Que lire un 30 mars ?

Le rideau du mystère entretenu par Lily et Lucy se leva inopinément le 30 mars 1950, au dernier jour de cet été mémorable, à la surprise-partie de Marirosa Alvarez-Calderon, cette grosse bouffie. Une soirée qui allait nous marquer à jamais et rester dans toutes les mémoires. La maison des Alvarez-Calderon, à l’angle des rues 28 de Julio et La Paz, était la plus belle de Miraflores, voire du Pérou, avec ses jardins aux arbres aériens, ses acacias à fleurs jaunes, ses plantes grimpantes, ses rosiers et les faïences bleues de sa piscine. Les fêtes de Marirosa comportaient toujours un orchestre et un essaim de garçons pour servir, la nuit durant, gâteaux, amuse-gueule, sandwiches, jus de fruits et toutes sortes de boissons non alcoolisées, et l’on s’y préparait comme pour monter au septième ciel. Tout alla à merveille jusqu’à ce que, une fois les lumières éteintes, la centaine de filles et de garçons entourent Marirosa en lui chantant Happy Birthday to You, et elle de souffler sur les quinze bougies de son gâteau d’anniversaire et nous de faire la queue pour le baiser de circonstances.


Tours et détours de la vilaine fille – Mario Vargas Llosa

Que lire un 14 février ?

Il avait passé ces premiers mois d’incarcération à recomposer les traits de son visage de manière à avoir l’air d’un homme, auquel il était désormais interdit de pleurer, puis son corps s’était figé dans la même raideur que son visage, endurci par le froid qui vient une fois la douleur morte. Son corps avait survécu à cette première année, mais cela ne lui était d’aucun soulagement car son esprit continuait de vivre et d’engendrer des pensées grouillantes tels des cafards. La vraie survie consiste à apprendre à maquiller les souvenirs, déformer les souvenirs, effacer les souvenirs, tout ce qui demeure, poursuivre les ordres, la mêlée, les palabres, les combats. Surtout les combats. Survivre par tous les moyens nécessaires et apprendre à gérer la honte, car ils ne te laissent pas d’autres choix. Que se passe-t-il quand à force ton propre cœur s’est vidé de son sang ? À la fin, quand ils l’envoyèrent à l’autre bout de l’État dans les quartiers de sécurité minimum, l’émotion n’était plus que le cadavre d’une sensation dans un corps mort et enterré. Puis il lui expliquèrent qu’il pouvait brosser les chevaux, apprendre à se débrouiller tout seul, à se distinguer, pratiquer le sport des rois. Il n’était ni naïf, ni romantique, il vit clair dans leur jeu très rapidement : les chevaux, ce n’est rien d’autre qu’une drogue différente, les chevaux c’est de l’héroïne. D’ailleurs, les riches donnent dans les mêmes arnaques, simplement ils croient que leur paris ne sont que des jeux sans conséquences réelles. Contrairement à eux, il entrait là les yeux grands ouverts. Il avait lu tout ce qu’il avait pu se procurer sur le sujet, étudié comme un fou, puis il avait été choisi, car il était le seul à connaître les différences entre les chevaux à sang chaud et les chevaux à sang froid, les mors de bride et les filets de bride, le Byerley Turk et le Godolphin Arabian. Il savait ce qu’était un animal de proie.
Le premier jour de sa vie fut le 14 février : ils les emmenèrent tous aux granges par paires, tels les couples d’animaux dans l’Arche, les vieux, tranquilles sous leurs chapeaux, et Allmon, le plus jeune, vingt-deux ans maintenant. Un homme blanc se tenait là, un ancien entraîneur, avec un alezan massif au bout de sa bride, un pur sang retapé. Les mots de cet homme sur les premiers mots de la vie d’Allmon :
« Joyeuse Saint-Valentin, Messieurs, et bienvenue pour votre premier jour au Camp d’entraînement du pur sang. Si vous avez été sélectionnés pour ce programme, cela signifie que vos examinateurs, de même que le comité du Programme des grooms, estiment que vous avez montré le potentiel et l’enthousiasme nécessaires à ce genre de tâche. Vous êtes l’un des élus. Comprenez moi bien : nous nous fichons de ce que vous avez fait pour vous retrouver en prison. Nous ne nous intéressons qu’à la façon dont vous êtes conduits depuis. Vous sortirez de Blackburn dans environ six mois, et afin de vous préparer, cette moitié d’année à venir sera consacrée à l’univers des chevaux – leur histoire, leur entretien, leur nourriture, leurs soins, et incidemment quelques notions de sciences vétérinaires.
« Monsieur, les cents chevaux de ce programme viennent de tout le pays ; nous avons des chevaux à vendre qui ont déjà pris quatre-vingt-dix kilos de muscles depuis leur arrivée, nous avons des coureurs de seconde zone qu’on a fait courir sur des genoux cassés, des tendons fléchis, nous avons quelques vainqueurs de stakes classés, donc vous reconnaîtrez les noms si vous lisez le Racing Firm. La seule chose qu’ils ont en commun est d’avoir été les rebuts d’encan, sauvés in extremis de l’abattoir. Environ cent mille chevaux sont abattus chaque année dans ce pays. On élève des pur-sang à hauteur de trente mille bêtes par an, par conséquent, pour un vainqueur de Stake, environ deux cents trotteurs partent à l’abattoir quand ce qu’ils gagnent ne compense pas ce qu’ils coûtent. On leur enfonce un clou de dix centimètres dans le front pour les assommer, puis on les suspend par une jambe arrière et on leur tranche la gorge, on les saigne. Je veux que vous ayez cela à l’esprit quand vous vous occuperez de ces chevaux – vous avez ici la possibilité de sauver des vies. Devenir groom est une vocation particulière. Les éleveurs élèvent des chevaux de plus en plus gros sur des jambes toujours plus faibles, les propriétaires vivent rarement au milieu de leurs bêtes, la plupart d’entre eux sont là pour l’argent ou pour la frime, les vétérinaires et les entraîneurs les chargent aux médicaments et les font courir, même quand ils sont blessés, quant aux jockeys ils se font un maximum de fric sur leur dos. Vous les entendrez tous raconter qu’ils aiment les chevaux, mais en ce qui me concerne, les seuls qui ont droit de dire une chose pareille, ce sont les grooms. Vous nourrissez les chevaux, vous les brossez, vous les caressez, donc vous pouvez dire que vous les aimez. Nous avons un vieux proverbe dans ce métier : « traite ton cheval comme un ami, pas comme un esclave. » C’est de cela que je parle. À présent, approchez , et venez rencontrer votre premier cheval. »

.

Le sport des rois – C.E Morgan

Que lire un 2 janvier à 1 heure du matin ?

Les jours passent, mon lecteur. Les semaines aussi. Comme j’ai bien mauvaise mémoire et que je n’ai pas tenu de journal à l’époque dont il va être maintenant question, la succession précise d’événements n’est pas plus claire dans mon esprit que dans ces pages. Les dés ne m’ont commandé d’écrire mon autobiographie que près de trois ans après ma découverte ; la valeur historique de mes faits et gestes n’était donc pas alors évidente pour moi.
D’autre part, il est probable que ma mémoire infidèle et sélective ne retienne que le plus important. Peut-être confère-t-elle à ma vie hasardeuse une structure qui s’estomperait si je me souvenais de tout. Supposons donc que ce que j’oublie est a priori insignifiant et, de même, que ce que je me rappelle est capital. Ce ne sera peut-être pas l’impression générale, mais on a ainsi une théorie commode de l’autobiographie. Et puis, si l’enchaînement des chapitres ou des scènes vous paraît particulièrement illogique, attribuez le soit à l’arbitraire de ma mémoire, soit au hasard de la chute d’un dé. Cela rend notre itinéraire plus psychédélique.
Dans mon évolution vers une hasardisation totale, ce qui se passa le 2 janvier 1969 à une heure du matin est le premier événement notable que je trouve maintenant à rapporter.
Je décidai de commencer la nouvelle année (je démarre toujours lentement) en confiant aux dés le soin de décider de mon destin à long terme.

Page 173

L’homme-dé – Luke Rhinehart

Que lire un 31 décembre ?

À vingt-trois heures cinquante-neuf minutes de ce trente et un décembre, personne n’aurait eu la naïveté de parier une allumette usée sur la vie de la royale dame. Ayant abandonné tout espoir, les médecins s’étant rendus à l’évidence inexorable, la famille royale, disposée hiérarchiquement autour du lit, attendait avec résignation le dernier soupir de la matriarche, quelques mots brefs peut-être, une ultime sentence édifiante destinée à la formation morale des princes, ses petits-enfants bien-aimés, une jolie phrase bien tournée et peut-être, à l’intention de la mémoire immanquablement ingrate de ses futurs sujets. Puis, comme si le temps s’était arrêté, il ne se passa rien. L’état de la reine mère ne s’améliora ni n’empira, il resta comme en suspens, le corps frêle oscillant à l’orée de la vie, menaçant à chaque instant de tomber de l’autre côté, mais rattaché à celui-ci par un fil ténu que la mort, car ce ne pouvait être qu’elle, continuait à retenir, par un étrange caprice. L’on était déjà passé à la journée suivante et ce jour là, comme cela fut annoncé dès le commencement de ce récit, personne ne mourrait.

.

José Saramago – Les intermittences de la mort

Que lire un 16 novembre ?

Un jour calme de novembre après les obsèques, Père partit et ne revint pas.
L’année de son départ, l’été à Old Buckram avait été d’une sécheresse biblique. Les sources montagneuses s’étaient taries et les dalles noires qui couvraient le lit d’Abbadon Creek s’étaient changées en os, mais l’automne avait apporté une pluie abondante et régulière qui, jour après jour, refusait de cesser. De nouveau, Abbadon Creek sortait de son lit, débordant d’une eau froide et trouble, et une lourde nappe de brouillard pesait sur chaque coin des sombres collines. Le sommet des montagnes était caché par des nuages qui ne bougeaient plus.
Le jour en question : le 16 novembre 1985. Un samedi. Trompé de pluie, sombre, la nuit tombant tôt.

Les jours de silence – Phillip Lewis

Que lire un 9 novembre ?

Le 9 novembre, c’était mon second combat, au Palacio de Gatbrick cette fois-ci. Grâce à l’article que la double V avait écrit et que plusieurs médias locaux avaient relayé, notamment le Chronica News et le Daily News Open, quelques latinos étaient venus voir : « Le descendant de Moctezuma, le Quetzalcóatl des Sumériens. L’Inca des babyloniens. L’Hercule aztèque… », et mille autres trucs qui lui étaient passés par la tête à cette folle au moment d’écrire.

.

Gabacho – Aura Xilonen

Que lire un 2 novembre ?

Madame Lurgan rêvait à la soirée glaciale du mardi 2 novembre 1964 quand, âgée de vingt ans et vêtue d’une robe à pois outrageusement courte, elle avait parcouru cent soixante-dix mètres en pleurant et en agitant bras et jambes, sur le toit de la grosse voiture noire qui ramenait les Beatles du cinéma ABC sur Fisherwick Avenue jusqu’au moment où, par pur bonté d’âme, ils avaient fait arrêter ladite voiture et elle-même était tombée sur le macadam, lequel s’était révélé infiniment plus dur qu’on aurait pu le croire.

Eureka Street – Robert McLiam Wilson

Que lire un 17 octobre ?

Nous avons fini vers quatre heures. À la suggestion de Ronnie, nous sommes allés boire deux trois pintes au Bolchévik. Je n’avais pas envie d’y aller, mais refuser aurait paru impoli. Je n’avais pas envie de ressembler à un diplômé de la fac, ni à un être humain, ni à rien de tel.
Le Bolchévik était un vieux bar du centre-ville, à la décoration et à la propreté douteuse. Il avait été ouvert au début des années vingt par le seul communiste d’Irlande. D’abord baptisé l’Octobre 17, il devint le Lénine parce que les clients demandaient sans arrêt ce qui s’était passé le 17 octobre. Le Lénine fut rebaptisé le Trotski, puis le Staline – qui jouit d’une brève popularité durant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale –, puis le Khrouchtchev, le Gagarine, le Révolution, nom aussitôt abandonné au début des Troubles, et ensuite le Bolchévik. Le premier propriétaire était mort depuis belle lurette, mais ses descendants respectaient scrupuleusement les traditions de la nomenclature soviétique. Malheureusement les citoyens surnommaient aussi le Bolchévik la Chaude Bique et l’établissement était surtout fréquenté par des protestants réactionnaires de l’espèce la plus intransigeante. Il n’y avait pas de révolutionnaire et Rajinder ne se joignait jamais à nous. Au Bolchévik , Ronnie était toujours immensément heureux. Lui et les autres colons s’y sentaient chez eux, au cœur de leur destin.
J’ai échangé quelques platitudes éculées avec mes camarades de chantier. Ils m’ont encore reproché mon voyage imminent dans le Train de la Paix. Ils sont devenus sérieux. Ils se sont plaints. Ils ont évoqué leur peur de protestants, les conspirations qu’on ourdissait contre eux, Partout, les catholiques gagnaient du terrain, y compris juste en face d’eux s’ils avaient pu le deviner. La Commission du Juste Emploi mettait leurs ennemis sur le marché. Les cathos trouvaient assez d’argent pour acheter des biens dans les bons quartiers protestants où les maisons n’avaient pas de merde sur les murs. Le RUC n’avait même plus le droit de les descendre et lorsqu’un bon protestant foutait dehors l’un de ces infects salopards, et bien , comble du scandale, on le flanquait en prison comme s’il avait commis un crime. Les seins et la formation universitaire en moins, ces gars là me rappelait Aoirghe. Je n’ai rien dit.
.
Eureka Street – Robert McLiam Wilson

Au loin – Hernan Diaz

Ils vivaient comme des naufragés. À la maison, des journées entières passaient sans que personne ne prononçât un seul mot. Les deux garçons se réfugiaient aussi souvent que possible dans les bois ou dans les fermes abandonnées, où Linus racontait à Håkan quantité d’histoires – des aventures qu’il affirmait avoir vécues, des récits d’exploits qu’il tenait prétendument de la bouche de leur héroïque protagoniste, ou encore des descriptions de contrées lointaines qu’il semblait, étrangement, connaître dans les moindres détails. Compte tenu de leur isolement – et du fait que ces garçons ne savaient pas lire–, ces contes n’avaient pu trouver leur source que dans la prodigieuse imagination de Linus. Néanmoins, aussi extravagant qu’il puisse paraître, Håkan ne mettait jamais en doute leur véracité. Il vouait à son frère une confiance aveugle. Peut-être parce que, quelque bêtise qu’ait pu faire son cadet, Linus le défendait toujours et n’hésitait jamais à essuyer les reproches et encaisser les corrections à sa place. Sans Linus pour veiller à ce qu’il mange à sa fin, pour garder la maison au chaud pendant que leurs parents glanaient dans la campagne ou le distraire avec ses histoires quand la nourriture et le bois venaient à manquer, Håkan serait très vraisemblablement mort.
Tout changea le jour où la jument fut grosse. Lors d’une de ses visites, l’intendant ordonna au père d’ Håkan, Erik, de veiller au bon déroulement de la gestation – bêtes et troupeaux ayant payé un lourd tribut à la famine, cette naissance serait du pain béni pour l’écurie de plus en plus dépeuplée de son maître. Les mois passant, la jument grossit dans des proportions anormales. Et quand elle mit bas deux poulain, Erik, nullement surpris, décida, peut-être pour la première fois de sa vie, de mentir. Avec l’aide des garçons, il débroussailla un coin dans les bois et construisit un enclos, à l’abri des regards, où il cacha un des poulains sitôt qu’il fut sevré. Quelques semaines plus tard, le régisseur vint réclamer son frère. Éric laissa son poulain dans sa cachette et veilla à ce qu’il devienne un yearling vigoureux. Le moment venu, il le vendit à un meunier, dans une bourgade suffisamment éloignée de la ferme où personne ne le connaissait. Et le soir de son retour, il annonça à ses fils qu’ils partaient le surlendemain en Amérique –seuls. La vente du poulain ne lui permettait de payer que deux traversées. Et de toute façon, ajouta-t-il, il était hors de question qu’il s’enfuie comme un criminel. Leur mère, elle, ne dit rien.
Håkan et Linus, qui n’avaient jamais vu de ville, pas même en illustration, se hâtèrent de gagner Göteborg dans l’espoir d’y passer un ou deux jours, mais ils parvinrent juste à temps pour embarquer sur leur bateau à destination de Portsmouth. Une fois à bord, ils se partagèrent l’argent, au cas où il arriverait quelque chose à l’un d’eux. Durant cette partie du voyage, Linus décrivait longuement à Håkan toutes les merveilles qui les attendaient en Amérique. Ni l’un ni l’autre ne parlant anglais, le nom de leur destination se réduisait pour eux à un talisman abstrait : « Nujårk».

.

Au loin – Hernan Diaz

Que lire un 7 septembre ?

Les bulletins du front devenaient de plus en plus alarmants, et le 7 septembre, juste avant l’aube, nous avons été réveillés par des coups insistants à notre porte. Le voisin de l’appartement d’en face, un médecin, se tenait sur le seuil en hautes bottes militaires, veste de chasse et casquette, sac à dos sur les épaules. Malgré sa hâte, il avait estimé nécessaire de prendre le temps de nous prévenir que les Allemands marchaient sur Varsovie, que le gouvernement avait été évacué à Lublin et que tous les hommes valides avaient la consigne de quitter la ville pour se regrouper sur l’autre rive de la Vistule, où une nouvelle ligne de défense allait être constituée.

Le pianiste – Wladyslaw Szpilman