La judiciaire épopée de Jujube et Jupiter

Mr Le juge,

 

Ci juin, cette lettre pour vous demander votre aide judiciaire et judicieuse. Jugez plutôt :

Jujube, ma jument a été victime d’un don Juan. Elle était tranquillement en villégiature dans le Jura. Ce julot s’est échappé de son (juke)box et lui a fait un coup de Judas.

Certes Jujube manque de jugeote de s’être laisser subjuguée par ce coureur de jupon mais je ne peux laisser cette juvénile jument enfermée dans nos écuries jumelées avec celle de ce goujat, fut-il la propriété d’un judoka spécialiste en ju-jitsu. Sans avoir des préjugés, les chiens ne font pas des chats et les taureaux des chevaux.

J’ai tout vu avec mes jumelles longue portée. Le temps de descendre de l’échelle où j’étais juchée pour réajuster mes rideaux en toile de jute. Je suis arrivée trop tard, le don Juan avait déjà remballé son tire-jus (excusez mon franc parler), son jubilatoire méfait accompli. JUPITER est  le nom de ce scélérat, que j’écris exprès en MAJUSCULE pour que vous l’identifiez rapidement. Je l’ai fait fuir avec des jurons qu’un adjudant chef n’aurait pas osé conjugué à l’imparfait ni au subjonctif présent ou passé.

Jujube donc attend des jumeaux, voire potentiellement des jumeaux jumarts.

Je demande justice, réparation pour le préjudice. Merci de m’indiquer la jurisprudence en vigueur pour ce cas avéré de donjuanisme jurassique.

 

Votre dévouée Justine Lavertu

Source photo

Texte écrit pour Jeu 38 chez Filigrane

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Winter – Rick Bass

En plus de tous ses autres boulots, à l’automne Mike Canavan sert aussi de guide aux chasseurs. Il connaît bien la vallée, et grâce à son travail de surveillance des forêts, il a toujours des histoires à raconter car il lui arrive souvent d’apercevoir des loups, des ours et des pumas. Un jour, il est venu nous aider à nous occuper des chevaux de Dave Pruder, Buck et Fuel – à leur limer les sabots, je crois bien, ou peut-être être à leur détartrer les dents, un soin technique en tout cas – et il les a fait passer dans le corral, mais ensuite il n’a jamais pu mettre le licou à Fuel.
Le cheval a pris peur et il a foncé droit sur Mike, mais au lieu de l’esquiver, Mike lui est rentré dedans de plein fouet, en haut du poitrail, un vrai placage de footballeur américain. Puis il a levé les bras et les a passés autour du cou de Fuel, en se cramponnant comme un bouledogue, ce qui lui a valu d’être traîné à travers le corral pendant quelques temps – sans jamais laisser prise, levant les pieds pour ne pas se les faire écraser – jusqu’au moment où Fuel a fini par se calmer, ou peut-être par se sentir épuisé.
Je me tenais à l’autre bout du corral, en sécurité, et je regardais Mike opérer.
« Le licou, s’il te plaît », a-t-il lancé entre ses dents, les bras toujours serrés autour de l’encolure de Fuel.
Je me suis approché au petit trot et je lui ai tendu l’objet. En tenant les naseaux du cheval d’une main, et lui a tiré sur l’oreille et l’a prise entre ses dents puis il lui a glissé le licou autour de la tête de sa main libre. Après quoi, il s’est redressé et il a emmené le cheval jusqu’au piquet prévu pour l’attache. Aucun des deux ne paraissait blessé.
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Winter – Rick Bass

Winter – Rick Bass

Lc avec Edualc 😊

 

J’ai lu Winter pendant la canicule. Bien m’en a pris car cela m’a rafraîchie : L’auteur (texan) raconte son emménagement et sa première année dans le Montana. Il est parti du Texas avec son épouse. Peu argentés, ils trouvent une maison où le loyer sera modeste en échange de gardiennage pour le propriétaire qui vient quelques jours par an dans son chalet.

Ils arrivent donc un peu sur un coup de tête ou une opportunité et emménagent en septembre-octobre juste un peu avant les premières neiges. Par conséquent le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas totalement prêts à affronter l’hiver. Rick passe énormément de temps à raconter sa façon d’emmagasiner du bois, sur la façon d’entretenir sa tronçonneuse …..

En dehors de cela, il écrit (un roman mais on n’en connaîtra pas le sujet) , discute (un peu) avec sa femme et nous fait part de ses remarques sur le village où il se rend (son plus proche voisin est à plus d’un kilomètre)

J’ai à la fois aimé ce regard aigu sur ce retour aux sources qui met bien en évidence nos habitudes de citadins, la disparition des mélèzes, les animaux croisés au détour d’un chemin…j’ai beaucoup aimé les pronostics pour deviner la date de la première neige : octobre, novembre, décembre….

Je n’ai pas l’intention d’écumer. Je m’efforce de rester poli, respectueux, de ne pas hausser le ton. Calme. Façon chute de neige. Mais au-dedans, je suis en rage. Bien sûr que les futaies de pins vrillés, on peut y opérer des coupes sélectives. Mais les grands mélèzes, les derniers cèdres géants ? Alors qu’il en reste si peu, et qu’ils sont si importants pour la nature sauvage ?

…mais j’ai aussi trouvé que les même sujets revenaient beaucoup (la partie tronçonneuse des bois) créant parfois une petite lassitude….

Des passages m’ont semblé magnifiques et non dénués d’humour :

Je crois à la vieille légende de Jim Bridger, à l’époque où il a passé l’hiver du côté de Yellowstone. Il est ensuite retourné dans l’est où il a raconté aux citadins de ces régions que quand les trappeurs essayaient de se parler, les mots gelaient en sortant de leur bouche ; ils ne pouvaient pas entendre ce qu’ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles franchissaient leurs lèvres — si bien qu’ils étaient obligés de ramasser les mots gelés, de les rapporter autour du feu de camp le soir et de les décongeler, afin de savoir ce qui s’était dit dans la journée, en reconstituant les phrases mot par mot. Moi je peux imaginer qu’il fasse aussi froid.

En quelques mois d’hiver, Rick apprend à vivre au rythme de la nature (avec deux interruptions pour rendre visite à ses parents restés au Texas quand même)

Pour partir ainsi à deux, isolés de tout, il faut être très confiant dans son couple…Etrangement, on aura peu d’information sur l’avis de sa compagne Elisabeth…Elle est peintre et son activité artistique doit donc la combler ….pure supposition de ma part….j’aurais aimé en savoir plus ….

 

A demain pour un autre extrait avec Fuel et Buck 🙂

Le 12 août, j’achète un livre québécois!

Chez Madame Lit, j’ai vu ce post en début de mois : Il s’agit de ’événement Le 12 août, j’achète un livre québécois! 

Bilan de ma virée à ma librairie : 0 livres de poche québécois (il y avait bien « le poids de la neige » mais je viens de finir un livre qui a pour titre « Winter » et il n’était pas en poche)

Alors j’ai fait une petite commande

Je vous en reparle en novembre

Top Ten Tuesday : Moyen de transport sur la couverture

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le sujet de cette semaine est : « 10 romans avec un moyen de transport sur la couverture » 

J’aime bien quand je suis au bureau  parcourir mon compte Babelio (pendant la pause de midi, une façon de regarder dans le rétroviseur et de se souvenir d’anciennes lectures) 

Concernant le sujet du jour la moisson fut bonne puisque j’ai trouvé 20 livres répondant à la consigne

Après écrémage, voici ma sélection  des 10 qui m’ont le plus marquée :  

Avion : Transatlantic de Colum Mccann : un livre qui m’a été conseillé par Edualc, un extrait ici

La réserve : j’avais été un peu déçue par ce livre de Russel Banks  (seule déception à ce jour avec cet auteur) mais il m’avait inspiré ce texte (j’en ris encore) 

Bateau : Les hérétiques : Leonardo Padura nous emmène vivre le terrible voyage du Saint Louis 

Bus : La rose dans le bus jaune d’Eugene Erodé L’histoire de Rosa Parks et de sa bataille contre la ségrégation aux USA racontée à la première personne. 

Camion : 1275 âmes de Jim Thomson – Un petit bijou d’ironie et d’humour noir –  un dialogue entre le shérif et sa dulcinée ici 

Fusée : Spin de Robert-Charles Wilson : j’avais adoré les trois personnages principaux, ados au départ – Science fiction – la Terre est entourée d’une barrière à l’extérieur de laquelle le temps s’écoule des millions de fois plus vite, le soleil va s’éteindre….

Incipit : Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part.

Train : Noces de neige de Gaëlle Josse – Embarquement immédiat pour Saint Pétersbourg ici 

Vélo : Mentir n’est pas trahir d’Angela Huth – Un livre qui sait rendre un homme sympathique et antipathique (il ne sait qui choisir entre sa femme et sa maîtresse)

Voiture : Cette histoire là – Alessandro Baricco – Alessandro Baricco nous emmène dans une longue balade avec de nombreux mensonges, rebondissements, fausses pistes, virages finement négociés, freinages brusques, sorties de route et belles voitures…. Un petit cours de mécanique ici

 et Malavita -Tonino Benaquista : Lu il y a longtemps mais un bon souvenir de la cavale d’un mafieux repenti et de toute sa famille : fabuleux d’autodérision ….

L’hiver du monde – Ken Follett

J’ai lu ce pavé encore plus vite que le précédent : il faut dire qu’après le 20 juillet et en août tout est  très calme niveau professionnel, et puis j’avais beaucoup plus envie de savoir ce qui allait arriver aux personnages du tome 1 « La chute des géants »

L’action reprend en 1933, 9 ans après la « chute des géants », j’ai retrouvé avec plaisir Maud l’aristocrate anglaise secrètement mariée en 1914 au jeune allemand Walter von Ulrich. Ils ont eu deux enfants Erick et Carla et vivent à Berlin. Tous deux appartiennent au groupe social démocrates allemand et assistent impuissants à la prise de pouvoir d’Hitler. Erick s’engage dans les Jeunesses Hitlériennes puis dans l’armée, Carla plus sympathique aura à faire des choix difficiles.

A Londres, Ethel s’est mariée et continue à militer pour les droits des femmes, elle parvient à se faire élire députée. Son fils Llyod, travailliste convaincu, part se battre en Espagne contre Franco, puis en France pour aider la Résistance. ..

Aux Etats Unis, Gus a épousé une journaliste et eu deux enfants : Chuck qui se battra dans le Pacifique contre les japonais et Woody qui débarquera en France, parachuté en 1944..

Daisy Pechkov, fille de Lev quitte les Etats Unis pour l’Angleterre. J’ai beaucoup aimé son évolution de petite fille riche jusqu’à ambulancière pendant le Blitz à Londres.

Enfin Vladimir Pechkov, espion russe, nous fait part de son « aversion » pour Staline et de la terreur qui règne en Russie.

Pendant 1.000 pages pleines de rebondissements (et quelques scènes improbables), de secrets familiaux dévoilés, Ken Follett nous fait vivre cette période à la fois passionnante et horrible.

J’ai trouvé ce tome légèrement moins abouti que le premier ….(trop de personnages ?) mais quelle saga tout de même….

Lecture d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette et pour le pavé de l’été Chez Brize et « lire sous la contrainte » chez Philippe (Trilogie de l’été)

 

La chute des géants – Ken Follett

Presqu’un an que je gardais ce livre au chaud pour le pavé de l’été.

Le voilà dévoré en quelques jours.

Une fresque historique comme je les aime, un arrière-plan documenté et intéressant, des personnages qui semblent vivants tant Ken Follett sait les animer…

L’action débute en 1911, au Pays de Galles, Billy 13 ans descend à la mine pour la première fois, comme avant lui son père et son grand père (cf extrait). Sa sœur Ethel travaille comme femme de chambre chez le Vicomte Fitzherbert à qui appartient la mine. Elle ne résistera pas longtemps au « charme » de ce noble….

Le livre mêle donc la vie de « petites gens » et de la noblesse.

3 ans plus tard,  la guerre semble aux portes de l’Europe  : cela fait peur bien sûr tous ces gens inconscients qui veulent combattre : pour se venger ou pour accroître leurs territoires…

En parallèle de cette famille galloise et anglaise, Ken Follet nous fait suivre le jeune américain Gus Dewar, qui après ses études, parcourt l’Europe (Angleterre, Russie) pour compléter sa formation de juriste…En Russie, nous suivons l’évolution de deux frères Grigori et Lev : les deux jeunes garçons sont orphelins, le père a été pendu par un prince de l’entourage du tsar (pour avoir fait brouter un animal sur les terres du tsar !!), la mère a été assassinée lors d’un soulèvement populaire en 1905 (là aussi abattue par les soldats du tsar)…ils souhaitent émigrer aux Etats-Unis pour devenir libres.

Enfin, nous suivons une dernière famille : la famille allemande les Von Ulrich, aristocrates dont le fils Walter von Ulrich, pacifiste convaincu et amoureux de la belle Maud, sœur du  Vicomte Fitzherbert,  s’oppose à son  père, Otto, général dans l’armée Prussienne et qui appelle à la guerre….

Durant 1.000 pages, Ken Follett m’a emmené loin, très loin et je lui pardonne donc ces personnages quand même « un peu d’un bloc, voire prévisibles » et quelques situations improbables…

Lecture d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette et pour le pavé de l’été Chez Brize et « lire sous la contrainte » chez Philippe (Trilogie de l’été)

La chute des géants – Ken Follett

Une sonnerie se déclencha, signalant que l’encageur, au fond de la mine, avait fermé sa grille. Le moulineur actionna un levier puis un autre timbre retentit. Le moteur à vapeur siffla, et l’on entendit un claquement.

La cage tomba dans le vide.

Billy savait qu’elle descendait en chute libre un moment, avant de freiner pour se poser en douceur, mais aucune connaissance théorique préalable n’aurait pu le préparer à cette sensation de s’abîmer dans les entrailles de la terre. Ses pieds quittèrent le sol. Il ne put s’empêcher de hurler de terreur.

Tous les hommes s’esclaffèrent. C’était son premier jour et ils attendaient sa réaction. Billy s’en rendit compte. Il remarqua aussi, mais trop tard, qu’ils se cramponnaient tous aux barreaux de la cage pour éviter de décoller. Comprendre ce qui se passait ne suffit pas apaiser sa peur. Il finit par serrer les dents de toutes ses forces pour retenir ses cris.

Enfin, les freins se mirent en prise, ralentissant la chute. Les pieds de Billy se reposèrent sur le plancher de la cage. Il attrapa un barreau en s’efforçant de maîtriser ses tremblements. Au bout d’une minute, la terreur s’atténua. Il était si mortifié que les larmes lui montèrent aux yeux. Devant le visage hilare de Graisse-de-rognon, il hurla pour couvrir le vacarme : «Ferme ta grande gueule, Hewitt, espèce de fichu crétin. »

Graisse-de-rognon se renfrogna immédiatement, furieux, tandis que les autres riaient de plus belle. Billy devrait demander pardon à Jésus pour son juron, mais il se sentait un peu moins bête.

Il se tourna vers Tommy, qui était blême. Avait-il crié, lui aussi ? Craignant une réponse négative, Billy s’abstint de lui poser la question.

La cage s’arrêta, l’encageur repoussa la grille, et Billy et Tommy se retrouvèrent dans la mine, les jambes en coton.

Tout était sombre. Les lampes des mineurs éclairaient encore moins que les lampes à pétrole accrochées aux murs, à la maison. Il faisait aussi noir au fond de la mine que par une nuit sans lune. Peut-être n’était-il pas indispensable d’y voir clair pour abattre le charbon, songea Billy. Il posa le pied dans une flaque, et baissant les yeux, vit qu’il y avait partout de la boue et de l’eau, dans laquelle miroitait le faible reflet des flammes. Il avait un goût étrange dans la bouche : l’air était imprégné de poussière de charbon. Les hommes respiraient-ils vraiment cela toute la journée ? C’était sûrement pour cette raison que les mineurs ne arrêtaient pas de tousser et de cracher.

En bas, quatre hommes attendaient la cage pour remonter à la surface. Ils portaient tous un coffret de cuir et Billy reconnut les pompiers. Tous les matins, ils vérifiaient la teneur en gaz avant que les mineurs ne commencent le travail. Si la concentration de méthane atteignait un niveau dangereux, ils donnaient consigne aux hommes d’attendre pour descendre que les ventilations aient purifié l’atmosphère.

Tout près de lui, Billy aperçut une rangée de stalles destinées aux chevaux et une porte ouverte, qui donnait sur une pièce bien éclairée, avec une table de travail, sans doute le bureau des sous-directeurs. Les hommes se dispersèrent, s’engageant dans quatre galeries qui rayonnaient à partir de la recette du fond. Les galeries, appelées « couloirs », conduisaient aux secteurs d’abattage du charbon.

Price les dirigea vers une remise d’outils et défit le cadenas. Il choisit deux pelles, les tendit aux garçons et referma.

Ils se rendirent ensuite aux écuries. Un homme vêtu en tout et pour tout d’un short et de bottes pelletait de la paille souillée qu’il sortait d’une stalle pour la jeter dans une berline à charbon. La sueur ruisselait de son dos musclé. Price lui demanda : « Vous avez besoin d’un coup de main ? Vous voulez un garçon ? »

L’homme se retourna : Billy reconnut Dai Cheval, un aîné du temps Bethesda. Mais lui ne parut pas le reconnaître. « Pas le petit, dit-il. »

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La chute des géants – Ken Follett

 

L’amour aux temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez 

Cette même semaine il emmena sa fille pour le grand voyage de l’oubli. Il ne lui donna aucune explication mais entra avec fracas dans sa chambre, les moustaches sales d’une colère mêlée de bave de tabac, et lui intima l’ordre de faire ses bagages. Comme elle lui demandait où ils allaient, il répondit : « A la mort. » Effrayée par cette réponse qui ressemblait trop à la vérité, elle tenta de lui faire front avec le même courage que les jours précédents, mais il ôta sa ceinture à boucle en cuivre massif, l’enroula autour de son poing et frappa sur la table un coup de sangle qui résonna dans toute la maison comme un coup de feu. Fermina Daza connaissait fort bien la portée et les limites de ses propres forces, de sorte qu’elle fit un paquet de deux nattes et d’un hamac, et prépara deux grandes malles avec tous ses effets, certaine que ce serait un voyage sans retour.

Avant de s’habiller elle s’enferma dans les cabinets et parvint à écrire à Florentino Ariza une courte lettre d’adieu sur une feuille arrachée au bloc de papier hygiénique. Puis elle coupa sa tresse à hauteur de la nuque, l’enroula dans un coffret de velours brodé de fils d’or et la fit porter avec la lettre. 

Ce fut un voyage dément. L’étape initiale dura à elle seule onze jours et ils l’effectuèrent à dos de mule, en compagnie d’une caravane de muletiers andins, par les corniches de la Sierra Nevada, abrutis par les soleils cruels ou trempés par les pluies horizontales d’octobre, le souffle presque toujours pétrifié par la vapeur endormante des précipices. Au troisième jour de route, une mule affolée par les taons roula au fond du ravin avec son muletier entrainant la cordée  toute entière, et le hurlement de l’homme et de la grappe des sept bêtes amarrées les unes aux autres rebondissait encore dans les ravins et les escarpements plusieurs heures après le désastre et continua de résonner pendant des années et des années dans la mémoire de Fermina Daza. Tous ses bagages furent précipités dans le vide avec les mules mais pendant l’instant séculaire que dura la chute jusqu’à l’extinction au fond du précipice du hurlement de terreur, elle ne pensait pas au malheureux muletier mort ni à la caravane déchiquetée mais à la cruauté du sort qui lui avait valu que sa propre mule ne fut pas encordée  aux autres. 

C’était la première fois qu’elle montait un animal, mais la terreur et les pénuries indescriptibles du voyage ne lui auraient pas semblé aussi amères n’eût été la certitude que plus jamais elle ne reverrait Florentino Ariza ni ne posséderait la consolation de ses lettres.

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L’amour au temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez 

 

Karen Blixen – Saison à Copenhague

Le monde où les envahisseurs du Copenhague hivernal se mouvaient et pensaient était le monde du nom. Pour un gentilhomme, le nom était l’essence de l’être, cette part immortelle de lui-même qui devait continuer à vivre alors que d’autres parties moins hautes ne seraient plus. La personnalité, le talent, on était censé les laisser aux êtres d’un autre milieu. Ce qui tenait d’autant moins debout que, en réalité, c’est à la campagne qu’on en trouvait les traits les plus authentiques. Les citadins avaient été formés à marcher et à raisonner dans une seule direction donnée ; les habitants des grands domaines, eux, chevauchaient encore à travers champs et bois, se déplaçaient librement dans tous les sens . Ils avaient grandi dans une demeure solitaire, avec les voisins les plus proches à plusieurs heures de marche, semblables non à des arbres de la forêt mais à des arbres de parcs ou de plaines avec de l’espace autour d’eux et le droit d’exprimer leur nature particulière. Là, certains d’entre eux épanouissaient de larges et généreuses frondaisons tandis que d’autres se contournaient dans de monstrueuses attitudes, nœuds et excroissances des plus surprenants ; et c’était dans les grandes maisons de campagne des provinces lointaines qu’on se trouvait face aux spécimens d’espèces disparues depuis longtemps ailleurs et qu’on pouvait s’entretenir avec de vieux gentilshommes comparables aux mammouths et aux plésiosaures, avec de vieilles dames pareilles à l’oiseau dodo. La noblesse rurale, étant toutefois rien moins qu’encline à l’introspection, n’en démordait pas et acceptait avec bonheur l’Oncle Mammouth ou la Tante Dodo, ces consanguins préhistoriques.

Une épithète particulière les caractérisant été attachée aux noms de la plupart des familles nobles du Danemark : les « pieux » Reventlow, les « sévères et fidèles » Frijse, les « joyeux » Scheel, et la société était d’accord avec le jeune descendant d’une vieille maison, convaincue qu’on s’en tenant aux caractéristiques de sa famille – s’agit-il simplement d’une chevelure rousse – il faisait preuve d’une nature loyale. Un jeune homme portant un nom ancien mais dépourvu de toute illusion quant à son physique ou à ses dons demandait la main d’une beauté brillante, fièrement – ou humblement –, confiant en la valeur de son véritable soi. Le gentilhomme campagnard, à la ville aussi bien que sur ses terres, marchait, parlait, montait à cheval, dansait ou faisait la cour aux femmes en incarnant son nom.

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Karen Blixen – Saison à Copenhague