Ma reine – Jean Baptiste Andrea

Dans ma chute interminable vers la station, je me suis rappelé qu’il m’était déjà arrivé la même chose. Pas de tomber d’une falaise, mais l’attaque de panique. 

Je l’avais presque oubliée, celle-là. C’était Noël. À l’école, on avait organisé une représentation de la Nativité. Le maître avait demandé qui voulait faire quoi, tous voulaient le rôle du Petit Jésus mais c’était Cédric Rougier qui l’avait eu, ce qui était bizarre parce que c’était le plus grand de la classe. Tout le monde avait parlé en même temps et à la fin il n’était resté que l’âne, le maître avait demandé qui voulait faire l’âne, quelqu’un avec crié mon nom et toute la classe avait éclaté de rire. Moi je m’en fichais, j’avais dit que je voulais bien faire l’âne, ce qui les avait fait rire encore plus fort. 

Le maître, lui, ça ne l’avait pas fait rire, il m’avait même donné une réplique.  « Les animaux te saluent, Divin Enfant », ça je m’en souviens bien. Les autres avaient moins rigolé quand ils avaient vu que j’étais un âne qui parle. On avait eu des costumes, des vrais, des qui venaient d’un théâtre . 

Le soir de Noël on avait donné la pièce devant tout le village. Les jambes de Cédric Rougier dépassaient de la mangeoire, il avait un trou à sa chaussette. Martin Ballini, qui faisait le mouton, n’arrêtait pas de pousser tout le monde pour se mettre sur le devant de la scène. Mon tour était venu, je m’étais avancé dans mon costume d’âne, et tout d’un coup j’avais eu la même chose que là, sur la falaise, parce que tout le monde me regardait. J’étais habitué à ce qu’on me regarde mais pas comme ça. Mes parents m’ont raconté que je m’étais cabré et que j’étais tombé raide comme les chevaux quand on leur tire dessus dans les westerns. Des anges m’avaient traîné hors de la scène. Moi je me souviens seulement du trou dans la chaussette de Cédric Rougier, le trou était devenu immense et m’avait avalé. Quand j’avais rouvert les yeux, plein de têtes flottaient  au-dessus de moi, celle du curé au milieu. Il m’avait demandé si ça allait et moi j’avais dit « les animaux te saluent, Divin Enfant », puis j’avais vomi toutes les lentilles de mon dîner.

 

Ma reine – Jean Baptiste Andrea

Publicités

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

Les gens marchent vers le carrefour. Si je veux aller à la ferme, il faut remonter le courant de la foule. Je m’arrête, pour essayer de comprendre ce qui se passe, de quelle fête il s’agit. 

Un cortège accompagné par le flot s’approche du carrefour, je suis trop loin pour distinguer qui que ce soit.

Je demande à un inconnu : 

– Un enterrement ? 

– Ah que non, ma belle. Pas d’enterrement, quoique, un adieu quand même. 

L’homme, le rire gras, est content de sa blague. Curieuse, je me mêle aux gens. Je veux voir et échapper au froid qui me saisit à l’intérieur.

  Sur la route gelée, plusieurs charrettes s’avancent, chargées, si chargées. Je reconnais les objets. D’abord, le buffet sur lequel était exposées les photos des enfants des patrons, puis voilà le gros coffre en bois peint qui était juste derrière la porte dans la pièce principale. On y gardait les nappes, les serviettes et les torchons bien pliés. Les jolis torchons, ceux qui servaient à astiquer les couverts en argent, à essuyer la vaisselle. La belle vaisselle doit être maintenant entassée dans les grosses caisses en bois sur l’autre carriole. De la paille en dépasse, on a rangé vite.

Je ne veux pas en croire mes yeux, je les connais tous, ces meubles, jusqu’au dernier. Pire, je connais les gens sur les charrettes. Ils sont tous là en effet, toute la famille au grand complet ; où est-ce qu’ils partent comme ça ? Toute la maison, rangée  n’importe comment sur les charrettes ! Cette route, où va-t-elle ? Ce n’est pas comme ça que je rêvais  mes retrouvailles.

J’avance. Il faut que je voie Josef. Pour lui dire qu’il a une fille. il faut que Josef me voie, qu’il donne un prénom à cette petite, qu’il l’aime ! il faut nous emmener à Vienne !

Mon dieu, laissez-moi passer ! 

Je pousse les gens, je dépasse Stan, qui suit au pas le cortège avec sa voiture bien propre et rutilante. De temps en temps, il klaxonne, comme s’il était pressé. Il n’est pas pressé. C’est un salut sinistre qu’il envoie à la famille du patron. 

Le patron, on dirait un petit vieux, tout ratatiné, à peine reconnaissable. Il est en tête, sur la première charrette. Josef conduit la seconde. Il tient les rênes du cheval fermement, ça oui, mais on voit bien que c’est la première fois qu’il en dirige un. Le cheval avance tout seul, en suivant la charrette précédente. Josef s’est abandonné au rythme de la bête, il se balance d’avant en arrière, en avant, en arrière. Il ne regarde ni à gauche ni à droite, pas même devant lui. Son regard est vide, infiniment vide, je n’arrive pas à y entrer. Il n’entend pas non plus. Il ne réagit à rien. Ni aux rires, méchants et moqueurs, ni aux menaces, ni aux poings levés , ni aux boules de neige sales lancées par les gamins – et aussi par les adultes. Rien ne le fait changer de position, tourner la tête, hausser les épaules, ajuster la couverture qui glisse doucement de ses genoux.

.

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

Si j’étais toi

Si j’étais toi, parfois je m’autoriserais à hurler 

Percer les tympans des uns et des autres qui savent clamer leurs vérités 

S’élancer, respirer, laisser le cri 

S’animer et s’accumuler au fonds du lit

 

Si j’étais toi j’essaierais de danser

D’apprivoiser la musique comme on apprivoise la rosée

Savoir se lâcher et se laisser porter par les notes 

Mordre la vie et chanter dans les gargotes 

 

Si j’étais toi je conjuguerais le verbe être à tous les temps 

Ou alors le verbe s’épanouir ?

S’évanouir ? 

Devenir ? 

 

Si j’étais toi je me réfugierais dans un lieu isolé 

Je regarderais l’hiver givrer les fenêtres 

Je fixerais le feu qui crépite dans la cheminée 

Je reconstituerais des forces pour le printemps

 

Alors seulement après, si j’étais toi,  je réapparaîtrais à la surface 

Je m’étirerais 

Je laisserais ces yeux trop longtemps baissés s’éclairer 

J’entendrais ses articulations rouillées grincer 

Et après les cris et le retrait je fleurirais… comme un perce neige nouveau-né

.

L’agenda ironique de janvier 2018 est chez Victohugotte 🙂 Cours y vite, cours y vite

Anna Hope – La salle de bal

À son réveil il trouva trois boîtes d’allumettes sur son oreiller, et avant même qu’il soit complètement conscient, elles furent fourrées dans sa manche et il comprit : Dan était parti. 

Quelques secondes plus tard, c’était le branle-bas de combat dans le pavillon. La perplexité barbouillait le visage des surveillants. Pas de trace de lui, pas de fenêtre cassée. Pas de porte ouverte. John, à l’instar de tous les autres, n’avait pas la moindre idée de la façon dont il s’y était pris : Dan avec tout bonnement disparu. 

Les hommes furent enfermés dans la salle commune, des surveillants supplémentaires furent postés aux portes, et tandis que les hommes se rassemblaient  dans ces quartiers fétides et exigus, les rumeurs les plus folles se répandirent. Dan avait bénéficié de l’aide de géants. Il avait été emporté par des fées. Avait volé un cheval dans les écuries et chevauché sur la lande pendant la nuit. Il était  lui-même devenu un cheval.

 – C’est vrai John  ? 

Joe Sutcliffe était planté devant lui.

– C’est vrai qu’il s’est transformé en cheval ? 

– Je ne sais pas, mon gars.  Je n‘en sais rien. 

C’était possible. D’une certaine manière, venant de lui, ça ne m’aurait pas étonné.

:

Anna Hope – La salle de bal

Le jour où… j’ai découvert que j’avais déménagé de la pieuvre rouge à la banane bleue 

Ce soir je suis rentrée à la maison et j’ai appris (révision de Géographie de Première avec Ponette) les notions de pieuvre rouge et de banane bleue 

Cela a illuminé ma journée et maintenant vous avez mon adresse pour m’envoyer une carte postale :

La jument verte

Chemin du Mont-Blanc

74999 La banane bleue 

Bon comme je suis un peu sourde, au début j’avais compris pieuvre rouge et baleine bleue 

Un titre de billet culte non ? « Le jour où… j’ai découvert que j’avais déménagé de la pieuvre rouge à la baleine bleue »

:

Le jour où chez CarnetsParesseux

Anna Hope – La salle de bal

Quand il prononcerait son allocution au congrès, il y aurait très certainement dans la foulée du temps pour les questions : il serait certainement interrogé sur la manière précise dont un bal hebdomadaire contribuait à une ségrégation saine et aidait à la promouvoir. Il devrait avoir une réponse toute prête. Dans son cœur, il savait que c’était une bonne chose, mais comment quantifier cet effet positif ? Comment le mesurer d’une façon scientifiquement  véritable ? Qui persuaderait Churchill et l’assistance qu’un bal participait en définitive à une approche efficace des soins apportés aux malades mentaux ?

Qu’aurait dit Pearson ?

Allons, allons. Nous devons nous occuper uniquement de ce qui est mesurable.

Des chiffres.

Des statistiques.

Certes.

Il aurait aimé qu’existe une sorte de formule – d’équation mathématique – adaptée à sa démonstration :

Soit x l’état d’esprit des patients un vendredi soir.

Soit y le plaisir qu’ils ressentent dans la musique, la danse et l’échappatoire à la routine monotone.

Soit z le bien combiné d’un bal hebdomadaire.

Mais une telle équation n’existait pas. Tout ce qu’il pouvait dire c’était qu’il croyait que c’était une bonne chose. Or ce n’était pas suffisant. Il était un scientifique, oui ou non ? Il devait être capable de prouver la valeur de son affirmation.

Cette pensée épineuse menaçait de perforer son humeur, quand il aperçut au loin la silhouette familière de Mulligan, dans un enclos, avec l’un des chevaux de trait, qu’il faisait tourner lentement autour du pré. Charles bifurqua pour venir se planter devant la petite clôture en bois à trois lattes.

L’animal se révélait boiter. De temps à autre, Mulligan reculait afin d’observer sa foulée. Il n’y avait qu’un seul surveillant à proximité – occupé avec un autre animal en haut du pré. Autrement, l’Irlandais  était seul. Il n’avait pas vu Charles : de fait, il ne semblait pas voir grand-chose à part le cheval lui-même. Au bout d’un moment, il l’appela avec un sifflement grave, la bête tourna la tête et vint directement vers lui, sur quoi il s’empara de sa bride, se pencha et posa la main à plat contre la joue de l’animal. À présent l’homme et la bête étaient face à face, nez contre nez. Mulligan semblait murmurer à son oreille. De l’autre main, il se mit à lui caresser doucement l’encolure. 

Charles se pencha en avant – réflexe idiot, puisqu’il était impossible d’entendre quoi que ce fût de là où il se trouvait. Les Irlandais avaient une affinité pour les chevaux, c’était bien connu, en particulier les membres inférieurs de cette race, toutefois il se jouait autre chose : une rare concentration, voire de la tendresse.

 

Anna Hope – La salle de bal

Ils vont tuer Robert Kennedy – Marc Dugain

LC avec Edualc 

Quand la petite histoire se mêle à la grande…..

 

Un sexagénaire, prof d’histoire à l’Université retourne sur les lieux de son enfance, avec Lorna son ancienne étudiante et compagne actuelle.

On apprend dans le premier chapitre qu’il a été très heureux jusqu’au moment il y a eu un drame familial. Le lecteur connaitra ce drame bien plus tard et Marc Dugain nous prend par la main alternant les chapitres sur la vie de ce professeur d’université (nommé O’ Dugain, son presque double ?)  avec des chapitres sur la vie de John Fitzgerald Kennedy et de son frère Robert.

Côté famille du narrateur : Le père du narrateur, psychiatre soignant les anciens déportés par l’hypnose est très distant, limite indifférent, sa grand-mère est juive et  a survécu en France à la guerre de 40 et sa mère est irlandaise et reste plus dans l’ombre. Son père et sa grand mère ont dû quitter la France au début des années 50 pour le Canada et ils ne parlent quasiment jamais de cette époque…L’assassinat de JF Kennedy en 63, quand le narrateur a  9 ans, le marque énormément.

Le narrateur, qui a seize ans à la mort de sa mère et dix-sept à la mort de son père (deux suicides étant la version officielle), est persuadé que la mort de ses parents est en lien avec celle de Robert Kennedy. C’est là qu’a résidé tout l’intérêt de ce livre pour moi : au-delà de l’enquête qu’il mène, j’ai essayé de faire la part des choses entre les évènements historiques relatés et les interprétations de ce professeur ; passionnant et quasiment impossible, je ne sais absolument pas quelle part d’invention et de réalité sont présentes dans ce roman où j’ai appris énormément de faits sur les deux Kennedy.

A un moment, on trouve l’auteur sensé et convaincant et deux pages après on a l’impression de se retrouver dans la peau d’un paranoïaque de la plus belle sorte…

En conclusion : intéressant et déstabilisant…..

* *

Trois extraits :

 

En fait, une curieuse prémonition m’avait amené à penser, quelque part dans un coin de mon esprit, que la mort de mes deux parents était liée à celle des Kennedy. Cette prémonition, que l’on pourrait tout aussi bien considérer comme une illumination, datait de mon adolescence, et c’est elle qui m’avait orienté vers des études d’histoire contemporaine où je m’étais spécialisé dans « la passion Kennedy », titre de mes travaux. « Passion » s’entendait comme le martyre des deux frères.

 

* *

L’Amérique est alors le pays qui exerce la plus grande pression sur les individus quant à la réussite. Au-delà du bien et du mal, on sépare les gagnants et les perdants. C’est dans ce terreau de réprouvés que se dessinent ces destins de tueurs solitaires les plus nombreux du monde.

* *

La contre-culture a compris très vite que ce mouvement, miné par la drogue et les bonnes intentions, qui vendait de l’amour à crédit, allait se fracasser sur la réalité, celle d’un monde poussé par la force irrésistible de l’appropriation. La dimension spirituelle de notre mouvement était empruntée à la brocante de l’esprit amérindien, à des philosophies d’Extrême-Orient qui, à l’usage, n’avaient pas eu de meilleur effet sur les instincts primaires des individus. De cette pause de quelques années dans la course à l’accumulation et à la prédation, il restera, pour ceux qui ont survécu au voyage psychédélique, une impressionnante créativité musicale, cinématographique et, surtout, une libération sans précédent de la condition féminine.

 

Je lis donc je suis – 2017

Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es…

Les réponses reposent sur les titres lus tout au long de l’année.

 

* *

Décris-toi : La fille automate 

Comment te sens-tu ? Le cœur cousu 

Décris où tu vis actuellement : Au bonheur des ogres 

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? : Griffintown 

Ton moyen de transport préféré : les fantômes voyageurs – Tom Drury (Lu en début d’année 2017)

Ton (Ta) meilleur(e) ami(e) est : Le cas Malaussène 

Toi et tes amis, vous êtes : J’étais derrière toi

Comment est le temps : Giboulée de soleil (lu en décembre une citation bientôt) 

Quel est ton moment préféré dans la journée ?: La promesse de l’aube (deux extraits ici et ici)

Qu’est la vie pour toi ? Légende d’un dormeur éveillé 

Ta peur ? : La mémoire est une chienne indocile 

Quel est le conseil que tu as à donner ? : Mentir n’est pas trahir 

La pensée du jour : Encore des nouilles 

Comment aimerais-tu mourir ? Délivrances 

Les conditions actuelles de ton âme :  Tout ce dont on rêvait 

Ton rêve : Réparer les vivants 

* *

Tag vu chez Moka, Caroline et Leiloona 

Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes

Pour le voyage de noces, le père d’Eugénie les conduit avec leur barda au village voisin. Assis les rênes à la main, il bougonne bien encore un peu, mais l’Emile a raison, bientôt tout le monde prendra le train et les voituriers disparaîtront, alors qu’il y aura toujours des gens pour aller au spectacle… Marionnettiste, un métier d’avenir, le beau-père a quand même du mal à s’y résoudre, habitué qu’il est à être le point fixe autour duquel rayonnent les charrois. Il a du mal à croire que ce n’est plus le pas de ses chevaux qui mesurera l’espace. Depuis cinquante ans temps que la ligne Saint-Étienne-Lyon est ouverte – cinquante ans, beau-père, cinquante ! – Il ne peut croire qu’elle mène vraiment quelque part. Pour le charbon et les marchandises, il peut comprendre, mais qu’il y ait des gens pour voyager droit sur cette voie unique… Aussi est-il mal assuré de quel parti prendre, s’il doit se réjouir ou se désoler de voir sa fille faire la route et non l’étape.

Assise à ses côtés, Eugénie ne dit rien. Elle regarde la route comme si elle la prenait pour la première fois, alors qu’elle a souvent, enfant, accompagné son père dans ses courses. En grandissant, on lui a appris qu’il n’était pas convenable pour une jeune fille d’aller ainsi, que ce n’était pas dans la poussière des chemins qu’elle trouverait un mari. Miracle ! Allégresse ! Elle crierait bien aujourd’hui si elle ne craignait autant Dieu, alléluia ! La route lui a apporté un époux, et, telle la vague qui se retire, les reprend tous les deux ! Le grincement des roulottes sonne à ses oreilles un hymne joyeux, qui lui chante qu’elle est femme, et libre, émancipée de la tutelle de sa mère et de ses sœurs, de la maison aux aguets dans le pli du Couzon, du linge à battre, de l’âtre auprès duquel raclent les chaînes qu’épouses et filles traînent derrière elles, tournant autour de son œil sombre comme les mules au moulin. D’un si petit appétit d’habitude, Eugénie se découvre une faim de loup.

:

Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes

 

 

Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes

Émile grandit sur les routes. Il aime par-dessus tout les départs, lorsque son père le réveille à des deux trois heures du matin pour faire l’étape en une seule fois. Les rouliers qui les accompagnent jusqu’à la ville suivante encouragent leurs bêtes par des claquements de langue secs comme des cris d’oiseau et plaisantent à voix basse pour se donner du courage, ils lui demandent s’il n’a pas peur du loup. Du loup, point. Mais peut-être bien des quelques malandrins croisés dans les forêts sombres, même s’ils lorgnent davantage les chevaux du voiturier que leurs caisses. Et aussi un peu des cavaliers pressés qui dépassent le convoi en jurant. Le plus souvent cependant il n’y a personne. La route et la nuit pour eux.

Ils avancent aux étoiles, et parfois la lune est si belle qu’on peut imaginer y vivre. Chaque route a son odeur, son père les reconnaît aussi à l’oreille : le silence obstiné de la route à pacage, le ruissellement de celle à peupliers, le ressac que celle-là coince au sommet des mélèzes, le feulement de la pierre au passage des cols.

À l’arrivée les hommes détellent, prennent leur argent, puis s’éloignent les chevaux au poing tandis qu’Auguste s’active autour des chariots naufragés. Ils montent le théâtre pour quelques jours, parfois un mois, si les recettes sont bonnes. Ils évitent les vogues où se produisent trop de petits théâtres ambulants, et où la tranquillité du public n’est pas toujours assurée. Dans le Beaujolais par exemple, la maréchaussée doit régulièrement intervenir pour calmer les esprits… Et les poings.

:

Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes