Que lire un 30 juillet ?

Une des équipes s’appelait équipe bleue, et l’autre équipe verte. Les vieillards s’affublaient de casquettes et de vestes rayées à la couleur de leur équipe.
Il ne fallut pas plus de deux ans pour que tout se déclenchât. Les bleus s’entraînaient sur un terrain contigu à celui des verts, mais ils ne s’adressaient plus la parole. Puis les familles des équipes prirent parti. On était une famille bleue ou une famille verte. Le sentiment d’appartenance fit tache d’huile et dépassa le cadre familial. On était partisan des bleus ou des verts. On interdit les mariages entre bleus et verts. Bientôt la politique s’en mêla et un vert ne votait pas pour un bleu. Il se produisit comme une fissure au milieu de l’église. Les bleus et les verts se groupèrent chacun d’un côté de la travée centrale. Il conçurent le plan de bâtir des églises séparées.
Les choses s’envenimaient au moment du championnat. On devenait très susceptible. Les vieillards apportaient au jeu une passion incroyable. Il arrivait fréquemment qu’on retrouvera au fond du bois deux octogénaires lancés dans un combat à mort. Chaque parti créa un jargon.
Les choses allèrent si loin que les autorités du comté s’alarmèrent . Un bleu eut sa maison brûlée et un vert fut trouvé mort, assommé à coups de maillet. Un maillet de roque avec son manche court est le type même de l’instrument contondant qui fait des blessures mortelles. Les vieillards en arrivèrent à ne plus sortir de chez eux qu’avec leur maillet accroché au poignet par une lanière comme une masse de guerre. Chaque clan accusait l’autre de tous les crimes de la terre et surtout des crimes qu’ils n’auraient pu commettre, vu leur âge. Les bleus n’achetaient plus chez les commerçants verts. Il y avait dans la ville une atmosphère de Saint-Barthélemy. Le doux philanthrope, cause de tout cela, M. Deems, était un charmant petit vieillard qui fumait un peu d’opium et soignait sa tension artérielle. Lorsqu’il vit ce qu’il avait déclenché en offrant des terrains de roque à Pacific Grove, il fut attristé, puis horrifié. Il comprenait ce que Dieu avait dû ressentir.
Le match devait avoir lieu le 30 juillet et l’atmosphère était à l’émeute. Les habitants sortaient armés. Les enfants bleus et les enfants verts se faisaient la guerre. M. Deems se dit qu’après tout, puisqu’il comprenait les sentiments du Créateur, il pouvait agir comme Lui. La ville est allée trop loin. Dans la nuit du 29 juillet, M. Deems James loua un bulldozer. Au petit matin, à l’endroit où se tenaient les terrains de roque, il n’y avait plus qu’un énorme trou dans la terre. S’il avait eu le temps, M. James serait allé jusqu’au bout et aurait rempli le trou d’eau, comme Dieu.
Il quitta Pacific Grove. Ses habitants l’auraient roulé dans du goudron et des plumes s’ils avaient mis la main dessus. Mais il était à l’abri à Monterey, faisant chauffer son opium sur sa petite lampe.
Et tous les 30 juillet, depuis ce jour, toute la ville de Pacific Grove se réunit pour brûler l’effigie de M. Deems. Au cours de la fête, on habille un mannequin de paille grandeur nature et on le pend à un arbre. Plus tard on le brûle. Des gens passent dessus avec des torches et la pauvre image innocente de M.Deems part en fumée tous les ans.
Il y a des gens qui diront que ce conte est un mensonge mais quelque chose qui n’est pas arrivé n’est pas forcément un mensonge.
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Tendre jeudi – John Steinbeck 
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Les cousines – Aurora Venturini

Genre : petit bijou

Yuna, la narratrice, a 12 ans au début du livre et 19 à la fin. Betina, sa soeur d’un an plus jeune qu’elle, est dans un fauteuil roulant, elle souffre d’une malformation de la colonne vertébrale et elle est également handicapée mentale.
Yuna bien que « normale physiquement » est considérée par tous comme « simplette » et « dans son monde » (de nos jours on dirait autiste, l’action se passe dans les années 40 en Argentine).

Yuna a un vocabulaire très pauvre et ne réussit pas à apprendre car elle est dyslexique (elle arrête sa scolarité en 6ème)
Dans la première partie cette enfant de 12 ans parle de sa famille et c’est à la fois très frais, candide et un peu effrayant (elle est scolarisée dans une institution et sa façon de parler des handicapés lourds est assez gênante : il y a un enfant goret, il y a d’autres enfants qu’elle appelle des enfants cannellonis). Elle s’interroge qu’est-ce que l’âme ? elle compare l’âme avec un drap intérieur (la couette de la couverture ?)
Le père a abandonné la famille et la mère est institutrice (avec une règle en fer qui s’abat au moindre prétexte). La tante Nené est folle, Carina la cousine a six doigts et se fait engrosser par le voisin. Petra, la deuxième cousine, est naine, délurée …. quelle galerie de personnages…
Yuna grandit, se passionne pour la peinture dès 14 ans et devient une peintre reconnue grâce au soutien, un peu ambigu, d’un professeur des Beaux Arts. Elle dépasse son handicap en lisant le dictionnaire et en se passionnant pour la peinture…

Un tout petit livre (173 pages) très marquant qui traite donc de folie, de handicap, d’avortement, de deuils, de peinture dans une débauche de couleurs et de lumière.

Un livre qui m’a fait penser à la petite fille aux allumettes de Gaetan Soucy pour l’inventivité de la langue (le secsoral et son énigme) et des images colorées, inattendues qui apportent à la fois sourire devant tant de naïveté et tristesse devant tant de misère humaine …

Renseignements pris, ce livre est le seul roman traduit en français de cette auteure argentine (1928-2015) qui fut amie d’Eva Perón, puis en exil en France de Violette Leduc , Sartre, Simone de Beauvoir, Camus …

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Deux extraits

Pendant que tante Nené allait de la cuisine au séjour où elle mettait la table et à la cuisine où elle faisait bouillir des pommes de terre, des patates douces et des œufs, avec d’autres légumes et un peu de viande qui restait du dernier ragoût, je posai deux cartons – j’en emportai toujours avec moi – et comme l’inspiration me vint, je peignis à grands coups de brosse hâtifs tout ce qui s’était passé pendant cette semaine tragique, riche et digne des cauchemars de Goya. J’ai déjà dit qu’à l’intérieur de mon esprit je connaissais des détails et des formes, que j’étais très différente de la sotte de l’extérieur qui parlait sans points ni virgules, car si elle les mettait elle perdait la parole. J’en mettais parfois pour respirer mais cela me convenait de communiquer à voix haute rapidement pour qu’on me comprenne et éviter les lacunes silencieuses qui découvraient mon incapacité à la communication verbale car en m’écoutant moi-même j’étais confondue par les bruits de l’intérieur de ma tête et le flux sifflant de la parole et je restais bouche bée en pensant qu’il existait des mots épais et des mots maigres, des mots noirs et blancs, des mots fous et sensés, des mots qui dormaient dans le dictionnaire et que personne n’utilisait. Ici par exemple j’ai utilisé des virgules. Et des points. Mais maintenant je dois sortir respirer et monologuer intérieurement dans la cour près des plates-bandes latérales où poussent ces plantes aux multiples fleurs rouges, nombreuses, nombreuses, nombreuses et qui s’appellent joie du foyer et un après-midi je voulus en cueillir un petit bouquet pour le mettre dans le vase du séjour de grand-mère qui appartenait maintenant à tante Nené et elles me dirent que ces fleurs ne leur plaisaient pas car c’étaient des fleurs des champs qui n’allaient pas à l’intérieur et tante Nené les jeta dans les plates-bandes avec l’eau, laissant le vase vide sur la table. (page 50)

 

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Peu de temps après, tante Nené eu un fiancé argentin venu de Córdoba. J’aimais l’entendre parler et je peignis quelque chose à ce sujet.
Avec ce fiancé, ils chantaient et elle jouait de la guitare et une amie préparait le maté. Cela ne dura pas. Ce monsieur ne construisit pas de meubles ni rien. Un soir de juin où la nuit tombe tôt, il la serra contre un mur et elle cria comme le coq à l’aube et le garde posté au coin de la rue vint arracher l’effronté – Il dû l’arracher car il était collé contre le corps de ma tante – et il l’emmena au commissariat.
Ce fut une romance brève et scandaleuse. Je crois qu’elle en a eu d’autres, mais juste en échangeant des regards, avant l’arrivée de don Sancho qui fit sa conquête.
J’adorais don Sancho, un républicain espagnol, car il ressemblait à Don Quichotte de la Manche.
J’avais un livre broché avec la silhouette du chevalier chevauchant Rossinante et de Sancho Panza en couverture, mais le fiancé de ma tante n’avait pas de ventre, il était maigre comme un clou et il parlait si bien que j’attendais qu’ils arrivent à la maison pour prendre le thé avec des petits gâteaux qu’achetait le fiancé. Ce n’étaient pas les petits gâteaux ni le thé, mais d’entendre la voix de monsieur Sancho qui m’intéressait. Il racontait des aventures de sa lointaine patrie qui me donnait envie de peindre et il ravit mes oreilles de noms de lieux tels que promenade de l’Infante, rivière Manzanares et je croyais voir une fillette en blanc avec une petite couronne et des fleurs dans les bras, les serrant, et les eaux du Manzanares remplies de pommes dansant dans les ondes comme de petites têtes joufflues d’anges, que je peignis. (page 34)

Les coups de coeur sont chez Antigone

Tag de A à Z

Un tag vu chez Mind the gap (le 31 mars ! j’ai juste mis 5 mois (!!) à y répondre)

A pour « auteur » : l’auteur(e) dont tu as le plus de livres :
Comme je ne garde pas les livres, j’ai changé la question en : quel est l’auteur dont tu as lu le plus de livres : Agatha Christie (tout lu)

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B pour « best » : la meilleure suite de série. Marie Laberge « Le goût du bonheur »

C pour « current » : livre en cours – « L’art de la joie » de Gollarda Sapienza (un pavé ;-))

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D pour « drink » : la boisson qui accompagne tes lectures : aucune, je suis une chamelle verte

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E pour « e-book » : e-book ou roman papier : papier, j’ai commencé (et abandonné) un livre sur mon téléphone, je le trouve très gnangnan pourtant c’est un auteur que j’aime d’habitude : Serge Joncour (Repose toi sur moi)

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F pour « fictif » : un personnage fictif avec qui tu serais sorti au lycée :
Garp du monde selon Garp (lu l’année de mes 18 ans)

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G pour « glade » : un roman auquel tu es contente d’avoir laissé une chance :

Petites infamies de Carmen Posadas, très surprenant

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H pour « hidden » : un roman que tu considères comme un joyau caché :
Un miracle en équilibre de Lucia Etxberria

I pour « important » : un moment important dans ta vie de lecteur
La horde du contrevent d’Alain Damasio

J pour « juste » : le livre que tu viens juste de finir : Tendre Jeudi de John Steinbeck


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K pour « kind » : le genre de roman que tu ne liras jamais : Le gore

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L pour « long » : le plus long roman que tu aies jamais lu :
Le jardin des sept crépuscules : des récits enchâssés, la fin est un peu longuette (pas de billet)

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M pour « major » : le livre qui t’a causé le plus gros « hangover » :
Le ciel des chevaux de Dominique Mainard (je n’ai rien vu venir)

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N pour « nombre » : le nombre de bibliothèques que tu possèdes :
1 seule avec Au moins 100 livres non lus (130 je viens de compter)

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O pour « one » : un roman que tu as lu plusieurs fois :
Heu, trop pour les citer (même si maintenant je relis très peu…)

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P pour « préféré » : ton endroit préféré pour lire : mon lit

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Q pour « quote » : une citation des livres que tu as lu qui t’inspire ou te fait ressentir plein d’émotions :

Il n’est pas facile de trouver la bonne position pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout c’était l’habitude. C’est ainsi que l’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval ; et pourtant lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval , ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture.

Italo Calvino : Si par une nuit un voyageur

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S pour série : une série que tu as commencée mais jamais finie (et dont tous les tomes sont sortis) : les chroniques de San Francisco, je n’ai pas accroché au tome 1.

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T pour « trois » : trois de tes livres préférés de tous les temps :

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U pour « unapology » : quelque chose dont tu es fan sans aucun remord:
Agatha Christie tous lu au moins deux fois (tous)

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V pour « very » : un livre dont tu attends la sortie avec une grande impatience :
Les furtifs qui viennent de sortir (en avril), sinon je ne regarde pas les sorties à l’avance…

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W pour « worst » : ta pire habitude livresque :  avoir une pile de livre près de mon lit (jusque là normal) mais je passe l’aspirateur une fois par semaine juste autour et les moutons s’accumulent.

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X pour « x » : commence à compter à gauche en haut de ton étagère la plus proche et prends le 27ème livre : John  l’enfer de Didier Decoin

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Y pour « your » : ton dernier livre acheté : Le tambour de Gunter Grass

Z pour « Zzz » : le dernier livre qui t’as tenue éveillé bien trop tard dans la nuit : Betty

Les perroquets de la Place d’Arezzo – Eric-Emmanuel Schmitt

Genre : un livre pris au hasard juste pour son titre (et parce que c’est un pavé)
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Dans la première partie, le lecteur est embarqué dans  16 chapitres (environ 179 pages sur 780) avec deux voire trois personnages. Au début, j’ai cru que c’étaient des nouvelles et je suis même allée vérifier que ce roman était bien étiqueté roman dans Babelio.
Le pitch de cette première partie : on découvre tour à tour un couple vivant autour de la fameuse place d’Arezzo (en Belgique) :  des couples de différentes sortes : des soixantenaires qui fêtent leur troisième mariage, un père et une mère de famille de quatre enfants, un écrivain mondialement connu et sa femme, un jardinier et son collègue, une fleuriste acariâtre marié à l’ « idiot » de la place, un étudiant mystérieux, une veuve triste qui se dispute avec sa fille adolescente….A la fin du chapitre, un des deux protagonistes découvre une lettre avec écrit dessus « Ce mot simplement pour te signaler que je t’aime. Signé : tu sais qui. »
Ces histoires sont certaines surprenantes, d’autres moins : quelle variété dans les réactions amoureuses, j’ai globalement été surprise à  peu près par la moitié de ces « présentations » avec une chute à la fin surprenante, ironique, drôle ou cynique.
Après cette « introduction » qui présente les personnages, le roman commence réellement.
A la fin de la première partie, Hippolyte le jardinier (bel hidalgo), achète des fleurs à la fleuriste acariâtre et il va toquer à la porte de celle qu’il désire en secret.
Autour de cette place, les personnages vont se croiser, s’aimer, se détester.
Un couple de gay essaie de mener l’enquête pour trouver la colombe (un corbeau envoyant des lettres  anonymes pleines de fiel alors cet anonyme qui envoie des lettres d’amour est une colombe). C’est parti pour les jeux de l’amour et du hasard de 10 à 60 ans.
Que de fausses pistes dans ce roman : des virevoltes, du sexe, des changements de rythme, saupoudré de quelques drames ….un peu de machiavélisme, des sentiments, du sexe (déjà dit mais il y en a pas mal), des mensonges, des trios amoureux, de la tendresse, de la honte et de l’indignation ….
Un pavé rondement mené 🙂
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Un extrait (p 778 donc quasiment dernière page)   Pour ne pas spoiler le texte entre crochet [] a été changé

– Qu’est-ce que c’était, cette lettre ?
– Une partie de mon roman.
– Quel roman ?
– Celui que je compose.
– Ah oui… Où en es-tu ? Je ne te vois jamais le rédiger. Sur quel cahier ?
– Je ne l’écris pas sur un cahier.
– Sur quoi alors ?
[La colombe] désigna le monde alentour, les façades, les convives, puis précisa :
– Je ne l’écris pas vraiment d’ailleurs. J’ai juste trouvé le début. Après j’ai arrêté parce que j’ai eu peur.
– De quoi ?
– Des personnages. Ils ne font jamais ce que j’attendais. Ils agissent à leur façon. Ils sont bizarres. Je ne les comprends pas.
– Pourquoi ?
– Ils reçoivent une lettre d’amour et ça ne leur fait pas plaisir. Aucun ne réagit pareil.

Le pavé de l’été chez Brize

L’avis d’A propos de livres 

Tension extrême – Sylvain Forge

Livre emprunté à la bibli sur la foi du bandeau « Prix quai des orfèvres 2018) et lu sur un transat à la piscine.

D’emblée, on plonge dans l’action (pas dans la piscine, ce livre n’étant pas plastifié)
Un homme a un accident de voiture.
Au même moment son jumeau décède également. L’autopsie révélera que l’assassin a provoqué l’arrêt cardiaque au moyen d’un virus dans leur pacemaker.

L’action est menée tambour battant et on ne s’ennuie pas une minute .
Les flics qui enquêtent sont nombreux, Isabelle, la quarantaine, sa chef jeune commissaire de 26 ans est un peu dépassée par les événements mais bien sympathique, il y a aussi les autres inspecteurs….tous assez convaincants…

L’auteur est habile et j’ai été surprise plusieurs fois par les fausses pistes laissées.
Dans l’internet des objets, que l’auteur  semble bien connaître, le moindre petit virus dans un objet anodin (comme une cafetière) peut déclencher une paralysie des services publics
Le « méchant » – faut bien un méchant – m’a paru crédible dans son rôle de savant rendu fou par la douleur.

J’ai trouvé dans ce livre quelques clins d’œil à Jules Verne (je les cherchais un peu il faut dire, car l’action se passe à Nantes, ville natale de Jules Verne : on est donc ici dans un polar très réaliste avec une anticipation de quelques mois ou quelques années sur ce qui va nous arriver 😱). Comme le dit d’ailleur l’auteur ici  : « Je ne voulais pas écrire un roman de science-fiction. Les technologies évoquées dans le livre sont bel et bien matures. Je m’intéresse particulièrement au processus d’attachement à la machine qui va augmenter dans un avenir proche, ne serait-ce que parce que le nombre de retraités âgés ne cesse de croître. Les progrès sont extraordinaires. Prenez le velouté de la voix par exemple : d’ici à un ou deux ans, il sera très difficile de distinguer une voix cybernétique d’une voix humaine. »

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Un extrait

Pistolet dans la main, Isabelle s’était dissimulée dans un coin de la fonderie.
Les bruits de pas se rapprochaient. Une forme apparut à l’entrée.
– Isabelle ?
Elle rangea son arme, interloquée.
– Jérôme ? Qu’est-ce que tu fous là ?
– Je pourrais te poser la même question. Je rentrais du musée quand j’ai vu ta voiture garée sur le côté. J’ai pensé que tu étais peut-être en panne.
Elle sourit en pointant un mur de son index.
– Toi qui est un spécialiste de Jules Verne et des énigmes, ce dessin t’inspire-t-il quelque chose ?
Il leva la tête.
– Deux demi-cercles dos à dos ? Jamais vu. Un truc imaginé par la pègre ou une société secrète ?

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Challenge Polar chez Sharon

La part des flammes – Gaelle Nohant

 

Roman historique – Nous sommes en 1897 à Paris. Pour ce roman, Gaëlle Nohant est partie d’un fait historique l’incendie du bazar de la charité.

L’histoire nous est racontée principalement du point de vue de trois femmes, toutes les trois de la noblesse.

La première, Violaine de Raezal, est une veuve d’une trentaine d’années : il s’agit de la deuxième épouse, elle doit donc d’un côté composer avec ses deux « beaux-enfants » déjà adultes qui la détestent, et de l’autre, faire face au chagrin de se retrouver seule, au ban de la « bonne société » pour une erreur de jeunesse.
La deuxième est un personnage ayant réellement existé, Sophie d’Alençon, la sœur de Sissi. Elle a  la cinquantaine et se dévoue totalement à diverses causes humanitaires.
La troisième a tout juste vingt ans : Constance d’Estingel vient juste de sortir de son couvent et est courtisée par un jeune homme. Sa mère est un modèle d’égoïsme et Constance s’interroge sur ce qu’elle peut faire de sa vie : en même temps vu l’époque et sa classe sociale, elle n’a que deux choix : se marier ou entrer dans les ordres.

Après avoir planté le décor et ses trois personnages principaux, qui deviennent rapidement amies, Gaëlle  Nohant nous conte le fameux incendie… des scènes marquantes…

Après ce drame, l’auteure met le projecteur (:-)) tour à tour sur chacune de ces trois femmes, trois générations différentes mais finalement aucune liberté pour celles-ci : la première est soumise au bon vouloir des enfants du « premier lit de son mari », la deuxième est totalement sous l’emprise de son mari (qui a déjà réussi à la faire interner une fois pour adultère) et la troisième se voit sommée de se marier par ses parents. Gravement brûlée, elle fait des cauchemars et ses parents la font interner pour « hystérie »….

Comme il est peu enviable le sort des femmes dans cette fin de XIXeme siècle
Ces femmes n’ont pas de soucis d’argent certes mais leur beauté est éphémère et leur situation très précaire.

Au delà de la peinture de ce siècle qui se termine (d’un côté une noblesse qui s’étourdit en spectacles et dîners puis se donne bonne conscience en  organisant des ventes de charité ; de l’autre le petit peuple qui se consume de tuberculose), les personnages sont attachants et l’amitié ainsi que a solidarité féminine qui se dégage de l’ensemble m’ont beaucoup plu.

J’ai trouvé ce livre parfait pour les quelques jours de vacances que j’ai eu (en juin).
Une écriture à la fois enlevée et pertinente, un bon suspense (Clémence sera-t-elle sauvée de l’affreux docteur) , de l’amoooour et …… (que demander de plus ? )

En conclusion : Trépidant et qui se lit d’une traite

Un extrait

Hyacinthe Brunet observait la jeune fille qu’il venait de plonger dans le sommeil hypnotique. La facilité avec laquelle les hystériques se laissaient suggestionner l’émerveillait toujours. Quelle aubaine pour les aliénistes ! Cette voie royale vers l’expérimentation leur avait permis de recréer chaque symptôme de l’hystérie, d’en définir les nuances, de constater la variété des attitudes passionnelles, l’éventail des névroses prenant vie sous leurs yeux comme un théâtre de marionnettes. Hystérie religieuse, pulsions nymphomanes ou criminelles, paralysies disparaissant sur commande, convulsions domptées par un simple murmure… Ils s’étaient tenus impassibles et ironiques devant la scène qu’ils dirigeaient de leurs mots, de leurs gestes, provoquant des hémorragies, des stigmates, des sanglots et des poussées de fièvre. Tels des enfants ouvrant le ventre des poupées, pour chercher le cœur à travers la cire, ils avaient pu ausculter la psyché des femmes, les observer à leur insu, effaçant ensuite les traces de ces effractions de leur mémoire latente. Ils avaient créé ce grand théâtre où les hommes venaient en voyeurs – disculpés par la recherche médicale – se repaître de cette folie des femmes à travers laquelle éclatait toute l’imperfection de leur nature, les vices et les faiblesses inhérents à leur sexe. Bien entendu, il s’agissait de les guérir, de les rendre dociles au rôle que leur assignait la société, et de discipliner les secousses sismiques de leurs corps par la maternité et une sexualité rigoureusement contrôlée.

Ma participation chez :

Madame lit ses recommandations livresques sur l’amitié

La part des flammes – Gaelle Nohant

À cette heure matinale, les allées du Bois étaient encore paisibles, à peine troublée par le frottement des roues d’une bicyclette ou le pas des promeneurs solitaires. Laszlo de Nérac avait donné rendez-vous à ses témoins au carrefour des Cascades, non loin de la porte de Passy. Le jeune homme était venu à cheval, désireux de monter le yearling arabe qu’il avait acheté quelques mois plutôt et qu’il négligeait depuis des semaines. Quand il arriva en vue du lac supérieur, la voiture de ses amis l’attendait au carrefour. Il arrêta son cheval et lui flatta l’encolure avant de mettre pied à terre. C’était un animal superbe, dont la robe noire et brillante s’enflammait de nuances fauves dans le soleil matinal. L’ayant pratiquement vu naître, du moins choisi quand il tétait encore sa mère, il avait baptisé « Tüzes », « fougueux » en hongrois, tant sa nature impétueuse éclatait dès l’origine.
– Bien, Tüzes, dit-il au cheval qui le fixait de son œil noir profond, les naseaux agités de frémissements. Tiens, dit-il en lui tendant un morceau de sucre, tu l’as mérité.
Il confia le yearling au cocher de son ami Guillaume de Termes, et salua ses amis qui venaient à sa rencontre.

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La part des flammes – Gaelle Nohant

1Q84 Livre 3 – Haruki Murakami

Pour ce dernier tome de la trilogie 1Q84, Haruki Murakami rompt avec  l’alternance de point de vue entre Aomamé et Tengo. Il vient se greffer à ces deux histoires une troisième voix, celle de Ushikawa le personnage que j’avais trouvé caricatural dans le tome 2.
J’ai cru à un moment que cette façon de mêler trois fils narratifs allait me gêner mais pas du tout
J’ai trouvé ce dernier tome bien plus intéressant que le deuxième où l’aspect secte (et viol de petites filles) m’avait finalement oppressée.
Dans ce tome on assiste à une triple quête :
– Aomamé recherche Tengo.
– Tengo semble mettre en suspens sa quête d’Aomamé pour essayer de renouer avec son père en fin de vie.
– Ushikawa cherche Aomamé pour le compte de la secte et se rapproche, se rapproche de sa cible…

Les différentes interrogations sont fascinantes (en acceptant le côté improbable quand même de l’histoire….) : la vie, la mort, le réel, les relations père-fils sont tour à tour explorés…

Et puis quel suspens dans la narration …j’ai plusieurs fois tremblé pour nos deux héros : Finalement ce troisième fil narratif avec Ushikawa permet un tension beaucoup plus grande…

Un tome 3 qui clôture de façon magistrale l’épopée d’Aomamé et de Tengo (et de la little thing) bien plus sympa que les Little People, isn’t it ?

:

Un extrait

« Je sais. J’ai connu moi aussi la même expérience, dit l’homme, sur le ton léger de la causerie. À moins de l’avoir vécue, personne ne peut comprendre à quel point c’est atroce. La douleur est une notion qui ne peut entrer dans une catégorie générale. Chaque douleur possède sa spécificité. Permettez-moi de paraphraser une célèbre citation de Tolstoï : les plaisirs se ressemblent tous ; les douleurs sont douloureuses chacune à leur façon. Sans toutefois aller jusqu’à dire qu’elles auraient chacune une saveur particulière. Vous n’êtes pas d’accord ? »

Challenge trilogie de l’été chez Philippe      Et challenge pavé de l’été chez Brize

Les nuits de laitue – Vanessa Barbara

Genre : chronique de quartier mais un peu plus quand même…

Un tout petit roman de 220 pages dont j’ai entendu parler en bien et qui a eu le prix « Premier roman – Etranger » 2015)

L’histoire est celle d’Otto (je dirais qu’il a au moins 70 ans vu qu’il a fêté ses 50 ans de mariage avec Ada) : Au tout début du livre, on apprend qu’Ada vient de mourir (une attaque).
En deuil, Otto nous raconte sa vie passée (les moments de bonheur avec Ada), sa vie actuelle (il tourne en rond) et aussi beaucoup d’événements liés à ses voisins
J’ai beaucoup aimé le ton de l’auteur pour décrire les personnages : il y a beaucoup de tendresse (j’ai adoré le personnage de Nico, le préparateur en pharmacie, nageur amateur a ses heures perdues, Ada bien sûr en personnage solaire et loufoque …)
Vers la moitié du livre, je me suis dit qu’il n’y aurait pas d’intrigue et que le but du livre était juste de raconter des menus faits ou souvenirs.
Et bien non, Otto commence à se rappeler un incident et la deuxième partie va nous raconter l’incident (doux euphémisme). J’ai trouvé tout cela très bien raconté (et très surprenant) avec au moment où on s’y attend le moins un trait d’humour ou d’esprit…

Sans être un coup de cœur, c’est un excellent moment…

deux extraits

P 63
Otto n’avait presque jamais rien caché à Ada, si ce n’est qu’il aurait vraiment aimé avoir un lapin comme animal de compagnie – désir qu’il avait d’ailleurs fini par lui avouer, en baissant les yeux, un an avant qu’elle décède. Elle était partie d’un grand éclat de rire, n’en revenant pas qu’il ait pu garder si longtemps un secret pareil. Puis elle avait posé la main sur l’épaule d’Otto et suggéré qu’ils aillent sur le champ acheter le léporidé de son choix. Le vieil homme, encore tout gêné, estimait ne plus avoir l’énergie suffisante pour s’occuper d’un être vivant à ce stade de son existence. Il avait décliné la proposition. Le moyen terme le plus satisfaisant dont ils aient réussi à s’approcher était un lapin en pierre très gracieux qu’Ada avait acheté à la papeterie pour l’offrir à son mari à l’occasion de leurs noces d’or, ou comme ils disaient, de leurs noces de chou-fleur. Si l’idée était, pour chaque année de mariage supplémentaire, de trouver quelque chose de plus noble pour symboliser leur union, alors les tulipes et le chou-fleur étaient tout indiqués. Il y avait eu les noces de gâteau à la carotte et aussi une année où ils avaient décidé de fêter leurs noces d’os, juste pour le plaisir de l’assonance, tout en reconnaissant volontiers que l’os n’était en rien supérieur à la turquoise, à l’argent ou au corail. L’année de la disparition d’Ada, ils auraient célébré leurs noces de couverture à carreaux.

* *

Page 160
A en croire les analyses des médecins, la fibrillation atriale d’Ada était provoquée par la stagnation d’une certaine quantité de sang dans l’atrium gauche (un coagulum), certes réduite mais dangereuse. Lorsqu’il se déplace, le coagulum devient ce qu’on appelle un embole et peut remonter jusqu’au cerveau, obstruer l’artère basilaire et provoquer un accident vasculaire ischémique. C’est ce qu’on écrivit sur son certificat de décès, en plus succinct.
Le côté triste de cette affaire, c’est qu’il y avait quantité de traitements possibles contre ce type de pathologie, surtout lorsque le diagnostic était établi précocement lors d’examens. Ada aurait pu prendre des médicaments antarythmiques, des anticoagulants oraux ou des antiagrégants plaquettaires – Nico en aurait été ravi, émerveillé comme un enfant. Elle aurait pu subir une cardioversion électrique, une angioplastie ou un pontage coronarien, quitte à légèrement contrarier les administrateurs de sa mutuelle. Beaucoup de gens ont vu leur situation s’améliorer après avoir subi une ablation par radiofréquence, suivie de la pose d’un stimulateur cardiaque.
Mais Ada n’avait pas reçu les résultats de ses examens, et, par conséquent, ne sut pas qu’elle souffrait d’une arythmie pouvant lui être fatale. Elle mourut des suites d’un dysfonctionnement de la poste.

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L’avis de Kathel