Jakuta Alikavazovic – L’avancée de la nuit

De temps en temps je prend un livre au hasard à la bibli. J’ai pris celui là la semaine dernière, un peu dans l’optique d’une dernière lecture pour le mois de l’Europe de l’est chez Goran, Patrice et Eva. (le mois de mars est fini, mais cette lecture m’a suffisamment touchée pour mériter un petit billet) 

Jakuta Alikavazovic est née en 1979 à Paris, d’une mère bosniaque et d’un père monténégrin.

C’est l’histoire d’un jeune homme, Paul, qui rencontre Amelia sur les bancs de la fac, à Paris. Elle est une « petite fille riche » mais souffre cruellement de l’abandon de sa mère quand elle avait 10 ans. Sa mère est partie en pleine guerre à Sarajevo afin d’essayer de défendre la paix. Paul est orphelin de mère, son père n’est pas français, et souffre de sa condition d’immigré : il n’est ni accepté en France ni prêt à rentrer au « pays » ; on ne saura d’ailleurs pas quel est ce pays, juste qu’il a voulu donner à Paul la possibilité de s’intégrer en lui donnant un prénom français. 

Le plus souvent le point de vue est celui de Paul mais Amelia prend de temps en temps la parole et essaie de mettre des mots sur la blessure béante de l’abandon de sa mère. Les autres personnages sont le père d’Amelia (froid et distant), Antonia Albers (une amie de Nadia, la mère d’Amelia)  et  Louise (fille de Paul et d’Amelia) 

Les liens entres les personnes sont très intéressants à suivre : pour répondre à la question vaut-il mieux être orphelin de mère ou que celle ci vous abandonne ? la réponse d’Amélia est claire : il vaut mieux être orphelin et ne jamais avoir connu sa mère car comment expliquer un abandon quand on peut faire autrement ? Comment grandir, fonder une famille quand on n’a pas été assez « aimable » pour faire rester sa propre mère ?

Amelia nous raconte ses derniers moments avec sa mère (à dix ans), des moments très émouvants pour une petite fille qui ne sait pas encore qu’elle ne reverra plus sa maman. Adulte, Amelia arrivera-t-elle à surmonter cet abandon ? Elle enchaînera les abandons elle aussi (Paul une première fois, puis sa famille) 

Paul, dans l’amour qu’il a pour sa fille, fait parfois un peu peur dans sa façon de vouloir la protéger de tout … 

Une écriture sensible qui m’a touchée, le thème principal est la maternité et la transmission mère-fille (et dans une moindre mesure les rapports père/fils, père/fille; petite-fille/grand-père). 

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Un extrait :

Oui, jusqu’ici tout va bien, se disait Paul, ce qui n’empêcherait pas les choses – le monde – d’empirer. Il y avait, semble-t-il, trop de tout. Mais pas assez de paix. Et pas assez d’eau. Louise regardait celle qui coulait du robinet, pensive. Elle l’ouvrait, le fermait. L’observait s’écouler en petites hélices dans l’évier. Bien entendu, elle ne le savait pas, la chère âme, que le désert progressait sur le globe et dans les cœurs. L’amour pour nos enfants est un cheval de Troie, déclara Albers sur un plateau télévisé. Louise la regardait, bouche bée, elle qui passait d’ordinaire, indifférente, devant ces images qui glissaient sans cesse, de meurtre et d’enquête, ou de ruine et de guerre, ou de villes immenses qui n’étaient pas des villes mais des tentes, des rangées de tentes dans le désert, où vivaient ceux qui de ville, justement, n’avaient plus. Louise toucha la surface de l’écran, qui était et n’était pas Albers. 

Un cheval de Troie. L’amour pour nos enfants est la façon dans un monde indéfendable paraît défendable et est, pour finir défendu. Accueilli. Les mensonges. La surveillance globale. La militarisation insidieuse. Qui ne voudrait pas savoir ses enfants en sécurité ? Qui n’accepterait pas de payer le prix fort pour cela ? C’est par amour que nous équipons nos villes, nos rues et nos maisons. Mais c’est le mal qui s’infiltre. C’est le mal et toutes nos erreurs reviendront nous hanter. Elles viendront nous ronger le sommeil et les os. Nous vivons dans un monde qui a entièrement cédé à la brutalité à l’injustice. Chacun pour soi. Chacun pour soi et ses propres enfants. Son propre petit matériel génétique. Et pendant ce temps, le principe directeur du monde est devenu l’expulsion. Des familles à la rue. Des villes rasées, des pays entiers contraints de prendre la route. Je regarde autour de moi est ce que je vois, c’est l’irruption de l’irréel dans le réel. Le fantastique est devenu la condition de nos existences, martela Albers, obstinée, et tout ce que Paul vit, ce fut une vieille femme, butée sous sa frange blanche.

 
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Les huit montagnes – Paolo Cognetti

Lecture commune avec Edualc

Pietro se souvient de son enfance. De ses parents qui ont dû abandonner leur campagne italienne pour venir travailler à la ville…. exode rural des années 70…

Le père de Pietro a du mal à se faire à cette nouvelle vie, alors chaque été il part se ressourcer à Grana dans un petit village de montagnes. Il chausse ses brodequins et part 15 jours en randonnée, parfois fois seul, parfois avec son fils, jamais avec sa femme qui reste au village. 

Paolo nous conte donc cette relation père-fils, que j’ai trouvé juste même si parfois bancale. Le père parle peu et le fils peu également. Beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Le fils n’aime pas partir randonner (mal des montagnes) mais il se force pour faire plaisir à son père. En parallèle de la relation père-fils nous suivons également l’amitié naissante entre Pietro et Bruno, un villageois du même âge que lui …. Leurs différences culturelles ne les empêchent pas de devenir amis et presque frères même s’ils se voient juste deux mois par an.

Dans une deuxième partie Pietro après une absence d’un quinzaine d’années revient à Grana. Bruno est devenu maçon puis éleveur, Pietro est photographe-journaliste et fait régulièrement des long séjours dans l’Himalaya et ailleurs , quasiment toujours dans un coin montagneux

La relation se renoue…là aussi faite de beaucoup de silence et de non-dits…Adultes, qu’avons nous fait de nos rêves d’enfants ? Réagissons nous toujours par rapport à l’éducation reçue ? 

Ce livre m’a plu pour la finesse des relations entre les personnes avec cependant une certaine tristesse pour Bruno, enfant délaissé par ses parents et qui en porte une trace indélébile….

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Un extrait :

Le vallon de Grana à la mi-novembre était brûlée par la sécheresse et le gel. Il avait la couleur de l’ocre, du sable, de la terre cuite, comme si dans les prés un incendie était passé et avait déjà été éteint. Dans la forêt il faisait encore rage. Sur les flancs de la montagne les flammes d’or et de bronze des mélèzes illuminaient le vert tranchant des sapins, et lorsqu’on levait les yeux au ciel, elles réchauffaient l’âme. Dans le village en contrebas, par contre, c’était l’ombre qui règnait. Le soleil n’arrivait pas au fond de la vallée et la terre était dure sous les pieds, couverte çà et là d’une croûte de givre. Sur le petit pont de bois, quand je me baissai pour boire, je surpris l’automne en train de jeter un sort à mon torrent : la glace dessinait des pistes et des galeries, mettait sous verre les blocs humides, piégeait les touffes d’herbe sèche en les transformant en sculptures.(p267)

Top Ten Tuesday : 10 livres pour découvrir le monde 

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le TTT de la semaine est : « 10 livres pour découvrir le monde »

 

1- Le meurtre du Samedi Gloria de Raphaël Confiant : Un meurtre a bien été commis au bar « le Samedi Gloria » mais l’enquête n’est pas l’intérêt principal du livre : il permet aussi de partir en Martinique.

2 –  Le caillou de Sigolène Vinson pour partir en Corse 

3 – Suivons Marie Laberge à la découverte du Québec et de son franc parler avec Florent

4 – Pour rester au froid, Anne Radge nous raconte la Norvège et  la terre des mensonges 

5 – Traverser l’Italie en train avec « Eva dort » de Francesca Melandri 

6 – Un course autour du monde avec des clins d’œil à Jules Verne ? c’est par ici avec L’île du point Némo de Jean Marie de Roblès 

7 – Dépaysement en Amérique du Sud : Cent ans de solitude ? avec une multitude de personnages et Gabriel Garcia Marquez

8- Alice au pays des mongols d’Ulrike Kuckero : C’est ma fille qui a rapporté ce livre à la maison quand elle était en 4ème dans le cadre du prix des Incorruptibles. L’histoire d’Alice, trisomique 21 d’une quinzaine d’années,  qui gagne en voyage avec sa famille en Mongolie : Une belle leçon de courage, hymne à la différence ….

9 – La traversée des Etats Unis d’un jeune garçon : L’extravagant voyage du jeune et prodigieux Spivet. de Reif Larsen

10 – Les belles choses que portent le ciel  de Dinaw Mengestu : d’Ethiopie jusqu’aux Etats Unis quand le voyage est question de survie et synonyme d’exil 

 

 

La curée – Emile Zola

 

Lecture commune avec Ingannmic 

Paris 1851- 1861

Le livre commence par un dialogue entre Renée et son beau-fils Maxime. Appartenant à la haute bourgeoisie, ils rentrent tout deux en calèche d’une promenade au bois de Boulogne. Ils sont très complices et jugent leurs contemporains avec ironie.

Ce même soir, Aristide Rougon, le mari de Renée et père de Maxime, donne un dîner somptueux dans son hôtel particulier à Paris. Nous découvrons alors toute une foule d’invités (une vingtaine) décrits avec une avalanche de détails.

Après ce dîner mémorable, Zola revient un par un sur les invités et raconte leurs vies et turpitudes. Il commence par  Aristide Rougon qui a fait changer son nom en Saccard pour que ses affaires n’interfèrent pas avec celles de son frère Eugène Rougon, homme politique  : Comment Aristide Saccard a-t-il fait fortune ? Qui sont tous ces gens gravitant autour de lui ? Emile Zola nous distille alors  l’information des débuts de Saccard à Paris (il vient de Provence) où il commence modeste employé sans un sou et finit richissime propriétaire immobilier.

Quelle habileté dans la narration : J’ai assisté à ce dîner qui au départ fait juste penser à un dîner entre riches de la bonne société ; après on apprend tous les subterfuges et escroqueries que chaque personnage a fait pour s’enrichir dans le Paris des années 1850. Les travaux d’Haussman en sont à leur début et c’est à qui spéculera le plus sur l’immobilier en plein boom pour racheter des immeubles à bas prix et se faire indemniser une fortune par l’Etat.

On apprend en frémissant la façon dont le cupide Aristide a procédé pour mettre la main sur la fortune de Renée, sa seconde femme (j’ai également frémi lors de la mort de la première épouse d’Aristide…). Renée bien que victime d’Aristide ne nous est pas plus sympathique tant elle est frivole et égocentrique.

Pas un personnage n’est « aimable » mais tous passionnants avec leur façon de vouloir s’enrichir ou se divertir, que ce soit la sournoise Sidonie, sœur d’Aristide et d’Eugène, Maxime le fils inconsistant et immature, ou la belle Renée qui s’ennuie dans sa vie de femme riche et oisive jusqu’au jour où ….

En conclusion : enthousiasmant même si je n’ai ressentie aucune empathie avec les personnages 

 * *

Un extrait (la première rencontre entre Maxime et sa belle-mère Renée, page 135)

L’enfant la crut déguisée. Elle portait une délicieuse jupe de faille bleue, à grands volants, sur laquelle était jetée une sorte d’habit de garde- française de soie gris tendre. Les pans de l’habit, doublé de satin bleu plus foncé que la faille du jupon, étaient galamment relevés et retenus par des nœuds de ruban ; les parements des manches plates, les grands revers du corsage s’élargissaient, garnis du même satin. Et, comme assaisonnement suprême, comme pointe risquée d’originalité, de gros boutons imitant le saphir, pris dans des rosettes azur, descendaient le long de l’habit, sur deux rangées. C’était laid et adorable.

Quand Renée aperçut Maxime :

– C’est le petit, n’est-ce pas ? demanda-t-elle au domestique, surprise de le voir aussi grand qu’elle.

L’enfant la dévorait du regard. Cette dame si blanche de peau, dont on apercevait la poitrine dans l’entrebâillement d’une chemisette plissée, cette apparition brusque et charmante, avec sa coiffure haute, ses fines mains gantées, ses petites bottes d’homme dont les talons pointus s’enfonçaient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la bonne fée de cet appartement tiède et doré. Il se mit à sourire, et il fut tout juste assez gauche pour garder sa grâce de gamin.

– Tiens, il est drôle ! s’écria Renée… Mais quelle horreur! comme on lui a coupé les cheveux !… Écoute, mon petit ami, ton père ne rentrera sans doute que pour le dîner, et je vais être obligée de t’installer… Je suis votre belle- maman, monsieur. Veux-tu m’embrasser ?

– Je veux bien, répondit carrément Maxime.

Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les épaules, ce qui chiffonna un peu l’habit de garde-française. Elle se dégagea, riant, disant :

– Mon Dieu ! qu’il est drôle, le petit tondu !…

Elle revint à lui, plus sérieuse.

– Nous serons amis, n’est-ce pas ?… Je veux être une mère pour vous. Je réfléchissais à cela, en attendant mon tailleur qui était en conférence, et je me disais que je devais me montrer très bonne et vous élever tout à fait bien… Ce sera gentil !

Maxime continuait à la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et brusquement :

– Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.

– Mais on ne demande jamais cela ! s’écria-t- elle en joignant les mains… Il ne sait pas, le petit malheureux ! Il faudra tout lui apprendre… Heureusement que je puis encore dire mon âge. J’ai vingt et un ans.

– Moi, j’en aurai bientôt quatorze… Vous pourriez être ma sœur. Il n’acheva pas, mais son regard ajoutait qu’il s’attendait à trouver la seconde femme de son père beaucoup plus vieille. Il était tout près d’elle, il lui regardait le cou avec tant d’attention, qu’elle finit presque par rougir.

Challenge lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est le son « é »

Abigaël – Magda Szabo

Budapest novembre 1943- mars 1944

Gina, 14 ans, est orpheline de mère et s’entend très bien avec son père, général dans l’armée hongroise. Pour le reste de la famille, il y a Mimó la tante, gentille et très mondaine et Marcelle la gouvernante française. Gina est amoureuse de Feri un beau lieutenant d’une vingtaine d’années qu’elle a rencontré chez sa tante. Du jour au lendemain, Gina est obligée de partir dans un pensionnat loin de Budapest car Marcelle doit rentrer en France : « la Hongrie est en guerre contre la France, Marcelle doit rentrer et je ne peux pas m’occuper de toi » sera la raison officielle du père. C’est bien sûr un prétexte mais Gina ne connaîtra les vraies raisons de son « exil » par son père adoré que bien plus tard . 

Nous sommes en 1943 et la Hongrie est un des alliés de l’Allemagne Hitlérienne mais on n’entend finalement la guerre que comme un bruit de fonds lointain. Dans le pensionnat très strict, les filles ne manquent de rien (certaines filles ont des parents agriculteurs qui payent leur pension en nature, d’anciennes pensionnaires ont légué leur fortune à leur mort), pas de soucis matériel donc pour ce pensionnat. 

Au début Gina se sent mal accueillie par les autres filles. Dans une première partie, elle accumule les bourdes et maladresses et se retrouve harcelée par ses camarades. 

A force de ténacité (et d’un peu de « chance » aussi) Gina finit par se faire accepter et apprend par son père les vraies raisons de son « exil » de la capitale. (Pour ma part je n’avais pas trouvé les raisons de cette décision) 

Au fil des pages Gina murit et devient de plus en plus attachante, elle passe de l’enfance à l’âge adulte : solidarités, trahisons, bêtises et insolences en tout genre, Gina vit au jour le jour, observe les adultes (la diaconesse Suzanna, le prof principal Kalmar, un autre professeur König)  ; la guerre  se rapproche de son havre de paix (qui est aussi une prison)

Beaucoup de suspense dans ce livre, la première partie se dévore car on cherche à connaître les raisons de la « mise en pensionnat » de Gina. Dans la deuxième partie, on s’interroge sur les pouvoirs d’une statue magique (la fameuse Abigail du titre) qui vient en aide aux pensionnaires et sur un mystérieux résistant qui tourne l’armée hitlérienne et hongroise en dérision. 

A l’inverse de Gina j’avais deviné la fin bien avant l’épilogue (il faut dire que je n’ai plus 14 ans) 

En conclusion : Un roman passionnant sur une période trouble vue au travers des yeux d’une enfant naïve au départ mais qui évolue et murit tout en restant spontanée. Un très beau portrait d’adolescente…. 

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Un extrait :

Avant de faire son lit, Gina avait posé sur sa table de nuit son petit sac orné d’un monogramme d’argent. Leur émerveillement ne la surprit pas, Tante Mimó l’avait fait faire pour elle rue Kossuth pour Noël. Elle toucha tristement la peau souple du bout des doigts, cette merveille bleue était si déplacée à côté de l’affreuse tenue de pensionnaire ! 

– Elles ont oublié de te donner une sacoche, dit Piroska Torma. Regarde le bien, cet objet d’art, parce qu’on va te le prendre avec tout ce qu’il y a dedans. 

– Ici, on a des sacoches, expliqua Mari Kis. Les sacs à main sont interdits. Dans la sacoche, on met tout ce qu’il faut. Il faudrait que tu refasses tes nattes, tu as l’air épouvantable. Il y a une glace dans la salle de bain. Tu veux qu’on te montre ?

Qu’est-ce qu’elles disent ? On va lui prendre son sac et tout ce qu’il y a dedans ? On va lui prendre le petit album avec les photos de son père, de tante Mimó et de Marcelle ? Et de Feri en train de franchir une haie avec son cheval Bombyx ? Et son argent, un billet de cent pengös et la monnaie restée  après l’achat du cendrier, et son poudrier, son agenda, son peigne, et la clé de la maison ? Il faut tout ranger, tout cacher avant qu’on ne le découvre, mais où ? Dans le lit ? Impossible. Ici, on fouille sûrement sous les matelas. Où peut-elle cacher les derniers trésors qui lui rappelle son ancienne vie disparue ? 

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Le billet de Karine

Le mois de l’Eurore de l’est est organisé par Eva, Patrice et Goran.

Lire le monde chez Sandrine pour la Hongrie

 

Le jardinier d’Otchakov – Andreï Kourkov

Kiev  2010 – Otchakov 1957 

Roman difficile à classer : voyage dans le passé ? Pérégrinations à la frontière de la folie ?   Igor, trentenaire, a trouvé avec son jardinier Stepan un trésor datant du père de ce dernier dans les années 50. Le processus pour trouver ce trésor vaut en lui même le détour et constitue une première partie de l’histoire.

La deuxième partie est consacrée aux voyages dans le temps d’Igor : la destination de ce voyage est invariablement la petite ville d’Otchakov (sud de l’Ukraine) : Igor revêt l’uniforme du milicien présent sur la couverture et se retrouve après une petite marche nocturne d’un quart d’heure à 500 kilomètres de là, en 1957. 

J’ai trouvé cette histoire passionnante : l’évolution d’Igor après chaque voyage : il passe de parasite, vivant chez sa mère d’une maigre rente à un jeune homme plus décidé dans l’Ukraine de l’Union Soviétique, il tombe amoureux en 57… ou en 2010…ou les deux…

L’habilité de l’auteur réside entre autre à nous faire poser des questions sur la santé mentale du jeune homme : est-il-dérangé suite à un traumatisme crânien datant de son enfance ? tellement imbibé de vodka qu’il confond rêve et réalité ?

Côté personnages secondaires, ils sont également tous intéressants :  Vania, le jeune homme, un peu voleur sur les bords en 1957 (le double d’Igor ?) , Kolian en 2010 qui se retrouve du fait de sa naïveté confronté à la pègre, Stepan en 2010 insaisissable, et son père en 1957 qui ressemble plus à un malfrat qu’à un dissident mais qui sera réhabilité en 2010, Aliona la fille de Stepan, Valia jeune poissonnière en 1957 ….

La fin est tout simplement excellente ; certains diront impossible et tirée par les cheveux  mais il faut se laisser emporter par cette histoire et à partir du moment où on accepte qu’un uniforme de la Milice puisse nous transporter de 2010 en 1957 alors tout est possible même l’improbable ….

J’ai beaucoup aimé aussi la façon qu’a l’auteur de donner des coups de griffes aussi bien à l’Union Soviétique qu’au fonctionnement actuel de l’Ukraine… deux mondes aussi corrompus l’un que l’autre ?

Et puis j’ai apprécié les deux explications données par l’auteur à ce livre : et si le jardinier d’Otchakov n’était pas celui que l’on croit….

 

En conclusion : Un grand moment de lecture pour ma part et une découverte de l’auteur

* *

Un extrait (dialogue entre Igor et Valia en 1957)

– Eh quoi, ils sont si nombreux que ça ?
– Qui donc ?
– Les bandits.
Valia le regardait droit dans les yeux.
Igor se rappela l’histoire de Fima, ce que Vania lui avait dit de ses rapports avec la marchande de poisson. Il haussa les épaules. Il ne parvenait pas à les imaginer en couple.Valia et ce criminel.
– Dans cinquante ans, ils seront encore plus nombreux, déclara-t-il, songeur, après un silence.
– Dans cinquante ans ?! (les yeux de Valia s’arrondirent.) Mais les journaux disent que dans vingt ans, il n’y en aura plus du tout ! On les rééduque tous pour en faire des professeurs, des ingénieurs, des gens utiles au pays.

– Il ne faut pas croire les journaux… commença Igor, mais il se tut brusquement. Non. Non, il faut bien sûr croire les journaux. Mais il faut aussi comprendre par soi-même…

– Moi, je préfère les livres. Dans les journaux, il n’y a que des faits, Alors que dans les livres il y a des faits et les sentiments. J’ai lu Vadi Sobko.…

– Qui est-ce ? demanda Igor, surpris.

– Comment ! Vous ne connaissez pas ! Mais c’est un écrivain mondialement connu. Il a reçu deux prix Staline, et quand Staline était encore en vie !

Le mois de l’Eurore de l’est est organisé par Eva, Patrice et Goran.

Lire le monde chez Sandrine pour l’Ukraine et Challenge lire sous la contrainte chez Philippe où la contrainte est le son « é »

 

En mars, mois de l’Europe de l’Est

Le mois de l’Eurore de l’est est organisé par Eva, Patrice et Goran. Il se déroule en mars et les 20 pays suivants sont mis à l’honneur :  Albanie / Biélorussie / Bosnie-Herzégovine / Bulgarie / Croatie / Estonie / Hongrie / Lettonie / Lituanie / Moldavie / Monténégro / Pologne / République de Macédoine / République tchèque / Roumanie / Russie / Serbie / Slovaquie / Slovénie / Ukraine

J’ai fouillé dans les archives et voilà quelques livres que je recommande :

Albanie : Le palais des rêves – Ismail Kadaré

Bulgarie : Abraham le poivrot – Angel Wagenstein 

Estonie : Purge – Sofi Oksanen  (auteure finlandaise dont la mère est estonienne et le roman se passe en Estonie)

Hongrie : Le grand cahier – Agota Kristof 

Pologne : Sur les ossements des mots – Olga Tokarcsuk

République tchèque – Le cavalier Suédois – Leo Perutz 

Roumanie : Animal du coeur – Herta Müller

Russie : Les frères Karamazov – Fiodor Dostoievski

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Sur ce, je file à la bibli pour trouver la perle rare

Et vous une suggestion de lecture d’un auteur de ces 20 pays  ? 

Top Ten Tuesday : les 10 romans que vous aimeriez relire

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le TTT de la semaine est : « les 10 romans que vous aimeriez relire »

1 – Aucun souvenir assez solide d’Alain Damasio : Mince ça commence mal, c’est un recueil de nouvelles pas un roman ! pas grave à relire !

2 – Les piliers de la terre de Ken Folett (lu il y a longtemps avant le blog)

3 – L’aveuglement de José Saramago (pas de billet mais 2 citations ici et ici)

4 – L’homme à l’envers de Fred Vargas (mon préféré de l’auteure)

5 – Le voyage d’Anna Blume de Paul Auster

6 – La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaetan Soucy

7 – Au bonheur des dames d’Emile Zola

8 – La passion des femmes de Sébastien Japrisot (lu ado et trouvé il y a peu dans la boîte à livres de mon village)

9 – Le monde selon Garp de John Irving (lu l’année de mes 18 ans)

10 – La jument verte de Marcel Aymé (si, si je ne l’ai lu qu’une fois)

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L’an dernier, j’ai relu la Saga Malaussène …indispensable 🙂

Underground Railroad – Colson Whitehead

XIXème siècle, Sud des Etats Unis – La première fois que Caesar a proposé à Cora de s’enfuir de la plantation où ils sont esclaves tous les deux, celle-ci a dit non, pas suicidaire, et puis un élément a fait changer la donne. Du jour au lendemain, elle ne peut plus rester à la plantation, sa vie déjà précaire et misérable est encore plus en danger parce qu’elle s’est opposée au propriétaire de la plantation, un « fou furieux ». Elle part donc avec Caesar, commence alors une fuite à travers la Caroline-du-Nord, la Caroline-du-Sud…Les deux fugitifs vont être aidés par des abolitionnistes, des « chefs de gare » du fameux réseau « Underground Railroad ».

L’évasion réussit remarquablement bien mais c’est sans compter Ridgeway, un chasseur d’esclaves évadés qui se lance aux trousses des deux amis.

Ensemble, ils (les chasseurs d’esclaves) filaient les fugitifs pendant des jours, se planquaient devant leurs lieux de travail jusqu’à ce que l’occasion se présente de passer à l’action, entraient la nuit par effraction dans leurs taudis de nègres pour les kidnapper. Après des années passées loin de la plantation, ayant pris femme et fondé une famille, ils s’étaient persuadés qu’ils étaient libres. Comme si un propriétaire pouvait oublier son bien. Leurs illusions en faisaient des proies faciles.

La majeure partie de l’histoire est vu au travers des yeux de Cora, qui petit à petit se reconstruit, prend confiance, apprend à lire…. et on a aussi dans quelques chapitres la vision Caesar et de tous les autres, le petit Chester et la maman de Cora en filigrane :  celle-ci a réussi à s’enfuir quand Cora avait 11 ans, l’abandonnant ainsi à la misère de la plantation. Il résulte de cela une haine de Cora pour sa mère qui l’a abandonnée.

C’est un roman très émouvant sur la vie dans les plantations mais surtout sur le désir de s’enfuir :  si les esclaves en fuite se font rattraper c’est la peine de mort assurée avec au préalable tortures publiques pour décourager les autres esclaves d’en faire autant.

Cora connaissait bien son côté douillet, mais elle découvrait l’autre facette de son amie, cet élan qui l’avait gagnée et poussée à s’enfuir. Même si tout esclave y songe. Le matin, l’après-midi, la nuit. Tout esclave en rêve. Chaque rêve est un rêve d’évasion quand bien même ça ne se voit pas.

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Chez Enna 

 

Intérieur nuit – Marisha Pessl

 

Voilà un roman policier qui m’a beaucoup plu.  Au départ une idée assez classique : Ashley, une jeune fille de 24 ans est retrouvée morte dans un immeuble désaffecté : un suicide ? un meurtre?

Scott un journaliste enquête.  Jusque-là rien de bien original, ce qui m’a beaucoup plu c’est la profondeur des personnages : Scott, d’abord, un père un peu paumé qui a divorcé de sa femme et qui a entamé une longue descente aux enfers pour s’être attaqué à un homme Cordova, réalisateur très célèbre de films d’horreur. Il est ensuite tombé dans un piège, il est totalement discrédité maintenant dans son métier de journaliste. Ashley la jeune fille morte est la fille du fameux Cordova, et Scott a rencontré cette jeune fille peu de temps avant sa mort : hasard ?

Ce roman mêle le réel avec le fantastique : un moment on se croit en plein rite vaudou ou même dans un film d’horreur (paranoïa garantie).

Les trois personnages principaux qui enquêtent sur la mort d’Ashley ne savent plus où donner de la tête entre rationalité et « preuves » de magie noire.

Scott rencontre sur les lieux du crime Hopper, un jeune homme qui lui raconte des souvenirs de « colo » avec Ashley, enfin cool, plutôt « centre de redressement » pour jeunes à la dérive, on se demande bien ce qu’elle a pu faire pour aller dans ce camp pour jeunes délinquants.  On apprendra plus tard plusieurs versions de ce qui s’est passé, Une même scène est racontée par plusieurs personnages différents et on peut ainsi recouper et faire la part entre l’imagination de chaque personnage et l’interprétation qu’ils ont eu des mêmes faits.

Tout cela pour dire que les personnages sont très ambigus, tous, et c’est là que réside l’intérêt. En plus de bâtir un portrait d’un certain Cordova que l’on ne verra pas ou alors peut-être qu’on le verra mais est-ce vraiment lui ?

En résumé une enquête palpitante qui m’a beaucoup plu où on voit clairement évoluer les personnages surtout Scott, Hopper  un ancien ami d’Ashley et ma préférée Nora, la jeune fille qui aide Scott dans son enquête.

Un extrait

L’intrigue du film était simple – il en allait presque toujours ainsi chez Cordova, qui avait recours aux procédés de l’odyssée ou de la traque. Elle était adaptée d’un obscur roman néerlandais, Ademen Met Koningen, écrit par August Hauer. Les membres de la famille Stevens, aussi fortunée que corrompue – un sublime clan de Caligulas décadents dans un pays européen non identifié -, se font méthodiquement massacrer, l’un après l’autre, sans que la police n’y comprenne rien. Alors que l’inspecteur chargé de l’enquête finit par arrêter un clochard, l’ancien jardinier de la famille, l’ultime rebondissement du film nous révèle que l’assassin est en réalité le plus jeune enfant de la famille, la muette et vigilante Gaetana, huit ans – jouée, bien entendu par Ashley. Le temps que le policier reconstitue le sinistre puzzle, il est trop tard. La petite fille a disparu. La dernière scène la montre en train de marcher le long d’une route, où elle monte dans les break d’une famille en vadrouille. Comme dans tout film de Cordova qui se respecte, l’ambiguïté demeure : cette famille est-elle vouée à  connaître le même sort funeste que la sienne, ou la petite fille se fait-elle simplement passer pour une orpheline afin d’ être élevée par une famille plus heureuse ? 

– « Comment est-ce que tu as réussi à voir Respirer avec les rois ? »

Nora avait terminé l’inscription aux Blackboards et appuyé sur Je suis prêt. Nous attendions de voir si la page se chargerait. 

– Moe Gulazar, me répondit-elle. 

– Qui est Moe Gulazar ? 

– Mon meilleur ami. »

Elle souffla pour chasser une mèche de son visage. « Un vieux dresseur de chevaux qui vivait au fond du couloir. Il adorait tout ce que faisait Cordova. Comme il avait aussi des contacts sur le marché noir, un jour il a échangé tous ses trophées équestres contre les films interdits. Il organisait tout le temps des projections clandestine, à minuit, dans la salle des loisirs. » Elle me regarda. « Moe avait trois talents. 

– Il savait chanter, danser et jouer ? « 

Elle secoua la tête. « Il parlait l’arménien, il montait des étalons, et il se travestissait en femme. 

– En effet, ça demande un sacré talent. 

– Quand il se déguisait, même toi, tu aurais cru que c’était une femme. 

– Parle pour toi. 

– Il disait toujours que, quand lui disparaîtrait, ce serait la fin d’une espèce rare. « Il n’y en aura plus jamais des comme moi, ni en captivité ni en liberté. C’était sa devise.

– Où est ce bon vieux Moe aujourd’hui ? 

– Au paradis. »

Elle dit cela avec une telle certitude mélancolique – ça aurait aussi bien pu être Bora Bora. 

« Il est mort d’un cancer de la gorge quand j’avais quinze ans. Il n’arrêtait pas de fumer des cigarillos depuis qu’il avait douze ans. Il avait grandi autour d’un champ de courses. Il m’a légué toute sa garde-robe. Du coup, il est toujours avec moi. »

Elle se contorsionna et  dégagea son bras de l’énorme cardigan en laine gris pour me montrer une étiquette rouge cousue sur le col et couverte de belles lettres noires : « PROPRIETE DE MOE GULAZAR ». 

Ainsi donc derrière sa flamboyante garde-robe se cachait un vieux travesti arménien. Dans un premier temps, je me dis qu’elle affabulait : elle avait sans doute trouvé chez Goodwill un carton rempli de vêtements portant toute la même étiquette mystérieuse, puis inventé  un scénario délirant pour expliquer comment elle les avait récupérés. Mais lorsqu’elle replongea son bras dans la manche, je vis qu’elle avait le visage tout rouge. 

« Il me manque tous les jours, dit-elle. Je trouve ça horrible que les gens qui nous comprennent vraiment soit ce dont on ne peut pas profiter longtemps. Alors que ceux qui ne nous comprennent pas du tout restent là. Tu as déjà remarqué ? 

– Oui. « 

C’était peut-être vrai, du coup. De toute façon s’il fallait choisir entre croire en l’existence d’un dresseur de chevaux arménien travesti et ne pas y croire, autant y croire.

 

Le mois du polar est chez Sharon