Jeux d’hiver : Deuxième

Bonjour à tous et à toutes,

L’hiver  a commencé et je me suis cachée sous la couette avec ce petit jeu :

Le but est de trouver des titres de livres, leurs auteurs et le point commun entre les livres.

Voici la deuxième énigme

Pour participer, il faut laisser votre ou vos réponses en commentaires. Chaque bonne réponse vaut un point pour la première personne ayant trouvé : Dans cette première énigme il y a donc 6 points à gagner : le titre et auteur des  5 livres et le point commun entre ces livres.

Vous pouvez faire juste une proposition, ou deux ….ou …six…ici même, les commentaires sont modérés pour laisser du suspense

A la fin de l’hiver, nous connaîtrons les vainqueurs de ce jeu 🙂

Bon weekend  à tous

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Les cosmonautes ne font que passer – Elitza Gueorguieva

D’abord le titre m’a fait sourire « Les cosmonautes ne font que passer » avec une jolie jeune femme souriante et son casque CCCP.

Le début est intriguant puisque l’auteur s’adresse à la petite fille bulgare qu’elle était quand elle avait sept ans, en lui parlant à la deuxième personne du singulier. Sous ses dehors un peu enfantins – puisque c’est une petite fille qui parle – le fond est intéressant, résolument féministe. La petite fille confond spatial – elle a sept ans – et spécial. Le titre du premier chapitre est donc « la conquête spéciale » et pendant tout le livre la petite fille va essayer de devenir cosmonaute (en passant par parachutiste, scaphandrière…). Les autres titres de chapitres sont aussi très drôles : Youri Gagarine n’est pas une cantatrice d’opéra, Youri Gagarine a été kidnappé par des extraterrestres, le Père Noël t’envoie le bonjour…

La petite fille observe son entourage : sa mère qui n’arrête pas de fumer, son père qui se retrouve au chômage, son grand-père un « vrai » communiste. J’ai ri du décalage entre les mots d’enfants et la réalité :  par exemple elle dit que le camarade Todor Jivkov, chef de l’Etat, est « vilain » et la mère panique, file dans la salle de bain et revient catastrophée en disant « Nous voici dissidents ».  La tension des adultes est palpable à travers les yeux d’une enfant qui ne comprend pas la situation. L’absurde de la situation fait à la fois rire et trembler.

On assiste aux essais infructueux de la petite fille et de son amie Constantza qui veulent chacune devenir la future Valentina Tereshkova, première femme cosmonaute soviétique.
La petite fille grandit, vit la chute du mur de Berlin – à 10 ans – elle croit que Berlin est un homme. Lentement la Bulgarie sort de l’étreinte soviétique et plonge vers la misère. Il faut des heures pour acheter de quoi se nourrir, le cousin de la petite fille se découvre une vocation de « mafioso « (mutra dans le livre)
La petite fille devient ado, se passionne pour Kurt Cobain qui remplace dans son cœur Youri Gagagine ….obligé de descendre de son piédestal car communiste…
De 7 à14 ans, vu par les yeux d’une enfant, un monde se délite : il ne reste que la misère ou l’exil …et Kurt Cobain…

Au delà de l’histoire le ton m’a beaucoup plus : le « tu « de l’auteur interpelle et je me suis sentie proche de cette petite fille qui fait les 400 coups et ne veut pas grandir trop vite ….

Hasard de lecture : c’est la deuxième livre en moins d’un mois que je lis un roman où l’action est relatée par un enfant de 7 ans : j’ai aussi beaucoup aimé le ton de « Lignes de faille » de Nancy Huston : la naïveté et la candeur de l’enfance font passer bien des messages…

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Un extrait

« Décidément, tout t’est interdit en ce moment. Grimper sur des arbres, se balancer trop haut, sauter d’un tremplin ne sont pas des activités de petite fille, te dit ta mère en allumant sa première cigarette de la journée, et tu comprends que l’élévation spatiale, comme tout ce qui est glorieux en général, est réservé aux garçons. Il y a comme une distribution des tâches : tous les garçons que tu connais, ou dont on te parle, camarades, voisins, cousins veulent devenir des cosmonautes un jour, c’est une évidence, cela va de soi et ce serait étrange, voire extravagant que cela soit autrement.» (page 26)

 

Lire le monde chez Sandrine pour la Bulgarie

Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Dehors le ciel tonna à nouveau et la pluie, comme lâchée d’un bloc, se déversa sur le sol. Le vieil homme essora comme il put sa casquette, avec quelques gestes expérimentés, il lui fit reprendre sa forme initiale, la remit sur la tête et, le visage soucieux, avala sa palinka. Pour la première fois depuis qu’il avait attelé les chevaux et que, respiration coupée, il avait cherché dans la nuit noire la vieille route abandonnée que personne n’avait emprunté depuis la nuit des temps (envahie de ronces et de mauvaises herbes) il put revivre la scène : le regard anxieux et interrogateur des deux chevaux qui se retournaient sans cesse vers leur maître désemparé mais déterminé, leurs croupes qui se balançaient nerveusement, leur respiration et le pitoyable grincement de la charrette sur cette route bordée de ravins menaçants, et il se revit lui-même, debout, tenant les rênes, les jambes couvertes de boue, luttant contre le vent cinglant, et c’est seulement à ce moment-là qu’il y crut, juste à ce moment ; il savait que sans eux il n’aurait pu partir, ils étaient « la seule force » capable de le conduire, il savait désormais avec certitude que c’était vrai et il se revit, guidé par une force supérieure, comme le simple soldat sur le champ de bataille qui pressent l’ordre en train de mûrir dans la tête du général et qui se met en marche avant même qu’on l’ait sollicité. Les images défilaient en silence devant ses yeux, se succédaient de façon mécanique, comme si les choses considérées comme importantes à conserver dans la mémoire constituaient un ordre autonome et immuable ; tandis que la mémoire s’évertue à remplir de certitude et élever à la vie le si fugace « maintenant », cet ordre, en appliquant ses lois sur la libre structure des événements, oblige l’homme à franchir une distance avec sa propre vie, non pas avec l’insouciance de l’homme libre, mais avec le plaisir angoissé du propriétaire ; c’est pourquoi à ce moment-là, en évoquant pour la première fois le souvenir, il trouva plutôt effrayant tout ce qui venait de se passer, désormais c’est avec l’anxiété d’un propriétaire qu’il se raccrocherait à sa mémoire chaque fois (pendant les quelques années qu’il lui restait à vivre) qu’il reverrait cette scène, lorsque, aux heures les plus sombres de la nuit, accoudé au rebord de la petite fenêtre de sa ferme, seul et incapable de dormir, il attendrait l’aurore. « D’où venez-vous ? finit par demander l’aubergiste.–De chez moi. » Halics prit un air surpris et s’approcha de lui. « Ça fait une bonne demi-journée de route… » L’homme sans dire un mot alluma une cigarette.« À pied ? se hasarda l’aubergiste.–Bien sûr que non. À cheval. Avec la charrette. Par l’ancienne route. »

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Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Une femme invisible – Nathalie Piégay

Louis a été amoureux de Madeleine comme on l’est parfois d’une grande sœur, inaccessible et interdite. Le séjour chez les Hamilton, dans la famille du premier époux de Madeleine, avait été un désastre. À Amesbury, la « sœur » de Louis n’est plus la jeune fille encore espiègle de son enfance. Quelque chose a changé en elle, elle a cette gravité que donne à certaines femmes le plaisir et sa promesse renouvelée. Il est un peu jaloux de ce beau-frère et se raidit chaque fois que Madeleine le taquine, il faudrait que tu épouses une jeune Anglaise, cela ferait plaisir à Marguerite, et puis tu as besoin de réconfort, de douceur, après toutes les horreurs que tu as vu au front, tu dois t’établir, s’il arrivait quelque chose à Marguerite, et Andrieux est si âgé maintenant, on dit même qu’il est le doyen de l’Assemblée Nationale, un titre de gloire dont on pourrait se passer quand on a un fils naturel de vingt-quatre ans qui n’a pas fini sa médecine. Mais Louis ne veut pas entendre parler de ses jeunes Anglaises. Il est désœuvré.
À sa mère, il a dit, à son retour, son émotion devant un tableau d’Ucello, la bataille de San Romano, les débris entre les jambes des chevaux, les gisants la face écrasée contre le sol, les cavaliers invisibles sur leurs casques, la gravité des deux visages au premier plan, le cheval blanc presque phosphorescent. C’est le soir de la bataille. On regarde les derniers soldats qui n’en finissent pas de se tuer. Marguerite l’entend pour la première fois parler de la guerre, dont il avait décidé de ne jamais rien dire. Pas un mot. San Romano. Elle ne se rappelle pas quelle est cette bataille. Lointaine. Ancienne. Des visages d’ange à la Piero della Francesca. Des couleurs dorées qui disent la beauté du monde et la gloire à venir ; et au loin tout petits sur les terrasses, des hommes à pied, désarmés.

Une femme invisible – Nathalie Piégay

Source Photos

Jeux d’hiver : première

Bonjour à tous et à toutes,

L’hiver  a commencé et je me suis cachée sous la couette avec ce petit jeu :

Le but est de trouver des titres de livres, leurs auteurs et le point commun entre les livres.

Voici la première énigme (facile ou difficile ? )

Pour participer, il faut laisser votre ou vos réponses en commentaires. Chaque bonne réponse vaut un point pour la première personne ayant trouvé : Dans cette première énigme il y a donc 6 points à gagner : le titre et auteur des  5 livres et le point commun entre ces livres.

Vous pouvez faire juste une proposition, ou deux ….ou …six

A la fin de l’hiver, nous connaîtrons les vainqueurs de ce jeu 🙂

Bon weekend  à tous

Winter – Rick Bass

Ce matin, Dave Pruder est passé nourrir les deux chevaux, Buck (le cheval louvet, très liant) et Fuel (Bai brun, presque couleur de chocolat, sauvage, timide et superbe). Je lui ai dit que nous le ferions volontiers les jours où nous serions là. C’était sympa, par ce froid d’emporter de grosses brassées de foin odorant de la grange jusque dans la prairie, en traversant la route. Les chevaux sont arrivés en courant, leurs sabots tintaient avec un bruit sonore sur le sol gelé (Fuel restait un peu en retrait). Nous leur avons donné à tous les deux un peu d’avoine en prime.
Bientôt, demain peut-être, nous allons leur construire un abri. Dave n’avait pas prévu cette pluie glacée. Ils peuvent supporter toute la neige qu’on voudra, avec leur pelage très touffu de chevaux du Montana, mais la pluie leur fait du mal, la pluie qui se verglace. Elle tambourine contre les fenêtres, arrivant par bourrasques. J’espère pouvoir me rendre à Seattle et Vancouver, un peu plus tard dans l’hiver. L’argent est encore un sérieux problème, cependant comme toujours.
Mais je suis bien au sec, bien au chaud. Est-ce que les chevaux, dehors sous cette pluie froide et cinglante, se demandent, en levant les yeux vers les lumières de la serre où j’écris, pourquoi ils doivent avoir aussi froid, être aussi malheureux ? Ils sont sûrement redescendus parmi les arbres, à l’abri du mauvais temps. À l’abri du pire, en tout cas. Je l’espère.

Winter – Rick Bass

Une femme invisible – Nathalie Piégay

A l’Étoile Famille, elle met son point d’honneur à toujours disposer dans de beaux vases des fleurs choisies avec soin, harmonisant leurs couleurs, mêlant quelques tiges de branchages au milieu des corolles délicates, un peu de mimosa dans le fuchsia des tulipes – bambergia, poinsettia, agapanthe, delphinium et aristoloche, s’il n’y avait que les lys, les œillets, les renoncules, la vie serait bien triste. Ici, à Erquy, elle coupe des branches d’hortensias, les arrange de sorte qu’ils fassent une belle ronde et qu’on oublie la séparation des tiges. Dans cette villa, elle peut faire semblant d’être chez elle. Il n’y a plus de pensionnaires, plus de sonneries incessantes, plus de factures, de dettes, de quittances, de sourires forcés. Et surtout, Erquy, il n’y a pas Claire qui reste avenue Carnot. Marguerite se sent enfin libre et tranquille. Fini les cris, les disputes, les récriminations. Elle laisse aller et venir Loulou plus librement.

Andrieux vient parfois la rejoindre. Et quand il lui dit que c’est trop loin, qu’il a trop à faire, qu’il n’a pas le temps, Marguerite se fâche et lui jette à la figure qu’il allait bien à Dieppe pour retrouver sa dulcinée, cette princesse d’Espagne. Il avait eu une romance avec Isabelle II, qu’il avait rencontrée au Palais de Castille, lors de son ambassade espagnole. Exilée en France, elle séjournait au château des Aygues , avec la Reine Marie-Christine, et on racontait qu’Andrieux venait la retrouver depuis Paris. Il faisait la route à cheval. Quand ils se sont disputés, l’autre jour, elle le lui a lancé à la figure, et à Dieppe, tu allais bien retrouver ta princesse, et à cheval encore, alors ne me dis pas que tu ne peux pas venir en automobile à Erquy.
Il est là et Marguerite oublie tout ce à quoi elle a dû renoncer. Le seul homme qu’elle ait eu, et elle commence à se le dire, qu’elle aura jamais.

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Une femme invisible – Nathalie Piégay

Machenka – Vladimir Nabokov

Cette nuit-là, comme toutes les nuits, un petit vieillard en pèlerine noire avançait péniblement sur le bord du trottoir de la longue avenue déserte, piquant l’asphalte de la pointe de son bâton noueux en quête de mégots – papier–Liège, ordinaire ou doré – et de bouts de cigare effiloché. De temps à autre, une automobile passait à toute allure en bramant comme un cerf, ou il arrivait une de ces choses que les gens qui arpentent les rues de la vieille ville ne remarquent jamais : plus rapide que la pensée, moins bruyante qu’une larme, une étoile filait. Plus clinquantes et plus gaies que les étoiles, les lettres de feu qui s’allumaient l’une après l’autre, au-dessus d’un toit noir, passaient en file indienne, puis basculaient toutes ensemble dans l’obscurité.
« Est-il possible », disaient les lettres, dans un discret chuchotement de néon que la nuit effaçait sans bruit en un seul frottement de velours. Et les lettres se remettaient à traverser le ciel de leur pas furtif : « est-il »
Puis les ténèbres revenaient. Mais les mots obstinés s’éclaira de nouveau et, cette fois, au lieu de disparaître immédiatement, continuaient à flamboyer pendant cinq minutes, suivant les accords passés entre l’agence de publicité et le fabricant.
Mais qui peut dire ce qu’est en réalité la lumière qui clignote là-haut dans le noir au-dessus des maisons – nom lumineux d’un produit ou flamboiement de la pensée humaine ; signe, sommation ; question lancée violemment vers le ciel et aussitôt suivie de sa réponse enchantée, à l’éclat de joyau ?
Et dans ces rues, aussi vastes que de luisantes mers noires à cette heure tardive où la dernière brasserie a fermé ses portes, un homme né en Russie, fuyant le sommeil, sans chapeau, sans veston sous un vieil imperméable, marchait dans un état d’hypnose ; à cette heure tardive, le long de ces larges rues passaient des mondes totalement étrangers l’un à l’autre : ce n’était plus un noceur, une femme, ou simplement un passant, mais chacun était un monde tout à fait isolé, chacun était un ensemble de merveilles et de mal. Cinq drochkies de louage stationnaient sur l’avenue, devant un énorme pissoir public en forme de tambour ; cinq mondes gris, somnolents et chauds, en livrée de cochers, et cinq autres mondes debout sur leurs sabots fatigués,endormis, et ne rêvant rien qu’à l’avoine débordant du sac en un chuintement doux et continu.

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Machenka – Vladimir Nabokov

Machenka – Vladimir Nabokov

Berlin 1925
Le cadre de ce court roman est celui d’une pension où résident des émigrés russes chassés par la révolution. Toute l’intrigue se joue en quatre petits jours…
On y retrouve Ganine, jeune homme de 25 ans au chômage, et Alfiorov, la quarantaine, qui attend impatiemment que sa femme arrive de Russie : Il ne l’a pas vu depuis 4 ans et elle vient enfin d’obtenir les papiers pour sortir de Russie. Cette femme est la Machenka du titre.
Ganine, après une période de suractivité, tombe dans la dépression.
Il reste avec une maîtresse Ludmila qu’il n’aime plus, par apathie jusqu’au jour où …il voit une photo de Machenka …et où il se souvient…de son premier amour à 16 ans…

L’écriture m’a beaucoup plu : les images de la pension sont percutantes (on entend le train de la gare voisine faire trembler les murs), les images sont surprenantes et poétiques, Ganine est très ambigu (amoureux ? criminel ? voleur ? fou ? )

Il s’agit du premier roman de Nabokov et il semble que celui ci ait une part autobiographique importante. En tout cas j’ai trouvé le ton très juste : l’évocation tout en nostalgie et ressentiment de l’exil, la nostalgie de son premier amour.

Tout au long du livre, la place des trains est importante : la pension est tout contre une gare, l’énigmatique Machenka doit arriver au train de 8h05 le samedi suivant, Ganine se souvient d’une rencontre en train quand il habitait encore en Russie et à la fin, il quitte Berlin pour la France en train… ce leitmotiv du train m’a énormément fait penser à « La modification » de Michel Butor….

La fin de ce livre est parfaite…

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Un extrait

Ganine dit, en regardant ses pieds :
« Quand j’étais dans les classes supérieures, mes camarades croyaient que j’avais une maîtresse ! Et quelle maîtresse ! Une femme du monde. Cela me valait leur respect je ne protestais pas, car j’avais moi-même fait circuler ce bruit.
– Je vois, dit Podtiaguine en hochant la tête. Vous ne manquez pas d’ingéniosité, Liovouchka. Cela me plaît.
– À vrai dire, j’étais d’une chasteté absurde et je ne m’en portais pas plus mal. J’en étais fier, comme d’un secret important, mais tout le monde croyait que j’avais beaucoup d’expérience.
Certes je n’étais pas le moins du monde timide, ou pudibond. J’étais tout simplement heureux de vivre comme je vivais et j’attendais. Mes camarades, ceux qui employaient un langage ordurier et haletaient au seul mot de « femme », étaient tous boutonneux et malpropres, avec des mains moites. Je les méprisais pour leurs boutons. Et ils mentaient d’une façon révoltante à propos de leurs aventures galantes.
– Je dois avouer, dit Podtiaguine de sa voix terne, que j’ai commencé par une femme de chambre. Elle était si gentille, si douce, elle s’appelait Glacha. C’est comme cela que…
– Non. Moi, j’ai attendu, dit Ganine très doucement. Du début de la puberté jusqu’à seize ans, disons trois ans. Quand j’avais treize ans, un jour, en jouant à cache-cache, je me suis caché avec un autre garçon de mon âge au fond d’un placard. Dans l’obscurité, il m’a parlé de femmes merveilleusement belles qui se laissaient déshabiller pour de l’argent. Je n’entendis pas très bien le nom qu’il leur donnait et je crus que c’était : «prinstituées»– mélange de princesse et d’institutions de jeunes demoiselles. Je me fis d’elles une image mystérieuse et enchanteresse. Bientôt cela va sans dire, je compris que j’étais dans l’erreur, car je ne vis rien d’enchanteur dans les femmes qui arpentaient la Perspective Nevski en se dandinant et qui nous appelaient, nous, les élèves des écoles secondaires, des « crayons ». Et puis, après trois années d’orgueilleuse chasteté, mon attente prit fin. C’était en été, dans notre maison de campagne.

 

 

Challenge « lire sous la contrainte  » chez Philippe où la contrainte est « Devinez qui j’ai rencontré ?  »

Marguerite Duras – Outside

Il flotte, flotte. À Trouville on mange des frites et des crevettes dans les cafés abrités du vent, ou bien on joue à la belote. Les enfants baillent, s’ennuient . A travers deux ondées on ira à Deauville pour « les » voir afin de ne pas y être venu tout à fait pour rien. Le Casino a fait l’année dernière six cents millions de bénéfices, qu’on le voie au moins de dehors. Et puis, malgré la tempête, on essaiera de passer devant le Normandie, le Royal et le Golf, car ce sont des palaces, c’est rare ça, qui ne sont pas tarifés : certains payent beaucoup, certains ne payent pas. C’est là que sont les « cracks » qui attendent l’heure d’ouverture du polo, ou du casino, ou du tir aux pigeons, ou du golf (tous ces amusements appartiennent également à la Société du Casino). Comme ils viennent de tous les coins du monde, l’idée fait voyager. Si on a une auto, on ira voir les Rolls s’extraire de la carlingue de l’avion à Saint-Gatien. Et la nuit d’après Trouville reviendra aux rêves les plus simples, de bombes originelles, de solutions rapides, bruyantes, certes, mais suivies d’un éternel silence.
Non, au fond une seule consolation dans cette ville, c’est d’aller voir les yearlings aux Établissements Cheri. Comme les courses de Deauville concurrencent et soutiennent à la fois le Casino, Il était bien normal que le Casino se les approprie aux fins d’une sûre gérance. Donc les Etablissements Cheri y sont également passés. Ils ont été achetés depuis un mois par la Société du Casino. La ville, depuis, faute d’autres sujets, parle de cette tractation. Mais les yearlings eux, étant donné le stade de leur évolution, sont encore indifférents. Ils sont là, trois cents, à attendre de partir le mois prochain, dans les haras du monde entier. Compte non tenu de leur destin social, et bien, ce sont vraiment des chevaux. Leurs yeux encore effarouchés ne trompent pas. Ils viennent tout droit des poulinières et ils sont mal élevés encore. Leur poil luit comme une prairie, on peut toucher, c’est vrai, c’est du cheval, à ne pas en croire ses mains, ses yeux.

France Observateur 1957
Marguerite Duras – Outside