La vie parfaite – Silvia Avallone

J’avais été conquise par « D’acier » de la  même auteure. Celui ci m’a également plu avec un bémol que je cite en fin de billet.
Dans ce roman Silvia Avalonne met face à face le parcours de deux femmes : d’un côté Adele 18 ans (presque une enfant) et Dora la trentaine.

Premier chapitre, on assiste à l’accouchement d’Adele et on est quasiment sûr à la fin du chapitre qu’elle va  « donner » la petite fille à l’adoption.
Dans tout le reste du roman, Silvia Avalonne nous fait revivre les neuf mois précédents, pour expliquer ce qui s’est passé jusqu’à ce moment où Adèle quitte la clinique. Dora, elle, n’arrive pas avoir d’enfants et a enchainé fécondation in vitro sur PMA..
Il y a de nombreux personnages autres dans ce roman : Manuel, le petit ami d’Adele qui la  laisse tomber dès qu’il sait qu’elle est enceinte. Au tout début du livre, on sait qu’il est en prison, on apprendra pourquoi au cours du livre. Zino l’ancien ami de Manuel va soutenir la future maman qui refuse d’avorter s’imaginant que Manuel reviendra…

Il y a aussi la mère et la soeur d’Adele, son père qui sort de dix ans de prison…

Il s’agit d’un roman où les personnages habitent un quartier très pauvre de Bologne et  à part Dora et son mari il y a peu d’espoir pour ces personnes :  chômage, précarité, mafia locale.

Un excellent roman qui m’a surtout plu pour le parcours d’Adele. Le personnage de Dora bien qu’assez fouillé m’a laissé plus de côté  (j’ai du mal avec les personnes qui se laissent déborder par leurs obsessions, même si effectivement le fait de désirer un enfant peut tourner à l’obsession)
J’ai aussi beaucoup aimé le personnage de Zino un ami d’Adele, qui petit à petit prend plus d’importance.

Enfin j’ai adoré la fin à laquelle je ne m’attendais pas du tout.

Un roman très riche même si j’ai un petit bémol à formuler (spoiler, vous pouvez passer ce paragraphe) :  la vraisemblance sur le temps qu’il faut pour adopter un enfant : 9 mois !.  L’auteure dit en fin du roman qu’effectivement certaines choses ne se passent pas ainsi en Italie (en France,  il est impossible d’adopter un enfant en neuf mois, c’est un parcours du combattant de plusieurs années, comme en Italie) et là, l’adoption se fait (presque) en trois coups de cuillères à pot.

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Un extrait :

« C’est bien, je sens que tu n’as pas peur.» La voix de l’obstétricienne était calme, exprimait une confiance que personne jamais ne lui accordait. « Tu fais tout comme il faut, continue comme ça. Même celles qui ont trente ans ne sont pas aussi courageuses. »
Les femmes de trente ans, elles avaient déjà une poussette. Et un petit lit, une table à langer, les félicitations de la famille, des tas de cadeaux. Un petit nœud, rose ou bleu, pour que tout le monde sache.
Adele, chez elle, n’avait rien.
Personne à qui dire quelque chose.
Juste l’acmé de la contraction qui explosait, et son cœur bloqué dans la glace.
Enfin, la douleur lâcha prise.
« Vide t’es poumons maintenant, vide- les le plus possible. »
Et pendant que la douleur sombrait, que ses poumons s’ouvraient et qu’elle remontait à la surface, elle se rappela tout à coup un matin, le plus beau, l’hiver dernier, quand Zeno Et elle s’étaient réveillés ensemble. La lumière poussiéreuse qui passait à travers les stores, le bruit du café dans la cuisine, et lui qu’il la chatouillait derrière les oreilles : « Allez les filles, levez-vous. »
Elle rouvrit les yeux.
« Combien de centimètres ?
On va voir ça.
Ça fait combien d’heures ?
Sept. Tout va bien. On va écouter son cœur. »
Son cœur.
Adele se leva et alla se recoucher. Elle profita des trente, quarante secondes que la contraction lui laissait pour poser la main sur son ventre et le caresser. La force dont elle avait besoin pour en supporter une autre, pour survivre encore sept heures, ou sept mois, ou sept ans, était toute entière dans ce cœur. Ce battement que Marilisa amplifia soudain. Qui devint immense.
« Écoute le galoper, le petit cheval. »
Marilisa l’appelait parfois comme ça : « le petit cheval ». Ou « le petit diable » . Ou «la demoiselle ». Elle ignorait qu’elle avait déjà un prénom. Tout le monde l’ignorait, même Zeno. C’était un secret entre sa fille et elle.

L’Italie est à l’honneur chez Madame Lit 

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Belgrave square – Anne Perry

Il le suivit également chez son tailleur, qui le reçut sans la raideur hostile que les commerçants emploient face à des clients qui leur doivent de l’argent. L’homme était au contraire tout sourire en accueillant le magistrat sur le pas de sa porte.
Ce ne fut qu’au cinquième jour de filature, alors que Pitt commençait à perdre espoir, qu’il vit Carswell sortir d’une boutique, portant un grand carton à chapeau et une ombrelle de dentelle enveloppée dans un tissu rose. Ces achats n’avaient rien d’exceptionnel pour un homme ayant une épouse et quatre filles, dont trois à marier. Non, ce qui étonna Pitt, c’est de voir Carswelll quitter le magasin tête baissée, en jetant autour de lui des regards furtifs. Croyant croiser une connaissance, il rabattit le bord de son chapeau et traversa la rue si vite qu’il manqua de se jeter dans les jambes d’un cheval attelé à un coupé ; l’animal effrayé fit un écart, le conducteur jura et tira sur les rênes de toutes ses forces pour arrêter son véhicule et reste là pantelant, réalisant qu’il avait failli renverser un piéton.
Pitt avait perdu Carswell de vue. Où diable était-il passé ? La sueur au front, il se faufila entre fiacres, calèches, Victorias, piétinant d’impatience sur le bord du trottoir au passage d’un haquet de brasseur tiré par de magnifiques chevaux bais aux flancs luisants, crinières tressées et enrubannées, suivi par un cab et un buggy. Il traversa la chaussée en courant, obligeant un landau découvert promenant deux belles dames à dévier de sa route, évitant de justesse un brougham lancé au grand trot. Il rejoignit enfin le trottoir opposé et se mêla aux promeneurs. Il heurta un groupe de trois hommes qui bavardaient, leur cria des excuses sans cesser de courir et aperçut enfin Carswell au moment où celui-ci s’apprêtait à monter dans un fiacre. Pitt héla le cab qui le suivait.
– Suivez ce véhicule ! ordonna-t-il au cocher.
Celui-ci se retourna sur son siège et le dévisagea d’un air méfiant.
– Police ! s’ecria Pitt. Je suis en civil. Suivez ce cab.

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Belgrave square – Anne Perry

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Ce n’était pas encore les faubourgs de Louisville, certes, mais je n’étais jamais allé aussi loin à l’ouest. Et si trois comtés du New Jersey nous séparaient de la frontière est de la Pennsylvanie, en cette nuit du 15 octobre, je pus me faire peur avec cette vision cauchemardesque d’une Amérique antisémite qui viendrait gronder furieusement vers l’est par le pipeline de la route 22, pour jaillir dans Liberty Avenue, et de la se déverser tout droit sur Summit Avenue, léchant les marches de notre escalier de service comme un raz de marée s’il n’avait pas été vigoureusement endigué par les croupes luisantes des chevaux bais de la police de Newark, puissants coursiers splendides que notre illustre Rabbin Prinz au noble patronyme avait fait surgir comme par enchantement au bout de la rue.
Naturellement Joey n’entendait quasiment rien de ce qui se passait dehors. Il se mit donc à courir d’une pièce à l’autre aux deux bouts de l’appartement pour apercevoir l’anatomie d’une de ces bêtes, spécimens d’une race aux membres plus longilignes, aux poitrails plus musclés mais plus minces, aux crânes allongés bien plus fins que le cheval de trait balourd de l’orphelinat qui m’avait fracassé la tête, curieux d’apercevoir aussi les flics en uniforme, sanglés dans leurs tuniques croisées à double boutonnage de cuivre étincelant, pistolet à la hanche dans son étui.
Quelques années plus tôt, mon père nous avait emmenés, Sandy et moi, lancer le fer à cheval sur l’aire des expositions dans le parc de Weequahic. Un agent de la police montée avait traversé le parc à bride abattue pour attraper un voleur qui venait d’arracher le sac d’une dame – on se serait cru à la cour du roi Arthur. Je mis plusieurs jours à revenir de mon admiration grisée devant le panache de la scène. La police montée recrutait les plus agiles et les plus athlétiques des agents, et pour un jeune enfant, il était fascinant d’en voir passer un dans la rue, majestueux et nonchalant, s’arrêter pour rédiger un procès-verbal et se pencher très bas sur sa selle pour le glisser sous l’essuie-glace de la voiture mal garée, expression physique s’il en fut jamais d’une superbe condescendance envers l’ère de la machine. Au fameux carrefour des Quatre Coins, il y avait des gardes en faction aux points Cardinaux, et le samedi, on emmenait souvent les gamins voir les chevaux, caresser leur museau sans nez, leur donner des morceaux de sucre, apprendre que chaque policier à cheval en valait quatre à pied, et poser bien sûr les questions classiques : « comment il s’appelle ? » « C’est un vrai ? » « En quoi il est son sabot, ? » Parfois on voyait un cheval attaché le long d’une rue animée du centre-ville, tranquille comme baptiste sous la selle bleu et blanc orné de l’insigne NP, un hongre d’un mètre quatre-vingt au garrot pesant une demi-tonne, une longue cravache menaçante accrochée à son flanc, l’air aussi blasé qu’une vedette de cinéma dans toute sa splendeur, tandis que le policier qui venait de mettre pied-à-terre demeurait à proximité dans ses jodhpurs indigo, ses bottes cavalières noires, son holster de cuir pornographique dont la forme évoquait à s’y méprendre celle des organes mâles tumescents, indifférent au danger dans le tintamarre des klaxons des voitures, des camions et des bus, régulant d’un enchaînement de gestes vifs la circulation de la ville pour lui rendre toute sa fluidité. C’étaient des flics aux mille talents ; ils savaient même, pour le plus grand chagrin de mon père, fendre une foule de manifestants au galop en envoyant voltiger les piquets de grève.
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Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Je ne me rappelle rien entre le moment où j’ai quitté la maison comme un voleur pour prendre la direction de l’orphelinat dans la rue déserte, et celui où je me suis réveillé, le lendemain matin, pour voir à mon chevet mes parents qui faisaient une tête lugubre, et m’entendre dire par un médecin fort occupé à extraire de mon nez une sorte de tube, que je me trouvais hospitalisé au Beth Israel et que, même si j’avais sans doute une affreuse migraine, tout allait s’arranger. En effet j’avais un mal de tête atroce, mais il ne provenait pas d’un caillot de sang qui aurait appuyé sur le cerveau – éventualité redoutée quand on m’avait découvert ensanglanté et inconscient – ni d’une lésion cérébrale. La radiographie avait exclu toute fracture du crâne, et l’examen neurologique n’avait révélé aucune lésion nerveuse. À part une écorchure de huit centimètres, qui me valait dix-huit points de suture à retirer la semaine suivante, et le fait que je n’avais aucun souvenir du coup lui-même, je n’avais rien de grave. Une concussion classique, dit le médecin, telle était la cause de la douleur, comme de l’amnésie. Je ne me rappellerais sans doute jamais le coup pied du cheval, ni comment la chose s’était produite. Mais d’après le médecin, c’était non moins classique. À cela près, ma mémoire était intacte. Heureusement. Le médecin répéta le mot plusieurs fois, et dans ma tête douloureuse, j’entendis « piteusement ».

On me garda en observation toute la journée et la nuit suivante, en me réveillant à peu près toutes les heures pour s’assurer que je ne sombrais pas de nouveau dans l’inconscience ; le lendemain matin, je fus libéré avec pour consigne de ne pas abuser des activités physiques pendant une ou deux semaines. Comme ma mère avait pris un congé pour rester auprès de moi, ce fut elle qui me ramener à la maison en autobus. Ma migraine ne cessa guère dix jours durant, sans qu’on y puisse grand-chose, si bien que je n’allai pas à l’école ; cela mis à part, on disait que je m’en sortais bien, et que je devais d’abord à Seldon, qui avait vu de loin presque tout ce que je n’arrivais pas à me rappeler. S’il ne s’était pas levé en catimini pour me suivre quand il m’avait entendu descendre l’escalier de service ; s’il n’avait pas, dans l’obscurité, longé Summit Avenue sur mes talons, traversé le terrain de gym du lycée jusqu’à Goldschmidt Avenue, pénétré dans l’orphelinat par le portail ouvert, s’il n’était pas entré dans le bois, je serais resté sur le carreau à me vider de mon sang, dans ses vêtements. Il était rentré en courant jusque chez nous, il avait réveillé mes parents, qui avaient aussitôt appelé des secours par l’opératrice, il était monté en voiture avec eux pour les mener là où j’étais. Il n’était pas loin de trois heures du matin, il faisait noir. Agenouillée auprès de moi sur le sol humide, ma mère tamponnait ma blessure avec une serviette apportée pour étancher le sang tandis que mon père me couvrait d’une vieille couverture de pique-nique qu’on laissait dans la malle arrière, pour ne pas que je me refroidisse en attendant l’arrivée de l’ambulance. C’étaient mes parents qui avaient organisé mon sauvetage, mais c’était Seldon qui m’avait sauvé la vie.
On supposa que j’avais effarouché les chevaux en trébuchant dans le noir à l’endroit où les bois s’éclaircissaient pour faire place aux champs cultivés ; lorsque j’avais fait demi-tour pour leur échapper, et revenir dans la rue par le bois, l’un des deux avait rué, je m’étais pris les pieds, j’étais tombé, et l’autre cheval, dans sa fuite, m’avait donné un coup de sabot sur le haut du crâne.

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth 

Bilan « destination PAL été 2018 »

En juin, j’avais établi ma liste à lire de l’été grâce à Liligalipette

J’ai presque lu toute cette sélection (sauf un)

1- La chute des géants – Ken Follett 

2- L’hiver du monde – Ken Follett

3- Aux portes de l’éternité – Ken Follett

4- La servante écarlate – Margaret Atwood 

5- L’épopée du buveur d’eau – John Irving (lu mais pas de billet, car une petite déception) 

6- L’art de la joie – Gollarda Sapienza (pas lu) 

7-  L’amour au temps du choléra – Gabriel Garcia Marquez – un extrait 

8- La conquête de Plassans – Emile Zola – une ambiance un peu pesante (un extrait)

9- Le complot contre l’Amérique : Philipp Roth   

10- Le bal du dodo – Geneviève Dormann (j’ai adoré l’atmosphère – pas de billet par manque de temps mais un extrait ici et ici)

 

La servante écarlate – Margaret Atwood

Un livre dont j’avais beaucoup entendu parlé et qui m’intimidait beaucoup.

Sans trop raconter l’histoire que je connaissais dans les grandes lignes, j’ai trouvé ce « conte » qualifié de «  science fiction » très réaliste : tout d’abord parce qu’il se situe dans un futur plus que proche même si non daté : l’héroïne se souvient très bien de sa vie d’avant : celle où elle était une femme libre qui pouvait travailler, lire, s’épanouir, rire, choisir ses amis, celle où elle vit avec son amant qu’elle finit par épouser (Luke) et avec qui elle a eu une petite fille.

Il y a quelques années une dictature s’est installée dans ce pays (nommé Gilead près du Canada). L’élément déclencheur a été une « perte de la fécondité : plus de bébé pour renouveler l’espèce : les femmes sont donc reléguées à leur fonction uniquement reproductrice ou sexuelle : les Épouses des Commandants essaient de donner à leurs maris des enfants. Si elles n’y arrivent pas alors une « Servante » (sorte de bonne soeur habillée en rouge) est désignée pour procréer avec le « commandant » , une sorte d’esclave sexuelle (l’Epouse « assiste » aux « ébats » de son mari et de sa « servante »)

Je ne me rappelle pas du  vrai prénom de la narratrice, est-il évoqué seulement ?  les femmes qui deviennent « servantes » perdent leur prénom et leur identité : elle est surnommée Defred comme le prénom de son « maître » Fred.

Ce livre explique bien comment les femmes ont été renvoyées à leur foyer progressivement : d’abord on leur retire le droit de gérer un compte bancaire, puis leur travail…. et elles finissent dans la dépendance avec comme seule choix « Épouse », « Servante », prostituée ou « Tante » (personnes chargées de surveiller et d’éduquer les Servantes)
Les opposants (hommes ou femmes) sont exécutés et leur dépouille laissée visible en place publique : c’est le cas notamment des médecins qui ont pratiqué l’avortement alors que celui-ci était légal quelques années auparavant.

Les personnages sont très réalistes : Defred la narratrice, son « Commandant » qui est à la fois abject et attendrissant, son Epouse qui elle est juste détestable, Deglen la compagne de Defred (espionne ou amie ?) , le beau Nick (espion ou ami ?) et enfin la rebelle Moira qui résiste…

Un livre qui mérite bien son succès, à lire par tous et toutes : jeunes et moins jeunes….
A devenir paranoïaque….ou plus attentif …

Un extrait

Le mois américain est cette année  élargi au Canada

Dans un style très différent et moins « glaçant », je vous recommande  aussi « Chronique du pays des mères » d’Elisabeth Vonarburg, une autre auteure canadienne, où on retrouve une organisation des  femmes très cloisonnée avec des femmes que l’on repère à leur « couleur » (rouge pour les servantes, bleu pour les Epouses, vertes pour les « employées de maison » dans la servante écarlate)

 

La servante écarlate – Margaret Atwood

Les deux Gardiens lâchent les bras du troisième homme et font un pas en arrière. Il titube (est-il drogué ?) et tombe à genoux. Ses yeux sont recroquevillés dans la chair bouffie de son visage, comme si la lumière était trop éblouissante pour lui. Ils l’ont gardé dans l’obscurité. Il porte une main à sa joue, comme pour s’assurer qu’il est encore vivant. Tout cela se passe vite, mais donne une impression de lenteur.
Personne ne s’avance. Les femmes le regardent avec horreur, comme si c’était un rat à demi mort, qui se traînerait à travers la cuisine. Il louche alentour vers nous, notre cercle de femmes rouges. L’un des coins de sa bouche remonte, incroyable, un sourire ?
J’essaie de regarder à l’intérieur de lui, à l’intérieur du visage malmené, de voir à quoi il ressemble vraiment. Je pense qu’il a environ trente ans. Ce n’est pas Luke. Mais ç’aurait pu être lui, je le sais. Cela pourrait être Nick. Je sais que, quoi qu’il est fait, je ne peux pas le toucher.
Il dit quelque chose. Cela sort pâteux, comme s’il avait la gorge meurtrie, la langue énorme dans la bouche, mais je l’entends quand même. Il dit : « je n’ai pas… »
Il y a une poussée vers l’avant, comme dans la foule d’un concert de rock d’autrefois, au moment où l’on ouvrait les portes, une urgence qui nous parcourt comme une vague. L’air irradie l’adrénaline. Tout nous est permis, c’est la liberté, et dans mon corps aussi, la tête me tourne, le rouge envahit tout, mais avant qu’il ne soit englouti par cette marée de tissu et de corps, Deglen se fraie un passage à travers les femmes qui sont devant nous, se propulse à coups de coudes, de droite de gauche, et court vers lui. D’une poussée, elle le fait tomber sur le côté, puis lui envoie des coups de pied rageurs dans la tête, une, deux, trois fois, des coups secs et douloureux, bien ajustés. Maintenant il y a des bruits, des râles, une rumeur sourde comme un grognement, des cris, et les corps rouges culbutent en avant et je ne vois plus rien, il est masqué par des bras, des poings, des pieds. Un cri perçant monde de quelque part, comme celui d’un cheval terrifié.
Je reste en arrière, j’essaie de tenir debout. Quelque chose me frappe par derrière, je chancelle. Quand je retrouve l’équilibre et regarde alentour, je vois les Épouses et leurs filles penchées en avant sur leurs chaises, les Tantes sur l’estrade, à regarder au sol avec intérêt. Elles doivent avoir une meilleure vue, de là-haut. Il est devenu une chose.
Deglen est revenue à mes côtés. Elle a le visage fermé, impassible.
Je lui dis : « J’ai vu ce que tu as fait. Maintenant je recommence à éprouver : choc, outrage, nausée, barbarie. Pourquoi as-tu fait ça ? Toi ! Je croyais que… »
« Ne me regarde pas, dit-elle. On nous surveille »
« Ça m’est égal. » Ma voix monte, je ne peux pas me retenir.
« Maîtrise-toi. » Elle fait mine de me brosser le bras et l’épaule, pour accrocher son visage de mon oreille. « Ne sois pas idiote. Ce n’était pas du tout un violeur, c’était un politique. C’était un des nôtres. Je l’ai assommé. J’ai mis fin à son malheur. Est-ce que tu ignores ce qu’ils lui font ? »
L’un des nôtres. Un Gardien. Cela me semble impossible.
Tante Lydia donne un autre coup de sifflet, mais elles n’arrêtent pas tout de suite. Les deux Gardiens s’avancent, et tirent en arrière de ce qui reste. Certaines gisent sur l’herbe, à l’endroit où elles ont été frappées ou atteintes d’un coup de pied accidentel. Certaines se sont évanouies. Elles se dispersent par deux ou trois, ou toutes seules. Elles semblent hébétées.
« Retrouvez vos partenaires et mettez-vous en rang », dit Tante Lydia au micro. Peu lui obéissent. Une femme vient vers nous en marchant comme si elle cherchait son chemin, en tâtonnant avec les pieds dans le noir : Janine. Elle a la joue maculée de sang, et il y en a aussi sur le blanc de sa coiffure. Elle sourit, d’un tout petit sourire lumineux. Ses yeux sont devenus fous.
« Salut, dit-elle. Comment allez-vous ? » Elle tient quelque chose, solidement serré, dans sa main droite. C’est une touffe de cheveux blonds. Elle émet un petit rire nerveux.
Je l’appelle : « Janine ! Mais elle a décroché, complètement. Elle est en chute libre, elle est en crise de manque.
« Bonne journée », dit-elle, et passe devant nous, se dirige vers la grille.
Je la suis des yeux. Je me dis sortie facile. Je n’ai même pas de peine pour elle, et pourtant je devrais. Je me sent en colère. Je ne suis pas fière de moi, ni du reste. Mais là n’est pas la question.
Mes mains sentent le goudron chaud. J’ai envie de rentrer à la maison, de monter à la salle de bain, et de les frotter et refrotter avec le savon râpeux et la pierre ponce, pour débarrasser ma peau de toute trace de cette odeur. Elle me donne la nausée.
Mais aussi, j’ai faim., C’est monstrueux, mais c’est pourtant vrai. La mort me donne faim. Peut-être est-ce parce que j’ai été vidée. Ou peut-être est-ce le moyen, pour mon corps, de veiller à ce que je reste en vie, et continue à répéter sa prière fondamentale : je suis, je suis. Je suis, encore.
J’ai envie d’aller au lit, de faire l’amour, tout de suite.
Je pense au mot savourer.
Je pourrais avaler un cheval.

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La servante écarlate – Margaret Atwood

La conquête de Plassans – Emile Zola

Au bout d’un quart d’heure, M. de Condamin s’était mis tout à l’aise. Il expliquait Plassans à l’abbé Faujas, avec sa grande politesse d’homme du monde. « Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l’abbé, disait-il ; je serais enchanté, si je vous étais bon à quelque chose… Plassans est une petite ville où l’on s’accommode un trou à la longue. Moi, je suis des environs de Dijon. Eh bien ! lorsqu’on m’a nommé ici conservateur des Eaux et Forêts, je détestais le pays, je m’y ennuyais à mourir. C’était à la veille de l’Empire. Après 51 surtout, la province n’a rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants avaient une peur de chien. La vue d’un gendarme les aurait fait rentrer sous terre… Cela s’est calmé peu à peu, ils ont repris leur train-train habituel, et, ma foi, j’ai fini par me résigner. Je vis au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé quelques relations. » Il baissa la voix, il continua d’un ton confidentiel : « Si vous m’en croyez, monsieur l’abbé, vous serez prudent. Vous ne vous imaginez pas dans quel guêpier j’ai failli tomber… Plassans est divisé en trois quartiers absolument distincts : le vieux quartier, où vous n’aurez que des consolations et des aumônes à porter ; le quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d’ennui et de rancune dont vous ne sauriez trop vous méfier ; et la ville neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable… Moi, j’avais commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je pensais que mes relations devaient m’appeler. Ah bien ! oui, je n’ai trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis conservés sur de la paille. Tout ce monde pleure le temps où Berthe filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête ; une conspiration sourde contre l’heureuse paix dans laquelle nous vivons… J’ai manqué me compromettre, ma parole d’honneur. Péqueur s’est moqué de moi… M. Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le connaissez ?… Alors j’ai passé le cours Sauvaire, j’ai pris un appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple n’existe pas, la noblesse est indécrottable ; il n’y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis. »

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La conquête de Plassans – Emile Zola

Le complot contre l’Amérique – Philippe Roth  

Uchronie : Juin 1940-1942 aux États Unis.  Lors des élections c’est Lindbergh qui est élu et non pas Roosevelt (comme dans la vraie histoire). Lindbergh est un antisémite notoire et fait alliance avec Hitler et avec le Japon. Les Etats-Unis restent donc « neutres » dans cette guerre
Philipp Roth raconte à la première personne : il a entre sept et dix ans et raconte ce qui pendant deux ans va changer dans sa vie.
Son père pense que la démocratie en Amérique est bien installée et que les juifs ne craignent rien. La mère voudrait partir au Canada « tant qu’il est encore temps »
Alvin le cousin s’engage dans l’armée Canadienne et part combattre au côté des anglais, il revient invalide.
Sa tante épouse un rabbin pro Lindbergh et permet au grand frère de Philip de faire partie d’un programme d’intégration des juifs (alors que la communauté juive vit « repliée sur elle même » selon l’entourage de Lindbergh.

Au delà de l’histoire alternative que l’on connaît, Philip Roth est très convaincant dans sa démonstration : sous couvert d’intégration, les familles juives sont peu à peu exclues de la vie économique (et pour certaines familles « déportées » dans le Kentucky) . Une lente escalade va jusqu’à l’organisation de pogroms que l’auteur va  comparer à la nuit de Cristal en Allemagne. Le petit garçon raconte l’assassinat d’un journaliste juif et la propagande faite autour de cette mort : où comment les assassins arrivent à retourner ce fait contre la communauté juive, où comment trouver un prétexte pour faire porter la faute sur un bouc émissaire que l’on connait à l’avance….

Dans cette famille l’affrontement se fait rapidement : « pro » et « contre » Lindbergh : personne n’en sortira indemne … à l’image d’un pays qui se divise également…

Quant au style il m’a réellement enthousiasmé car il sait à la fois se mettre à la place d’un enfant et montrer la complexité de la situation.

Un extrait :

Steinheim père, qui parlait avec un fort accent, ne savait pas lire l’anglais, mais qui était, selon mon père un « homme de fer », fréquentait la synagogue de notre quartier pour les grandes fêtes. Un jour de Yom Kippour, quelques années plus tôt, il avait vu mon père devant le temple avec Alvin ; le prenant pour mon frère il avait demandé : « Qu’est-ce qu’il fait, ce gamin ? Y’a qu’à me l’envoyer, il travaillera avec nous. » Et voilà comment cet Abe Steinheim, fils de petit maçon immigrant qui n’avait pas hésité à jeter ses deux frères sur le pavé dans une guerre fratricide pour transformer l’affaire paternelle en entreprise de milliardaire, s’enticha d’Alvin, avec sa silhouette trapue et son assurance de petit coq ; si bien qu’au lieu de le laisser croupir au courrier ou comme garçon de bureau, il le prit comme chauffeur ; Alvin faisait le coursier, le facteur, il déposait Abe et le récupérait tambour battant sur les chantiers où il allait surveiller les sous-traitants, qu’il appelait ses arnaqueurs, mais qu’il arnaquait fort bien lui-même, selon Alvin, étant toujours plus retors que tout le monde. Les samedis d’été, Alvin conduisait Abe à Freehold, où il possédait une demi-douzaine de trotteurs qu’il faisait courir sur le vieil hippodrome et qu’il se plaisait à appeler ses «hamburgers ». « On a un hamburger qui court, aujourd’hui, à Freehold», et ils fonçaient en Cadillac pour voir son cheval perdre à tous les coups. Il n’en tira jamais un sou, mais tel n’était pas le but du jeu. Le samedi, pour le compte de la Road House Association, il faisait courir ses chevaux sur le joli champ de courses de Weequahic Park, et il parlait aux journaux de restaurer la piste de plat de Mount Holly qui avait jadis eu son heure de gloire ; et c’est ainsi qu’il obtint sa charge de commissaire aux courses pour le New Jersey, avec un macaron sur sa voiture lui permettant de stationner où il voulait, de rouler sur les trottoirs et d’actionner une sirène. C’est ainsi, toujours qu’il s’était lié d’amitié avec les officiels du comté  de Monmouth et qu’il s’était insinué dans les milieux du cheval sur la côte, des goyim de Wall Township et de Sprint Lake qui l’invitaient à déjeuner dans leurs clubs chics, où, il l’avait raconté à Alvin, les gens se mettaient à chuchoter dès qu’ils le voyaient. « Ils peuvent toujours chuchoter « tiens, vous avez vu ce qui arrive », dès qu’ils me voient, ils sont pas fâchés de boire quand c’est moi qui régale ou de se faire inviter à des soupers fins ; si bien qu’en fin de compte c’est rentable. »

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L’avis de Titine, de Noctenbule

Lecture d’été pour le « voyage destination PAL » chez Liligalipette et pour Le mois américain chez Plaisir à cultiver

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Aux portes de l’éternité – Ken Follett

Ils montèrent dans la Buick de Paz et quittèrent Mariel. D’épais bouquets de canne à sucre s’élevaient de part et d’autre de la route. Des urubus à tête rouge – une espèce de vautour – survolaient les champs, chassant les rats dodus qui pullulaient. Au loin, la haute cheminée d’une raffinerie de sucre étaient pointée vers le ciel, tel un missile. Le paysage de plateaux qui s’étendait au centre de Cuba était parcouru de lignes de chemin de fer à une seule voie, construites pour transporter la canne à sucre des champs jusqu’aux raffineries. Là où la terre n’était pas cultivée, elle était pour l’essentiel recouverte de jungle tropicale, de flamboyants, de jacarandas et d’immenses palmiers royaux, ou de broussailles épineuses au milieu desquelles paissait le bétail. Les sveltes aigrettes blanches qui suivaient les vaches apportaient une note gracieuse à ce paysage brun grisâtre.
Dans les régions rurales de Cuba, les transports se faisaient encore essentiellement à l’aide de charrettes tirées par des chevaux, mais à proximité de La Havane, les routes étaient encombrées de camions et de cars militaires transportant les réservistes à leurs bases. Castro avait mis le pays en état d’alerte maximum. La nation était sur le pied de guerre.
Lorsque la Buick de Paz les doublait, les hommes faisaient de grands gestes et criaient: « Patria o muerte ! La patrie ou la mort ! Cuba si , yanqui no ! »

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Aux portes de l’éternité – Ken Follett