Winter – Rick Bass

En plus de tous ses autres boulots, à l’automne Mike Canavan sert aussi de guide aux chasseurs. Il connaît bien la vallée, et grâce à son travail de surveillance des forêts, il a toujours des histoires à raconter car il lui arrive souvent d’apercevoir des loups, des ours et des pumas. Un jour, il est venu nous aider à nous occuper des chevaux de Dave Pruder, Buck et Fuel – à leur limer les sabots, je crois bien, ou peut-être être à leur détartrer les dents, un soin technique en tout cas – et il les a fait passer dans le corral, mais ensuite il n’a jamais pu mettre le licou à Fuel.
Le cheval a pris peur et il a foncé droit sur Mike, mais au lieu de l’esquiver, Mike lui est rentré dedans de plein fouet, en haut du poitrail, un vrai placage de footballeur américain. Puis il a levé les bras et les a passés autour du cou de Fuel, en se cramponnant comme un bouledogue, ce qui lui a valu d’être traîné à travers le corral pendant quelques temps – sans jamais laisser prise, levant les pieds pour ne pas se les faire écraser – jusqu’au moment où Fuel a fini par se calmer, ou peut-être par se sentir épuisé.
Je me tenais à l’autre bout du corral, en sécurité, et je regardais Mike opérer.
« Le licou, s’il te plaît », a-t-il lancé entre ses dents, les bras toujours serrés autour de l’encolure de Fuel.
Je me suis approché au petit trot et je lui ai tendu l’objet. En tenant les naseaux du cheval d’une main, et lui a tiré sur l’oreille et l’a prise entre ses dents puis il lui a glissé le licou autour de la tête de sa main libre. Après quoi, il s’est redressé et il a emmené le cheval jusqu’au piquet prévu pour l’attache. Aucun des deux ne paraissait blessé.
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Winter – Rick Bass

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La chute des géants – Ken Follett

Une sonnerie se déclencha, signalant que l’encageur, au fond de la mine, avait fermé sa grille. Le moulineur actionna un levier puis un autre timbre retentit. Le moteur à vapeur siffla, et l’on entendit un claquement.

La cage tomba dans le vide.

Billy savait qu’elle descendait en chute libre un moment, avant de freiner pour se poser en douceur, mais aucune connaissance théorique préalable n’aurait pu le préparer à cette sensation de s’abîmer dans les entrailles de la terre. Ses pieds quittèrent le sol. Il ne put s’empêcher de hurler de terreur.

Tous les hommes s’esclaffèrent. C’était son premier jour et ils attendaient sa réaction. Billy s’en rendit compte. Il remarqua aussi, mais trop tard, qu’ils se cramponnaient tous aux barreaux de la cage pour éviter de décoller. Comprendre ce qui se passait ne suffit pas apaiser sa peur. Il finit par serrer les dents de toutes ses forces pour retenir ses cris.

Enfin, les freins se mirent en prise, ralentissant la chute. Les pieds de Billy se reposèrent sur le plancher de la cage. Il attrapa un barreau en s’efforçant de maîtriser ses tremblements. Au bout d’une minute, la terreur s’atténua. Il était si mortifié que les larmes lui montèrent aux yeux. Devant le visage hilare de Graisse-de-rognon, il hurla pour couvrir le vacarme : «Ferme ta grande gueule, Hewitt, espèce de fichu crétin. »

Graisse-de-rognon se renfrogna immédiatement, furieux, tandis que les autres riaient de plus belle. Billy devrait demander pardon à Jésus pour son juron, mais il se sentait un peu moins bête.

Il se tourna vers Tommy, qui était blême. Avait-il crié, lui aussi ? Craignant une réponse négative, Billy s’abstint de lui poser la question.

La cage s’arrêta, l’encageur repoussa la grille, et Billy et Tommy se retrouvèrent dans la mine, les jambes en coton.

Tout était sombre. Les lampes des mineurs éclairaient encore moins que les lampes à pétrole accrochées aux murs, à la maison. Il faisait aussi noir au fond de la mine que par une nuit sans lune. Peut-être n’était-il pas indispensable d’y voir clair pour abattre le charbon, songea Billy. Il posa le pied dans une flaque, et baissant les yeux, vit qu’il y avait partout de la boue et de l’eau, dans laquelle miroitait le faible reflet des flammes. Il avait un goût étrange dans la bouche : l’air était imprégné de poussière de charbon. Les hommes respiraient-ils vraiment cela toute la journée ? C’était sûrement pour cette raison que les mineurs ne arrêtaient pas de tousser et de cracher.

En bas, quatre hommes attendaient la cage pour remonter à la surface. Ils portaient tous un coffret de cuir et Billy reconnut les pompiers. Tous les matins, ils vérifiaient la teneur en gaz avant que les mineurs ne commencent le travail. Si la concentration de méthane atteignait un niveau dangereux, ils donnaient consigne aux hommes d’attendre pour descendre que les ventilations aient purifié l’atmosphère.

Tout près de lui, Billy aperçut une rangée de stalles destinées aux chevaux et une porte ouverte, qui donnait sur une pièce bien éclairée, avec une table de travail, sans doute le bureau des sous-directeurs. Les hommes se dispersèrent, s’engageant dans quatre galeries qui rayonnaient à partir de la recette du fond. Les galeries, appelées « couloirs », conduisaient aux secteurs d’abattage du charbon.

Price les dirigea vers une remise d’outils et défit le cadenas. Il choisit deux pelles, les tendit aux garçons et referma.

Ils se rendirent ensuite aux écuries. Un homme vêtu en tout et pour tout d’un short et de bottes pelletait de la paille souillée qu’il sortait d’une stalle pour la jeter dans une berline à charbon. La sueur ruisselait de son dos musclé. Price lui demanda : « Vous avez besoin d’un coup de main ? Vous voulez un garçon ? »

L’homme se retourna : Billy reconnut Dai Cheval, un aîné du temps Bethesda. Mais lui ne parut pas le reconnaître. « Pas le petit, dit-il. »

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La chute des géants – Ken Follett

 

L’amour aux temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez 

Cette même semaine il emmena sa fille pour le grand voyage de l’oubli. Il ne lui donna aucune explication mais entra avec fracas dans sa chambre, les moustaches sales d’une colère mêlée de bave de tabac, et lui intima l’ordre de faire ses bagages. Comme elle lui demandait où ils allaient, il répondit : « A la mort. » Effrayée par cette réponse qui ressemblait trop à la vérité, elle tenta de lui faire front avec le même courage que les jours précédents, mais il ôta sa ceinture à boucle en cuivre massif, l’enroula autour de son poing et frappa sur la table un coup de sangle qui résonna dans toute la maison comme un coup de feu. Fermina Daza connaissait fort bien la portée et les limites de ses propres forces, de sorte qu’elle fit un paquet de deux nattes et d’un hamac, et prépara deux grandes malles avec tous ses effets, certaine que ce serait un voyage sans retour.

Avant de s’habiller elle s’enferma dans les cabinets et parvint à écrire à Florentino Ariza une courte lettre d’adieu sur une feuille arrachée au bloc de papier hygiénique. Puis elle coupa sa tresse à hauteur de la nuque, l’enroula dans un coffret de velours brodé de fils d’or et la fit porter avec la lettre. 

Ce fut un voyage dément. L’étape initiale dura à elle seule onze jours et ils l’effectuèrent à dos de mule, en compagnie d’une caravane de muletiers andins, par les corniches de la Sierra Nevada, abrutis par les soleils cruels ou trempés par les pluies horizontales d’octobre, le souffle presque toujours pétrifié par la vapeur endormante des précipices. Au troisième jour de route, une mule affolée par les taons roula au fond du ravin avec son muletier entrainant la cordée  toute entière, et le hurlement de l’homme et de la grappe des sept bêtes amarrées les unes aux autres rebondissait encore dans les ravins et les escarpements plusieurs heures après le désastre et continua de résonner pendant des années et des années dans la mémoire de Fermina Daza. Tous ses bagages furent précipités dans le vide avec les mules mais pendant l’instant séculaire que dura la chute jusqu’à l’extinction au fond du précipice du hurlement de terreur, elle ne pensait pas au malheureux muletier mort ni à la caravane déchiquetée mais à la cruauté du sort qui lui avait valu que sa propre mule ne fut pas encordée  aux autres. 

C’était la première fois qu’elle montait un animal, mais la terreur et les pénuries indescriptibles du voyage ne lui auraient pas semblé aussi amères n’eût été la certitude que plus jamais elle ne reverrait Florentino Ariza ni ne posséderait la consolation de ses lettres.

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L’amour au temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez 

 

Karen Blixen – Saison à Copenhague

Le monde où les envahisseurs du Copenhague hivernal se mouvaient et pensaient était le monde du nom. Pour un gentilhomme, le nom était l’essence de l’être, cette part immortelle de lui-même qui devait continuer à vivre alors que d’autres parties moins hautes ne seraient plus. La personnalité, le talent, on était censé les laisser aux êtres d’un autre milieu. Ce qui tenait d’autant moins debout que, en réalité, c’est à la campagne qu’on en trouvait les traits les plus authentiques. Les citadins avaient été formés à marcher et à raisonner dans une seule direction donnée ; les habitants des grands domaines, eux, chevauchaient encore à travers champs et bois, se déplaçaient librement dans tous les sens . Ils avaient grandi dans une demeure solitaire, avec les voisins les plus proches à plusieurs heures de marche, semblables non à des arbres de la forêt mais à des arbres de parcs ou de plaines avec de l’espace autour d’eux et le droit d’exprimer leur nature particulière. Là, certains d’entre eux épanouissaient de larges et généreuses frondaisons tandis que d’autres se contournaient dans de monstrueuses attitudes, nœuds et excroissances des plus surprenants ; et c’était dans les grandes maisons de campagne des provinces lointaines qu’on se trouvait face aux spécimens d’espèces disparues depuis longtemps ailleurs et qu’on pouvait s’entretenir avec de vieux gentilshommes comparables aux mammouths et aux plésiosaures, avec de vieilles dames pareilles à l’oiseau dodo. La noblesse rurale, étant toutefois rien moins qu’encline à l’introspection, n’en démordait pas et acceptait avec bonheur l’Oncle Mammouth ou la Tante Dodo, ces consanguins préhistoriques.

Une épithète particulière les caractérisant été attachée aux noms de la plupart des familles nobles du Danemark : les « pieux » Reventlow, les « sévères et fidèles » Frijse, les « joyeux » Scheel, et la société était d’accord avec le jeune descendant d’une vieille maison, convaincue qu’on s’en tenant aux caractéristiques de sa famille – s’agit-il simplement d’une chevelure rousse – il faisait preuve d’une nature loyale. Un jeune homme portant un nom ancien mais dépourvu de toute illusion quant à son physique ou à ses dons demandait la main d’une beauté brillante, fièrement – ou humblement –, confiant en la valeur de son véritable soi. Le gentilhomme campagnard, à la ville aussi bien que sur ses terres, marchait, parlait, montait à cheval, dansait ou faisait la cour aux femmes en incarnant son nom.

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Karen Blixen – Saison à Copenhague

Toujours un mot dans ma poche – Pef

On a vu sous le vent

 Des oiseaux collés sur les nuages 

 

On a vu des chapeaux 

Perdre la tête 

 

Des parapluies 

Retroussés 

D’où dégoulinent  toutes gouttes

 

On a vu ricocher des frissons aquatiques

 Et quelques tuiles 

Sortir du rang des toits

 

On a revu des loups 

Dans des courses de haies 

 

On a vu des collines 

Arracher leurs racines

 

On a vu l’alphabet

Perdre consonnes et voyelles

 

On a vu le silence faire la sourde oreille 

 

Et puis on n’a plus vu grand-chose

Car poussée par le vent

 La nuit enfin dégringolée 

 

Je n’ai jamais couru 

C’est seulement la Terre

 Qui tournait un peu plus vite 

Entraînant avec elle 

Coursiers chasse à courre 

Et les cours de justice 

Avec leurs avocats 

Aux robes retroussées 

Par des pincettes à linge

 

Je n’ai jamais couru 

De courbes en coursives 

Qu’après le temps 

Passant la première 

Puis la seconde 

Ma seconde doublée

 Pour un déni d’algèbre 

En un si long cours de blouse

 Où je bâillais comme les mouches 

 

Je n’ai jamais couru 

Poitrine en feu 

Qu’après les filles 

Déjà réservées pour d’autres baisers

Aujourd’hui dépareillés

 J‘ai pris tout essoufflé 

Des lignes d’arrivée 

  personne ne m’attendait

 

Je n’ai jamais couru qu’après ma destinée

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Toujours un mot dans ma poche – Pef

Neverland – Thimothée de Fombelle

Je suis parti un matin d’hiver en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre à la lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en  moi, elle ne m’avait jamais quitté. Mais c’était le vol d’un papillon obscur à l’intérieur : le frôlement d’ailes invisibles dont je ne retrouvais qu’un peu de poudre sur mes bras et mon cou, le matin.

Je ne voulais pas parler de mon enfance, je voulais l’enfance absolue, la source commune, l’eau violette des origines.

Je me souviens de ce besoin qui m’a envahi un jour d’attraper l’enfance pour la tenir, comme dans une cage entre mes mains fermées, et la montrer aux autres en écartant doucement les doigts. 

– Regarde, elle est là. Tu la vois ?

C’est arrivé au milieu de ma vie. Autant d’années à vivre, peut-être, que de temps vécu. J’avais senti la l’absence de l’enfance dans tout ce qui commandait la marche du monde à ce moment-là. Et ce monde ressemblait à une steppe, une plaine asséchée, fendue de colonnes de guerriers. Aucune trace de l’enfance nulle part. La terre craquait tout autour. Comment y grandir ? Il manquait ces noyaux tachés de rouge qui font sonner les grelots morts.

Je m’étais équipé comme un chasseur de dragons ou de chimères. Impossible de savoir ce dont j’aurais besoin. J’avais prévu les sarbacanes, les potions, les casiers, les filets, un petit cheval assez rapide, des fléchettes qui endorment, et même les brosses de soie et les petites cuillères dont se servent les archéologues pour déterrer des trésors anciens sans les abîmer.

J’étais le chercheur d’or, le chasseur fou, illuminé par ce rêve. Je marchais à la verticale sur le chemin étroit avec mon cheval. L’ombre de mon équipage se projetait à côté de moi sur la paroi. Les épuisettes se dressaient dans mon dos comme un bouquet de drapeaux.

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Neverland – Thimothée de Fombelle

L’art de perdre – Alice Zeniter

Du camp, très rapidement, en grappes cachées dans des camions, on amène toute la famille jusqu’au port d’Alger.

Sur les murs de la capitale, entraperçus par les trous dans la bâche du véhicule : 

Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l’est la foule qui cherche à embarquer et qui s’agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d’obtenir une place, ils le sont un peu moins. 

Qui a décidé de ceux qui pourraient y trouver refuge ? 

Ils font monter à bord les animaux français, des poules, des moutons, des ânes  et des chevaux français. Les chevaux sont absurdes au-dessus des flots, sanglés au ventre, pris aux jambes, entravés et levés comme des caisses, poussant des hennissements, montrant des yeux affolés qui tournoient sur eux-mêmes dans le crâne oblong, la capsule des os.

Ils font monter des chevaux sur le pont, la houle et le roulis les rendent fous. Certains se brisent net la jambe avant. D’autres tombent par-dessus bord. On dirait qu’ils se jettent. 

Ils font monter des chevaux. 

Ils prennent à bord des meubles français, des plantes en pot dont  les fleurs se détachent, des buffets larges comme des automobiles. D’ailleurs ils chargent aussi des automobiles. Françaises. 

Un peu plus tard, ils rapatrieront même des statues, déboulonnées des places devenues algériennes pour gagner l’abri de petits villages de France où les officiers de l’armée de 1830, figés pour toujours dans une pose de bronze, pourront continuer à saluer bravement, à tendre leur lunette ou à commander leurs soldats invisibles. 

Ils font monter des statues. 

Mais à des milliers d’hommes à la peau sombre, ils disent – en essayant peut-être de dissimuler dans leur dos les chevaux, les voitures, les buffets et les sculptures : 

Ça n’est pas possible.

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L’art de perdre – Alice Zeniter

L’art de perdre – Alice Zeniter

Elle battrait des mains devant cet assortiment hétéroclite et charmant, ce marché miniature que l’on déploie dans sa maison et qui se répand sur le tapis, de toutes les couleurs et de toutes les formes, elle se laisserait enivrer par les parfums lourds si elle n’était pas aussi anxieuse. Elle a quatorze ans et elle épouse Ali, un inconnu qui a vingt ans de plus qu’elle. Elle n’a pas protesté quand on le lui a annoncé mais elle voudrait savoir à quoi il ressemble. Est-ce qu’elle l’a déjà croisé sans le savoir, un jour où elle allait chercher de l’eau ? Elle trouve difficile – presque insupportable – de penser à cet homme avant de s’endormir et de ne pouvoir associer aucun visage à son nom. 

Quand elle est hissée sur la mule, immobile dans sa parure d’étoffes et de bijoux, elle a l’impression, l’espace d’un instant, qu’elle va s’évanouir. Elle le souhaite presque. Mais le cortège se met en branle au son des flûtes, des youyous et des tambourins. Elle croise le regard de sa mère, mélange de fierté et d’inquiétude (sa mère n’a jamais posé d’autres yeux sur ses enfants). Alors, pour ne pas la décevoir, elle se redresse sur sa monture et s’éloigne  de la maison de son père sans montrer sa peur.

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L’art de perdre – Alice Zeniter

Eléphant – Martin Suter

Carlo venait tout juste d’avoir trente ans et n’était pas du tout préparé à tenir le rôle de directeur de cirque. Lui rêvait d’être musicien, une profession qu’il aurait  effectivement exercé si sa sœur unique Mélanie, n’avait pas réduit son projet à néant. Mélanie était une enfant de la balle, une enthousiaste, ils étaient convenus qu’elle deviendrait la première directrice du cirque du pays quand le changement de génération aurait lieu. Tandis que lui, Carlo, prolongerait  la vie de cirque on tour avec un groupe de rock. 

Mais sa sœur s’amouracha du magicien, le fils d’une dynastie américaine du cirque, et le suivit aux États-Unis. Et Carlo n’eut pas d’autre choix que de prendre la suite de son père.

Peut-être aurait-il mieux réussi s’il n’y avait pas eu la veuve de celui-ci. Son père s’était  en effet remarié après la mort de la mère de Carlo. Avec Alena, une princesse de cirque russe qui avait le même âge que son fils. Paolo avait certes légué le cirque à celui de ses enfants qui reprendrait la direction, mais avait attribué à sa veuve une rente généreuse qui grevait lourdement le budget du cirque. À cela s’ajouta le fait qu’elle n’exécutait plus son numéro équestre, qui lui avait même permis un jour de remporter un prix de cirque, et que Carlo dut engager des artistes extérieurs pour la remplacer. 

Du vivant de son père, déjà, il ne s’entendait pas avec elle. Mais cela avait ensuite tourné  à la franche hostilité. Elle s’était constamment mêlée des affaires de la direction du cirque, avait sapé le peu d’autorité de Paolo et semé le désordre dans l’équipe au gré de ses aventures avec les artistes. Il avait été heureux qu’elle soit restée accrochée à Ibiza, où elle était allée passer des vacances, et ne fasse plus que des apparitions sporadiques. Sporadiques, mais toujours surprenantes. 

Le père de Carlo avait, par testament, accordé à l’écuyère un droit d’hébergement à vie. Cela impliquait que le cirque convoie en permanence sa luxueuse caravane. Autre problème, Catlo Pellegrini n’avait aucun lien avec les animaux. Il n’avait jamais pu surmonter sa peur des chevaux, c’était un mauvais cavalier, il ne comprenait rien à ces bêtes là. Quand le numéro de dressage équestre d’Alena lui échappa, il fut complètement perdu et engagea deux fois de suite des numéros équestres médiocres. 

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Eléphant – Martin Suter

Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo

Ma chère sœur, 

Quand je m’occupe de Fidèle, je n’ai presque plus de boule au ventre. Après nos balades, la jument respire tout doucement, comme si elle n’avait fait aucun effort. Jorunn ne dit  pas grand-chose, elle ne pose pas de question sur le lycée, ni sur le piano. En fait, elle parle plus aux chevaux qu’à moi. Je pense qu’elle aussi est plus à l’aise avec les animaux qu’avec les gens. Le jour où Jorunn est venue à la maison nous annoncer la mort de Nero, tu as fondu en larmes. Une veine avait éclaté dans son cœur. Entre deux sanglots, tu as demandé si Nero aurait une tombe mais Jorunn  a répondu qu’il était interdit d’enterrer les animaux. Une incinération coûterait trop cher, alors son corps serait envoyé au zoo pour nourrir les lions. J’y pensais tout à l’heure, pendant la balade. Dieu n’aime donc pas les chevaux ? Je ne sais pas s’il existe un paradis pour eux, mais ils devraient  au moins avoir le droit d’être enterrés quelque part… L’écurie est située tout près du cimetière. Les chevaux broutent souvent l’herbe qui pousse le long du muret en pierre. Peut-être que Fidèle jette de temps en temps  un coup d’œil à ta tombe  ?

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Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo