Underground Railroad – Colson Whitehead

XIXème siècle, Sud des Etats Unis – La première fois que Caesar a proposé à Cora de s’enfuir de la plantation où ils sont esclaves tous les deux, celle-ci a dit non, pas suicidaire, et puis un élément a fait changer la donne. Du jour au lendemain, elle ne peut plus rester à la plantation, sa vie déjà précaire et misérable est encore plus en danger parce qu’elle s’est opposée au propriétaire de la plantation, un « fou furieux ». Elle part donc avec Caesar, commence alors une fuite à travers la Caroline-du-Nord, la Caroline-du-Sud…Les deux fugitifs vont être aidés par des abolitionnistes, des « chefs de gare » du fameux réseau « Underground Railroad ».

L’évasion réussit remarquablement bien mais c’est sans compter Ridgeway, un chasseur d’esclaves évadés qui se lance aux trousses des deux amis.

Ensemble, ils (les chasseurs d’esclaves) filaient les fugitifs pendant des jours, se planquaient devant leurs lieux de travail jusqu’à ce que l’occasion se présente de passer à l’action, entraient la nuit par effraction dans leurs taudis de nègres pour les kidnapper. Après des années passées loin de la plantation, ayant pris femme et fondé une famille, ils s’étaient persuadés qu’ils étaient libres. Comme si un propriétaire pouvait oublier son bien. Leurs illusions en faisaient des proies faciles.

La majeure partie de l’histoire est vu au travers des yeux de Cora, qui petit à petit se reconstruit, prend confiance, apprend à lire…. et on a aussi dans quelques chapitres la vision Caesar et de tous les autres, le petit Chester et la maman de Cora en filigrane :  celle-ci a réussi à s’enfuir quand Cora avait 11 ans, l’abandonnant ainsi à la misère de la plantation. Il résulte de cela une haine de Cora pour sa mère qui l’a abandonnée.

C’est un roman très émouvant sur la vie dans les plantations mais surtout sur le désir de s’enfuir :  si les esclaves en fuite se font rattraper c’est la peine de mort assurée avec au préalable tortures publiques pour décourager les autres esclaves d’en faire autant.

Cora connaissait bien son côté douillet, mais elle découvrait l’autre facette de son amie, cet élan qui l’avait gagnée et poussée à s’enfuir. Même si tout esclave y songe. Le matin, l’après-midi, la nuit. Tout esclave en rêve. Chaque rêve est un rêve d’évasion quand bien même ça ne se voit pas.

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Chez Enna 

 

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Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

J’étais entrée en troisième dans le collège de la rue Milton, auquel je me rendais par le bus. Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. Dans cet environnement parisien qui m’intimidait  tant, afin de me donner une contenance, je m’inventai un personnage de jeune fille triste et solitaire, rongée par un drame secret, et refusai toute invitation susceptible de me distraire de mon tourment. Manon, qui était en CM1 dans une école du quartier et dont la plupart des amies étaient juives, prétendit qu’elle l’était aussi, s’inventa des fêtes religieuses et d’intenses prières. Pour expliquer la forme de son visage (large et lisse, à la Faye Dunaway), Manon raconta à qui voulait l’entendre ce jour où, galopant à grande vitesse sur un cheval indocile, elle avait percuté un arbre.

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Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

 

Last minute ….. Agenda ironique

Le conte de la minute 

Il était une fois une jeune minute qui avait beaucoup d’ambition. Elle avait passé son enfance à lire : « A la recherche du temps perdu », « 24 heures dans la vie d’une femme »…, elle avait étudié la sculpture, la peinture, surtout Andy Warhol qui promettait à tous son quart d’heure de gloire. Mais quel souci a donc une minute d’accéder à un quart d’heure de gloire alors qu’elle sait pertinemment qu’elle ne va vivre que 60 secondes ?  (moins de temps que vous n’avez mis à lire jusqu’ici, mais le temps des minutes n’est pas le temps des humains)

Notre minute atteignant sa plénitude de minute adulte (fixée à 40 secondes ou aussi appelée quadragésime), elle sentait son horloge biologique la démanger. Il ne lui restait finalement que peu de temps pour passer à la postérité : ces ancêtres avaient connu leur gloire juste après leurs 40 secondes : sa grand-mère avait vécu le 22/11/1963 à Dallas à exactement 12h30’42’’ CST OU 18 h 30 min 42 ‘’ UTC, sa mère avait explosée le 11/09/2001 à 9h03 (heure de New York)…. Il ne faut cependant pas croire que la famille de notre minute soit marquée par la fatalité et les drames, par exemple sa grande sœur était présente lors de la libération de Nelson Mandela le dimanche 11 février 1990 à 15h00 (90 minutes de retard sur l’emploi du temps prévu), une aïeule s’était rendue immortelle lors du mariage de Sissi le 24 avril 1854 à 18h00.

Bref dans sa famille on était célèbre de mères en filles (les minutes se reproduisent par scissiparité depuis le mariage cité précédemment – NDA ). Papillon, ainsi était surnommée notre minute depuis son plus jeune âge, se rappelait également de ses  98 cousines, sœurs presque jumelles, qui constituaient la flotte de Pierre Desproges, jumelles plus célèbres sous leur nom de « minutes de Mr Cyclopède », championnes de la truculence et de la dérision. Sans compter aussi la tirade de son arrière grande tante Minutie, minute du procès de Louis XVI, qui avait dit « La parole est d’argent et la minute de silence est de tringueld »

Bref, la pression était énorme sur notre amie.

Papillon alla donc devant le Grand Horloger et comme le temps nous est compté, je vous passe la description et vous met juste sa dernière photo connue :

La minute expliqua alors rapidement (le temps lui était conté) son ambition.

Le grand horloger ouvrit son grand bec et lui tint à peu près ce langage :

– Si tu arrives à répondre à ces 3 énigmes, je ferais de toi la minute la plus célèbre du 21ème siècle !

La minute hocha la tête sûre d’être gagnante à ce jeu qui lui paraissait simple.

– Il n’y en a qu’un seul dans une minute, deux dans une heure et il n’y en a aucun dans un jour. Qui suis-je ? ânonna le pélican.

– Facile ! répondit la minute qui avait une répartie digne d’une cocotte (minute ?). Il s’agit du E, de la lettre E pour être précise car une minute se doit d’être précise, acheva-t-elle, essoufflée, (quincagésime la minute).

– Bravo,  dit le pélican. Plus dur maintenant : Je ne marche pas, je ne vole pas, je ne nage pas pourtant personne de peut me retenir plus d’une minute. Qui suis-je ?

– C’est digne de la maternelle, se rengorgea notre minute. Il s’agit de la respiration même si quand même quelques sportifs arrivent à retenir leur respiration plus d’une minute et…

– Ok ok !! la coupa le pélican, un peu vexé de la rapidité de cette minute insolente. Plus dur alors : Quatre personnes doivent traverser un pont en un minimum de temps. Chacune d’entre elles marche à une vitesse maximale donnée. Appelons 1, la personne qui peut traverser le pont en 1 minute, 2 celle qui le traverse en 2 minutes, 5 celle qui le fait en 5 minutes et 10 celle qui le traverse en 10 minutes. Ces quatre personnes n’ont en tout qu’une torche et il est impossible de traverser le pont sans torche. Le pont ne peut supporter que le poids de 2 personnes. Dans quel ordre doivent traverser ces quatre personnes et combien de minutes mettent elles ? (1)

Notre minute blêmit, elle avait toujours été nulle à l’école avec ces histoires de trains qui partent d’un point A et d’un point B et où il fallait trouver le point C en calculant qu’une Micheline roule à 30 km / heure (soit 0.5 km par minute) et qu’un tgv à 300 km/h (idem pour les histoires de plombiers, de robinets et de baignoire…). Elle n’aimait que les maths modernes, la trigonominuterie et tutti quanti….

Alors Papillon fit tête basse et dit humblement, « je crois que je vais finir minute de silence …. »

 

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(1) Bon pour la devinette, elle est facile, je vous laisse 4 heures 😊

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L’agenda ironique est chez Max Louis avec comme thème « le conte » et 4 mots imposés Quadragésime, tringueld, gagnant, truculence

Le conte de la minute trouve sa source d’inspiration ici 

 

Intérieur nuit – Marisha Pessl

 

Voilà un roman policier qui m’a beaucoup plu.  Au départ une idée assez classique : Ashley, une jeune fille de 24 ans est retrouvée morte dans un immeuble désaffecté : un suicide ? un meurtre?

Scott un journaliste enquête.  Jusque-là rien de bien original, ce qui m’a beaucoup plu c’est la profondeur des personnages : Scott, d’abord, un père un peu paumé qui a divorcé de sa femme et qui a entamé une longue descente aux enfers pour s’être attaqué à un homme Cordova, réalisateur très célèbre de films d’horreur. Il est ensuite tombé dans un piège, il est totalement discrédité maintenant dans son métier de journaliste. Ashley la jeune fille morte est la fille du fameux Cordova, et Scott a rencontré cette jeune fille peu de temps avant sa mort : hasard ?

Ce roman mêle le réel avec le fantastique : un moment on se croit en plein rite vaudou ou même dans un film d’horreur (paranoïa garantie).

Les trois personnages principaux qui enquêtent sur la mort d’Ashley ne savent plus où donner de la tête entre rationalité et « preuves » de magie noire.

Scott rencontre sur les lieux du crime Hopper, un jeune homme qui lui raconte des souvenirs de « colo » avec Ashley, enfin cool, plutôt « centre de redressement » pour jeunes à la dérive, on se demande bien ce qu’elle a pu faire pour aller dans ce camp pour jeunes délinquants.  On apprendra plus tard plusieurs versions de ce qui s’est passé, Une même scène est racontée par plusieurs personnages différents et on peut ainsi recouper et faire la part entre l’imagination de chaque personnage et l’interprétation qu’ils ont eu des mêmes faits.

Tout cela pour dire que les personnages sont très ambigus, tous, et c’est là que réside l’intérêt. En plus de bâtir un portrait d’un certain Cordova que l’on ne verra pas ou alors peut-être qu’on le verra mais est-ce vraiment lui ?

En résumé une enquête palpitante qui m’a beaucoup plu où on voit clairement évoluer les personnages surtout Scott, Hopper  un ancien ami d’Ashley et ma préférée Nora, la jeune fille qui aide Scott dans son enquête.

Un extrait

L’intrigue du film était simple – il en allait presque toujours ainsi chez Cordova, qui avait recours aux procédés de l’odyssée ou de la traque. Elle était adaptée d’un obscur roman néerlandais, Ademen Met Koningen, écrit par August Hauer. Les membres de la famille Stevens, aussi fortunée que corrompue – un sublime clan de Caligulas décadents dans un pays européen non identifié -, se font méthodiquement massacrer, l’un après l’autre, sans que la police n’y comprenne rien. Alors que l’inspecteur chargé de l’enquête finit par arrêter un clochard, l’ancien jardinier de la famille, l’ultime rebondissement du film nous révèle que l’assassin est en réalité le plus jeune enfant de la famille, la muette et vigilante Gaetana, huit ans – jouée, bien entendu par Ashley. Le temps que le policier reconstitue le sinistre puzzle, il est trop tard. La petite fille a disparu. La dernière scène la montre en train de marcher le long d’une route, où elle monte dans les break d’une famille en vadrouille. Comme dans tout film de Cordova qui se respecte, l’ambiguïté demeure : cette famille est-elle vouée à  connaître le même sort funeste que la sienne, ou la petite fille se fait-elle simplement passer pour une orpheline afin d’ être élevée par une famille plus heureuse ? 

– « Comment est-ce que tu as réussi à voir Respirer avec les rois ? »

Nora avait terminé l’inscription aux Blackboards et appuyé sur Je suis prêt. Nous attendions de voir si la page se chargerait. 

– Moe Gulazar, me répondit-elle. 

– Qui est Moe Gulazar ? 

– Mon meilleur ami. »

Elle souffla pour chasser une mèche de son visage. « Un vieux dresseur de chevaux qui vivait au fond du couloir. Il adorait tout ce que faisait Cordova. Comme il avait aussi des contacts sur le marché noir, un jour il a échangé tous ses trophées équestres contre les films interdits. Il organisait tout le temps des projections clandestine, à minuit, dans la salle des loisirs. » Elle me regarda. « Moe avait trois talents. 

– Il savait chanter, danser et jouer ? « 

Elle secoua la tête. « Il parlait l’arménien, il montait des étalons, et il se travestissait en femme. 

– En effet, ça demande un sacré talent. 

– Quand il se déguisait, même toi, tu aurais cru que c’était une femme. 

– Parle pour toi. 

– Il disait toujours que, quand lui disparaîtrait, ce serait la fin d’une espèce rare. « Il n’y en aura plus jamais des comme moi, ni en captivité ni en liberté. C’était sa devise.

– Où est ce bon vieux Moe aujourd’hui ? 

– Au paradis. »

Elle dit cela avec une telle certitude mélancolique – ça aurait aussi bien pu être Bora Bora. 

« Il est mort d’un cancer de la gorge quand j’avais quinze ans. Il n’arrêtait pas de fumer des cigarillos depuis qu’il avait douze ans. Il avait grandi autour d’un champ de courses. Il m’a légué toute sa garde-robe. Du coup, il est toujours avec moi. »

Elle se contorsionna et  dégagea son bras de l’énorme cardigan en laine gris pour me montrer une étiquette rouge cousue sur le col et couverte de belles lettres noires : « PROPRIETE DE MOE GULAZAR ». 

Ainsi donc derrière sa flamboyante garde-robe se cachait un vieux travesti arménien. Dans un premier temps, je me dis qu’elle affabulait : elle avait sans doute trouvé chez Goodwill un carton rempli de vêtements portant toute la même étiquette mystérieuse, puis inventé  un scénario délirant pour expliquer comment elle les avait récupérés. Mais lorsqu’elle replongea son bras dans la manche, je vis qu’elle avait le visage tout rouge. 

« Il me manque tous les jours, dit-elle. Je trouve ça horrible que les gens qui nous comprennent vraiment soit ce dont on ne peut pas profiter longtemps. Alors que ceux qui ne nous comprennent pas du tout restent là. Tu as déjà remarqué ? 

– Oui. « 

C’était peut-être vrai, du coup. De toute façon s’il fallait choisir entre croire en l’existence d’un dresseur de chevaux arménien travesti et ne pas y croire, autant y croire.

 

Le mois du polar est chez Sharon

Ce que je sais de Vera Candida – Véronique Ovaldé

À partir de ses cinq ans et jusqu’à son départ de l’île, Vera Candida vécut avec sa grand-mère Rose. Celle-ci l’avait récupérée la fois où elle s’était rendu compte que, non contente de ne pas avoir alimenté sa fille pendant trois jours, Violette ne l’avait pas non plus transportée chez le docteur de Vatapuna alors que l’enfant avait une fièvre de jument. 

Ce jour là, Rose Bustamente était entrée chez Violette pour lui apporter quelques papayes et du linge lavé repassé. Elle avait demandé à voir la petite et Violette qui se peignait les ongles en louchant lui avait fait un signe évasif du menton vers la chambre qu’elle partageait avec sa fille, Je ne sais pas ce qu’elle a, elle dort tout le temps. Rose avait soulevé le rideau qui séparait les deux pièces et vu le tout petit corps de la fillette sur la paillasse. Il lui avait semblé mou et démantibulé. Elle avait aussitôt pensé que l’enfant était morte.

Tu l’as laissée mourir, gueula-t-elle en se précipitant pour s’agenouiller devant le corps de la fillette. Là elle put voir, pendant que Violette se levait et les regardait en reniflant depuis l’embrasure et en sautillant sur ses deux jolis pieds, que la petite était toujours en vie mais bien mal en point. Son visage avait pris une couleur rouge qu’on ne voit que chez les fleurs, elle avait perdu connaissance et sous son oreille droite un abcès gros comme un poing de bébé pulsait son venin à travers la peau fine. Rose sentit la colère la submerger, elle se débarrassa de ses papayes et du linge propre et plié qu’elle n’avait pas lâchés, elle attrapa l’enfant dans ses bras (c’était comme de soulever un oiseau, la chair n’avait pas l’air d’être attachée aux os), elle se releva et passa devant la mère figée, prononçant entre ses dents pour contenir sa rage, mais assez distinctement pour que Violette pût l’entendre depuis le drôle d’endroit où visiblement elle vivait retranchée :

Et surtout, Violette Bustamante, ne reviens jamais me réclamer ta fille.

Violette les regarda sortir et ne bougea pas d’un pouce, inerte comme un tombeau.

Rose emmena la petite chez le docteur Laskar, celui-ci perça l’abcès, garda la fillette quelques jours et lui administra des doses de médicaments qu’il réservait en général aux forestiers du coin qui pesaient un quintal et demi. Il finit par la rendre à sa grand-mère, encore faiblarde mais bien en vie. Il informa Rose Bustamente que la petite portait sur son buste et ses cuisses des traces de griffures, des cicatrices et des bleus qu’elle n’avait pu se faire seule en jouant dans la courette de chez sa mère. Rose hocha la tête, devina la façon dont Violette devait parfois envoyer valdinguer la petite et se dit que la décision qu’elle prenait était assurément la plus juste.

Ce fut ainsi que Vera Candida s’installa chez sa grand-mère dans la cabane devant l’océan, ce qui fait la meilleure chose qui lui arrive jusqu’à son départ de Vatapuna.

Ce que je sais de Vera Candida – Véronique Ovaldé

L’absence de l’ogre – Dominique Sylvain

J’ai découvert en ouvrant le livre que c’était le troisième ou quatrième de la série avec ces héroïnes récurrentes Ingrid Diesel et Lola Jost. La première est masseuse et aussi strip-teaseuse, c’est une américaine qui vit à Paris. Le livre commence en racontant une anecdote concernant sa rencontre à 15 ans avec Brad, le fameux ogre du titre (très gentil l’ogre, il ne mange pas d’enfant, son surnom lui vient de son gabarit impressionnant) 

Comme souvent avec les romans policiers ne pas avoir lu les tomes précédents ne gêne pas du tout la compréhension.  

Lola Jost, elle, est une ancienne commissaire. Il faudra certainement que je lise les opus précédents pour savoir pourquoi elle n’est plus commissaire. En tout cas, les deux filles enquêtent sur la fameuse absence de l’ogre, qui est selon Ingrid injustement accusé de meurtre !

Je dois dire que le duo des deux filles fonctionne très bien, les dialogues sont percutants et savoureux entre Ingrid l’américaine et Lola qui corrige pas mal de ses petites fautes d’orthographe et de syntaxe. 

Il y a aussi une multitude de personnages : le commissaire Sacha qui au départ est très antipathique (ou alors c’est peut-être sa femme) et qui au fil du temps devient très très sympathique, des jardiniers solidaires (amis de l’ogre), des flics américains, une bonne soeur, des rockeuses, un herboriste, un promoteur louche…. 

Je n’avais pas découvert qui était « le méchant » jusqu’au dernier chapitre donc selon moi ce livre est  un très bon polar avec des personnages bien campés !

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Un extrait 

Après une éternité, les coups de pelle cessèrent. Des pas lourds raclèrent le gravier. Ingrid sentit une main rugueuse se poser sur sa joue, une respiration saccadée. Carmen en nage. Carmen en gardien de l’enfer et du paradis. 

-Yankee, c’est l’heure. 

Elle essaya de ruer. La Vampirella la souleva d’un seul mouvement et la balança sur son épaule. Elle la déposa dans la fosse, l’arrima avec des piquets de métal passés entre ses liens. Puis elle prit la lampe, éclaira  le visage d’Ingrid couchée sur le dos et qui se débattait. Un piquet céda, les autres tinrent bon. Une pelletée de mottes atterrit dans la fosse. L’américaine tourna la tête. Son imagination prit possession de ses sens comme un cheval fou. La terre la recouvrait, pénétrait son nez, ses poumons, ses yeux. Elle gagnait en puissance. Devenait flot dru. Gagnait en démesure, devenait compacte, étau, comprimait sa poitrine, rompait sa cage thoracique, qui craquelait comme corolle de tulipes. Le manque d’oxygène mettrait le feu à ses poumons, à son cerveau. À tout ce qu’elle avait aimé, ses sentiments les plus délicats, ses désirs les plus intenses. Les pelletées  s’enchaînaient, inexorables. Elle essaya d’articuler le nom de l’homme aimé, mais il fut pilonné par les coups répétés de la terre qui réclamait son dû, qui l’absorberait bientôt, comme elle en avait absorbé des milliards avant elle… Sans faire d’histoires… en oblitérant lentement celle des hommes…

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Sharon a lu aussi ce livre et le trouve légèrement moins bien que les précédents ou les suivants. 

L’invention des corps – Pierre Ducrozet

2001 tout avait débuté par ces corps qui tombaient du haut des deux tours, minuscules points qui se jettent  et tournent, et tournent, et heurtent la paroi métallique, et qu’on ne distingue pas tant ils tournent, pitoyables marionnettes jetables qui glissent et tombent éternellement, disparaissant enfin dans la mer de fumée – hallucinante chute libre de 415 mètres qu’Adèle regarde médusée comme tous depuis le seuil de ce bar de Rome devant lequel elle s’est arrêtée, elle marche entre les ruines, dans les vestiges d’un lointain passé et le présent s’ouvre comme une béance sous ses pieds, des gens hurlent et courent, le siècle commence – ici aussi tout le monde lève les bras au ciel, ils savent que cette fumée ne s’arrêtera pas à Manhattan, ils savent que ça commence mal et que ça finira pire encore, et pendant ce temps de nouveaux corps se jettent du cent quatrième étage, un dernier message sur le répondeur et le pantin se désarticule dans l’air. Adèle a dix-neuf ans, et elle brûle d’une autre flamme, elle boit toutes les liqueurs, elle ne sort plus de la nuit mais elle sait, elle aussi, qu’il sera bien difficile d’expliquer comment on peut encore vouloir brûler, comment on peut vouloir l’ardeur, la folie, les erreurs, la violence des jours, quand ce champ lexical n’appartient plus aux poètes mais aux terroristes – de toute façon les poètes sont morts avec le siècle, ils ne servaient plus à rien ces gens là.

Adèle habite alors à Lyon sous les toits, elle découvre les mathématiques, la biologie, la physique et tout à coup elle comprend que la poésie pour elle c’est ça : 

Tectonique des plaques fonction exponentielle première loi de Kepler–

– Tu viens ? 

Au moment où elle commence à étudier les corps elle découvre le sien, qui se révèle très doux et très violent, elle le connaissait avant, elle avait couché avec des garçons mais elle ne savait rien, on se frottait par peur et sans savoir, c’était une rixe de peaux et d’appareils dentaires et on ne savait pas, là tout à coup elle comprend, ce sont quatre mains qui sont les passeurs, les tiennes les miennes, il a vingt ans, un nom mais peu importe, il sait faire, par quel miracle, il descend, elle oublie la nuit elle descend aussi.

– C’est comme des montres mais sans aiguilles.

Et c’est comme l’alcool aussi qu’elle avale avec fureur, l’idée n’est pas de boire mais de se recouvrir l’âme, il y a des fulgurances derrière et des nausées comme des plaines à traverser à cheval, on pressent là un mystère une clef pour accéder où, allez savoir.

Embrasse-moi.

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L’invention des corps – Pierre Ducrozet 

 

Uchronie

Je m’appelle Amandine, comme celle de France, celle d’avant la loi de 1983. Vous voyez sûrement de qui je veux parler, Amandine, le bébé-éprouvette de 1982 à l’hôpital Béclère à Clamart.

Sur mon passeport il y  a écrit : date de naissance : 2103, cent vingt et un ans après l’Autre. J’ai quinze ans.

Si j’avais vu le jour en Angleterre,  je me prénommerai peut-être Louise. Elisabeth pour une naissance aux States, Durga pour l’Inde, comme les prénoms des bébés-éprouvettes des années 1970-80. Mais j’ai vu le jour en en France, mes parents m’ont donc choisi le prénom d’Amandine. En hommage.

Après la naissance d’Amandine (celle de 1982), des voix ont hurlé au loup, à la manipulation, au crime de lèse-genétique, à l’hérésie, j’en passe… En 1983, la loi a interdit en France toutes les fécondations in vitro.

Bizarrement, tous les pays n’ont pas tardé à faire pareil.

Je dois ma vie à cette loi. La loi a interdit toutes les fécondations in vitro, que ce soit avec des « Porteuses » ou avec des « Biologiques », il a bien fallu trouver des utérus pour les couples en mal d’enfant. Le désir d’enfant est LE désir du 22ème siècle.

Je suis un prototype, le résultat de presque un siècle d’essais d’implantation d’embryons dans ces réceptacles : utérus d’éléphants, de vaches (il n’y a guère que les chats et les souris qui n’ont pas servi de cobayes … pour des raisons de taille of course.

Ma « Biologique » est une femme tout ce qu’il y a de plus courant, c’est une spécialiste en éthique ; mon père est également un représentant des humains, médecin.

Ma mère (de gestation) est une poulinière, dans ces enceintes que l’on appelle maintenant les « usines à bébé », « votre Porteuse vivra loin de la pollution des agglomérations et nous soignons le cadre pour fonder votre famille » (dixit le prospectus) . Les juments offrent une résistance hors du commun en ce qui concerne l’implantation d’embryons. La gestation dure 11 mois et 11 jours. Si j’étais née « normalement » je ne serais restée que neuf mois dans le ventre de ma mère : cela n’a semble il pas affecté mon intellect.

Je suis une hybride, femme à l’extérieur mais jument à l’intérieur. Je dois la vie à une loi de plus d’un siècle et à des essais dans des laboratoires.

Mes parents ne m’ont jamais caché l’origine de ma naissance, ils se sont bien occupés de moi, ils m’ont régulièrement emmené chez le psy dès que j’ai montré des signes de contestation : à trois ans, j’ai décidé de ne me coiffer qu’avec une queue de cheval (nuit et jour).

De temps en temps je vais voir ma mère à quatre pattes. Elle ne me reconnaît pas. Je lui apporte des friandises, carottes et pommes. Elle porte régulièrement un bébé-humain. Je me demande si elle sent ce cœur qui bat dans son flanc et si elle se rend compte lors de l’opération qu’on lui retire une part d’elle-même.

Depuis quinze ans, la vie a changé : les femmes ont le choix de porter leur enfant ou de recourir à ces juments. L’utopie de la liberté de procréation est une réalité. Les femmes ne voient plus arriver la quarantaine avec effroi, leur « horloge » ne leur rappelle plus l’urgence de trouver un géniteur. Au vingtième siècle, les femmes disaient : «un enfant,  si je veux et quand je veux », depuis peu on entend  « un enfant, si je veux, quand je veux et où je veux ». Certaines femmes hésitent à se voir grossir, enfler, pour avoir un enfant.

Les poulinières leur ont donné un don d’ubiquité : les femmes restent au boulot pendant leur grossesse, elles surveillent l’évolution de la gestation avec une caméra, elles ne sont pas un poids pour la société, pas de nausées, pas de pathologies.

Les us et coutumes bougent lentement mais je gage que dans 100 ans, il y aura autant de bébés de « couveuses » que des bébés  d’utérus » comme on les appelle. Je me demande bien pourquoi cette distinction : les autres aussi grandissent dans un utérus.

Je suis un cobaye : on a mesuré toutes les semaines mon QI depuis ma naissance. Que dis-je, bien avant ma naissance. Déjà in utéro, je me sentais comme le lait qui bout sur le feu ! j’ai vu dans les magazines des photos de ma poulinière : on lui avait branché des électrodes, sortes d’ustensiles de toutes couleurs, sur le ventre pour suivre cette croissance. Un fil pour l’activité du cerveau, un fil pour la circulation du sang, un fil pour suivre l’activité des nerfs, et j’en oublie.

Vous vous demandez pourquoi j’écris ce début d’histoire : Eh bien, j’ai l’impression d’usurper la vie d’un autre, j’ai à peine quinze ans et tant de surveillance m’oppresse.

Aujourd’hui je commence ma crise d’adolescence. Ce matin, devant mon bol de flocons d’avoine,  j’ai lancé cet ultimatum à mes parents (les z’umains). « C’est décidé, demain je commence des études de vétérinaire ».

Dans les yeux de ma mère, j’ai vu que cet uppercut la heurtait, elle me voyait déjà avec une blouse de médecin-obstréticien.

 

Ancien texte ici  et modifié pour répondre au jeu 33 chez Filigrane (texte qui se passe en 2118 et sans adjectif) 

 

 

La fortune des Rougon – Emile Zola 

Miette se penchait maintenant pour suivre plus longtemps du regard les petites troupes que lui désignait le jeune homme. Le frisson qui s’emparait d’elle lui montait dans la poitrine et la prenait à la gorge. À ce moment parut un bataillon plus nombreux et plus discipliné que les autres. Les insurgés qui en faisaient partie, presque tous vêtus de blouses bleues, avaient la taille serrée d’une ceinture rouge ; on les eût dit pourvus d’un uniforme. Au milieu d’eux marchait un homme à cheval, ayant un sabre au côté. Le plus grand nombre de ces soldats improvisés avaient des fusils, des carabines ou d’anciens mousquets de la garde nationale.

– Je ne connais pas ceux-là, dit Silvère. L’homme à cheval doit être le chef dont on m’a parlé. Il a amené avec lui les contingents de Faverolles et des villages voisins. Il faudrait que toute la colonne fût équipée de la sorte.

Il n’eut pas le temps de reprendre haleine.

– Ah ! voici les campagnes ! cria-t-il.

Derrière les gens de Faverolles, s’avançaient de petits groupes composés chacun de dix à vingt hommes au plus. Tous portaient la veste courte des paysans du Midi. Ils brandissaient en chantant des fourches et des faux ; quelques-uns même n’avaient que de larges pelles de terrassier. Chaque hameau avait envoyé ses hommes valides.

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La fortune des Rougon – Emile Zola 

Et ils oublieront la colère – Elsa Marpeau

Un démarrage sur les chapeaux de roue (enfin plutôt une course poursuite très bien menée) pour le premier chapitre. 1944, Marianne essaie d’échapper à une meute d’hommes (et de femmes) qui veulent la tondre pour « collaboration horizontale « . La fin du premier chapitre est pleine de suspense, tout est possible …

Puis Elsa Marpeau nous emmène en 2015 où la jeune gendarme Garance Calderon mène l’enquête sur le meurtre d’un prof d’histoire qui « enquêtait » justement sur cette pratique de tondre les femmes ayant « collaboré » avec l’ennemi (en France entre 1943 et 1945, et ailleurs).

L’action se passe majoritairement en 2015 avec quelques aller-retours en 1942, 43 et 44. On apprend à connaître Marianne, sa sœur Colette et son frère Paul ainsi que les difficultés de la « libération » ou chacun cherche à tirer son épingle du jeu (à échapper à l’exécution pour certains), l’amour n’est pas où l’on croit, le courage non plus….

Côté 2015, le prof est confronté avant sa mort à des adolescents qui nient l’existence de l’holocauste…Il cherche à savoir comment Marianne a pu disparaître en 1944, ainsi que son « boche »….L’auteur nous présente également Christophe, le fils de Paul, ainsi que ses trois enfants, chaque personnage a un côté sombre et est énigmatique…

Voici un livre qui se lit d’une traite, il y a quelques incohérences dans cette histoire mais cela n’a pas nuit pour ma part à l’intérêt de l’histoire. L’enquêtrice est convaincante (y compris quand elle repense à son enfance), les suspects sont crédibles et la fin m’a bluffée alors qu’il y ait trois-quatre incohérences, ce n’est pas bien grave n’est ce pas ? 

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Incipit :

L’Hermitage, 24 août 1944

Marianne court sur la route de l’Ecarris. Ses pieds la font souffrir, des poumons la brûlent. Derrière elle gronde la rumeur de la foule à ses trousses. Ils sont une vingtaine, peut-être davantage. Au début, ils étaient plus nombreux mais certains, les gamins les plus jeunes, les vieilles, les mères avec leur bébé, ont fini par battre en retraite. La plupart de ces gens connaissent Marianne, au moins de vue, mais leur acharnement en est décuplé. Elle revoit leurs visages enflammés par la haine. Leurs gueules ouvertes, prête à mordre. Leurs hurlements de bêtes. Ces cris de la meute, quand elle s’embrase. Une rancœur du fonds des âges, du fonds des tripes. 

Ils rugissent et elle fuit. Heureusement elle est solide. Endurante à l’effort. A la peine. Dans sa course effrénée , elle perd une chaussure. Cette fraction de seconde peut lui coûter sa superbe, et bien davantage – leur rêve de départ, leur voyage au bout du monde, là où leur amour ne sera plus interdit. Alors, même si elle manque de se tordre la cheville, elle se rétablit et court de plus belle, l’un de ces pieds désormais nu. Ce moment de défaillance a permis à ses assaillants de se rapprocher. Ils la talonnent. Ils vont la toucher. L’agripper. La tordre. Heureusement qu’ils vomissent leur amertume, cela leur fait perdre du temps. Ils s’essoufflent, la colère les consume. 

Son pied nu se heurte contre une pierre. Elle ravale un sanglot. Elle ne leur donnera rien. Ni sa fierté ni sa toison . Si elle se demandait pourquoi elle court, elle s’arrêterait sans doute. Elle les laisserait venir et se jeter sur elle. Elle les laisserait la saisir et la tondre. 

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Le mois du polar est chez Sharon