En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Après l’écriture, on a dû apprendre à lire l’heure sur une horloge à aiguilles, alors là, ça été vraiment un grand malheur, parce que l’heure je la lisais déjà sur la montre de mon père avec des chiffres qui s’allumaient la nuit ; mais sur l’horloge à aiguilles qui ne s’allumait ni le jour,  ni la nuit, c’était impossible pour moi. Certainement un problème de lumière, m’étais-je dis. Ne pas réussir à lire l’heure c’était compliqué, mais ne pas réussir à lire l’heure devant tout le monde, c’était encore plus compliqué. Durant des semaines entières, il y eut des horloges sur tous les polycopiés didactiques, aux relents chimiques. Et pendant ce temps là, les wagons passaient, constatait l’institutrice.

– Si tu ne sais pas lire l’heure, tu vas carrément rater tout le train ! avait-elle dit pour faire rire les autres enfants sur mon dos. 

Elle avait encore convoqué ma mère pour lui parler de mes problèmes de transport en oubliant totalement de lui parler de la pointure de mes chaussures. Alors ma mère, qui avait aussi des problèmes d’horloge, s’était énervée et lui avait rétorqué :

– Mon fils sait déjà lire l’heure sur la montre de son père, c’est bien suffisant ! A-t-on déjà vu des agriculteurs apprendre à labourer avec un cheval de trait après l’invention du tracteur, ça se saurait !

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 En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Hérétiques – Leonardo Padura

 

Un pavé de 600 pages (écrit très petit)

En fait presque trois romans en un.

Première partie :  Leonardo Padura nous emmène à la Havane en 1939 lors du terrible épisode du Saint Louis. Ce bateau emmène d’Europe 900 juifs loin du régime nazi,  le  gouvernement cubain avait délivré 900 visas mais refuse finalement de laisser accoster le bateau, Les Etats Unis de Rossevelt refusent aussi d’accueillir ces personnes qui retourneront alors en Europe, vers l’Holocauste. Cet épisode est vu au travers des yeux d’un enfant, Daniel 10 ans, qui habite depuis peu à la Havane chez son oncle. Son père, sa mère et sa petite sœur Judith sont sur le Saint Louis et repartiront vers la Hollande, puis Auswitch.

20 and plus tard, on suit le jeune Daniel quelques temps avant la prise de pouvoir de Fidel Castro… En 2007, Elias, le fils de Daniel,  charge l’ancien policier Mario Conde de faire la lumière sur une double enquête : la mystérieuse disparition d’un tableau de Rembrandt amené par les grands parents sur le Saint Louis (tableau réapparaissant à Londres 70 ans après) et les raisons du départ précipité de Daniel de l’île en 1958…. Une enquête passionnante tant sur le plan historique que pour la présence des personnages…

 

La deuxième partie raconte dans la Hollande de XVII siècle la réalisation de ce fameux tableau de Rembrand : érudit mais aussi un peu long …

 

Dans la troisième partie, on retrouve la petite nièce d’Elias Kaminski qui s’inquiète de la disparition de son amie et amante. A nouveau Leonardo Padura nous dresse un portrait passionnant de Judith  la jeune emo disparue et une critique du régime de Cuba, régime qui laisse une jeunesse désespérée, n’ayant que peu d’avenir :  l’exil ou la pauvreté..

Un extrait :

Le docteur Isaías Kaminsky prendrait finalement la décision de soumettre le tableau à une expertise rigoureuse. Homme plus curieux et spirituel que son géniteur, il décida de mettre aux doutes et emporta la toile à Berlin lors de son voyage en Allemagne pour épouser la belle Esther Kellerstein en 1928. Il prit alors rendez-vous avec deux spécialistes de la ville, grands connaisseurs de la peinture hollandaise de la période classique, et leur présenta le portrait du jeune juif semblable au Jésus de l’iconographie chrétienne et… tous deux certifièrent que, même si cela ressemblait plus à une étude qu’à une œuvre terminée, il s’agissait sans doute d’une peinture appartenant à la série  des tronies (nom donné par les hollandais aux représentations de bustes) peints dans les années 1640 dans l’atelier de Rembrandt, donnant une image très humaine du Christ. Mais ils ajoutèrent  que cette toile tout particulièrement, presque de façon certaine, avait  été peinte… Par Rembrandt !

Quand il fut fixé sur l’origine et la valeur du tableau, Isaías Kaminski le fit nettoyer et restaurer, et il écrivit aussitôt une longue lettre à son frère Joseph, déjà établi à la Havane et  en passe de devenir Pepe Cartera, pour lui raconter les détails de la fabuleuse confirmation. Grâce à l’avis des spécialistes, Isaías  pensait alors qu’il devait y avoir une grande partie de vérité dans ce qu’avait dit, supposément, ce mythique juif séfarade hollandais, supposément peintre, quand il avait supposément remis la toile au rabbin –pourquoi ? pourquoi la donner à quelqu’un alors que déjà cette époque elle devait être de grande valeur ? – qui , après avoir échappé tant de fois aux épées et aux chevaux des Cosaques, fut rattrapé par la peste noire qui dévastait la ville de Cracovie et alla agoniser dans les bras du Docteur Moshé Kaminsky.

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En conclusion : Un roman passionnant (j’avoue avoir cependant passé quelques pages de la deuxième partie sur la vie de Rembrandt et de son jeune disciple…)

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Ma participation au mois Espagnol et Littérature hispanophone chez Sharon et au challenge « Lire sous la contrainte » organisé par Philippe avec comme contrainte ‘pas de déterminant »

 

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Donc, la tribu a déménagé au Zèbre. Julie et moi avons conservé notre chambre, et maman est restée en bas, toute seule dans l’ex- quincaillerie. On se relayait auprès d’elle, pour essayer de la faire manger. Vaines séances de consolation muette que Jérémy appelait nos « tours de chagrin ». Maman nous préférait sa solitude. Maman bénissait ce zèbre qui la rendait à ses amours défuntes.

– Je t’assure Benjamin, c’est très bien comme ça. Et puis, regarde, ça amuse tellement les enfants, le théâtre !

Le fait est que Jérémy avait donné à cette migration un lustre époustouflant, façon grande compagnie en partance pour le monde, Molière et son harem, la smala Ben Fracasse… J’ai vu le moment où ils allaient atteler des charrettes boiteuses à des chevaux trop maigres et prendre le large sous des capes élimées et des chapeaux à plume. J’entendais déjà les cahots de l’attelage sur les pavés de l’aube. Clara rigolait en douce, mais elle n’a pas raté cette occasion très officielle de se rapprocher de Clément.

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

 

Vertitude

Vertitude 💚💚

Les mots autographes

 Ecrit pourPré vert :, thème de mai.

« La vie en vert, (vers, ver, verre, vair, à votre choix), la vie à l’envers »

Vertitude

 Bleu, tout bleu

Ce sera la mer

Et puis dans un coin

Le pinceau allume un soleil

Jaune, tout jaune.

Comme une larme de pluie

Coule une goutte.

Alors naît l’herbe

Verte, toute verte

Eclatant ça et là

Forêt de vie,

Prémices printanières.

S’envolent les premiers bourgeons

Une coccinelle  rouge, toute rouge

Sur un rayon de lune

Et s’éveillent orange, tout orange

Les lueurs de l’aube

Glissant sur des couvaisons

Oiseaux siffleurs, piailleurs,

Ailes noires, blanches, grises.

Un bec jaune se risque hors du nid

Gobe un ver nu, tout nu

Qui se tortille au bout de la canne du pêcheur.

Le ruisseau chante le soleil luisant

Murmures frais, tout frais

Et moi somnolant dans un hamac

Sirotant un verre menthe à l’eau

Menthe à l’eau, menthe…

View original post 3 mots de plus

Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Dans l’aube naissante de son bureau Empire, le commissaire divisionnaire Coudrier songeait à Guernica. Non pas au bombardement de la petite ville basque et à ses deux mille victimes, mais au tableau, évidemment. Non pas à la toile dans sa totalité, mais au cheval fou. Le commissaire divisionnaire Coudrier abritait au centre de son crâne une tête de cheval qui tirait une langue exorbitée. Bien qu’il ne fût pas d’humeur à sourire, Coudrier songea que l’expression n’aurait pas déplu à feu Pablo Picasso. Dans l’esprit du commissaire, cette langue sortait bel et bien des yeux de la bête. « À moins qu’elle ne sorte de mes propres yeux… » Une langue tendue qu’il imaginait de pierre. Incandescente, pourtant. Quand l’homme s’applique, même les pierres flambent.
Oui.
Ainsi méditait le divisionnaire Coudrier.
Dans l’aube naissante de son bureau Empire.
Les photos d’une jeune fille en morceaux sur son maroquin.
Une religieuse devenue flic, assise devant lui. Et silencieuse.
Gervaise se taisait.
Le commissaire méditait.
Son oreille accompagna le passage chuinté une voiture-brosse sur le trottoir humide.
En fait, à y regarder de plus près, il y avait du chien dans ce cheval. Du chien épileptique, en l’occurrence. Un chien épileptique tirait une langue de pierre dans la tête du divisionnaire Coudrier.
Et sur le maroquin, cette jeune fille éparpillée.

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Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Anaphrases musiquées ou musiques anaphrasées ?

 

Source photo

Bonjour à tous chers auditeurs,
Nous recevons aujourd’hui le groupe de rock alternatif : les Bidons snobs
Pour ceux qui ne les connaîtraient pas nous avons de gauche à droite : Bison Ravi (batterie de cuisine), Rauque Anonyme (à la voix off course), Avida Dollars à l’air-guitar, Marguerite de Crayoncour aux crayons, Anna Coluth au luth, et la toujours aussi timide Carli Bruna aux choeurs.
Ils vont nous interpréter leur nouvel opus : « quelqu’un m’a dit »

Carli Bruna : (fredonnant)

On me dit que notre prose n’apporte aucun repos,
Que notre avenir n’est qu’un navire sans bosco.
On me dit que les images dans l’écran nacré ne sont que fausses magies
Pourtant quelqu’un m’a dit
Qu’une étreinte fait figure d’éternité,
C’est quelqu’un qui m’a dit que l’on peut s’aimer encore.
Serait-ce possible alors?

Bison Ravi (grave)
Alors là ça ne va pas du tout on avait dit que les paroles seraient différentes, je bois :
On me dit que la police ne jure que par la picole
Que nos voyages vers les îles seront couronnés d’ananas et de goyaves .
On me dit que les minuteries dans l’écran nacré ne sont que mutineries
Pourtant quelqu’un m’a dit
Que la station Opéra peut devenir station Apéro ,
C’est quelqu’un qui m’a dit que l’on peut s’enivrer encore.
Serait-ce possible alors que le métro amer devienne une rame morte ?
Serait-ce possible alors ?

Rauque Anonyme :

Mais ça va pas du tout les gars, on avait dit des propos concrets pour nos concerts, c’est quoi ces images à la mort-moi-l-n’œuf, des paroles qui n’ont aucun rythme encore moins du logarithme n’est pas rien ou de l’algorithme. On avait dit que le refrain serait « si tu t’imagines que quelqu’un m’a dit »

Avida Dollars : Je suis d’accord avec Rauque ma voisine
Il faut revoir nos chansons, notre crédo devrait être la Turbulence, la turbulence qui permet d’enculbuter les nantis. A bas le respect ! A quoi ça sert l’amour ?   Marguerite ton avis ?

Marguerite des Crayons : Je suis pour une reprise de la Souche : « j’suis bidon »

J’suis qu’une meuf à rime,  Bourrée d’aspirine
And I just go with my friend parisien, un pseudo émir
J’suis bidon. J’suis bidon

Valentyne : Désolée pour ce contretemps, chers auditeurs laissons donc les Bidons Snobs peaufiner leur futur programme ! A vous les studios !!!

 

Ma participation à l’agenda ironique de mai avec le thème défini par Alphonsine

et Marianne Slavan des Heures Dilettantes : « Ecrire avec en fonds sonore de « Quelqu’un m’a dit » de Carla Bruni et insérer 5 titres de chansons.

Et le thème de mai de la Licorne : Anaphrases où il faut écrire un texte
qui comprendra au moins cinq anaphrases ( une phrase qui contient plusieurs anagrammes …). Il y a 14 anaphrases à trouver et aussi les anagrammes des chanteurs du groupe 🙂

La mémoire est une chienne Indocile – Elliot Perlman

LC avec Edualc

New-York de nos jours. Lamond, un jeune afro-américin sort de prison, Adam un professeur d’histoire à Columbia vit une période de sa vie délicate : il est en train de perdre son boulot et refuse de concevoir un enfant avec sa femme.

Au début, on suit les deux personnages en parallèle : pas de réels points communs hormis leur « ville » de résidence. Le point commun qui les fera se rencontrer sera Michelle, cousine de Lamond et épouse du meilleur ami d’Adam.

Le jeune homme noir est resté de nombreuses années en prison pour un vol qu’il n’a pas commis, il était juste coupable d’être noir, d’avoir de mauvaises fréquentations et un avocat commis d’office. Son but dans la vie est de retrouver sa fille qui avait deux ans au moment de son incarcération, six ans auparavant.

L’historien quant à lui ne réussit plus à publier dans son université prestigieuse, et de ce fait se retrouve licencié. Le père de son meilleur ami lui soumet une idée de recherches historiques : « le rôle des soldats noirs américains dans la libération des camps de concentration en 1945 »

En parallèle Lamond travaille comme homme de ménage dans un hôpital où il rencontre un vieil homme atteint d’un cancer en phase terminale.  Ce vieil homme se met à lui raconter sa vie en Pologne en 1940 et comment il deviend  Zonderkommando au Camp d’Auschwitz…

On comprend alors que les deux personnages principaux, Lamond et Adam, vont se retrouver autour de ce thème, très éprouvant.

C’est un livre très, très, dense où on suit tour à tour le destin de nombreux personnages : de ce jeune homme noir qui cherche à retrouver sa fille, de ce vieil homme qui a survécu à l’holocauste et qui condamné par le cancer, de l’historien qui trouve des bandes-son enregistrées en 1945 en Europe par un homme rongé par la culpabilité.

Eliott Perlmann passe donc d’un chapitre à l’autre de 1942 à 45 puis dans les années 60 autour de la bataille pour les droits civiques (le père d’Adam étant un ardent défenseur de la fin de la ségrégation) puis de nos jours avec des conversations entre Michelle et sa fille de 14 ans..

L’alternance des périodes est bienvenue et permet de ne pas rester plus que supportable dans les camps d’Auschwitz…

Un livre  où l’auteur s’interroge sur la mémoire sous toutes ses formes : aussi  bien sur la mémoire écrite – les juifs tentant de sauvegarder un témoignage du génocide en enterrant des papiers – et surtout la mémoire orale avec les enregistrements de 1945 du professeur Broder mais aussi le témoignage de Mandelbrot, ancien Zondercommando, qui nous parle après sa mort à travers la voix de Lamond, jeune noir victime du racisme ordinaire de nos jours…

A lire….

Un extrait

Pourquoi l’histoire ne peut-elle nous renseigner sur ce qui va se produire dans l’avenir ? Parce qu’elle traite des individus, or les individus sont imprévisibles, autant que le sont la plupart des animaux, si ce n’est plus. On ne peut même pas se fier à eux pour qu’ils agissent comme ils l’ont déjà fait en des circonstances similaires ou pour qu’ils fassent ce qui relève à l’évidence de leur propre intérêt. Les êtres sont imprévisibles, à titre individuel et au plan collectif, les gens ordinaires tout comme les dirigeants investis d’un pouvoir.

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Livre recommandé par Gwenaelle dans le cadre du « challenge 12 amis – 12 livres »

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Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Ils roulent encore deux ou trois kilomètres, puis sont à bout de bitume alors coupent le moteur : c’est vide autour deux, désaffecté, un espace entre zone industrielle et prés de pacage, et l’on comprend mal pourquoi ils s’arrêtent là sous un ciel parcheminé de fumées denses, rapides, tire-bouchonnées au-dessus des cheminées de la raffinerie puis dilatées en traînées mornes, distillant alors poussières et monoxyde de carbone, un ciel d’apocalypse. À peine sont-ils garés sur le bas-côté que Sean sort son paquet de Marlboro et commence à fumer sans même ouvrir sa vitre. Je croyais que t’avais arrêté, Marianne lui retire doucement son clope pour aspirer une taffe – elle fume d’une manière particulière, paume sur la bouche, doigts serrés et cigarette coincée à la jointure des métacarpiens –, exhale la fumée sans l’avaler, puis le replace entre les doigts de Sean qui murmure non, pas envie. Elle remue sur son siège : t’es toujours le seul type qui se lave les dents le clope au bec ou pas ? – été 1992, un bivouac dans le désert près de Santa Fe, l’aube tie and dye, entre rouge corail et rose paume de singe, un feu bleuté, une tranche de bacon qui craque dans une poêle, du café dans des quarts en  fer blanc, la peur des scorpions tapis dans l’ombre froide des cailloux, la chanson de Rio Bravo, My Rifle, My Pony and Me, chantée ensemble, et Sean, la queue d’une brosse à dents barbouillée de dentifrice calée au coin de la bouche tandis qu’à l’autre extrémité du sourire une première Marlboro -, il hoche la tête : yes – la tente canadienne ruisselait de rosée, Marianne était nue sous son poncho frangé, des cheveux longs jusqu’aux fesses, et lisait en exagérant le ton déclamatoire un recueil de poèmes de Richard Brautigan trouvé au fond du car Greyhound qui les avait déposés à Taos.

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Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Six fourmis blanches – Sandrine Collette

C’est la nuit et ce n’est pas la nuit. Il neige à nouveau de temps en temps, des averses qui donnent des gifles, et mes vêtements sont mouillés, mes cheveux aplatis et trempés sous le bonnet. Je suis exténuée, usée par le sentiment de ne pas avancer, de ne pas progresser, de ne plus rien attendre. Le froid me fait pleurer de fatigue.

Lever les pieds, l’un après l’autre. J’ignorais que cela pouvait être si difficile, et si douloureux. Mes jambes, mes talons sont traversés par des lames glacées qui me donne l’impression d’aller sur des tessons de verre. Mais je n’ai pas le choix : il faut suivre les autres. Quand nous ralentissons, que nous nous arrêtons parfois, avec l’impression d’être en train de mourir, Vigan crie du haut de la file : Marchez ! Sa voix autoritaire résonne dans nos têtes, nous arrache à une drôle de torpeur. Marchez ! entendons-nous encore, et nous obéissons tels de vieux chevaux, l’échine courbée, toute notre confiance, toutes nos émotions mortes au-dedans de nous.

Au fond de moi, un tout petit espoir subsiste, le même depuis ce matin : la montagne sa part. Elle a eu Étienne. Statistiquement, nous avons atteint le quota – de quoi, je le sais à peine, de perte normale ou admise, je suppose, comme dans l’armée. Je vois bien que mon raisonnement est fallacieux, quand je pense aux cordées entières qui dévissent des sommets, aux gens qui se noient par dizaines lors d’un naufrage en mer. Mais j’espère quand même. Parce que je n’ai rien fait pour mériter cela.

Rien transgressé, rien outrepassé, rien tué. C’est la montagne. Encore une fois, le manque de chance. Le hasard. Bien sûr, je me demande, pourquoi moi ? Et pourquoi nous. Qu’il n’y ait pas de réponse, cela me sidère. Alors la porte est ouverte à tous les excès et toutes les injustices. Peut-être sommes-nous mis à l’épreuve. Peut-être la force et l’obstination que je mets à marcher encore et encore apportent-elles quelque chose au monde, que d’autres partagent, que d’autres utilisent. Mon énergie se dilue dans l’univers, et ma conscience s’étend par-dessus les montagnes. 

Toutes ces petites choses qui ne me consolent pas.

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Six fourmis blanches – Sandrine Collette

Maudit…

Chez Supergaufrette : Source photo

Nous devisions tranquillement, ma sœur et moi, quand Martine publia ici le thème de l’agenda ironique d’avril ; par nous je veux dire : moi Palagie et ma sœur Palatigne. Le sujet était la mer, les embarcations et les embruns. J’adore naviguer sur les mers interdites et accoster les rivages barbares…. J’ai navigué à travers bien des bibliothèques et j’ai vogué sur les océans…mais là je dois dire que nous avions décroché un pompom (de marin)

Dans un sursaut avant le 22 avril, Valentyne nous sortit à nouveau, nous ses deux PAL jumelles, constituées de tous les livres qu’elle souhaite lire ou relire. Par je ne sais quel malencontreux vent bientôt nous ne fûmes plus d’une pièce mais multitude : que s’était il passé ? nous ne pouvons le dire avec certitude !

Peut-être Valentyne  eut-elle un ras-le-hors-bord dont elle est coutumière. Peut être fut elle prise dans un courant littéraire qui l’emporta ! Peut-être se prit elle de plein fouet une phrase des « vagues » de Virginia Wolf …  nul ne le sait ! En tout cas le résultat fut là : nous éparpillées sur le sol, Valentyne échouée sur la tranche et répétant en boucle : je suis complétement schlass, la schlassitude me guette.

De notre aventure il ne me reste que quelques flashs : Le vent commençait à hurler, les livres entrechoquaient leurs pages ; leur grain Velin rugissait, sautait, craquait autour de nous comme un feu blanc sur la prairie, un feu dans lequel nous brûlions sans être consumés, immortels dans la gueule même de la mort ! Nous appelions en vain les autres carnets, livres de poche et best-sellers. Autant valait hurler dans la cheminée d’une fournaise que de héler les copains dans un tel orage. Cependant les nuages volants, l’écume de l’encre devenaient encore plus noirs avec la nuit qui tombait ; il n’y avait aucun indice des murs du salon.

Nul doute que ce désastre devait être dû à un monstre, pour le moins de la taille de Moby Dick ou du K, un monstre qui se cachait aussi dans les profondeurs des pages et sa force colossale et sa ruse démoniaque. Le K est un poisson de très grande taille, affreux à voir et extrêmement rare. Selon les mers et les riverains, il est indifféremment appelé kolomber, kahloubrha, kalonga, kalu, kalitude, balu, chalung-gra. Les naturalistes, fait étrange, l’ignorent. Quelques-uns, même, soutiennent qu’il n’existe pas…

Valentyne, minuscule sur cette mer de livre, essayait d’harenguer une foule de playmobil pour qu’ils viennent à sa rescousse ; elle criait : «  Allons, nagez, nagez, de grâce ! Peu importe le soufre, les diables sont assez bons bougres. Bon, voilà qui va bien, c’est un coup qui vaut ses mille livres, c’est un coup qui ramasse les enjeux ! »

Éparpillées mais plein de combattitude, ma sœur et moi essayâmes de ramener Valentyne de sa dérive sémantique. Le coeur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane. Tous nos efforts furent vains : Regarde la marée montante qui est en train de tout submerger. De quoi est-elle faite ? De chansons, de chansonnettes, de paroliers, de musiquette… bref d’une marchandise d’usage courant.

Sur ce champ de bataille, un de ceux dont personne ne se souvient , là-bas, à la page 47 de l’atlas où il y a une grande tâche jaunâtre avec quelques noms contenant beaucoup de h, éparpillés çà et là, on a trouvé l’autre jour, lors d’un sondage effectué en vue d’une éventuelle prospection géologique, on a trouvé donc un génie. Le génie de la petite sirène ? me demandai-je..

Pour se sortir de ce mauvais pas Valentyne essayait d’éponger des larmes de fonds mais elle buvait la tasse tant et plus que je l’ai cru perdue : elle eut alors une idée de génitude : voyant les similitudes de son odyssée avec celle de Moby Dick, elle se contorsionna pour libérer les baleines de son soutien-gorge …cependant nous ne connûmes pas la suite : le Maudit Bic de Valentyne avait perdu toute son ancre…

680 mots pour l’agenda ironique d’avril

Les extraits (légèrement modifiés)

Moby Dick

Le vent commençait à hurler, les vagues entrechoquaient leurs boucliers ; le grain rugissait, sautait, craquait autour de nous comme un feu blanc sur la prairie, un feu dans lequel nous brûlions sans être consumés, immortels dans la gueule même de la mort ! Nous appelions en vain les autres canots. Autant valait hurler dans la cheminée d’une fournaise que de héler les bateaux dans un tel orage. Cependant les nuages volants, l’écume et le brouillard devenaient encore plus noirs avec la nuit qui tombait ; il n’y avait aucun indice du vaisseau. La mer rageuse empêchait tous les essais que nous faisions pour écoper.

En parfaite harmonie avec la houle, Moby Dick poursuivait sa course, serein, dérobant au regard humain son corps criblé de harpons et l’horreur de sa terrible mâchoire. Il cachait aussi dans les profondeurs de l’eau et sa force colossale et sa ruse démoniaque.

Allons, nagez, nagez, de grâce ! Peu importe le soufre, les diables sont assez bons bougres. Bon, voilà qui va bien, c’est un coup qui vaut ses mille livres, c’est un coup qui ramasse les enjeux !
Le coeur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.

J’adore naviguer sur les mers interdites et accoster les rivages barbares.

J’ai navigué à travers bien des bibliothèques et j’ai vogué sur les océans.

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Le K Dino Buzatti

Littérature, art ?… tout ça c’est des grands mots..,, Mais l’art au jour d’aujourd’hui ne peut être qu’une denrée, comme un bifteck, un parfum, un litre de vin. De quel art s’occupent les gens ? Regarde la marée montante qui est en train de tout submerger. De quoi est-elle faite ? De chansons, de chansonnettes, de paroliers, de musiquette… bref d’une marchandise d’usage courant. Voilà la gloire. Tu as beau écrire, toi, des romans très intelligents et même géniaux, le dernier des yéyés t’écrasera sous le poids de ses triomphes. Le public va droit au solide, à ce qui lui donne un plaisir matériel, palpable, immédiat. Et qui ne lui coûte pas de fatigue. Et qui ne fasse pas travailler le cerveau…

Sur un champ de bataille, un de ceux dont personne ne se souvient , là-bas, à la page 47 de l’atlas où il y a une grande tâche jaunâtre avec quelques noms contenant beaucoup de h, éparpillés çà et là, on a trouvé l’autre jour, lors d’un sondage effectué en vue d’une éventuelle prospection géologique, on a trouvé donc un général.

Le K est un poisson de très grande taille, affreux à voir et extrêmement rare. Selon les mers et les riverains, il est indifféremment appelé kolomber, kahloubrha, kalonga, kalu, balu, chalung-gra. Les naturalistes, fait étrange, l’ignorent. Quelques-uns, même, soutiennent qu’il n’existe pas…

 

Éponger des larmes de fonds Mind the Gap in « Les-cinq-sens-dessus-dessous »