Voilà mai est fini…..enfin presque

Il est venu ….le temps de dire «  »bienvenue » à juin

Les trois textes qui ont remporté le plus de suffrages sont :

Le gentil GO du mois de juin est : Carnets (talonné de près par Laurence et Clémentine)

Merci à tous pour tous ces beaux textes, j’espère que la moisson de juin sera aussi riche.

 

Bisessssss

Publicités

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

Ma mère m’a raconté qu’entre ma naissance et deux ans et demi j’avais attrapé quasiment toutes les maladies infantiles répertoriées par les savants. Le Problème est peut-être né en même temps que moi, qui sait ? Qui sait, même, s’il n’y a pas un certain air de ressemblance entre nous deux ?) Pourtant j’aimais bien les chevaux, donc. Je jouais souvent, je perdais toujours, mais j’aimais bien les chevaux.

Un mois après avoir quitté mon bon emploi stable et paisible de traducteur, alors que je commençais à me demander si je n’allais pas devoir me rabattre sur les nouilles premier prix, le père Zoptek, grand amateur de bourrins, m’a appris que l’un de ses amis, le célèbre Michel Motel, s’apprêtait à lancer un nouveau journal hippique dans lequel il avait accepté de mettre quelques billes – L’Autre Tiercé (le principe était simple : miser sur le mythe du tuyau, de la magouille, en jouant sur les mystères et l’anonymat : tous les journalistes et les pronostiqueurs seraient affublés de pseudonymes croustillants qui leur permettraient de ne pas se griller aux yeux de la profession (alors qu’en réalité la plupart d’entre eux seraient d’illustres inconnus, bien sûr)). Il pourrait m’y faire entrer sans problème. Pour moi, ça tombait pile (apparemment, le coup de la petite souris fonctionnait toujours – il ne fallait peut-être pas désespérer ; pour Pollux Lesiak ; la chance revenait, depuis que j’avais neutralisé Halvard Sanz). Dès mon plus jeune âge, je rêvais de travailler à Paris-Turf, la Bible du turfiste ; c’était un premier pas. Je n’étais peut-être pas très bon pronostiqueur, mais l’Autre Tiercé se souciait peu de donner de meilleurs pronostics que ses concurrents, tout était dans le concept, le rôle d’un pronostiqueur n’étant pas forcément de trouver les bons chevaux mais de pronostiquer avec conviction. Je me suis vite laissé tenter. Quelques jours plus tard, Zoptek me présentait Michel Motel, qui ne fit aucune difficulté pour m’engager – « Je te dois bien ça, Zoptek. » Je me suis trouvé un pseudonyme : la Cravache. (C’était pas mal, ça faisait le gars qui plaisante pas. Et grâce à quelques indices parcimonieusement glissés ça et là dans les colonnes du journal, les lecteurs les plus perspicaces pouvaient deviner que j’étais un jockey – et pas un apprenti qui ne monte que sur des tocards, non : selon toute vraisemblance, je faisais partie de l’élite. Les rumeurs allaient bon train. Qui pouvais-je bien être ?) Dans le premier numéro de l’Autre Tiercé, fin mai, j’ai donné le quarté dans le désordre en six chevaux. Je ne l’avais pas joué, personnellement, dommage. Mais tout de même, je n’étais pas peu fier. D’entrée, la Cravache frappait fort.

;

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

J’ai traversé l’année la plus morose de ma vie. Pourtant, en apparence, il ne m’est rien arrivé de particulièrement ennuyeux. J’ai déménagé, je me suis installé dans un quartier que je trouvais bien plus agréable que celui des Halles – dans le 17ème arrondissement, près du métro Brochant et du square des Batignolles (un hasard, je n’avais pas cherché précisément par là-bas) –, dans un appartement plus grand, plus confortable et moins cher que le précédent, mais toujours au quatrième étage. J’ai changé de métier – j’ai décidé du jour au lendemain d’arrêter la traduction, ce qui, en balayant les histoires de travail et d’argent qui se glissaient inévitablement entre Marthe et moi, a renforcé notre amitié –, je suis devenu pronostiqueur hippique. J’aimais bien les chevaux. (De loin, toutefois. Je n’étais monté que trois fois sur le dos d’un cheval, dans ma tendre enfance, et ça ne s’était passé de manière encourageante : le mercredi de mon inscription, manque de chance, c’était « balade en forêt » ; agrippé à la crinière d’un certain Gino, paralysé de trouille et incapable de lui faire comprendre ce que j’attendais de lui, j’avais perdu de vue le reste du groupe après dix minutes sous les arbres, trop timide pour appeler au secours : on m’avait retrouvé deux heures plus tard, déjà passé à l’état sauvage,ou presque. Le deuxième mercredi, à mon grand soulagement c’était « manège » ; on m’avait de nouveau refilé le redoutable Gino ; cette fois probablement agacé par ma nervosité (je dirais de toutes mes forces sur les rênes pour lui montrer que l’être humain est supérieur), il s’était enfui du manège, avait traversé la grande cour des écuries au trot sans tenir compte des hurlements du moniteur, et m’avait emmené en ville. Il avait choisi de s’engager sur la plus grande avenue, au milieu des voitures. J’étais au bord de l’évanouissement. Il est des cas où la timidité n’a plus sa place ici-bas, je hurlais comme un supplicié (je ne m’en souviens plus très bien, mais probablement des sons indistincts, car je ne savais pas quoi hurler : cet animal était manifestement sourd, et quant aux passants, leur crier « Au secours, à l’aide, à moi, par pitié » ne servait à rien – un tiers des spectateurs était pétrifié de surprise, l’autre effaré par cette vision saisissante d’un gamin pâle comme la mort sur un cheval fou en pleine ville, et le troisième tordu de rire ; le beau gars mal rasé qui connaît parfaitement les bêtes, qui court derrière l’animal, le rattrape, grimpe en croupe d’un bond souple et freine le mustang en disant « Holà, ho…, c’est au cinéma). Je me sentais en grand danger et ridicule. Le moniteur avait réussi à me rattraper en mobylette, juste avant que mon coursier ne s’engage à tombeau ouvert sur la nationale. Le troisième mercredi (quand ma mère avait une idée en tête…), le moniteur ayant enfin compris que Ginoet moi n’étions pas compatibles, il m’avait généreusement attribué la brave Piquerose. J’étais en selle depuis moins de vingt secondes quand elle m’avait jeté à terre. Je m’étais cassé le bras.)

.

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

(suite de l’extrait demain)

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

Enfin, il fallait bien que je dise quelque chose, de toute manière. Et puis ce n’était pas si grave, en comparaison de toutes les trappes qui s’ouvrent sous nos pieds dans ce monde. Il suffirait que je lui fasse comprendre le contraire dans quelques heures. La femme aime qu’on la déroute, je l’ai lu quelque part – séduire, c’est surprendre (je ne sais plus si j’ai trouvé ça dans Stendhal ou Marie-Claire, ou si ça m’est venu tout seul un soir d’allégresse, mais je crois que ça fonctionne). Je le vérifierais bientôt : je n’ai pas la moindre idée derrière la tête, croit-elle, et l’instant d’après, ou presque, je la pousse à la renverse sur mon lit (je savais bien que je n’aurais jamais l’audace de la pousser à la renverse sur mon lit, mais disons : et l’instant d’après, ou presque, une lueur de désir brille au fond de mon œil). Elle serait surprise, déroutée, elle s’abandonnerait sans peine. Hasard pour m’éviter les secondes pénibles qui devaient logiquement suivre la révélation peu exaltante que je venais de lui faire (quelques pas en mocassins de plomb sur un trottoir d’œufs – il s’installe toujours un petit malaise entre l’homme et la femme lorsque l’un des deux annonce à l’autre que non merci ça ne l’intéresse pas), un camion de pompier est passé dans la rue, ce qui m’a permis de détourner très vite la conversation. (Au moins, les pompiers sont mes alliés sur terre, c’est toujours ça de pris.) J’ai pu changer de sujet et lui raconter que, tiens, un camion de pompiers, à chaque fois que je me promenais dans mon quartier et que je voyais passer un camion de pompiers, un bastion de neurones pessimistes au fond de moi m’avertissaient qu’il fonçait droit sur mon immeuble. Toujours j’avais dans un coin de l’esprit la certitude que les braves gars mettaient les gaz et brûlaient les feux rouges, sirène vagissante, pour aller tenter d’éteindre l’incendie qui ravageait mon appartement (une cigarette mal éteinte, le bébé du dessous qui a joué avec les allumettes, ma chatte qui a ouvert le gaz en essayant de grimper sur la cuisinière, un terroriste qui a déposé une bombe sur mon paillasson par erreur). Un jour, le bastion de neurones alarmistes avait fait tant d’émules sous mon crâne que je m’étais mis à courir derrière le camion pour en avoir le cœur net – ah non ce n’était pas chez moi. Et les fois suivantes, je m’étais contenté de contrôler le pincement d’angoisse en serrant les mâchoires et en pensant à autre chose (à n’importe quoi, le championnat du monde de boxe, le tapir de Colombie, les brochettes de lotte, les tableaux de Catherine, lesjolies filles, l’hôtel d’Angleterre à Carteret). Car si je me m’étais à galoper comme un cheval fou derrière tous les camions de pompiers qui passaient dans le premier arrondissement, ma vie deviendrait un enfer.

En lui expliquant cela, bizarrement, il ne m’est pas venu une seconde à l’esprit que ce camion-là pouvait filer droit chez moi justement. Si ça se trouve. Une nouvelle farce de la vie, peut-être – l’ironie du sort (expression terrifiante). Il faut dire que je n’avais pas besoin d’artifices pour éloigner de moi les idées noires : Pollux Lesiak était le championnat du monde de boxe, une brochette de lotte, les tableaux de Catherine, Pollux Lesiak était l’hôtel d’Angleterre à Carteret, toutes les jolies filles et le tapir de Colombie.

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

La débâcle – Emile Zola

En avant, était parti l’état-major, au grand trot, poussant de l’éperon les montures, dans la crainte d’être devancé et de trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était désolé ; les habitants, à l’annonce de la retraite, sortaient dans les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-elles être laissées à l’ennemi, leur ville elle-même devait-elle, avant le soir, n’être plus qu’une ville conquise ? Puis, le long des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages, des maisons isolées, s’étaient eux aussi plantés devant leur portes, étonnés effarés. Eh quoi ! ces régiments qu’ils avaient vus passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux, sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût galopé à leurs trousses. C’était donc vrai que les Prussiens venaient d’écraser l’armée, qu’ils coulaient de toutes parts en France, comme la crue d’un fleuve débordé ? Et déjà, dans l’air muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient entendre le lointain roulement de l’invasion, grondant plus haut de minute en minute; et déjà, des charrettes s’emplissaient de meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la file par les chemins, où passait le galop d’épouvante.

;

La débâcle – Emile Zola

L’agenda aux nues : les votes !!!

Rhoooo, le beau mois de mai où tout le monde s’est dévoilé !!!! Il y a toute une série de textes aussi intéressants les uns que les autres sur le thème : « NU, NUE, NUS, NUES…. »

Voici les nouveaux textes de l’agenda ironique

Laurence nous conte l’histoire d’une femme qui lisait nue

Martine galéjade (du verbe galéjader) avec ses girls  et avec une poule qui ose sortir cou nu  (non je n’ai pas fait de faute à « cou »)

Emilie nous emmène aux cieux avec « nues »

Carnetsparesseux se laisse emporter par Saint John Perse et « C’étaient de très grands vents »

Victorhugotte nous chante « les nus d’hier »

Véronique nous invite à « Percer le secret d’une journée d’été »

Estelle nous plonge dans les gestes et les pensées d’une femme  « redevenue charnue »

Une Patte nous chuchote un « effeuillage » dont il a le secret.

Clémentine des crayons nous emmène rencontrer la hase de Collonges La Rouge 

Palimpzeste (de citron?) se dévoile dans un poème « Nue »

Max-Louis arrive sur le fil du 21 mai et nous raconte l’histoire surprenant d’un « Nuisible »

Et Clémentine des narines des crayons se faufile itou avant minuit avec « Théatre et transparence »

Et pour ceux qui n’auraient pas vu les premiers c’est ici : 

La licorne a ouvert le bal avec « le Roi est nu »

Et a enchaîné aussitôt avec une bal(l)ade à la Clairefontaine

André nous livre la vérité dans  un poème « nu »

Le thème m’a fait redécouvrir le texte de Carnets et d’une certaine lune 

Martine dénude les fleurs en particulier les pâquerettes 

JoBougon a fait tout ce qui lui a plu

Carnets nous fait saliver  avec un citron nu ou une tarte bleue

Patchcath sait coudre les nus et enlève ses bas

La licorne nous confie que « pudeur » et « nu » sont des mots qui vont très bien ensemble

Je vous laisse avec les deux tableaux de votes : celui pour les trois textes qui vous ont le plus plu et celui pour le gentil Organisateur du mois de juin 🙂

Quant à moi, malgré tous les jours fériés de Mai je n’ai pas réussi à écrire une ligne (il faut dire que j’ai remplacé un collègue malade et que cela m’a mis sur les rotules…)

Bisessss

L’agenda ironique de juin aura lieu chez :

 

Les 3 textes que vous avez préférés :

 

 

 

 

La débâcle – Emile Zola

Dans La débâcle, Zola le romancier laisse la place à Zola le journaliste. Il retranscrit à travers quelques hommes de la 106ème compagnie la guerre de la France de Napoléon III contre la Prusse de Guillaume Ier.

Nous voyons cette guerre (guerre ridicule mais quelle guerre ne l’est pas ?) à travers les yeux de Jean – paysan, la quarantaine réengagé volontaire car il se retrouve veuf à la mort de Françoise, sans famille et sans attache – et Maurice jeune homme, lui épris de justice et de liberté. Les deux hommes, après s’être heurtés du fait de leur différence de milieu, finissent par s’apprécier : la bataille pour eux se fait attendre et ils vivent six semaines d’attente, de marches très éprouvantes allant de Strasbourg à Paris puis Sedan, entendant le canon au loin sans combattre mais apprenant par bribes les défaites françaises. 

L’empereur apparaît de temps en temps, très diminué, et il finira par se rendre dans le bruit des canons en voyant le massacre de son armée en déroute. 

Les hommes sont faits prisonniers, Jean et Maurice doivent partir en captivité en Allemagne jusqu’à leur évasion durant le transfert. Durant cette période, il se sauvent plusieurs fois la vie et finissent presque « frères ».

Des personnages secondaires nous montrent la dure vie des civils dans cette guerre. Parmi les personnages féminins, j’ai apprécié  Henriette, la sœur jumelle de Maurice qui habite Sedan et qui, jeune veuve, travaille dans l’hôpital de fortune accueillant les soldats mutilés ; Silvine une jeune femme ayant eu avant la guerre un enfant, Charlot, avec un « prussien » qui passe d’une obéissance effrayante à une vengeance encore plus terrifiante… Gilberte, jeune femme volage, apporte un peu de gaité …infidèle à son mari mais fidèle à la France ….

Côté personnages masculins le père Fouchard, tour à tour, semble s’enrichir de cette débâcle en commerçant avec l’ennemi pour finalement se révéler plus patriote ; Prospère, le jeune homme parti en guerre en Afrique  revient au pays pour assister à cette boucherie et finit par déserter…

Blessé, Jean reste à la ferme du Père Fouchard avec Henriette, Silvine, Prosper et le petit Charlot. Ceux-ci le cachent des prussiens pour qu’il ne soit pas fait prisonnier. En parallèle, Maurice part rejoindre l’armée française à Paris et défend la capitale pendant un long siège. Cette expérience le fait changer et il finit par prendre faits et causes de la Commune en train de se former. Idéaliste il refuse l’avenir proposé par le gouvernement francais et se révolte.

Presque 600 pages de bruit et de fureur qui ont été pour ma part assez éprouvantes : penser à cette jeunesse que l’on envoie à la boucherie (qui sera bien pire en 1914 certes) ….Emile Zola mène à charge  contre le gouvernement incompétent de l’Empereur et de tous ces généraux. Convaincus de leur supériorité, ils ne voient pas qu’ils sont moins bien préparés que les prussiens et que la débâcle est inévitable…

 « L’Empire vieilli, acclamé encore au plébiscite, mais pourri à la base, ayant affaibli l’idée de patrie en détruisant la liberté, redevenu libéral trop tard et pour sa ruine, prêt à crouler dès qu’il ne satisferait plus les appétits de jouissances déchaînés par lui ; l’armée, certes, d’une admirable bravoure de race, toute chargée des lauriers de Crimée et d’Italie, seulement gâtée par le remplacement à prix d’argent, laissée dans sa routine de l’école d’Afrique, trop certaine de la victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle ; les généraux enfin, médiocres pour la plupart, dévorés de rivalités, quelques uns d’une ignorance stupéfiante, et l’empereur, souffrant et hésitant, trompé et se trompant, dans l’effroyable aventure qui commençait, où tous se jetaient en aveugles, sans préparation sérieuse, au milieu d’un effarement, d’une débandade de troupeau mené à l’abattoir »

Derrière la bataille, la sympathie fraternelle entre Jean et Maurice apporte de l’espoir … Qui fera long feu dans Paris aux prises de la guerre civile entre Communards et Versaillais … Mais le lecteur est prévenu …il lit du Zola ….

Lecture commune avec Patrice, Ingannmic et Claudialucia 

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

Elle m’a demandé pourquoi je la suivais, j’ai répondu que je ne la suivais pas, que j’essayais simplement de me cacher, moi aussi.
– Ah, d’accord. Vous avez des ennuis avec la police ?
– Non. Enfin si.
Curieusement, la seconde réponse me paraissait plus honnête que la première. Je n’avais pas d’ennuis avec la police, dans l’absolu, mais je venais de passer vingt-quatre heures entre leurs pattes, et à présent je me tapissais dans l’ombre au cinquième étage d’un immeuble pour échapper à une voiture de patrouille (car nous étions là, tout à notre amour, à rire à gorge déployée comme deux amants complices, enivrés par le plaisir d’être ensemble et pris dans le tourbillon de la passion naissante, mais nous semblions oublier un peu vite que le shérif et ses hommes rôdaient dans les parages, le nez au vent et la main sur la crosse). De toute évidence, l’avenir ne s’annonçait pas rose – ou alors les flics sont vraiment faciles à berner, et les vaches bien mal gardées. (Bon, avec moi, les vaches et le citoyen ne risquent pas grand chose, mais les flics ne sont pas censés savoir que je suis un agneau pacifique. Comme le coiffeur, tiens. C’est vrai, en fin de compte, personne n’est censé savoir que je suis un agneau pacifique– j’espère que ça ne va pas me causer de problèmes.)
En tout cas, dans le grand steeple-chase initiatique de la vie, je commençais à trouver ma foulée : le mors aux dents, la tête et la corde, et vas-y mon grand. J’avais trébuché sur le premier oxer, mais j’avais vite retenu la leçon. Dès le deuxième obstacle, on remarquait des progrès notables : d’abord, à la différence de la première fois, j’avais réussi à échapper à la voiture de patrouille (je me trouvais donc « en cavale », avec tout le prestige et la saveur émoustillante que contiennent ces mots magiques dans la mythologie du gangster), et surtout, pour ce deuxième crime, j’étais bien mieux accompagné (n’importe quel gangster vous dira que même pour un forfait mineur (ce qui n’était pas mon cas, ne l’oublions pas), il est primordial de savoir choisir ses complices – c’est la base de tout, paraît-il ; or je me sentais plus à l’aise  avec cette jeune femme humide mais jolie qu’avec un petit marseillais bête comme ses pieds). Il s’agissait maintenant de ne pas relâcher ma vigilance, et peut-être même de savoir si ma complice n’avait pas envie qu’on se serre les coudes, pour mieux faire face.

;

Le chameau sauvage – Philippe Jaenada

Top Ten Tuesday : Mères…..

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le TTT de la semaine est : « Les 10 livres dont l’un ou des personnages sont des mères ou des futures mères »

1- Chroniques du pays des mères d’Elisabeth Vonarburg

Dans le futur, la terre est peuplée  de 10% d’hommes et de 90% de femmes. Ces femmes sont élevées dans des garderies et doivent devenir des « mères » pour sauvegarder l’espèce : un livre foisonnant et passionnant , un rapport homme-femme totalement modifié, de même pour les relations mères-filles….

2- Boris Vian – L’arrache-cœur :  Clémentine accouche de trois garçons : une scène impressionnante et ensuite le récit de l’évolution (entre autres) des 3 garçons : Clémentine n’arrive pas à les voir grandir ; très inquiète de ce qui pourrait leur arriver dans un monde si hostile, elle finira par les mettre en cage ….. surréaliste et magnifique 

3- Frédérique Deghelt – La vie d’une autre : Une jeune femme amnésique a oublié qu’elle a eu trois enfants : un très beau passage ici 

4- L’avancée de la nuit de jakuta Alikavazovic : lecture récente où on découvre qu’avoir été abandonnée par sa mère peut empêcher une femme de devenir mère à son tour 

5- Ce que je sais de Vera Candida  de Véronique Ovaldé : l’histoire de Rose qui deviendra la mère de Violette qui deviendra la mère de Vera, qui deviendra la mère de Monica Rose. Un extrait

6- La promesse de l’aube de Romain Gary : où la mère du héros est à la fois aimante et tyrannique : un grand moment d’auto dérision pour l’auteur. Un extrait ici 

7- Room d’Emma Donoghue : l’histoire d’une jeune fille enlevée à 16 ans et qui a un enfant avec son kidnappeur-violeur…puis l’évasion de la jeune femme et de son fils de 5 ans et la dure réadaptation au monde extérieur  ….Un extrait

8- Du domaine des murmures de Carole Martinez : Au moyen âge Esclarmonde choisit de se faire emmurée plutôt que d’être mariée contre son frère : le rapport avec la maternité ? Et bien….. lisez- le 

9- Amours de  Leonor de Récondo : Début de XX éme siècle : Qui de Céleste, la bonne, ou de Victoire la patronne est la mère du fils d’Anselme, le notaire ? 

10- Giboulée de soleil de Lenka Hornakova Civade : Tchécoslovaquie de 1930 à 1980 – Magdalena, Libuse et Eva seront tour à tour fille puis mère d’une fille …sur fonds de Guerre Mondiale puis de communisme et enfin effondrement du régime soviétique…

 

L’espionne de Tanger – Maria Duenas

L’hiver s’écoula, laborieux et tendu, dur pour presque tout le monde, pour l’ensemble du pays, pour les citoyens. Le printemps nous tomba dessus, presque à notre insu. Et avec lui une nouvelle invitation de mon père. L’hippodrome de la Zarzuela rouvrait ses portes, pourquoi ne pas l’accompagner ?

Quand je n’étais encore qu’une jeune apprentie chez Doña Manuela, nous entendions souvent nos clientes parler de cet endroit. Très peu de ces dames était sans doute intéressées par les courses elles-mêmes, mais elles aussi rivalisaient, à l’instar des chevaux. Pas en vitesse, mais en élégance. Le vieil hippodrome se trouvait au bout de la promenade de la Castellana; c’était un lieu de rendez-vous pour la grande bourgeoisie, l’aristocratie et même le souverain : Alfonso XIII occupait souvent la loge royale. Peu avant la guerre, on avait entamé la construction d’installations plus modernes, qui fut brutalement interrompue par les combats. Après deux années de paix, la nouvelle enceinte hippique, encore inachevée, ouvrait ses portes à Monté d’El  le pardon. L’inauguration faisait les gros titres des journaux depuis plusieurs semaines et circulait de bouche-à-oreille. 

Mon père passa me prendre avec sa voiture, il aimait conduire. Pendant le trajet, il m’expliqua comment avait été bâti l’hippodrome, avec son toit ondulé si original ; il évoqua également  l’enthousiasme de milliers de Madrilènes, heureux de retrouver les courses de jadis. De mon côté, je lui décrivis mes souvenirs de la société hippique de Tétouan, ainsi que l’image formidable du khalife  traversant un cheval à place d’Espagne pour se rendre, tous les vendredis, de son palais à la mosquée.

.

L’espionne de Tanger – Maria Duenas