Les oreilles de Buster – Maria Ernestam

Incipit : « J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution »

Tout est dit dans cet incipit. Et en même temps rien n’est dit. Eva,56 ans, va remonter le fil de ses souvenirs de ses sept ans jusqu’à maintenant. Le lecteur sait donc dès le début qu’il lit la confession d’une meurtrière (une meurtrière qui a su cacher son crime…). Cela ne m’a pas empêché de me sentir proche d’Eva.
Sa mère est toxique, malade à n’en pas douter : égocentrique, alcoolique, séduisante et mielleuse un moment puis cruelle l’instant d’après. Eva est mal aimée voire maltraitée (psychologiquement). Heureusement que son père essaie de la protéger, sans trop y parvenir….
La couverture de ce roman où Eva promène un chien (Buster ?) d’un ton renfrogné est très bien choisie : elle montre à la fois sa fragilité de petite fille et une certaine détermination … détermination à toute épreuve …
Eva grandit tant bien que mal et espère construire une relation stable avec un jeune homme …c’est sans compter l’intervention de sa mère …

En alternance, Eva raconte son enfance dans son journal intime puis nous la suivons dans son quotidien de préretraitée, pour cause de problème de dos. Malgré sa santé délicate, elle continue de choyer ses rosiers, de dialoguer avec ses amies Petra et Gudrun, de s’occuper d’un vieille voisine (qui a l’âge que sa mère aurait eu si elle avait vécu) .

J’ai trouvé ce livre passionnant dans l’analyse des sentiments de la petit fille qu’est Eva, puis de l’adolescente qu’elle devient jusqu’à la femme mûre qui écrit dans son journal … une femme qui a commis l’irréparable mais qui n’a finalement jamais eu de remord ..

En parallèle de l’histoire principale, des intrigues secondaires m’ont également intéressée : la fille d’Eva est en plein divorce et essaie elle aussi de remonter la pente. Irène, atteinte de la maladie d’Alzhemer est admise dans d’un mourroir (on est loin de la vision idyllique d’une Suède où le bien être social règne…) . Eva s’occupe d’Irene alors que la propre fille d’Irène ne mâche pas ses mots et crache la haine qu’elle a pour elle (encore une qui aurait dû assassiner sa mère quand elle le pouvait….)

En bref les histoires mères-filles ne sont jamais simples….

Eva est-elle un monstre comme sa mère ou était-elle en légitime défense ? A chacun de se faire son opinion…

Une lecture que je vous recommande…

 

Un extrait

J’ai répliqué que si Petra avait tellement besoin de parler, c’était peut-être justement parce qu’elle vivait avec un homme pathologiquement taciturne. Sven a protesté :
– Pas du tout. Les femmes ont une réserve de quatre mille mots à épuiser quotidiennement, je veux dire en moyenne, quatre mille mots par jour, et nous les hommes, nous n’en avons que deux mille. A un moment ou à un autre au cours de la journée, nos mots sont tout simplement épuisés, alors que vous, il vous en reste encore la moitié. Et voilà ce qui arrive. Pas étonnant que tant d’hommes soient fatigués.

Challenge Petit bac 2019 Enna : catégorie « partie du corps »

 

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Le paradis des chevaux – Jane Smiley

USA -1996-1998
Un pavé de 700 pages pour ceux qui aiment les chevaux (j’en fais partie pour ceux qui en douteraient)
J’ai eu un peu peur en ouvrant ce roman qui commence par lister les personnages (et leurs chevaux).  En effet il y a des propriétaires (4, presque tous milliardaires dont 1 chanteur de rap) et leurs conjoints, des éleveurs (2), des entraîneurs (3), des jockeys (une multitude dont un jeune mexicain très sympathique), un masseur, deux vétérinaires, des parieurs et des chevaux (6 principaux et un peloton entier)
Et puis finalement ce n’est pas très dur de se retrouver dans tout ce petit monde, tant j’ai trouvé que Jane Smiley savait décrire et faire bouger ses personnages.

Mes personnages préférés ont été : Buddy, l’entraîneur véreux « touché » par Jésus (un grand moment de rire) ;  Joy, trentenaire attendrissante, qui s’occupe de juments dans un haras et qui découvre les joies du galop sur un ex-champion à la retraite ; Krista jeune maman débordée par son boulot d’éleveur et ses factures à payer, Audrey l’adolescente orpheline qui « revit » grâce au concours de sauts d’obstacles, Farley un entraîneur honnête et zen, amoureux de Joy…

Finalement pas mal de femmes dans ce milieu que j’imaginais plus macho…

Pour l’action une partie se déroule en Californie, une autre à New-York, des courses ont lieu dans le légendaire Kentucky de Secrétariat et une course mémorable à Longchamp…

Une vie trépidante qui tourne autour des champs de courses , avec ses joies, ses accidents tragiques….quelques histoires d’amour…et d’amitié…

L’humour est très présent parmi tout ce beau monde et j’ai souvent ri (surtout avec Elisabeth, « médium » pour animaux)

Un extrait :

Froney’s Sis est la seule à ne pas savoir au juste pour qui elle doit se prendre. Orpheline à l’âge d’un mois quand sa mère est morte en une nuit d’un accès de colique, elle a été élevée en compagnie d’un poney et alimentée à l’aide de seaux de lait, car elle était trop grande pour être confiée à une nourrice. Le poney était une créature patiente. Il se tenait tranquillement près d’elle, s’éloignait du seau de nourriture quand elle voulait manger, broutait l’herbe quasiment entre les jambes de la pouliche et poussait la sociabilité jusqu’à trotter à ses côtés lorsqu’elle gambadait, lançait des ruades et galopait, mais son attitude n’avait pas le naturel dont fait preuve une jument. Il ne la câlinait pas souvent du bout du museau, il n’avait pas ce doux et hennissement guttural et plein d’amour qui est le propre des juments. Et bien sûr, il ne l’allaitait pas. Mais, surtout, l’intérêt qu’elle lui inspirait n’était pas une force impérieuse dans sa vie, comme le serait l’intérêt qu’inspire le poulain à sa mère. Une jument se serait montrée brusque, importune et attentive. Une jument l’appellerait avant de partir au trot ; le corps d’une jument lui enverrait des messages, lui dirait quoi penser et comment se comporter vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais le corps du poney n’envoyait aucun message. Déjà, dans le cas de Froney’s Sis, nature et culture ont interféré : les ramilles de sa personnalité sont comme les pousses d’abricotiers plantés en espalier ; si charmante qu’elle devienne, elle n’apprendra peut-être jamais à devenir quelqu’un.
On dirait que Monsieur Kyle Tompkins son propriétaire, possède aussi toute la Californie centrale. Sur une parcelle de terre surchauffée par le soleil, si vaste et plane qu’elle n’oppose ni limites ni résistance, Monsieur Tompkins élève des ovins, fait pousser des abricots, du raisin, du coton, du riz et de la luzerne, fabrique des cosmétiques, possède des restaurants, une station touristique, un centre hippique comprenant un haras et une écurie, une entreprise de camionnage, un holding, une société de gestion de biens, une compagnie d’assurances et une société d’assurances pour compagnie d’assurances, mais il nourrit un intérêt personnel pour les chevaux de course. Le nom de Froney’s Sis lui a été inspiré par la sœur de Bob Froney. Bob Froney est un type du coin, il a conçu la formule spéciale de la Crème revitalisante Tompkins pour le visage à l’aloes et à l’amande , le produit vedette de la ligne de Soins nourrissants Peau parfaite de Tompkins. Bob a récemment dit à Monsieur Tompkins que sa sœur Dorcas a été la première à tester la formule et à orienter les préparateurs vers la texture non grasse que Bob a fini par produire dans sa cuisine. Dans un élan de gratitude, Monsieur Tompkins a passé une journée entière à essayer de décider entre «Dorcas », « Bob’s Baby Sister » et « Froney’s Sis ». Il y a quelques années, il a nommé une pouliche « Chemolita » et un poulain « Radiation Baby » parce que sa mère était en chimiothérapie. Les noms qu’il choisit sont si bizarres que personne d’autre ne les demande jamais, si bien que le Jockey-Club semble toujours lui accorder ceux qu’il veut. Il baptise près d’une centaine de poulains par an et ne fait jamais courir que les chevaux de sa propre écurie.

Challenge totem chez Liligalipette 

Challenge Petit bac 2019 Enna pour la catégorie « animal »

 

Le Mars Club – Rachel Kushner

Roman choral.

D’emblée nous sommes dans l’histoire : Romy est en prison, en Californie. Elle a tué un homme. Peu importe que cet homme la harcelait : elle a été condamnée à perpétuité : son avocat commis d’office n’a pas su toucher le jury et lui faire obtenir les circonstances atténuantes (un homme qui se déplace avec des béquilles ne peut pas être un harceleur…et puis franchement une strip-teaseuse, vous parlez d’un métier …)

Ce sera donc la perpétuité …et même deux fois la perpétuité en fonction du système en vigueur aux Usa …

En plus de Romy, l’auteur nous fait part des pensées de Betty (dans le couloir de la mort, accusée d’avoir fait tué plusieurs hommes dont son mari..), de Button une adolescente condamnée elle aussi pour meurtre commis quand elle était mineure et qui accouche en prison, de Sammy une latino américaine qui a passé plus de temps en prison que dehors…
Parmi les personnages masculins, Gordon est professeur et donne des cours aux détenues, Doc dans une autre prison est  un flic pourri (meurtre lui aussi …complice de Betty), Kurt le harceleur assassiné…

Pas de réinsertion possible, pas d’espoir…
Cependant Romy tient le coup, elle pense à son fils Jackson, 7 ans au moment de son arrestation, 11 ans maintenant …avant d’apprendre qu’elle a été déchue de l’autorité parentale.

Ce livre au delà du portrait de cette Romy, si forte, est  une mise en accusation du système judiciaire américain qui envoie ses citoyens en prison à perpétuité (cas de trois récidives pour cambriolages…) ou dans le couloir de la mort …

Effrayant et terriblement réaliste…La misère dans les années 80 aux USA …la drogue. Et plus tard la guerre du Golfe  les soldats qui défendent la « liberté » des américains…
Ces américains qui peuvent se retrouver du jour au lendemain en prison broyés par l’appareil judiciaire….

Un roman passionnant mais très dur.

Un extrait

Un jour, lors d’une discussion sur un chapitre du poney rouge de John Steinbeck, les femmes parlèrent des montagnes évoquées dans le roman et de celles qu’on voyait depuis la cour principale. Elles semblaient en avoir peur, ce qui étonna Gordon. Il pensait que les montagnes seraient synonymes de liberté pour elles, c’était l’unique aperçu de la nature qu’elles avaient depuis la prison. « Là-haut, il faut se battre contre des gros boucs, dit Conan. Au moins, ici, il y’a que des petites biques. Des petites biques et des chattes. Comme ça je suis certain d’avoir le dessus. »
Quand ils abordèrent le troisième chapitre intitulé « la promesse », où il était question de Nellie, la jument pleine, une femme leva la main et raconta que lorsqu’elle avait accouché son ventre avait la forme d’un cœur, « il était en deux parties, expliqua-t-elle, exactement comme celui d’un cheval, même le docteur a dit que c’était vrai, que les chevaux ont un ventre en forme de cœur ».
Elle lurent chacune un passage du chapitre à voix haute. Au moment où il était fait allusion à des cochons, une détenue intervint pour dire que son cousin, emprisonné en Arizona, lui avait écrit qu’un dimanche par mois on mettait un cochon dans la chambre à gaz de sa taule pour vérifier qu’elle était en état de marche.
Gordon tenta de ramener la discussion sur le livre. Quelle était la promesse de Billy Buck ?
La fille dont le cousin lui avait écrit qu’on gazait les cochons le dimanche ajouta que, dès que l’animal « s’élevait dans le tuyau », une odeur se répandait dans toute la cour. « Ça sent la fleur de pêcher. C’est ce que mon cousin m’a dit. »
Romy Hall leva la main. Billy Buck avait promis au jeune Jody un poulain en bonne santé, répondit-elle. Plus tôt dans le récit, Billy Buck s’était engagé à s’occuper du poney rouge, lequel était mort. Cette nouvelle promesse lui permettrait d’être un homme de parole en aidant à mettre au monde un poulain sain et sauf.
« Et est-ce que ça a été le cas ? » demanda Gordon. En fait, l’histoire était vicieuse, répliqua Romy. En théorie, oui, il avait tenu sa promesse, sauf qu’il avait dû tuer la jument pour sauver le poulain qui se présentait mal. Il lui avait défoncé le crâne avec un marteau ; c’était une façon merdique de tenir une promesse. La jument aurait pu avoir d’autres poulains qui se présentaient bien, mais elle était morte parce qu’un cow-boy voulait à tout prix être un homme de parole.
« C’est bien de faire une promesse, expliqua London à Gordon, comme pour résumer ce qui se passait dans la vraie vie. Mais ce n’est pas toujours une bonne idée de la tenir. »

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Des vampires dans la citronneraie – Karen Russell

Nouvelles

J’ai entendu parlé de ce livre à sa sortie en 2013. L’article lu faisait mention d’une nouvelle avec la métamorphose d’anciens présidents des USA en chevaux 😉

Voici un recueil enthousiasmant et quelques mots sur chaque nouvelle (tournées résolument vers le fantastique…)

1- Des vampires dans la citronneraie : Italie : il s’agit de la nouvelle qui donne le titre au recueil.
Un vampire (très vieux et très humain) nous parle de son coup de foudre pour Magreb une vampire. Fabuleusement écrit : moins qui n’aime pas le citron, j’en avais l’eau à la bouche…

2- De la soie pour l’Empire : Japon : L’histoire est racontée par une jaune fille de 23 ans qui se retrouve dans une usine surréaliste où des jeunes filles après avoir bu une substance étrange ont du fil de soie qui leur sort des mains….Étrange et envoûtant

3- Une armée de mouettes à Strong Beach 1979 : Un jeune garçon bascule à 14 ans dans la précarité car sa mère a été licenciée et ne retrouve pas de boulot….Percutant

4- La fenêtre de la Hox River : Comment devenir propriétaires en 1872 au USA (Arkansas) ?  Nous suivons un petit garçon dont le père a donné un message à faire parvenir aux voisins (une demi journée de cheval pour les voisins les plus proches..). Un  effrayant jeu de miroirs…

5- La Grange à la fin de notre mandat : Il s’agit de la nouvelle qui m’a incité à acheter ce livre : des présidents américains se réincarnent en chevaux.
Bizarrement ce n’est pas ma nouvelle préférée même si le propos m’a intéressée.
Peut être parce que je n’ai pas compris toute la subtilité de la nouvelle (n’étant pas très au fait des présidents cités)

6- Règles à respecter pour soutenir son équipe dans l’Antarctique
11 règles très drôles pour toutes les femmes (ou ex-femmes) de supporters sportifs.
Je ne vous dis pas qu’elle est l’équipe que soutient le narrateur mais elle vaut le déplacement (indice : cf le titre de la nouvelle : Antarctique)
Un ton très drôle pour moi mais qui ne serait peut-être pas apprécié par un supporter sportif tellement c’est caustique…

7- Les nouveaux vétérans
La rencontre entre Beverly, kinésithérapeute aux USA, qui reçoit comme patient Derek
Sur le dos de Derek un paysage et une scène a été tatouée : En Irak, pendant le guerre l’ami de Derek meurt sa jeep explose suite à un attentat.
Beaucoup de tendresse dans cette nouvelle. Beverly tente de soigner Derek de son traumatisme suite à cet attentat.
Le ton est fantastique : Beverly voit elle réellement la scène sur le dos de Derek s’animer ?

8- La marionnette sans sépulture  d’Éric Mutis : Un groupe de 4 garçons trouve un épouvantail qui ressemble à Éric Mutis. Le narrateur remonte le fil de sa mémoire, 8 mois plus tôt, alors que les garçons harcèlent  Éric.Celui-ci part de l’école. A-t-il déménagé ? A-t-il été enlevé ? A-t-il existé ?
Une nouvelle très intrigante sur ce qui se passe dans la tête de jeunes ado d’un milieu pauvre.

L’auteure est comparée sur le net à Flannery O Connor. Pour ma part, je citerai plus Raymond Bradbury.

En conclusion : A lire ! pour le côté fantastique et caustique 

Un extrait :

La Grange fait partie d’un modeste haras dont les prés moutonnent, barrés par un horizon vide et nappé de brume. Le paysage est plat, c’est une terre à maïs jaune entièrement dépeuplée. En fait, ça ressemble beaucoup aux prairies du Kentucky. Il y a des fourmilières partout, énormes, de vrais monstres.
On compte vingt-deux boxes. Parmi les pensionnaires, il y aurait, selon les estimations de Rutherford, onze anciens présidents des États-Unis d’Amérique. Les autres sont des chevaux ordinaires, qui leur coulent des regards soupçonneux. Rutherford B. Hayes est un Pinto pie doté d’une frange dorée rebelle et d’un léger strabisme. Ses contacts avec les chevaux normaux sont toujours restés limités. Les Clydesdales ont l’esprit de chapelle et les gencives toutes roses, les palominos sont des bouffons consanguins.
La proportion de présidents semble constante : cinquante pour cent. Rutherford se livre sans arrêt àdes calculs pour trouver une explication (Voyons, si je suis le dix-neuvième président mais le quatrième arrivé ici, et si onze divisé par onze, ça fait un, alors… Eux, reprenons…). Jusqu’à présent il a échoué à découvrir l’algorithme qui aurait déterminé leur réincarnation. « Une proportion constante n’est pas forcément significative », affirme James Garfield, un placide percheron gris, et Rutherford en convient. Puis il retourne à sa fébrile arithmétique.
Les présidents sont certains d’être toujours en Amérique, même si rien ne peut le confirmer. L’année – le temps passe comme avant est indéterminée. Une journée se mesure à de subtiles graduations : les variations de la luminosité sur l’herbe ; les étoiles de givre qui recouvrent la vitre de la cabine du tracteur à l’aube. Eisenhower prétend qu’ils sont dans le passé. « Le ciel est vide, dit-il. Pas de B–52 en vue. »

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Challenge « lire sous la contrainte  » chez Philippe où la contrainte est « Devinez qui j’ai rencontré ?  »

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Challenge Petit bac 2019 Enna catégorie « Lieu »

Les cosmonautes ne font que passer – Elitza Gueorguieva

D’abord le titre m’a fait sourire « Les cosmonautes ne font que passer » avec une jolie jeune femme souriante et son casque CCCP.

Le début est intriguant puisque l’auteur s’adresse à la petite fille bulgare qu’elle était quand elle avait sept ans, en lui parlant à la deuxième personne du singulier. Sous ses dehors un peu enfantins – puisque c’est une petite fille qui parle – le fond est intéressant, résolument féministe. La petite fille confond spatial – elle a sept ans – et spécial. Le titre du premier chapitre est donc « la conquête spéciale » et pendant tout le livre la petite fille va essayer de devenir cosmonaute (en passant par parachutiste, scaphandrière…). Les autres titres de chapitres sont aussi très drôles : Youri Gagarine n’est pas une cantatrice d’opéra, Youri Gagarine a été kidnappé par des extraterrestres, le Père Noël t’envoie le bonjour…

La petite fille observe son entourage : sa mère qui n’arrête pas de fumer, son père qui se retrouve au chômage, son grand-père un « vrai » communiste. J’ai ri du décalage entre les mots d’enfants et la réalité :  par exemple elle dit que le camarade Todor Jivkov, chef de l’Etat, est « vilain » et la mère panique, file dans la salle de bain et revient catastrophée en disant « Nous voici dissidents ».  La tension des adultes est palpable à travers les yeux d’une enfant qui ne comprend pas la situation. L’absurde de la situation fait à la fois rire et trembler.

On assiste aux essais infructueux de la petite fille et de son amie Constantza qui veulent chacune devenir la future Valentina Tereshkova, première femme cosmonaute soviétique.
La petite fille grandit, vit la chute du mur de Berlin – à 10 ans – elle croit que Berlin est un homme. Lentement la Bulgarie sort de l’étreinte soviétique et plonge vers la misère. Il faut des heures pour acheter de quoi se nourrir, le cousin de la petite fille se découvre une vocation de « mafioso « (mutra dans le livre)
La petite fille devient ado, se passionne pour Kurt Cobain qui remplace dans son cœur Youri Gagagine ….obligé de descendre de son piédestal car communiste…
De 7 à14 ans, vu par les yeux d’une enfant, un monde se délite : il ne reste que la misère ou l’exil …et Kurt Cobain…

Au delà de l’histoire le ton m’a beaucoup plus : le « tu « de l’auteur interpelle et je me suis sentie proche de cette petite fille qui fait les 400 coups et ne veut pas grandir trop vite ….

Hasard de lecture : c’est la deuxième livre en moins d’un mois que je lis un roman où l’action est relatée par un enfant de 7 ans : j’ai aussi beaucoup aimé le ton de « Lignes de faille » de Nancy Huston : la naïveté et la candeur de l’enfance font passer bien des messages…

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Un extrait

« Décidément, tout t’est interdit en ce moment. Grimper sur des arbres, se balancer trop haut, sauter d’un tremplin ne sont pas des activités de petite fille, te dit ta mère en allumant sa première cigarette de la journée, et tu comprends que l’élévation spatiale, comme tout ce qui est glorieux en général, est réservé aux garçons. Il y a comme une distribution des tâches : tous les garçons que tu connais, ou dont on te parle, camarades, voisins, cousins veulent devenir des cosmonautes un jour, c’est une évidence, cela va de soi et ce serait étrange, voire extravagant que cela soit autrement.» (page 26)

 

Lire le monde chez Sandrine pour la Bulgarie

Machenka – Vladimir Nabokov

Berlin 1925
Le cadre de ce court roman est celui d’une pension où résident des émigrés russes chassés par la révolution. Toute l’intrigue se joue en quatre petits jours…
On y retrouve Ganine, jeune homme de 25 ans au chômage, et Alfiorov, la quarantaine, qui attend impatiemment que sa femme arrive de Russie : Il ne l’a pas vu depuis 4 ans et elle vient enfin d’obtenir les papiers pour sortir de Russie. Cette femme est la Machenka du titre.
Ganine, après une période de suractivité, tombe dans la dépression.
Il reste avec une maîtresse Ludmila qu’il n’aime plus, par apathie jusqu’au jour où …il voit une photo de Machenka …et où il se souvient…de son premier amour à 16 ans…

L’écriture m’a beaucoup plu : les images de la pension sont percutantes (on entend le train de la gare voisine faire trembler les murs), les images sont surprenantes et poétiques, Ganine est très ambigu (amoureux ? criminel ? voleur ? fou ? )

Il s’agit du premier roman de Nabokov et il semble que celui ci ait une part autobiographique importante. En tout cas j’ai trouvé le ton très juste : l’évocation tout en nostalgie et ressentiment de l’exil, la nostalgie de son premier amour.

Tout au long du livre, la place des trains est importante : la pension est tout contre une gare, l’énigmatique Machenka doit arriver au train de 8h05 le samedi suivant, Ganine se souvient d’une rencontre en train quand il habitait encore en Russie et à la fin, il quitte Berlin pour la France en train… ce leitmotiv du train m’a énormément fait penser à « La modification » de Michel Butor….

La fin de ce livre est parfaite…

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Un extrait

Ganine dit, en regardant ses pieds :
« Quand j’étais dans les classes supérieures, mes camarades croyaient que j’avais une maîtresse ! Et quelle maîtresse ! Une femme du monde. Cela me valait leur respect je ne protestais pas, car j’avais moi-même fait circuler ce bruit.
– Je vois, dit Podtiaguine en hochant la tête. Vous ne manquez pas d’ingéniosité, Liovouchka. Cela me plaît.
– À vrai dire, j’étais d’une chasteté absurde et je ne m’en portais pas plus mal. J’en étais fier, comme d’un secret important, mais tout le monde croyait que j’avais beaucoup d’expérience.
Certes je n’étais pas le moins du monde timide, ou pudibond. J’étais tout simplement heureux de vivre comme je vivais et j’attendais. Mes camarades, ceux qui employaient un langage ordurier et haletaient au seul mot de « femme », étaient tous boutonneux et malpropres, avec des mains moites. Je les méprisais pour leurs boutons. Et ils mentaient d’une façon révoltante à propos de leurs aventures galantes.
– Je dois avouer, dit Podtiaguine de sa voix terne, que j’ai commencé par une femme de chambre. Elle était si gentille, si douce, elle s’appelait Glacha. C’est comme cela que…
– Non. Moi, j’ai attendu, dit Ganine très doucement. Du début de la puberté jusqu’à seize ans, disons trois ans. Quand j’avais treize ans, un jour, en jouant à cache-cache, je me suis caché avec un autre garçon de mon âge au fond d’un placard. Dans l’obscurité, il m’a parlé de femmes merveilleusement belles qui se laissaient déshabiller pour de l’argent. Je n’entendis pas très bien le nom qu’il leur donnait et je crus que c’était : «prinstituées»– mélange de princesse et d’institutions de jeunes demoiselles. Je me fis d’elles une image mystérieuse et enchanteresse. Bientôt cela va sans dire, je compris que j’étais dans l’erreur, car je ne vis rien d’enchanteur dans les femmes qui arpentaient la Perspective Nevski en se dandinant et qui nous appelaient, nous, les élèves des écoles secondaires, des « crayons ». Et puis, après trois années d’orgueilleuse chasteté, mon attente prit fin. C’était en été, dans notre maison de campagne.

 

 

Challenge « lire sous la contrainte  » chez Philippe où la contrainte est « Devinez qui j’ai rencontré ?  »

Le fracas du temps- Julian Barnes

LC avec Edualc

Mi-biographie, mi roman, Julian Barnes a choisi de nous raconter dans cet livre trois moments de la vie de Chostakovitch.

Première partie : l’action se passe en 1936
Un article dans la Pravda déclenche tout : Staline (via la Pravda) dit que Chostakovitch écrit de la musique anti-patriotique, Chostakovitch a peur pour sa vie et celle de sa famille.
Il est convoqué et interrogé par la police. Il se voit déjà perdu, exécuté ou envoyé dans un camp. Pour éviter une arrestation devant sa famille, il va pendant plusieurs nuits rester dans le couloir devant son appartement en attendant la police. Julian Barnes sait nous mettre à côté de cet homme d’une trentaine d’années, qui est à la fois un génie musical mondial, acclamé dans le monde entier et d’autre part entièrement seul devant la « folie » de Staline. Pendant ces dix longues nuits, il réfléchit à sa vie, son enfance, ses relations avec la musique et le régime stalinien, sa résistance passive au Pouvoir. Il s’en sort « miraculeusement » alors que nombreux de ses amis disparaissent dans les purges de Staline.

Deuxième partie :1948, Chostakovitch revient de New York avec un sentiment mitigé : ce voyage organisé pour montrer l’  « ouverture » de l’URSS tourne pour lui au fiasco : il est forcé par le régime à dénigrer les musiciens russes émigrés aux USA..Il se sent lâche, humilié, honteux mais a-t-il réellement le choix ?

Le moment qui m’a le plus interpellée est lorsqu’il  revient sur la période de la guerre  : bizarrement, pendant celle-ci, alors que le monde est à feu et à sang,  il se sentait presque libre (ou moins persécuté et surveillé : Staline avait autre chose à faire que persécuter ses compatriotes).
Julian Barnes raconte comment les russes sont sous la coupe d’un tyran et survivent en maniant l’ironie et en écoutant du Shakespeare « Les gens écoutaient les huit premiers vers en attendant impatiemment le neuvième : et l’art bâillonné par l’autorité »

Troisième partie :Début des années 70
Le génie est usé, vieilli, veuf…Cette partie est la plus triste. Au préalable, on sent la force de caractère de cet homme… des décennies de dictature l’ont totalement détruit psychologiquement…Le propos de l’auteur reste très intéressant : très empathique, on a l’impression d’être dans les pensées de Chostakovitch…

Deux extraits :

Lénine trouvait la musique déprimante.

Staline croyait comprendre et apprécier la musique.

Khrouchtchev méprisait la musique.

Quel est le pire pour un compositeur ?     (p159)

***

Il reporta son attention sur l’oreille du chauffeur. En Occident, un chauffeur était un serviteur. En Union soviétique, un chauffeur était un membre d’une honorable profession bien rémunérée. Depuis la guerre, de nombreux chauffeurs étaient des mécaniciens qui avaient une expérience militaire. Vous saviez qu’il fallait traiter votre chauffeur avec respect. Vous ne critiquiez jamais sa façon de conduire, ni l’état du véhicule, parce que le moindre commentaire pouvait avoir pour résultat que la voiture était immobilisée une quinzaine de jours avec quelque mystérieuse maladie. Vous fermiez aussi les yeux sur le fait que, lorsque vous n’aviez pas besoin de votre voiture, il travaillait sûrement pour son propre compte afin d’étoffer son salaire. Alors vous vous en remettiez à lui, et à juste titre : à certains égards, il était plus important que vous. Il y avait des chauffeurs si prospères qu’ils avaient leur propre chauffeur. Y avait-il des compositeurs assez prospères pour avoir à leur service des gens chargés de composer pour eux ? Probablement ; de telles rumeurs étaient communes. On disait que Khrennikov était si occupé à se faire aimer du Pouvoir qu’il n’avait que le temps d’esquisser sa musique, que d’autres orchestraient pour lui. Peut-être était-ce le cas, mais peu importait de toute façon : cette musique n’aurait pas été meilleure ni pire si Khrennikov l’avait orchestrée lui-même (p195)

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

Swing time – Zadie Smith

Prologue – Londres 2008

On ne sait pas qui est le « je » de ce prologue. Un prologue très énigmatique : on sait qu’il y a eu un scandale : la narratrice a perdu son boulot et se cache des paparazzis. Elle va assister à une conférence qui passe un extrait du film Swing Time avec Fred Astaire. Ce film déclenche un flot de souvenirs depuis ses 10 ans.

1982 – La narratrice (elle n’a pas de prénom, j’ai été tentée plusieurs fois de l’appeler Zadie comme l’auteure) raconte son enfance et sa rencontre au cours de danse avec Tracey, dans un quartier populaire de Londres : deux jeunes filles métisses, une dont la mère est jamaïcaine et le père blanc, l’autre dont la mère est blanche et le père noir.
Le ton est vivant on a l’impression de voir les fillettes bouger et danser.
Les deux filles se passionnent pour Mickael Jackson et une chanteuse australienne Aimee.

On retrouve la narratrice 10 ans plus tard : Elle travaille pour une chaîne TV où elle rencontre en chair et en os la fameuse Aimee. Elle devient son assistante.
Parallèlement les deux filles se disputent et se perdent de vue. Tracey essaie de devenir une danseuse professionnelle …
Dans le même temps Aimee et la narratrice font de nombreux aller-retours entre New York et l’Afrique pour créer une école pour les jeune filles.

Enfin, la narratrice évoque ses relations avec son père, très gentil, et sa mère, une femme forte engagée politiquement, qui finira députée, avec qui les relations sont vite conflictuelles.

Ce livre, très riche, a pour toile de fonds la difficulté de certaines populations pour sortir de la misère…que ce soit à Londres ou en Afrique… corruption des élites, optimisme et désespoir des populations tentées par le mirage de l’immigration en Europe ou de se tourner vers l’islam …
Une réussite ce livre qui me donne envie de lire les précédents de l’auteure.

Un extrait

Je ne veux pas dire que ma mère ne m’aimait pas mais elle n’avait pas la fibre domestique: son existence se concentrait dans son esprit. La compétence fondamentale de toute mère – l’organisation du temps – lui échappait. Elle mesurait le temps en nombre de pages. Une demi-heure pour elle signifiait dix pages lues, ou quatorze, en fonction de la taille du livre, et lorsqu’on appréhende le temps de cette façon, il n’y en a plus pour quoi que ce soit d’autre; on n’a pas le temps d’aller au parc ou d’acheter une glace, pas le temps de mettre son enfant au lit, pas le temps d’écouter le récit éploré d’un cauchemar.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

Pars vite et reviens tard – Fred Vargas

C’est toujours un bonheur de commencer un Fred Vargas
Celui ci n’est pas tout jeune – 2001- mais je ne l’avais pas lu.
Tout de suite on est dans l’ambiance. Les personnages sont cabossés par la vie, Joss Le Guern est un ancien marin qui a fait de la prison pour avoir tabassé un armateur, coupable d’avoir laissé naviguer un rafiot en fin de vie (bilan :deux hommes d’équipage tués)
Après sa sortie de prison Le Guern est « visité » par son arrière- arrière-grand-père qui lui suggère de devenir crieur public (un grand moment cette scène :-)), ce que fait le fameux Joss.
Parmi les voisins de Joss il y a la somptueuse Lisbeth (ancienne prostituée), Decambrais, retraité qui gère une pension de famille et Damas, jeune homme un peu simple qui vend des rollers ….tout une galerie de personnages truculents, à la fois simples, drôles et attachants.
En parallèle, Adamsberg et Danglard mènent l’enquête sur un « illuminé «  qui essaie de semer la peste dans Paris, et ailleurs. Les deux histoires sans surprise vont se rejoindre.
J’adore Adamsberg le seul flic qui arrive à dire les phrases suivantes sans être ridicule  : « Non Danglard. Je n’ai pas souvent peur. J’attendrai d’être mort pour avoir peur, ça me gâchera moins la vie. À vrai dire, la seule fois où j’ai eu vraiment peur dans mon existence, c’est quand j’ai descendu ce glacier tout seul, sur le dos, quasiment à la verticale. Ce qui me fait peur, hormis la chute imminente, c’était ces foutus chamois sur le côté qui me regardaient et qui disaient avec leurs grands yeux bruns : « pauvre crétin. Tu n’y arriveras pas. » Je respecte beaucoup ce que disent les chamois avec leurs yeux mais je vous raconterai ça une autre fois, Danglard , quand vous serez moins tendu » (p151)

En bref une réussite !

Extrait
un dialogue entre Joss et son arrière arrière arrière grand-père (p12)

L’ancêtre haussa les épaules. Il en avait vu d’autres et ce n’était pas ce petit morveux qui allait le mettre en boule. Un Le Guern qui avait de la branche, ce Joss, il n’y avait pas à dire.
– Comme ça, reprit le vieux en sifflant son chouchen, t’as pas de femme et t’as pas de ronds ?
– Tu mets le doigt dessus, répondit Joss. T’étais moins malin dans le temps, à ce qu’on raconte.
– C’est d’être fantôme. Quand on est mort, on sait des trucs qu’on savait pas avant.
– Sans blague, dit Joss en tendant un bras faible en direction du serveur.
– Pour les femmes, c’est pas la peine de me sonner ; c’est pas mon meilleur terrain.
– Je m’en serai douté.
– Mais pour le boulot, c’est pas sorcier mon gars. T’as qu’à copier la famille. T’avais rien à foutre dans le bobinage, c’était une erreur. Et puis tu sais les choses, il faut s’en méfier. Passe encore les cordages, mais les bobines, les fils, et je ne te parle pas des bouchons, mieux vaut passer au large.
– Je sais, dit Joss.
– Il faut faire avec son hérédité. Copie la famille.
– Je ne peux plus être marin, dit Joss en s’énervant. Je suis tricard.
– Qui te parle de marin ? Il n’y a pas que le poisson dans la vie, nom de Dieu, manquerait plus que ça. J’étais marin, moi ?
Joss vida son verre et se concentra sur la question.
– Non, dit-il après quelques instants. Tu étais le Crieur. Depuis Concarneau jusqu’à Quimper, t’étais le Crieur de nouvelles.
– Ouais mon gars, et j’en suis fier. «Ar Bannour », j’étais le « Crieur ». Il n’y en avait pas de meilleur que moi sur la côte sud. Chaque jour que Dieu faisait, Ar Banneur entrait dans un nouveau village et à midi, il criait les nouvelles. Et je peux te dire qu’il y avait du monde qui m’attendait depuis l’aube. J’avais trente-sept villages sur mon territoire c’est pas rien, hein ? Ça fait du monde, hein ? Du monde qui vivait dans le monde et grâce à quoi ? Grâce aux nouvelles. Et grâce à qui ? À moi, Ar Bannour, le meilleur colporteur de nouvelles du Finistère. Ma voix portait de l’église jusqu’au lavoir et je savais tous les mots. Chacun dressait la tête pour m’entendre. Et ma voix elle apportait le monde, la vie, et c’était autre chose que du poisson, tu peux me croire.
– Ouais, dit Joss en se servant directement à la bouteille posée sur le comptoir.
– Le second empire, c’est moi qui l’ai couvert. Je suis allé chercher les nouvelles jusqu’à Nantes et je les ramenais à dos de cheval, fraîches comme la marée. La IIIe République, c’est moi qui l’ai criée sur toutes les grèves, tu aurais dû voir ce tintamarre. Et je ne te parle pas du bouillon local : les mariages, les morts, les engueulades, les objets trouvés, les enfants perdus, les sabots à refaire, c’est moi qui transportais tout ça. De village en village, on me remettait des nouvelles à lire. La déclaration d’amour de la fille de Pennmarch à un gars de Sainte-Marine, je m’en souviens encore. Un scandale de tous les diables suivi d’un assassinat.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

La femme comestible – Margaret Atwood

Après avoir apprécié  « La servante écarlate » j’ai eu envie de relire Margaret Atwood et le sort a désigné son premier roman.
Paru en 1969 au Canada, j’ai trouvé ce roman encore très d’actualité.
Une jeune femme Marian travaille dans une société d’enquête. Elle rédige des questionnaires pour les services marketing de différents clients (la bière élan pour les hommes, les vrais…, des protections féminines…. )
Dans la première partie c’est Marian la narratrice et on suit pas à pas toutes ses interrogations : ses relations avec sa colocataire (qui veut avoir un bébé toute seule), sa logeuse (parangon  ou dragon de vertu ?), son  amie Clara, mère de 2 petits et enceinte du troisième, ses collègues de travail (qui cherchent un mari : nous sommes à la fin des années 60), son fiancé Peter, brillant avocat… et Duncan (qui m’a fait penser au personnage principal de John Irving dans l’épopée du buveur d’eau…)

Tout cela sur un ton caustique et sans concession (et drôle).

Le passage à la deuxième partie m’a un peu désarçonnée : on passe à un narrateur externe tout en restant focalisé sur Marian et son futur mariage avec Peter. Marian devient très stressée par rapport à ce mariage et en perd l’appétit et aussi son bon sens ….

Ce passage à la troisième personne permet à l’auteure de nous faire prendre du recul ..

La troisième partie, très courte, reprend Marian comme narratrice ….la boucle est bouclée : Marian redevient elle-même….

En conclusion : un livre féministe qui analyse finement les hésitations d’une jeune femme qui se cherche : le mariage et la maternité font ils perdre son identité ?

Après 18 ans de mariage et presque autant de maternité je dirai oui ….mais je referai exactement la même chose 🙂

 

Un extrait :

Il fallait également penser à la dame d’en bas. Même si elle n’était pas vissée derrière la fenêtre en embuscade derrière un des rideaux de velours à l’arrivée de Léonard, elle ne manquerait sûrement pas de remarquer qu’une paire de pieds masculins avait emprunté l’escalier ; et dans son esprit, ce despotique empire où les convenances avaient la rigidité et la lourdeur des lois de la pesanteur, ce qui montait devait redescendre, de préférence avant vingt-trois heures trente . Ce n’était qu’un détail, mais mieux valait en tenir compte, même si elle ne l’avait jamais formulé. Marian espérait qu’Ainsley aurait le bon sens de le pousser à l’acte et de le mettre dehors à minuit au plus tard ou, au pire, de le garder toute la nuit dans l’appartement, sans qu’il fasse de bruit. En ce cas, que feraient-elles de lui le lendemain matin ? Elle n’en savait trop rien. Sans doute faudrait-il l’évacuer clandestinement dans le sac de linge sale. Même s’il était parfaitement en état de marcher . Oh, flûte ! Il leur serait toujours possible de se dénicher un autre logement. Mais Marian détestait les scènes.
Elle sortit du métro à la station voisine de la laverie automatique. Tout près dans la rue, il y avait deux cinémas, l’un en face de l’autre. Elle s’approcha. L’un proposait un film étranger sous-titré, avec, à l’extérieur, des critiques extatiques et floues, reproduites en noir et blanc, et un large usage de termes « Adulte » et « mature ». L’autre présentait un western américain à petit budget et des affiches en technicolor exhibant des hommes à cheval et des indiens à l’article de la mort. Compte tenu de l’état dans lequel elle se trouvait, elle ne se sentait pas prête à subir les affres de grands moments d’émotions, de pauses et d’interminables gros plans artistiques sur des pores dilatés en contraction expressive. Ce qu’elle recherchait, c’était juste de la chaleur, un abri et une forme d’oubli, elle choisit donc le western. Lorsqu’elle gagna son fauteuil en attendant dans la salle à moitié vide, la projection avait déjà commencé.

Le billet sur cette « femme comestible  » chez Littérama  

Québec en Novembre (journée élargie au Canada) Chez Karine et Yueyin