Jeu blanc – Richard Wagamese

Lc avec Edualc 😉

Saul Indian Horse, le narrateur, a 4 ans quand il commence à nous raconter son histoire : il vit avec son père, sa mère, son grand frère et leur tribu Ojibwé dans le grand nord canadien.
Le lecteur sait d’emblée que cette enfance idyllique dans la forêt parmi les siens va étre de courte durée. On apprend que les « blancs» enlèvent les enfants amérindiens pour les « scolariser » de force dans des pensionnats
Le but avoué est de leur enlever toute indianité.
Avant sa naissance, la sœur de Saul a été enlevée et ses parents ne l’ont jamais revue…un jour, quand Saul a 4 ans, c’est son frère Benjamin qui est kidnappé…Il fuguera et reviendra dans sa tribu quelques années plus tard mais atteint de tuberculose..

Leurs parents sombrent dans l’alcool et peinent à s’occuper de l’enfant qui leur reste Saul. Heureusement sa grand mère s’occupe de lui avec amour. Quelle tragédie pour ces familles à qui on enlève leurs enfants, leurs terres, leur mode de vie ! Sommes nous au XIXème siècle ? pas du tout, les faits se passent de 1950 à 1980…presque hier donc !

Sans trop raconter l’histoire, Saul arrive  à huit ans dans un pensionnat (le passage où sa grand mère lui sauve la vie est à mes yeux aussi émouvant que le passage de la traversée de la tempête de Gwynplaine dans « L’homme qui rit ».)

Là, dans cette « école », fausse école puisque les enfants sont exploités, battus, violés, Saul découvre le hockey qui sera à la fois ce qui le sauvera et ce qui le fera chuter.
Jamais je n’aurais cru qu’un livre ou plus de la moitié est consacrée au hockey puisse être aussi passionnant : l’apprentissage sur les patins du jeune garçon est une magnifique leçon de joie et de ténacité…
Dans les années 70, Saul grandit et découvre l’amitié, la joie de faire partie d’une équipe et aussi le racisme (les équipes « blanches » de hockey  sont très mauvaises perdantes et le public est atroce)

Quelle ténacité il y a dans l’histoire de ce petit bonhomme. La résilience sera t-elle au bout du chemin ?

Un livre qui sait se montrer émouvant sans sombrer dans le pathos…Un grand roman…

Je salue au passage ce titre jeu blanc pour sa double signification…blanc de la patinoire et/ou couleur de peau …

Un extrait

Je n’étais pas là le jour où le premier cheval indien est arrivé jusqu’à notre peuple, mais j’ai entendu cette histoire tant de fois quand j’étais enfant qu’elle est devenu réelle pour moi.
Les Ojibwés n’étaient pas un peuple du cheval. Notre pays existait à l’état sauvage : lacs, rivières, tourbières et marécages entourés de citadelles de forêt, de pierre et du tissage labyrinthique de la nature. Nul besoin de cartes pour le comprendre. Nous étions le peuple des manitous. Les êtres qui partageaient notre temps et notre espace étaient le lynx, le loup, le glouton, l’ours, la grue, l’aigle, l’esturgeon, le chevreuil et l’orignal. Le cheval était un chien-esprit fait pour courir dans des espaces dégagés. Il n’y avait pas de mot pour le désigner dans notre ancienne langue jusqu’à ce que mon arrière-grand-père en rapporte un du Manitoba.
Quand le soleil était chaud et que le chant du vent s’entendait dans les bruissements des arbres, notre peuple disait que les Maymaygwayseeuck, les esprits des eaux, étaient sortis danser. C’était une journée comme ça, étincelante. Les yeux des esprits se reflétant dans l’eau.
Un jour de la fin de l’hiver, mon arrière grand-père s’en était allé dans la morsure du vent du nord, en direction de l’Ouest, vers les pays de nos cousins, les Ojibwés des plaines. Il s’appelait Shabogeesick. Ciel oblique. Il était chaman et trappeur, et parce qu’il passait beaucoup de temps dans la nature, elle lui révélait des choses, elle lui parlait des mystères et des enseignements. Les gens disait qu’il avait le pouvoir télépathique, ce don exceptionnel que possédaient nos premiers maîtres. C’était une puissante médecine permettant de partager des enseignements vitaux entre peuples séparés par des distances colossales. Shabogeesick fut l’un des derniers à revendiquer l’énergie de sa science, avant que l’histoire ne la piétine. Un jour, la nature l’avait appelé et il s’était éloigné sans souffler mot à qui que ce soit. Personne ne s’inquiéta. C’était une chose qu’il faisait tout le temps.
Mais par cette après-midi de la fin du printemps, lorsque, revenant de l’est, il sortit du bois,il tirait, au bout d’un licol en corde, un étrange animal noir. Notre peuple n’avait jamais vu une telle créature et les gens avaient peur. C’était un animal gigantesque. Aussi gros qu’un orignal, mais sans le panache, et le son de ses sabots sur le sol rappelait le roulement du tambour – tel un grand vent qui s’engouffre dans la crevasse d’un rocher. Les gens reculèrent en le voyant.
« Quelle espèce d’être est-ce donc ? demandèrent-ils. Est-ce qu’on le mange ?
– Comment se fait-il qu’il marche aux côtés d’un homme ? Est-ce un chien ? Est un grand-père égaré ? »
Le peuple se posait de nombreuses questions. Personne ne voulait approcher l’animal, et quand il s’inclina la tête pour commencer à brouter l’herbe, ils en eurent le souffle coupé.

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Un livre choisi sur le nom de famille du narrateur « Indian Horse »

« Cheval indien » est  d’ailleurs le titre initial de ce livre, ce qui me permet de participer au challenge lire sous La contrainte chez Philippe avec le thème  « animal »

Le groupe Facebook #Picabo River Book Club est ici 

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C’est le coeur qui lâche en dernier – Margaret Atwood

Genre : Dystopie burlesque ?

Les États Unis sont durement touchés par la crise économique : Charmaine et Stan sont expulsés de leur maison et vivent dans leur voiture. Ils sont au chômage, quasiment sans ressources, comme la moitié de la population des USA.
La loi du plus fort est redevenue la norme. Stan refuse dans un sursaut d’amour-propre l’aide de son frère, Conor, qui est un chef de gang.

Margaret Atwood a su me surprendre dans cet opus qui commence sous un angle très sombre. Pour survivre dans ce monde effrayant, Charmaine et Stan acceptent d’emménager à Positron, une ville isolée du monde où la vie des gens est coupée en deux. Pendant un mois il ont une existence « normale » avec pavillon de banlieue et boulot pépère dans une ville idyllique où les voitures ont été bannies ; le mois suivant il sont « prisonniers » dans une « prison modèle » …cela permet d’héberger deux couples par roulement (des Alternants) dans une même maison, le travail est partagé, la sécurité est garantie… il y a un certain manque de liberté mais dehors la vie est pire que la jungle ….

Charmaine et Stan s’ennuient cependant  assez rapidement …

Le livre s’inscrit dans un univers assez sombre puis un premier rebondissement va faire dévier la trajectoire de Stan et Charmaine…vers le tragique…. puis un deuxième rebondissement fait virer à nouveau l’histoire et cette fois vers le burlesque…
J’avoue avoir beaucoup ri pendant la deuxième partie (très cinématographique grâce à Elvis, Marilyn, des hommes en vert et un certain nounours bleu) alors que la première m’avait paru très sombre.

Margaret Atwood m’a fait passer de la peur au fou-rire et je la remercie : la dystopie burlesque, c’est un genre qui existe ?

 

Un extrait :

Ed arrête le PowerPoint, chausse ses lunettes de lecture, consulte une liste. Quelques points pratiques : ils recevront leur nouveau mobile dans le hall principal. En même temps, ils toucheront leurs allocations logement. Tout est expliqué en détail sur les feuilles vertes de leur chemise, mais, en bref, tout le monde à Consilience vivra deux vies : prisonnier un mois, gardien ou employé de la ville le mois suivant. Tout le monde aura un Alternant. Les pavillons accueilleront donc quatre personnes au moins : le premier mois, ils seront occupés par les civils, le deuxième mois par les prisonniers du premier mois, qui s’y installeront en endossant le rôle des civils. Et ainsi de suite, mois après mois, à tour de rôle. Qu’ils imaginent les économies réalisées sur le coût de la vie, lance Ed, avec ce qui peut être soit un tic, soit un clin d’œil.

 

Challenge Margaret Atwood  chez Littérama  

La femme comestible – Margaret Atwood

Après avoir apprécié  « La servante écarlate » j’ai eu envie de relire Margaret Atwood et le sort a désigné son premier roman.
Paru en 1969 au Canada, j’ai trouvé ce roman encore très d’actualité.
Une jeune femme Marian travaille dans une société d’enquête. Elle rédige des questionnaires pour les services marketing de différents clients (la bière élan pour les hommes, les vrais…, des protections féminines…. )
Dans la première partie c’est Marian la narratrice et on suit pas à pas toutes ses interrogations : ses relations avec sa colocataire (qui veut avoir un bébé toute seule), sa logeuse (parangon  ou dragon de vertu ?), son  amie Clara, mère de 2 petits et enceinte du troisième, ses collègues de travail (qui cherchent un mari : nous sommes à la fin des années 60), son fiancé Peter, brillant avocat… et Duncan (qui m’a fait penser au personnage principal de John Irving dans l’épopée du buveur d’eau…)

Tout cela sur un ton caustique et sans concession (et drôle).

Le passage à la deuxième partie m’a un peu désarçonnée : on passe à un narrateur externe tout en restant focalisé sur Marian et son futur mariage avec Peter. Marian devient très stressée par rapport à ce mariage et en perd l’appétit et aussi son bon sens ….

Ce passage à la troisième personne permet à l’auteure de nous faire prendre du recul ..

La troisième partie, très courte, reprend Marian comme narratrice ….la boucle est bouclée : Marian redevient elle-même….

En conclusion : un livre féministe qui analyse finement les hésitations d’une jeune femme qui se cherche : le mariage et la maternité font ils perdre son identité ?

Après 18 ans de mariage et presque autant de maternité je dirai oui ….mais je referai exactement la même chose 🙂

 

Un extrait :

Il fallait également penser à la dame d’en bas. Même si elle n’était pas vissée derrière la fenêtre en embuscade derrière un des rideaux de velours à l’arrivée de Léonard, elle ne manquerait sûrement pas de remarquer qu’une paire de pieds masculins avait emprunté l’escalier ; et dans son esprit, ce despotique empire où les convenances avaient la rigidité et la lourdeur des lois de la pesanteur, ce qui montait devait redescendre, de préférence avant vingt-trois heures trente . Ce n’était qu’un détail, mais mieux valait en tenir compte, même si elle ne l’avait jamais formulé. Marian espérait qu’Ainsley aurait le bon sens de le pousser à l’acte et de le mettre dehors à minuit au plus tard ou, au pire, de le garder toute la nuit dans l’appartement, sans qu’il fasse de bruit. En ce cas, que feraient-elles de lui le lendemain matin ? Elle n’en savait trop rien. Sans doute faudrait-il l’évacuer clandestinement dans le sac de linge sale. Même s’il était parfaitement en état de marcher . Oh, flûte ! Il leur serait toujours possible de se dénicher un autre logement. Mais Marian détestait les scènes.
Elle sortit du métro à la station voisine de la laverie automatique. Tout près dans la rue, il y avait deux cinémas, l’un en face de l’autre. Elle s’approcha. L’un proposait un film étranger sous-titré, avec, à l’extérieur, des critiques extatiques et floues, reproduites en noir et blanc, et un large usage de termes « Adulte » et « mature ». L’autre présentait un western américain à petit budget et des affiches en technicolor exhibant des hommes à cheval et des indiens à l’article de la mort. Compte tenu de l’état dans lequel elle se trouvait, elle ne se sentait pas prête à subir les affres de grands moments d’émotions, de pauses et d’interminables gros plans artistiques sur des pores dilatés en contraction expressive. Ce qu’elle recherchait, c’était juste de la chaleur, un abri et une forme d’oubli, elle choisit donc le western. Lorsqu’elle gagna son fauteuil en attendant dans la salle à moitié vide, la projection avait déjà commencé.

Le billet sur cette « femme comestible  » chez Littérama  

Québec en Novembre (journée élargie au Canada) Chez Karine et Yueyin

La servante écarlate – Margaret Atwood

Un livre dont j’avais beaucoup entendu parlé et qui m’intimidait beaucoup.

Sans trop raconter l’histoire que je connaissais dans les grandes lignes, j’ai trouvé ce « conte » qualifié de «  science fiction » très réaliste : tout d’abord parce qu’il se situe dans un futur plus que proche même si non daté : l’héroïne se souvient très bien de sa vie d’avant : celle où elle était une femme libre qui pouvait travailler, lire, s’épanouir, rire, choisir ses amis, celle où elle vit avec son amant qu’elle finit par épouser (Luke) et avec qui elle a eu une petite fille.

Il y a quelques années une dictature s’est installée dans ce pays (nommé Gilead près du Canada). L’élément déclencheur a été une « perte de la fécondité : plus de bébé pour renouveler l’espèce : les femmes sont donc reléguées à leur fonction uniquement reproductrice ou sexuelle : les Épouses des Commandants essaient de donner à leurs maris des enfants. Si elles n’y arrivent pas alors une « Servante » (sorte de bonne soeur habillée en rouge) est désignée pour procréer avec le « commandant » , une sorte d’esclave sexuelle (l’Epouse « assiste » aux « ébats » de son mari et de sa « servante »)

Je ne me rappelle pas du  vrai prénom de la narratrice, est-il évoqué seulement ?  les femmes qui deviennent « servantes » perdent leur prénom et leur identité : elle est surnommée Defred comme le prénom de son « maître » Fred.

Ce livre explique bien comment les femmes ont été renvoyées à leur foyer progressivement : d’abord on leur retire le droit de gérer un compte bancaire, puis leur travail…. et elles finissent dans la dépendance avec comme seule choix « Épouse », « Servante », prostituée ou « Tante » (personnes chargées de surveiller et d’éduquer les Servantes)
Les opposants (hommes ou femmes) sont exécutés et leur dépouille laissée visible en place publique : c’est le cas notamment des médecins qui ont pratiqué l’avortement alors que celui-ci était légal quelques années auparavant.

Les personnages sont très réalistes : Defred la narratrice, son « Commandant » qui est à la fois abject et attendrissant, son Epouse qui elle est juste détestable, Deglen la compagne de Defred (espionne ou amie ?) , le beau Nick (espion ou ami ?) et enfin la rebelle Moira qui résiste…

Un livre qui mérite bien son succès, à lire par tous et toutes : jeunes et moins jeunes….
A devenir paranoïaque….ou plus attentif …

Un extrait

Le mois américain est cette année  élargi au Canada

Dans un style très différent et moins « glaçant », je vous recommande  aussi « Chronique du pays des mères » d’Elisabeth Vonarburg, une autre auteure canadienne, où on retrouve une organisation des  femmes très cloisonnée avec des femmes que l’on repère à leur « couleur » (rouge pour les servantes, bleu pour les Epouses, vertes pour les « employées de maison » dans la servante écarlate)