L’autre moitié de soi – Brit Bennett

Genre : histoire familiale vue de 1954 à 1980, USA

Première partie 1954-1968 : L’histoire est vue du point de vue de Desiree une des deux jumelles. Elle rentre chez elle chez sa mère 14 ans après avoir fugué. Elle était partie à 16 ans avec Stella sa soeur jumelle. Un an après, elle avait perdu la trace de celle-ci. Desiree et Stella sont deux jeunes femmes noires mais qui pourraient passer pour des blanches et il semble que c’est ce que Stella a choisi (fuir ce racisme, cette vie sans avenir : le début de l’action se situe en 1954)
Desiree revient chez sa mère, car son mari la bat. Ella a emmené sa fille Jude , 8 ans m.

Deuxième partie 1978 : Jude a 18 ans et arrive seule à Los Angeles. Noire comme l’ébène dans un village où la majorité des gens sont très e« clairs de peau», elle s’est toujours sentie au ban de la société.

Troisième partie : retour en 1968, mais l’histoire est complétée par la vision de Stella qui « renie » sa famille pour devenir blanche, nous faisons connaissance de Kennedy sa fille (qui a le même âge que Jude). Au départ, pour survivre et trouver du boulot elle se fait passer pour « blanche » et se trouve ensuite « prisonnière » de son mensonge.

La première moitié de ce livre est enthousiasmante, l’auteur prend le temps de nous faire découvrir les personnages et leurs motivations. La deuxième tout aussi bien écrite m’a moins intéressée (j’ai en fait préféré la première moitié avec la relation entre les deux soeurs plus que la deuxième partie centrée sur les cousines, Jude et Kennedy)

Malgré cette baisse d’intérêt de ma part pour cette deuxième moitié, cela reste un livre passionnant.

Extraits

C’étaient de braves gens, d’honnêtes citoyens qui donnaient aux bonnes œuvres et grimaçaient devant les reportages où l’on voyait des shérifs matraquant des étudiants noirs dans le Sud. Ils pensaient que ce Martin Luther King était un orateur remarquable, approuvaient peut-être certaines de ses idées. Jamais ils ne lui auraient tiré une balle dans la tête, et peut-être même avaient-ils pleuré à son enterrement – dire qu’il laissait des enfants si jeunes –, mais de là accepter qu’il s’installe dans le quartier, il y avait un monde. 

* *

Elle était la première surprise de s’en souvenir si bien, de voir qu’elle avait conservé une encyclopédie de son humiliation. À cette soirée, elle s’était forcée à rire – la cruauté des enfants, c’est dingue, non ? –, mais à l’époque elle ne riait pas. Parce que c’était vrai. Elle était noire. Noir-bleu. Non, d’un noir qui tirait sur le violet. Aussi noire que le café, l’asphalte, l’espace intersidéral. Aussi noire que le début et la fin du monde. 

L’African-American History Month Challenge est chez Enna

No home – Yaa Gyasi

Dans ce roman, le lecteur suit deux demi-sœurs nées en Afrique au XVIIIème siècle.
L’une d’entre elle se marie et reste en Afrique, l’autre est vendue comme esclave et part en Amérique.
Les chapitres alternent le parcours des deux soeurs (qui ne se connaissent pas) puis racontent la vie de leur progéniture puis celle des enfants et petits-enfants de celle-ci.
Une grand saga familiale donc …
J’ai aimé de nombreux personnages (en particulier H. et Marjorie)
Je suis moins enthousiaste que de nombreux lecteurs mais c’est plus lié au principe même de « roman-sur-plusieurs-générations » : Ce n’est pas la première fois, en lisant un roman qui se déroule sur deux cent ans, que j’ai du mal à apprécier la vie « trop courte » du personnage principal pour passer à une vie tout aussi courte du personnage principal suivant.
La construction des deux lignées, l’une en Afrique l’autre en Amérique est cependant très convaincante et maîtrisée.

Extraits

La nuit où naquit Effia dans la chaleur moite du pays fanti, un feu embrasa la forêt, jouxtant la concession de son père.
Il progressa rapidement, creusant son chemin depuis des jours.
Il se nourrissait d’air;
il dormait dans les grottes et se cachait dans les arbres;
il brûla,
se propagea ,
insensible à la désolation qu’il laissait derrière lui, jusqu’à ce qu’il atteigne un village ashanti.
Là, il disparut, se fondant dans la nuit.

**

H saisit un Blanc à la gorge et le tint en suspens au-dessus du vaste cratère.
« Un jour le monde saura ce que vous avez fait ici », dit-il à l’homme dont la peur se lisait dans ses yeux bleus exorbités tandis que H resserrait son étreinte.
H eut envie de lâcher l’homme au fond de la mine, au fond de la cité souterraine, mais il s’arrêta. Il n’était pas le malfaiteur qu’on l’avait accusé d’être.

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Que lire un 14 février ?

Il avait passé ces premiers mois d’incarcération à recomposer les traits de son visage de manière à avoir l’air d’un homme, auquel il était désormais interdit de pleurer, puis son corps s’était figé dans la même raideur que son visage, endurci par le froid qui vient une fois la douleur morte. Son corps avait survécu à cette première année, mais cela ne lui était d’aucun soulagement car son esprit continuait de vivre et d’engendrer des pensées grouillantes tels des cafards. La vraie survie consiste à apprendre à maquiller les souvenirs, déformer les souvenirs, effacer les souvenirs, tout ce qui demeure, poursuivre les ordres, la mêlée, les palabres, les combats. Surtout les combats. Survivre par tous les moyens nécessaires et apprendre à gérer la honte, car ils ne te laissent pas d’autres choix. Que se passe-t-il quand à force ton propre cœur s’est vidé de son sang ? À la fin, quand ils l’envoyèrent à l’autre bout de l’État dans les quartiers de sécurité minimum, l’émotion n’était plus que le cadavre d’une sensation dans un corps mort et enterré. Puis il lui expliquèrent qu’il pouvait brosser les chevaux, apprendre à se débrouiller tout seul, à se distinguer, pratiquer le sport des rois. Il n’était ni naïf, ni romantique, il vit clair dans leur jeu très rapidement : les chevaux, ce n’est rien d’autre qu’une drogue différente, les chevaux c’est de l’héroïne. D’ailleurs, les riches donnent dans les mêmes arnaques, simplement ils croient que leur paris ne sont que des jeux sans conséquences réelles. Contrairement à eux, il entrait là les yeux grands ouverts. Il avait lu tout ce qu’il avait pu se procurer sur le sujet, étudié comme un fou, puis il avait été choisi, car il était le seul à connaître les différences entre les chevaux à sang chaud et les chevaux à sang froid, les mors de bride et les filets de bride, le Byerley Turk et le Godolphin Arabian. Il savait ce qu’était un animal de proie.
Le premier jour de sa vie fut le 14 février : ils les emmenèrent tous aux granges par paires, tels les couples d’animaux dans l’Arche, les vieux, tranquilles sous leurs chapeaux, et Allmon, le plus jeune, vingt-deux ans maintenant. Un homme blanc se tenait là, un ancien entraîneur, avec un alezan massif au bout de sa bride, un pur sang retapé. Les mots de cet homme sur les premiers mots de la vie d’Allmon :
« Joyeuse Saint-Valentin, Messieurs, et bienvenue pour votre premier jour au Camp d’entraînement du pur sang. Si vous avez été sélectionnés pour ce programme, cela signifie que vos examinateurs, de même que le comité du Programme des grooms, estiment que vous avez montré le potentiel et l’enthousiasme nécessaires à ce genre de tâche. Vous êtes l’un des élus. Comprenez moi bien : nous nous fichons de ce que vous avez fait pour vous retrouver en prison. Nous ne nous intéressons qu’à la façon dont vous êtes conduits depuis. Vous sortirez de Blackburn dans environ six mois, et afin de vous préparer, cette moitié d’année à venir sera consacrée à l’univers des chevaux – leur histoire, leur entretien, leur nourriture, leurs soins, et incidemment quelques notions de sciences vétérinaires.
« Monsieur, les cents chevaux de ce programme viennent de tout le pays ; nous avons des chevaux à vendre qui ont déjà pris quatre-vingt-dix kilos de muscles depuis leur arrivée, nous avons des coureurs de seconde zone qu’on a fait courir sur des genoux cassés, des tendons fléchis, nous avons quelques vainqueurs de stakes classés, donc vous reconnaîtrez les noms si vous lisez le Racing Firm. La seule chose qu’ils ont en commun est d’avoir été les rebuts d’encan, sauvés in extremis de l’abattoir. Environ cent mille chevaux sont abattus chaque année dans ce pays. On élève des pur-sang à hauteur de trente mille bêtes par an, par conséquent, pour un vainqueur de Stake, environ deux cents trotteurs partent à l’abattoir quand ce qu’ils gagnent ne compense pas ce qu’ils coûtent. On leur enfonce un clou de dix centimètres dans le front pour les assommer, puis on les suspend par une jambe arrière et on leur tranche la gorge, on les saigne. Je veux que vous ayez cela à l’esprit quand vous vous occuperez de ces chevaux – vous avez ici la possibilité de sauver des vies. Devenir groom est une vocation particulière. Les éleveurs élèvent des chevaux de plus en plus gros sur des jambes toujours plus faibles, les propriétaires vivent rarement au milieu de leurs bêtes, la plupart d’entre eux sont là pour l’argent ou pour la frime, les vétérinaires et les entraîneurs les chargent aux médicaments et les font courir, même quand ils sont blessés, quant aux jockeys ils se font un maximum de fric sur leur dos. Vous les entendrez tous raconter qu’ils aiment les chevaux, mais en ce qui me concerne, les seuls qui ont droit de dire une chose pareille, ce sont les grooms. Vous nourrissez les chevaux, vous les brossez, vous les caressez, donc vous pouvez dire que vous les aimez. Nous avons un vieux proverbe dans ce métier : « traite ton cheval comme un ami, pas comme un esclave. » C’est de cela que je parle. À présent, approchez , et venez rencontrer votre premier cheval. »

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Le sport des rois – C.E Morgan

Le salon de beauté – Melba Escobar

Bogotà de nos jours

Claire la narratrice est psychanalyste. Elle est née en Colombie puis est partie de longues années en France pays de ses parents. La cinquantaine elle rejoint la Colombie.
Lucia est une amie de Claire, elle vient de se séparer de son mari Eduardo. Toute sa vie elle a travaillé avec lui, elle écrivant des livres de développement personnel et lui apposant juste son nom dessus.
Karen a 24 ans, elle travaille à la Maison de la Beauté en tant qu’esthéticienne, elle cherche à économiser au maximum pour faire venir son fils de 4 ans qui habite chez sa mère, loin de Bogota.
Sabrina a 17 ans et se rend également fréquemment à la maison de la beauté pour des soins.

Sabrina, après une visite à l’institut, est retrouvée morte… l’enquête est bâclée et conclut à une overdose…les parents de la jeune fille engage un détective pour poursuivre les investigations.

Voilà un thriller qui est plus une chronique sociale de la Colombie qu’un roman policier.
Cette société est corrompue et les femmes fortement malmenées. Chaque chapitre est vu par une des protagonistes (de temps en temps par un des hommes).
Ces femmes m’ont émues et fait trembler.

Ce livre, dur mais passionnant, est porté en grand partie par la lumineuse Karen ….

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Des extraits

Comme la thérapeute ou le confesseur, l’esthéticienne doit faire vœu de silence.
Le fauteuil de soins tient du divan. Le corps de la femme y est sans défense dans une posture de don de soi. Obéissant à l’injonction « Détendez-vous, éteignez votre téléphone portable », elle entre en cabine, prête à déconnecter un moment. Pendant quinze minutes, une demi-heure, parfois plus, elle s’isole du monde, se connecte a son propre corps, au silence, et souvent a une intimité qui l’encourage à confier des choses qu’elle n’avoue a personne, pas même ses proches.

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Pour sa famille, ses amies et les gens qu’elle connaissait, coucher avec un préservatif revenait a se faire traiter de pute. « S’il y a de l’amour, il n’y a pas de capote », récitait dona Yolanda. Puis elle complétait sa phrase par l’une de ses nombreuses superstitions: « Quand un homme dit qu’il t’aime, regarde sa pupille. Si elle se dilate, c’est qu’il ment. » Nixon lui avait dit qu’il l’aimait et sa pupille n’avait pas bougé.

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Lu dans le cadre du mois organisé par Goran et Ingannmic

Challenge petit bac chez Enna (catégorie voyage) 
Mois du polar 2021 chez Sharon

Patagonie Route 203 – Eduardo Fernando Varela

LC avec Edualc – Coup de coeur –

Parker est camionneur en Patagonie, il sillonne de long en large l’Argentine ; souvent son camion est chargé de marchandises illicites et il prend par conséquent les petites routes. Un jour, il tombe par hasard sur une fête foraine (délabrée) et semble séduit par la jolie Maytén, guichetière au train fantôme.
On ne sait pas grand-chose du passé de Parker juste qu’à une époque il avait vraisemblablement une famille, femme et enfant. Pourquoi est-il seul dans cette contrée aride de Patagonie ?

L’ambiance de ce roman est souvent absurde, le premier village selon certains s’appelle Jardin Espinoso (jardin épineux) mais le premier être humain qu’interroge Parker nomme ce village El Succulento (Le succulent). Un dialogue étrange, surréaliste …et succulent…

Les premiers dialogues entre Parker et Maytén sont également en décalage : ils viennent de mondes diamétralement opposés et pourtant l’attirance est certaine et réciproque. Pour tout dire je me suis régalée de ce côté absurde et très surprenant…

Ce roman tour à tour fantastique, road movie, roman d’amour m’a enchantée. J’ai été plongée presque immédiatement dans la peau de Parker (un peu moins dans la vision de Maytén)

Il s’agit d’un livre qui montre une vie très rude que ce soit celle du camionneur qui passe son temps sur les routes ou que ce soit celle de Maytén qui s’est mariée avec Bruno pour échapper à la misère mais qui se retrouve dans une misère encore plus noire. Malgré cette vite rude où à chaque moment, on peut être bousculé par une rafale ou recouvert de cendres de volcan, les personnages poursuivent leur route s’adaptant aux situations étranges.

Les personnages secondaires sont également très bien campés que ce soit le journaliste, à la recherche de sous marins nazis, Bruno le mari de Maytén ou les deux sbires travaillant à la fête foraine.

Bref j’ai tremblé pour ces personnages… et j’ai ri aussi …comme Bruno, j’ai vu la lumière..

Une réussite, ce premier roman

Des extraits :

Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut.

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Le camion de Parker fendait l’air de sa proue, secoué par le vent, et les bâches qui couvraient la remorque se gonflaient, fouettées par une main invisible. Après une demie-journée de route, la plaine céda la place à de hautes falaises d’où l’on apercevait l’immense tapis bleu de l’océan, décoré de lignes d’écume blanche.

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Il frissonna en revoyant le jeune femme de près, au niveau du sol, dans ses vêtements qui moulaient son corps svelte, entourée de poupées en plastique, bouquets de fleurs artificielles, masques de carnaval, ballons de football, statue de la Vierge, vases, porte-photos avec paysages de montagne, bagues, colliers, bracelets fluorescents qui faisaient d’elle une déesse orientale vénérée sur son autel. Il y avait un contraste entre le visage pâle et son abondante chevelure ébène, comme deux forces se disputant le regard intense de ses yeux noirs, un conflit dans cette physionomie mêlant des traces autochtones à des traits venus de l’au-delà de l’océan.

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Lu également dans le cadre du mois organisé par Goran et Ingannmic

Challenge petit bac chez Enna (catégorie voyage) 
Et les coups de coeur chez Antigone