La peste – Albert Camus

194x à Oran : Rieux le médecin se rend compte le premier que le début d’épidémie qui frappe Oran est la peste.  Tout d’abord les autorités nient le problème, puis rapidement bouclent la ville…
Deux dates seulement dans ce livre : 15 avril début de la peste et 25 janvier fin de celle ci . Entre ces deux dates, Camus va nous faire suivre le quotidien d’une dizaine de personnes dans Oran en huis clos.
Que dire de plus de de ce livre sur lequel tout a été dit ? Paru en 1947, ce livre ne peut faire que penser à la seconde guerre mondiale : en condensant dans une ville le fléau de la peste (nazisme) et la réaction de ceux qui y sont confrontés : révolte, résignation, lâcheté, combat ….
Les personnages sont à la fois des archétypes mais aussi très bien campés et vivants :
Rieux le médecin restera pour moi le plus mystérieux : Il s’occupe des malades et on en sait finalement peu sur ses sentiments.
Cottard, le rentier, a des « choses » à se reprocher , il est content que la peste le bloque à Oran et que les gendarmes ne le recherchent plus. L’idée de se retrouver en prison le terrorise.
Grand, un employé municipal, essaie d’écrire la première phrase de son roman (alors elle est superbe, somptueuse ou magnifique la jument de cette phrase ?)
Rambert le journaliste essaie de sortir d’Oran par des moyens légaux et finit par essayer de partir clandestinement.
Enfin le père Paneloux représente la vision de l’église et pour lui la peste est un fléau divin ….
ET bien sûr la peste qui moissonne chaque jours son quota de victimes (innocentes ou pas , sans distinction)
En conclusion : un livre passionnant (seul petit bémol : où sont les femmes ?)
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Ci dessous les trois passages de la « somptueuse »
P99 (dialogue entre Grand et Rieux)
– Asseyez-vous, dit-il, et lisez-la-moi.
L’autre le regarda et sourit avec une sorte de gratitude.
– Oui, dit-il je crois que j’en ai envie.
Il attendit un peu, regardant toujours la feuille, puis s’assit. Rieux écoutait en même temps une sorte de bourdonnement confus qui, dans la ville, semblait répondre aux sifflements du fléau. Il avait, à ce moment précis, une perception extraordinairement aiguë de cette ville qui s’étendait à ses pieds, du monde clos qu’elle formait et des terribles hurlements qu’elle étouffait dans la nuit. La voix de Grand s’éleva sourdement : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. » Le silence revint et avec lui l’indistincte rumeur de la ville en souffrance. Grand avait posé la feuille et continuait à la contempler. Au bout d’un moment, il releva les yeux :
– Qu’en pensez-vous ?
Rieux répondit que ce début le rendait curieux de connaître la suite. Mais l’autre dit avec animation que ce point de vue n’était pas le bon. Il frappa ses papiers du plat de la main.
– Ce n’est là qu’une approximation. Quand je serai arrivé à rendre parfaitement le tableau que j’ai dans l’imagination, quand ma phrase aura l’allure même de cette promenade au trot, un-deux-trois, un-d’eux-trois, alors le reste sera plus facile et surtout l’illusion sera telle, dès le début, qu’il sera possible de dire : « Chapeau bas ! »
Mais, pour cela, il avait encore du pain sur la planche. Il ne consentirait jamais à livrer cette phrase telle quelle à un imprimeur. Car, malgré le contentement qu’elle lui donnait parfois, il se rendait compte qu’elle ne collait pas tout à fait encore à la réalité et que, dans une certaine mesure, elle gardait une facilité de ton qui l’ apparentait de loin, mais qui l’ apparentait tout de même, à un cliché. C’était, du moins, le sens de ce qu’il disait quand on entendit les hommes courir sous les fenêtres. Rieux se leva.
– Vous verrez ce que j’en ferai, disait Grand, et, tourné vers la fenêtre, il ajouta : « Quand tout cela sera fini. »
Mais les bruits de pas précipités reprenaient. Rieux descendait déjà et deux hommes passèrent devant lui quand il fut dans la rue. Apparemment, ils allaient vers les portes de la ville. Certains de nos concitoyens en effet, perdant la tête entre la chaleur et la peste, s’étaient déjà allé laissés aller à la violence et avaient essayé de tromper la vigilance des barrages pour fuir hors de la ville.
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P 126-127
De ce point de vue, et plus que Rieux ou Tarrou, le narrateur estime que Grand était le représentant réel de cette vertu tranquille qui animait les formations sanitaires. Il avait dit oui sans hésitation, avec la bonne volonté qui était la sienne. Il avait seulement demandé à se rendre utiles dans de petits travaux. Il était trop vieux pour le reste. De dix-huit heures à vingt heures, il pouvait donner son temps. Et comme Rieux le remerciait avec chaleur, il s’en étonnait : « Ce n’est pas le plus difficile. Il y a la peste, il faut se défendre, c’est clair. Ah ! si tout était aussi simple !» Et il revenait à sa phrase. Quelquefois, le soir, quand le travail des fiches était terminé, Rieux parlait avec Grand. Ils avaient fini par mêler Tarrou à leur conversation et Grand se confiait avec un plaisir de plus en plus évident à ses deux compagnons. Ces derniers suivaient avec intérêt le travail patient que Grand continuait au milieu de la peste. Eux aussi, finalement, y trouvaient une sorte de détente.
« Comment va l’amazone ? » demandait souvent Tarrou. Et Grand répondait invariablement : « Elle trotte, elle trotte », avec un sourire difficile. Un soir, Grand dit qu’il avait définitivement abandonné l’adjectif « élégante » pour son amazone et qu’il la qualifiait désormais de «svelte». « C’est plus concret», avait-il ajouté. Une autre fois, il lut à ses deux auditeurs la première phrase ainsi modifiée: « Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du bois de Boulogne. »
– N’est-ce pas, dit Grand, on la voit mieux et j’ai préféré : « Par une matinée de mai» parce que « mois de mai » allongeait un peu le trot.
Il se montra ensuite fort préoccupé par l’adjectif « superbe ». Cela ne parlait pas, selon lui, et il cherchait le terme qui photographierait d’un seul coup la fastueuse jument qu’il imaginait. «Grasse» n’allait pas, c’était concret, mais un peu péjoratif. « Reluisante » l’avait tenté un moment, mais le rythme ne s’y prêtait pas. Un soir, il annonça triomphalement qu’il avait trouvé : « Une noire jument alezane. » Le noir indiquait discrètement l’élégance, toujours selon lui.
– Ce n’est pas possible, dit Rieux.
– Et pourquoi ?
– Alezane n’indique pas la race, mais la couleur.
– Quelle couleur ?
– Eh bien une couleur qui n’est pas le noir en tout cas !
Grand parut très affecté.
– Merci, dit-il, vous êtes là, heureusement. Mais vous voyez comme c’est difficile.
– Que penseriez-vous de « somptueuse» ? dit Tarrou.
Grand le regarda. Il réfléchissait :
– Oui, dit-il, oui !
Et un sourire lui venait peu à peu.
À quelques temps de là, il avoua que le mot « fleuries » l’embarrassait. Comme il n’avait jamais connu qu’Oran et Montélimar, il demandait quelquefois à ses amis des indications sur la façon dont les allées du bois étaient fleuries. À proprement parler, elles n’avaient jamais donné l’impression de l’être à Rieux ou à Tarrou, mais la conviction de l’employé les ébranlait. Il s’étonnait de leur incertitude. « Il n’y a que les artistes qui sachent regarder. » Mais le docteur le trouva une fois dans une grande excitation. Il avait remplacé « fleuries » par « pleines de fleurs ». Il se frottait les mains. « Enfin on les voit, on les sent. Chapeau bas, messieurs! » Il lut triomphalement la phrase : « Par une belle matinée de mai, une svelte amazone montée sur une somptueuse jument alezane parcourait les allées pleines de fleurs du Bois de Boulogne. » Mais, lus à haute voix, les trois génitifs qui terminaient la phrase résonnèrent fâcheusement et Grand bégaya un peu. Il s’assit, l’air accablé.
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P237
Dans son lit maintenant, Grand étouffait : les poumons été pris. Rieux réfléchissait. L’employé n’avait pas de famille. À quoi bon le transporter ? Il serait seul, avec Tarrou, à le soigner…
Grand était enfoncé au creux de son oreiller, la peau verdie et l’œil éteint. Il regardait fixement un maigre feu que Tarrou allumait dans la cheminée avec les débris d’une caisse. « Ça va mal », disait-il. Et du fond de ses poumons en flammes sortait un bizarre crépitement qui accompagnait tout ce qu’il disait. Rieux lui recommanda de se taire et dit qu’il allait revenir. Un bizarre sourire vint au malade et, avec lui, une sorte de tendresse lui monta au visage. Il cligna de l’œil avec effort. « Si j’en sors, chapeau bas, docteur ! » Mais tout de suite après, il tomba dans la prostration.
Quelques heures après, Rieux et Tarrou retrouvèrent le malade, à demi dressé dans son lit, et Rieux fut effrayé de lire sur son visage les progrès du mal qui le brûlait. Mais il semblait plus lucide et, tout de suite, d’une voix étrangement creuse, il les pria de lui apporter le manuscrit qu’il avait mis dans un tiroir. Tarrou lui donna les feuilles qu’il serra contre lui , sans les regarder, pour les tendre ensuite au docteur, l’invitant du geste à les lire. C’était un court manuscrit d’une cinquantaine de pages. Le docteur le feuilleta et comprit que toutes ces feuilles ne portaient que la même phrase indéfiniment recopiée, remaniée , enrichie ou appauvrie. Sans arrêt, le mois de mai, l’amazone et les allées du Bois se confrontaient et se disposaient de façons diverses. L’ouvrage comportait aussi des explications, parfois démesurément longues, et des variantes. Mais la fin de la dernière page, une main appliquée avait seulement écrit, d’une encre fraîche : «ma bien chère Jeanne, c’est aujourd’hui Noël… » Au-dessus soigneusement calligraphié, figurait la dernière version de la phrase. « Lisez », disait grand. Et Rieux lut.
« Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une somptueuse jument alezane, parcourait au milieu des fleurs, les allées du Bois… »
– Est-ce cela ? Dit le vieux d’une voix de fièvre.
Rieux ne leva pas les yeux sur lui.
– Ah ! dit l’autre en s’agitant, je sais bien belle, belle, ce n’est pas le mot juste.
Rieux lui prit la main sur la couverture.
– Laissez, docteur. Je n’aurai pas le temps…
Sa poitrine se soulevait avec peine et il cria tout d’un coup :
– Brûlez-le !
– Le docteur hésita, mais Grand répéta son ordre avec un accent si terrible et une telle souffrance dans la voix, que Rieux jeta les feuilles dans le feu presque éteint. La pièce s’illumina rapidement et une chaleur brève la réchauffa.
Quand le docteur revint vers le malade, celui-ci avait le dos tourné et sa face touchait presque au mur. Tarrou regardait par la fenêtre, comme étranger à la scène. Après avoir injecté le sérum, Rieu dit à son ami que Grand ne passerait pas la nuit, et Tarrou se proposa pour rester. Le docteur accepta.
Toute la nuit, l’idée que Grand allait mourir le poursuivit. Mais le lendemain matin, Rieux trouva Grand assis sur son lit, parlant avec Tarrou. La fièvre avait disparu. Il ne restait que les signes d’un épuisement général.
– Ah ! Docteur, disait l’employé, j’ai eu tort. Mais je recommencerai. Je me souviens de tout, vous verrez.
– Attendons, dit Rieux à Tarrou.
Mais à midi rien n’était changé. Le soir, Grand pouvait être considéré comme sauvé. Rieux ne comprenait rien à cette résurrection.

 

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Rue de la sardine – John Steinbeck

– Californie – années 30 –
John Steinbeck excelle à nous raconter la vie des habitants dans ce petit quartier à Monterey, près de l’océan. Il y a d’abord Lee Chong, l’épicier chinois et Doc, responsable du laboratoire de biologie marine.
Il y a aussi toute une équipe de « bras cassés » qui vivent  dans une usine désaffectée, propriété de Lee Chong : dans l’équipe il y a Mack, Gay le mécano de génie et quelques autres : Eddie, Hughie, Hazel…
La bande de comparses, espèces de de pieds Nickelés, pas piqués des hannetons, décident un jour d’aider Doc. Doc n’est pas docteur,  son boulot c’est essentiellement de ramasser des étoiles de mer, des poulpes et autres curiosités marines pour des instituts de recherche. Il est très apprécié dans le quartier et les gars décident d’organiser une grande fête : pour cela il faut gagner de l’argent et les lascars gardent rarement un boulot plus d’une semaine ….

Leur façon de se procurer de l’alcool m’a fait sourire, l’expédition en Ford T de Mack et de ses amis à elle seule vaut le détour :  un précis de mécanique hilarant comme on n’en fait plus :-). Sous des dessous légers, il y a aussi une réflexion « philosophique » sur le monde dans lequel nous évoluons : le passage de la pêche à la grenouille au système monétaire  m’a donné le fou-rire, ce qui n’est pas si fréquent…(p135)

Un roman assez court, 200 pages, mais à la fois très drôle et plein de tendresse pour ses personnages. En parlant de tendresse, la suite de cet opus s’appelle « Tendre jeudi » (Je connais ma prochaine lecture de Steinbeck)

 

Un extrait

Quelqu’un devrait se décider à écrire un essai sur les effets moraux, physiques et esthétiques du modèle T sur la nation américaine. Deux générations d’Américains en savent davantage sur les engrenages de la Ford que sur le clitoris, sur le système planétaire de son changement de vitesse que sur le système solaire des étoiles.
Chez nous, le modèle T a modifié pour une grande part la notion de propriété. Les clefs anglaises ont cessé d’être un objet personnel, et une pompe pour gonfler les pneus appartient désormais à celui qui l’a ramassée en dernier. Un très grand nombre des bébés de l’époque a été conçu dans un modèle T, et beaucoup y sont nés. La fameuse théorie du « home » anglo-saxon a été tellement bouleversée qu’elle ne s’en remettra jamais.

.Un 

La contrainte chez Philippe est « animal »

La bascule du souffle – Herta Müller

Janvier 1945, Léopold a 17 ans lorsqu’il lit son nom sur la liste. Celle des roumains d’origine allemande qui sont condamnés par les russes à aller dans un camp de travail. Pour combien de temps ? Nul ne le sait.
Son crime et celui de ses codétenus : être allemands et donc voir soutenu Hitler. La Roumanie vient de capituler et, en attendant la fin de la guerre, est « sous autorité » russe.
Léopold ne se révolte pas et semble « presque » content de quitter son environnement familial (il est homosexuel et doit se cacher en permanence de sa famille et de tous : être homosexuel en Roumanie en 1945 est puni de mort alors être déporté dans un camp russe lui semble bien peu de chose…)
Pendant cinq ans, il va rester dans ce camp de travail.
Ce livre est dur, mais aussi très poétique.
Heureusement, l’histoire nous est racontée par Léopold 60 ans après : on sait donc qu’il a survécu à ces 5 années horribles où la faim est permanente, le travail harassant , les hivers glaciaux et les étés étouffants.
L’écriture d’Herta Muller est tout simplement somptueuse et réussit à transcender le sort de Léopold…et des autres …
Il s’agit à travers les yeux de Léopold de s’accrocher à la vie : Le camp n’est pas un camp « fermé »  mais perdu dans la steppe, au milieu de nulle part : toute évasion à pied est impossible. Les « internés » peuvent aller mendier au village voisin ou troquer un peu de charbon contre de la nourriture.
Léopold y rencontre une vieille dame qui lui offre un joli mouchoir blanc (à lui l’ennemi) : elle a cru voir son fils (déporté en Sibérie).
Les chapitres sont courts, oscillant entre menus faits du camp et réflexions sur les changements provoqués par la vie du camp : Léopold s’émerveille d’un rien : un outil, « une pelle en forme de cœur », son travail à la mine « chaque tranche est une œuvre d’art », L’ »ange de la faim » revient harceler Léo, encore et encore. La faim dépouille cette misérable assemblée de toute humanité…
Leo sera libéré mais devenu un étranger parmi les siens (et pas vraiment libre puisque être homosexuel reste passible de la peine de mort…)
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En conclusion : un coup de cœur….
Concernant la « bascule du souffle du titre «  3 extraits :
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p 35
Voilà soixante ans que j’essaie, la nuit, de me rappeler les objets du camp. Ce sont les affaires de mon bagage de nuit. Depuis mon retour du camp, la nuit d’insomnie est une valise en peau noire que j’ai dans le front. Mais depuis soixante ans, je ne sais toujours pas si j’ai des insomnies parce que j’essaie de me rappeler des objets ou si, à l’inverse, je me bagarre avec eux, ne pouvant fermer l’œil. Quoi qu’il en soit, la nuit prépare sa valise noire, et c’est contre mon gré, j’insiste sur ce point. Me souvenir, je ne peux pas m’en empêcher, que je le veuille ou non. Et si c’était volontaire et non obligatoire, je préférerais ne pas être obligé de le vouloir.
Parfois, je suis assailli par des hordes d’objets du camp, ils n’arrivent plus à un par un. Par conséquent, si ces objets viennent me hanter, ce n’est pas du tout pour s’en prendre à ma mémoire – ou ce n’est pas seulement dans ce but – , c’est à seule fin de me tracasser. Il suffit que je pense aux affaires de couture emportées dans mon nécessaire de toilette pour qu’intervienne un mouchoir dont je ne sais plus à quoi il ressemblait. Viens s’y ajouter une brosse à ongles dont je ne sais même pas si je l’ai eue. Et un miroir de poche qui existé ou non. Et une montre dont j’ignore où elle est passée, à supposer que je l’ai emportée. Des objets qui n’avaient sans doute rien à voir avec moi viennent me chercher. Ce qu’ils veulent, c’est me ramener chez moi au camp. Quand ils arrivent en masse, ils ne se contentent pas d’être dans ma tête. J’ai des lourdeurs d’estomac qui me remontent jusqu’au palais. La bascule du souffle est chamboulée, je suis hors d’haleine. Cette espèce de brosse-peigne-aiguille-ciseaux-miroir-à-dents est un monstre, de même que la faim en est un. Et ces objets ne reviendraient pas à me hanter sans l’autre objet qu’est la faim.
La nuit, quand ils viennent me hanter en m’asphyxiant, j’ouvre la fenêtre en grand, et je reste la tête à l’air libre. Dans le ciel, une lune semblable à un verre de lait froid me rince les yeux. Ma respiration retrouve sa cadence. J’avale de l’air frais pour ne plus être au camp, puis je ferme la fenêtre et me recouche. La literie n’est au courant de rien, elle me réchauffe. L’air de la pièce me regarde, il sent la farine chaude.
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P84
Des pelles, il y en a beaucoup, mais ma préférée, la seule que j’ai baptisée, c’est la pelle en cœur. Elle ne sert qu’à charger ou décharger du charbon en miettes.
La pelle en cœur a une plaque grande comme deux têtes juxtaposées. Elle est en forme de cœur et bien concave : elle pourrait contenir près de cinq kilos de charbon ou tout le postérieur de l’ange de la faim. La tôle a un long cou fermé par une soudure. Par rapport à cette grande plaque, le manche est court et se terminant en T.
D’une main, on lui attrape le cou, et de l’autre, on saisit la poignée située en haut du manche, disons plutôt en bas. Car pour moi, la pelle en cœur se trouve vers le haut, et le manche est secondaire, donc sur le côté ou en bas. J’attrape la tôle par le haut du cou, et la poignée par-dessous. Je maintiens l’équilibre, et la pelle en cœur, bousculée dans ma main, se met à basculer comme le souffle dans mon sein.
Une pelle en cœur, ça se rode ; ensuite sa plaque de tôle est bien luisante, avec une soudure semblable à une cicatrice dans la paume –et la pelle entière est une sorte de second équilibre, mais extérieur.
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P89
Pelleter, c’est dur. Être obligé de pelleter et de ne pas en être capable, c’est une chose. Avoir envie de pelleter et de ne pas en être capable est doublement désespérant ; la courbature est alors la courbette qu’on fait devant le charbon. Je n’ai pas peur de pelleter, j’ai peur de moi. Peur, en pelletant, de penser à autre chose. Ça m’est arrivé, les premiers temps, et ça mine les forces dont on a besoin pour pelleter. Dès que je ne suis pas à mon affaire, la pelle en cœur s’en aperçoit. Une panique gracile me serre la gorge. Dans mes tempes bat une cadence à deux temps, dépouillée. Elle se précipite sur mon cou comme une meute de klaxons. Je suis à deux doigts de m’effondrer, ma luette enfle dans mon palais sucré. L’ange de la faim se suspend tout entier dans ma bouche, au voile du palais. C’est sa balance. Il prend mes yeux pour voir, et la pelle en cœur a le tournis, le charbon devient flou. L’ange de la faim me presse les joues contre son menton. Il bouscule mon souffle. La bascule du souffle est un délire, et quel délire. Je lève les yeux : là-haut, ouate silencieuse de l’été, broderie des nuages. Épinglé au ciel, mon cerveau frémit, n’ayant plus que ce point fixe. Celui des divagations sur la nourriture. Je vois déjà en l’air des tables aux nappes blanches, et la pierraille crisse sous mes pieds. Le soleil clair me perce l’ épiphyse. L’ange de la faim regarde sa balance et dit :
– Tu n’es pas encore assez léger, pourquoi ne pas lâcher prise…
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Un autre roman de cette auteure : Animal du cœur
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Le mois de l’est est organisé par Goran , Eva et Patrice