Cécile Coulon – Le roi n’a pas sommeil (incipit)

Ce que personne n’a jamais su, ce mystère dont on ne parlait pas le dimanche après le match, autour d’une bière fraîche, cette sensation que les vieilles tentaient de décortiquer le soir, enfouies sous les draps, ce poids, cette horreur planquée derrière chaque phrase, chaque geste, couverte par les capsules de soda, tachée par la moutarde des hot-dogs vendus avant les concerts ; cette peur insupportable, étouffée par les familles, les écoliers, les chauffeurs de bus et les prostituées, ce que personne n’a pu savoir, c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise.
Ce type, uniforme neuf et godasses de mirliton, ne souriait pas. II portait les deux boucles de métal pendues à sa ceinture comme des boules de Noël à la branche d’un sapin. Thomas n’était qu’une fripouille de plus, une espèce de charognard qu’il aurait fallu tuer dans l’oeuf. Bingo. Je vais t’envoyer dans un endroit où tu pourras tâter des barres de fer toute la sainte journée. Tu dois payer. Crois-moi, si j’en avais eu l’occasion, je t’aurais dérouillé depuis longtemps.

Personne n’a jamais su.

Quand la mère de Thomas s’est précipitée hors de chez elle, sa robe à moitié défaite, ils n’ont pas vraiment compris.
Elle a crié plus fort que les sirènes de toutes les casernes de la région. Le vieux Puppa, assis sur son fauteuil délabré, n’a pas bougé d’un pouce ; ses yeux sont restés clos, sa bouche émettait des drôles de grincements : les gonds d’une porte de saloon. Puppa connaissait Mary depuis sa plus tendre enfance. Ils avaient joué au billard, trouvé des planques pour fumer leurs premières cigarettes, mangé des hamburgers avec les autres poulettes de la ville. Ils s’étaient frottés les uns contre les autres sur des couvertures qui sentaient le sapin et le whisky frelaté.
Elle criait à la manière d’un poulain qu’on égorge. Quand sa voix s’était muée en un hennissement de désespoir, les souvenirs du vieillard avaient surgi d’un coup d’un seul. Ils chuchotaient, bourdonnaient en lui telles des abeilles autour d’un pissenlit. Tandis que Mary perdait les pédales au milieu de la rue principale, Puppa s’était rendu compte qu’il ne savait pas pourquoi Thomas avait pris le mauvais tournant au moment où tout lui souriait. Il n’y avait aucune raison, se disait-il, pour que cette histoire se termine ainsi.

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Cécile Coulon – Le roi n’a pas sommeil  

 

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Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

Moi j’étais assis, là, sans dire un seul mot de réponse. Il me regardait comme ça avec ses yeux et moi je regardais par la fenêtre si des fois je verrais pas mon père seulement je le voyais pas. Le Dr Nevele m’a encore demandé et puis encore et encore et puis il s’est arrêté de me demander. Il attendait que je parle. Il attendait, il attendait. Mais moi je voulais pas parler. Il s’est levé, il a fait le tour de la pièce, et puis il s’est mis à regarder par la fenêtre aussi, alors j’ai arrêté de regarder, moi.
J’ai dit :
– Il fait nuit.
Le Dr Nevele m’a regardé.
– Mais non, Gilbert. Il fait grand jour. C’est le milieu de l’après-midi.
– Il fait nuit, j’ai dit. »Quand Blacky vient. »
Le Dr Nevele m’a regardé.
– C’est la nuit qui s’appelle Blacky ?
(Dehors, une voiture s’est garée et une autre est partie. Mon frangin, Jeffrey, mon grand frère, y connait toutes les bagnoles, tu peux y aller, toutes. Une voiture qui passe, il peut te dire la marque tout de suite. Mais quand on est à l’arrière de la nôtre, on arrête pas de se faire gronder pasqu’on gigote.)
– La nuit, Blacky vient chez moi, j’ai dit ça, mais je l’ai pas dit au Dr Nevele. Je l’ai dit à Jessica. Après qu’on m’a bordé sous les couvertures. Il vient se mettre sous ma fenêtre, à attendre. Il sait quand c’est l’heure. Il reste coi. Il dit pas un bruit. Pas un bruit de cheval comme font les autres. Mais moi je sais qu’il est là, pasque moi je peux l’entendre. Il fait le bruit du vent. Mais c’est pas du vent. Il a l’odeur des oranges. Alors je noue mes draps ensemble et je me laisse descendre par la fenêtre. C’est haut – cinquante mètres ! J’habite dans une tour. La seule du quartier.
« Quand je galope sur son dos, ses sabots font le bruit des cartes à jouer qu’on met dans les rayons d’une roue de vélo et les gens croient que c’est ça, justement. Mais non. C’est moi. Et je galope sur le dos à Blacky, jusqu’à la fin des maisons, la fin des gens. Y’a plus personne. Y a plus d’école. Y a la prison où on met les gens qui n’ont rien fait de mal. Et on s’arrête contre le mur. Tout reste coi. Je me mets debout sur le dos à Blacky ; il est très glissant mais jamais je glisse. Et je grimpe par dessus le mur.

Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

5ans

J’avais commencé par descendre Lauder, comme d’habitude, seulement il y avait des patrouilleurs de sûreté au carrefour qui sont méchants. Y sont affreux. Y s’en prennent aux petits enfants. Que j’en suis justement un. J’avais mon dessin dans la main (pasqu’on avait fait de la peinture en classe quand on avait plus eu rien d’autre à faire) et j’attendais au coin que le patrouilleur dise « Allons-y ». Les patrouilleurs de sûreté écartent les bras comme ça et y disent « Ne bougeons pas » quand y a des voitures qui viennent et puis y disent « Allons-y » quand on peut traverser sans danger. C’est pour ça qu’on les appelle patrouilleurs de sûreté.
Pendant que j’attendais, le patrouilleur a vu mon dessin.
– Qu’est-ce que c’est, une grenouille ?
– Non. C’est un cheval, c’est moi qui l’ai dessiné.
Y m’a regardé, il était très grand.
– Non mais t’es dingue ou quoi ? qu’il m’a dit.
J’ai dit :
– Oui.
Il allait me taper. Mais mon dessin était tout à fait bon, moi personnellement je trouve, comme cheval. Il était vert. Je l’avais appelé Verdi.
Le patrouilleur me l’a arraché de la main, ce qui a déchiré la bouche à Verdi. Il s’est marré et puis y l’a montré à un autre patrouilleur qui lui a dit d’arrêter de déconner. (Ils mettent deux patrouilleurs de sûreté à chaque carrefour pour qu’y puissent s’y mettre à deux sur les petits enfants.) Et puis il m’a rendu Verdi en disant « Allons-y ».

p25-26

Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

Selfbook

Parapluie

La semaine dernière, j’ai vu ce concours chez Editions points. Il faut prendre son livre en photo en mode #selfbook.

Lundi entre midi et deux, j’avais trouvé un prétexte pour aller à la librairie du coin et j’avais trouvé ce titre (prédestiné pour un 20 juin !!)

Mais la photo était rectangulaire et ne rentrait pas sur le site

parapluie

Mais aujourd’hui avec le beau soleil j’ai quand même réussi à caser ce « parapluie »

brexit

J’adore le nom de l’auteur 😉 Will Self pour un selfbook 😉

Jules U4 – Carole Trebor

JULES U4

Après Stéphane à Lyon et Yannis à Marseille, Jules décrit le monde post apocalyptique de U4 à Paris .
Sans surprise, suite au décès de 90%de la population Paris est devenu le royaume des rats. J’en ai encore des frissons. Jules, 15 ans,  vivait derrière son écran avant la catastrophe. Il avait arrêté le rugby et était devenu en surpoids, complexé et un peu à l’écart du reste des jeunes .
Dans cette histoire, j’ai beaucoup aimé la gentillesse de Jules, ses doutes, son dévouement charmant  à la Minuscule, sa rencontre avec Koridwen, sa naïveté aussi sur la possibilité de remonter dans le temps !
Dans ce livre, Stéphane apparaît très très dure alors que dans le tome qui lui est consacré c’est beaucoup plus nuancé. Yannis est égal à lui même et plutôt sympathique .
Carole Trébor  explore la piste d’une organisation des jeunes par eux-mêmes, en communauté, mais en dehors du contrôle de l’armée et du « rassemblement dans les R-points »
Quand il est question de survie et de pouvoir dans un monde où il n’y a plus de loi, le plus fort ou le plus méchant l’emporte …pour un temps..

Et puis ce que j’ai apprécié par dessus tout c’est une fin pleine d’espoir racontée par la Minuscule.

Comment ça je n’ai pas dit qui était la Minuscule ? Mais je n’ai pas dit non plus qui était Max, Jérôme, Pierre, Vincent, Maïa, Sèverine, Katia…tous les personnages de cette communauté qui veulent rebâtir un monde sur les ruines du leur. C’est pour vous laisser le plaisir de la découverte 🙂

Un extrait :

C’est Alicia, elle se précipite dans la cuisine, essaye de se faufiler jusqu’à moi, se retrouve coincée par Jérôme et Vincent. Elle prend appui de ses mains sur les genoux du Chef, qui l’attrape sous les épaules, la soulève de terre et la transmet à Vincent comme si elle était un ballon de rugby. Le Soldat la récupère, se redresse, la fait sauter en l’air. Et elle éclate de son rire incroyable. Je la regarde, elle est rayonnante. Et le Chef la regarde aussi, en souriant, comme aurait fait mon grand-père. Comme Al Pacino dans Le Parrain. Nous sommes la Famille de Jérôme. Il nous aime à sa façon. Il veut nous protéger, il se sent responsable de nous. C’est la première fois depuis longtemps que je le vois détendu. Je pense qu’il sacrifierait sa vie pour sauver ma petite. Il essaye d’être juste, même s’il frôle parfois l’intransigeance. Mais supporterait-il que l’un d’entre nous refuse sa protection ou remette en cause l’une de ses décisions ? Alicia n’arrête pas de rire, et à son rire se mêle celui de Vincent, son rire d’Avant la catastrophe, et quand à la porte, apparaît Maïa, je voudrais juste que le temps s’arrête.

A bientôt avec Koridwen, le dernier tome qu’il me reste à lire (à noter qu’on peut lire les tomes dans l’ordre que l’on souhaite)

Quadrige

Arc_de_Triomphe_du_Carrousel_2006

220px-Peace_riding_in_a_triumphal_chariot_Bosio_Carrousel_-_2012-05-28

Source photos

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Quadrige

 

Quand vient le soir, galopant dans le quadrige
Les chevaux, ravis, encensent sur leur perchoir ;
Les sabots et les crinières claquent dans le noir,
Voici venue l’heure du début de leur voltige.

Les chevaux, ravis, encensent sur leur perchoir ;
Sur leur dos poussent ailes, pennes, rémiges ;
Voici venue l’heure du début de leur voltige,
Ils s’envolent en silence vers l’Abreuvoir.

Sur leur dos poussent ailes, pennes, rémiges.
En rêvant de se contempler dans un miroir,
Ils s’envolent en silence vers l’Abreuvoir,
La pluie les enveloppe hors du vertige.

En rêvant de se contempler dans un miroir,
Vers leurs cousins de Yvelines ils se dirigent ;
La pluie les enveloppe hors du vertige,
Cette nuit ils s’ébattront dans le bateau lavoir ! »

abreuvoir de Marly

L’abreuvoir

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Le poème « miroir » est ici 

jeudi poésie

Les autres participants sont chez Martine

Pélagie la charette – Antonine Maillet (incipit)

Bélonie, le premier du lignage des Bélonie à sortir du Grand Dérangement, était déjà un vieillard épluché quand la charrette se mit en branle. Et il déchiffra pour les jeunesses qui montaient à bord la légende de la charrette de la Mort. Il l’avait vue de près tant et tant de fois, entendue, Bélonie, entendue, car personne n’avait jamais vu ce sombre fourgon, sans portières ni fanaux, tiré par six chevaux flambant noirs, une charrette qui parcourait le monde depuis le commencement des temps.
– Si parsonne l’a onques vue, comment c’est qu’on sait qu’elle est noire, votre charrette ? que planta Pélagie en plein dans le front du vieux radoteux.
– Hi !
…pour toute réponse de Bélonie. Car en bon conteur de sa profession, il se réservait pour ses contes, Bélonie, et ne gaspillait jamais sa salive dans des obstinations perdues. Verrait qui verrait. Aucun vivant n’a encore vu la Mort et tout le monde la connaît. Tout le monde connaît le Diable encorné, l’Archange Saint-Michel accoté sur sa lance, et la charrette fantôme, noire, sans portières, tirée par trois paires de chevaux, voilà. Et qu’on n’en parle plus.
D’accord, qu’on n’en parle plus. Mais Pélagie savait qui en reparlerait le premier. Et à coups de hue! dia! elle remit les boeufs en marche.

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Pélagie la charette – Antonine Maillet

La rose dans le bus jaune – Eugène Ebodé

la rose dans le bus jaune

Eugène Ebodé choisit de raconter le geste de rébellion de Rosa Parks à la première personne et c’est très convaincant. De suite, j’ai été plongée dans les réflexions de cette couturière qui, un jour, refuse de laisser la place de bus où elle est assise à un Blanc. Rosa, 42 ans, mariée sans enfants mais avec sa maman malade et à charge n’est pas naïve, déterminée plutôt : elle milite depuis 12 ans pour les droits civiques et sait que suite à son geste la route sera longue et très dangereuse pour faire entendre sa voix et celle de sa communauté.
1955-Montgomery-Alabama, tout le monde paie le même tarif dans le bus mais les noirs sont relégués au fonds (ils paient en montant dans le bus et doivent ressortir pour monter à l’arrière du bus). Quand Rosa refuse de céder sa place, elle part entre deux policiers pour violation de la loi. Reconnue coupable, elle est condamnée 5 jours plus tard à une forte amende mais aidée par la NAACP elle fait appel.

À partir de faits réels, l’auteur retrace le procès de Rosa puis le  boycott de 381 jours à l’encontre des compagnies de bus. Ce boycott organisée en partie par le jeune Martin Luther King, qui vient de devenir pasteur dans la paroisse de Rosa, montrera que la population noire fait partie intégrante de l’économie locale et ne peut être ignorée.

En réaction, le Ku Klux Klan ne se cache que très peu pour perpétrer ses crimes racistes. La description de la police de l’époque fait peur.
Eugène Ebodé fait de Rosa une femme énergique, mais aussi pleine de doutes, une femme qui à l’occasion de ses 94 ans se rappelle ce geste, non prémédité mais qui a changé les Etats Unis.

J’ai trouvé ce roman très bien construit avec beaucoup de détails historiques, qui fait vraiment « vivre cette période »
J’ai aimé aussi les rencontres et les dialogues que Rosa a avec l’homme à qui elle a refusé de céder sa place (je ne pense pas que ces rencontres soient réelles mais on est dans un roman, non ?). Cet homme, par qui tout est arrivé même si son nom n’est pas resté dans l’histoire à l’inverse de l’ignoble chauffeur de bus James F Blake, est émouvant et évolue de l’indifférence vers la prise de conscience de l’injustice de cette ségrégation.
Je recommande vivement ce livre pour comprendre ce qu’était la ségrégation et comment les États Unis ont pu un moment proclamer « égaux mais séparés »

challenge-contrainte

La contrainte chez Philippe est « moyen de locomotion »

L’assassinat de la Via Belpoggio et autres nouvelles – Italo Svevo

Perchés sur un mur nous assistâmes un jour à une petite scène. Dans une courette, un cheval emballé était poursuivi par un gros garçon qui essayait de le diriger vers l’écurie. Le cheval se cabrait et envoyait des ruades dans le vide. Umbertino, de sa place qui le mettait hors de danger, s’amusait diablement et hurlait de plaisir. Sa joie bruyante me plaît beaucoup ; elle me semble pourtant un signe de l’hystérie qui a sévi chez ses ancêtres. Cette fois-là sa joie ne pouvait blesser personne : le pauvre diable qui était en contrebas aux prises avec le cheval ne pouvait ni nous voir, ni nous entendre. Il prit soudain une décision. Il s’éclipsa par une porte de la cour et revint, une poignée de foin à la main. Le cheval flaira l’odeur : quand l’homme recula vers la même porte, il le suivit mené par la faim et disparu à la suite de l’homme. Umbertino hurlait : « Ne le suis pas ! tu es un idiot ! il va t’attraper. » Et chaque fois que nous passâmes par là, il regardait cette cour : « La cour du cheval idiot. » Mais nous n’avons plus jamais revu ni le cheval ni l’homme. Alors Umbertino se prenait à songer : « Peut-être que si la chose s’est renouvelée, le cheval ne s’est plus laissé attraper et a réussi à flanquer une bonne ruade et à cette heure il va, libre, loin très loin dans quelque pâturage ».

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L’assassinat de la Via Belpoggio et autres nouvelles – Italo Svevo
(Nouvelle Umbertino)

Le coup du lapin

Dans la nuit noire qui deviendra bientôt un petit matin blanc, Jean attend, immobile. La campagne berrichonne est encore endormie. Jean grelotte presque dans sa vareuse rapiécée, qui lui laisse les poignets découverts. Pour une fin novembre, le temps a considérablement fraîchi, la température est passée en dessous de la barre du zéro toutes les nuits depuis quinze jours. Sans la double mission qu’il s’est vue confier, par son père et par son frère, il serait resté dans sa mansarde sous sa couverture, chambre non chauffée mais à l’abri du vent venu du nord.

L’air de rien, son père a dit la veille qu’il aimerait manger un bon civet. Jean a eu une lueur dans le regard, enfin le prétexte qu’il cherche depuis des heures pour pouvoir sortir avant le lever du jour ! Le lapin, car qui dit civet dit lapin, oignons aussi, champignons, laurier mais surtout lapin…Le lapin …voilà un motif légitime de sortie. Le mot « lapin » résonne dans sa tête comme lors de la diffusion radiophonique du message de son frère, message tremblotant qu’il a failli rater au premier passage. Il a entendu quelques mots «caresse ….. psffft …..  lapin …….psffft …..blanc ». Le deuxième passage il n’a entendu qu’un mot «psffft ….. panthère ……..psffft » assez pour reconstituer ou pour avoir envie de reconstituer le puzzle qu’il attend.

Accroupi dans les bosquets dans la campagne de Saint Amand, Jean attend le moment fatidique : celui où il pourra bouger et remplir sa deuxième mission, celle de Raymond son grand frère. Il aimerait fumer mais se retient, il aimerait chanter la chanson de Raymond « le soleil a rendez vous avec la lune, mais la lune n’y est pas et le soleil l’attend… » mais il doit rester silencieux.

Les champs fraîchement labourés semblent attendre … attendre quoi ? une couche de neige, l’hiver, la visite d’un renard ou l’atterrissage silencieux d’un coucou  ?

Dans l’attente, Jean repense à Raymond son frère et à leurs derniers moments ensemble. Déjà deux ans qu’il ne l’a pas vu …Raymond a pris le large un matin, mi-juin, et Jean s’est réveillé seul dans leur chambre. Il se rappelle vaguement une discussion animée entre le père et Raymond : pas d’éclats de voix mais une discussion vive quoique à voix basse où il avait entendu des mots comme : « général, devoir, désertion, manche, bateau……. ». Depuis le lit jumeau est désespéremment vide, et le père reste muet, ne parlant jamais de Raymond, changeant de sujet dès que Jean veut évoquer son grand frère.

Raymond ne reconnaîtra pas Jeannot, le petit frère. Il a en deux ans et quelques, pris vingt centimètres, peu de kilos – rationnement oblige-, et dépasse maintenant leur père d’une tête. Il faut dire que le pauvre homme semble s’être ratatiné ces temps-ci. Sa patte folle de vétéran de la Grande Guerre le fait souffrir, en silence.. mais Jean remarque bien les traits tirés de son père le matin avant de partir, lui à l‘école communale où il enseigne à des enfants pâles et maigrichons, et Jean aux champs, récoltes, labours...et braconnages… 

Jean attend dans cette boucle de la Marmande, qui s’écoule paresseusement vers le Cher. Jean attend entre deux buissons épais, à la fois loin de la route et proche du terrain qui va bientôt sanimer. Les branches des arbres tressautent dans le vent léger, comme suspendu.

Jean tend l’oreille comme s’il pouvait, du fait de sa seule volonté, entendre le petit petit peuple de la forêt dans son terrier ou le bourdonnement d’un avion en provenance de l’ouest. Encore une demi heure d’attente, Jean est venu trop tôt comme souvent. Mais cela lui laisse le temps de se rappeler. Se rappeler ses jeux avec Raymond qui l’emmenait avec lui à la chasse. Raymond, félin et musclé, riant à gorge déployée quand Jean trouvait dans un collet une petite boule de poil, ensanglantée et inanimée. « Manger ou être mangé » déclamait Raymond, en fourrageant sa main dans son épaisse tignasse brune et bouclée. Comment deux frères peuvent ils être physiquement si différents ? Jean, pâle et châtain clair ; Raymond les cheveux trop longs, en bataille, indisciplinés, en constante révolution comme leur propriétaire. Sur les photos en noir et blanc du mariage de leurs parents, on devine que Raymond a hérité de la chevelure opulente de la mère tandis que la nature a transmis à Jean les cheveux baguettes de tambour du père. Mystère de l’hérédité.

Madeleine repose maintenant depuis seize ans à l’ombre de l’orme derrière l’église et Jean ne trouve plus étrange de voir que la deuxième date inscrite sur la dalle est également sa date de naissance. 11 novembre 1926. Émile a élevé seul les deux garçons, traînant la patte et leur apprenant les joies de la vie près de la forêt, les joies de la salle de classe avec des livres d’images pleins d’animaux fantastiques, : éléphants de l’AEF, tigres, lions, panthères du Gabon.

– Raconte moi comment était maman ! demandait parfois Jean à Raymond.

– « C’était une jeune femme féline, qui se transformait les nuits de pleine lune » aimait dire Raymond à Jean qui se cachait alors sous les draps …

– « Elle se transformait en ….en sorcière ? En loup garou, en vampire ? demandait le garçonnet en faisant mine d’être effrayé… mais aucun n’était dupe dans le jeu.

– Non, cherche encore ! Répondait le grand en griffant l’air d’une main recourbée, mimant un miaulement sauvage.

Un bruit se fait entendre dans le buisson à côté de Jean qui se reproche sa négligence et sa digression : Penser à Madeleine et à Raymond alors qu’il a une mission ! Il se donnerait des gifles . Ce n’est pas le moment d’être inattentif et de voir une escouade de vert-de-gris faire rater la mission.

Il fait encore nuit, ce qui, s’il se fait prendre, lui vaudra pour le moins un interrogatoire musclé. Comment justifier sa présence à trois kilomètres du village, en pleine nuit ? On ne badine pas avec le couvre-feu. Dans sa besace, il a son alibi  : des collets, et aussi un petit corps sans vie, mais encore chaud qui cogne contre sa cuisse quand il bouge pour se détendre les jambes. Il a trouvé le sieur aux grandes oreilles dans le premier piège, celui qui rapporte presque toujours, à croire que ces lapins sont bêtes et n’ont aucune mémoire de la disparition sanglante des leurs.

En attendant, Jean se félicite d’avoir un lapin, mâle et grassouillet le long de sa cuisse. Il aime savoir que c’est un mâle et pas une maman que d’éventuels petits attendraient au terrier. Jean se reproche cette sensiblerie, qui de tout façon est fausse : en novembre, plus aucun lapereau n’est encore dans le terrier de sa mère, il se débrouille seul pour son premier hiver.

Demain, son père découpera le mâle d’un geste expert avec le couperet qu’il laisse dans le tiroir de l’appentis. Il le remplira du laurier qui sèche dans le grenier. Peut être reste-t-il même un peu de moutarde sauvage qu’il a glané en septembre. Le lapin aux douces oreilles représente plusieurs repas pour les deux hommes qui n’osent plus se parler de l’essentiel depuis deux ans.

Ce lapin est en même temps une promesse d’un repas sortant de l’ordinaire, un alibi pour sa présence insolite en ces lieux …..mieux vaut être pris pour braconnage (sans marché noir) que pour espionnage.

Demain, le père s’occupera du lapin, il lui incisera superficiellement chaque jarret, pour ensuite sans saccade, tirer la peau soyeuse vers le bas en la décollant puis en étirant la peau avec des tendeurs. (dixit Le Chasseur Français – janvier 1942). Jean a encore du mal avec cette pratique qui le faisait encore pleurer il y a deux ans …deux ans où il a appris le manque, la peur, se taire presque tout le temps même avec son père ….puis enfin les premières missions confiées par le chef de secteur.

Soudain, Jean entend dans le lointain le ronflement caractéristique du Lysander en approche. Jean sourit et se prépare à la récupération du colis. Il se félicite ainsi qu’une pensée émue pour son frère et leur mère et se récite silencieusement le message entendu la veille à la TSF « la panthère noire envoie une caresse au lapin blanc (1) ».

(1) Phrase diffusée par radio Londres Novembre 1942 ….http://www.messages-personnels-bbc-39-45.fr/pdf/1.N%C3%A9oDat%C3%A9s13_03_2014.pdf