Le fracas du temps – Julian Barnes

Il alluma une autre cigarette. Entre l’art et l’amour, entre les oppresseurs et les opprimés, il y avait toujours les cigarettes. Il imagina le successeur de Zakrevsky, derrière son bureau, lui tendant un paquet de Belomori. Il refuserait, et proposerait une de ses propres Kazbeki. L’interrogateur refuserait à son tour, et chacun poserait le paquet de sa marque choisie sur le bureau, la pantomime terminée . Les Kazbeki étaient fumées par les artistes, et l’image elle-même, sur le paquet, évoquait la liberté : un cheval au galop et son cavalier, sur fond de mont Kazbek. On disait que Staline avait personnellement approuvé l’illustration, même si le Grand Leader fumait sa propre marque de cigarettes, Herzegovina Flor. Elles étaient spécialement fabriquées pour lui, avec la précision terrifiée qu’on pouvait imaginer. Non pas que Staline fît quelque chose d’aussi simple que de porter une Herzégovina Flor à ses lèvres. Non, il préférait briser le petit cylindre en papier cartonné et émietter le tabac dans le fourneau de sa pipe. Le bureau de Staline, disaient ceux qui savaient aux autres, était toujours jonché d’un fatras de bouts de carton déchiré, de tabac et de cendres. Il savait cela – ou plutôt, on lui avait dit plus d’une fois – parce que rien de ce qui concernait Staline n’était jugé trop insignifiant pourrait être transmis.

Le fracas du temps – Julian Barnes

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Le fracas du temps- Julian Barnes

LC avec Edualc

Mi-biographie, mi roman, Julian Barnes a choisi de nous raconter dans cet livre trois moments de la vie de Chostakovitch.

Première partie : l’action se passe en 1936
Un article dans la Pravda déclenche tout : Staline (via la Pravda) dit que Chostakovitch écrit de la musique anti-patriotique, Chostakovitch a peur pour sa vie et celle de sa famille.
Il est convoqué et interrogé par la police. Il se voit déjà perdu, exécuté ou envoyé dans un camp. Pour éviter une arrestation devant sa famille, il va pendant plusieurs nuits rester dans le couloir devant son appartement en attendant la police. Julian Barnes sait nous mettre à côté de cet homme d’une trentaine d’années, qui est à la fois un génie musical mondial, acclamé dans le monde entier et d’autre part entièrement seul devant la « folie » de Staline. Pendant ces dix longues nuits, il réfléchit à sa vie, son enfance, ses relations avec la musique et le régime stalinien, sa résistance passive au Pouvoir. Il s’en sort « miraculeusement » alors que nombreux de ses amis disparaissent dans les purges de Staline.

Deuxième partie :1948, Chostakovitch revient de New York avec un sentiment mitigé : ce voyage organisé pour montrer l’  « ouverture » de l’URSS tourne pour lui au fiasco : il est forcé par le régime à dénigrer les musiciens russes émigrés aux USA..Il se sent lâche, humilié, honteux mais a-t-il réellement le choix ?

Le moment qui m’a le plus interpellée est lorsqu’il  revient sur la période de la guerre  : bizarrement, pendant celle-ci, alors que le monde est à feu et à sang,  il se sentait presque libre (ou moins persécuté et surveillé : Staline avait autre chose à faire que persécuter ses compatriotes).
Julian Barnes raconte comment les russes sont sous la coupe d’un tyran et survivent en maniant l’ironie et en écoutant du Shakespeare « Les gens écoutaient les huit premiers vers en attendant impatiemment le neuvième : et l’art bâillonné par l’autorité »

Troisième partie :Début des années 70
Le génie est usé, vieilli, veuf…Cette partie est la plus triste. Au préalable, on sent la force de caractère de cet homme… des décennies de dictature l’ont totalement détruit psychologiquement…Le propos de l’auteur reste très intéressant : très empathique, on a l’impression d’être dans les pensées de Chostakovitch…

Deux extraits :

Lénine trouvait la musique déprimante.

Staline croyait comprendre et apprécier la musique.

Khrouchtchev méprisait la musique.

Quel est le pire pour un compositeur ?     (p159)

***

Il reporta son attention sur l’oreille du chauffeur. En Occident, un chauffeur était un serviteur. En Union soviétique, un chauffeur était un membre d’une honorable profession bien rémunérée. Depuis la guerre, de nombreux chauffeurs étaient des mécaniciens qui avaient une expérience militaire. Vous saviez qu’il fallait traiter votre chauffeur avec respect. Vous ne critiquiez jamais sa façon de conduire, ni l’état du véhicule, parce que le moindre commentaire pouvait avoir pour résultat que la voiture était immobilisée une quinzaine de jours avec quelque mystérieuse maladie. Vous fermiez aussi les yeux sur le fait que, lorsque vous n’aviez pas besoin de votre voiture, il travaillait sûrement pour son propre compte afin d’étoffer son salaire. Alors vous vous en remettiez à lui, et à juste titre : à certains égards, il était plus important que vous. Il y avait des chauffeurs si prospères qu’ils avaient leur propre chauffeur. Y avait-il des compositeurs assez prospères pour avoir à leur service des gens chargés de composer pour eux ? Probablement ; de telles rumeurs étaient communes. On disait que Khrennikov était si occupé à se faire aimer du Pouvoir qu’il n’avait que le temps d’esquisser sa musique, que d’autres orchestraient pour lui. Peut-être était-ce le cas, mais peu importait de toute façon : cette musique n’aurait pas été meilleure ni pire si Khrennikov l’avait orchestrée lui-même (p195)

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

Philippe Besson – Un personnage de roman.

Autour de la table du déjeuner (en l’occurrence la table de réunion sur laquelle on a déposé des plateaux-repas), l’équipe d’En marche ! plus Marielle de Sarnez, François Bayrou et un journaliste de télévision. C’est Bayrou qui commence : « Vous devez être heureux de participer à ce débat, saisir le caractère précieux de l’occasion qui vous êtes offerte. Vous ne devez pas exprimer la moindre lassitude. Il faut au contraire montrer de la vigueur et donner à voir qui vous êtes » Le journaliste renchérit : « Beaucoup de gens sont encore dans le doute à votre sujet. Vous devez lever ces doutes, lever ce qui empêche encore la cristallisation du vote. » Marielle de Sarnez embraye : « Vous devez être offensif et empathique. » Ismaël Émélien pointe les risques : « Pas de condescendance à l’égard des petits candidats ! »
Emmanuel M. expose alors l’introduction qu’il envisage. Le verdict tombe. Le journaliste : «Trop long. » Sarnez : « Trop classique. Et vous parlez trop de vous, il faut parler des Français. » Comprenant la tournure que prend la conversation mais exprimant aussi ce que lui a inspiré le propos liminaire, Bayrou cite Clémenceau, à moins que ce ne soit Francis Blanche : « Qu’est-ce qu’un chameau ? C’est un cheval dessiné par un comité d’experts. »

Philippe Besson – Un personnage de roman.

Swing time – Zadie Smith

Prologue – Londres 2008

On ne sait pas qui est le « je » de ce prologue. Un prologue très énigmatique : on sait qu’il y a eu un scandale : la narratrice a perdu son boulot et se cache des paparazzis. Elle va assister à une conférence qui passe un extrait du film Swing Time avec Fred Astaire. Ce film déclenche un flot de souvenirs depuis ses 10 ans.

1982 – La narratrice (elle n’a pas de prénom, j’ai été tentée plusieurs fois de l’appeler Zadie comme l’auteure) raconte son enfance et sa rencontre au cours de danse avec Tracey, dans un quartier populaire de Londres : deux jeunes filles métisses, une dont la mère est jamaïcaine et le père blanc, l’autre dont la mère est blanche et le père noir.
Le ton est vivant on a l’impression de voir les fillettes bouger et danser.
Les deux filles se passionnent pour Mickael Jackson et une chanteuse australienne Aimee.

On retrouve la narratrice 10 ans plus tard : Elle travaille pour une chaîne TV où elle rencontre en chair et en os la fameuse Aimee. Elle devient son assistante.
Parallèlement les deux filles se disputent et se perdent de vue. Tracey essaie de devenir une danseuse professionnelle …
Dans le même temps Aimee et la narratrice font de nombreux aller-retours entre New York et l’Afrique pour créer une école pour les jeune filles.

Enfin, la narratrice évoque ses relations avec son père, très gentil, et sa mère, une femme forte engagée politiquement, qui finira députée, avec qui les relations sont vite conflictuelles.

Ce livre, très riche, a pour toile de fonds la difficulté de certaines populations pour sortir de la misère…que ce soit à Londres ou en Afrique… corruption des élites, optimisme et désespoir des populations tentées par le mirage de l’immigration en Europe ou de se tourner vers l’islam …
Une réussite ce livre qui me donne envie de lire les précédents de l’auteure.

Un extrait

Je ne veux pas dire que ma mère ne m’aimait pas mais elle n’avait pas la fibre domestique: son existence se concentrait dans son esprit. La compétence fondamentale de toute mère – l’organisation du temps – lui échappait. Elle mesurait le temps en nombre de pages. Une demi-heure pour elle signifiait dix pages lues, ou quatorze, en fonction de la taille du livre, et lorsqu’on appréhende le temps de cette façon, il n’y en a plus pour quoi que ce soit d’autre; on n’a pas le temps d’aller au parc ou d’acheter une glace, pas le temps de mettre son enfant au lit, pas le temps d’écouter le récit éploré d’un cauchemar.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

Nous sommes dans le salon de Zoune et André, mon frère François a baissé la lumière car il a retrouvé des films en super 8 que nous croyions perdus, j’en ai tourné la plupart, de petites galettes jaunes. On écoute le moteur du projecteur, la bande à l’extrémité biseautée s’engage dans son circuit dentelé, clac-clac-clac, les indications écrites au feutre ne correspondent pas forcément aux images, nous sommes en 1972, 1973, 1974. Nous sommes jeunes, des enfants. Chacun y va de son commentaire, une image ressuscite un souvenir, puis on se tait car mon père vient d’apparaître à l’écran, en habit léger, pantalon de toile pas même tenu par une ceinture, ventre plat, svelte, clin d’œil malicieux à la caméra. Derrière la caméra il y a moi. Ces scènes existent sur ma rétine, quelque part, les voilà qui ressurgissent, super 8 muet, couleurs un peu passées, une autre vie, nous la redécouvrons le souffle suspendu. Il manque certains films. Je pense à celui où il shoote dans un ballon de rugby sur la plage de Pontaillac, l’été 1976 peut-être. Il est torse nu, en maillot, j’entends encore le coup de pied sourd dans le cuir du ballon. Ses empreintes dans le sable. Je crois que mon père était de ces êtres qui laissent très peu de traces derrière eux. Le temps menace de les dissoudre au point que, plus tard, on pourrait douter qu’ils ont existé un jour. Ces lignes serviront de sauf-conduit pour qui voudrait tenter de remonter jusqu’à lui. Je l’imagine en Indien Nez-Percé chevauchant un Appaloosa à robe palomino, comme dans les westerns d’antan, et prenant soin de ne laisser dans son sillage qu’une illusion, un mirage souriant, une buée impénétrable et transparente, trois fois rien. Les jours se creusent, le coup de carabine me parvient de plus en plus étouffé. Je n’accepte pas cette fin. Quand leurs chiens vieillissaient, papa et André rigolait à propos des places chaudes qu’ils trouvaient à la chasse. Leurs clebs levaient le gibier trop tôt et quand les maîtres arrivaient, ils devaient constater dépités que les oiseaux s’étaient envolés, laissant derrière eux les fameuses places chaudes. Papa a laissé sa place froide et il faudrait plus qu’un flair de pointer pour aller le débusquer là où il se trouve.
Avant de dormir j’ai ouvert au hasard le Journal de Jules Renard. Toujours au hasard je tombe sur cet aveu : son père s’est tué d’un coup de fusil dans la bouche. Est-ce bien le hasard ? Je continue, incrédule : « Il ne nous a pas donné un spectacle de décrépitude, de sorte qu’il me paraît s’être tué en pleine force, plus fort que moi. » Et, plus loin : « il s’est tué non pas parce qu’il souffrait trop, mais c’est parce qu’il ne voulait vivre qu’en bonne santé. » Et enfin : « Petite cartouche vide qui me regarde comme un œil crevé. »
Je referme ce livre, anéanti.

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L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

Pars vite et reviens tard – Fred Vargas

C’est toujours un bonheur de commencer un Fred Vargas
Celui ci n’est pas tout jeune – 2001- mais je ne l’avais pas lu.
Tout de suite on est dans l’ambiance. Les personnages sont cabossés par la vie, Joss Le Guern est un ancien marin qui a fait de la prison pour avoir tabassé un armateur, coupable d’avoir laissé naviguer un rafiot en fin de vie (bilan :deux hommes d’équipage tués)
Après sa sortie de prison Le Guern est « visité » par son arrière- arrière-grand-père qui lui suggère de devenir crieur public (un grand moment cette scène :-)), ce que fait le fameux Joss.
Parmi les voisins de Joss il y a la somptueuse Lisbeth (ancienne prostituée), Decambrais, retraité qui gère une pension de famille et Damas, jeune homme un peu simple qui vend des rollers ….tout une galerie de personnages truculents, à la fois simples, drôles et attachants.
En parallèle, Adamsberg et Danglard mènent l’enquête sur un « illuminé «  qui essaie de semer la peste dans Paris, et ailleurs. Les deux histoires sans surprise vont se rejoindre.
J’adore Adamsberg le seul flic qui arrive à dire les phrases suivantes sans être ridicule  : « Non Danglard. Je n’ai pas souvent peur. J’attendrai d’être mort pour avoir peur, ça me gâchera moins la vie. À vrai dire, la seule fois où j’ai eu vraiment peur dans mon existence, c’est quand j’ai descendu ce glacier tout seul, sur le dos, quasiment à la verticale. Ce qui me fait peur, hormis la chute imminente, c’était ces foutus chamois sur le côté qui me regardaient et qui disaient avec leurs grands yeux bruns : « pauvre crétin. Tu n’y arriveras pas. » Je respecte beaucoup ce que disent les chamois avec leurs yeux mais je vous raconterai ça une autre fois, Danglard , quand vous serez moins tendu » (p151)

En bref une réussite !

Extrait
un dialogue entre Joss et son arrière arrière arrière grand-père (p12)

L’ancêtre haussa les épaules. Il en avait vu d’autres et ce n’était pas ce petit morveux qui allait le mettre en boule. Un Le Guern qui avait de la branche, ce Joss, il n’y avait pas à dire.
– Comme ça, reprit le vieux en sifflant son chouchen, t’as pas de femme et t’as pas de ronds ?
– Tu mets le doigt dessus, répondit Joss. T’étais moins malin dans le temps, à ce qu’on raconte.
– C’est d’être fantôme. Quand on est mort, on sait des trucs qu’on savait pas avant.
– Sans blague, dit Joss en tendant un bras faible en direction du serveur.
– Pour les femmes, c’est pas la peine de me sonner ; c’est pas mon meilleur terrain.
– Je m’en serai douté.
– Mais pour le boulot, c’est pas sorcier mon gars. T’as qu’à copier la famille. T’avais rien à foutre dans le bobinage, c’était une erreur. Et puis tu sais les choses, il faut s’en méfier. Passe encore les cordages, mais les bobines, les fils, et je ne te parle pas des bouchons, mieux vaut passer au large.
– Je sais, dit Joss.
– Il faut faire avec son hérédité. Copie la famille.
– Je ne peux plus être marin, dit Joss en s’énervant. Je suis tricard.
– Qui te parle de marin ? Il n’y a pas que le poisson dans la vie, nom de Dieu, manquerait plus que ça. J’étais marin, moi ?
Joss vida son verre et se concentra sur la question.
– Non, dit-il après quelques instants. Tu étais le Crieur. Depuis Concarneau jusqu’à Quimper, t’étais le Crieur de nouvelles.
– Ouais mon gars, et j’en suis fier. «Ar Bannour », j’étais le « Crieur ». Il n’y en avait pas de meilleur que moi sur la côte sud. Chaque jour que Dieu faisait, Ar Banneur entrait dans un nouveau village et à midi, il criait les nouvelles. Et je peux te dire qu’il y avait du monde qui m’attendait depuis l’aube. J’avais trente-sept villages sur mon territoire c’est pas rien, hein ? Ça fait du monde, hein ? Du monde qui vivait dans le monde et grâce à quoi ? Grâce aux nouvelles. Et grâce à qui ? À moi, Ar Bannour, le meilleur colporteur de nouvelles du Finistère. Ma voix portait de l’église jusqu’au lavoir et je savais tous les mots. Chacun dressait la tête pour m’entendre. Et ma voix elle apportait le monde, la vie, et c’était autre chose que du poisson, tu peux me croire.
– Ouais, dit Joss en se servant directement à la bouteille posée sur le comptoir.
– Le second empire, c’est moi qui l’ai couvert. Je suis allé chercher les nouvelles jusqu’à Nantes et je les ramenais à dos de cheval, fraîches comme la marée. La IIIe République, c’est moi qui l’ai criée sur toutes les grèves, tu aurais dû voir ce tintamarre. Et je ne te parle pas du bouillon local : les mariages, les morts, les engueulades, les objets trouvés, les enfants perdus, les sabots à refaire, c’est moi qui transportais tout ça. De village en village, on me remettait des nouvelles à lire. La déclaration d’amour de la fille de Pennmarch à un gars de Sainte-Marine, je m’en souviens encore. Un scandale de tous les diables suivi d’un assassinat.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

La femme comestible – Margaret Atwood

Après avoir apprécié  « La servante écarlate » j’ai eu envie de relire Margaret Atwood et le sort a désigné son premier roman.
Paru en 1969 au Canada, j’ai trouvé ce roman encore très d’actualité.
Une jeune femme Marian travaille dans une société d’enquête. Elle rédige des questionnaires pour les services marketing de différents clients (la bière élan pour les hommes, les vrais…, des protections féminines…. )
Dans la première partie c’est Marian la narratrice et on suit pas à pas toutes ses interrogations : ses relations avec sa colocataire (qui veut avoir un bébé toute seule), sa logeuse (parangon  ou dragon de vertu ?), son  amie Clara, mère de 2 petits et enceinte du troisième, ses collègues de travail (qui cherchent un mari : nous sommes à la fin des années 60), son fiancé Peter, brillant avocat… et Duncan (qui m’a fait penser au personnage principal de John Irving dans l’épopée du buveur d’eau…)

Tout cela sur un ton caustique et sans concession (et drôle).

Le passage à la deuxième partie m’a un peu désarçonnée : on passe à un narrateur externe tout en restant focalisé sur Marian et son futur mariage avec Peter. Marian devient très stressée par rapport à ce mariage et en perd l’appétit et aussi son bon sens ….

Ce passage à la troisième personne permet à l’auteure de nous faire prendre du recul ..

La troisième partie, très courte, reprend Marian comme narratrice ….la boucle est bouclée : Marian redevient elle-même….

En conclusion : un livre féministe qui analyse finement les hésitations d’une jeune femme qui se cherche : le mariage et la maternité font ils perdre son identité ?

Après 18 ans de mariage et presque autant de maternité je dirai oui ….mais je referai exactement la même chose 🙂

 

Un extrait :

Il fallait également penser à la dame d’en bas. Même si elle n’était pas vissée derrière la fenêtre en embuscade derrière un des rideaux de velours à l’arrivée de Léonard, elle ne manquerait sûrement pas de remarquer qu’une paire de pieds masculins avait emprunté l’escalier ; et dans son esprit, ce despotique empire où les convenances avaient la rigidité et la lourdeur des lois de la pesanteur, ce qui montait devait redescendre, de préférence avant vingt-trois heures trente . Ce n’était qu’un détail, mais mieux valait en tenir compte, même si elle ne l’avait jamais formulé. Marian espérait qu’Ainsley aurait le bon sens de le pousser à l’acte et de le mettre dehors à minuit au plus tard ou, au pire, de le garder toute la nuit dans l’appartement, sans qu’il fasse de bruit. En ce cas, que feraient-elles de lui le lendemain matin ? Elle n’en savait trop rien. Sans doute faudrait-il l’évacuer clandestinement dans le sac de linge sale. Même s’il était parfaitement en état de marcher . Oh, flûte ! Il leur serait toujours possible de se dénicher un autre logement. Mais Marian détestait les scènes.
Elle sortit du métro à la station voisine de la laverie automatique. Tout près dans la rue, il y avait deux cinémas, l’un en face de l’autre. Elle s’approcha. L’un proposait un film étranger sous-titré, avec, à l’extérieur, des critiques extatiques et floues, reproduites en noir et blanc, et un large usage de termes « Adulte » et « mature ». L’autre présentait un western américain à petit budget et des affiches en technicolor exhibant des hommes à cheval et des indiens à l’article de la mort. Compte tenu de l’état dans lequel elle se trouvait, elle ne se sentait pas prête à subir les affres de grands moments d’émotions, de pauses et d’interminables gros plans artistiques sur des pores dilatés en contraction expressive. Ce qu’elle recherchait, c’était juste de la chaleur, un abri et une forme d’oubli, elle choisit donc le western. Lorsqu’elle gagna son fauteuil en attendant dans la salle à moitié vide, la projection avait déjà commencé.

Le billet sur cette « femme comestible  » chez Littérama  

Québec en Novembre (journée élargie au Canada) Chez Karine et Yueyin

Music-Hall – Gaëtan Soucy

Voilà un livre étonnant …Et déroutant….Tout d’abord, on découvre Xavier, un jeune garçon, errant tout seul dans New York dans les années 1920. Il dit venir de Hongrie où sa soeur Justine est restée. Pour survivre, il fait partie, en tant qu’apprenti, d’une équipe de démolition. Car New-York est en pleine mutation : Des immeubles sont détruits et leurs habitants expulsés, de nouveaux immeubles sont construits. Tout cela a l’air bien anarchique et peu organisé… une drôle d’époque ….Pas de protection sociale, la loi du plus fort prédomine, les gens se retrouvent à la rue du jour au lendemain…

En plus de Xavier, les autres personnages cherchent leur place : que ce soit Peggy sa jeune voisine qui essaie de l’aider, Lazare le contremaître qui glisse doucement vers la folie ou  Le Philosophe, un vieil homme qui a pris Xavier sous son aile sur le chantier où celui ci est harcelé…Sans compter la grenouille qui joue du banjo (si vous n’êtes pas prêt à croire à une grenouille qui chante et joue du banjo dans un monde par ailleurs très réel, alors passez votre chemin…)

Au départ le livre est un peu long à démarrer, dans les 50 premières pages on se demande où on va arriver,  du coup j’ai fait l’Erreur Fatale : j’ai lu la quatrième de couverture. Pourtant je m’étais jurée de ne plus jamais lire une quatrième de couv’ et là la Rechute : la quatrième raconte tout !! jusqu’à  la page de 200 (sur 400) : Catastrophe, j’attendais ce que la quatrième disait qui allait arriver. Ça m’apprendra à ne pas respecter LE précepte « Tu ne liras jamais la quatrième de couve »
Ce petit inconvénient passé, à partir de la page 200, je suis réellement entrée dans l’histoire pour ne plus la lâcher : je l’ai trouvé passionnante :  Xavier gagne en épaisseur, je l’ai trouvé tour à tour naïf, excessivement intelligent, pudique à la limite de l’obsession, charmant et tête à claque.
Après le milieu de la démolition qui est magnifiquement décrite, Gaëtan Soucy nous invite  dans le milieu du music-hall avec l’autruche de la couverture et  avec des phénomènes de foire. Au milieu de tout ça nous  retrouvons Xavier et  sa grenouille ….
La fin est absolument splendide, totalement inattendue et crédible (enfin si vous croyez aux grenouilles qui jouent du banjo – ce qui est mon cas)

 

Un extrait : 

Lazare s’engage plus profondément dans la venelle. Odeur de vidange et de fruits pourris, d’huile rance. Flaques gluantes qui font crisser les semelles. Culs d’usines, entrepôts et garages, camions à la benne vide, rouille, souillures. Il croise un palefrenier en train de fouiller dans les appétissantes. Son cheval se tient, patient, à ses côtés ; la charrette est comble d’ordures. Le guenillou. C’est ce qu’il a répondu l’hiver dernier au médecin de la clinique qui lui demandait quel était son plus ancien souvenir, à lui Lazare. Le guenillou. La fois qu’il avait été écrasé par le cheval du guenillou. Il avait cinq ans. Il y avait les taches rouges des salicaires, de l’autre côté du chemin, qui l’appelaient comme un chœur d’anges. Sa mère eut un moment de distraction et le petit Lazare se précipita en riant vers les fleurs. Le cheval arriva en trombe, fracassant, occupant tout l’espace. Lazare ressentit ce que doit ressentir une alouette qui s’écrase contre une vitre. Il eut la clavicule cassée, les jambes rompues. Il s’évanouit en éprouvant une sensation d’une extraordinaire intensité, comme s’il venait d’être foudroyé de bonheur.

 

Le billet chez Karine qui m’a convaincue de lire ce livre et où vous pourrez découvrir le nom de la grenouille (je ne suis pas arrivée à l’écrire pour ce billet :-))

 

Québec en Novembre Chez Karine et Yueyin

Les frères Sisters – Patrick de Witt

Oregon 1851 : Dans ce roman, le narrateur est Eli, un des deux frères Sisters. C’est le plus jeune et le plus attachant. L’autre frère s’appelle Charlie. Quand je dis qu’Eli est attachant, entendons-nous bien c’est par rapport à son frère, car il ne faut pas oublier que ce sont des tueurs à gages et qu’ils ont la gâchette plus que facile. Je n’ai pas compté le nombre de cadavres dans ces 400 pages, mais je dirais une bonne trentaine. L’essentiel n’est pas là, j’ai trouvé ce livre très intéressant au niveau des réflexions que le narrateur a sur sa vie : par flash back, il nous en apprend sur son enfance (son père a failli tuer sa mère et le grand frère a tué le père pour la défendre). Eli est à la fois un peu simple : il ne voit pas plus loin que la fin de la journée, la dose de haricots qu’il va pouvoir manger et où il va dormir – de préférence à la belle étoile. Mais d’un autre côté, il est très sensible et pas bête du tout dans son analyse de ses relations avec son frère, avec son cheval, avec les autres hommes. Pour les femmes, il a le quotient émotionnel et la jugeote d’un enfant de 12 ans.

Les dialogues sont savoureux et drôles, il y a une réelle complicité (ainsi qu’une rivalité latente) entre les deux frères, Eli évolue plus dans sa prise de conscience du monde qui l’entoure que Charlie, mais celui ci sera « rattrapé » par sa condition.

J’ai cru un moment que ce serait juste un road movie sans réelle histoire et puis l’histoire décolle un peu avant  le milieu du livre…Il met en scène la ruée vers l’or, la cupidité des hommes et  l’impact des  activités humaines sur l’environnement (déjà…)

Un très bon moment de lecture.

Ce livre a été adapté récemment au cinéma (le livre m’a donné envie de voir l’adaptation)

* *

Incipit : 

Assis devant le manoir du COMMODORE, j’attendais que mon frère Charlie revienne avec des nouvelles de notre affaire. La neige menaçait de tomber et j’avais froid, et comme je n’avais rien d’autre à faire, j’observai Nimble, le nouveau cheval de Charlie. Mon nouveau cheval à moi s’appelait Tub. Nous ne pensions pas que les chevaux eussent besoin de noms, mais ceux-ci nous avaient été donnés déjà nommés en guise de règlement partiel pour notre dernière affaire, et c’était ainsi. Nos précédents chevaux avaient été immolés par le feu ; nous avions donc besoin de ceux-là. Il me semblait toutefois qu’on aurait plutôt dû nous donner de l’argent pour que nous choisissions nous-mêmes de nouvelles montures sans histoires,sans habitudes et sans noms. J’aimais beaucoup mon cheval précédent, et dernièrement des visions de sa mort m’avait assailli dans mon sommeil ; je revoyais ses jambes en feu bottant dans le vide, et ses yeux jaillissant de leurs orbites embrasés. Il pouvait parcourir cent kilomètres en une journée, telle une rafale de vent, et je n’avais jamais eu à lever la main sur lui. Lorsque je le touchais, ce n’était que pour le caresser ou le soigner. essayais de ne pas repenser à lui dans la grange en flammes, mais si la vision arrivait sans crier gare, que pouvais-je y faire ? La santé de Tub était plutôt bonne, mais il aurait été en de meilleures mains avec un propriétaire qui lui aurait demandé moins d’efforts. Il était lourd et bas du garrot et ne pouvait parcourir plus de quatre-vingt kilomètres par jour. J’étais souvent obligé de le cravacher, ce qui ne gêne pas certains, qui même y prennent du plaisir, mais moi je n’aimais pas le faire ; je me disais qu’après, Tub me trouvait cruel et pensait, Quel triste sort, quel triste sort.
Je sentis pour me regardait et détachai mes yeux de Nimble. Charlie m’observait de la fenêtre à l’étage, brandissant ses cinq doigts tendus. Je ne répondis pas et il fit des grimaces pour me faire sourire ; devant mon absence de réaction, redevient impassible, recula et disparut de ma vue. Je savais qu’il m’avait remarqué en train d’examiner son cheval. Le matin précédent, j’avais suggéré de vendre Tub et d’acheter un autre cheval à deux, il avait volontiers acquiescé à la proposition, mais plus tard, pendant le déjeuner, il avait dit qu’il valait mieux attendre de terminer notre nouvelle affaire, ce qui n’était pas logique parce que le problème, avec Tub, c’était qu’il risquait d’entraver le bon déroulement de la dite affaire, et donc ne valait-t-il pas mieux le remplacer au préalable ? Charlie avait des traces de gras dans la moustache, il avait dit, « Ça vaudra mieux après, Eli. » Il n’avait rien à reprocher Nimble, qui était aussi bon voire meilleur que son cheval précédent qui n’avait pas de nom. Il faut dire aussi qu’il avait eu tout le temps de choisir entre les deux bêtes parce qu’à ce moment-là j’étais cloué au lit en train de me remettre d’une blessure à la jambe. Je n’aimais pas Tub, mais mon frère était satisfait de Nimble. Tel était le problème avec les chevaux.

 

Les USA sont à l’honneur chez Madame Lit 

Le groupe Facebook est ici 

 

Top Ten Tuesday : Les dix plus belles couvertures

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le sujet de cette semaine est : Les dix plus belles couvertures

J’ai un peu changé le sujet : les dix livres que j’ai lu, uniquement tentée par leur couverture

Nancy Huston : Danse noire

Olga Tokarczuk : Sur les ossements des morts

Dinaw Mengestu  : Les belles choses que porte le ciel

Angel Wagenstein : Abraham le poivrot (Un livre pris presque au hasard à la bibliothèque, juste parce que Chagall est mon peintre préféré et que la couverture de l’édition 10-18 m’a plu : Un livre que je n’aurais jamais pris avec la couverture originale.)

Emmanuèle Réné : Quitter Moscou (Pour la même raison que le livre précédent)

Kasuo Ishiguro : Le géant enfoui (légère déception)

Leonor de Recondo : Amours  (légère déception)

Martin Suter : Elephant

Jérôme Garcin : Galops : perspectives cavalière tome 2 (une mine d’or de citations avec des chevaux et bizarrement aucune citation de ce livre sur ce blog)

Silvia Avalone  : Marina Bellezza (légère déception)