Machenka – Vladimir Nabokov

Cette nuit-là, comme toutes les nuits, un petit vieillard en pèlerine noire avançait péniblement sur le bord du trottoir de la longue avenue déserte, piquant l’asphalte de la pointe de son bâton noueux en quête de mégots – papier–Liège, ordinaire ou doré – et de bouts de cigare effiloché. De temps à autre, une automobile passait à toute allure en bramant comme un cerf, ou il arrivait une de ces choses que les gens qui arpentent les rues de la vieille ville ne remarquent jamais : plus rapide que la pensée, moins bruyante qu’une larme, une étoile filait. Plus clinquantes et plus gaies que les étoiles, les lettres de feu qui s’allumaient l’une après l’autre, au-dessus d’un toit noir, passaient en file indienne, puis basculaient toutes ensemble dans l’obscurité.
« Est-il possible », disaient les lettres, dans un discret chuchotement de néon que la nuit effaçait sans bruit en un seul frottement de velours. Et les lettres se remettaient à traverser le ciel de leur pas furtif : « est-il »
Puis les ténèbres revenaient. Mais les mots obstinés s’éclaira de nouveau et, cette fois, au lieu de disparaître immédiatement, continuaient à flamboyer pendant cinq minutes, suivant les accords passés entre l’agence de publicité et le fabricant.
Mais qui peut dire ce qu’est en réalité la lumière qui clignote là-haut dans le noir au-dessus des maisons – nom lumineux d’un produit ou flamboiement de la pensée humaine ; signe, sommation ; question lancée violemment vers le ciel et aussitôt suivie de sa réponse enchantée, à l’éclat de joyau ?
Et dans ces rues, aussi vastes que de luisantes mers noires à cette heure tardive où la dernière brasserie a fermé ses portes, un homme né en Russie, fuyant le sommeil, sans chapeau, sans veston sous un vieil imperméable, marchait dans un état d’hypnose ; à cette heure tardive, le long de ces larges rues passaient des mondes totalement étrangers l’un à l’autre : ce n’était plus un noceur, une femme, ou simplement un passant, mais chacun était un monde tout à fait isolé, chacun était un ensemble de merveilles et de mal. Cinq drochkies de louage stationnaient sur l’avenue, devant un énorme pissoir public en forme de tambour ; cinq mondes gris, somnolents et chauds, en livrée de cochers, et cinq autres mondes debout sur leurs sabots fatigués,endormis, et ne rêvant rien qu’à l’avoine débordant du sac en un chuintement doux et continu.

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Machenka – Vladimir Nabokov

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Machenka – Vladimir Nabokov

Berlin 1925
Le cadre de ce court roman est celui d’une pension où résident des émigrés russes chassés par la révolution. Toute l’intrigue se joue en quatre petits jours…
On y retrouve Ganine, jeune homme de 25 ans au chômage, et Alfiorov, la quarantaine, qui attend impatiemment que sa femme arrive de Russie : Il ne l’a pas vu depuis 4 ans et elle vient enfin d’obtenir les papiers pour sortir de Russie. Cette femme est la Machenka du titre.
Ganine, après une période de suractivité, tombe dans la dépression.
Il reste avec une maîtresse Ludmila qu’il n’aime plus, par apathie jusqu’au jour où …il voit une photo de Machenka …et où il se souvient…de son premier amour à 16 ans…

L’écriture m’a beaucoup plu : les images de la pension sont percutantes (on entend le train de la gare voisine faire trembler les murs), les images sont surprenantes et poétiques, Ganine est très ambigu (amoureux ? criminel ? voleur ? fou ? )

Il s’agit du premier roman de Nabokov et il semble que celui ci ait une part autobiographique importante. En tout cas j’ai trouvé le ton très juste : l’évocation tout en nostalgie et ressentiment de l’exil, la nostalgie de son premier amour.

Tout au long du livre, la place des trains est importante : la pension est tout contre une gare, l’énigmatique Machenka doit arriver au train de 8h05 le samedi suivant, Ganine se souvient d’une rencontre en train quand il habitait encore en Russie et à la fin, il quitte Berlin pour la France en train… ce leitmotiv du train m’a énormément fait penser à « La modification » de Michel Butor….

La fin de ce livre est parfaite…

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Un extrait

Ganine dit, en regardant ses pieds :
« Quand j’étais dans les classes supérieures, mes camarades croyaient que j’avais une maîtresse ! Et quelle maîtresse ! Une femme du monde. Cela me valait leur respect je ne protestais pas, car j’avais moi-même fait circuler ce bruit.
– Je vois, dit Podtiaguine en hochant la tête. Vous ne manquez pas d’ingéniosité, Liovouchka. Cela me plaît.
– À vrai dire, j’étais d’une chasteté absurde et je ne m’en portais pas plus mal. J’en étais fier, comme d’un secret important, mais tout le monde croyait que j’avais beaucoup d’expérience.
Certes je n’étais pas le moins du monde timide, ou pudibond. J’étais tout simplement heureux de vivre comme je vivais et j’attendais. Mes camarades, ceux qui employaient un langage ordurier et haletaient au seul mot de « femme », étaient tous boutonneux et malpropres, avec des mains moites. Je les méprisais pour leurs boutons. Et ils mentaient d’une façon révoltante à propos de leurs aventures galantes.
– Je dois avouer, dit Podtiaguine de sa voix terne, que j’ai commencé par une femme de chambre. Elle était si gentille, si douce, elle s’appelait Glacha. C’est comme cela que…
– Non. Moi, j’ai attendu, dit Ganine très doucement. Du début de la puberté jusqu’à seize ans, disons trois ans. Quand j’avais treize ans, un jour, en jouant à cache-cache, je me suis caché avec un autre garçon de mon âge au fond d’un placard. Dans l’obscurité, il m’a parlé de femmes merveilleusement belles qui se laissaient déshabiller pour de l’argent. Je n’entendis pas très bien le nom qu’il leur donnait et je crus que c’était : «prinstituées»– mélange de princesse et d’institutions de jeunes demoiselles. Je me fis d’elles une image mystérieuse et enchanteresse. Bientôt cela va sans dire, je compris que j’étais dans l’erreur, car je ne vis rien d’enchanteur dans les femmes qui arpentaient la Perspective Nevski en se dandinant et qui nous appelaient, nous, les élèves des écoles secondaires, des « crayons ». Et puis, après trois années d’orgueilleuse chasteté, mon attente prit fin. C’était en été, dans notre maison de campagne.

 

 

Challenge « lire sous la contrainte  » chez Philippe où la contrainte est « Devinez qui j’ai rencontré ?  »

Le fracas du temps- Julian Barnes

LC avec Edualc

Mi-biographie, mi roman, Julian Barnes a choisi de nous raconter dans cet livre trois moments de la vie de Chostakovitch.

Première partie : l’action se passe en 1936
Un article dans la Pravda déclenche tout : Staline (via la Pravda) dit que Chostakovitch écrit de la musique anti-patriotique, Chostakovitch a peur pour sa vie et celle de sa famille.
Il est convoqué et interrogé par la police. Il se voit déjà perdu, exécuté ou envoyé dans un camp. Pour éviter une arrestation devant sa famille, il va pendant plusieurs nuits rester dans le couloir devant son appartement en attendant la police. Julian Barnes sait nous mettre à côté de cet homme d’une trentaine d’années, qui est à la fois un génie musical mondial, acclamé dans le monde entier et d’autre part entièrement seul devant la « folie » de Staline. Pendant ces dix longues nuits, il réfléchit à sa vie, son enfance, ses relations avec la musique et le régime stalinien, sa résistance passive au Pouvoir. Il s’en sort « miraculeusement » alors que nombreux de ses amis disparaissent dans les purges de Staline.

Deuxième partie :1948, Chostakovitch revient de New York avec un sentiment mitigé : ce voyage organisé pour montrer l’  « ouverture » de l’URSS tourne pour lui au fiasco : il est forcé par le régime à dénigrer les musiciens russes émigrés aux USA..Il se sent lâche, humilié, honteux mais a-t-il réellement le choix ?

Le moment qui m’a le plus interpellée est lorsqu’il  revient sur la période de la guerre  : bizarrement, pendant celle-ci, alors que le monde est à feu et à sang,  il se sentait presque libre (ou moins persécuté et surveillé : Staline avait autre chose à faire que persécuter ses compatriotes).
Julian Barnes raconte comment les russes sont sous la coupe d’un tyran et survivent en maniant l’ironie et en écoutant du Shakespeare « Les gens écoutaient les huit premiers vers en attendant impatiemment le neuvième : et l’art bâillonné par l’autorité »

Troisième partie :Début des années 70
Le génie est usé, vieilli, veuf…Cette partie est la plus triste. Au préalable, on sent la force de caractère de cet homme… des décennies de dictature l’ont totalement détruit psychologiquement…Le propos de l’auteur reste très intéressant : très empathique, on a l’impression d’être dans les pensées de Chostakovitch…

Deux extraits :

Lénine trouvait la musique déprimante.

Staline croyait comprendre et apprécier la musique.

Khrouchtchev méprisait la musique.

Quel est le pire pour un compositeur ?     (p159)

***

Il reporta son attention sur l’oreille du chauffeur. En Occident, un chauffeur était un serviteur. En Union soviétique, un chauffeur était un membre d’une honorable profession bien rémunérée. Depuis la guerre, de nombreux chauffeurs étaient des mécaniciens qui avaient une expérience militaire. Vous saviez qu’il fallait traiter votre chauffeur avec respect. Vous ne critiquiez jamais sa façon de conduire, ni l’état du véhicule, parce que le moindre commentaire pouvait avoir pour résultat que la voiture était immobilisée une quinzaine de jours avec quelque mystérieuse maladie. Vous fermiez aussi les yeux sur le fait que, lorsque vous n’aviez pas besoin de votre voiture, il travaillait sûrement pour son propre compte afin d’étoffer son salaire. Alors vous vous en remettiez à lui, et à juste titre : à certains égards, il était plus important que vous. Il y avait des chauffeurs si prospères qu’ils avaient leur propre chauffeur. Y avait-il des compositeurs assez prospères pour avoir à leur service des gens chargés de composer pour eux ? Probablement ; de telles rumeurs étaient communes. On disait que Khrennikov était si occupé à se faire aimer du Pouvoir qu’il n’avait que le temps d’esquisser sa musique, que d’autres orchestraient pour lui. Peut-être était-ce le cas, mais peu importait de toute façon : cette musique n’aurait pas été meilleure ni pire si Khrennikov l’avait orchestrée lui-même (p195)

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »