Le confinement a-t-il « un goût de fenêtre » ?

Bonjour à tous 🙂

Je vous invite à chercher « fenêtre » dans vos lectures et vos blogs et à y déposer vos extraits chez « Lire peu ou Proust »

Bon confinement

Bisessss

Lire peu ou Proust

CVT_LAmour-aux-temps-du-cholera_4786Dans mon Tour du monde en 50 romans (écrit, relu, bon à tirer signé et qui sortira quand il pourra comme tout le monde, éditions Ellipses) figure L’Amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez.

Parmi les 3 raisons de le lire encore, j’ai mis que c’était l’occasion de savoir qu’il existe « un goût de fenêtre ».

«  Ce repas a été préparé sans amour. » Il parvenait, dans ce domaine, à de fantastiques états d’inspiration. Une fois, à peine eût-il goûté à une tasse de camomille qu’il la rendit avec une seule sentence : « Ce machin a un goût de fenêtre. » Elle fut aussi surprise que les servantes car elles ne connaissaient personne qui eût bu une fenêtre bouillie, mais lorsqu’elles goûtèrent la tisane pour tenter de comprendre, elles comprirent : elle avait un goût de fenêtre. »

Hum…Je ne sais pas si c’est de bon goût maintenant.

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Le pianiste – Wladyslaw Szpilman

Récit – 1939-1945 Varsovie – Récit autobiographique qui commence avec l’attaque de Varsovie par l’armée nazie et finit par la « libération » de la ville par les russes.

Ce livre est paru une première fois en 1946 et constitue donc un témoignage unique et effrayant du martyre de Wladyslaw, de sa famille  et aussi de toute une ville …presque 500 000 personnes dans ce ghetto dont seule une poignée survivra …
Comment survivre à tant d’exactions et continuer à vouloir vivre ? quelle force a eu Wladyslaw Szpilman !

Wladyslaw va survivre pendant 5 longues années : au début, grâce à une famille soudée et ensuite (après la déportation de sa famille à Treblinka) grâce à une formidable volonté (et aussi l’aide de quelques amis).

Presque au jour le jour, on suit Wladyslaw dans cette longue descente aux enfers, une solitude de plus en plus prégnante …

La dernière partie est composée de lettres d’un soldat allemand (soldat qui viendra au secours de Wladyslaw lors des éprouvantes dernières semaines de siège de la ville)

Un livre à lire, bouleversant.

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Un extrait

Juste en face de nous habitait la famille d’un homme d’affaires que nous croisions souvent dans le quartier. Là aussi, un flot de lumière a envahit la pièce et nous avons aperçu des soldats casqués se ruer à l’intérieur, pistolet automatique levé. Nos voisins étaient encore assis autour de la table, tout comme nous quelques instants auparavant, et sont restés à leur place, tétanisés d’effroi. Le sous-officier qui commandait le détachement a pris cela pour une insulte personnelle ; muet d’indignation, il est resté un moment à regarder la tablée avant de vociférer : « Debout ! »
Ils ont obtempéré aussi vite que possible. Tous, sauf le grand-père, un vieil homme que ses jambes ne portaient plus. Fou de rage, le sous-officier s’est avancé vers la table, a posé ses poings sur la table et a fixé l’infirme de ses yeux furibonds en répétant : « Debout, j’ai dit !  »
L’aïeul tentait vainement de se relever en pesant sur les bras de son fauteuil. Avant même que nous comprenions ce qu’ils allaient faire, les SS ont fondu sur lui, l’ont soulevé avec son siège, l’ont emporté sur le balcon et l’ont précipité dans la rue, du troisième étage.

Le mois de l’est est organisé par Goran , Eva et Patrice

Inavouable – Zygmunt Miloszewski

Pour lire ce livre, je me suis laissée convaincre par deux faits : d’abord j’ai beaucoup apprécié les deux autres livres de l’auteur que j’ai lus « un fonds de vérité » et « la rage », et puis il y a un bandeau avec cette phrase de Pierre Lemaitre « La nouvelle voix du thriller est polonaise » (depuis peu, Pierre Lemaitre est ma nouvelle valeur sûre).

Il s’agit là d’un thriller. Le prologue commence en 1945 avec la débâcle des nazis en Pologne : tout est empreint de mystère et d’agents doubles. Après ce prologue, nous voici de nos jours, à l’intérieur d’un téléphérique, toujours en Pologne, ce téléphérique  est pris d’assaut par un terroriste. Puis nous apprenons que l’espion, (Bruce Willis en plus polonais :-)) qui a fait capoter l’acte terroriste, part sur une nouvelle mission : retrouver un tableau disparu depuis 1945.

C’est mené tambour battant avec des faits historiques avérés notamment la disparition en Pologne d’un tableau de Raphaël.
On voyage : Pologne, Usa, Suède, Slovaquie : le quatuor d’enquêteurs (oui un quatuor de personnages très fouillés) est poursuivi par des agents tous plus professionnels les uns que les autres (avec de l’humour aussi pour le quatuor, pas les pros qui sont un peu tournés en ridicule). Il y a Zofia Lorentz, fonctionnaire polonaise chargée de retrouver les œuvres dérobées à la Pologne par les nazis et les russes, Anatol l’espion polonais, Lisa une voleuse suédoise et internationale d’oeuvres d’art qui parle délicieusement mal polonais et Karol, marchand d’art amoureux de Zofia.

Je retiendrai aussi une course poursuite mémorable en Suède.
J’ai aussi bien aimé la morale de l’histoire où comment les Usa n’arrivent pas à refermer la boîte de Pandore qu’ils « auraient » ouverte il y a 70 ans …

Un excellent divertissement…

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Un extrait

Les femmes vieillissent de différentes façons, selon leur personnalité et leur beauté. Les gentilles filles du voisinage se transforment en vieilles souriantes et blanches comme des colombes, le genre super-mamie dont rêverait n’importe quel gamin. Les éternelles mochetés, telle Glenn Close, gagnent en noblesse des traits et deviennent des dames élégantes aux allures de comtesses russes. Les plus chanceuses sont les reines des glaces du genre Lauren Bacall, qui peuvent bien avoir deux cents ans, on distinguera toujours chez elles les traces d’une ancienne beauté et la fierté qui l’accompagne. Le temps est moins clément avec celles qui, jeunes, étaient girondes et craquantes comme Elizabeth Taylor. Non seulement elles se transforment en matrones en surpoids, mais en plus, elles ne remarquent pas que le sex-appeal est comme l’esturgeon : un sex-appeal de fraîcheur douteuse, ça n’existe pas.

Le mois de l’est est organisé par Goran , Eva et Patrice  et le challenge polar est  chez Sharon

Que lire un 17 mars ?

17 mars 1942
Je viens de quitter la prison. Un mois au trou ! Merci à Gertrude Stein qui a trouvé malin de déclarer dans un entretien à la radio anglaise : « Moi, j’ai un éditeur à Alger qui est très dynamique et résistant…» Vichy m’avait déjà l’œil. Trois jours après l’impression du livre, des policiers sont venus me chercher au petit matin.
Ils ont déclamé, tout contents d’eux-mêmes : « En vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous astreignons à résidence le sieur Charlot, présumé gaulliste, sympathisant communiste. » Puis, ils m’ont longuement interrogé ils m’ont demandé où était Albert. « Albert ? Oh, mais j’en connais une bonne douzaine moi, des Albert. Par exemple, il y a Albert, le cordonnier qui vous rafistole une semelle comme personne, ou encore Albert, le fils du facteur qui a un problème avec l’alcool mais qui est tout à fait charmant. » Ils m’ont ordonné d’arrêter de faire l’imbécile et de leur dire où se trouvait Albert Camus. « Ah ! Albert Camus ! J’ignore où il est, messieurs. Non vraiment, je ne sais pas… »
Les policiers m’ont embarqué et  enfermé à Barberousse avant de m’envoyer en résidence surveillée à Charon près d’Orléansville. En prison, j’ai rencontré un artisan de la Casbah qui a été arrêté pour une vague ressemblance avec un perceur de coffre-fort. Peut-être écrire un jour là-dessus.
Camus est bien caché à Oran. Max-Pol Fouchet, qui était également recherché, a réussi à se cacher au consulat des États-Unis. J’ai été libéré grâce à l’intervention de Marcel Sauvage, grand journaliste, qui, après avoir été gérant d’un hôtel à Tunis, est désormais le directeur de la revue Tunisie–Algérie–Maroc. Il a réussi à convaincre le ministre de l’Intérieur. Cette malencontreuse histoire a retardé la sortie de l’ouvrage de Gertrude Stein mais la librairie a continué de fonctionner grâce à Manon et aux amis. Je suis plus que jamais convaincu qu’il ne saurait y avoir d’éditions Charlot sans amitié. C’est pour l’essentiel une affaire de circonstances, d’amitiés et de rencontres.
Nos Richesses – Kaouther Adimi 

Double nationalité – Nina Yargekov

La quatrième de couv m’a intriguée : une femme amnésique se retrouve dans un aéroport et s’interroge sur l’identité et la linguistique ( je suis tombée sur ce livre juste après ma lecture de ÉPÉPÉ, de Ferenc Karinthy, qui commence également dans un aéroport avec les mêmes thèmes d’identité et de langue – je le lis seulement maintenant vu la hauteur de ma PAL – les deux auteurs sont hongrois – autre coïncidence)
Le ton est original puisque l’auteure utilise la deuxième personne du pluriel pour s’adresser à cette jeune femme. Ce « vous » à la fois distant et poli ne manque pas d’humour, et de provocation…
La jeune femme découvre qu’elle a deux passeports l’un français, l’autre Yazige ; nous apprenons un peu plus loin que la Yazigie est un petit pays coincé entre la Pologne et l’Ukraine avec beaucoup de pommes de terre et aucun littoral. Qu’est il arrivé à Rkvaa J-ai-oublié-son-nom-de-famille ? (patronyme qui pourrait être traduit par Fleur Martin en français de France)
Elle essaie de mener l’enquête et finit pas découvrir qu’elle est née en France de parents Yaziges. (Très organisés ses parents, décédés dans un accident de voiture , lui ont laissé toute leur vie bien rangée dans des cartons).

J’ai  adoré le ton de cette jeune trentenaire : elle se pose (et nous pose) des questions sur l’identité, la langue, le bilinguisme, le racisme , le devoir de mémoire (ce qui n’est pas facile vous en conviendrez pour une amnésique)
La jeune femme est très étrange : à la fois très intelligente et avec un discours très construit et à d’autres moments, elle parle à sa peluche (tchèque la peluche siouplait) et à son basilic (une plante pas un serpent) polonais de surcroît.

La deuxième partie se déroule en Hongrie (la Yazigie de la première partie), la France est devenue la Luthringie, comme si le fait de changer de pays faisait changer notre « héroïne » d’angle de vue de façon radicale…De très drôle le ton prend de plus en plus de sérieux et aboutit à une réflexion sur le sort des migrants à l’heure actuelle.

Double nationalité ou comment guérir d’un schizophrénie amnésique en parlant polonais à un basilic ou lutringeois à une taupe Tchèque…?

Vous n’avez rien compris à mon avis (ravi) alors filez lire ce livre,

Un extrait :

Votre domicile présumé est situé boulevard Voltaire à Paris, vous avez donc emménagé dans la capitale, tant mieux, quitte à être française autant être parisienne, c’est plus franc et plus net, sans compter que depuis votre hôtel c’est nettement moins loin que Lyon, il suffit de prendre le métro et de descendre à la station Charonne. C’est précisément ce que vous faites, sauf que vous avez un petit accident mental à la sortie de la station. En effet, tout occupée à affûter vos arguments en vue de vos retrouvailles avec votre mari par amour, qu’il comprenne bien que ce n’est pas à vous de vous excuser d’arriver avec un jour de retard mais à lui de se faire pardonner de ne pas être venu vous accueillir à l’aéroport, vous en oubliez que vous portez des sandales à paillettes dorées de très hauts talons, ce qui n’est pas la chaussure la plus adaptée à la manœuvre que vous êtes en train d’amorcer, à savoir soulever votre grosse valise pour la faire passer par-dessus le tourniquet métallique du métro, résultat vous manquez de vous tordre la cheville et vous vous mettez à pester contre vos pieds, vous aviez justement choisi les sandales à paillettes dans l’espoir d’initier un rapprochement avec eux, vous croyez qu’ils se sentiraient flattés d’être ainsi mis en lumière, mais devant la première difficulté c’est la défection podale la plus complète, quelle ingratitude ; là-dessus votre valise retombe lourdement au sol, vous tentez de la faire passer par en dessous mais elle se coince dans les branches du tripode, et face à ce nouvel ennemi vous avez une soudaine illumination, si Don Quichotte était parmi nous il s’attaquerait aux tourniquets du métro qu’il prendrait pour des extraterrestres ayant colonisé la terre ; or c’est exactement à cet instant-là, alors qu’entre votre projet de scénario pour Hollywood, vos pieds et votre mari, vous êtes complètement débordée, que surgit dans votre champ de vision une plaque commémorative comportant le mot Algérie. (P57)

 

Le mois de l’est est organisé par Goran , Eva et Patrice

Ce livre est sans contexte un coup de cœur (rendez vous organisé par Antigone

coupdecoeur

Que lire un 10 mars ?

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ours brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu’elle était toute petite, à l’époque où l’espèce hantait encore les pinèdes au nord. Sa fourrure ressemble à une carpette roussie – mon frère prétendait qu’elle souffrait d’un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere Over The Rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu’elle faisait partie de la famille.
Notre parc bénéficiait d’une promotion publicitaire comparable à celle des meilleurs parcs aquatiques ou minigolfs ; la bière y était la moins chère de toute la région et on y présentait un « combat au corps à corps contre les alligators » tous les jours de l’année, qu’il pleuve ou qu’il vente, y compris les jours fériés. Notre tribu avait ses problèmes, bien sûr, comme tout un chacun – Swanplandia avait toujours eu plusieurs ennemis, naturels ou pas. Nous étions menacés par les niaoulis, ou Melaleuca, une espèce d’arbres envahissante qui asséchait de vastes espaces de marais au nord-est. Et tout le monde surveillait la raffinerie de sucre et la progression sournoise des banlieues résidentielles au sud. Mais notre famille sortait toujours gagnante, me semble-t-il. Tous les samedis soir (et très souvent en semaine !), notre mère nageait avec les Seths et s’en tirait toujours. Des milliers de fois nous avions vu le plongeoir vibrer dans son sillage.
Puis elle tomba malade, plus malade qu’on ne devrait être autorisé à l’être. J’avais douze ans quand le diagnostic tomba et cela me rendit furieuse. Il n’y a ni justice ni logique disaient les cancérologues. Je ne me rappelle pas exactement les termes, mais il n’y avait pas d’espoir dans leur voix. Une infirmière m’apporta des chocolats du distributeur, qui me restèrent en travers de la gorge. Ces médecins se penchaient toujours pour nous parler, du moins me semblait-t-il comme s’il n’y avait que des géants dans ce service. Maman arriva au stade terminal de son mal à une vitesse différente. Elle ne ressemblait plus à notre mère. Son crâne était chauve et lisse comme celui d’un bébé. On eû dit qu’elle plongeait en elle-même. Un soir, elle plongea et ne refit pas surface. Au niveau du vide laissé, on ne vit ni bulles ni tremblements. Hilola Bigtree, dompteuse d’alligator de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, s’éteignit dans son lit d’hôpital par une journée nuageuse, le mercredi 10 mars, à trois heures douze de l’après-midi.

 

Swamplandia – Karen Russel 

Que lire un 8 mars ?

À l’occasion du 8 mars, il lui offrit une onéreuse nuisette française, d’une taille légèrement supérieure à la sienne afin qu’il puisse jeter un coup d’œil à la dérobée dans l’échancrure soyeuse et entrevoir la poitrine de Svietlana quand elle se pencherait au-dessus de lui.
Puis sa Sviéta, Svietlana Ivanovna, épousa l’explorateur A.V. Griaziev, Docteur ès sciences et célèbre dandy, et quitta bientôt l’Union Soviétique.
Arséni Iratov en souffrit beaucoup et fut très étonné d’éprouver ce sentiment de perte qu’il n’avait jusqu’alors jamais connu et dont il lui avait semblé être tout à fait dépourvu.
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L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov,  Agullo, 2019 (traduit par Raphaëlle Pache)…..

Que lire un 8 mars ?


Ah et encore une chose, c’est toujours votre avocat qui parle tandis que vous vous recouvrez d’une honte grise et sèche, que vous vous enfoncez dans une cuve remplie de gravats, que vous avez de plus en plus de mal à respirer, regardez les vieux passeports de vos parents, ils avaient obtenu un visa de sortie pour séjourner côté Ouest. Si vous en doutiez encore, cet élément suffit à lui seul à mettre en échec toute hypothèse de persécution politique, les régimes communistes aimaient serrer fort contre leur poitrine leurs brebis idéologiquement égarées, et par voie de conséquences, jamais des opposants, ou des personnes suspectées de l’être, n’auraient obtenu le droit de quitter le pays. Le Mur, ou le Rideau, ces zones truffées de mines, avec des miradors armés de mitrailleuses, des chiens et des alarmes, servait à empêcher les gens de partir, de sortir, de quitter l’Est, il sait que vous le savez il vous le rappelle à vous de voir ce que vous en ferez. À propos de Mur, il a une anecdote, tenez vous bien, le 8 mars 1989 un type essayant de fuir l’Allemagne de l’Est en montgolfière s’est écrasé au sol, et il est mort. Le 8 mars 1989. Vous réalisez ? Comme quoi même à quelques mois de la fin les gens ignoraient que la fin était proche. Étaient prêts à risquer leur vie. C’est dingue, non ? Vous ne souriez pas ? Vous n’aimez pas les faits divers, les morts absurdes ? Lui cela l’amuse, il a l’humour grinçant. Oh mais déridez-vous, ce sont de vieilles histoires, la mode des montgolfières germaniques est passée, désormais ce sont plutôt les bateaux en Méditerranée.

 

Double nationalité – Nina Yargekov

Le nez (suivi de le manteau) – Nicolaï Gogol

Incipit

Ce 25 mars survint à Pétersbourg un événement des plus curieux. Le barbier Ivan Iakovlevitch, sis perspective de l’Ascension (son nom de famille s’est perdu et sur son enseigne figure simplement un monsieur à la joue barbouillée de savon, avec cette inscription : « On pratique aussi la saignée »), le barbier Ivan Iakovlevitch, donc se réveilla d’assez bon matin et sentit une odeur de pain chaud. Se soulevant dans son lit, il vit que son épouse, dame plutôt respectable, qui raffolait du café, retirait du four des pains qu’elle venait de cuire.
« Aujourd’hui, Praskovia Ossipovna, je ne prendrai pas de café , dit Ivan Iakovlevitch. À la place, je mangerais bien du pain chaud avec de l’oignon. » (Pour être franc, Ivan Iakovlevitch aurait aimé l’un et l’autre, mais il savait qu’il était impossible de réclamer les deux à la fois : Praskovia Ossipovna ne tolérait pas ces caprices.) « Que cet idiot mange du pain si ça lui chante ! se dit-elle in petto. Tant mieux pour moi, ça me fera plus de café.» Et elle jeta un des pains sur la table.
Pour respecter les convenances, Ivan Iakovlevitch passa son havit par dessus sa chemise de nuit et, s’asseyant à la table, prit du sel, éplucha deux têtes d’oignon, empoigna son couteau, puis, la mine grave, entreprit de couper le pain. L’ayant partagé en deux, il jeta un coup d’œil à l’intérieur et, surpris, y vit une chose blanchâtre. Ivan Iakovlevitch gratta prudemment du couteau, tâta : « Compact, on dirait ? pensa-t-il. Qu’est-ce que ça peut bien être ? »
Il finit par y fourrer les doigts et retira… un nez ! Les bras lui en tombèrent littéralement ; il se frotta les yeux, palpa : il n’y avait pas à tortiller, c’était un nez ! . Pis : un nez de connaissance. L’effroi se peignit sur le visage d’Ivan Iakovlevitch.

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Mon avis sur ces deux nouvelles :

L’an dernier, j’ai lu l’outil et les papillons dont la quatrième faisait référence à cette nouvelle de Gogol.
En deux mots, un individu découvre dans son petit déjeuner un nez ! Le ton absurde est donné. Dans le deuxième chapitre, on découvre le propriétaire de ce nez (pas très sympathique) qui  se réveille un matin sans son appendice. Commence alors pour lui une quête où son identité est remise en cause …
Il s’agit d’une nouvelle fantastique qui m’a fait sourire plusieurs fois : les protagonistes sont décrits de façon ridicule. On sent que l’auteur se moque de ses contemporains (leur désir d’importance, leur égocentrisme) et aussi de la police, des fonctionnaires.

La deuxième nouvelle est également intéressante mais beaucoup moins drôle : le héros, bien que fonctionnaire, est très pauvre et doit un jour faire face à une dépense qu’il ne peut se permettre. Renouveler son manteau (qui coûte 100 roubles sur un revenu annuel de 400 roubles). Autant la première nouvelle est drôle autant celle ci me laisse une impression de tristesse ….lentement on sent monter le futur drame …

Entre rires et larmes : Une ambivalence propre à Gogol ?

Le mois de l’est est organisé par Goran , Eva et Patrice

Que lire un 6 mars ?

21h04 Je suis dans la taverne. Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié encore que non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes. De l’autre côté du comptoir, pour servir le vin, se trouve quelque chose que je prends d’abord pour un homme. Un examen plus approfondi me révèle qu’il s’agit en réalité de deux nains juchés l’un sur l’autre. Chaque fois que la porte s’ouvre, il se produit un tourbillon qui fait s’envoler les mouches. On peut voir alors sur un mur une glace dont le coin supérieur gauche porte, écrits à la craie, les scores des matchs du 6 mars 1958.

 

Sans nouvelles de Gurb – Eduardo Mendoza