Paris – 1865 – Ligne E – Vers la Madeleine

Mr Zola est monté en haut de l’impériale, sa « gazette des tribunaux » sous le bras. D’habitude, il circule à pied quand il fait un soleil comme aujourd’hui. Aujourd’hui cependant, il n’a pas le temps de se balader, il travaille. Il a l’air oisif comme cela son journal déplié, le chapeau vissé sur la tête à côté des autres messieurs. Mais il n’en est rien, il suit une vieille femme et son cabas. Elle a un profil spectaculaire la vieille dame, un peu comme un bec de canard et ce profil entraperçu chez la boulangère lui a donné envie de la suivre, voir si le bec va tenir ces promesses inspirantes. Enfin bec de canard, de foulque pour être plus précis. La vieille dame en plus d’avoir un air remplumé a une voix de corneille, rauque et aigüe par moment. Elle marmonne toute seule en bas de l’omnibus.

Il est monté quasiment au terminus, boulevard Bourdon et se demande où la sorcière va descendre. Il est décidé à en faire la première héroïne de son grand roman, l’œuvre de sa vie. Elle pourrait être le départ d’une épopée autour des années 1850.

Elle a la tête des gens qui picolent de bon matin, nez en chou-fleur, yeux dans le vague. Elle traîne aussi la patte, est-ce l’alcool ou est-ce de naissance ?  En tout cas cette femme est bien trop vraie pour faire un personnage de roman, les critiques vont dire que je « charge trop la barque » réfléchit Emile. Je vais garder la boiterie pour la fille de cette femme. Femme si on peut dire, tant il y a chez elle une présence presque animale. D’abord lui trouver un nom …

Tiens déjà l’arrêt des filles du Calvaire, très bonne idée d’ailleurs ça il faudrait que la femme ait une large descendance et pourquoi pas un petit fils qui devient abbé et qui serait déchiré entre sa vocation religieuse et l’amour d’une femme. La femme descend à Capucine, je pourrais appeler mon héroïne Capucine Foulque, ce ne serait pas mal un nom de fleur accolé à un nom d’oiseau. Ou Jacinthe, Hortense, Marguerite ou alors Azalaïs, ça me plait bien ça Azalaïs Foulque, reste à me décider sur sa descendance. Asseyons-nous un moment pour noter tout cela avant que j’oublie. Mr Zola s’installe sur un banc, le journal même pas parcouru chiffonné par le trajet, en omnibus. Emile dessine dans son carnet un semblant d’arbre généalogique avec une Azalaïs Foulque, il griffonne fébrile jusqu’au moment où sonne midi. Midi ? Il sursaute et range son carnet. Pressé, il se dirige vers le café où il a rendez-vous, il en a oublié son ami qui doit déjà l’attendre.

Le journal est oublié sur le banc.  Chiffonné, il semble pathétique. Heureusement que le temps est sec et légèrement venteux. Vent qui le remet dans un pseudo ordre. Une femme boitillante le récupère et se rend au marché.

– J’vais vous reprendre des bettes, Mame Michaud, v’là pour les emballer, dit elle en tendant le journal.

– Ben sûr, Mame Colvert, j’vous en mets une livr’ pour vous et vot p’tiote ?

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Participation à l’agenda ironique de novembre chez Martine avec comme sujet les Rougons Macabres et chez Filigrane  où il fallait rallonger une texte de Julio Cortazar.

 

 

 

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Griffintown – Marie-Hélène Poitras

Griffintown – Marie-Hélène Poitras

Ouvrir un livre québécois est toujours une aventure parce que le livre est écrit en français mais un français qui peut nous surpendre à tout moment, comme ça, au détour d’un paragraphe.

Dès l’incipit de Griffintown on est ailleurs :

Le jour se lève sur Griffintown après le temps de survivance, les mois de neige et de dormance.

[..] Derrière l’écurie, le ruisseau a dégelé et ses eaux noires courent vers le canal, vives et furieuses. Il a beaucoup neigé en avril. Une âme bienveillante a dilué un peu de vodka dans les abreuvoirs pour que les rares chevaux qui restent puissent boire pendant la saison froide. L’oscillation constante entre gel et dégel a sévèrement entaillé les rues, les transformant en véritables pièges à calèches. Il faut avoir connu les jours et les nuits de Griffintown pour entrevoir dans ce décor ingrat la possibilité d’un été fécond.

 

Quelques mots sur l’histoire : Billy le lad s’occupe toute  l’année de l’écurie, Paul le patron est plus un gestionnaire.  Cette écurie se trouve à quelques centaines de mètres du métro à Québec mais c’est déjà un autre monde : le monde des calèches et des cochers, dont le métier est de « promener les touristes » dans Québec (à mi-chemin donc entre des cow-boys et des attrape-nigauds). C’est un monde dur que décrit Marie-Hélène Poitras, un monde de laissé-pour-compte qui ne vivent et ne travaillent que six mois dans l’année, au contact de ces fameux chevaux et qui le reste du temps essayent de survivre à l’hiver.

Dans les premières pages on sait que le patron de l’écurie va mourir, assassiné. Par qui ? pourquoi ? c’est un peu le sujet du livre mais pas tant que ça, le sujet est surtout de décrire ce monde au bord de la disparition, un monde  où il n’y a pas réellement de lois.

On a liquidé le patron. L’ordre des choses, jusque-là immuable, vient d’être renversé. Il y aura des questions d’honneur à soupeser, peut-être une vengeance à orchestrer et probablement un message à décoder. Les hommes de chevaux vont devoir rétablir la justice ou s’en fabriquer une et l’imposer. En règle générale, les policiers ne viennent pas au Far Ouest ; les autorités laissent les hommes de chevaux régler leurs affaires entre eux, en autant que leurs histoires ne débordent pas les frontières du territoire. Ce qui se passe à Griffintown reste à Griffintown ; il en a toujours été ainsi.

 

Le meurtre du patron n’est pas à l’avant de la scène, plutôt même un prétexte : on suit surtout les débuts professionnels de Marie, jeune femme naïve, qui veut vivre aucontact des chevaux et de la nature. Elle se lance, pleine d’enthousiasme, dans sa première saison en tant que cochère.

 

Extrait (page 83)

Sur le chemin du retour, John réitère ses conseils une dernière fois : « Parle des Indiens aux touristes européens, d’architecture et d’histoire aux Américains, pointe le magasin de costumes aux familles et rappelle aux rares Montréalais qui montent à bord la signification du « je me  souviens ». Pique par les tronçons de ruelles lorsque c’est trop engorgé ailleurs, évite le plus possible les segments de la rue Saint-Paul en pavé uni – ravageur pour les sabots –, prends garde de rester prise dans la pente de la côte Bonsecours à un feu rouge, et si c’est sur le point d’arriver, pars au trot voire au galop, épargne ton cheval. Les stands devant la basilique et en bas de la place Jacques-Cartier sont le territoire des cochers expérimentés, tant que tu sauras pas reculer, évite-les et  garde un profil bas. Si un touriste te tape sur les nerfs, tu le fais descendre, exactement comme Alice a fait avec toi, souviens-toi qu’il y a un seul maître à bord de la calèche : le cocher. Méfie-toi des camions qui transportent un baril de ciment pivotant ; certains chevaux, convaincus que le baril va leur rouler dessus, s’emballent lorsque les camions s’approchent d’eux. Évite de mettre ton fric dans le coffre arrière quand le Rôdeur surveille ta calèche, et quand tu sollicites les touristes, ça se fait entre le nez de ton cheval et le coffre de la calèche, ne dépasse pas les limites de ton territoire – comme chez les putes.  Tiens-toi loin de la Mouche. De toute façon, tu dois pas être le genre de fille qui emprunte du fric à un shylock… Change la couche de ton cheval dès qu’il y a du crottin dedans, sinon les mouches arrivent et les cochers vont te tomber dessus. Et je ne parle même pas des résidents du quartier, qui nous haïssent presque autant que les chauffeurs de taxi. Ici, ta place, faut que tu la gagnes. T’auras pas à te rapporter à Billy. Si sa calèche et son cheval reviennent intacts, que tu loades un peu et que tu ramènes de l’argent à l’écurie, il te laissera tranquille. Ce sont les cochers entre eux qui régissent le milieu. En d’autres mots, si tu fais pas l’affaire, tu le sauras bien assez vite. Dernière chose : à la fin de la journée, garde ton fouet pas trop loin, comme je te l’ai enseigné. Un cocher rentre à l’écurie les poches pleines et ça se sait. »

 

En conclusion : frais et rude à la fois, dépaysant et plein d’humour, une réussite.

Le mois de novembre est québécois chez Yueyin et chez Karine

La fiancée américaine – Eric Dupont

 

Excitées jusqu’à la racine des cheveux, Beth et Floria Ironstone avaient été les premières à atteindre le site de la dernière épreuve de force : la levée du cheval. La bête se tenait debout déjà debout à côté d’un mât qui rappelait par sa hauteur, un poteau de téléphone, et dans lequel on avait inséré des tiges de fer à tous les trente centimètres. Il s’agissait pour le concurrent de monter le cheval, la bête la plus docile du comté, et, en quelque sorte arrimé à la selle à l’aide d’un harnais dont les larges courroies lui recouvraient les épaules, de se hisser à dix mètres du sol – avec le cheval ahuri accroché à son derrière – en s’agrippant aux tiges de fer plantées dans le poteau, lui-même profondément ancré dans le sol ; une « épreuve d’été » comme on l’appelait dans le milieu, tout simplement parce qu’elle était difficile à organiser dans les salles de théâtre qui accueillaient les spectacles d’hommes forts pendant la saison froide. À cet obstacle, s’ajoutait la difficulté de trouver d’abord une bête suffisamment obéissante pour endurer de faire le lent voyage vers le ciel cinq fois et ensuite, cela va sans dire, un propriétaire de cheval aux nerfs d’acier qui consentît à laisser l’animal participer au dangereux manège. Par chance, toutes ces conditions étaient réunies à Gouverneur et la foule se rassemblait lentement autour de cette étrange mât de cocagne à l’appel du maître de cérémonie. Le Géant de Varsovie, Idaho Bill, The Great Brouyette, et finalement, Podgorski et Lamontagne formait un cercle autour du maître de cérémonie, tirant à la courte paille pour déterminer qui monterait le cheval en premier.

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La fiancée américaine – Eric Dupont

La fiancée américaine – Eric Dupont

C’était le dimanche des noces d’Alphonsine, une des petites sœurs du feu Louis–Benjamin qu’on avait offerte vive à un marchand du bas de la ville, un monsieur de Saint-Patrice qui cherchait une épouse pieuse et travaillante capable de tenir maison dans l’une des rues voisines de la baie. Le curé Cousineau, ému de voir la petite Alphonsine quitter sa paroisse, offrit aux Lamontagne de les accompagner dans sa carriole, un véhicule lui appartenant, mais tiré par une jument qui appartenait aux sœurs de l’Enfant-Jésus, une bête fourbue et imprévisible dont mêmes les religieuses ignoraient l’âge exact. On y alla donc tous, Madeleine-la-Mére et son mari, le père Lamontagne, leur fils Napoléon, les trois filles encore à marier et bien sûr le jeune Louis, qui marchait à côté de la carriole. Au sortir de la cérémonie, alors qu’on voulait remonter en haut de la ville pour le repas de noces, la jument décida de mourir. Comme ça. Raide. Cela avait dû se passer pendant que la jeune Alphonsine acceptait de prendre le joug du mariage. En tout cas, on ne put, au sortir de l’église, que constater le décès de la pauvre bête. De mauvaises langues commencèrent à faire porter le blâme de sa mort au curé Cousineau, plus obèse que jamais et qui ne se privait jamais d’une promenade en carriole jusqu’à Cacouna. La vérité était bien plus ennuyante : la jument était tout simplement trop vieille. C’est par pur hasard qu’elle était tombée morte pendant le mariage d’Alphonsine. Mais c’est souvent à la faveur d’un hasard que les hommes deviennent des héros.

– Mais notre beau Louis va nous tirer jusqu’en haut de la ville ! avait lancé à la blague le curé Cousineau, que le jeune homme avait décidé de prendre au mot.

Madeleine-la-Mére protestait, cherchait son air, tançait son petit-fils tandis que le grand-père l’encourageait, peut-être pour donner une leçon d’humilité à son Louis certes costaud, mais à ses yeux incapable de tirer toute une famille dans une carriole jusqu’en haut de la ville, avec en prime un curé sphérique. Le bonhomme riait dans sa barbe. Louis piaffait. Sur le parvis de l’église, les invités regardaient, amusés, la famille Lamontagne se donner en spectacle. Dans sa robe blanche, la petite Alphonsine tentait de dissuader Louis.

– Tu vas déchirer ton beau linge !

L’argument ne pesa pas lourd. En tout cas, pas aussi lourd que le curé Cousineau, déjà assis dans la carriole sur l’ordre du père Lamontagne, juste à côté de Madeleine-la-Mére et de ses quatre filles prêtes à subir l’humiliation mortelle sous les yeux de tous les noceurs. Pour détendre l’atmosphère, le curé Cousineau cria un « Hue ! » auquel le jeune homme réagit en mouvant sa carcasse imposante vers l’avant. Et le miracle se produisit. Sans le moindre à-coup, dans un léger bruit d’essieu mal huilé, l’équipage avança sous les yeux médusés de ses occupants et de tous les autres témoins de la scène. Sans broncher, Louis Lamontagne gravit la longue pente de la rue Lafontaine, entre deux haies de passants endimanchés, puis la rue Saint-Elzéar et, finalement, immobilisa la carriole devant la maison familiale de la rue Fraserville, sous les applaudissements d’une foule en liesse. À bout de souffle, mais fier, Louis Lamontagne devint à partir de ce jour le Cheval Lamontagne.

Podgorski négligea de spécifier que l’origine de ce surnom ne faisait pas l’unanimité à Rivière-du-Loup. Aux dires de certains, Louis avait acquis ce surnom pour d’autres raisons. Mais dans un concours de force, c’est l’histoire de la carriole que Louis préférait raconter.

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La fiancée américaine – Eric Dupont

Neuilly 1989 – Bus 82

Ce matin, Jules est parti comme tous les matins jusqu’au kiosque. Il voulait juste acheter le journal, quelques provisions pour sa journée avec Madeleine…mais les gros titres en ont décidé autrement… S’il rentre avec ce journal sous le bras avec les beaux yeux qui sont à la une, c’est sûr Madeleine, du haut de ces 81 ans va lui faire une scène… Elle a toujours détesté cette actrice, Elisabeth, (cette « snob qui a changé de prénom pour ne pas se confondre avec toutes les autres Elisabeth d’Hollywood »), que faire alors ? cacher le journal pour le lire en cachette de Madeleine plus tard ? mais Madeleine n’est pas née de la dernière pluie, il verra qu’il a les larmes aux yeux, son Elisabeth (la deuxième femme de sa vie après Madeleine) est morte, ici dans sa ville, à deux pas de chez lui.

Alors il regarde rapidement les bus à la station de l’hôpital Américain : s’il prend le 82 il en a pour une petite heure à aller jusqu’au jardin du Luxembourg (où il pourra téléphoner d’un café pour que Madeleine ne s’inquiète pas), il pourra s’arrêter aussi à la librairie de livres d’occasion pour ramener un présent à Madeleine, ce qui expliquera son escapade…

Le vieux monsieur tend un billet de 5 francs au conducteur et s’installe tranquillement au fond du bus : 10h00, l’heure de pointe est finie et il peut étendre son journal avec les pages spéciales en l’hommage à la star disparue. Elle avait son âge et celui de Madeleine, Beth, 81 ans, c’est toute sa vie qui défile en même temps que les stations de bus : Arrêt Victor Hugo- Poincaré, il revoit « l’homme qui jouait à être Dieu », Stop Tour eiffel : « Mort sur le Nil », arrêt Ecole Militaire :  « vingt mille ans sous les verrous »….Jules n’a qu’un seul regret, elle aurait dû accepter le rôle de Scarlett O’Hara dans « Autant en emporte le vent », elle aurait été magnifique dans l’incendie d’Atlanta, fière et incandescente.

Arrivé au Jardin du Luxembourg, il dépose la preuve de son infidélité (comme dirait Madeleine) sur un banc et poursuit son programme : coup de fil, puis librairie-alibi, avec le 82,  il sera rentré pour midi. Le papier est tout chiffonné sur le banc, encore un peu humide et salé des souvenirs de Jules. Le vent qui souffle en ce début octobre sèche les larmes que l’octogénaire a laissé sur le journal. Celui-ci reprend peu à peu une forme habituelle, jusqu’au moment où Michelle, 60 ans, le récupère… Elle parcourt l’horoscope, ne peut lire l’encart spécial tout détrempé puis séché, l’encre a coulé en larges trainées…elle est en retard pour préparer la soupe de maman Simone, 81 ans depuis peu…vite vite… Que pourrait-elle faire pour lui faire plaisir ? elle passe par le marché, choisit une tendre volaille et demande au maraîcher d’envelopper quelques bettes dans le journal où l’encre a délavé les yeux de la belle amie de Jules. Elle n’a pas reconnu l’ancienne star, son repas est en retard… Si vous croyez qu’elle a le temps de lire avec Maman qui l’attend…Elle ne saura donc pas que les blettes sont enveloppées dans leur presque homonyme, Bette Davis.

 

 

La consigne est ici 

Filigrane nous propose ce mois ci de rallonger ce texte


    Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal 
et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, 
il descend avec le même journal sous le bras. 

Mais ce n’est plus le même journal,
c’est maintenant un tas de feuilles imprimées 
que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.

A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées 
redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, 
le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
 
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant,
 elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, 
ce à quoi servent tous les journaux 
après avoir subi ces excitantes métamorphoses. 
.
Julio Cortázar
« Cronopes et fameux »

Troupeauvre : Dictionnaire des orpherimes

Troupeauvre : mot valise du XIXème siècle : de troupeau et de pauvre. Assemblée de miséreux, si miséreux qu’ils en reviennent à l’état animal.

 Rime avec : appeauvre, pauvre, chauvre 

* *

Il n’y a pas d’égalité, même quand on est mort ! Voyez un peu le Père-Lachaise ! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans l’allée des acacias, qui est pavée. Ils peuvent y arriver en voiture. Les petits, les pauvres gens, les malheureux, le gros du troupeauvre quoi ! on les met dans le bas, où il y a de la boue jusqu’aux genoux, dans les trous, dans l’humidité. On les met là pour qu’ils soient plus vite gâtés ! On ne peut pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.

Victor Hugo – Les misérables -1862

* *

Alors des hommes armés de lances d’arrosage aspergent de pétrole les tas d’oranges, et ces hommes sont furieux d’avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d’affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
Et l’odeur de pourriture envahit la contrée.
On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer – le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s’infiltre dans le sol.
Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement.
Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d’arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition – et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu’il faut la pousser à pourrir.
Les gens s’en viennent armés d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s’amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là, troupeauvre transi par la faim, et ils regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu’on saigne dans un fossé et qu’on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d’oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

John Steinbeck – les raisins de la colère -1939 

* *

Pour le réfectoire, le commandant du camp avait encore fait une autre loi bien sévère : comme quoi les brigades devaient y aller chacune en colonne par deux, et comme quoi, encore, une fois arrivées devant le réfectoire, sans monter les marches, elles devaient se reformer en colonne par cinq, troupeauvre discipliné et patient, et attendre de pied ferme, d’ici que le préposé les laisse entrer.

Alexandre Soljenitsyne  – Une journée d’Ivan Denissovitch -1962 

* *

 Dictionnaire des orpherimes : On soulevait ici l’autre jour, et ici précédemment, la grave question des mots sans rime, belge, bulbe, camphre, clephte, dogme, goinfre, humble, meurtre, monstre, muscle, pauvre, quatorze, quinze, sanve, sarcle, sépulcre, simple, tertre et verste. Ce petit dictionnaire donnera chaque jour la définition d’un des mots nouveaux proposés, puisqu’il est bon que chaque mot ait un sens afin que chacun comprenne en l’entendant la même chose que ce qu’à voulu dire son interlocuteur. Quant aux citations, s’agissant d’illustrer des néologismes, le lecteur comprendra qu’il a été nécessaire d’améliorer nos sources. * à suivre, avec l’aide des collaborateurs bénévolontaires.

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Pendant longtemps je n’ai connu de Robert Desnos que les poésies apprises à l’école primaire. Il y a quelques années j’étais tombée sur ce poème « de la fleur d’amour et des chevaux migrateurs » qui m’avait enthousiasmée. J’avais alors pris à la bibliothèque un pavé avec les œuvres presque complètes de l’auteur mais dans ses écrits bruts, hors de tout contexte, le surréalisme de l’auteur m’avait paru  « hermétique ».

Gaëlle Nohant a choisi de retracer la vie du poète de ses 28 ans jusqu’à sa mort en 1945.  La fin de cette biographie romancée, je la connaissais déjà : Robert Desnos meurt du typhus un mois après la libération du camp de Theresienstadt. Il avait été déporté pour acte de résistance.

En quatre parties, Gaëlle Nohant nous conte ce destin hors du commun mêlant les pensées du poète, de ses amis (la plupart célèbres) et de citations ou extraits de poèmes, le rendant ainsi proche, accessible, touchant. Intercaler des extraits de l’œuvre de Robert Desnos resitue bien l’état d’esprit de l’auteur au moment où il écrit ses mots.

 

En un peu plus de 500 pages, Gaëlle Nohant fait monter la tension et resitue parfaitement l’ambiance de ses quinze années ou un peu plus…

* *

Première partie – Tu es libre et tu ris et tu parcours la terre

Les années 20 sont des années d’expérimentations, d’insouciance, même si Robert est en rupture avec sa famille, il a choisi de devenir poète contre le souhait de son père. 1928, à Paris, Robert Desnos est amoureux transi d’Yvonne, chanteuse de cabartet, puis rencontre Youki, l’amour de sa vie. Il ne mange pas tous les jours à sa faim mais sa créativité et la poésie le passionne.

* *

Deuxième partie – Va, poursuis ton chemin, il n’est plus de frontières, plus de douanes, plus de gendarmes, plus de prisons.

Les années 30 et la montée des extrémismes en Europe. Robert rencontre Pablo Neruda, Frédérico Garcia Lorca…Desnos devient un poète, journaliste et publicitaire et homme de radio reconnu.

* *

Troisième partie – Je suis le veilleur de la rue de Flandres, je veille tandis que dort Paris.

Paris et l’Occupation, Desnos prend conscience que la poésie ne suffit pas et s’engage dans une Résistance plus active…

* *

Quatrième partie – Pour le reste je trouve un abri dans la poésie. Elle est vraiment le cheval qui court au-dessus des montagnes…

Sans contexte la partie la plus difficile à lire (et la plus émouvante). Elle est racontée par Youki. Robert a été arrêté et est déporté via divers camps de concentration…Le souhait de Robert est d’aller jusqu’au bout pour témoigner…Optimiste ou suicidaire ?

* *

Quelle vie que celle de Robert Desnos et quel travail et passion que Gaëlle Nohant met en œuvre pour faire revivre toute une époque, sa grandeur et son horreur…

* *

 

Un extrait :

– Sous le crâne de Robert, il y a plusieurs cerveaux qui tournent à plein régime, glisse Prévert à son voisin. C’est pour ça qu’il a les yeux cernés. Même quand il dort, ses cerveaux continuent à brasser des idées, à concasser des vers, des notes de musique, des équations… il n’y peut rien, il est né comme ça. Parfois il crie « vos gueules ! », il voudrait la paix, couper le son et la lumière, dormir comme une bûche assez naïve pour ne pas sentir l’odeur de brûlé. Mais tu vois, Robert n’est pas naïf, c’est un rêveur lucide, il rêve les yeux ouverts.

– C’est une qualité rare, approuve Verdet. Je suis d’accord avec vous, Desnos, les poètes savent toucher des gens très différents. Un poème a plus de force qu’un discours, par l’émotion qu’il fait naître.

– Hier soir, j’en ai écrit un pour les enfants. Un mélange de réel et de fantaisie. Il s’appelle La fourmi, précise Robert avant de réciter : Une fourmi de dix-huit mètres

Avec un chapeau sur la tête,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi traînant un char

Plein de pingouins et de canards,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi parlant français,

parlant latin et javanais,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Eh ! Pourquoi pas ?

– Hum… La fantaisie est manifeste, mais où se cache le réel ? sourit Verdet.

– Et bien, réponds Robert, cette fourmi de dix-huit mètres ne ressemble-t-elle pas à une locomotive, et son chapeau à un panache de fumée ? Dix-huit mètres, c’est la longueur précise d’une locomotive avec son tender à charbon. Et ces passagers de toutes les races parlant des langues différentes…

– …sont les déportés ? souffle Verdet, songeur.

– C’est bien possible, murmure Robert. Et le fait qu’on emporte tous ces gens vers un lieu effrayant, que disparaissent ainsi des milliers de femmes et d’enfants, c’est tellement dur à croire… Et pourtant…

– Mais vous l’adressez aux gosses, qui s’arrêteront à la fantaisie.

– Bien sûr, répond Robert. Et c’est bien ainsi. Le réel donne au poème son sens caché.  Eux n’en non pas encore besoin, ils le découvriront bien assez tôt.

Page 367

 

4 autres extraits de ce livre ici, ici, ici et ici

 

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Jean-Louis Barrault arrive en retard, les cheveux en bataille et les cheveux brillants, emmitouflé dans une grande écharpe tricotée par Madeleine. 

– Le printemps se fait prier, il a des coquetteries d’actrice ! s’exclame-t-il en enlevant manteau et cache-nez. Robert, c’est un jour avec ou sans alcool ? Je m’y perds. 

– C’est un jour sans, répond Robert, mais Jean-Pierre devrait pouvoir nous arranger ça.

Il hèle le le serveur et lui commande des ersatz de café en clignant de l’œil derrière ses lunettes. Quand ce dernier revient, il dépose devant eux des tasses d’un breuvage indéfinissable où Jean-Louis hume un parfum de rhum. 

Voilà ce qu’il me fallait !  approuve-t-il. Tu répondais à ton courrier du cœur ? 

– Ces lettres me passionnent, répond Robert en tapotant la pile de courrier. D’abord parce que ce sont des femmes qui les écrivent. Elles confient à l’inconnu que je suis ce qu’elles ont de plus intime et de plus défendu. A les lire, je me demande de quoi rêve Youki. Elle ne me le dira pas, elle est trop maligne ! 

– La nuit dernière, Madeleine a rêvé d’un cheval qui galopait librement sur le boulevard Haussmann, sans personne pour le retenir ou le rattraper, dis Jean-Louis. 

Jean-Louis et Madeleine se sont mariés en plein exode, dans un village de fortune où le hasard les avait poussés par des chemins aléatoires. C’est le capitaine du régiment de Jean-Louis qui les a unis. Les alliances qu’ils ont dénichées chez le bijoutier  du coin avait été commandées pour une autre noce. Elles portent la date du mois de mai 1937, détail qui les enchante. Ils aiment que leur amour ait été consacré au milieu de nulle part, dans un présent suspendu.

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Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Alors qu’ils arpentent la Calle Alcala vers quatre heures de l’après-midi à la recherche d’un troquet où déguster des boquerones et de la morcilla, Pablo lui confie que l’approche des élections envenime le climat de la ville. Les attentats se multiplient, et la fracture entre l’Espagne catholique et nationaliste et celle qui rêve de progrès et de justice ne cesse de se creuser. Pablo et ses amis redoutent que le résultat des élections, qu’il scelle la revanche de la droite autoritaire ou la victoire du Frente Popular, ne transforme Madrid en poudrière. Robert a du mal à le croire, par cette belle journée où le soleil irradie la pierre et les visages, les flèches des clochers et la carrosserie des automobiles que des chauffeurs coiffés de panamas conduisent sans égard pour les passants. Robert admire le profil plein de Youki qui bavarde avec le compositeur chilien Acario Cotapos et rit sous la capeline à large bord dont elle a fait l’emplette chez un chapelier de la Plaza Mayor. Madrid est un paradis. Pourtant, il suffit de voir se côtoyer les charrettes à cheval et les Hispano-Suiza pour réaliser que deux mondes étanches y cohabitent sans se connaître.

– Alors, as-tu retrouvé ta poésie ? l’interroge Pablo avec un clin d’œil tandis qu’ils traversent un carrefour au péril de leur vie.

Robert sourit. Depuis son arrivée à Madrid, il sent la poésie frémir dans l’air qu’il respire. Elle se pose sur ce qui arrête son regard, l’échappée de lumière au bout d’une ruelle sombre, le vent emportant les lambeaux d’une affiche du Frente Popular, la taille cambrée d’une danseuse de flamenco, hier soir, dans ce restaurant où ils fêtaient le premier numéro de la revue que Pablo vient de lancer, Caballo verde para la poesia, qui comptera un poème de Robert. Sur cette terre étrangère dont la beauté sature ses sens, sa poésie est une onde qui l’électrise de désir et de manque

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Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

NB : Le Pablo de cet extrait est Pablo Neruda 

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Les jours suivants, Robert découvre le grenier de Jean-Louis Barrault, ce théâtre où l’on vit et dort sur des matelas à même le sol. Ce phalanstère bohème a un charme fou, on y respire l’odeur du théâtre, la passion de jouer, l’énergie qui circule entre les corps. Jean-Louis dirige les acteurs avec un respect bienveillant, une exigence précise. C’est un perfectionniste. Il s’est réservé le rôle de Jewel, le bâtard qui a une passion pour son cheval. Sur la scène, il incarne à la fois l’homme et le cheval en un mime si convaincant qu’il parvient à donner une personnalité distincte au personnage et à l’animal. Robert n’en revient pas. À la pause, Jean-Louis descend les marches avec l’allure d’un faune torse nu et échevelé. Souriant de son enthousiasme, il lui répond après avoir avalé deux grands verres d’eau :

– Je rêvais de ça. Incarner à la fois l’homme et le cheval et pouvoir les montrer traversant un gué, être l’Etre et l’Espace. L’acteur doit être un instrument complet. Tu sais le plus beau compliment que j’ai reçu ? Un jour où je travaillais le cheval, seul sur la scène du Théâtre de l’Atelier, les femmes de ménage nettoyaient la salle. Une d’entre elle m’interpelle et me dit : « Hep, jeune homme ! Je voudrais bien savoir ce que vous faites comme ça, tous les matins, sur ce cheval ? »  (page 208)

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Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant