux dollars on peut rapidement en gagner des milliers sur les champs de courses. Et il n’était pas question de jouer ailleurs que sur un hippodrome, car aucun bookmaker n’avait les reins assez solides pour les gains qu’Eustache Weaver envisageait – de toute façon il ne connaissait pas de books. Malheureusement, les seuls hippodromes ouverts au moment où il mit au point son invention se trouvaient en Californie du Sud et en Floride, c’est-à-dire à une distance correspondant à une centaine de dollars de billets d’avion.

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Fantômes et farfafouilles – Fredric Brown

Le réveil du coeur – François d’Epenoux

– Quand je vais dans les magasins, il y a des télévisions partout ! Des écrans dans tous les coins ! Impossible d’y échapper ! Pas plus qu’à la musique, d’ailleurs… Enfin, musique… Entendons-nous ! Des rythmes d’hommes de Cro-Magnon ponctués d’éructations haineuses. J’essaie d’éviter, mais quand mon regard croise ces images, excuse-moi, je suis bien obligé d’y voir ce que j’y vois : des chimpanzés en rut, le froc sous les fesses, le caleçon apparent, entouré de filles de joie qui remuent le cul.

Je prends le parti d’en rire.

– Pas mal quand même les filles de joie, non ?

– Franchement ? Même pas. Elles n’arrivent pas à la cheville…

– De Sophia et de Gina, je sais. N’empêche que tu regardes.

– On me force à regarder, nuance. On me force à écouter ou, du moins à supporter. Là encore, est-ce que j’ai le choix ? Non. Alors j’essaie d’en voir le moins possible. Je fais comme la Lionne quand on traverse une zone commerciale pleine de panneaux publicitaires et de fast-foods : je poursuis mon chemin.

– Mets lui des oeillères autour des phares, comme aux chevaux de trait, dis-je en rigolant.

 

Le réveil du coeur – François d’Epenoux

Gina 

Sophia

La lionne :

Pulsations – Julian Barnes

– Écoutez, allez dans n’importe quelle ville en Europe, les magasins sont plus ou moins pareils. Parfois on se demande où on est. Les frontières intérieures n’existent quasiment plus. Les cartes bancaires remplacent l’argent, Internet remplace tout le reste. Et de plus en plus de gens parlent anglais, ce qui facilite encore plus les choses… Alors pourquoi ne pas admettre la réalité ?

– Mais c’est un autre trait britannique auquel nous tenons. Ne pas admettre la réalité.

– Comme l’hypocrisie.

– Ne la faites pas démarrer là-dessus… Tu as chevauché ce dada à mort la dernière fois, chérie.

– Vraiment ?

– Chevaucher un dada à mort est cravacher une métaphore morte.

– Quelle est la différence entre une métaphore et une image, à propos ?

– Marmelade.

– Lequel de vous deux conduit ?

– Tu as fait la tienne ?

– Tu sais, je repère toujours les oranges amères dès qu’elles arrivent et puis je laisse toujours passer l’occasion d’en acheter.

– Un des derniers fruits ou légumes encore soumis au cycle des saisons. J’aimerais bien que le monde revienne à ça.

– Allons donc… On n’aurait que des navets et des rutabagas tous l’hiver.

– Quand j’étais petit, on avait ce grand buffet dans la cuisine avec de profonds tiroirs en bas et, une fois l’an, ils étaient soudain tous plein de marmelade. C’était comme un miracle. Je ne voyais jamais ma mère la faire. Je rentrais de l’école, il y avait cette odeur, et j’allais vers le buffet et ils étaient plein de bocaux. Tous étiquetés. Encore chauds. Et ça devait nous durer toute l’année.

 

Pulsations – Julian Barnes

L’été américain – Jean Joubert

– Ah, vous voilà ! Alors, c’est notre nouveau commis ? Ça tombe bien, on a encore du foin à rentrer.

Elle a de la voix, Berthe ; on a toujours l’impression qu’elle vous parle comme si vous étiez à l’autre bout d’un champ. Sans effort d’ailleurs, avec beaucoup de naturel. Et une belle voix. 

– Oui, dit mon père. Il pourra vous donner un coup de main. Ça sent bon chez vous. Qu’est-ce que vous cuisinez comme ça ? 

– Un ragoût de cochon. Si le cœur vous en dit, restez donc dîner.

– Non merci, il faut que je rentre.

– Vous prendrez bien un verre tout de même, dit Marceau. 

– Oui, un petit verre, dit mon père qui, je le sais, redoute le cidre de Marceau, aigre, et qui monte vite à la tête. 

Mais, évidemment, pas question de refuser. 

Marceau tire une bouteille du garde-manger, la pose sur la table avec des verres, et il commence à parler de ses chevaux. On voit bien qu’il n’a plus que ça dans la tête. Si les Allemands les prennent, avec quoi il fera les foins ? Et il faudra bientôt labourer, à l’automne. Sans chevaux, tout est fichu !

– Il faudrait les cacher, dit mon père.

– Oui mais où ça ? Dans la ferme, je ne vois pas où. Un cheval, ça ne se cache pas comme un œuf. J’ai bien un bois, dans un coin perdu. J’y pense.

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L’été américain – Jean Joubert

Le caillou – Sigolene Vinson

Le Marin est mort noyé dans son champ, au milieu des barques qu’il avait retapées pendant des années sans jamais les remettre à l’eau. L’hiver avait été froid, la mer et les montagnes s’étaient recouvertes d’une brume blanche et bleue. Quand le redoux  est arrivé, les ruisseaux ont grossi, le Prunelli et la Gravona sont sortis de leur lit, la Méditerranée a fait des vagues. Le mobil-home de Monsieur Colombani était posé sur une étendue herbeuse qu’une plage de gros sable et un torrent à sec encadraient. Des vaches et des chevaux paissaient au milieu des coques d’embarcations qui embaumaient la résine et la peinture fraîche. La mer est entrée dans le champ, tandis que la rivière se réveillait pour venir à sa rencontre. Le Marin ne savait pas nager, quelques bêtes sont mortes avec lui. Après son enterrement, j’ai appris qu’il n’avait jamais navigué. Il réparait des bateaux parce qu’il aimait travailler la fibre de verre et que l’odeur des enduits ranimait ses sens. S’il avait été capitaine un jour, c’était seulement d’une jonque chinoise dans le port de Saigon et parce qu’il avait fumé de l’opium.

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Le caillou – Sigolene Vinson