22/11/63 – Stephen King

Genre : voyage dans le temps

Cela faisait très longtemps que je lorgnais sur ce pavé de 1056 pages (en poche)

Je rejoins un grand nombre de lecteurs qui disent que ce roman est très addictif (448 avis sur Babelio à ce jour)
J’ai profité de quelques jours de congés pour le dévorer.

Le début est un tout petit peu lent à se mettre en route mais passées les 100 premières pages c’est réellement dur de le lâcher.

Sauf si vous vivez sur une île déserte vous connaissez le principe : un homme, prof d’anglais, voyage dans le temps et essaie de sauver JFK !
Un de ses amis lui dévoile une faille temporelle derrière son snack.
Il s’y prend longtemps à l’avance : de 2011 il se trouve propulsé en 1958.
Il a donc presque cinq ans pour empêcher cet assassinat.
C’est là toute la force de ce roman pour ma part : la plongée dans les années 50 et début des 60’s: les belles voitures, le vrai goût de la nourriture avant le fast food, les relations plus confiantes avec les gens …mais aussi la ségrégation. La guerre de Corée vient juste de finir, celle du Vietnam commence…toute une époque se déroule sous nos yeux à la fois vivante et documentée.
Et puis les personnages sont réellement convaincants : Jake Epping en prof d’anglais, héros ordinaire, évolue tout au long du livre avec beaucoup d’humour.

Il y a même une idylle (parfaite pour une lecture de vacances) et aussi de l’amitié avec Al son mentor, Harry celui par qui tout commence ….King réussit même à faire prendre vie à Lee Harvey Oswald….

Sinon, vous avez bientôt des vacances ?

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Un extrait (page 678)

« Cela changerait-t-il quelque chose si je te disais que le docteur Ellerton en personne a accepté de participer au spectacle ? »
Elle en a momentanément oublié ses cheveux et m’a dévisagé avec stupeur.
« Quoi ?
– Il veut bien être l’arrière-train de Bertha.»
Bertha la Ponette Dansante était une création en toile des élèves de la section arts plastiques. Bertha allait et venait sur scène durant plusieurs des sketches mais son grand numéro était une danse où elle agitait la queue au son de « Back in the Saddle again » de Gene Autry. (La queue était mue par une corde actionnée par le deuxième larron du duo Bertha.) Les gens du cru (qui n’étaient pas réputés pour leur sens de l’honneur sophistiqué) trouvaient Bertha à se tordre.
Sadie éclata de rire. Je voyais bien que ça lui faisait mal, mais c’était plus fort qu’elle. Elle se laissa aller en arrière contre le dossier du canapé, une main sur le front comme pour empêcher son cerveau d’exploser. « D’accord ! dit-elle quand elle put de nouveau parler. Je te laisse faire, juste pour voir ça. » Puis elle me foudroya du regard. « Mais je viendrai voir pendant la répétition générale. Tu ne me feras pas monter sur scène pour que tout le monde puisse me dévisager comme une bête de foire et murmurer : « Oh, regarde cette pauvre fille. » C’est bien compris ?
– C’est compris », lui ai-je assuré.
Et je l’ai embrassée. Voilà un premier obstacle de franchi. Le suivant serait de convaincre le chirurgien le plus réputé de Dallas de venir à Jodie en pleine canicule estivale pour caracoler sous quinze kilos de toile en forme d’arrière-train de cheval… Car je ne lui en avais pas encore parlé.
En fait, ça n’a pas posé de problème. Ellerton s’est illuminé comme un gosse quand je lui ai soumis l’idée. « J’ai même un peu d’expérience pratique, m’annonça-t-il. Ma femme n’arrête pas de me dire que je suis un vrai cheval. »

Un livre repéré chez Brize (et de nombreux autres blogs)

Dommage que je l’ai lu avant le 21/06/2019, il aurait alors pu compter pour le pavé de l’été (heureusement j’en ai d’autres)

Sinon vous avez bientôt des vacances ?

Challenge « lire sous la contrainte chez Philippe » où la contrainte est « sans nom commun »

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Jours de juin – Julia Glass

Genre : un pavé intimiste où il y a pas beaucoup d’action mais qui sait rester captivant.

Dans la première partie, le personnage principal est Paul, la soixantaine. Il est écossais et part en voyage organisé en Grèce. C’est la première fois qu’il voyage depuis la mort de sa femme (décédée d’un cancer en quelques mois). C’est l’occasion pour lui de revenir sur sa jeunesse, la rencontre avec sa femme, la naissance de leurs trois garçons : Fenno, puis des jumeaux Dennis et David.
C’est une personne attachante mais très réservée : il n’a jamais réussi à comprendre les désirs de sa femme, ni réellement accepté l’homosexualité de son fils aîné. Il raconte comment son fils est devenu un étranger pour lui, se demande s’il pourrait retomber amoureux un jour …

La deuxième partie a lieu 6 ans après : le narrateur est Fenno, le fils de Paul. Lui  et ses frères se retrouvent pour les obsèques de Paul.
C’est la partie la plus longue et la plus intéressante : une réunion de famille où chacun se souvient, avec toutes les distorsions que peut amener la mémoire d’un même fait. Dennis et David sont tous les deux mariés, l’un père de famille avec d’adorables petites filles. Il s’agit aussi pour Fenno d’essayer de mettre des mots sur son homosexualité et le sida qui décime le milieux des ses amis : vivre diminué jusqu’à la phase terminale ou précipiter la fin de vie ? Il décortique ses relation avec son ami Mal, critique littéraire, et Tony un talentueux photographe très mystérieux.

La troisième partie a lieu encore 5 ans après et met en scène principalement Fern, une jeune femme enceinte de 5 mois : elle a été invitée à un weekend de trois jours chez un ancien amant, Tony l’ami de Fenno . Elle se sent coupable …on ne saura qu’à la toute fin la raison de sa culpabilité…Là aussi les discussions, l’observation des personnages est hypnotisante : tout ce monde se croise, se dévoile …ou pas…

Un grand roman de personnages tous plus convaincants les uns que les autres.

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Un extrait :

« Encore un effort, les enfants ! Il y a de quoi se désaltérer après le tournant », crue Jack en descendant de son âne. Il fait des signes énergiques en direction des retardataires. Ils ont atteint le bois après une chevauchée éprouvante à flanc de montagne, et même Marjorie, qui suit Paul de près, a l’air défait. « Vous êtes un être détestable, détestable », dit-elle à Jack en mettant pied à terre. Son chemisier blanc est gris de poussière, avec des taches ovales sous les bras.
« Vous prétendiez être une cavalière, Marj.
Cela signifie que je monte à cheval, jeune homme. » Jack rit et l’entoure de son bras. « On n’a rien sans mal. » Il aide Irène à descendre de cheval, puis Jocelyn. Leurs maris, Ray et Solly, sont à mi-chemin de la buvette. Les quadruplées sont restées à paresser sur la plage. « Pas de bière ! crie  Jack aux hommes. Je ne veux pas d’accident sur le chemin du retour. »
Paul attend que Jack ait attaché les ânes. Le bois est plus petit qu’il pensait, un bosquet d’arbres rabougris, tordus par le vent. Un endroit désolé, desséché, justifiant à peine la montée. À l’exception de deux ânes qui somnolent au loin, il semble que personne d’autre n’ait emprunté ce sentier ridicule.

Ariel – Sylvia Plath

De Sylvia Plath, j’ai lu en lecture commune avec Edualc « La cloche de détresse« . Ce livre, au titre très juste, m’avait donné envie de poursuivre avec cette auteure.
Avant de commencer ce recueil de poèmes, je savais donc que Sylvia Plath s’est suicidée à l’âge de 30 ans et qu’Ariel est un recueil publié à titre posthume.

Je lis très peu de recueils de poèmes et de plus je sais très mal en parler.
Que dire de celui-ci, si ce n’est qu’à presque toutes les pages, la détresse de Sylvia Plath est prégnante, presque obsédante.

Il y a des moments de pure tendresse pour ses enfants et des moments de désespoir, parfois même dans la même strophe.

Quels sont les sujets abordés par ces poèmes ?

D’abord la maternité avec par exemple le premier poème « chant du matin » sur la venue au monde d’un de ses enfants : on sent les jeunes parents ébahis et émerveillés par l’arrivée de ce nouveau-né :  «  Les voyelles lumineuses s’élèvent comme des ballons « .

Comme dans la « cloche de détresse » Sylvia Plath manie l’ironie et surtout l’autodérision. Par exemple, toujours dans le premier poème, elle écrit :
« un seul cri et je saute hors du lit, trébuche, bovine et florale
Dans ma chemise de nuit victorienne.
Tu ouvres une bouche aussi nette qu’une gueule de chat. »

Parmi les autres thèmes revenant souvent :  l’holocauste, sa haine pour son père et  pour sa mère, l’hôpital et la mort.

La postface est aussi captivante  que le recueil en lui-même, puisqu’elle  éclaire d’une façon intéressante pour la néophyte que je suis, l’état d’esprit de Sylvia Plath au moment où elle écrit les mots : J’ai  appris (ou réappris si je l’avais oublié) que son père est mort quand elle avait une dizaine d’années et que c’était un nazi, cela fait ressortir d’une façon tout autre le poème « Dame Lazare » dont voici le début :

Ça y est, je l’ai encore fait.
Tous les dix ans, c’est réglé,
Je réussis –

 

Comme un miracle ambulant, ma peau devient
Aussi lumineuse qu’un abat-jour nazi,
Mon pied droit

 

Un presse-papier,
Mon visage un délicat
Mouchoir juif.

Et cela continue ainsi …

Des mots d’une grande force … et d’un désespoir que rien ne peut combler ….
A lire par petites touches pour ne pas se laisser envahir par tant de détresse…

Livre lu dans le cadre du Challenge chez Madame lit, le thème de juin est « Un recueil de poésie »

et Challenge « lire sous la contrainte chez Philippe » où la contrainte est « sans nom commun »

Ariel – Sylvia Plath

Moutons dans la brume 

Les collines descendent dans la blancheur.
Les gens comme les étoiles
Me regardent attristés : je les déçois.

Le train laisse une trace de son souffle.
Ô lent
Cheval couleur de rouille,

Sabots, tintement désolé –
Tout le  matin depuis ce
Matin sombre,

Fleur ignorée.
Mes os renferment un silence, les champs font
Au loin mon cœur fondre.

Ils menacent
De me conduire à un ciel
Sans étoiles ni père, une eau noire.

Sylvia Plath – Ariel 

Tendre jeudi – John Steinbeck

Quelques années se sont écoulées entre « Rue de la sardine » qui se déroulait vers la fin des années 30 et « Tendre jeudi » qui se situe en 1947….

Le temps d’un seconde guerre mondiale et même un peu plus …

Mack est toujours là, l’épicerie aussi mais l’épicier chinois a été remplacé par un épicier mexicain.
La tenancière de la maison close « L’ours » est décédée mais sa sœur a repris l’affaire.
Voilà cette rue durement touchée par le chômage (à peine 1947 et l’homme a déjà surexploité la mer qui ne donne plus de poisson). Doc retrouve ses voisins après de longues années de mobilisation dans l’armée.
Il est toujours sympathique, attentif à ses compatriotes mais il manque de buts dans la vie et même m’a paru déprimé (à la limite de la dépression). Jusqu’au jour où arrive Suzy, jeune, honnête et presque illettrée, dans ce village de Monterey… Le choc n’en sera que plus fort avec Doc, âge mûr, honnête et scientifique en panne de motivation…
Heureusement que ses amis sont là pour organiser des fêtes : j’ai alterné entre rires et larmes

En conclusion : un deuxième roman qui m’a beaucoup plu, un tout petit peu moins que « Rue de la sardine » : la surprise de la découverte n’étant plus au rendez vous.

Tendre jeudi – John Steinbeck

Doc essayait désespérément de retrouver sa vie ancienne, vœu pitoyable de l’homme qui veut redevenir petit garçon, oubliant les douleurs de l’enfance. Doc tomba à genoux et, de sa main en forme de pelle, creusa un trou dans le sable mouillé. Il observa l’eau de mer qui y pénétrait et des petites falaises qui s’écroulaient aux bords du trou. Un crabe minuscule fila entre ses doigts. Derrière lui, une voix dit :
« Pourquoi creusez-vous ?
– Pour rien, dit Doc, sans se retourner.

– Il n’y a pas de coquillages ici.

– Je sais », dit Doc, et une de ses voix intérieures dit : « Je veux être seul. Je ne veux ni parler, ni expliquer, ni discuter. Il va falloir que j’écoute les vues de cet inconnu sur l’océanographie. Je ne me retourne pas. »

La voix derrière lui ajouta :
– « Il y a du métal dans l’eau. Il y a assez de magnésium dans un kilomètre-cube d’eau de mer pour recouvrir tout le pays.
– Me voilà frais, pensa Doc. On dirait que j’attire les raseurs.
– Je suis un prophète », il avoua.
Doc fit demi-tour toujours agenouillé.
– «D’accord, dit-il, moi aussi. Mais parlez toujours. »
C’était la première fois de sa vie qu’il était discourtois avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas.
Ce quelqu’un était un grand personnage barbu avec le regard vif et innocent d’un bébé en bonne santé. Il portait une salopette en haillons, une chemise bleue qui tournait au blanc et il était pieds nus. Le chapeau de paille qu’il avait sur la tête était orné de deux trous, ce qui prouvait que le chapeau avait été la propriété d’un cheval avant d’être la sienne.
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Tendre jeudi – John Steinbeck

Tendre jeudi – John Steinbeck 

Lorsqu’on se remémore le passé, on retrouve généralement le jour où tout a commencé : Sarajevo, Munich, Stalingrad. Ce jour est marqué dans la mémoire par un petit incident. On se rappelle exactement ce que l’on était en train de faire quand les Japonais ont bombardé Pearl Harbour.
Sans aucun doute des forces naissantes se mettaient en mouvement, ce jeudi-là, rue de la Sardine. Les causes de ces forces s’étaient mises en marche depuis des générations. Il y a toujours des gens qui disent qu’ils l’ont senti venir. Il y avait ce jour-là une atmosphère annonciatrice de tremblement de terre.
C’était un jeudi et c’était un de ses jours où l’atmosphère de Monterey est lavée, claire comme un verre, si claire qu’on peut voir les maisons de Santa-Cruiz à vingt miles de l’autre côté de la baie et les séquoias sur le mont qui domine Watsonville. Le pic granitique du Frémont se détache noblement sur le ciel, le soleil dore tout, les géraniums rouges semblent irradier et les pieds d’alouette sont comme des petits morceaux de ciel bleu.
De tels jours sont rares. On sait les apprécier. Les bébés poussent en raison de petits cris aigus, les fermiers éprouvent tout à coup le besoin d’aller jeter un coup d’œil sur une propriété lointaine. Les vieillards scrutent l’air et se rappellent que tous les jours de leur jeunesse ressemblaient à celui-ci. Les chevaux se roulent dans les pâturages et les poules caquettent sans arrêt.
Ce jeudi-là fut un jour magique. Miss Winch, qui d’habitude était de mauvaise humeur avant le déjeuner, dit bonjour au facteur.
Joe Elegant se réveilla tôt avec l’intention de travailler à son roman, d’écrire la scène où le jeune homme déterre le cadavre de sa grand-mère pour voir si elle était aussi belle qu’il se la rappelait. Un roman qui ferait du bruit. « Œdipe, 3,1416 ». Joe Elegant vit le terrain vague baigné de lumière dorée et un diamant au cœur de chaque fleur de guimauve. Il sortit pieds nus dans l’herbe mouillée et folâtra comme un chaton, tant et si bien qu’il attrapa un rhume.
Miss Graves, première chanteuse au Théâtre municipal de Pacific Grove, vit farfadet derrière le réservoir… Mais on ne peut pas tout dire ce qui se passa ce tendre jeudi.
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Tendre jeudi – John Steinbeck 

Tropique de la violence – Nathacha Appanah

Roman Choral

C’est Marie qui prend la parole la première : elle raconte sa joie de découvrir une île paradisiaque sous les tropiques. C’est une infirmière métropolitaine qui décide à 20 ans de partir à Mayotte : elle est amoureuse de Cham, Marie … Mais elle déchante vite car elle ne peut avoir d’enfant. Aigrie, elle rend la vie impossible à son mari qui finit par la quitter.
A 30 ans, Marie adopte (de façon pas très légale) Moïse, un bébé Comorien, que sa mère souhaite abandonner pour cause de superstition : l’enfant a un œil noir et un œil vert, il porte malheur…
Moise prendra ensuite la parole pour décrire son mal de vivre et son besoin d’affection. Il a une enfance privilégiée mais son abandon par sa mère naturelle le mine.

Mayotte est à la fois un département français (donc riche pour ses voisins qui y émigrent donc massivement) et une île très pauvre où les bidonvilles sont très nombreux. (C’est le deuxième livre que je lis récemment où les bidonvilles ont pour non Gaza, celui-ci et la Transparence du temps de Leonardo Padura)
Après Moïse on entendra la voix de Bruce, un jeune caïd du bidonville, celle de Stéphane, un éducateur métropolitain venu quelques années à Mayotte, Olivier un policier …puis à nouveau Brice, le fantôme de Marie, Stéphane, Moïse …dans une ronde qui s’accélère et ne laisse pas de répit (avec une sorte de spirale dans la violence évoquée par le titre…)
Un livre sensible sur une jeunesse très pauvre qui rêve d’une vie meilleure …sans espoir d’amélioration de sa situation matérielle : pas d’études, pas de travail, pas d’avenir…La misère n’est pas forcément moins pénible au soleil ….

En conclusion : un livre qui sonne juste, très émouvant…

 

Un extrait :

Nous l’avons rejoint et nous sommes entrés dans Gaza. Je ne sais pas qui a baptisé ce quartier de Kaweni Gaza, je ne suis pas sûr de savoir où se trouve la vraie ville de Gaza mais je sais que ce n’est pas bon. Est-ce que si cette personne avait rebaptisé ce quartier avec un nom doux, un nom sans guerre, un nom sans enfants morts, un nom comme Tahiti qui sent les fleurs, un nom comme Washington qui sent les grandes avenues et les gens en costume cravate, un nom comme Californie qui sent le soleil et les filles, est-ce que ça aurait changé le destin et l’esprit des gens ici ?

Les vies de papier – Rabih Alameddine

À ma demande, le taxi amateur s’arrête devant les marches du Musée national. J’ai essayé de marcher, mais le crachin et le vent ont rendu le parapluie inutilisable. J’ai tâché de poursuivre à marche forcée, quand même j’étais trempée, et je me suis rendu compte que l’étrange odeur de l’air assoiffé de soleil et sa couleur de perle ajoutaient à la confusion de mon esprit déjà embrouillé. Pendant la guerre, les vents portaient l’odeur écoeurante des corps dont on s’était débarrassé à la hâte et au petit hasard – des odeurs de chair, à la fois fraîche et en putréfaction, les parfums naturel de la ville. J’ai vite helé une voiture, car ma santé mentale importe davantage que la gymnastique rythmique.
« Beyrouth revisité (1982) » n’est pas un poème que je souhaite réciter aujourd’hui.
J’ai pris une saine décision. L’heure de marche jusqu’au musée peut être revigorante – je l’ai fait régulièrement les jours de beau temps – mais elle a parfois pour effet subversif de déséquilibrer une Beyrouthine équilibrée, car elle est chargée de mines terrestres émotionnelles et de pièces d’artillerie n’ayant pas explosé. Cette route était la principale Ligne Verte qui divisait la ville entre l’est et l’ouest. Il y a sans doute eu ici plus de combats, plus de tireurs embusqués, plus de tueries, plus de corps, plus de décrépitude et de destruction que n’importe où ailleurs dans le pays –ravages, dépouilles, ruines. Le secteur et le boulevard qui coupe à travers ont été reconstruits. Le champ de courses dont les poutres et poutrelles saillantes ressemblaient à des squelettes d’animaux antédiluviens a été réaménagé, ne laissant plus rien pour nous remémorer les douzaines de chevaux qui ont brûlé vifs dans les écuries – il n’y a plus guère que le vent pour nous rappeler les centaines de piétons abattus alors qu’ils tâchaient de rejoindre leur famille ou leurs amis à travers une ville en désaccord avec elle-même.

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Les vies de papier – Rabih Alameddine

Les vies de papier – Rabih Alameddine

Aaliya a 72 ans, elle vit à Beyrouth.
Libraire à la retraite, elle va nous raconter sa vie (et avec elle, en toile de fonds, celle du Liban).
Pour certains Aaliya peut sembler acariâtre et très égoïste (elle ne s’occupe pas du tout de sa mère par exemple, qui a plus de 90 ans, celle ci est totalement sénile et à la charge de son frère aîné).
Et puis au fil de confidences d’Aaliya, on comprend peu à peu ses motivations  et son rejet de sa famille : pas facile pour la fille d’un premier mariage de se faire sa place… Pour survivre, sa mère a été forcée d’épouser le frère de son mari décédé ; Aaliya, elle aussi, est forcée par sa famille à se marier à 16 ans.
Son mari la répudiera à 20 ans pour « infertilité » !

Aaliya évoque également une jeune femme, Hannah, qui la prend sous son aile à partir de son mariage : c’est elle qui lui trouve ce poste de libraire qu’elle occupera toute sa vie.

Aaliya se promène donc dans les rues de Beyrouth avant, pendant et après la guerre civile se remémorant son passé et celui de sa ville. En parallèle de ses réflexions, elle évoque tous les livres qui l’ont marqué (cf liste Babelio) et surtout sa passion qui est de traduire en arabe des livres du monde entier (en partant d’une traduction française ou anglaise, Aaliya est trilingue).
Le premier janvier approche et chaque année Aaliya choisit un nouveau livre à traduire. A 72 ans est ce raisonnable de traduire 2666 de Bolano : 1376 pages ?

Un livre où il y a finalement peu d’action mais beaucoup de réflexions qui m’ont passionnée de bout en bout …

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Un extrait

De tous les plaisirs délicieux que mon corps a commencé à me refuser, le sommeil est le plus précieux, le don sacré qui me manque le plus. Le sommeil sans repos m’a laissé sa suie. Je dors par fragments, quand j’arrive à dormir. Lorsque j’envisageais la fin de ma vie, je ne m’attendais pas à passer chaque nuit dans l’obscurité de ma chambre, les paupières à demi ouverts, calée sur des coussins ratatinés, à tenir salon avec mes souvenirs.
Le sommeil seigneur de tous les dieux et de tous les hommes. Ah, être le flux et le reflux de la vaste mer. Quand j’étais plus jeune, je pouvais dormir n’importe où. Je pouvais m’étaler sur un canapé, m’y enfoncer, l’obligeant à m’accueillir en son sein, et disparaître dans les enfers somnolents. Dans un océan luxurieux je plongeais, dans ses profondeurs je m’abîmais.
Virgile appelait le sommeil frère de la mort, et Isocrate avant lui. Hypnos et Thanatos, fils de Nyx. Cette façon de minimiser la mort est peu imaginative.
« Il est tout aussi indigne, de la part d’un homme pendant, de croire que la mort est un sommeil », a écrit Pessoa. La règle de base du sommeil est que l’on s’en éveille. Le réveil est-il alors une résurrection ?
Sur un canapé, sur un lit, sur une chaise, je dormais. Les rides s’évanouissaient de mon visage. Chaque silencieux tic-tac de l’horloge me rajeunissait. Pourquoi donc est-ce à l’âge où l’on a le plus besoin des vertus curatives d’un sommeil profond qu’on y accède avec le plus de mal ? Hypnos dépérit tandis que Thanatos approche.
Quand je songeais à la fin de ma vie, je n’envisageais pas que je passerais des nuits sans sommeil à revivre mes années antérieures. Je n’avais pas imaginé que je regretterais autant la librairie.
Je me demande parfois à quel point ma vie aurait été différente si je n’avais pas été embauchée ce jour-là.