Eléphant – Martin Suter

Carlo venait tout juste d’avoir trente ans et n’était pas du tout préparé à tenir le rôle de directeur de cirque. Lui rêvait d’être musicien, une profession qu’il aurait  effectivement exercé si sa sœur unique Mélanie, n’avait pas réduit son projet à néant. Mélanie était une enfant de la balle, une enthousiaste, ils étaient convenus qu’elle deviendrait la première directrice du cirque du pays quand le changement de génération aurait lieu. Tandis que lui, Carlo, prolongerait  la vie de cirque on tour avec un groupe de rock. 

Mais sa sœur s’amouracha du magicien, le fils d’une dynastie américaine du cirque, et le suivit aux États-Unis. Et Carlo n’eut pas d’autre choix que de prendre la suite de son père.

Peut-être aurait-il mieux réussi s’il n’y avait pas eu la veuve de celui-ci. Son père s’était  en effet remarié après la mort de la mère de Carlo. Avec Alena, une princesse de cirque russe qui avait le même âge que son fils. Paolo avait certes légué le cirque à celui de ses enfants qui reprendrait la direction, mais avait attribué à sa veuve une rente généreuse qui grevait lourdement le budget du cirque. À cela s’ajouta le fait qu’elle n’exécutait plus son numéro équestre, qui lui avait même permis un jour de remporter un prix de cirque, et que Carlo dut engager des artistes extérieurs pour la remplacer. 

Du vivant de son père, déjà, il ne s’entendait pas avec elle. Mais cela avait ensuite tourné  à la franche hostilité. Elle s’était constamment mêlée des affaires de la direction du cirque, avait sapé le peu d’autorité de Paolo et semé le désordre dans l’équipe au gré de ses aventures avec les artistes. Il avait été heureux qu’elle soit restée accrochée à Ibiza, où elle était allée passer des vacances, et ne fasse plus que des apparitions sporadiques. Sporadiques, mais toujours surprenantes. 

Le père de Carlo avait, par testament, accordé à l’écuyère un droit d’hébergement à vie. Cela impliquait que le cirque convoie en permanence sa luxueuse caravane. Autre problème, Catlo Pellegrini n’avait aucun lien avec les animaux. Il n’avait jamais pu surmonter sa peur des chevaux, c’était un mauvais cavalier, il ne comprenait rien à ces bêtes là. Quand le numéro de dressage équestre d’Alena lui échappa, il fut complètement perdu et engagea deux fois de suite des numéros équestres médiocres. 

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Eléphant – Martin Suter

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Le livre mystère 2

Un livre qui fait la part belle aux livres. Trouverez vous le titre de ce roman dans lequel les livres ci-dessous sont cités  ? 

1- L’avortement – Richard Brautigan 

2- Le rouge et le noir – Stendahl

3- L’amant – Marguerite Duras

4- Un privé à Babylone – Richard Brautigan 

5- La possibilité d’une île – Michel Houellebecq

6- HHhH – Laurent Binet 

7- Oblomov – Ivan Gontcharov

8- Le Baron perché – Italo Calvino 

9- La promenade – Robert Walser

10- La petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête – Werner Holzwarth

11- La dame de pique – Alexandre Pouchkine

12- Bartleby – Herman Melville  

13- Merci pour ce moment – Valérie Trierweiler

14- Sur la route de Madison – Robert James Waller 

15- Eugène Oneguine – Alexandre Pouchkine 

16- Du côté de chez Swann – Marcel Proust

17- A la Recherche du temps perdu – Marcel Proust

18- La conjuration des imbéciles – John Kennedy Toole

19- Karoo – Steve Tesich 

20- Soumission – Michel Houellebecq 

21- Le rivage des syrtes – Julien Gracq

22- After – Anna Todd 

23- 2666 – Roberto Bolano

24- Les clochards célestes – Jack Kerouac

25- Le procès – Franz Kafka

26- Risibles amours – Milan Kundera 

27- Bonjour tristesse – Françoise Sagan 

Il y a bien d’autres auteurs cités mais pas avec un titre en particulier….

 

Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo

Ma chère sœur, 

Quand je m’occupe de Fidèle, je n’ai presque plus de boule au ventre. Après nos balades, la jument respire tout doucement, comme si elle n’avait fait aucun effort. Jorunn ne dit  pas grand-chose, elle ne pose pas de question sur le lycée, ni sur le piano. En fait, elle parle plus aux chevaux qu’à moi. Je pense qu’elle aussi est plus à l’aise avec les animaux qu’avec les gens. Le jour où Jorunn est venue à la maison nous annoncer la mort de Nero, tu as fondu en larmes. Une veine avait éclaté dans son cœur. Entre deux sanglots, tu as demandé si Nero aurait une tombe mais Jorunn  a répondu qu’il était interdit d’enterrer les animaux. Une incinération coûterait trop cher, alors son corps serait envoyé au zoo pour nourrir les lions. J’y pensais tout à l’heure, pendant la balade. Dieu n’aime donc pas les chevaux ? Je ne sais pas s’il existe un paradis pour eux, mais ils devraient  au moins avoir le droit d’être enterrés quelque part… L’écurie est située tout près du cimetière. Les chevaux broutent souvent l’herbe qui pousse le long du muret en pierre. Peut-être que Fidèle jette de temps en temps  un coup d’œil à ta tombe  ?

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Ma chère soeur – Alf Kjetil Walgermo

La marche de Mina – Yoko Ogawa

LC avec Edualc

Deuxième lecture pour ma part de cette auteure japonaise après « La formule préférée du professeur » lu il y a 5 ans (déjà…)

Dans les années 1970, au Japon.

Le personnage principal est Tomoko, une petite fille d’une douzaine d’années, qui raconte l’année qu’elle a passée chez son oncle et sa tante. La quatrième de couverture induit un peu en erreur mais ce n’est pas grave. La quatrième nous informe qu’après le décès du père de Tomoko, la mère doit partir au loin en formation et que Tomoko se retrouve un an chez son oncle et sa tante. Vu comme cela, je m’attendais à de la pauvreté, des larmes, un deuil . Pas du tout le sujet du livre est tout autre :  certes le père de Tomoko est mort mais il est mort quand elle avait 6 ans et elle en a 12 maintenant, il n’y a donc pas de profond chagrin chez cette jeune fille juste un peu de tristesse d’être éloignée de sa mère. Tomoko va vivre pendant cette année de nombreux événements qui vont la marquer. D’abord cette famille où elle arrive est plus nombreuse (avant elle vivait toute seule avec sa mère) : Il y a la grand mère (allemande), la gouvernante, le fils (chef d’entreprise, très souvent absent), sa femme, le jardinier, la petite fille Mina – 11ans, cousine de Tomoko, le frère de Mina, Ryuichi, est à la fois présent puisque l’on parle beaucoup de lui et absent puisqu’il vient de partir faire ses études en Europe.

Tomoko observe sa cousine, les grandes personnes et est témoin de nombreuses scènes qui la font grandir. Elle a à la fois le charme et la naïveté de l’enfance. Mina, quant à elle est une petite fille asthmatique qui fait régulièrement des séjours à l’hôpital, elle est également attachante et drôle (les deux filles font des parties de volley assez époustouflantes….).

De plus, par rapport à Tomoko et sa mère, sa famille « adoptive » est très riche : grande maison, Mercedès, grand jardin….

Cette année passée en compagnie de Tomoko et de Mina m’a enchantée :  des anecdotes sur le quotidien de cette famille, quelques incursions dans l’actualité (par exemple les JO de 1972 et la tragique prise d’otage qui s’est déroulée lors de ces JO…), des histoires que Mina invente pour oublier sa maladie….

J’ai beaucoup aimé l’attitude de Tomoko qui, dès le départ, remarque un « dysfonctionnement » dans cette famille. Sans  juger, elle agit pour donner un virage à la vie de cette famille…

En conclusion : Une histoire bienveillante mais pas du tout mièvre, un très bon moment…(en relisant mon billet sur « la formule préférée du professeur » , je me rends compte que j’avais utilisé le même terme : « bienveillance »)

Et voici l’extrait qui explique le titre :

 

Mina allait tous les jours à l’école primaire Y à dos de Pochiko, l’hippopotame nain.

C’est à cause de sa santé qu’elle n’allait pas à l’école primaire privée de Kobe que son frère aîné Ryuichi avait fréquentée. Qu’il s’agisse de l’autobus de ramassage scolaire ou de la Mercedes, l’odeur des gaz d’échappement était un des facteurs de ses crises. L’école Y avait été choisie parce qu’elle était la plus proche de la maison et que les allers et retours n’étaient pas une trop lourde charge. Elle se trouvait à environ vingt minutes de marche si l’on franchissaitm le pont Kaimori au-dessus de l’Ashiya. Le seul problème était la forte déclivité.

Avant d’entrer à l’école primaire, mon oncle avait négocié avec le directeur de l’école pour obtenir la permission que Mina fasse les allers et retours sur le dos de Pochiko. Il paraît que le directeur avait testé lui-même pour savoir si Pochiko était docile et si elle n’attaquait pas les gens. Il avait fait exprès de crier, de jeter çà et là des tranches de pain de la cantine et de lui tirer les oreilles, mais Pochiko avait conservé son calme en se contentant de renifler d’un air agacé. Elle avait passé le test avec succès.

C’est mon oncle qui avait fabriqué, en multipliant les essais et les échecs, les différents éléments pour transformer Pochiko en moyen de transport. Il avait utilisé comme selle une chaise de bébé dont il avait coupé les pieds, une ceinture comme collier et une cordelière et son gland d’embrasse de rideau comme laisse. Il avait réussi à réaliser la première selle pour hippopotame nain au monde. Le matin, mais monsieur Kobayashi installait Mina sur Pochiko pour l’emmener à l’école et après la classe, ils allaient l’attendre à la sortie. C’était devenu une habitude. Alors qu’il y avait une Mercedes aussi magnifique, je pensais que c’était dommage, mais je changeai d’avis aussitôt. Puisque Pochiko avait coûté le prix de dix Mercedes, Mina utilisait le véhicule le plus coûteux de la maison.

 

Lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est « tout au féminin »

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

Ma mère m’a raconté qu’entre ma naissance et deux ans et demi j’avais attrapé quasiment toutes les maladies infantiles répertoriées par les savants. Le Problème est peut-être né en même temps que moi, qui sait ? Qui sait, même, s’il n’y a pas un certain air de ressemblance entre nous deux ?) Pourtant j’aimais bien les chevaux, donc. Je jouais souvent, je perdais toujours, mais j’aimais bien les chevaux.

Un mois après avoir quitté mon bon emploi stable et paisible de traducteur, alors que je commençais à me demander si je n’allais pas devoir me rabattre sur les nouilles premier prix, le père Zoptek, grand amateur de bourrins, m’a appris que l’un de ses amis, le célèbre Michel Motel, s’apprêtait à lancer un nouveau journal hippique dans lequel il avait accepté de mettre quelques billes – L’Autre Tiercé (le principe était simple : miser sur le mythe du tuyau, de la magouille, en jouant sur les mystères et l’anonymat : tous les journalistes et les pronostiqueurs seraient affublés de pseudonymes croustillants qui leur permettraient de ne pas se griller aux yeux de la profession (alors qu’en réalité la plupart d’entre eux seraient d’illustres inconnus, bien sûr)). Il pourrait m’y faire entrer sans problème. Pour moi, ça tombait pile (apparemment, le coup de la petite souris fonctionnait toujours – il ne fallait peut-être pas désespérer ; pour Pollux Lesiak ; la chance revenait, depuis que j’avais neutralisé Halvard Sanz). Dès mon plus jeune âge, je rêvais de travailler à Paris-Turf, la Bible du turfiste ; c’était un premier pas. Je n’étais peut-être pas très bon pronostiqueur, mais l’Autre Tiercé se souciait peu de donner de meilleurs pronostics que ses concurrents, tout était dans le concept, le rôle d’un pronostiqueur n’étant pas forcément de trouver les bons chevaux mais de pronostiquer avec conviction. Je me suis vite laissé tenter. Quelques jours plus tard, Zoptek me présentait Michel Motel, qui ne fit aucune difficulté pour m’engager – « Je te dois bien ça, Zoptek. » Je me suis trouvé un pseudonyme : la Cravache. (C’était pas mal, ça faisait le gars qui plaisante pas. Et grâce à quelques indices parcimonieusement glissés ça et là dans les colonnes du journal, les lecteurs les plus perspicaces pouvaient deviner que j’étais un jockey – et pas un apprenti qui ne monte que sur des tocards, non : selon toute vraisemblance, je faisais partie de l’élite. Les rumeurs allaient bon train. Qui pouvais-je bien être ?) Dans le premier numéro de l’Autre Tiercé, fin mai, j’ai donné le quarté dans le désordre en six chevaux. Je ne l’avais pas joué, personnellement, dommage. Mais tout de même, je n’étais pas peu fier. D’entrée, la Cravache frappait fort.

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Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

J’ai traversé l’année la plus morose de ma vie. Pourtant, en apparence, il ne m’est rien arrivé de particulièrement ennuyeux. J’ai déménagé, je me suis installé dans un quartier que je trouvais bien plus agréable que celui des Halles – dans le 17ème arrondissement, près du métro Brochant et du square des Batignolles (un hasard, je n’avais pas cherché précisément par là-bas) –, dans un appartement plus grand, plus confortable et moins cher que le précédent, mais toujours au quatrième étage. J’ai changé de métier – j’ai décidé du jour au lendemain d’arrêter la traduction, ce qui, en balayant les histoires de travail et d’argent qui se glissaient inévitablement entre Marthe et moi, a renforcé notre amitié –, je suis devenu pronostiqueur hippique. J’aimais bien les chevaux. (De loin, toutefois. Je n’étais monté que trois fois sur le dos d’un cheval, dans ma tendre enfance, et ça ne s’était passé de manière encourageante : le mercredi de mon inscription, manque de chance, c’était « balade en forêt » ; agrippé à la crinière d’un certain Gino, paralysé de trouille et incapable de lui faire comprendre ce que j’attendais de lui, j’avais perdu de vue le reste du groupe après dix minutes sous les arbres, trop timide pour appeler au secours : on m’avait retrouvé deux heures plus tard, déjà passé à l’état sauvage,ou presque. Le deuxième mercredi, à mon grand soulagement c’était « manège » ; on m’avait de nouveau refilé le redoutable Gino ; cette fois probablement agacé par ma nervosité (je dirais de toutes mes forces sur les rênes pour lui montrer que l’être humain est supérieur), il s’était enfui du manège, avait traversé la grande cour des écuries au trot sans tenir compte des hurlements du moniteur, et m’avait emmené en ville. Il avait choisi de s’engager sur la plus grande avenue, au milieu des voitures. J’étais au bord de l’évanouissement. Il est des cas où la timidité n’a plus sa place ici-bas, je hurlais comme un supplicié (je ne m’en souviens plus très bien, mais probablement des sons indistincts, car je ne savais pas quoi hurler : cet animal était manifestement sourd, et quant aux passants, leur crier « Au secours, à l’aide, à moi, par pitié » ne servait à rien – un tiers des spectateurs était pétrifié de surprise, l’autre effaré par cette vision saisissante d’un gamin pâle comme la mort sur un cheval fou en pleine ville, et le troisième tordu de rire ; le beau gars mal rasé qui connaît parfaitement les bêtes, qui court derrière l’animal, le rattrape, grimpe en croupe d’un bond souple et freine le mustang en disant « Holà, ho…, c’est au cinéma). Je me sentais en grand danger et ridicule. Le moniteur avait réussi à me rattraper en mobylette, juste avant que mon coursier ne s’engage à tombeau ouvert sur la nationale. Le troisième mercredi (quand ma mère avait une idée en tête…), le moniteur ayant enfin compris que Ginoet moi n’étions pas compatibles, il m’avait généreusement attribué la brave Piquerose. J’étais en selle depuis moins de vingt secondes quand elle m’avait jeté à terre. Je m’étais cassé le bras.)

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Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

(suite de l’extrait demain)

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

Enfin, il fallait bien que je dise quelque chose, de toute manière. Et puis ce n’était pas si grave, en comparaison de toutes les trappes qui s’ouvrent sous nos pieds dans ce monde. Il suffirait que je lui fasse comprendre le contraire dans quelques heures. La femme aime qu’on la déroute, je l’ai lu quelque part – séduire, c’est surprendre (je ne sais plus si j’ai trouvé ça dans Stendhal ou Marie-Claire, ou si ça m’est venu tout seul un soir d’allégresse, mais je crois que ça fonctionne). Je le vérifierais bientôt : je n’ai pas la moindre idée derrière la tête, croit-elle, et l’instant d’après, ou presque, je la pousse à la renverse sur mon lit (je savais bien que je n’aurais jamais l’audace de la pousser à la renverse sur mon lit, mais disons : et l’instant d’après, ou presque, une lueur de désir brille au fond de mon œil). Elle serait surprise, déroutée, elle s’abandonnerait sans peine. Hasard pour m’éviter les secondes pénibles qui devaient logiquement suivre la révélation peu exaltante que je venais de lui faire (quelques pas en mocassins de plomb sur un trottoir d’œufs – il s’installe toujours un petit malaise entre l’homme et la femme lorsque l’un des deux annonce à l’autre que non merci ça ne l’intéresse pas), un camion de pompier est passé dans la rue, ce qui m’a permis de détourner très vite la conversation. (Au moins, les pompiers sont mes alliés sur terre, c’est toujours ça de pris.) J’ai pu changer de sujet et lui raconter que, tiens, un camion de pompiers, à chaque fois que je me promenais dans mon quartier et que je voyais passer un camion de pompiers, un bastion de neurones pessimistes au fond de moi m’avertissaient qu’il fonçait droit sur mon immeuble. Toujours j’avais dans un coin de l’esprit la certitude que les braves gars mettaient les gaz et brûlaient les feux rouges, sirène vagissante, pour aller tenter d’éteindre l’incendie qui ravageait mon appartement (une cigarette mal éteinte, le bébé du dessous qui a joué avec les allumettes, ma chatte qui a ouvert le gaz en essayant de grimper sur la cuisinière, un terroriste qui a déposé une bombe sur mon paillasson par erreur). Un jour, le bastion de neurones alarmistes avait fait tant d’émules sous mon crâne que je m’étais mis à courir derrière le camion pour en avoir le cœur net – ah non ce n’était pas chez moi. Et les fois suivantes, je m’étais contenté de contrôler le pincement d’angoisse en serrant les mâchoires et en pensant à autre chose (à n’importe quoi, le championnat du monde de boxe, le tapir de Colombie, les brochettes de lotte, les tableaux de Catherine, lesjolies filles, l’hôtel d’Angleterre à Carteret). Car si je me m’étais à galoper comme un cheval fou derrière tous les camions de pompiers qui passaient dans le premier arrondissement, ma vie deviendrait un enfer.

En lui expliquant cela, bizarrement, il ne m’est pas venu une seconde à l’esprit que ce camion-là pouvait filer droit chez moi justement. Si ça se trouve. Une nouvelle farce de la vie, peut-être – l’ironie du sort (expression terrifiante). Il faut dire que je n’avais pas besoin d’artifices pour éloigner de moi les idées noires : Pollux Lesiak était le championnat du monde de boxe, une brochette de lotte, les tableaux de Catherine, Pollux Lesiak était l’hôtel d’Angleterre à Carteret, toutes les jolies filles et le tapir de Colombie.

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

La débâcle – Emile Zola

En avant, était parti l’état-major, au grand trot, poussant de l’éperon les montures, dans la crainte d’être devancé et de trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était désolé ; les habitants, à l’annonce de la retraite, sortaient dans les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-elles être laissées à l’ennemi, leur ville elle-même devait-elle, avant le soir, n’être plus qu’une ville conquise ? Puis, le long des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages, des maisons isolées, s’étaient eux aussi plantés devant leur portes, étonnés effarés. Eh quoi ! ces régiments qu’ils avaient vus passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux, sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût galopé à leurs trousses. C’était donc vrai que les Prussiens venaient d’écraser l’armée, qu’ils coulaient de toutes parts en France, comme la crue d’un fleuve débordé ? Et déjà, dans l’air muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient entendre le lointain roulement de l’invasion, grondant plus haut de minute en minute; et déjà, des charrettes s’emplissaient de meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la file par les chemins, où passait le galop d’épouvante.

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La débâcle – Emile Zola