La nuit du jabberwock – Fredric Brown

LC avec Edualc

Carmel City, pas très loin de Chicago Illinois, mais de l’autre côté du miroir…

Doc est journaliste dans une toute petite ville. Tous les jeudis, il boucle son édition hebdomadaire. Ce jeudi là, il est en avance et peut aller donc boire un coup chez Smiley, le bar d’en face…
Sauf que sa nuit ne va pas du tout se passer comme il pense : il va rencontrer un étrange Mr Yehudi Smith qui semble le connaître intimement (notamment sa passion pour Lewis Carroll) ; celui-ci va lui proposer d’aller dans une maison (hantée) à la découverte d’une société secrète des lames verzibafres (référence à un poème Jabberwocky de LC (acronyme de Lewis Caroll et non pas de Lecture commune :-)).

Ce roman a été écrit en 1950 et je ne sais pas trop comment le décrire : un peu fantastique (Yehudi semble tout droit sortir d’un livre de Lewis Carroll ) et un peu polar (parodique) avec quelques meurtres, un braquage, des méchants et des gentils, saupoudré de situations invraisemblables (il m’a fait aussi penser au niveau du rythme à Tintin en Amérique – la prohibition en moins)

Bon j’avais trouvé le coupable assez vite mais là n’est pas l’essentiel, ce qui m’a le plus plu est la façon qu’a Fredric Brown de faire avaler 36 chandelles (romaines) à son lecteur… bon vous prendrez bien un petit whisky ?

Sans clamer au chef d’oeuvre comme j’ai vu ici ou là, un très bon moment de lecture…

Un extrait :

– Que faisons-nous, à présent ? demandai-je.
– Nous attendons les autres. Quelle heure est-il, Doc ?
Je parvins à distinguer le cadran de ma montre et lui répondis qu’il était une heure sept.
– Bien. Nous leur accorderons un quart d’heure. Il y a quelque chose que je devrais faire alors, qu’ils soient arrivés ou non. Écoutez, on dirait une voiture.
Je tendis l’oreille et crus en effet entendre un moteur. Le bruit parvenait mal dans ce grenier, mais il me semblait bien qu’une voiture venait d’arriver sur la route. J’en étais pratiquement certain.
Je débouchai de nouveau la bouteille et la tendis à mon compagnon. Cette fois, il but un petit coup. Moi aussi, moins petit.
J’avais l’impression de retrouver toute ma lucidité, et le lieu était bien mal choisi pour ça. La situation était déjà suffisamment stupide comme ça.
Dehors tout était silencieux et puis soudain, comme si la voiture s’était arrêtée et remise en marche brusquement, j’entendis de nouveau le bruit du moteur qui semblait s’éloigner du côté de la route. Et puis tout se tut.
Les ombres dansaient. Aucun son ne montait d’en bas.
Je réprimai un frisson.
–  Aidez-moi à chercher quelque chose, Doc, me dit Smith. En principe ce doit être ici, tout préparé. Une petite table.
–  Une table ?
– Oui, mais si vous la voyez, n’y touchez pas.
Il avait rallumé sa torche et longeait un des côtés du grenier ; j’allais de l’autre côté, ravi de pouvoir chasser ces foutus ombres avec la lumière de ma lampe.
Ce fut moi qui la trouvai, tout au fond du grenier.
Un petit guéridon à dessus de verre et à trois pieds, avec deux petits objets posés dessus.
Je me mis à rire. J’oubliai les ombres et les fantômes, et ris de bon cœur. Un des objets était une petite clé et l’autre une minuscule fiole, à laquelle était fixée une étiquette.
La table de verre qu’Alice avait découvert dans le vestibule, au fond du terrier du lapin, la table sur laquelle elle avait trouvé la clé de la petite porte du jardin et la bouteille portant sur l’étiquette « BUVEZ-MOI ».
Je l’avais souvent vue, cette table sur l’illustration d’Alice au pays des merveilles par John Tenniel .

 

Challenge polar chez Sharon

Bondrée – Andrée A. Michaud

Je suis admirative devant le suspense et l’intérêt qu’a su susciter l’auteur Andrée A Michaud dans ce roman noir. Admirative, car sur une histoire au scénario finalement assez mince – une adolescente meurt la jambe coupée net dans un piège à ours (accident, crime ?) , elle réussit à être passionnante pendant 380 pages …
L’action se passe en 1967 : les points de vue alternent entre celui de la narratrice (Andrée comme l’auteure ) qui a douze ans et les différents protagonistes : la jeune fille assassinée, les parents d’Andrée, les deux enquêteurs, les voisins …
De temps en temps un intermède raconte une scène du passé et éclaire peu à peu l’affaire. Andrée nous dit tout dès le 10ème page: Zaza Mulligan et Sissy Morgan vont mourir et bien que l’on sache déjà beaucoup de choses dès le premier chapitre, je ne me suis pas ennuyée une seconde tant l’analyse de A A Michaud sonne juste, qu’elle se mette dans la peau d’un ado de douze ans, de dix-sept ans, d’un trappeur, d’une mère de famille ou d’un policier.
C’est l’été, les enfants vont se baigner dans le lac et se promener dans la forêt qui devient de plus en plus menaçante. Le premier décès peut passer pour un accident mais le deuxième fait venir la psychose du tueur en série.
Un des charmes de ce livre est aussi le mélange des langues : français, anglais, québécois apportant un dépaysement bienvenu (l’action se passe à Bondrée un village-frontière entre Canada et USA).

Personne ne sortira indemne de cet été étouffant …
La fin est très bien amenée et je ne m’y attendais pas du tout.

Un très bon suspense avec une bande son que j’ai apprécié : Lucy in the Sky , Procol Harum et son « A Whiter Shade of Pale »  et bien d’autres …

 

Un extrait :

Il ne pouvait en être certain, mais tout indiquait que Sissy Morgan avait été assommée avant d’être traînée jusqu’au piège qui lui serait fatal. Tant de violence le déconcertait et il espérait que la jeune fille n’était pas consciente au moment où le piège s’était refermé sur sa jambe, ce que démentaient pourtant les larmes séchées sur les joues grises. Il avait tenté de reconstituer l’ordre des agressions dans son carnet, la coupe des cheveux, le coup frappé, le piège, puis il avait éteint le néon qui grésillait au-dessus du corps et amené celui-ci dans la chambre froide. Il ne pouvait plus rien pour le moment, sinon aviser Michaud que son assassin était doublé d’un dangereux maniaque, ce que Michaud savait sûrement déjà, mais Steiner tenait à le dire dans ses mots à lui, des mots froids n’admettant aucune réplique. Il avait donc téléphoné au poste de police de Skowhegan, où un certain Anton Weslake l’avait assuré qu’il transmettrait son message à Michaud, qui se trouvait toujours là-bas, sur les lieux du crime, puis il était rentré chez lui.
Il était près de midi quand Michaud l’avait rappelé de Boundary. Celui-ci était épuisé, cela s’entendait dans sa voix éraillée, mais il semblait surtout anxieux, inquiet de ne pouvoir agir aussi rapidement pour empêcher la découverte d’une troisième victime. Il va recommencer, avait-il murmuré quand Steiner lui avait parlé de la brutalité du meurtre et il avait tout de suite pensé à Françoise Lamar, qui représentait logiquement la prochaine victime. Il avait envoyé un de ses agents chez les Lamar le matin même pour surveiller la jeune fille et le chalet, mais l’angoisse demeurait. Il savait d’expérience que ces détraqués, une fois qu’ils avaient joui du pouvoir que leur conférait la violation d’l’un corps, puis celle, conséquente, de l’intégrité d’un être, ne s’arrêtait pas à une seule agression. C’était cela qui l’inquiétait, que la violence progresse. Il avait d’abord envisagé la possibilité que la haine du tueur n’ait eu pour objet que Zaza Mulligan et Sissy Morgan, des aguicheuses, des intrigantes qui perturbaient l’ordre moral de Boundary, lui avait-on rapporté à demi-mot, mais l’humiliation et la douleur infligée à Sissy Morgan changeait la donne. La haine s’amplifiait et le tueur avait encore faim.

 

LC avec Enna et Sylire

Challenge Polar chez Sharon, et Québec à l’honneur chez YueyinKarine:), et Madame lit 

 

Le week-end – Bernhard Schlink

Genre : Huis clos.

Christiane, la cinquantaine, invite pour le week-end une douzaine d’amis de son frère Jörg. Jusque là, rien de surprenant : on apprend vite que le frère en question sort de prison. Il a passé les vingt dernières années en cellule dans un quartier de haute sécurité, très isolé. Il vient d’être gracié par le président de la république. Son crime ? Terroriste avec la Fraction Armée Rouge …

Quelle drôle d’idée a eu sa sœur, me suis je dis …20 ans d’isolement et inviter un si grand nombre de personnes… les invités sont pour la plupart d’anciens camarades de fac : certains sont devenus profs, un autre dentiste ou même une femme évêque… ils étaient tous fortement politisés (extrême gauche) à la fac mais ils se sont tous «rangés» sauf Jörg qui s’est lancé dans la lutte armée (braquages, enlèvement…). Il y a aussi les « pièces rapportées », les conjoints des uns et des autres, l’avocat de Jörg qui a déposé sa demande de grâce… et un invité surprise…
L’ambiance est à la fois intéressante et un peu malsaine. Chacun s’observe et veut influencer Jörg dans sa nouvelle vie : faire amende honorable ou reprendre la lutte armée ? Qui a trahi Jörg et a prévenu la police l’envoyant vers une peine longue durée ? avoir un idéal pour « sauver l’humanité » autorise-t-il à tuer des innocents ?

Les personnages sont ambigus : tour à tour on les comprend et on les déteste…

J’ai particulièrement apprécié aussi le roman dans le roman (écrit par Ilse, une des amis de fac de Jörg : elle se met à la place de Jan (le complice ou le double de Jorg ?) pendant la préparation des ses attaques terroristes.
Un livre court, dérangeant mais passionnant …
Un auteur que je vais relire ….

 

Deux extraits

Si tu essaies, peut être que tu comprendras cet homme vieux qui n’a pas bien géré sa vie et qui ne sait pas comment s’en sortir. Meurtres, enlèvements et attaques de banques, cavales, prison, la révolution ratée – quel sens peut avoir une pareil vie de merde? Mais il faut tout de même bien trouvé un sens à la vie qu’on a ?

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Tout le monde dormait lorsque Margarete se réveilla. Elle se tourna sur le côté, posa ses pieds sur le sol et s’assit. Elle savait qu’il fallait faire des exercices, prendre les cachets qu’elle avait oubliés avant de s’endormir. Elle regarda par la fenêtre. Le ciel était dégagé, le clair de lune baignait le parc. Il éclairait aussi ses orteils. Elle prit cela comme une invitation à se lever, à descendre les marches et à sortir.
La maison et le village proche étaient dans l’ombre. A pas lents, elle se mit en marche. Mais marcher pieds nus était inhabituel : qu’allaient sentir ses pieds au pas suivant ? Serait-ce du gravier, qui freinerait en picotant, en chatouillant ? Ou une branche sèche qui se briserait avec un craquement? L’allée que préférait Margarete dans le parc était couverte d’herbe, et elle se réjouissait par avance d’en sentir les mèches tendres entre ses orteils. Puis, l’herbe sous ses pas, était encore plus agréable qu’elle ne l’avait imaginé.

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Livre lu dans le cadre des « feuilles allemandes » organisées par Eva

Nirliit – Juliana Léveillé-Trudel

Un livre en deux parties
Dans la première une femme, canadienne, raconte un été dans le grand nord. Tous les ans, elle vient passer deux mois, juillet et août, dans cette contrée où l’hier dure 10 mois et l’été seulement deux. Elle est éducatrice et s’occupe d’adolescents inuits.
Elle s’est fait des amis dans ce petit village du bout du monde. En particulier Eva. On sait dès le début qu’Eva est morte, juste avant son arrivée (noyée, le corps n’a pas été retrouvé).
Dans cette partie on apprend ce qui est arrivé à Eva : le sujet est donc triste, et le regard extérieur de cette narratrice nous fait comprendre tout l’isolement de ce village : alcool, suicide, mal traitance, racisme des « blancs » envers les inuits…. Peu d’espoir donc dans cette partie (livre que je conseille cependant tant l’écriture sait amener à changer de point de vue sur le mode de vie des inuits)

Dans la deuxième partie, la narratrice est repartie au Canada et le lecteur suit la vie d’Elijah, le fils d’Eva. Il a une vingtaine d’années et est déjà père d’une petite fille de deux ans, Cecilia. Mataa, la mère de l’enfant, l’a eu à 16 ans. Dans cette contrée, tout semble difficile tant le climat est oppressant et le village isolé : les habitants semblent être pris d’une frénésie en été et hiberner l’hiver.
Cette partie m’a beaucoup plus émue que la première : la petit fille de  Mataa et d’Elijah y ait pour beaucoup….

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 Extraits :

Nous vivons dispersés sur cet énorme continent, dans des villes et des villages qui portent de jolis noms à faire rêver les Européens, de jolis noms qu’on s’empresse de traduire parce que nous sommes si fiers de savoir que « Québec » veut dire « là où le fleuve se rétrécit » en algonquin, que « Canada » signifie « village » en iroquois et que « Tadoussac » vient de l’innu et se traduit en français par « mamelles ». Nous avons de jolis mots dans le dictionnaire comme toboggan, kayak et caribou, il fut une époque où des hommes issus des générations de paysans de père en fils entendaient l’appel de la forêt et couraient y rejoindre les « Sauvages », il fut un temps où nous étions intimement liés, nous avons la mémoire courte, hélas.

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Toi, Eva, tu es allée rejoindre d’autres statistiques, celles des femmes victimes de violence. Pas la violence conjugale, mais ça aurait pu, il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons identiques, il y a de la jalousie féroce, il y a confusion entre aimer et posséder, vous qui possédez beaucoup mais si peu de choses.
Votre maison ne vous appartient pas. Votre terrain non plus. Tout ça vous est gracieusement prêté par le gouvernement. N’est-ce pas qu’on est fins ? On vous pique votre territoire, mais on vous le prête après. Est-ce pour ça que vous avez tellement besoin de posséder ? Des motoneiges, des bateaux, des quads, des camions pour faire le tour d’un village de quatre rues. Pour vous échapper de vos maisons surpeuplées où vous vivez les uns sur les autres. Vous manquez d’espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde ?

Québec à l’honneur chez Yueyin, Karine:), et Madame lit 

Le loup des steppes – Hermann Hesse

Préface : un jeune homme vit chez sa tante et raconte l’arrivée d’un locataire Harry Heller chez celle ci (elle a une grande maison et loue des chambres). Ce mystérieux homme se surnomme lui même le loup des steppes par autodérision : il ressent en lui deux personnalités : la première animale (le loup) qui est solitaire et misanthrope et la deuxième « humaine » qui souhaite communiquer avec ses semblables. Il a la cinquantaine, il est malade, ne travaille pas, lit énormément …

Ce livre oscille en permanence entre la réalité et le fantastique : Harry Heller (H.H. comme Hermann Hesse) se promène la nuit dans les rues avec son vague à l’âme et découvre un théâtre « magique » qui apparaît et disparaît au gré de ses pérégrinations.
Après un moment très sombre (la description de ses tendances suicidaires), il rencontre une jeune femme mystérieuse (à moins que ce ne soit un dédoublement de personnalité…) qui dit se prénommer Hermine (double féminin de Hermann ? )
Il s’agit d’un auteur allemand (naturalisé suisse) et je me suis demandé si Hermine avait la même signification qu’en français ou si ce prénom avait été choisi pour sa sonorité proche de Hermann…

Cette jeune femme tente de réconcilier Harry avec la vie et ses plaisirs (en particulier la musique et la danse), Harry, cinquantenaire coincé vit une seconde jeunesse…

Hermine sauvera-t-elle le loup des steppes de sa folie ?

En conclusion : un livre très riche tant par les sujets abordés : j’ai évoqué le suicide, l’amour mais il y a aussi l’art (musique), la volonté de paix et la critique des Etats qui s’engagent sûrement vers la deuxième guerre mondiale (ce livre a été écrit en 1927 et interdit sous le régime nazi).

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Un extrait

Il existe un assez grand nombre de personnes semblables à Harry. Beaucoup d’artistes notamment possèdent le même type de personnalité. Ces êtres ont deux âmes, deux essences. En eux, le divin et le diabolique, le sang maternel et paternel, l’aptitude au bonheur et au malheur coexistent ou se mêlent de manière aussi conflictuelle et confuse que le loup et l’homme chez Harry. Dans de rares instants de félicité, ces hommes menant une existence fort agitée éprouvent également un sentiment d’une intensité extrême, d’une indicible beauté. Parfois même, l’écume de ce court ravissement jaillit si haut, elle est d’une blancheur si éblouissante au-dessus de l’océan des souffrances, que le bonheur éclatant irradie vers les autres, les touche et les envoûte. Ainsi naissent, telle l’écume précieuse et éphémère de la joie sur les flots de la douleur, toutes ces œuvres d’art à travers lesquelles un individu malheureux s’affranchit pour un heure de sa destinée, atteignant une telle hauteur que sa félicité luit comme une étoile et semble, aux yeux de ceux qui l’aperçoivent, refléter quelque chose d’éternel, un rêve de bonheur.

Livre lu dans le cadre du Challenge chez Madame lit, le thème d’octobre  est : un roman fantastique 

Et avec un jour d’avance :-), participation aux   « feuilles allemandes » organisées par Eva en novembre 

Les furies – Lauren Groff

Premier chapitre : Lotto et Mathilde ont 22 ans. Ils viennent de se marier (ils se connaissent depuis 15 jours) et font l’amour pour la première fois sur la plage….Ce livre retrace leur amour…

La première partie raconte le point de vue de Lotto sur leurs 23 ans de mariage : ses débuts comme comédien (raté) puis son succès de dramaturge, son rapport au théâtre, à sa mère (quelle plaie !!)
Le fil rouge est sa passion pour Mathilde que l’on sent secrète, distante ….

La deuxième partie repart au début de l’histoire mais avec comme point de vue Mathilde : on revit tout : la rencontre en soirée étudiante, le mariage, la première confrontation avec Belle-maman …cela peut sembler lassant comme procédé mais pas du tout : dans la première partie on apprend tout de l’enfance de Lotto et dans la deuxième c’est l’enfance de Mathilde qui est décortiquée ; les scènes que l’on croit avoir déjà vues se retrouvent comme par magie éclairées d’un autre éclat (parfois complémentaire et parfois à l’opposé)

J’ai beaucoup apprécié la première partie (4*, quelques extraits des pièces de Lotto m’ont paru bien absconses) et la deuxième partie m’a enthousiasmée (5*) : Mathilde-Aurélie nous livre ses secrets et la jeune femme si distante (presque glaciale) de la première partie s’humanise : j’aurai aimé la serrer dans les bras et la consoler ….Lui dire qu’elle n’est pas le monstre qu’elle croit être…

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Deux extraits

 Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

* *

– Il est temps. Grand temps. On a de l’argent à présent, une maison, tu es encore fertile. Tes ovules sont peut-être un peu ridés, j’en sais rien. Quarante ans. On risque d’avoir un rejeton déjanté du bulbe. Mais c’est peut-être pas si mal d’avoir un petit attardé. Quand ils sont intelligents, ils se tirent dès qu’ils le peuvent. Un retardé reste plus longtemps. D’un autre côté, si on attend trop, à quatre-vingt-treize ans on lui découpera encore sa pizza. Non, il faut s’y mettre tout de suite. Dès qu’on rentre à la maison, je te féconde fissa.
-Voilà sans aucun doute la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite.

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Un livre repéré chez Kathel

 

Bleu de prusse – Philip Kerr

Je connaissais le nom de l’auteur pour sa fameuse trilogie berlinoise que je n’ai toujours pas lue (je crois qu’il fait un peu plus de 1000 pages en poche). Celui-là fait 610 pages. Absolument passionnantes, les pages : il y a deux histoires en parallèle.
L’action commence en 1956, l’ex-commissaire Bernie Gunther est employé dans un grand hôtel à Nice. Dans cette introduction il mentionne d’anciennes enquêtes,  et je me suis dit que c’était une mauvaise idée de lire ce livre sans avoir lu les précédents et puis après quelques chapitres cette impression a disparu : On peut réellement lire ce livre sans connaître les enquêtes déjà parues.

Bernie Gunther commence alors une cavale à travers la France pour échapper aux sbires de la Stasi qui sont à ses trousses. Parmi ses poursuivants se trouve son ancien adjoint ce qui lui fait se remémorer une enquête réalisée en 1939 :
Pour les trois quarts du livre l’histoire se passe donc en 1939, en avril, à Berchtesgaden et à Berlin : un meurtre d’un ingénieur civil a été commis sur la terrasse de la résidence d’Hitler (en son absence). Heydrich demande à Bernie Gunther de découvrir le coupable en moins d’une semaine ; Hitler devant venir passer quelques jours dans son nid d’aigle. C’est donc une course contre la montre qui s’engage avec pléthore de suspects, de méchants, de fausses pistes, de coups de feus et de menteurs.
L’intrigue est haletante et le personnage de Bernie est un des rares personnages à avoir le sens de l’humour et aussi une honnêteté sans faille.

La guerre semble inéluctable pour tout le monde et on assiste aux différentes réactions (majoritairement des personnes qui souhaitent cette guerre)

De temps en temps, on retrouve Bernie Gunther en 1956, ce qui nous montre le chemin parcouru et les relations franco allemandes, une dizaine d’années après la fin de la guerre…

Finalement le bleu de Prusse du titre a deux significations une en 1939 et une en 1956 , significations que je vous laisse découvrir (pour ma part je file regarder combien il existe d’enquêtes de Bernie Gunther…)

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Un extrait :

J’ai toujours été un grand lecteur, depuis tout petit. Mon livre préféré était Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin. J’en avais un exemplaire chez moi, à Berlin, enfermé dans un tiroir car c’était un livre interdit, évidemment. Les nazis avaient brûlé nombre d’ouvrages de Döblinen 1933, mais très souvent, je ressortais mon exemplaire dédicacé de son œuvre la plus célèbre pour revivre la bonne vieille époque de la République de Weimar. En vérité, je lis de tout. Absolument tout. J’ai lu tout ce qu’il y a qui va de Johann Von Goethe à Karl May. Il y a quelques années, j’ai même lu le livre d’Adolf Hitler, Mein Kampf (mon combat). Je l’ai trouvé pugnace, comme on pouvait s’y attendre, mais également perspicace, ne serait-ce qu’au sujet de la guerre. Je ne suis pas critique littéraire, mais à mon humble avis il y a toujours quelque chose à tirer d’un livre, même mauvais. Par exemple, Hitler écrivait que les mots construisent des ponts dans des régions inexplorées. Il s’avère qu’un enquêteur fait la même chose, même si parfois il peut regretter de s’être aventuré dans ces régions. Hitler écrivait également que les grands menteurs sont de grands magiciens. Un bon enquêteur est aussi une sorte de magicien, capable à l’occasion de rassembler ses suspects dans une bibliothèque de manière théâtrale et de leur arracher une exclamation de surprise en faisant son numéro de magie révélatrice. Hélas, ça n’arriverait pas ici. Hitler affirmait par ailleurs que la vérité importe peu, seule la victoire compte. Je sais que beaucoup de flics pensent la même chose, or, pour moi, il n’y a pas plus de belle victoire que la vérité.

Challenge polar chez Sharon

Le maitre du haut château – Philip K Dick

Je voulais lire ce livre juste derrière celui de Philip Roth Le complot contre l’Amérique et puis …. j’ai oublié (un an déjà)..
Le thème est un peu le même : une uchronie autour des États-Unis et de la seconde guerre mondiale. Dans celui de Philip Roth le point de divergence se situe en 1941 Roosevelt n’a pas été réélu et c’est un gouvernement antisémite qui est à la tête du pays. Dans celui ci, le point de départ est que Roosevelt est mort dans un attentat en 1933 (attentat qui a bien eu lieu mais où c’est le maire de Chicago qui est mort et pas Roosevelt qui était à ses côtés)
Le parallèle des deux histoires s’arrête là : dans « le maître du haut château » l’action se passe en 1968 : La seconde guerre mondiale a été gagnée par les allemands, les japonais et les italiens en 1948 (« Roosevelt étant mort, les USA ne se sont pas réarmés assez vite et n’ont pas fait le poids face à L’Axe » est la thèse de P.K Dick)
L’histoire est ici passionnante : quelle imagination !! les États-Unis ont été divisés en deux : une partie à l’ouest est occupée par les japonais et une partie à l’est est occupée par les allemands. Une mince bande entre les deux occupants est resté « libre » : le Colorado et quelques autres états.
Je n’en dirais pas plus sur l’histoire (des espions, des fausses antiquités, une jeune femme qui n’a pas froid au yeux, un bijoutier juif qui tente de survivre dans les ex-USA, un mystérieux écrivain…et le Tao)
Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre est le fait qu’un des personnages écrive une uchronie qui imagine le monde si les USA avaient gagné la guerre (une uchronie dans l’uchronie donc avec une version proche de celle que l’on connaît mais pas tout à fait)
Une réussite pour ma part : passionnant de bout en bout avec un écrivain qui m’avait déjà bluffé avec Ubik
– Dieu ! dit-elle en riant, tu viens de parler à raison d’un kilomètre et demi à la minute.
– Je suis en train de t’expliquer la théorie fasciste de l’action ! s’écria-t-il très surexcité.
Elle ne pouvait répondre; c’était trop drôle.
Participation au challenge de Philippe : La contrainte de cette session est « le nom d’un bâtiment, d’une construction humaine, d’une institution,… »

Une ardente patience – Antonio Skarmeta

154 pages de concentré de poésie, d’humour, et aussi de dialogues entre Pablo Neruda, son facteur Mario, Beatriz l’amour du facteur et Rosa, la maman de l’amour du facteur….et quelques larmes aussi…

Pablo Neruda vit à l’Île noire au bout du monde, où il attend sans l’attendre, mais en l’espérant quand même un peu son prix Nobel. Il a 66 ans .
Mario Jimenez est « son » facteur : il n’a que lui sur son circuit de distribution de courrier mais quel volume : une sacoche pleine tous les jours, et du monde entier… il faut dire que Neruda est célèbre …
Mario a dix sept ans, il a accepté de devenir facteur pour plusieurs raisons : son père est pêcheur et le métier est très rude ; poète c’est un métier plus sûr pour séduire les filles…
En potassant bien son Pablo Neruda, il arrive à attirer l’attention de la Belle Beatriz (mais attention belle maman guette). Voici pour le début …

Ce livre suit en toile de fond l’enthousiasme suscité par l’élection d’Allende en 1970 et son assassinat en 1973 (assassinat est ce que dit l’auteur, la version « officielle » trouvée ça et là parle de « suicide »)

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Ce livre est paru en 1985.

Un film avec Philippe Noiret et Massimo Troisi a été adapté en 1994 : dans le roman, l’action se situe dans les années 1970 sur la côte chilienne. Le film transpose l’action en 1953 en Italie : peut être Edualc l’aura-t-il vu…

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2 Extraits :

La mère s’était juré, après la mort de son mari légitime, père de Béatriz, de ne plus jamais pleurer de sa vie – ou du moins d’attendre qu’il y ait dans la famille un autre défunt aussi cher. À cet instant, pourtant une larme livra bataille pour se sourdre de sa paupière.
– C’est ça, ma petite fille : l’anneau. Fais bien gentiment ta petite valise. C’est tout ce que je te demande.
La jeune fille mordit la couverture pour montrer que ses dents n’étaient pas seulement capables de séduire mais aussi de déchirer l’étoffe et la chair, puis elle vociféra :
– C’est ridicule ! Parce qu’un homme m’a dit que mon sourire voltige sur mon visage comme un papillon, il faut que je parte à Santiago !
– Ne fait pas la dinde ! éclata à son tour la mère. Aujourd’hui, ton sourire est un papillon, mais demain tes tétons seront deux colombes qui veulent qu’on les fasse roucouler, tes mamelons deux framboises fondantes, ton cul le gréement d’un vaisseau et la chose qui fume en ce moment entre tes jambes le sombre brasier de jais où se forge le métal en érection de la race ! Bonsoir !

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Dans la nuit du 4 septembre, une nouvelle fit le tour du monde comme un raz-de-marée : Salvador Allende avait remporté les élections et, pour la première fois au Chili, un marxiste était élu démocratiquement président de la République.
En quelques minutes, l’auberge de Madame Rosa fut envahie par des pêcheurs, des touristes printaniers, des collégiens qui avait reçu la permission de minuit et par le poète Pablo Neruda qui avait abandonné son refuge avec une stratégie d’homme d’État accompli pour éviter les appels téléphoniques des agences internationales qui voulaient l’interviewer. La perspective de jours meilleurs rendaient les clients prodigues de leur argent et Rosa n’eut d’autre ressource que de libérer Béatrice de sa captivité pour qu’elle vienne l’aider dans cette fête.
Mario se maintint à imprudente distance . Quand le postier descendit de son approximative Ford 40 pour se mêler aux réjouissances, le facteur lui sauta dessus pour lui confier une mission que l’euphorie politique de son chef accueillit avec bienveillance. Il s’agissait de jouer les entremetteurs et d’attendre une circonstance favorable pour susurrer à Beatriz qu’il l’attendait dans un hangar voisin où l’on rangeait les appareils de pêche.  (p 84)

Les lance-flammes – Rachel Kushner

Hasard de lecture, je lis ce roman juste derrière « John l’enfer » qui se déroulait en 1977 à New-york. Pour celui ci,  c’est la même date et New-York est un lieu important dans ce roman (ainsi que le Nevada et l’Italie).

Au départ on suit deux histoires en parallèle : D’un côté, un italien nommé Valera en 1912, de l’autre USA – Nevada 1977- avec un début sur les chapeaux de roues : Une jeune femme artiste (photographie et cinéma) participe à une course de vitesse dans le désert du Nevada : 238 km/heure, la moto part dans le décor ….suspense… on repart en Italie dans les années 30…

On se doute rapidement que les histoires vont se rejoindre : L’italien de 1917 a pour nom de famille Valera et est passionné de moto (il est dans l’armée dans une section de motocyclistes) et la jeune femme a une moto Valera et un ami qui s’appelle Valera également.

Finalement, l’histoire qui a lieu en 1977 prend assez vite le pas sur l’autre histoire «italienne » qui se déroule par  » bond  » entre les années :  1912,1917,1939, 1950…

On finit par « suivre » seulement Reno (surnom de la jeune femme qui est originaire du Nevada),  elle vient de finir ses études et se rend à New-York dans le but de devenir une artiste reconnue : elle a 21 ans, plein d’illusions et devient rapidement amoureuse de Sandro (Valera), un artiste célèbre d’une quarantaine d’années.

Le milieu de l’art à New-York dans les années 70 m’a à la fois plu et semblé bien vain : être original à tout prix, s’étourdir dans des fêtes,….
Les personnages secondaires m’ont également intéressée (surtout Ronnie Fontaine, l’ami de Sandro : sympathique, ambigu, jeune homme issu d’un milieu pauvre qui se retrouve célèbre du jour au lendemain grâce à son art)

Sandro et Reno partent quelques jours en Italie dans la famille de celui ci : une révélation pour Reno …la confrontation avec la violence dans l’Italie des années 1970 et la prise de conscience de la différence entre les classes sociales.

En conclusion : le portrait passionnant de l’évolution d’une jeune femme (durant deux ans, de 21 à 23 ans) même j’ai trouvé quelques longueurs cependant sur la vie « artistique et nocturne dans le New York de la fin des années 70. »

 

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Un extrait :

On lançait la grenade, elle explosait là où elle avait atterri alors que l’on était déjà loin. On ne la lançait pas en courant désespérément pour se mettre à l’abri, mais en roulant virement, droit devant, main sur l’accélérateur de sa moto Pope dorée – vroum et boum. Boum.
De tout le bataillon d’assaut, les opérateurs de lance-flammes avec leur double réservoir et leur masque à gaz étaient les figurines préférées de Sandro. Les pulls en amiante, les pantalons bouffants et les gants à manchette dont on pouvait les revêtir pour qu’ils ne soient pas carbonisés en mettant le feu à une forêt. Une forêt, un bunker ou un nid de mitrailleuses ennemies, cela dépendait. Les camions d’une voie de ravitaillement ou un tas de corps empilés, cela dépendait.
Les lance-flammes donnaient l’impression d’être d’un autre siècle, à la fois brutaux, antiques et horriblement modernes. L’huile inflammable contenue dans les réservoirs que transportaient les opérateurs était composée de cinq mesures d’huile légère de houille et d’une mesure de pétrole, et les opérateurs disposaient d’un petit bidon de dioxyde de carbone, d’un allumeur automatique et d’allumeurs de rechange dans une giberne accrochée à la ceinture. Le lance-flammes ne servait absolument jamais d’arme défensive. C’était une arme offensive pure, pour se rendre maître des lignes ennemies. L’opérateur s’engouffrait, créature imposante avec ses gros réservoirs sur le dos et à la main, un tuyau géant relié aux réservoirs. C’était un messager de mort. Il ressemblait à la Faucheuse, avec sa capuche en amiante au large col, et pulvérisait du feu liquide à une distance incroyable – cinquante mètres – dans les casemates et les tranchées de l’ennemi qui n’avait aucune chance de s’en sortir.
A en croire son père pourtant, les opérateurs de lance-flammes était une bande de nuls. Leurs lourds et encombrants réservoirs faisaient d’eux des cibles faciles et lentes, et on ne faisait pas de quartier s’ils étaient capturés. On n’aspire pas à ce genre de choses, disait son père, ce qui n’avait pas empêché Sandro de continuer à préférer les opérateurs de lance-flammes, à leur réserver une fascination particulière, avec leurs sinistres costumes d’amiante à capuche et leur long tuyau malfaisant qu’ils pointaient sur les ennemis qui leur faisaient obstacle. Mais Sandro ignorait si son intérêt était une forme de déférence ou de pitié.
Roberto qui criait: « Kaiserschlacht ! » en versant de l’essence sur ses figurines en papier.
Sandro, huit ans, le visage humide de larmes qui répondait : « pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi Kaiserschlacht ?»
Parce que, avait dit Roberto, la moitié d’entre sont morts dans l’offensive et les autres ont dû être exécutés pour pillage. Tu ne sais donc pas ce qui s’est passé ? C’est la retraite de l’Isonzo au Piave, après une attaque aux gaz toxiques par les sections d’assaut allemandes. Si tu veux jouer aux Arditi, il faut le faire correctement, en respectant le déroulement réel des batailles.

 

Le mois américain est Chez Titine. (Le thème du jour est « un roman féministe ou écrit par une femme »)