La grâce des brigands – Véronique Ovaldé

Lecture commune avec Edualc

Voici un livre où la quatrième de couverture est trompeuse : Maria Cristina, la trentaine, reçoit un coup de fil de sa mère à qui elle n’a pas parlé depuis 15 ans. Elle s’est enfuie à 16 ans de Lapérouse, petite commune du Canada pour aller étudier à Los Angeles dans les années 70. De suite, Maria Christina part dans le Nord pour apprendre que sa mère veut lui confier l’enfant de sa sœur Meena. Par conséquent, je m’attendais à la rencontre entre Maria Cristina et ce petit garçon mais la rencontre se fera dans la toute fin du livre…

Le propos de l’auteur n’est pas cette rencontre mais de retracer tout le parcours de Maria Cristina, son enfance dans un pays froid et hostile dans une famille qui la maltraite (physiquement et surtout psychologiquement). J’ai beaucoup aimé le ton de l’auteur, les allers-retours dans le passé et le présent de Maria Cristina et comment elle arrive à surmonter son enfance difficile, sa culpabilité de « vilaine sœur », sa recherche d’une figure paternelle en son mentor et amant Claramunt, ses relations avec son amie Joanne…et surtout sa capacité de résilience…

Les relations malsaines avec sa famille sont bien évoquées, sa mère est bigote, raciste et obtuse, son père a baissé les bras très tôt :

On n’avait d’ailleurs pas le droit de prononcer le mot « amour » dans la maison si ce n’était pour évoquer celui de Notre Seigneur. Si l’amour n’était pas spirituel, il n’était qu’un échange de liquides plus ou moins malodorants, une confusion des sens ou une perte de discernement.

 

Les personnages secondaires sont savoureux (je citerais notamment Jean Luc Godard, le chat, et Judy Garland, le taxi-dealer et néanmoins ami de Claramunt).

Je me suis beaucoup reconnue dans cette vision des gens de Maria Cristina, pendant longtemps je me suis crue « éponge », Maria Christina c’est un peu ma grande sœur (la maltraitance physique en moins mais la famille asphyxiante de ma jeunesse est bien là.

Maria Cristina ferme les yeux. Elle ne sait pas si être poreuse à d’autres vies que la sienne est une fatalité ou une richesse. Ou si tout cela n’est pas simplement un exercice d’à priori – la divertissante estimation de ses contemporains d’après leur allure, leur fantôme de sourire ou leurs oripeaux n’est peut-être pas une habitude si reluisante. Quand elle était petite fille, elle se sentait engloutie par les émotions des gens.

 

En bref, un roman savoureux que je trouve un peu desservi par cette quatrième qui en dit trop…

* *

Un extrait (p 262)

Ils entrent dans l’appartement, Jean-Luc saute du banc pour venir les accueillir ou s’assurer qu’il s’agit bien de quelqu’un qui va le nourrir. Quand il reconnaît Maria Cristina il lui tourne le dos et il part faire la gueule dans la salle de bain.

Maria Cristina demande à Garland et à Peeleete de s’installer pendant qu’elle aère. On a l’impression d’être dans la gueule d’un alligator. Ça sent la vieille eau et la viande putréfiée. Peeleete est subjugué par la piscine qu’on voit depuis le salon.

– Tu es riche, dit-il.

Quand il comprend qui est Peeleete, Garland dit à Maria Cristina :

– En fait tu as enlevé cet enfant.

Elle se récrie :

– C’est absolument faux. Sa grand-mère me l’a confié.

– Mais sa grand-mère n’a pas le droit de te le confier. Sa mère ou son père oui.

Et comme il s’aperçoit que cette remarque la fait paniquer il modère la chose :

– Considère que c’est temporaire. Dans ce cas-là, ce n’est plus vraiment un enlèvement. Ce sont des vacances.

Maria Cristina regarde Garland en plissant les yeux comme si elle le regardait de très loin et tentait d’ajuster le peu qu’elle connaît de lui à ce qu’il lui donne à voir, elle a tout à coup envie d’en savoir beaucoup plus sur lui, quel genre de type il est et aussi quel genre d’endroit il habite, il y a des années qu’elle l’a rencontré et tout comme Claramunt, elle n’est jamais allée jusqu’à son domicile, c’est un fait, c’est inscrit, Garland est l’homme qui se déplace. En réalité rien de tout cela n’est vraiment décidé, elle serait bien en peine de justifier son intérêt soudain pour la vie de Garland, ce n’est pas rationnel, c’est simplement qu’il ferait une meilleure mère qu’elle, parce que les mères sont inquiètes quand vous n’êtes pas là et qu’elles ont des trésors de patience, elles attendent toute la nuit que vous reveniez et ne s’assoupissent que lorsque que vous avez enfin tiré le verrou derrière vous. Elle lui sert une bière. Et elle se concocte une margarita. Elle se rend compte qu’elle est soulagée qu’il ait été là pour les accueillir. Elle ne veut pas écouter son répondeur qui clignote à la vitesse de la lumière sur la console, elle ne veut pas prendre une douche et se délasser du voyage, elle veut garder ce voyage en elle, que sa propre maison fasse partie du voyage, elle veut pouvoir dire à Peeleete, Allez enfourchons nos fidèles destriers, et qu’ils repartent et traversent de nouveaux territoires, leur mule attachée derrière eux, et leur carabine Springfield sur l’épaule.

 

 

 

 

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L’enfant de l’oeuf – Amin Zaoui

Un roman qui se passe dans l’Algérie d’aujourd’hui. Roman ? non, plutôt un journal avec deux narrateurs :  le premier Harys est un chien, le deuxième Moul est son maître.  Pendant quelques semaines ces deux personnages vont nous raconter leur quotidien à Alger : les aller-retours entre le présent et le passé sont nombreux : l’arrivée de Harys dans le foyer de Moul suite au départ de sa femme, la naissance de la fille de Moul, les visites chez la vétérinaire, visites de plus en plus fréquentes car Harys vieillit.

Moul, journaliste ou écrivain, la quarantaine, vit seul avec son chien, il passe beaucoup de temps chez lui, a quelques aventures (notamment avec la vétérinaire mais aussi sa voisine). Chaque paragraphe commence par un petit encart, on ne sait pas toujours si c’est le chien ou si c’est Moul qui va parler au début (quelques exemples d’entrées : balcons d’Alger / sagesse de grand-mère / dentier de mon grand-père / geôlier / laisse de soie  / chien de faïence / pipi GPS / printemps automnal / sur les pas de mon père / en une d’un quotidien / Gad Elmaleh /  Jacques Brel / pistaches et Oum Kalthoum / songe ou mensonge).

Au début du livre Harys prend beaucoup la parole puis de moins en moins ce qui correspond à la « vieillesse » de Harys qui s’approche de son dernier voyage.

Dans l’immeuble de Moul vit Lara une réfugiée syrienne qui a quitté son pays pour fuir Daesh

Sur un ton naïf et ironique Harys critique le régime en Algérie et en Syrie et ce que la folie des hommes fait de la religion, il se permet de dire et de faire des choses qu’un homme ne pourrait pas sans risquer l’emprisonnement.

Tout le pays est comme muselé, les femmes sont voilées et méfiantes, la suspicion est permanente, le chien dont la santé décline se radicalise, veut changer de nom et récupérer un nom plus « arabe » pour accéder au paradis…

Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture le ton simple de l’humour avec un comique de répétition laisse la place à un ton plus absurde et désespéré.

En conclusion  : ironique et drôle au début, ce livre glisse lentement vers un désespoir palpable, la fin m’a vraiment attristée.

* *

PS : Harys est le digne représentant du hot-dogme (si vous ne savez pas ce que c’est normal, je l’ai inventé ici )

* *

Voici deux extraits p38 et 42 qui pourrait être qualifié de hot-dogmes

 

Pipi GPS (p 38):

Dès qu’il commence à pleuvoir, je me pose cette question : pourquoi ces gens pressés courrent-ils dans toutes les directions alors qu’ils n’atteindront jamais le but de leurs épreuves quotidiennes ? Tout simplement, parce que ces soi-disant homo sapiens oublient, dans leur condamnation sisyphéenne, dans leurs va-et-vient perpétuels, de faire pipi sur les poteaux et sur les bordures de trottoir, oublient de délimiter leur territoire. Sans le pipi, ils n’arriveront jamais à distinguer le nord du sud, ou l’est de l’ouest. Le pipi est une boussole ! Le pipi est mon GPS ! Ces soi-disant hommes de sapience sont des égarés, errant comme des chiens, sans l’odeur du pipi lâché sur leurs chemins ouverts.

 

* *

Nirvana (p 42)

Quand je fais pipi sur l’image d’un président déchu, je me sens triste. Je n’aime pas me faire plaisir sur un cadavre. Un fini. Un déchu. Alors que pisser sur une grosse tête encore aux commandes me procure jouissance et extase. Nirvana ! Je n’ai jamais fait de politique, jamais adhéré à un parti, ni de droite ni de gauche. Je suis audacieux et libre. Je suis le seul opposant qui ose, publiquement, dans ce pays dont l’article 2 de la nouvelle Constitution stipule que l’Islam est la religion de l’État, depuis un balcon donnant sur une rue bruyante encombrée de passants, faire pipi et même chier sur le visage des rois, des empereurs et des présidents vivants, morts ou déchus. Même Moul n’a pas le courage de faire comme moi.

Ça me fait rire de voir mon maître en train de lire un roman intitulé le lit défait ! !

Le monde défait.

Un pays défait !

* *

Deux extraits où c’est Moul le narrateur

J’ai pensé au père de Lara gardien de la prison de Palmyre ! Le borgne m’a regardé bizarrement, puis d’un geste de son bâton m’a indiqué une place pour me garer, non loin du portail. J’ai cherché quelques pièces de monnaie dans ma poche !

Dès qu’il a vu Harys à mes côtés, il a couru vers moi pour me mettre en garde : « Interdit aux chiens et aux femmes de rentrer dans le cimetière. Il y a un enterrement en cours en ce moment. » J’ai sorti un billet de deux dinars que j’ai laissé dans sa paume en sueur, serrant fort sur le gros bâton. Il m’a souri en disant : «  Vous cherchez une tombe précise ? » Silence. « Celle de la femme enterrée il y a deux semaines, l’autre samedi, le jour où il a neigé sur Alger ? » Silence. Il m’a devancé tout en me disant : «  Celle qui a une fille qui habite au Canada ou à Dakar… À l’étranger, pas en France, dans un pays lointain ? » Silence. Exactement !

 

* *

Vendredi

Moi aussi avant de trouver Harys comme compagnon attentif et fidèle, après que Farida a pris le chemin de la rupture, je me sentais seul, solitaire, isolé comme sur une île vide. L’île habite ma tête. Je ne suis pas Robinson. Je ne suis pas non plus Vendredi. Mais parce que Harris ne s’est jamais comporté comme mon serviteur, au fur et à mesure de notre vie commune, je sens que c’est à moi de jouer le rôle de Vendredi et aisément Harys se glisse dans la peau de Robinson.

Par un matin d’un jour du mois de ramadan, le quinzième jour du mois sacré, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé changer le nom de Harys, lui coller celui de Vendredi ! Puis j’ai renoncé, par peur des voisines de l’immeuble, qui n’ont pas caché leur contestation et leur colère contre la présence de la croix chrétienne autour du cou de Lara. Donner le nom Vendredi, le grand jour des musulmans, à un chien impur, c’est de l’apostasie absolue ! Je risque une fatwa de mort ! Et j’étais sûr que Harys lui non plus n’accepterait jamais le nom de ce serviteur, cet être effacé face au colon esclavagiste arrogant qu’est Robinson.

 

Lire sous la contrainte chez Philippe avec la contrainte « livre dont le titre contient une apostrophe » et lire le monde chez Sandrine pour l’Algérie

Le cas Malaussène – tome 1 – Daniel Pennac

Le principal intérêt de ce nouvel opus est qu’il m’a permis de relire l’intégralité de la saga Malaussène : quel bonheur de relire « au bonheur des ogres », « la fée carabine », « la petite marchande de prose », « Monsieur Malaussène, « aux fruits de la passion »….

Non pas que ce livre m’ait ennuyé loin de là mais je n’ai pas retrouvé la verve qui m’avait tant plu dans les précédents tomes : Peut être ai-je vieilli ou alors Benjamin a vieilli…. Ou peut être aurais je aimé voir grandir Maracuja, C’est un ange et Monsieur Malaussène et les retrouver déjà presque adultes m’a gênée…. Allez savoir…

En tout cas la lecture fut très agréable mais loin du coup de cœur attendu : le début rappelle bien les histoires précédentes et les personnages qui sont très nombreux. L’alternance de point de vue se fait  entre Benjamin Malaussène et un auteur Alceste édité par la Reine Zabo (écrivain que Benjamin doit protéger de sa famille qui a tenté de l’assassiner suite à la parution d’une auto fiction « Ils m’on menti » sous-titre de ce tome 1). Benjamin, comme d’habitude, est en retrait et spectateur, il ne voit rien venir mais se retrouve bouc émissaire d’un enlèvement, enlèvement d’un personnage peu sympathique mais qui n’a pas tout raté puisqu’il a un fils très sympathique.

De très bons passages m’ont fait sourire dans ce livre avec le « ton » de Daniel Pennac, toujours drôle et parfois caustique :

« En fait, je me suis surpris à ne pas pouvoir m’empêcher de répondre ! Comme n’importe quel abruti sous le nez duquel on tend un micro. J’étais français, quoi. J’avais mes opinions, quoi. C’était la télé, quoi. »

Un autre extrait :

Dès que je suis arrivé, j’ai ouvert toutes les fenêtres sur Paris, et j’ai respiré un air saturé de musique. […]

C’est sans doute une idée germée dans une tête de conseiller, soufflée à l’oreille du président et communiquée à la mairie de Paris : distraire les jeunes faute de leur trouver du boulot, les abrutir de basses telluriques pour qu’ils se mobilisent contre les mitraillages en terrasse, les bombes humaines et les assassinats à venir. L’art du divertissement contre la science de la terreur… Et les jeunes générations se précipitent dans les rues, en masse, garçons et filles, persuadés qu’il y a de l’héroïsme à danser sur le pont du naufrage. Demain, les journaux tartineront tous dans le même sens : « les héros de la fête », ce genre de billevesées.

Gouverner, c’est distraire.

 

Mon personnage préféré de ce tome sera Verdun (ah Verdun née dans « la fée carabine », quel grand moment!) qui devenue adulte, est une juge époustouflante…

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Livre recommandé par La Licorne 

L’avis de Martine est ici 

 

Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

L’homme qui rit – Victor Hugo

Impression mitigée sur ce « grand roman » de Victor Hugo :

Certains passages sont passionnants et très vivants avec l’histoire de Gwynplaine que nous découvrons à 10 ans, défiguré par les Comprachiscos (littéralement les acheteurs d’enfants). Ceux-ci l’abandonnent en pleine tempête sur un rivage d’Angleterre. Le pauvre enfant, en haillons dans la tempête, ne renonce pas et réussit à sauver un bébé d’une mort certaine ; les enfants rencontrent  alors  le saltimbanque Ursus (l’homme) et Homo, son  loup. 15 ans plus tard grâce à Ursus, Gwynplaine et Déa, le bébé aveugle devenue une frêle jeune fille sont devenus des saltimbanques reconnus et partent en « tournée » pour Londres…où le lecteur en apprendra plus sur la mutilation de « l’homme qui rit » et le secret de sa naissance….

Certaines digressions – sur les phares, une liste de noms de la noblesse anglaise, sur le système politique anglais- viennent « plomber » un peu le fil des aventures de Gwynplaine et de Déa (j’avoue avoir sauté quelques pages)

 

En conclusion : les éléments passionnants l’emportent largement sur les quelques longueurs : quel souffle romanesque, quel récit de complicité entre ces exclus de la société :  Gwynplaine, défiguré mais si pur, Déa l’aveugle et Ursus (splendide dans son rôle de sauveur)

Un livre qui m’a fait penser au « Garçon » de Marcus Malte où Victor Hugo est très présent….

 

Un extrait :

 

Il arrivait parfois, en cette année 1704, qu’à la nuit tombante, dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd fourgon, traîné par deux chevaux robustes, faisait son entrée. Cela ressemblait à une coque de navire qu’on aurait renversée, la quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre roues. Les roues étaient égales toutes quatre et hautes comme des roues de fardier. Roues, timon et fourgon, tout était badigeonné en vert, avec une gradation rythmique de nuances qui allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la toiture. Cette couleur verte avait fini par faire remarquer cette voiture, et elle était connue dans les champs de foire ; on l’appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Boîte-Verte. Cette Green-Box n’avait que deux fenêtres, une à chaque extrémité, et à l’arrière une porte avec marchepied. Sur le toit, d’un tuyau peint en vert comme le reste, sortait une fumée. Cette maison en marche était toujours vernie à neuf et lavée de frais. A l’avant, sur un strapontin adhérent au fourgon et ayant pour porte la fenêtre, au-dessus de la croupe des chevaux, à côté d’un vieillard qui tenait les guides et dirigeait l’attelage, deux femmes brehaignes, c’est-à-dire bohémiennes, vêtues en déesse, sonnaient de la trompette. L’ébahissement des bourgeois contemplait et commentait cette machine, fièrement cahotante.

 

Livre recommandé par Moglug

le billet de Claudia Lucia 

Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

et pavé de l’été (800 et quelques pages) chez Brize  

 

La neige de Saint Pierre – Leo Perutz

Lecture commune avec Edualc

 

3ème Lecture pour ma part de Leo Perutz (auteur né à Prague fin du XIXème)

J’avais été conquise par Le marquis de Bolibar, opus qui a ma préférence à ce jour (ah, LE livre qui nous fait découvrir un auteur est parfois inégalable, je n’avais pas écrit de billet à ce moment mais vous trouverez ici un extrait, ce livre met en scène LE Diable)

Ma deuxième lecture de l’auteur fut le célèbre « cavalier suédois » qui m’a également beaucoup plu (un récit également fantastique où le Diable à nouveau est un personnage presque à part entière).

Quelle est donc l’histoire de cette « neige de Saint pierre » ?

1932, un homme se retrouve à l’hôpital, il se réveille d’un coma qui selon lui a duré quelques jours mais qui, selon l’infirmière et le médecin, a duré plusieurs semaines…il va nous raconter ce qui lui est arrivé pendant ce laps de temps : mais le fait qu’il nous raconte son histoire de son lit d’hôpital ajoute une dimension fantastique à son récit : est-il un affabulateur ou ce qu’il dit s’est réellement passé ?

Georg, ce jeune médecin trouve son premier poste à la campagne. Il nous fait part tout d’abord de ses études où il fait la connaissance d’une certaine Kallisto, étudiante grecque, mais, timide, il n’ose lui déclarer sa flamme et la perd de vue. Etrange coïncidence, il retrouve cette jeune femme juste chez son nouvel employeur, un certain baron ou peut être le Diable ou Dieu allez savoir…. L’homme est étrange et travaille sur l’invention d’un composé chimique qui pourrait « changer l’humanité ». Georg, faible, accepte de participer modestement à ces expériences, puis renonce et fait marche arrière sans le dire à son employeur….ce mensonge précipitera-t-il une issue qu’au fil des pages on devine fatale…. ?

En tout cas, Georg est témoin de ces expériences qui ne sont pas sans rappeler celles qui seront pratiquées plus tard dans les camps de concentration… Visionnaire, Léo Perutz ? en tout cas, ce livre est interdit en Allemagne dès 1933…Dénoncer que l’on puisse ainsi manipuler les foules….

En conclusion : un bon roman où on retrouve des ingrédients fantastiques mais aussi une situation bien réelle, plausible. Le seul bémol  est que j’ai rapidement pris en grippe Kallisto et ses minauderies (pfttt cette façon qu’elle a de se faire appeler Bibiche….Bibiche par ci, Bibiche par là ….Je me demande comment on dit Bibiche en Allemand ….)

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Un extrait :

 

 Le Baron vida son verre de whisky. Son cigare, posé dans le cendrier, continuait de fumer.

« Je possède moi-même une voiture, dit-il. Bien sûr, je ne l’utilise presque jamais. J’appartiens à cette race d’hommes en voie de disparition qui ne sont pas pressés et qui préfèrent s’asseoir sur une selle plutôt que de prendre le volant. Je n’aime guère cette époque qui raffole des machines. Sur mes terres –  de bonnes terres, d’ailleurs, docteur, des sols calcaires, des terres argileuses, de la lande sablonneuse, mais aussi des terrains marneux – vous ne trouverez ni tracteurs ni machines agricoles, vous ne verrez que des chevaux de trait, des valets de ferme et des charrues. Et à la fin de l’été, dans les granges, vous entendrez encore la chanson ancestrale du fléau. Il en était ainsi du temps de mon grand-père et il en sera ainsi tant que je serai en vie. »

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L’avis d’Edualc est ici 

Du domaine des murmures – Carole Martinez

Troisième et dernière lecture  avec Carole Martinez et son « Du domaine des murmures »

J’ai l’impression de me répéter mais quel portrait de femme (après ceux des femmes du « cœur cousu » et de  Blanche dans « la terre qui penche ») !

Au début, j’ai eu du mal à ressentir une quelconque émotion avec cette jeune fille qui veut devenir la servante de Dieu mais celle-ci, loin d’être une bigote obtuse, fait place à une jeune femme têtue mais très « rationnelle » :  quel courage de s’opposer à son père, à son époque, à son statut de femme obéissante. Elle choisit de s’emmurer vivante (et aussi de de se trancher l’oreille) alors mystique ? folle?

À partir du moment où elle se retrouve prisonnière dans une chapelle avec juste une fenestrelle à barreaux pour que ses repas soient apportés, Esclamonde gagne en profondeur : Ses réflexions sur ses contemporains sont convaincantes ; elle mets les mots sur la folie de son père, les ambitions de l’évêque, l’évolution de  son ancien fiancé et surtout l’amour qu’elle porte à  son enfant (mais j’en ai déjà trop dit)

Elle réussit tout enfermée qu’elle est à avoir une action sur le monde.

Contrairement à ce que j’avais imaginé, je n’étais pas seule dans ma retraite . Chaque jour, dès que j’ouvrais mon volet, je recevais maintes visites. Mon oreille mutilée écoutait patiemment les confidences de nos gens qui m’imploraient de prier pour leur salut ou pour celui de leurs proches. Et mon âme qui entendait leurs fautes mieux que quiconque se tournait vers le Christ pour tenter à force de larmes d’obtenir un pardon.

 

En plus d’une histoire intéressante, avec des surprises, Carole Martinez sait susciter des images poétiques et presque magiques….

Un extrait :

Le destrier fantôme n’a pas tardé à ressortir du lit de sa rivière pour brouter entre les tombes et galoper par le pays dans un bruit de tonnerre. Dès le lendemain de la mort de Benjamin, ce monstrueux cheval avait été aperçu aux quatre coins du comté, chacun jurait l’avoir entendu ou vu filer devant sa porte ou sa fenêtre. On avait d’abord cru que l’aube le balayait, que la lumière ne faisait reculer, exerçant son pouvoir sur lui comme sur la plupart des créatures infernales, mais bien vite un berger avait dit l’avoir croisé en plein jour sous l’orage emportant un pauvre gars inconnu sur son dos à un train d’enfer. Alors les méfaits de la bête s’étaient multipliés, si bien qu’au bout d’une lune seulement on ne tenait plus compte de ses victimes. Ce merveilleux étalon à la blancheur surnaturelle guettait les pèlerins sur les chemins et noyait dans la Loue tous ceux qui tentait de le monter.

La mort était revenue au pays sous les traits d’un cheval.

Ses victimes cependant n’étaient jamais gens du cru. Il faut dire que, sachant toute l’histoire, les natifs des Murmures ne s’y frottaient pas. Nombreux étaient ceux qui se vantaient de l’avoir croisé sur une route avançant à contresens et d’être passés à ses côtés sans même le regarder.

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Challenge trilogie de l’été organisé par Philippe.

Cette année, plutôt qu’une trilogie, j’ai choisi de lire trois livres de Carole Martinez

La terre qui pencheLe coeur cousu, Du domaine des murmures

 

Jolie libraire dans la lumière – Franck Andriat

Quel beau portrait de femme : une femme tour à tour un peu perdue, désespérée, aimante, opiniâtre, mère et sœur…et aussi libraire.

Marilyne m’a charmée et je dois dire que l’auteur la met bien en valeur, avec une lumière tamisée et pleine de tendresse. Elle a fait de sa passion – les livres – son métier et découvre un jour un livre qui justement met en scène une Marilyne et son petit garçon… comme elle… la Marilyne du livre a un frère, comme elle…j’ai beaucoup aimé ce parallèle entre la vraie vie et le livre, un miroir …et bien plus encore..

Autour de la librairie, Marilyne, qui s’est forgée une carapace pour ne plus souffrir, finira par rencontrer un amoureux des livres « Vous étiez baignée de lumière pendant que vous lisiez. Vous m’avez donné envie de rencontrer cette histoire. »  puis un peu plus tard un vieux monsieur, qui lui en apprendra beaucoup sur elle même…« Vous souvenez-vous de moi ? demanda-t-elle avec un merveilleux sourire. -Je ne vous ai jamais oubliée. »

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Quelques extraits :

Elle a conçu sa librairie comme un lieu de vie où les marins lecteurs prennent plaisir à faire escale. Malgré le flot des nouveautés qui submergent le métier, elle s’oblige à laisser à ses clients de l’espace où déambuler et, dans un coin, elle a installé deux chaises de jardin et une petite table sur laquelle, chaque semaine, elle dépose ses coups de cœur. Les gens vont là pour savoir ce qu’elle a lu, ce qui l’a émue et, pour certains, c’est le premier endroit où ils font une pause après lui avoir dit bonjour. Nombreux sont celles et ceux qui en venant chez elle, sont en recherche de repères ; ils savent que, dans un livre, ils découvriront une question essentielle ou une réponse attendue. Ça fait presque dix ans qu’elle a acheté le fonds, dix ans qu’elle cherche chaque jour comment mettre en valeur ces auteurs qu’elle admire et leurs mots qui la font vivre.

 

… elle aime ausculter le silence retrouvé du magasin ; elle ferme les yeux et se laisse envahir par les mots qui s’échappent des livres posés sur les tables, qui se transforment en papillons pour voler dans la pièce et l’habiller d’histoires.

 

Livre recommandé par Philippe (son avis est ici )

L’avis de Mind est ici 

 

Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

Le coeur cousu – Carole Martinez

J’ai commencé à accrocher à la lecture juste après le retour en arrière de l’auteur. En effet, le début est âpre et j’ai eu du mal avec cette dureté de Soledad, une jeune femme, qui raconte son arrivée dans le monde avec Frasquita sa mère au bord de l’épuisement …un monde désertique et aride…

J’ai peur toujours de cette solitude qui m’est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m’use de dedans, enfle, progresse, comme le désert et où résonnent les voix mortes.

Retour en arrière donc avec Frasquita la jeune fille, puis jeune mariée puis jeune mère, animée par une passion quasiment mystique, la couture :

Ce n’est qu’une boîte à couture, murmura la mère. Rien qu’une boîte à couture!

Regarde ces couleurs ! Comme notre monde paraît fade comparé à ces fils ! Tout chez nous est gâté par la poussière et les couleurs sont mangées par l’éclat du soleil. Quelle merveille ! Même dans la lumière grise ces bobines resplendissent ! Il doit exister des pays de pleines couleurs, des pays bariolés, aussi joyeux que le contenu de ce coffret.

Il faut ensuite se laisser emporter par la magie, magie des mots finement tissés autour de ce couple et de leur enfants, la folie du père, les efforts de la mère, le mutisme d’Angela , Clara la simplette, Martirio l’extra-lucide et la crinière rousse du seul frère..

Le réalisme magique n’est jamais loin : le don pour la couture (Frasquita coud des robes qui illuminent les mariées, recoud le coq qui causera leur perte, soigne les blessures des blessés de la guerre….)

Ce don subtilement évoqué leur apportera  à la fois bonheur et malheur, passion et folie..

Par moment j’ai retrouvé le souffle qui m’avait emportée avec « Cent ans de solitude  » fresque sur la passion et la folie également …

En conclusion : Presque aussi bien que « la terre qui penche »

Un extrait :

L’ogre entra dans le village pendant l’office de dimanche, au beau milieu du printemps, alors que la moitié des femmes en âge de faire des petits avaient le ventre plein.

Depuis plusieurs mois déjà, la Blanca formait Rosa, la fille aînée des Capilla, afin qu’elles soient deux à aider ces soirs de pleine lune où les bébés sortiraient tous à la fois. Mais, d’après Anita, la sage-femme savait déjà qu’elle ne pourrait pas rester terrée plus longtemps. La Blanca sentait sa présence, le savait en marche vers elle.

Il mit pied à terre sur la place de la fontaine. Ses cheveux, son habit, son cheval semblaient avoir été découpés à l’emporte-pièce dans une nuit mutilée, à la lune et aux étoiles arrachées. Son âne qui trottait derrière lui était chargé d’un fatras de sacs et de caisses.

Un étranger à Santavela était déjà un événement en soi, mais aucun étranger tel que lui, aucun savant chargé de plantes, de graines, de pierres originaires du monde entier, ne s’était jamais aventuré si loin sur le sentier qui menait au village.

À la sortie de l’église, tous le virent et chacun se précipita chez soi, évitant soigneusement de croiser son regard.

 

 

Challenge trilogie de l’été organisé par Philippe.

Cette année, plutôt qu’une trilogie, j’ai choisi de lire trois livres de Carole Martinez

La terre qui penche, Le coeur cousu, Du domaine des murmures

 

 

 

Le réveil du coeur – François d’Epenoux

Un livre en deux parties, deux narrateurs

La première est centrée sur l’histoire de Jean avec Leila, jeune couple parisien, qui finissent par avoir un petit garçon. J’ai apprécié l’humour de Jean et de son père (ci dessous c’est ici Jean qui « parle):

Je me sens rare, pur, étincelant parce que joyau humain parmi d’autres joyaux, je me sens libre et tendre, indulgent pour moi-même et pour ceux qui m’entourent et, tiens, assez confiant que mon fils sera un jour dans ce monde comme un glaçon dans l’eau, pas un poisson, non, un glaçon, parce qu’un poisson, ça peut toujours être pêché, énucléé, coupé en morceaux, congelé et décongelé et passé à la poêle, tandis qu’un glaçon, mais un glaçon, c’est merveilleux, un glaçon ça ne peut que tinter, puis fondre, puis se fondre dans de l’or liquide au creux d’une paume avant de réchauffer le coeur d’un valeureux parmi tant d’autres – oui, c’est si bon d’être un glaçon, un doux glaçon dans l’eau et, oui, tu seras un glaçon, mon fils.

C’est une histoire de couple comme beaucoup, confronté à la difficulté de passer du stade de couple à celui de parents avec un nourrisson, incompréhension entre les deux et puis finalement la séparation…. En filigrane, Jean nous brosse le portrait de son père « le vieux » qui a fini par s’arrêter dans les années 60. Il est réfractaire à toute modernité.  Au début on croit qu’il a perdu sa femme et en fait celle-ci est partie du fait de ses infidélités.

La deuxième partie a lieu six ans plus tard et le narrateur change.  Cette fois ci, c’est le vieux qui se confie : il récupère pour un mois son petit-fils à Lacanau et là c’est une nouvelle histoire  qui commence : La plage, la pêche, faire du vélo, parcourir les marchés, se passer de jeux vidéos…

Le bonheur, ça va être nos parties de grenouille, de fléchettes, de pétanque, nos bains de mer d’initiés, à l’heure où les autres désertent la plage, nos châteaux de sable toujours plus grand, nos quatre-quarts et nos crêpes toujours mieux réussies. Le bonheur, ce sera de voir fondre nos glaces de Pinocchio le long de nos doigts, de nous barbouiller de sucre avec des chichis brûlant d’huile, de me laisser vaincre au jacquet et aux dames presque sans le faire exprès, et surtout, surtout, victoire suprême, de constater les progrès de Malo au diabolo – il n’est plus un batteur de fond de salle, mais un chef d’orchestre !

C’est grâce à Malo, le petit fils, que le vieux se remettra en cause et grandira, il arrêtera de dire que tout était mieux dans le bon vieux temps et passera même à Skype….Heureusement d’ailleurs car ce personnage jusque-là était pour le moins caricatural…

Ces gens qui montrent leur tronche et font la promotion de leur petite existence à longueur de pages, ça donne la nausée. Facebook, sous couvert de simplicité, c’est le canal mondial de la vantardise auto-centrée. Regardez comme je m’amuse à cette fête ! Regardez comme je suis beau, comme je suis belle ! Regardez comme la plage où je me trouve est ensoleillée, surtout pendant que vous bossez comme des cons ! Regardez le cassoulet que je vais manger ! Regardez l’assiette de cassoulet que je viens de manger ! Regardez comme elle est chouette ma vie ! Comme je suis chic, drôle, cool, bien entouré ! Vous avez vu ma nouvelle cuisine ? Oui, mais on s’en fout ! Vous avez lu mon affligeante pensée du jour ! Oui, mais on s’en fout ! Parce que c’est ça, en fait, qu’on a envie de hurler à tous ces gens : On s’en fout de ton menu, de tes guibolles sur le sable et ton séjour aux Bahamas ! Tu comprends, ça ? On s’en fout de ton impudeur, de ton égocentrisme et de ta petite vie qui ne passionne que toi ! Moi je, moi je ! Bientôt, ils filmeront leurs crottes… ça me rend hystérique.

 

Une chronique familiale qui m’a fait passer un très bon moment merci Gibulène

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Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

 

 

Le caillou – Sigolène Vinson

Livre recommandé et chroniqué ici par Mind the gap

Tout d’abord, j’ai eu beaucoup de mal  à « rentrer » dans ce livre.

Voici l’histoire : une prof de français a démissionné de l’enseignement, elle vit depuis toute seule dans son appartement, pour subsister elle fait quelques remplacements dans la restauration, fuit les contacts humains, bref s’enlise dans la dépression. Son unique ambition est de devenir un caillou :  « Je sais bien qu’on dit : « malheureux comme les pierres ». Mais je mettrais ma main à couper que les cailloux ne sont jamais aussi désespérés qu’ils en ont l’air. Ce sont les hommes qui sont désemparés. »

Bref un personnage ni très sympathique, ni très dynamique….mais très lucide

J’oubliais que mon langage n’avait de sens que pour moi. Depuis quelque temps, je vivais recluse, et mon vocabulaire s’était appauvri, ma syntaxe réduite à la plus simple expression, comme si la solitude m’avait rendue aphone. Les sons qui sortaient de ma gorge étaient ceux de l’Homme placé à l’isolement ou alors, ceux d’un enfant sauvage que seule la nécessité, la faim en un mot, pousse à s’exprimer.

Jusqu’au jour où elle rencontre son voisin un retraité qui va changer sa vie.

« Au fond, c’est bien utile d’avoir un petit vieux qui perd la boule sous la main, on peut prendre la mesure de l’inévitable et verser dans le pessimisme sans aucune obscénité. »

Ce retraité est un passionné de sculpture et va réussir à lui donner un élan (la sculpture est très présente dans ce livre et certains passages sont magnifiques).

La narratrice  part pour la Corse et là ….tout change…

J’ai eu de mal à rentrer dans ce livre parce que justement le personnage principal n’est pas sympathique : ce laisser-aller démissionnaire m’a plombé, cette femme un peu dépressive (voire beaucoup : Je suis à l’orée de disparaître, parce que la vie n’est pas habitable.) et puis d’un seul coup son voisin la fait réagir et au milieu du livre il y a un rebondissement que je ne vous révèlerai pas, le procédé m’a beaucoup plu et m’a convaincue.

En conclusion  : un livre plutôt déprimant au début et qui a su me conquérir dans la deuxième partie. (Merci Mind pour le conseil)

 

 

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