Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde

Londres XIXème.
Est-il utile de préciser l’histoire que tout le monde connaît ? Dorian Gray, jeune homme de 18 ans, fait le vœu, devant le tableau réalisé par un de ses amis de ne pas vieillir. Sans que l’on sache pourquoi, son vœu est exaucé, il ne vieillit plus et observe au fil des jours le tableau qui se couvre de rides à sa place.

Le début est est très drôle : la plume de l’auteur est alerte, il se moque des anglais, de la « bonne » société », des hommes et des femmes.
Il décrit également les relations entre Dorian Gray et ses deux principaux amis : Basil le peintre et lord Henry. Puis l’histoire tourne au drame dont Sibyl la « fiancée »   de Dorian fera les frais…
Quelle évolution !
De gentil et naïf (trop pour être vrai ?), Dorian Gray, pour rester jeune, devient un être arrogant et méprisant, entraînant tout son entourage avec ses « perversions » : opium, alcool , luxure, débauche….Pas étonnant que ce livre aie fait scandale à sa parution….

L’homosexualité (bisexualité ?) des trois personnages est évoqué à mots couverts (censuré en 1890)

La deuxième partie, vingt ans plus tard, très sombre, montre Dorian s’enfonçant de plus en plus dans ses addictions et sa méchanceté mais restant beau et jeune .
De plus en plus seul, il n’écoute pas les conseils de son ami Basil, le peintre ….
Il échappe « miraculeusement «  à la mort plusieurs fois jusqu’au moment où ….

Je connaissais le début et la fin et j’ai cependant été surprise plusieurs fois par les rebondissements de l’intrigue.

Quant à l’écriture faut-il préciser que c’est très bien écrit ?  on est à la fois subjugué et dégoûté par le personnage.

Un extrait :

Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient fantomatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se fermaient et des groupes ténébreux d’hommes et de femmes se séparaient aux alentours. D’ignobles éclats de rire fusaient des bars ; en d’autres, des ivrognes braillaient et criaient…
Étendu dans le hansom, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande ville ; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits le jour de leur première rencontre :
« Guérir l’âme par le moyen des sens et les sens au moyen de l’âme… Oui, là était le secret ; il l’avait souvent essayé et l’essaierait encore. Il y a des boutiques d’opium où l’on peut acheter l’oubli, des tanières d’horreur où la mémoire des vieux péchés s’abolit par la folie des péchés nouveaux.

La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune…
De temps à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites et plus sombres… À un certain moment le cocher perdit son chemin et dut rétrograder d’un demi-mille ; une vapeur enveloppait le cheval, trottant dans les flaques d’eau…
Les vitres du hansom étaient ouatées d’une brume grise…
« Guérir l’âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l’âme. » Ces mots sonnaient singulièrement à son oreille…
Oui, son âme était malade à la mort… Était-il vrai que les sens la pouvaient guérir ?… Un sang innocent avait été versé… Comment racheter cela ? Ah ! il n’était point d’expiation !…

Livre lu dans le cadre du Challenge chez Madame lit, le thème d’août est « Un classique »

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Je suis quelqu’un – Aminata Aidara

Source photo

Genre : Roman polyphonique

Estelle, jeune femme de 26 ans d’origine Sénégalaise, vit en région parisienne depuis qu’elle a 11 ans. Son père, s’est séparé de sa mère à cette période, Il choisit la date de son 26 ème anniversaire pour lui révéler un secret de famille. (Je ne le dis pas ici, c’est un peu l’enquête principale, en plus rien n’est sûr dans ce que dit le père, (affabulateur ?))

Estelle va essayer de surmonter seule ce que son père vient de lui apprendre (est-ce la réalité d’ailleurs, sa mère lui a raconté l’inverse ?).
Elle se réfugie un temps chez sa sœur puis chez sa mère, sans bien réussir à mettre des mots sur ce qu’elle a appris. Elle commence une introspection depuis son départ du Sénégal à maintenant. Elle a de nombreux cousins et cousines, trois sœurs (dont une restée au Sénégal). Son amie d’enfance part à Londres la laissant encore plus seule en ce mois d’août (je lis ce livre au bon moment sans l’avoir fait exprès)

L’écriture de l’autrice (italo-sénégalaise) est toute en circonvolutions, aller-retour présent-passé, images et senteurs…

En parallèle de son histoire, le livre présente les messages vocaux d’une cousine d’Estelle (messages qui restent sans réponse : Estelle jette son portable dans les escaliers pour ne pas être tentée de répondre) et des mails de son cousin (arrivé en France à l’âge de deux ans et qui y retourne pour la première fois pour ses 18 ans)
Estelle n’a pas de « vrai » métier : elle se revendique comme artiste, organisatrice de squat…

Une troisième partie raconte le témoignage de Cindy (une afro américaine, dont la sœur est une black Panther), amie avec Penda la mère, sur le fameux événement secret et sur d’autres aspects de la vie au Sénégal mais aussi au États Unis : discrimination….
Le témoignage d’Éric, l’ex compagnon de Penda et fils de harkis,  dans une longue lettre adressée à celle ci , nous entraîne vers une autre vision de cette famille.

Enfin, Penda la mère, prend la parole et raconte sa vie au Sénégal, son mariage forcé :…le fait de l’entendre parler de ses 4 filles et de son fils est émouvant. C’est de loin la partie que j’ai préféré, ce portrait de femme tout en subtilités…
Elle essaie de sortir sa fille de la dépression …et de remonter le moral à son neveu qui est traumatisé d’avoir été tabassé par la police au Sénégal…

Sur fonds de liens familiaux et d’enquête intérieure, c’est toute l’histoire des relations Sénégal-France que l’on devine : ambiguës, secrètes… La volonté de cette famille africaine de se libérer de ses jougs personnels et historiques donne de l’espoir (en particulier avec la fin que j’avais sentie venir mais qui est très bien amenée.)

En conclusion : enchantée de ma lecture

Un extrait (c’est Cindy qui parle):

Penda est désormais partie, elle a suivi un rêve d’amour, une des nombreuses promesses des hommes. Qu’elle ait été, au final, satisfaite ou non de son choix, elle aura toujours, pour moi, le mérite y avoir cru : profondément, éperdument. Elle a traîné avec elle trois de ses quatre filles, elle les a conduites dans la terre de l’ex-colonisateur, la France : elle n’est plus jamais revenue. Tandis que moi je suis restée, je reste et je resterai. Les States ne m’auront plus sous leurs griffes : je ferai de Gorée ma demeure éternelle.

Léopold Sédar Senghor, le premier président du Sénégal, venait ici pour réfléchir et composer ses poèmes. Moi je ne réfléchis pas : je survis. Dans le grand livre des visiteurs, j’ai baptisé ma visite à la Maison des Esclaves avec le titre du dernier livre de Georges Jackson, celui qui a lui a coûté la vie : blood in my eye. With Blood in my eye j’observe cette île, si tranquille, où les touristes discrets marchent en silence, conscients de la sacralité qui empêche les éclats de joie. With Blood in my eye je me montre, chaque jour, sur la terrasse qui surmonte les rochers noirs affreusement pareils à ceux de l’autre côté de Gorée, contre lesquels les esclaves trouvaient la mort.

Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Je connaissais le sujet  de ce livre avant de le commencer : un jeune garçon commet un carnage dans son lycée quelques jours avant ses 16 ans. Sa mère revient sur les événements :

Voici ma lecture sur 4 jours

Le 20/07/2019
Une femme, Eva la cinquantaine, écrit à son mari Franklin.
Le sujet de ses lettres : essayer de comprendre comment Kevin, leur fils de 16 ans, est parti pour le lycée avec une arme et a tué 7 lycéens, un prof et une personne de la cantine. (2 survivants lors de cette attaque)
L’horreur absolue pour des parents ! Ceux de l’enfant assassin et ceux des victimes…

Le 21/07/2019
L’auteur dissèque dans ses lettres ce qui s’est passé depuis le début «Tomber enceinte » jusqu’au jour fatal le fameux « JEUDI », et ce de façon chronologique.
L’écriture est très directe, très abrupte, sans concession : ni pour elle (elle n’a jamais réellement désiré cet enfant), ni pour son mari (mais on n’a pas la réponse du mari aux lettres) ni pour le fameux Kevin, ni la société américaine pour laquelle il est normal que les armes soient en vente libre …

L’auteure (Lionel Shriver est le pseudo de Margaret Ann Shriver) alterne des passages dans le passé et des compte-rendus des visites qu’Eva rend à son fils incarcéré.
Son fils dès la maternelle présente une incapacité à se sociabiliser …Pour la mère, elle craque et en arrive à le brutaliser : une seule fois lorsqu’il a 6 ans (et porte encore des couches !).

En parallèle, Eva en dit plus sur son enfance : sa mère est agoraphobe, son père est mort en 1945 avant sa naissance, la grande partie de la famille de son père est morte pendant le génocide arménien … Qu’elle est lourde cette enfance qui n’en était pas une : cela rend Eva plus compréhensible : comment aimer un fils alors qu’elle même a été si peu aimée…

Le 22/07/2019
Le mari et père de Kevin est totalement absent. Je crois qu’elle écrit à un mort. Les face-à-faces en prison avec  son fils sont très durs : on sent la haine qu’il a pour l’humanité entière et sa mère en particulier : il est fier de son carnage (et ne regrette qu’une chose que la tuerie de Columbine, qui s’est produite juste après, ait fait plus de morts que « sa tuerie à lui ».)

Le 23/07/2019
Kevin est de plus en plus antipathique, jusqu’au carnage final, qui est raconté de façon presque chirurgicale …
Un livre effrayant…et marquant…
Kevin est-il né psychopathe ou l’est- il devenu parce qu’il a été négligé affectivement par sa mère et son père ? A chacun de se faire son avis…

Un extrait :

… – « C’est toujours la faute de la mère, pas vrai ? » a-t-elle dit tout bas, en ramassant son manteau. « Ce gamin a mal tourné parce que sa mère, elle est alcoolo ou accro à la drogue. Elle le laisse à l’abandon, elle lui apprend pas la différence entre le bien et le mal. Elle est jamais à la maison quand il rentre de l’école. Personne va jamais dire que le père est un poivrot, ou qu’il est pas à la maison quand il revient de l’école. Et personne non plus va jamais dire qu’il y a des enfants qu’ont la méchanceté. Croyez pas ces vieilles salades. Les laissez pas vous charger avec tous ces meurtres.

– LORETTA GREENLEAF ! [Appel du gardien.]

– C’est dur d’être une maman. Personne n’a jamais fait voter de loi disant qu’il faut être parfaite avant de tomber enceinte. Je suis sûre que vous avez fait de votre mieux. Vous êtes dans ce trou à rats par un beau samedi-après-midi ? Vous essayez encore. …

L’avis d’Ingannmic

Et challenge pavé de l’été chez Brize

Que lire un 15 Août ?

13 décembre 2000

Cher Franklin,
Lorsque j’ai mis un pied au travail ce matin, j’ai su immédiatement, à une pesanteur maligne et sombre du côté démocrate, que la « Floride », c’était terminé. Le sentiment de fin, dans les deux camps, a des saveurs de post-partum.
Mais si mes collègues des deux bords sont déçus de voir la fin d’un affrontement fort roboratif, je me sens plus inconsolable encore, exclue de leur sentiment partagé et unifiant de dépossession. Élevée à une puissance bien supérieure, cette solitude où je suis doit ressembler à l’expérience vécue par ma mère à la fin de la guerre, car le jour de ma naissance, le 15 août, coïncide avec le VJDay, victoire sur le Japon, qui vit l’empereur Hirohito annoncer sur les ondes sa reddition aux japonais. Apparemment, les infirmières étaient dans un tel état de béatitude qu’il était difficile d’obtenir d’elles une surveillance précise de la durée de ses contractions. En entendant sauter les bouchons de champagne dans le couloir, elle avait dû se sentir douloureusement abandonnée. Les maris de beaucoup d’infirmières allaient rentrer à la maison, mais pas mon père. Si le reste du pays avait gagné la guerre, les Khatchadourian de Racine, Wisconsin, y avaient perdu.

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Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Quinzinzinzili – Régis Messac

Genre : roman de science-fiction post-apocalyptique

Livre paru en 1935 : Les premiers chapitres sont percutants : ils racontent le début de la seconde guerre mondiale : de la science-fiction ou de l’anticipation donc (ou alors une analyse plutôt fine de ce qui allait embraser le monde : le désir de plus d’espace du Japon et de l’Allemagne, l’escalade dans les combats : œil pour œil , dent pour dent jusqu’à l’éradication ou presque de l’humanité…)
Dumaurier est un des survivants de cette guerre totale : les pays se sont tous détruits (avec notamment venant du Japon une arme chimique dévastatrice : plus efficace que tank, missiles et autres sous-marins)
Dumaurier et une bande de gamins n’ont survécu que parce qu’ils était partis en randonnée et s’étaient cachés dans une grotte en Lozère au moment fatidique où l’attaque chimique a été lancée.
Ils restent bloqués pendant des jours dans cette grotte attendant que l’air redevienne respirable…Le guide de la randonnée essaie de sortir et revient, s’étouffant et fou…

La deuxième partie est un monologue du seul adulte survivant Dumaurier : il « étudie » l’évolution de cette microsociété qui n’a aucune règle : c’est la loi du plus fort (parfois de la plus forte), le ton est cynique désabusé, pessimiste … mais très bien écrit et très convaincant…La nouvelle « humanité » n’a-t-elle rien en commun avec l’ancienne ? ou plutôt est-ce un recommencement de l’âge de pierre avec ses superstitions (la découverte du feu, l’instinct de survie et de reproduction ?)

Les enfants de cette bande inventent un langage que Dumaurier a du mal à comprendre…Au début du livre, ils ont une dizaine d’années, à la fin environ 15 ans : c’est fou que des enfants livrés à eux-même pendant 5 ans peuvent devenir. Dumaurier, seul adulte, ne fait que les observer et est indifférent à leur « construction »..

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Au début de ma lecture, je me suis demandé si le propos n’allait pas se rapprocher de «Sa majesté des mouches » de William Golding et puis finalement – même si l’idée de départ est un peu la même – un groupe d’enfants se retrouve isolés et sans adultes, ce sont des livres très différents.
Voici les différences que j’ai notées :
  • Dans Quinzinzinzili les enfants, lorsqu’ils se retrouvent seuls, ont 10 ans et sont « de petits paysans ». Dans « sa majesté des mouches » les jeunes ont 15 ans et sont des membres de la haute société anglaise. Cet écart d’âge et de classe sociale fait évoluer les deux groupes de façon assez différente.
  • Dans Quinzinzinzili, il n’y a aucun espoir pour ces jeunes de revenir à la situation d’avant avec une famille : ils sont désespérément livrés à eux même alors que dans « sa Majesté des mouches » ils arrivent sur une île déserte suite à un accident d’avion et ne perdent pas espoir qu’on les retrouve un jour. Du fait de leur âge, ils essaient de s’organiser sur une organisation sociale qu’ils connaissent bien.
  • Dans Quinzinzinzili aucun espoir sur l’avenir de l’humanité alors que dans « sa majesté »  le héros Ralph reste – à peu près honnête – et fidèle en amitié (quoique mes souvenirs de cette lecture s’estompent : j’embellis peut être le personnage de Ralph (en tout cas sa majesté des mouches reste un livre qui est également classé « jeunesse » ce que n’est pas Quinzinzinzili))
Les points communs entre les deux livres :
  • Il existe  un désir (un besoin?), dans des circonstances de survie plus que compliquées, de se trouver un dieu. D’ailleurs dans ces deux livres le titre est justement le nom de ce « dieu » qui les aide à accepter ces conditions extrêmes.
  • Le besoin qu’ont les hommes de devenir leaders (dominants?) et d’en imposer aux autres par la force le plus souvent : question de survie ? Finalement la «Civilisation » , dans des conditions extrêmes, est vite oubliée pour faire place à la loi du plus fort : cinq ans d’écart d’âge et une condition sociale différente arrive quand même à un résultat identique mais au terme d’une plus longue durée : les hommes finissent par s’entretuer…
Quant aux années de publication 1935 pour Quinzinzinzili et 1954 pour sa majesté des mouches

 

En conclusion : pessimiste mais passionnant….

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Deux extraits :

L’humanité nouvelle débute par le matriarcat. Et la matriarche, par une curieuse déviation, a jeté son dévolu sur le plus faible. C’est lui qui sera le reproducteur, l’étalon de la race future. Un étalon tuberculeux. C’est la survivance du moins apte. Ha, ha, ha !
Quelle gourde, ce Darwin ! Et l’humanité, quelle farce planétaire ! Quelle farce cosmique ! Quelle farce… !

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Je me suis mis à étudier ces dégénérés comme on étudierait une colonie de fourmis.
Vraiment, ce ne sont plus des hommes, ni des fils d’homme. Pour tâcher de les comprendre, il me faut faire un effort, un effort considérable. Ils se sont fait à mon insu, quoique à mes côtés, tandis que je macérais dans mon découragement, un langage à eux, une explication du monde à eux, des habitudes, un genre de vie à eux.

 

Un livre repéré chez Inganmic 

 

Le 12 août j’achète un livre quebécois

J’avais participé l’an dernier à cet événement relayé par Madame Lit et je m’étais rendue compte que j’avais craqué pour 3 livres d’auteurs (damned la parité !)

Cet année je récidive avec deux livres :

Bondrée, de Andrée A Michaud (un thriller) et Niirlit de Juliane Léveille-Trudel 

J’ai déjà dans ma pal Kamouraska d’Anne Hébert (de quoi rétablir la parité mise à mal l’an dernier 🙂

Je vous en reparle en novembre

Bonne journée à tous

 

Today we live – Emmanuelle Pirotte

Genre : rencontre improbable sur fonds de seconde guerre mondiale

Un tout petit roman (224 pages) mais riche en événements et émotions. Dans les premières pages, on rencontre Renée chez des fermiers. Elle a 7 ans, apprend qu’elle doit à nouveau fuir mais finit quand même sa tartine …(les nazis sont à la porte du village des Ardennes belges, l’action se passe en décembre 1944. La guerre en est à ses derniers soubresauts mais l’ennemi, sentant la défaite inéluctable n’en est que plus cruel et déterminé ; le débarquement a eu lieu en France, les troupes alliées se lancent vers la libération du reste de l’Europe..,)
Le curé s’enfuit avec Renée, la petite juive,  à travers champs et remet l’enfant à des américains. Enfin c’est ce qu’il croit : les deux américains sont des espions allemands déguisés en soldats américains en mission de sabotage…et éliminer d’éventuels juifs qui seraient passés au travers des mailles du filet…
Ce roman est un très beau portrait de cette petite fille si mûre (trop?) et d’un allemand très étrange : à la fois meurtrier et soucieux de protéger Renée, un homme abject (aucun remord sur les nombreux assassinats qu’il a commis) mais également séduisant.

Mathias (Mattew) réussit à se faire passer pour soldat canadien (il est trilingue : allemand par son père, français et anglais par sa mère québécoise et il a lui même passé plusieurs années au Canada) vis à vis des fermiers chez qui ils trouvent refuge…jusqu’à l’arrivée de « vrais » soldats américains…

Les événements historiques montrent une partie de la seconde guerre mondiale finalement peu traitée dans les romans : avec notamment l’opération Greif (une tentative de contre offensive allemande avec déploiement de soldats « déguisés » en soldats américains) et des références à l’opération Eiche (libération rocambolesque de Mussolini en 1943 sur les ordres d’Hitler )

Quand au titre en anglais, sa signification arrive à la toute fin du livre …

Deux extraits :

L’Allemand en queue de file resta interdit devant le geste de l’enfant. Voilà belle lurette qu’il ne voyait même plus les condamnés. Adultes, enfants, vieillards, c’était kif-kif. Des silhouettes sans visage destinées à disparaître. Mais cette fillette, il l’avait vraiment vue : elle avait mangé de la neige. Elle allait mourir. Elle le savait. Et pourtant elle mangeait de la neige, elle apaisait sa soif. Il avait remarqué le geste sûr, rapide, dénué de la moindre hésitation, presque désinvolte, un geste fluide, souple animal. Quelque chose en lui avait remué. Quelque part entre sa poitrine et son abdomen. C’était comme un frémissement infime, une poussée à la fois douce et brutale. Quelque chose de familier. Comme quand il était là-bas, dans les grands bois, dans cette autre vie.

**

Et pendant qu’il jouait à l’espion et à l’infiltration, il n’avait guère eu l’occasion de s’embarrasser de ce qui se passait dans les camps d’extermination.
Mais il savait qu’indirectement chacune de ses actions au sein de ses glorieux commandos d’élite réduisait en cendres quelques Juifs, quelques Tziganes, quelques pédés de plus. Sa guerre n’était pas plus propre que celle du soldat qui pousse la vieille Juive hongroise et son petit-fils en loques sur la rampe d’accès à la chambre à gaz. Mathias était un maillon de cette machine de destruction. Il était un des membres de l’ogre affamé. Mais cela ne l’empêchait pas de dormir. Il avait pris ce que le système avait de meilleur à lui offrir, en sachant exactement dans quelle merde il mettait les pieds. Et personne ne l’avait obligé à participer à la danse, il s’était invité tout seul.

 

Que lire un 9 août ?

M. Taniguchi, à peu près comme Otto, passait ses journées carré dans son fauteuil, à regarder la télé. La seule chose qu’il semblait encore reconnaître sans ambiguïté, c’est à son propre portrait sur la commode, une photo de 1943 sur laquelle il posait en uniforme militaire, prêtant serment d’allégeance aux forces de l’Axe. M. Taniguchi, jadis sergent Taniguchi, avait combattu durant la Seconde Guerre mondiale et tué une palanquée de Yankees. Otto ne se lassait pas d’écouter son histoire, qu’il répétait à satiété : à vingt-deux ans, on le convoqua pour servir sur l’île de Marinduque aux Philippines. En dépit de son mètre cinquante-sept et de ses quarante-cinq kilos le sergent Taniguchi fut un valeureux défenseur de l’empereur Hirohito, en particulier, lorsque, en janvier 1945, les Américains lancèrent l’offensive sur l’ile, à laquelle il survécut avec une compagnie de quatre hommes seulement.
Réfugier dans la jungle de marinduque, non loin de Tumagabok, le groupe parvint à tenir le choc et esquissa une ambitieue stratégie de contre-attaque. Rompus aux tactiques d’espionnage et de guérilla, ils se jurèrent de résister et même de reprendre le contrôle du territoire.
Sa minuscule compagnie changeait de position tous les trois jours en veillant à ne pas se faire repérer. Ils survivaient en se nourrissant de noix de coco, de bananes et de bétail volé. Ils tiraient parfois sur des poules, des porcs ou des iguanes, mais seulement lorsqu’ils se sentaient en sécurité, vu que les détonations pouvait révéler leur présence à l’ennemi. Ils dérobaient des armes et des munitions à la police.
Le 9 août, le sergent Taniguchi perdit sa famille à Nagasaki, mais il n’en sut rien. Il avait pour ordre de ne se rendre en aucun cas, et c’est ce qu’il fit : animé par la certitude qu’il accomplissait son devoir, il combattit pendant trente ans dans les forêts de Marinduque, sans répit, et sans s’imaginer que la guerre était terminée.

 

Vanessa Barbara – Les nuits de laitue

Les jolies choses – Virginie Despentes

En passant

Virginie Despentes met en scène deux jumelles Claudine et Pauline (25 ans au début du roman avec des retours sur leur enfance)
Claudine est belle, sexy (un peu nunuche aussi), et collectionne les conquêtes d’un soir. Pauline est plus intellectuelle, elle a une jolie voix, refuse les artifices féminins (à 25 ans elle refuse l’épilation, ne se maquille pas), elle est fidèle depuis 6 ans à son petit ami Sébastien. Vu comme cela, cela parait un peu caricatural mais pas du tout…

J’avais lu la quatrième de couverture : je savais donc qu’une des deux jumelles mourait et que l’autre prenait sa place. Malgré ce départ un peu spolié (d’ailleurs je n’avais pas trouvé quelle jumelle allait remplacer l’autre), j’ai été de nombreuses fois surprise par les rebondissements dans l’histoire.
Le fonds du propos m’a beaucoup intéressée : peut on devenir quelqu’un d’autre par la simple force de la volonté ? Sur une année peut on devenir une personne diamétralement opposée ?
J’ai aimé ce questionnement de l’héroïne principale sur la question « qu’est ce que la féminité ? , peut on s’affranchir du manque d’amour quand on était enfant ? Comment perd on l’estime de soi …

La forme m’a moins plu : j’aime bien quand il y a un peu des phrases structurées et là l’auteure ne soigne pas trop la grammaire.

Le roman a reçu le Prix de Flore en 1998, un film est sorti en 2001 avec Marion Cotillard dans le rôle des jumelles, le roman m’a donné envie de le voir …

Un extrait

[Elle a] feuilleté les journaux en pile que Claudine lisait. Consternation. Sur un ton de connivence amusée, foison de petits conseils pour être une putain à la page. Et se mêlant de tout, que tout rentre dans des cases, et comment il faut jouir, et comment il faut rompre, et comment se tailler, se teindre jusqu’aux poils de la chatte, et comment on doit être du dedans au dehors. Ton faussement débonnaire, propagande imbécile pour être comme il faut.
Après des siècles d’interdiction de montrer, femmes sommées d’exhiber qu’elles ont bien tout aux normes, qu’elles se sont calibrées : voilà mes jambes interminables, glabres et hâlées, mon derrière correctement musclé, mon ventre plat nombril percé, mes seins énormes fermes et moulés, ma belle peau saine et pas vieillie, mes cils sont longs, mes cheveux brillants.
Contrairement à ce qu’elle croyait auparavant, il ne s’agit pas d’une soumission aux désirs des hommes. C’est une obéissance aux annonceurs, il faudra que tout le monde y passe. Ils régissent le truc, au fil des pages : voilà ce qu’on vend, alors voilà ce qu’il faut être.
(p. 82-83)