4321 – Paul Auster

Pendant ce temps, l’eau avait été coupée dans les autres bâtiments et la police, avec l’aide de ses hommes en civil, entreprit de faire évacuer l’un après l’autre Avery, Low, Fayerweather et Math, où les occupants s’empressaient de renforcer les barricades qu’ils avaient édifiées derrière les portes, mais chaque bâtiment avait son propre bataillon de brassards blancs et de brassards verts qui montaient la garde à l’extérieur et c’est eux qui prirent le plus de coups, des coups de matraque , des coups de poing et des coups de pied tandis que les flics se frayaient un chemin parmi eux, armés de pieds-de-biche pour forcer les portes avant de démolir les barricades et d’arrêter les étudiants qui se trouvaient à l’intérieur. Non, ce n’était pas Newark, ne cessait de se répéter Ferguson en regardant la police intervenir, aucun coup de feu ne fut tiré et il n’y aurait pas de morts, mais si c’était moins violent que Newark ça n’en était pas moins grotesque, il y a eu par exemple Alexander Platt, le doyen adjoint de l’université, à qui un policier flanqua un coup de poing dans la poitrine, et le philosophe Sydney Morgenbesser, celui qui portait toujours des baskets blanches, des pulls effilochés et faisait des mots d’esprit ontologiques pleins d’entrain, qui reçut un coup de matraque sur la tête pendant qu’il montait la garde à la porte de derrière de Fayerweather Hall, et ce jeune reporter du New York Times, Robert McG. Thomas Jr , qui montra sa carte de presse en montant l’escalier d’Avery Hall, à qui on ordonna de quitter le bâtiment et qui fut frappé au visage par un policier qui se servit d’une paire de menottes en guise de coup-de-poing américain puis fut traîné et frappé d’une douzaine de coups de matraque tandis qu’il dégringolait jusqu’au bas de l’escalier, et il y eut Steve Shapiro, un photographe du magazine Life, frappé à l’œil par un flic pendant qu’un autre écrasait son appareil photo, et un médecin volontaire de l’équipe de premier secours, revêtu de sa blouse blanche de médecin, qui fut jeté à terre, frappé à coups de pied et traîné dans un panier à salade, et des douzaines d’étudiants, filles et garçons, furent attaqués par des policiers en civil qui se cachaient dans les buissons et frappés à la tête et au visage à coups de matraque, de bâton et de crosse de pistolet, et ils titubaient par douzaines alentour saignant du crâne, du front, des arcades sourcilières, et après que tous les occupants du bâtiment eurent été expulsés et emmenés ailleurs , une troupe des Forces spéciales commença à arpenter systématiquement le South Field pour nettoyer le campus des centaines d’étudiants qui restaient, chargeant des groupes d’étudiants sans défense et les projetant au sol, puis la police montée de Broadway se mit à poursuivre au galop les chanceux qui avaient réussi à échapper aux matraques pendant l’assaut du campus, et Ferguson était là à essayer de faire son travail de reporter pour son modeste canard étudiant et il reçut un coup de matraque derrière la tête asséné  par un de ces policiers en civil déguisé en étudiant,  cette tête qui avait été recousue en onze endroits quatre ans et demi auparavant, et tandis que Ferguson tombait à terre sous la violence du choc quelqu’un lui écrasa la main gauche avec le talon d’une botte ou d’une chaussure, cette main à laquelle manquaient le pouce et les deux tiers de l’index et quand le pied s’écrasa sur lui, Ferguson pensa qu’il avait la main cassée, ce qui ne fut pas le cas finalement mais la douleur fut si violente, sa main enfla si vite et dans de telles proportions qu’à compter de cette nuit-là il se mit à détester les flics.

Sept cent vingt arrestations. Près de cent cinquante blessés officiellement sans compter toutes les blessures non répertoriées dont celles que Ferguson avait subies à la tête à la main. L’éditorial du Spectator du jour ne comportait aucun mot, seul un encadré avec deux colonnes blanches bordées de noir.

.
4321 – Paul Auster

Publicités

4321 – Paul Auster

Le lendemain matin, il aborda la question en lui demandant carrément si elle ne pourrait pas, de grâce, se mettre au boulot pour lui fabriquer un petit frère. Sa mère garda le silence quelques secondes puis elle s’agenouilla, le regarda dans les yeux et se mit à lui caresser la tête. C’était bizarre, se dit-il, pas du tout ce à quoi il s’attendait, et pendant quelques instants sa mère eut l’air triste, si triste que Ferguson regretta aussitôt d’avoir posé la question. Oh, Archie, fit-elle . Bien sûr  que tu veux un frère ou une sœur, et j’aurais aimé que tu en aies, mais il semble que j’aie fini de faire des bébés et que je ne peux plus en avoir. J’ai eu de la peine pour toi quand le médecin me l’a appris, et puis je me suis dit que ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose après tout. Tu sais pourquoi ? (Ferguson secoua la tête.). Parce que je l’aime tant mon petit Archie, comment pourrais-je aimer un autre enfant alors que tout l’amour que j’ai en moi t’appartient ?

Ce n’était pas juste un problème temporaire, comprit-il alors, c’était définitif. Il n’aurait jamais ni frère ni sœur et comme ce constat était intolérable, il entreprit de se sortir de cette impasse en s’inventant  un frère imaginaire. C’était certes un acte désespéré mais quelque chose valait mieux que rien, et même s’il ne pouvait voir, toucher ou sentir ce quelque chose, quelle autre solution avait-il ? Il baptisa son  frère John. Puisque les lois de la réalité n’avaient plus cours, John était plus âgé que lui, il avait quatre ans de plus, ce qui fait qu’il était plus grand, plus fort et plus intelligent que Ferguson, et contrairement à Bobby George qui vivait au bout de la rue, Bobby trapu et rondouillard qui respirait par la bouche parce qu’il avait toujours le nez encombré par un amas de morve verte, John savait lire et écrire, était champion de baseball et de foot. Ferguson fit bien attention de ne jamais lui parler à  haute voix quand y avait quelqu’un d’autre dans la pièce car John était son secret et il voulait que personne n’en sache rien, pas même son père ni sa mère. Il dérapa une seule fois mais ce fut sans conséquence car il était en compagnie de Francie. Elle était venue le garder ce soir là et en arrivant dans le jardin elle l’entendit parler à John du cheval qu’il voulait pour son prochain anniversaire. Ferguson aimait tellement Francie qu’il lui avoua la vérité. Il s’attendait à ce qu’elle se moque de lui mais Francie se contenta de hocher la tête comme pour dire qu’elle approuvait l’idée d’un frère imaginaire, et Ferguson lui donna donc l’autorisation de parler elle aussi à John. Au cours des mois qui suivirent, chaque fois qu’il rencontrait Francie, elle commençait pas lui dire bonjour de sa voix normale puis elle se penchait, mettait sa bouche contre son oreille et murmurait : bonjour, John. Ferguson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il ne pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait.

.

4321 – Paul Auster

Tombouctou – Paul Auster

tombouctou

L’histoire de Willy Christmas et de Mr Bones est raconté par ce même Mr Bones. Celui-ci comme le nom l’indique est un chien. Willy est SDF et erre dans New york puis dans Baltimore à la recherche de son institutrice, qui voyait en lui un grand écrivain.

Willy est malade, il sent sa fin arriver et avant de mourir, il voudrait confier son « oeuvre » poétique à cette institutrice. Mr Bones nous raconte la vie de Willy mais aussi la sienne et celle des personnages qu’il rencontre avant et après la mort de Willy : Willy , bien sûr , mais aussi sa mère, son institutrice, un petit garçon adorable d’origine chinoise, une mère au foyer qui s’ennuie et se sent prisonnière de sa vie, malgré un mari, des enfants gentils et une petite maison en banlieue (le rêve américain en quelque sorte)

Ce livre m’a énormément plu. J’ai aimé le choix de départ qui est de faire parler et de faire réfléchir le chien (même si ce n’est pas plausible qu’un chien parle ainsi). Il s’agit d’une fable sur la vie, la mort, la difficulté de vivre, seul ou accompagné, et aussi la difficulté d’écrire.

Le chien se retrouve seul et essaie de se trouver une famille mais le souvenir de Willy l’entraîne vers une nostalgie dont il n’arrive pas à sortir.

Certains avis sur Babelio ont trouvé ce livre très triste, même si je ne l’ai pas ressenti (le fait que le narrateur soit un chien m’a certainement donné de la distance 😉 )

Un extrait :

Afin de célébrer l’évènement, Willy courut à Manhattan, dès le lendemain matin, et se fit tatouer sur le bras droit une image du père Noël. Ce fut une épreuve pénible, mais il supporta volontiers les aiguilles, triomphant de se savoir désormais porteur d’un signe visible de sa transformation, une marque qu’il garderait sur lui à jamais.

Hélas, quand rentré à Brooklyn, il montra fièrement à sa mère ce nouvel ornement, Mme Gurevitch piqua une colère furieuse, avec crise de larmes et incrédulité rageuse. Ce n’était pas seulement l’idée du tatouage qui la mettait hors d’elle (bien que cela en fît partie, compte tenu que le tatouage était interdit par la loi juive – et compte-tenu du rôle qu’avait joué de son vivant le tatouage des peaux juives), c’était ce que représentait ce tatouage-ci , et dans la mesure où Mrs Gurevitch voyait, dans ce Père Noël en trois couleurs sur le bras de Willy, un témoignage de trahison et d’incurable folie, la violence de sa réaction était sans doute compréhensible. Jusqu’alors, elle avait réussi à se persuader que son fils finirait par guérir tout à fait. Elle attribuait à la drogue la responsabilité de son état, et pensait qu’une fois les résidus néfastes chassés de son organisme et son taux sanguin redevenu normal, ce ne serait qu’une question de temps avant qu’il éteigne la télévision et reprenne ses études. Mais là , c’était fini. Un coup d’oeil au tatouage, et toutes ces attentes vaines, tous ces espoirs trompeurs se brisèrent à ses pieds comme du verre. Le Père Noël venait de l’autre bord. Il appartenait aux presbytériens et aux catholiques romains, aux adorateurs de Jésus et tueurs de juifs, à Hitler et à tous ces gens-là. Les goys avaient pris possession du cerveau de Willy, et une fois qu’ils s’insinuaient en vous, jamais ils ne vous lâchaient. Noël n’était qu’une première étape. Dans quelques mois, ce serait Pâques, et alors ils ramèneraient leurs croix et se remettraient à parler de meurtre, et il ne faudrait pas longtemps pour que les sections spéciales prennent la porte d’assaut. Elle voyait cette image du père Noël, tel un blason sur le bras de son fils, mais en ce qui la concernait, ç’aurait aussi bien pu être un svastika.

Willy se sentait franchement perplexe. Il n’avait eu aucune mauvaise intention, et dans ce bienheureux état de remords et de conversion dans lequel il se trouvait, offenser sa mère était le dernier de ses désirs. Mais il eut beau parler et s’expliquer, elle refusa de l’écouter. Elle le repoussait à grands cris, le traitait de nazi, et comme il s’obstinait à essayer de lui faire comprendre que le père Noël était une réincarnation du Bouddha, un être saint dont le message au monde était tout amour et compassion, elle menaça de le renvoyer l’après -midi même à l’hôpital. Ceci rappela à XWilly une phrase qu’il avait entendu prononcer par un compagnon de misère à Saint Luke’s : « Tant qu’à m’abrutir, je préfère une bonne biture à une lobotomie » – et soudain il sut ce qui l’attendait s’il laissait sa mère agir à sa guise. Alors au lieu de continuer à fouetter un cheval mort, il enfila son pardessus, sortit de l’appartement et partit en droite ligne vers je ne sais où.

;

Livre lu dans le cadre du Challenge « Jacques a dit de Métaphore » où le sujet est  de lire un roman avec un nom de ville dans le titre. Dans ce livre, Tombouctou représente pour Mr Bones le paradis où est parti Willy et où il pourra le rejoindre un jour.

challenge-jacques1

Et il rentre aussi dans le challenge « Lire sous la contrainte » de Philippe où la contrainte de la 10ème session est « un titre de 10 lettres »

challenge-contrainte

Tombouctou – Paul Auster

Durant toutes les années où nous étions amis, je ne l’ai jamais surpris à inventer des histoires. C’est un de ses problèmes, sans doute – en tant qu’écrivain, je veux dire – pas assez d’imagination- mais en tant qu’ami, il s’en tenait toujours à ces sources ; straight from the horse mouth, comme on dit chez nous, directement de la bouche du cheval ! Une jolie expression, celle là, mais que je sois pendu si je sais ce qu’elle signifie. Le seul cheval parlant que j’ai jamais connu, c’était au cinéma. Donald O’Connor, l’armée, trois ou quatre films imbéciles que j’ai vus quand j’étais môme. Maintenant que j’y pense, remarque c’était peut être une mule. Une mule au cinéma et un cheval à la télé. Comment ça s’appelait déjà ? Mr ED. Seigneur, voilà que ça recommence ! Je peux pas me rappeler de ces saletés. Mr Ed, Mr Moto, Mr Magoo, ils sont tous encore là -dedans, tous jusqu’au dernier. Mr Va-te-faire-foutre. Mais il s’agit de chiens, non ? Pas de chevaux, de chiens.
Tombouctou – Paul Auster

.

Sur une idée de Chiffonnette

citation

 

 

 

monsieur-ed--le-cheval-qui-parle_47505_12148

 

Source de l’image