A la lumière d’hiver – Philippe Jaccottet

On aura vu aussi ces femmes – en rêve ou non,
mais toujours dans les enclos vagues de la nuit –
sous leurs crinières de jument, fougueuses,
avec de longs yeux tendres à lustre de cuir,
non pas la viande offerte à ces nouveaux étals de toile,
bon marché, quotidienne, à bâfrer seul entre deux draps,
mais l’animale sœur qui se dérobe et se devine,
encore moins distincte de ses boucles, de ses dentelles
que l’onduleuse vague ne l’est de l’écume,
le fauve souple dont tous sont chasseurs
et que le mieux armé n’atteint jamais
parce qu’elle est cachée plus profond dans son propre corps
qu’il ne peut pénétrer – rugirait-il d’un prétendu triomphe -,
parce qu’elle est seulement comme le seuil
de son propre jardin,
ou une faille dans la nuit
incapable d’en ébranler le mur, ou un piège
à saveur de fruit ruisselant, un fruit,
mais qui aurait un regard – et des larmes.

!

A la lumière d’hiver – Philippe Jaccottet

Ailleurs, en ce pays – Colum McCann

Une crue d’été  est venue et notre jument de trait a été prise dans la rivière. La rivière se brisait contre les pierres, et pour moi le bruit était pareil à celui de serrures qu’on tourne. C’était l’époque de l’ensilage, et l’eau sentait l’herbe. La jument de trait, la préférée de Père, était sans doute entrée dans l’eau pour boire et elle était prise, elle ne pouvait pas bouger, sa patte de devant immobilisée entre les rochers. Père l’a trouvée et je l’ai entendu crier dans le gémissement de la pluie Katie ! J’étais dans la grange, j’attendais que des gouttes d’eau tombent sur ma langue par le trou du toit. J’ai couru dans le champ, laissant la ferme derrière moi. À la rivière la jument avait le regard fou sous la pluie, elle me reconnaissait peut-être. Père bougeait lentement, craintivement, comme quelqu’un qui voyage dans la neige profonde, sauf qu’il n’y avait pas de neige, seulement la crue, et Père avait peur de l’eau, il en a toujours eu peur. Père m’a dit Sur le rocher là-bas, ma fille. Il m’a donné la longueur de corde avec la boucle de harnais et j’ai su quoi faire. Depuis mon dernier anniversaire, quinze ans, je suis plus grande que Père. Je me suis déployée comme pour l’amour, j’ai posé un pied sur le rocher au milieu de la rivière, une main sur la branche d’arbre, et j’ai sauté par-dessus le flot.

Derrière moi, Père a dit Fais attention, hein ?

L’eau coulait chaude et rapide, je tenais la branche mais je pouvais encore me pencher du rocher et passer la corde au licou de la jolie jument.

Les arbres s’inclinaient dans un murmure sur la rivière, ils suspendaient leurs longues ombres au-dessus de l’eau, et quand la jument a vivement tressailli j’ai senti qu’il y aurait une mort mais j’ai tiré sur la corde pour lui maintenir le cou tout juste au-dessus de l’eau.

Père criait Tiens la corde, ma fille ! et je voyais ses dents serrées, ses yeux égarés et toutes les grosses veines de son cou, comme lorsqu’il parcourt les chemins creux de notre ferme, avec ses vaches, ses haies, ses clôtures. Père a toujours peur parce qu’il a perdu maman et Fiachra, et maintenant son cheval, le préféré, une grosse jument belge qui labourait la terre dans les champs il y a longtemps.

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Ailleurs, en ce pays – Colum McCann

Conte de fées

C’est l’heure de dormir dans la maison de Timéo. Sa maman lui raconte une histoire : « Alors Peter Pan, La fée Clochette et leurs nouveaux amis Wendy, Jean et Michel  décidèrent de partir vers le Pays Imaginaire et Invisible des Garçons perdus »

Timéo dort avec Nono, son doudou, dans ces bras, le doudou s’échappe et tombe par terre. L’enfant remue légèrement dans son sommeil.

La fée Libellune apparaît et l’emmène alors (Timéo pas le doudou). Quand il se réveille un peu plus tard :

– Bonjour, Timéo, je suis Libellune et je vais t’accompagner pour retrouver Nono, je suis l’amie de la fée Clochette.

– Coucou Libellune. Mon doudou Nono est perdu !! Sais tu où je pourrais le trouver : il a pu partir dans le pays des garçons perdus ?

Les deux amis commencent leurs recherches et arrivent dans un pays tout blanc. On va rencontrer la Reine des neiges ? demande Timéo, enchanté. La première personne qui leur parle est une petite fée toute tordue et tout bossue, les ailes fripées et la bouche de guingois.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais tu où je pourrais le trouver ?

– Non, cher enfant, ici c’est le pays des glaçons perdus et j’en suis la fée : la fée Vrillée : Mon travail est de m’occuper de tous ses Glaçons et aussi de toutes les neiges :  veux tu voir ma collection : la neige éternelle, artificielle,  la poudreuse, la tassée, les pneus neige  et même les blancs en neige ? Mais si tu pars par ce chemin, peut être trouveras tu ton doudou perdu ?

Timéo suit le chemin et arrive chez une  fée dont la tête est une main, avec un oeil au bout de chaque doigt.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais tu où je pourrais le trouver ?

– Non je ne sais pas, cher enfant, où est ce pays : ici c’est le pays des Pas Perdus et j’en suis la fée : la fée Main. Mon travail est de surveiller  toutes les traces de pas pour qu’elles ne s’emmêlent pas. Mais si tu pars par ce chemin en suivant ces traces bleues, peut être trouveras tu ton doudou perdu. Mon petit doigt me dit qu’il doit lui aussi te chercher !

Timéo suit le chemin et arrive chez une  fée avec des cheveux étranges, cassants, filasses.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais tu où je pourrais le trouver ?

– Non je ne sais pas, cher enfant, où est ce pays : ici c’est le pays du pain  perdu et j’en suis la fée : la fée Tuccine  Mais suis le chemin que te montre de ma baguette magique et peut être trouveras-tu ton doudou perdu.

Timéo suit le chemin et arrive chez la fée qui a l’air totalement perdue et qui furète partout à la recherche d’un objet par terre.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais tu où je pourrais le trouver ?

– Non je ne sais pas, cher enfant, où est ce pays : ici c’est le pays de la lettre T perdue et j’en suis la fée : la fée Rébentine : Mais où ai je la fête ? Je frime depuis des années pour réparer ce frein mais je crois que je ne suis pas de faille, me voilà fâchée : ah si j’avais mieux appris mes Fables de multiplication à l’école , je n’en serai pas là *

La petite fée Libellune traduit alors ces propos étranges  à Timéo : Mais où ai je la tête ? Je Trime depuis des années pour réparer ce Train mais je crois que je ne suis pas de Taille , me voilà Tachée : ah si j’avais mieux appris mes Tables de multiplication à l’école, je n’en serai pas là !!!!

– Mais suis ce féleski, Nono le doudou perdu est peut être allé par là ! poursuit la fée affolée.

Timéo suit le féeleski  et arrive chez une fée qui n’a pas l’air de marcher mais qui vogue avec une grand robe bleue.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais-tu où je pourrais le trouver ?

– Non je ne sais pas, cher enfant, où est ce pays : ici c’est le pays des bateaux  perdus et j’en suis la fée, la fée Look.  Mais si tu pars par ce chemin, peut être trouveras tu ton doudou perdu.

Timéo suit le chemin et arrive chez la fée aux oreilles pointues et à la moustache débordante.

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu : Sais tu où je pourrais le trouver ?

– Non, je ne sais pas, cher enfant, où est ce pays : ici c’est le pays des chats  perdus et j’en suis la fée : la fée Line. Mon travail est de soigner tous ces chats. Mais si tu pars par ce chemin, peut être trouveras tu ton doudou perdu.

Timéo suit le chemin et arrive chez la fée qui a un air méchant et un nez crochu

– Bonjour, Fée, sommes nous dans le pays des garçons perdus ? Mon doudou Nono est perdu !

– Non , cher enfant, ici c’est le pays du temps perdu et j’en suis la fée : la fée Rosse  mais si tu pars par ce chemin, peut être trouveras tu ton doudou perdu.

Timéo suit le chemin et arrive chez une fée comme il a vu dans Aladin et la lampe mystérieuse et lui explique son problème.

– Non je ne sais pas, cher Timéo, où est ce pays : ici c’est le pays du sommeil  perdu et j’en suis la fée : la fée Hérazade  Mais si tu pars par ce chemin , peut être trouveras tu ton doudou perdu.

Timéo suit le chemin et arrive chez une fée comme celle de Jack et le haricot magique et lui fait part de ses recherches.

– Non je ne sais pas, cher Timéo, où est ce pays : ici c’est le pays de ceux qui chantent les cochons perdus au lieu de cochons pendus et j’en suis la fée : la fée des haricots.

Avant de partir chante avec moi

Un petit cochon
Perdu au plafond
Tirez-lui le nez
Il donnera du lait
Tirez-lui la queue
Il donnera des oeufs.
Combien en voulez-vous ?

Alors Timéo entend « réveille toi Timéo c’est maman : Il est l’heure d’aller à l’école »

Timéo : Oh ! mon Nono tu as glissé du lit : j’ai cru que je t’avais perdu

FEE enfin FIN.

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source 

Ma participation à l’agenda ironique de décembre organisé par Anna Coquelicot sur le thème « Mondes invisibles »

Agenda Ironique du mois de décembre

L’agenda ironique de décembre vient de sortir chez Anna Coquelicot🙂

Bizarreries & Co

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

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Les résultats de l’agenda polaronique de Novembre

Tadaaammm, mon blog me dit ce matin à 6h31 que la gagnante de Novembre est Grumots ! talonnée de près par notre dodo préféré

Monesille a la frite et grimpe sur le podium. Enfin Laurence et Une Patte arrivent main dans la main….

Je vous souhaite un joli mois de décembre, je file me refaire une tartine de Nutella.

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Et pour l’agenda de décembre, je sens qu’ Anna Coquelicot va nous concocter un agenda de folie🙂

 

Seule Venise – Claudie Gallay

Vaporetto ligne 1, je descends, une des dernières stations en quittant le Grand Canal. La Salute, une église de pierres blanches. Le froid a rendu les marches glissantes. J’entre dans l’église. A l’intérieur, des tableaux, des colonnes, un grand lustre accroché par une chaîne au milieu du dôme. L’endroit est silencieux. Je reste un moment debout près de l’entrée. Après, je rejoins les quais. Posées sur des barges, des grues curent le bord du Canal.

Je ne sais pas encore que je viendrai là, plus tard, avec vous.

Je marche. Je veux faire le tour de Venise. Je crois cela possible, cela ne l’est pas. Le quai finit en butée contre un pont. Après, c’est la gare maritime. Impossible d’aller plus loin.

Je reviens sur mes pas. Dans le dedans de la ville. Les ruelles. Les venelles. Tout ici ramène vers l’intérieur. Toujours. Même les culs-de-sac.

Je finis par étouffer. Je retourne à San Marco et je grimpe à la cime du Campanile. En ascenseur.

Une rampe permet à un cheval de monter tout en haut de la tour.

C’est le gardien qui m’explique.

– Aucun cheval n’est jamais monté mais la rampe existe. Et elle a été conçue pour ça.

Un chemin secret au-dedans de la tour.

Une petite chose inutile.

Précieuse.

Devenue avec le temps un repère des pigeons. L’ascenseur donne sur la cime de la tour. De là-haut, je vois les toits rouges de Venise, plus loin encore, la lagune, le cimetière, les îles.

Iles des vivants.

Iles des morts.

Iles abandonnées.

Je vois le parvis dessous, au pied de la tour. L’ombre massive de la cathédrale.

C’est le gardien qui vient me chercher.

– On ferme, il dit.

Et il me fait reculer parce que je suis trop près du mur à regarder en bas et qu’il ne veut pas d’ennuis avant la fin de son service.

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Source photo

Seule Venise – Claudie Gallay

Le fruit de l’arbre sec

Martine est en finale ! Martine est en finale !

Vous avez lu ? Apprécié ? Voté ?

C’est ici http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-fruit-de-l-arbre-sec

Écri'turbulente, c'est en écrivant qu'on devient écrevisse.

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Je me suis lancée (si si, j’ai osé) dans un challenge d’écriture organisé par Short Édition et le Département de l’Isère, pour le Prix Short Paysages. C’est la Médiathèque départementale – Service de la lecture publique du Département de l’Isère qui pilote ce concours de nouvelles (suivez les liens en rouge).

Le thème du jeu est « Paysage – Paysages isérois» et c’est sur ce thème qu’il faut créer une œuvre, un Très très court (une micro-nouvelle) ou un Poème.

Tous les genres littéraires seront acceptés : romance, thriller, fantastique, science-fiction, instant de vie… tant que l’oeuvre mentionne un paysage isérois, en toile de fond ou en sujet principal.

Trois catégories sont proposées :

  • Très très court : micro nouvelle d’une longueur de 6000 signes maximum (espaces compris) au ton, à la forme, au style de votre choix.
  • Poème : il n’y a pas de longueur minimum ou maximum requise et…

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Agenda ironique Novembre – deuxième mi temps et votes

Et nous voici arrivés à la deuxième mi temps de l’Agenda ironique avec comme thème « Polar(s) »

Jean-Marie, en grande forme, a poursuivi l’enquête du fauteuil initié par Carnets.

Mo nous sert sur un plateau une enquête du commissaire Vougeot dans une famille de Bourguignons aux noms truculents…

Votre serviteuse a imaginé un commissaire Magret à la recherche du chat disparu de Carnets, qui faisait lui même suite au fauteuil disparu de Carnets.

Laurence débute une enquête et un jeu de piste intrigant

Grumots s’est mise dans la peau d’un journaliste et l’arme du crime est ….hilarante

Carnetsparesseux nous présente un mystérieux Novembre

Sur le fil, Jacou met en scène un couple surprenant et Monesille enquête avec Mr  Paul Hard, un enquêteur que Fred Vargas ne renierait pas

Repêché ce matin in extrémis dans les indésirables, n’oubliez pas d’aller lire le texte d’Assoula intitulé « Mauvais Polar »

 

Pour ceux qui n’aurait pas eu le temps de lire la première mi-temps, voici les liens :

Une patte qui invente un nouveau concept : le non polar 

Jean-Marie et son inspecteur Bornard qui mène l’enquête sur la fin du monde prochaine 

Hasard ou coïncidence quelques jours avant le lancement de l’agenda, Carnetsparesseux lançait une saga dont il a le secret avec l’apparition et la disparition d’un fauteuil crapaud sur un parking désert de supermarché un dimanche de novembre 

Le chat décide de mener l’enquête et tombe dans un  trou noir : deuxième disparition inquiétante 

Jean Marie lors de sa deuxième enquête nous emmène dans un enquête sur l’identité, la recherche du père …

Et voici l’heure des voooottteeess (3 votes possibles)

Pour l’agenda de décembre, Anna Coquelicot , fais nous signe si tu as le temps de l’organiser. Si non, qu’un volontaire se désigne d’office🙂

Richard Brautigan – Tokyo-Montana Express

Hardiesse au pays du froid

Il était une fois un chevalier nain qui n’avait que cinquante mots à vivre et c’étaient des mots si ténus que bientôt il n’eut plus que le temps d’enfiler une cote de mailles et sur un noir destrier de vivement chevaucher jusqu’au bois de lumière où il disparut.
A jamais.

Richard Brautigan
Tokyo-Montana Express

Mr Gwyn – Alessandro Baricco

De retour à Londres, Jasper Gwyn passa ses premières journées à marcher dans les rues de la ville de façon prolongée et obsessionnelle, avec la délicieuse conviction d’être devenu invisible. Comme il avait cessé d’écrire, il avait cessé dans son esprit d’être un personnage public – il n’y avait plus de raison que les gens le remarquent, maintenant qu’il était redevenu un quidam. Il se mit à s’habiller sans réfléchir, et recommença à faire mille petites choses sans se soucier d’être présentable au cas où, à l’improviste, un lecteur le reconnaîtrait. Sa position au comptoir du pub, par exemple. Prendre le bus sans billet. Manger seul au McDonald’s. De temps en temps quelqu’un le reconnaissait quand même, alors il niait être qui il était.
Il y avait un tas d’autres choses dont il ne devait plus se préoccuper. Il était comme un de ces chevaux qui, débarrassés de leur écuyer, reviennent en arrière, perdus, au petit trot, tandis que les autres sont encore à se démener pour atteindre la ligne d’arrivée avec un classement quelconque. Le plaisir généré par cet état d’âme était infini. Quand il est tombait par hasard sur un article de journal ou une vitrine de librairie qui lui rappelait la bataille dont il venait de se retirer, il sentait son coeur devenir léger et éprouvait l’ivresse enfantine des samedis après-midi. Il ne s’était pas senti aussi bien depuis des années.

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Mr Gwyn – Alessandro Baricco