Caprice blanc – Emile Nelligan

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

 jeudi-poesie

Caprice blanc

L’hiver, de son pinceau givré, barbouille aux vitres
Des pastels de jardins de roses en glaçons.
Le froid pique de vif et relègue aux maisons
Milady, canaris et les jockos bélîtres (*).

Mais la petite Miss en berline s’en va,
Dans son vitchoura(**) blanc, une ombre de fourrures,
Bravant l’intempérie et les âcres froidures,
Et plus d’un, à la voir cheminer, la rêva.

Ses deux chevaux sont blancs et sa voiture aussi,
Menés de front par un cockney, flegme sur siège.
Leurs sabots font des trous ronds et creux dans la neige ;
Tout le ciel s’enfarine en un soir obscurci.

Elle a passé, tournant sa prunelle câline
Vers moi. Pour compléter alors l’immaculé
De ce décor en blanc, bouquet dissimulé,
Je lui jetai mon coeur au fond de sa berline.

 

Poète découvert chez Eeguab (merci aux jeudis Poésie)

 

* Jocko :  orangs-outans

Belître : Homme de rien, coquin, vaurien.

** vitchoura : Vêtement garni de fourrure, que l’on mettait par-dessus ses habits pour se garantir du froid extérieur, et que l’on quittait dans l’appartement

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Magrittus

plumes2

Saint Cloud

Magrittus se hâte lentement. Aujourd’hui il se sent cotonneux, le cerveau embrumé. Il a eu du mal à sortir de son lit : dans son rêve, les étoiles avaient un doux frou-frou, elles tutoyaient la grande ourse dans le ciel azur.
Céleste, sa maman, sourire en coin, l’a expédié vers l’école : « Il te faut devenir grand et fort, mon fiston ».

En rejoignant ses copains, il s’étire et se réveille enfin : Avec eux, sur le chemin, il joue à chat perché pour détendre l’atmosphère : les amis se bousculent, jouent avec leurs ombres sur le sol.
Au programme de ce mardi, ils vont enchaîner : mathématiques (coefficient de marées et force des vents), géographie (le Golf Stream, la distance entre Tchernobyl et la région parisienne), informatique (il entend d’ici son prof dire que l’avenir de l’informatique est chez eux).

Une journée à écouter Mr Nimbus, le professeur et aussi mari de la proviseure !

C’est long, une journée à l »école alors qu’il aimerait tant être libre comme l’air, voguer à sa guise, parcourir le mystérieux horizon !

Heureusement, dans la journée il y aura aussi gymnastique : « Vous vous devez de vous défouler » répète Mr Cumulus.

Heureusement à la cantine, on espère festoyer de vol-au-vent.

Heureusement, qu’il y a  aussi poésie après la récré. Ce moment passera si vite, léger comme un ange au paradis, une plume de duvet.

Magrittus connaît sa fable par cœur ce matin, il fredonne pour la septième fois :

Emportés par une rafale de vent
Laissez vous emmener par l’ouragan,
De l’empyrée jusqu’au soleil
Cachez vous bien de l’arc en ciel.

Volez sans précipitations
De dépression en perturbation
N’oubliez pas : en cas de carambolage,
D’accident et de naufrage
Vous serez tenus pour responsables

Même en cas de temps variable,
De pluie ou de mauvais temps
De tempêtes , de verglas, de brouillards
De tonnerres, de tourbillons ou de blizzards
Allez au Sud, à l’ Ouest , ou bien au Nord
Mais surtout évitez l’anticyclone des Açores

Laissez vous emporter
Car le propre des nuages
Est d’être sage comme des orages

Magrittus se demande ce qu’il fera quand il sera grand. Rendra-t-il les bateaux ivres ou les conduira-t-il vers une saison en enfer ? ou bien au contraire, sera-t-il le symbole de l’embellie et du renouveau?

Mais ce n’est plus l’heure d’avoir la tête dans les nuages : Arrivé à l’école, il retrouve les autres qui s’agglutinent comme les moutons d’un troupeau devant la salle de classe.

Mr Stratus, le pion, tonne « Ecartez vous sans faire de vagues, on ne stationne pas dans les couloirs aériens : cela crée des turbulences pour les avions » ……. et les petits nuages se dispersent.

Magrittus est ici , en bas à droitemagrittus

source

Les mots collectés par Asphodèle

Mardi, nuage, mari, enfer, empyrée, céleste, horizon, lit, paradis, tempête, embellie, azur, atmosphère, étoile, tonnerre, mystérieux, septième, coin, vague, festoyer, feuillée, fable.
j’ai laissé feuillée,

Du côte de Canaan – Sebastian Barry

La légende voulait que mon père ait mené l’assaut contre les hommes de Larkin dans Sackville Street. Quand Larkin traversa le pont O ‘Connell avec une fausse barbe et de fausses moustaches, gravit l’escalier de l’Imperial Hotel, emprunta les couloirs de marbre, sortit sur le balcon et commença à adresser un discours aux centaines d’ouvriers assemblés au-dessous, ce qui avait été interdit par décret , mon père et les autres officiers donnèrent l’ordre d’avancer, matraque en main, aux agents en attente.
La première fois que, enfant, j’entendis cette histoire, le soir même où cela se produisit, je compris de travers et crus que mon père avait accompli une action héroïque. J’ajoutai en imagination un cheval blanc qu’il chevauchait, son épée de cérémonie au clair. Je le voyais se précipiter comme dans une véritable charge de cavalerie. J’étais ébahie par son comportement chevaleresque et son courage.
Je compris des années plus tard seulement qu’il avait avancé à pied et que trois ouvriers avaient été tués. 

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Du côte de Canaan – Sebastian Barry

k

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Sur une idée de Chiffonnette

citation

Grand Steeple Cheese de Paris

Aujourd’hui il y avait Grand Steeple à Auteuil (je n’y suis pas allée, j’ai peur quand les chevaux tombent)

grans steeple chase de paris 2014 OFFICIEL

Je suis donc allée à une manifestation underground et je vous livre en direct live mes impressions et celle de ma complice …..

 

Souriez, vous êtes …….

– Bienvenue au Steeple cheese  du parc de Montsouris !

– Oui bienvenue à tous ! Et pour ceux qui allument juste la radio, je peux vous dire que c’EST PARTI ….

– Tous les concurrents se sont élancés sur la piste au triple Galop et c’est Lambada qui mène le bal suivie par Danse avec les loups, lui même suivi par Tango. Viennent ensuite un peu en retrait Biguine et Arlésienne

– Quel suspens, mes amis !!!.

– Chico, casaque orange, qui mène Lambada se retourne pour voir ses poursuivants …. et se replonge aussitôt dans l’encolure de sa monture et l’encourage de quelques coups de cravaches amicaux.

– Oh regardez, ou plutôt imaginez Danse avec les loups essaie de désarçonner son cavalier, mais Kevin K, casaque jaune, ne s’en laisse pas conter et rétablit la situation. Quel cavalier ce Kevin !

– Tango est un peu en retrait des autres mais Carlos Saura, casaque rose, le remet fermement dans la course

– Et toujours Lambada et Chico qui caracolent en tête et qui dansent à la corde.

Quel rythme, quelle énergie, quelle complicité évidente entre ces destriers et leurs cavaliers !!

– Ouh la la !!! Biguine montée par Billy Elliot vient de passer le dernier obstacle avec une vigueur incroyable : on a l’impression qu’ils vont décoller; on aurait dit qu’elle emjambait juste un stylo et pas une haie !!

– Mais vous ne vous trompez pas, chère Rose, nous sommes en direct du critérium de Montsouris et les obstacles sont bien des stylos!!

– Ah bon ce sont des stylos ? je n’ai pas mes lunettes !

– Pauvre Arlésienne qui ferme la marche, je ne pense pas qu’elle puisse rattraper les autres. Pourtant on voit qu’elle fait des efforts pour les rattraper …..

– Oui elle se laisse distancer, si cela continue la voiture ballet va la rattraper

– Voici la dernière ligne droite et c’est FINI . Le tiercé pour aujourd hui sera : Lambada, Danse avec les loups et Tango qui  a doublé Biguine sur la ligne d’arrivée.

– Une magnifique course : A vous les studios ……C’était Valentyne et la souris Rose en direct du Grand Steeple Cheese de Paris

Quand le chat n’est pas là ……

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article déjà publié ici

Paulette et Jeanne

JEANNE

Source photo

Mon vrai nom c’est Gertrude mais mon nom de scène est Jeanne (je vous expliquerais plus tard le sens de ce pseudo : c’est pour la rime). Je suis une fille de la campagne. Mais entendons nous bien, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu envie de partir de la ferme pour devenir danseuse à la capitale. Et pas n’importe quelle danseuse : j’avais deux idées, soit le Crazy Horse soit les Folies-Bergère. Ce sont les Folies qui l’ont emporté et c’est tant mieux parce que Germaine, à la ferme, elle me disait que je n’avais pas toute ma raison et que je perdrai vite la tête, alors les Folies, vous pensez c’est un nom prédestiné. Toute petite déjà, j’adorais la danse des canards, je n’avais aucun goût pour le ménage (je hais les plumeaux) ou la cuisine. Germaine se lamentait et disait qu’avec ma maigre parure, je ne deviendrai rien de bien, que je lui avais coûté les yeux de la tête et que ses efforts seraient vains. Mais à force de travail j’ai réussi à renverser mon destin.

Je voulais briller, voir les yeux étincelants des femmes et des hommes me regardant entamer une valse langoureuse dans un tourbillon, je voulais m’enivrer de musique dans un tango endiablé.
Ici aux Folies, je suis dans mon élément, c’est basse-cour et compagnie comme dans ma précédente vie à la ferme. Si j’osais, je dirais, qu’ici c’est le paradis : l’alcool coule à flots, c’est la fête à tous les étages, même au poulailler, les copines sont sur la même longueur d’onde que moi et tournent, virevoltent comme si c’était le dernier soir.

Oh je ne dis pas que le début fut facile : danser sur des talons aiguilles en ayant tout le temps peur de dégringoler et de me faire piétiner par les autres danseuses. Mes années d’apprentissage furent un poème. Mais j’avais le sens du spectacle dans la peau et le vertige dû au stress des premiers soirs a vite été oublié.

Salut les copains, c’est mon tour d’aller me trémousser : ma partenaire, Paulette les gambettes, vient d’enfiler ses bas-résille et va bientôt m’harnacher à sa taille : voici venu le temps du grand show de Jeanne la faisanne.

les mots collectés par Olivia  et merci à Jean-Charles pour l’idée de texte 😉 Cf son commentaire  ici

tourbillon – baïne (ou vie)- valse – dégringoler – étage – vertige – enivrer – alcool – poème – rime – raison Soit vous prenez tous les mots, soit vous en sélectionnez minimum cinq et vous ajoutez la consigne suivante : il doit y figurer une conversation téléphonique.

DESIR HISTOIRE

Du côté de Canaan – Sebastian Barry

canaan

Lecture commune avec Eeguab

Lily Bere, la narratrice a 89 ans et nous annonce dès le premier chapitre son intention de se suicider. Le motif de cet acte qu’elle projette et murit ? Son petit-fils, en rentrant de la Guerre du Golfe, s’est pendu. Elle n’a plus de raison de vivre.
« Premier jour sans Bill. Bill n’est plus. Quel bruit fait le cœur d’une femme de quatre-vingt-neuf ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu’un silence, et certainement un petit bruit ténu. »
Avant de mettre sa décision d’en finir à exécution, elle veut raconter sa vie depuis sa naissance en Irlande, son départ de l’Irlande dans des conditions très difficiles, pourchassé avec son fiancé par l’IRA, un peu après la première guerre mondiale. Lily évoque avec un sens du supense impressionnant 80 ans de sa vie, la vie d’émigrante aux Etats Unis, la seconde guerre mondiale, son mariage qui tourne court, le départ de son fils pour la guerre du Vietnam et enfin l’histoire de ce petit-fils qu’elle a élevé depuis ses deux ans. De rencontres en rencontres aux Etats Unis, Lily brosse un portrait de sa vie mais aussi celle de son pays d’adoption, plein de contradictions, un pays où on peut être libre mais où les noirs sont des « sous-humains », un pays qui part en guerre dans le monde mais qui ne sait pas s’occuper des vétérans qui reviennent de ces guerres.
Le style fluide de Sebastian Barry m’a énormément plu. Cette vieille dame, solide face à l’adversité m’a émue et fait rire aussi parfois (voulant se suicider elle décide de se faire soigner de sa constipation, quitte à mourir autant mourir en bonne santé ;-))

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Mon passage préféré (p74-75) : le départ vers l’Amérique

I

Bien que voyageant ensemble, nous ne nous connaissions pas, et c’est ce que démontra très vite et douloureusement la situation.
Nous n’étions plus ni l’un ni l’autre ce que nous avions été. Mon père avait écrit en grande hâte quelques lettres pour nous sur son papier officiel, en nous appelant Timothy et Grainne Cullen, frère et soeur, si nous avions besoin, mais pour brouiller les choses, il avait inscrit nos vrais noms sur la liste des passagers du bateau, au cas où l’utilisation de faux noms rendraient plus difficile notre naturalisation en Amérique comme des gens autres que ceux que nous étions, et donner nos noms qui n’étaient pas nos noms, jusqu’à ce que les choses paraissent se tasser, et nous marier enfin tels que nous étions en donnant nos vrais noms au prêtre. Comme des êtres humains normaux. Sans sentence de mort suspendues sur nos têtes.
Thimothy Cullen, ou Tadg Bere, je ne savais pas bien qui il était, de toute façon.
Peut être qu’en Irlande, jusqu’au moment où il nous fallut partir, il était Tadg Bere. Peut-être la peur l’avait-elle transformé, comme l’un de ces petits tremblements de terre sous les fermes qui changent le cours des ruisseaux et assèchent les puits, bien qu’il n’y ait aucun signe de modification dans le paysage. Maintenant je me colletais avec un Tadg inconnu , j’étais prise de panique à l’idée que je ne l’avais jamais véritablement connu, que je m’étais laissée aller à me fiancer à un homme parce qu’il avait connu mon frère chéri, et m’avait écrit une gentille lettre, un garçon qui avait survécu à des années de carnage effréné. Comme si l’amour que je portais à Willie était bizarrement transmissible, et même s’il s’agissait peut être d’un amour réel, il était aveugle et sourd.

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En conclusion : un livre où j’ai appris énormément sur le plan historique au sujet d’évènements qui se sont déroulés en Irlande, aux USA. Le postulat de départ choisi par l’auteur de dire que Lily va se suicider peut paraître gênant mais pour ma part cela ne m’a pas déplu : on sent Lily libre de dire tout ce qu’elle ressent, pas de mensonges ou de faux semblant. De la sincérité avant tout ….
Et maintenant allons voir ce qu’elle en a pensé la Comtesse du Barry. (J’espère que Edulac Eeguab me pardonnera ce jeu de mot facile)

CHALLENGEmoisamericain

Challenge américain chez Noctenbule
L’auteur est Irlandais mais la majeure partie du roman se déroule aux USA.
Rendez vous dans quelques jours pour une autre citation.

L’Archet – Charles CROS

jeudi-poesie

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

L’archet

Elle avait de beaux cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.

Elle avait une voix étrange,
Musicale, de fée ou d’ange,
Des yeux verts sous leur noire frange.

*

Lui, ne craignait pas de rival,
Quand il traversait mont ou val,
En l’emportant sur son cheval.

Car, pour tous ceux de la contrée,
Altière elle s’était montrée,
Jusqu’au jour qu’il l’eut rencontrée.

*

L’amour la prit si fort au coeur,
Que pour un sourire moqueur,
Il lui vint un mal de langueur.

Et dans ses dernières caresses:
« Fais un archet avec mes  tresses,
Pour charmer tes autres maîtresses. »

Puis, dans un long baiser nerveux,
Elle mourut. Suivant ses voeux,
Il fit l’archet de ses cheveux.

*

Comme un aveugle qui marmonne,
Sur un violon de Crémone
Il jouait, demandant l’aumône.

Tous avaient d’enivrants frissons
A l’écouter. Car dans ces sons
Vivaient la morte et ses chansons.

*

Le roi, charmé, fit sa fortune.
Lui, sut plaire à la reine brune
Et l’enlever au clair de lune.

Mais, chaque fois qu’il y touchait
Pour plaire à la reine, l’archet
Tristement le lui reprochait.

*

Au son du funèbre langage,
Ils moururent à mi-voyage.
Et la morte reprit son gage.

Elle reprit ses cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.

 

Charles CROS
Recueil : « Le coffret de santal »

Métamorphose

plumes2Il n’aura pas échappé aux lecteurs et lectrices de ce blog que je n’ai plus le temps d’écrire !
Aussi avec les jours fériés du mois de mai , je me suis décidée à reprendre mon clavier. Comme j’étais un peu rouillée, je me suis dit qu’un peu d’aide des nouvelles technologies ne pouvait qu’être bénéfique. J’ai donc commandé un décompositeur que j’avais vu sur le site bisonravi.com. Je vous laisse un témoignage d’un utilisateur averti d’un tel engin, engin capable d’ingurgiter un texte, de le mouliner et de le ressortir comme neuf et régénéré :

 » Ouen regarda et soupira. La construction de son piège à mots n’avançait guère.
Il détestait ces vitres sans rideaux ; mais il haïssait encore plus les rideaux et maudit la routinière architecture des immeubles à usage d’habitation, percés de trous depuis des millénaires. Le coeur gros,il se remit à son travail ; il s’agissait de terminer rondement l’ajustage des alluchons du décompositeur, grâce auquel les phrases se trouvaient scindées en mots préalablement à la capture de ces derniers. Il s’était compliqué la tâche presque à plaisir en refusant de considérer les conjonctions comme des mots véritables ; il déniait à leur sècheresse le droit au qualificatif noble et les éliminait pour les rassembler dans les boîtiers palpitants où s’entassaient déjà les points, les virgules et les autres signes de ponctuation avant leur élimination par filtrage. Procédé banal, mécanisme sans originalité, mais difficile à régler. » (source de l’extrait)

J’ai eu un peu de mal à monter le décompositeur qui était livré avec une notice assez absconse mais, au bout d’une heure, l’engin trônait dans mon salon, prêt à métamorphoser un texte de mon choix. Pour inaugurer ce décompositeur, j’ai justement choisi un compositeur que j’adore mais chut le reconnaîtrez vous ? (J’en entends qui chuchotent, mais non : ce n’est pas « la chenille qui redémarre » )

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J’ai mis en route l’engin (à mi-chemin entre un orgue de Barbarie et un fax du siècle dernier) et j’ai glissé quatre textes du compositeur en question. Je suis sûre que parmi vous des sourcils incrédules se lèvent et que vous devez vous dire que ce décompositeur de textes est une arnaque et que j’ai été victime d’une escroquerie. Mais attendez la suite….

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Au début tout se passait bien, l’appareil ronronnait, clignotait de mille feux, content des chansons que je lui avais fait ingurgiter. J’ai fait quelques réglages comme l’indiquait la notice qui prévenait que  » l’éclosion du nouveau texte prendrait de deux minutes à trois heures en fonction de la complexité du texte de départ ».
Cependant au quatrième texte, le décompositeur s’est mis à ahaner comme une baleine à son onzième mois de grossesse. Il s’est mis à tousser, à cracher et au final au lieu de sortir un texte décomposé et recomposé, il a craché une image.

Une image valant mille mots : je vous la montre sans tarder. Deux chevaux déguisés en zèbres se grattaient gentiment la crinière.

zebre pianoPhoto de Thomas Barberèy

J’étais là perplexe devant cette photo quand je me suis rendue compte que les lignes de la photo bougeaient, j’ai tendu l’oreille et j’ai tout entendu : j’étais en fait tombée en pleine scène de ménage entre Jazz sur votre gauche et Java sur votre droite. Ils ne se grattaient pas gentiment la crinière , c’était plutôt crêpage de chignon. Le climat était délétère, entre orage et éclairs. Jazz susurrait son amour à Java, qui n’en faisait qu’à sa tête, n’écoutant qu’à peine la litanie éperdue de Jazz. Celui-ci, majestueux dans son désespoir, lui parlait de ses nuits blanches à se faire du cinéma. Il lui clamait haut et fort qu’ils pouvaient s’entendre. Que contrairement aux apparences, il n’était pas noir de peau.

« La couleur n’est pas un problème » répondait Java mutine. « Alors pourquoi la vie commune te donne-t-elle le cafard, ma Jane » reprenait Jazz en sourdine, têtu et obstiné devant la rébellion de sa compagne.

On se connaît depuis notre adolescence, lui répondit la coquine. Alors de temps en temps la rage au coeur s’installe, je veux prendre mon envol, me faire la malle, vivre sur un autre tempo.

Jazz faisait un peu peine à voir avec son blues qui débordait du khol de ses yeux travestis.Un dernier sursaut et Jazz essaya une dernière fois de convaincre Java de la magie de l’amour.

Me sentant de trop dans cette mise au point sentimentale et l’évolution de ce couple hors du commun, je me suis éclipsée discrètement, non sans avoir lancé un coup d’oeil à ce décompositeur, que je devine éphémère. Je pense que j’ai raté l’ajustage des alluchons. Je vais procéder au changement des alluchons (pour ceux qui ne savent pas, cela ressemble à des sorte de papillons en métal). Je vous tiens au courant dès que j’ai effectué cette transformation, parce qu’avec tout ça pas de texte pour les Plumes.

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Les mots collectés par Asphodèle

Changement, incrédulité ou incrédule (au choix), papillon, régénérer, chenille, évolution, climat, déguiser, magie, transformation, grossesse, adolescence, éclosion, cafard, majestueux, amour, éphémère, éperdu, envol, travesti

Un grand merci à Célestine pour son commentaire chez Miss Aspho qui m’a mis sur la piste de cette belle photo de Jazz et Java sur le site les défis du samedi

 

 

La chanson des mal-aimants – Sylvie Germain

Un midi, en plein déjeuner, Léontine a lâché le verre qu’elle tentait de porter à ses lèvres, avec sa grosse main difforme pareille à une patte de tétras. Le verre s’est cassé sur le sol. Elle a juste fait « Ah!… », puis sa tête s’est penchée vers une épaule. Elle a gardé la bouche et les yeux grands ouverts. Elle semblait me zieuter par en dessous, d’un petit air narquois. J’ai eu envie de rire, mais la bouchée que je venais d’avaler s’est coincée dans mon gosier, et j’ai touché, craché. J’ai regardé à nouveau Léontine, elle n’avait pas bougé. Je ne la trouvais soudain plus du tout rigolote, avec sa grimace idiote, ça m’a mise mal à l’aise. Je l’ai appelée plusieurs fois, elle n’a pas répondu. Alors j’ai eu peur, tellement peur, sans même savoir de quoi, que j’ai quitté la table d’un bond et suis sortie en courant. Dehors, la lumière m’a éblouie, et cinglé les mollets. Je suis partie à vive allure dans la campagne, sans réfléchir, saisie de ravissement par la splendeur de ce midi d’automne. Je me suis empiffrée de myrtilles, j’avais la bouche et les doigts violets. Cela ne suffisait pas, j’étais affamée de couleurs. Alors je me suis roulée dans l’herbe, dans la boue. Puis j’ai grimpé dans un arbre et, parvenue à une branche élevée, je me suis assise dessus. Ainsi campée à califourchon au milieu du feuillage orangé, j’ai fouetté un cheval imaginaire, donc superbe. Un cheval végétal à la robe de rouille et d’agrume, frémissant dans le vent.
J’ai chevauché par dessus la terre et j’ai crié à perdre haleine des mots en vrac, sans queue ni tête, des grossièretés surtout. j’étais une apprentie sorcière assez poissarde. J’ai pourchassé les nuages du haut de ma monture, éperonnant le vide, engueulant les oiseaux, les insectes, les écureuils. J’ai galopé à bride abattue vers le soleil. Mais à force de gesticuler, j’ai perdu l’équilibre et suis tombée comme une pomme de pin. Rien de cassé, mais j’étais griffée de partout, les vêtements déchirés.
(p37 -38)

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La chanson des mal-aimants – Sylvie Germain

k

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Sur une idée de Chiffonnette

citation

Que s’est il passé ?

maison abandonnée

Date: Fri, 25 Apr 2014 09:01:29 +0200
Subject: Reviens, s’il te plait !
From: jules@ghostmail.com
To: octavia@ghostmail.com

Chère Octavia,

J’ai eu ton adresse mail par Oscar de Canterville. Cette confrérie a du bon pour renouer les liens. J’espère que tu ne m’en voudras pas de t’écrire après tout le mal que je t’ai fait. Tu peux bien sûr mettre ce mail directement à la poubelle. Je ne me cherche pas d’excuse même si j’ai mis plus de trente ans à t’écrire : le temps de la réflexion….. Ne me méprise pas ….Ici les jours passent doucement et les regrets mettent du temps à remonter à la surface. Tu me hantes…. J’habite toujours dans notre petit nid d’amour comme tu l’avais surnommé. Plus de pensées au balcon, les volets n’ont pas été repeints depuis trente ans. La peinture jaune canari que tu aimais tant, mariée au bleu lavande est devenue un gris terne sur gris souris. Le vent s’engouffre dans les tuiles du toit, chantant la lente mélopée de notre amour enfui. Le mur central de notre cuisine, ouverte sur le séjour, a vécu lui aussi. Pilier de notre foyer, il n’est plus aujourd’hui que le souvenir du soutien qu’il fut jadis, solide et central, indestructible.

Je n’ai touché à rien dans notre si coquette maison, plus envie !! Avec toi toute joie de vivre s’est envolée. Je ne suis plus que l’ombre de moi–même : toi seule peut me redonner vie. S’il te plait , lis ce message jusqu’au bout. Je viens déposer mon âme à tes pieds, en toute humilité. L’homme qui te disait « je n’aime pas la tiédeur des sentiments » n’est plus, je voudrais reprendre une relation avec toi, sereine et apaisée.

Après ce que tu sais, je suis resté dans les murs, à errer comme une âme en peine, à me demander pourquoi j’ai réagi ainsi. Pourtant mon métier de journaliste m’avait montré jusqu’où la folie peut conduire les hommes. J’étais le responsable de la rubrique « faits divers » alors des crises de jalousie, des empoissonnements, des scènes de ménage sordides, des repas de famille qui tournent au pugilat, des adultères sanglants, j’en avais eu ma part. J’ai traîné plus que quiconque dans les morgues de tout le département, j’ai vu les ravages de la passion. Jamais je n’aurais imaginé me trouver de l’autre côté de la barrière.

Comment ai-je pu voir rouge le jour je suis rentré 24 heures plus tôt que prévu ? Je me rappelle le silence de la maison endormie et vos deux souffles, endormis eux aussi. Vous voir, nus dans notre lit où j’avais connu la félicité la plus grande, m’a porté un choc. Je me demande encore aujourd’hui ce qui m’a fait basculé : ta tête pâle sur son épaule, tes cheveux en cascade sur son torse ; ou alors vos pieds entremêlés qui dépassent de ce drap qui deviendrait ton linceul.

J’ai eu du temps pour faire l’autopsie de mes sentiments pour toi : j’ai tout examiné au scalpel, découpant la couche superficielle de nos jeunes années, puis cisaillant dans l’illusion de ne t’avoir que pour moi. Je pense être arrivé à la conclusion que j’étais malade, fou en quelque sorte, je me revois te déclamant des vers passionnés, et toi un peu distante, déjà.

Mais passons, je voulais de dire que tout est oublié, j’ai mis mon orgueil dans ma poche et que je souhaiterais que tu reviennes. Il y a trente ans, ton amant a pris le large, fuyant la confrontation, t’abandonnant à ma colère. Quand il est revenu avec la gendarmerie, une heure plus tard, nous étions unis pour l’éternité. Toi, et ton sang vermeille, se répandant sur le drap et moi, une minuscule pointe rouge sur la tempe. La postérité ne saura pas combien je t’ai aimé, j’ai du avoir droit à trois lignes dans la feuille de choux locale (ils avaient perdu leur meilleur chroniqueur).

Donne moi une réponse, positive ou négative, mais donne moi un signe de toi, je t’embrasse et t’attends dans notre petit nid d’amour, qui sera le lieu de notre ré-union.

Ton Jules qui t’aime

PS : Mon frère est mort cette semaine. Trente ans ! j’aurais mis trente ans à le rendre fou, il me maudissait, le poing levé et arrogant, vers cette maison qu’il ne pouvait vendre, vu le drame qui avait eu lieu. Je l’ai vu mourir lentement, empoisonné . Si tu le vois, dis lui que je lui ai pardonné. A mon frère, ton amant.

DESIR HISTOIRE

Les mots collectés par Olivia

soutien – famille – convivial – repas – réunion – confrérie – confrontation – humilité – arrogance – mépriser – morgue – autopsie – trouver – réponse

Je n’ai pas mis : convivial – et j’ai détourné réunion

Et la deuxième consigne d’Olivia : Soit vous prenez tous les mots, soit vous n’en sélectionnez que cinq et vous ajoutez la consigne suivante : un des personnages doit dire « je n’aime pas la tiédeur des sentiments ».

et la consigne de Gwenaelle : 

Pour l’atelier d’aujourd’hui, j’avais envie d’utiliser cette photo envoyée par Sabine, du blog Le petit carré jaune.

Regardez-la bien cette maison, abandonnée, la porte irrémédiablement close et la fenêtre presque condamnée. A votre avis, que s’est-il passé dans ce lieu pour que toute âme humaine le quitte et le laisse ainsi, à l’abandon?
Imaginez que vous êtes journaliste. Vous avez enquêté sur le drame et vous êtes en mesure aujourd’hui de nous révéler le fin mot de l’histoire. Vous avez une semaine et 800 mots pour le faire. Rendez-vous ici le 20 avril pour comprendre ce qui s’est passé.

(20 avril, j’suis en retard!!)