Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Jean-Louis Barrault arrive en retard, les cheveux en bataille et les cheveux brillants, emmitouflé dans une grande écharpe tricotée par Madeleine. 

– Le printemps se fait prier, il a des coquetteries d’actrice ! s’exclame-t-il en enlevant manteau et cache-nez. Robert, c’est un jour avec ou sans alcool ? Je m’y perds. 

– C’est un jour sans, répond Robert, mais Jean-Pierre devrait pouvoir nous arranger ça.

Il hèle le le serveur et lui commande des ersatz de café en clignant de l’œil derrière ses lunettes. Quand ce dernier revient, il dépose devant eux des tasses d’un breuvage indéfinissable où Jean-Louis hume un parfum de rhum. 

Voilà ce qu’il me fallait !  approuve-t-il. Tu répondais à ton courrier du cœur ? 

– Ces lettres me passionnent, répond Robert en tapotant la pile de courrier. D’abord parce que ce sont des femmes qui les écrivent. Elles confient à l’inconnu que je suis ce qu’elles ont de plus intime et de plus défendu. A les lire, je me demande de quoi rêve Youki. Elle ne me le dira pas, elle est trop maligne ! 

– La nuit dernière, Madeleine a rêvé d’un cheval qui galopait librement sur le boulevard Haussmann, sans personne pour le retenir ou le rattraper, dis Jean-Louis. 

Jean-Louis et Madeleine se sont mariés en plein exode, dans un village de fortune où le hasard les avait poussés par des chemins aléatoires. C’est le capitaine du régiment de Jean-Louis qui les a unis. Les alliances qu’ils ont dénichées chez le bijoutier  du coin avait été commandées pour une autre noce. Elles portent la date du mois de mai 1937, détail qui les enchante. Ils aiment que leur amour ait été consacré au milieu de nulle part, dans un présent suspendu.

 =
Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant
Publicités

Jeudi poésie – Robert Desnos

jeudi-poesie

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

De la fleur d’amour et des chevaux migrateurs

Il était dans la forêt une fleur immense qui risquait
de faire mourir d’amour tous les arbres
Tous les arbres l’aimaient
Les chênes vers minuit devenaient reptiles et rampaient jusqu’à  sa tige
Les frênes et les peupliers se courbaient vers sa corolle
Les fougères jaunissaient dans sa terre.
Et telle elle était radieuse plus que l’amour nocturne de la mer et de la lune
Plus pâle que les grands volcans éteints de cet astre
Plus triste et nostalgique que le sable qui se dessèche
et se mouille au gré des flots
Je parle de la fleur de la forêt et non des tours
Je parle de la fleur de la forêt et non de mon amour
Et si telle trop pâle et nostalgique et adorable
aimée des arbres et des fougères
elle retient mon souffle sur les lèvres
c’est que nous sommes de même essence
Je l’ai rencontrée un jour
Je parle de la fleur et non des arbres
Dans la forêt frémissante où je passais
Salut papillon qui mourut dans sa corolle
Et toi fougère pourrissante mon cœur
Et vous mes yeux fougères presque charbon presque flamme presque flot
Je parle en vain de la fleur mais de moi
Les fougères ont jauni sur le sol devenu pareil à la lune
Semblable le temps précis à l’agonie perdue entre un bleuet
et une rose et encore une perle
Le ciel n’est pas si clos
Un homme surgit qui dit son nom devant lequel s’ouvrent
les portes un chrysanthème à la boutonnière
C’est de la fleur immobile que je parle
et non des ports de l’aventure et de la solitude
Les arbres un à un moururent autour de la fleur
Qui se nourrissait de leur mort pourrissante
Et c’est pourquoi la plaine devint semblable à la pulpe des fruits
Pourquoi les villes surgirent
Une rivière à mes pieds se love et reste à ma merci
ficelle de la salutation des images
Un cœur quelque part s’arrête de battre et la fleur se dresse
C’est la fleur dont l’odeur triomphe du temps
La fleur qui d’elle-même a révélé son existence aux plaines dénudées
pareilles à la lune à la mer
et à l’aride atmosphère des cœurs douloureux
Une pince de homard bien rouge reste à côté de la marmite
Le soleil projette l’ombre de la bougie et de la flamme
La fleur se dresse avec orgueil dans un ciel de fable
Vos ongles mes amies sont pareils à ses pétales et roses comme eux
La forêt murmurante en bas se déploie
Un cœur qui comme une source tarie
Il n’est plus temps il n’est plus temps d’aimer
vous qui passez sur la route
La fleur de la forêt dont je conte l’histoire est un chrysanthème
Les arbres sont morts les champs ont verdi les villes sont apparues
Les grands chevaux migrateurs piaffent dans leurs écuries lointaines
Bientôt les grands chevaux migrateurs partent
Les villes regardent passer leur troupeau dans les rues
dont le pavé résonne au choc de leurs sabots et parfois étincelle
Les champs sont bouleversés par cette cavalcade
Eux la queue traînant dans la poussière
et les naseaux fumants passent devant la fleur
Longtemps se prolongent leurs ombres
Mais que sont-ils devenus les chevaux migrateurs
dont la robe tachetée était un gage de détresse
Parfois on trouve un fossile étrange en creusant la terre
C’est un de leurs fers
La fleur qui les vit fleurit encore sans tache ni faiblesse
Les feuilles poussent au long de sa tige
Les fougères s’enflamment et se penchent aux fenêtres des maisons
Mais les arbres que sont-ils devenus
La fleur pourquoi fleurit-elle ?
Volcans ! ô volcans !
Le ciel s’écroule
Je pense à très loin au plus profond de moi
Les temps abolis sont pareils aux ongles brisés sur les portes closes
Quand dans les campagnes un paysan va mourir entouré
des fruits mûrs de l’arrière-saison du bruit du givre
qui se craquelle sur les vitres de l’ennui flétri fané
comme les bluets du gazon
Surgissent les chevaux migrateurs
Quand un voyageur s’égare dans les feux follets plus crevassés
que le front des vieillards et qu’il se couche dans le terrain mouvant
Surgissent les chevaux migrateurs
Quand une fille se couche nue au pied d’un bouleau et attend
Surgissent les chevaux migrateurs
Ils apparaissent dans un galop de flacons brisés et d’armoires grinçantes
Ils disparaissent dans un creux
Nulle selle n’a flétri leur échine et leur croupe luisante reflète le ciel
Ils passent éclaboussant les murs fraîchement recrépis
Et le givre craquant les fruits mûrs les fleurs effeuillées croupissantes
le terrain mou des marécages qui se modèlent lentement
Voient passer les chevaux migrateurs
Les chevaux migrateurs
Les chevaux migrateurs
Les chevaux migrateurs
Les chevaux migrateurs

Robert DESNOS
Recueil : « Les Ténèbres »