4321 – Paul Auster

Le lendemain matin, il aborda la question en lui demandant carrément si elle ne pourrait pas, de grâce, se mettre au boulot pour lui fabriquer un petit frère. Sa mère garda le silence quelques secondes puis elle s’agenouilla, le regarda dans les yeux et se mit à lui caresser la tête. C’était bizarre, se dit-il, pas du tout ce à quoi il s’attendait, et pendant quelques instants sa mère eut l’air triste, si triste que Ferguson regretta aussitôt d’avoir posé la question. Oh, Archie, fit-elle . Bien sûr  que tu veux un frère ou une sœur, et j’aurais aimé que tu en aies, mais il semble que j’aie fini de faire des bébés et que je ne peux plus en avoir. J’ai eu de la peine pour toi quand le médecin me l’a appris, et puis je me suis dit que ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose après tout. Tu sais pourquoi ? (Ferguson secoua la tête.). Parce que je l’aime tant mon petit Archie, comment pourrais-je aimer un autre enfant alors que tout l’amour que j’ai en moi t’appartient ?

Ce n’était pas juste un problème temporaire, comprit-il alors, c’était définitif. Il n’aurait jamais ni frère ni sœur et comme ce constat était intolérable, il entreprit de se sortir de cette impasse en s’inventant  un frère imaginaire. C’était certes un acte désespéré mais quelque chose valait mieux que rien, et même s’il ne pouvait voir, toucher ou sentir ce quelque chose, quelle autre solution avait-il ? Il baptisa son  frère John. Puisque les lois de la réalité n’avaient plus cours, John était plus âgé que lui, il avait quatre ans de plus, ce qui fait qu’il était plus grand, plus fort et plus intelligent que Ferguson, et contrairement à Bobby George qui vivait au bout de la rue, Bobby trapu et rondouillard qui respirait par la bouche parce qu’il avait toujours le nez encombré par un amas de morve verte, John savait lire et écrire, était champion de baseball et de foot. Ferguson fit bien attention de ne jamais lui parler à  haute voix quand y avait quelqu’un d’autre dans la pièce car John était son secret et il voulait que personne n’en sache rien, pas même son père ni sa mère. Il dérapa une seule fois mais ce fut sans conséquence car il était en compagnie de Francie. Elle était venue le garder ce soir là et en arrivant dans le jardin elle l’entendit parler à John du cheval qu’il voulait pour son prochain anniversaire. Ferguson aimait tellement Francie qu’il lui avoua la vérité. Il s’attendait à ce qu’elle se moque de lui mais Francie se contenta de hocher la tête comme pour dire qu’elle approuvait l’idée d’un frère imaginaire, et Ferguson lui donna donc l’autorisation de parler elle aussi à John. Au cours des mois qui suivirent, chaque fois qu’il rencontrait Francie, elle commençait pas lui dire bonjour de sa voix normale puis elle se penchait, mettait sa bouche contre son oreille et murmurait : bonjour, John. Ferguson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il ne pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait.

.

4321 – Paul Auster

Publicités

15 réflexions au sujet de « 4321 – Paul Auster »

  1. Cet extrait fait écho à ce que raconte Pénélope Bagieu, dans le podcast de La poudre (que je te recommande bien fort!) : elle dessinait à l’échelle 1:1 des frères et des sœurs dont elle tapissait les murs de sa chambre, et à qui elle attribuait des traits de caractère.

Poster votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s