Le loup Garou – Boris Vian

– Où vais-je , bourgeois? demanda le chauffeur, un Russe ukrainien à en juger par son accent.
– Fais le tour du pâté de maison…dit Aulne.
– Combien de fois ?
– Autant de fois qu’il faut pour te faire biglouser par les flics.
– Ah ! Ah ! … réfléchit le chauffeur de façon audible. Bon…eh bien….voyons…comme je ne peux pas possiblement faire d’excès de vitesse, je roule à gauche? hein?
– D’ac, dit Aulne.
Il baissa la capote et s’assit le plus haut possible pour qu’on voit le sang de ses vêtements ; ceci, combiné au chapeau d’honnête homme, prouverait qu’il avait quelque chose à dissimuler.
Ils firent douze tours et il passa un de ces poneys de chasse immatriculés au numéro de police. Le poney était peint en gris fer et la légère charrette d’osier qu’il tirait portait l’écusson de la ville. Le poney renifla la Bernazizi et hennit.
– ça va dit Aulne, il nous prennent en chasse ; roule à droite, car il ne faut pas risquer d’écraser un gosse.
Afin que le poney, pût suivre sans se fatiguer, le chauffeur régla son allure au minimum. Impassible, Aulne le dirigeait ; ils se rapprochèrent du quartier des maisons hautes.
Un second poney peint en gris lui aussi, rejoignit bientôt le premier. Comme l’autre charrette, celle-ci contenait un flique en tenue de gala. Les deux fliques, d’une voiture à l’autre, se concertèrent en chuchotant et en montrant Aulne du doigt, tandis que les poneys trottaient côte à côte, au même pas, en relevant les pattes et en agitant la tête comme des petits pigeons.

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Le loup Garou – Boris Vian (nouvelle le coeur d’or)

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Sur une idée de Chiffonnette

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Le loup Garou – Recueil de nouvelles de Boris Vian

loup garou

Comme souvent dans un recueil, il y a des nouvelles qui « parlent plus » que d’autres.
Pour ce recueil, j’en ai retenu trois :
La première, « le loup-garou », donne son titre au recueil, et met en scène Denis, un loup qui coulait des jours paisibles dans la forêt jusqu’au jour où il fut mordu par un humain et qu’il devint à son tour un humain. J’ai beaucoup aimé ce « monde à l’envers » et les clins d’oeil aux loup garou. Denis porte un regard naïf et plein d’humour sur les hommes (et des femmes) qu’il rencontre.

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« L’amour est aveugle » raconte un phénomène météo étrange : Un brouillard « aphrobaisiaque » (le terme n’est pas de moi mais de la logeuse du héros de Boris Vian , il est digne de figurer dans le dictionnaire de Cériat des néologismes). Les hommes et les femmes dans ce brouillard découvrent les joies de faire l’amour sans retenue, l’apparence extérieure n’a plus d’importance. Une chute excellente.

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« Une pénible histoire » a pour  thème principal le suicide. Un homme rencontre sur un pont une femme qui cherche à se suicider, mais celle ci hésite entre se jetter en amont ou en aval du pont . Parviendra t il à la sauver (et lui même) ?

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Voici le début de cette nouvelle qui m’a beaucoup plu (p117)

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Le signal jaunâtre du réverbère s’alluma dans le vide noir et verreux de la fenêtre ; il était six heures du soir. Ouen regarda et soupira. La construction de son piège à mots n’avançait guère.
Il détestait ces vitres sans rideaux ; mais il haïssait encore plus les rideaux et maudit la routinière architecture des immeubles à usage d’habitation, percés de trous depuis des millénaires. Le coeur gros,il se remit à son travail ; il s’agissait de terminer rondement l’ajustage des alluchons du décompositeur, grâce auquel les phrases se trouvaient scindées en mots préalablement à la capture de ces derniers. Il s’était compliqué la tâche presque à plaisir en refusant de considérer les conjonctions comme des mots véritables ; il déniait à leur sècheresse le droit au qualificatif noble et les éliminait pour les rassembler dans les boîtiers palpitants où s’entassaient déjà les points, les virgules et les autres signes de ponctuation avant leur élimination par filtrage. Procédé banal, mécanisme sans originalité, mais difficile à régler. Ouen s’y usait les phalangettes.

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Livre lu dans le cadre du challenge Boris vian d' »oeil qui fume »

challenge VIAN

Boris Vian – Cantilènes en gelée

MA SOEUR

« J’avais demandé, pour mes quatorze ans
Une soeur de mon âge
Elle est arrivée dans un panier blanc
Une rose au corsage
J’ai défait le noeud du ruban de soie
Qui la tenait captive
Et j’ai donné dix sous au commissionnaire.
Elle avait des yeux comme des balais
Une bouche en forme de rémoulade
Un oeil de fémur, un port du jument
Elle était ravissante.
J’aime beaucoup les jolies filles
Je les prends dans mes bras
Je les renifle, je les touche,
Je les serre et je m’en sers
J’étais content d’avoir une soeur

Mais je regrettais mes dix sous ».

Boris Vian – Cantilènes en gelée

Sur une idée de Chiffonnette

citation

Les fourmis – Boris Vian

fourmisLecture commune avec Noctenbule, l’oeil qui fume  et Rosemonde (lien à venir)

Petite déception avec ce recueil de nouvelles de Boris Vian. Les nouvelles m’ont semblé d’intérêt très inégal. De bonnes trouvailles au niveau du style mais j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur la lecture et les personnages.

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La première nouvelle m’a beaucoup plu. « Les fourmis » est le titre de cette nouvelle. Le narrateur est un jeune soldat qui combat sur une plage (de Normandie?). Boris Vian arrive à raconter les horreurs de la guerre sur un ton désinvolte et ironique. Tout le monde meurt autour de ce jeune homme, les uns déchiquetés par les obus, les autres criblés de balles et cependant le style m’a fait sourire plusieurs fois. « On est de plus en plus encerclés, ça nous dégringole dessus sans arrêt. Heureusement, le temps commence à se dégager, il ne pleut guère que neuf heures sur douze, d’ci un mois, on peut compte sur du renfort par avion. Il nous reste trois jours de vivres. » (p 16)

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Une autre nouvelle m’a également plu ‘La route déserte » : des scènes très visuelles et un humour très noir (voir macabre) dont voici un extrait  » Un jeune homme allait se marier. Il terminait ses études de marbrier funéraire et en tous genres. Il était de bonne famille, son père dirigeait la section K des Chaudières Tubulères et sa mère pesait soixante sept kilos. Ils vivaient au numéro 15, rue des Deux-frères, le papier de la salle à manger, malheureusement n’avait pas changé depuis 1926 et représentait des oranges sur un fond bleu de prusse, ce qui est laid. De nos jours on n’aurait rien mis et ceci sur un fond de couleur différente, plus claire par exemple. Il s’appelait Fidèle, et son père Juste. Sa mère aussi avait un nom. Comme tous les soirs, il pris le métro pour se rendre à son cours, une pierre tombale sous le bras et ses outils dans une petite valise. A cause de la pierre, il se payait des couchettes afin d’éviter les remarques souvent acides, et pouvant abîmer le grain poli du calcaire, que l’on s’attire dans les voitures ordinaires, à voyager très chargé « (p 77).

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Conclusion : onze nouvelles mais seulement deux qui m’ont plut (pour les autres je dois diRe m’être un peu ennuyée). Cependant c’est toujours un auteur intéressant à lire car au détour d’un paragraphe , on tombe parfois sur une pure merveille comme cet extrait : « Il se réveilla en sursaut. L’aspirine l’avait fait transpiriner : comme en vertu du principe d’Archimerdre, il avait perdu un poids égal à celui du volume de sueur déplacé, son corps s’était soulevé au- dessus du matelas, entraînant les draps et les couvertures, et le courant d’air ainsi produit ridait la mare de sueur dans laquelle il flottait ; de petites vagues clapotaient sur ses hanches. Il retira la bonde de son matelas et la sueur se déversa dans le sommier. Son corps descendit lentement et reposa de nouveau sur le drap qui fumait comme un cheval-vapeur. La sueur laissait un dépôt gluant sur lequel il glissait dans ses efforts pour se relever et s’accoter à l’oreiller spongieux. (p 56) »

Livre lu dans le cadre du challenge Vian chez Oeil qui fume

challenge VIAN