La mandoline du capitaine Corelli – Louis de Bernières

Premier chapitre : Grèce 1940 – le Docteur Yannis raconte l’histoire de son île, la Céphalonie, suite aux invasions multiples sur plusieurs siècles : c’est très drôle et un peu poétique.
Deuxième chapitre : cette fois, le lecteur est dans la peau du Duce qui monologue sur la grandeur de l’Italie, le fascisme et la guerre qui se prépare. C’est à la fois aussi grandiloquent et très ironique. Pour tout dire le Duce (et ses compétences économiques ou militaires) sont tournées en ridicule…

Il s’agit ici d’un roman choral : tour à tour des personnages font progresser petit à petit l’histoire : Metaxas, dictateur grec, narre les pressions « diplomatiques » faites par les italiens avant le début des combats. Pelagia, la fille du docteur raconte son amour naissant pour Mandras …qui part à la guerre. Un des narrateurs les plus présents est Carlo, soldat italien, il s’agit d’un bon gros géant (une force de la nature très sensible) qui raconte de façon poignante le début de la guerre en 1940 : l’Italie provoque des incidents à la frontière entre la Grèce et l’Albanie puis tente d’envahir la Grèce. Contre toute attente, l’armée grecque peu équipée résiste bien à ces attaques mais sera balayée par les panzers allemands…
Après la reddition de la Grèce, commence pour la Céphalonie une occupation italienne…

Le capitaine Corelli du titre est évoqué par Carlo vers la page 131 puis entre réellement en scène (page 200 sur 500).
On le suivra alors dans sa découverte de cette île sauvage et de ses habitants…
C’est tellement bien écrit que je n’ai pas vu le temps passer : tour à tour, le ton sait se faire mordant, drôle, horrifiant, tendre…

C’est un roman formidable…quel souffle !!!

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Un extrait (page 201)

J’étais entré dans la guerre en romantique et j’en sortais détruit, effondré et désespéré. L’expression « le cœur brisé » me vient à l’esprit mais elle ne peut décrire la sensation d’être absolument anéanti corps et âme. Je savais que je voulais fuir – j’enviais nos soldats en Yougoslavie qui avaient changé de camp et rejoint la division Garibaldi – mais, finalement, on ne peut échapper aux monstres qui dévorent de l’intérieur le plus profond, et la seule façon de les vaincre c’est soit de se battre avec eux, comme Jacob et son ange ou Hercule et ses serpents, soit de les ignorer jusqu’à ce qu’ils renoncent et disparaissent. C’est ce que j’ai fait, aidé en cela par un petit miracle qui s’appelle le capitaine Antonio Corelli. Il est devenu ma source d’optimisme, une fontaine d’eau claire, une sorte de saint sans trace répugnante de piété, un saint qui considérait qu’il fallait jouer avec la tentation plutôt que s’y opposer mais qui restait un homme d’honneur parce qu’il ne savait pas se conduire autrement.Je l’ai rencontré dans le campement voisin d’Agostoli, avant que le maréchal des logis n’organise le cantonnement chez l’habitant. C’était le milieu du printemps, quand l’île est la plus sereine et la plus belle. Plus tôt dans l’année, le temps peut être très tourmenté, et plus tard, il peut faire une chaleur insupportable, mais au printemps le temps est délicieux, il y a une légère brise avec un peu de pluie le soir et des fleurs sauvages qui s’épanouissent dans des endroits impossibles. Après les horreurs de la guerre, c’était comme si j’avais débarqué en Arcadie ; l’impression de paix fut si forte qu’elle me laissa en larmes, reconnaissant et incrédule. C’était une île où il était physiquement impossible de se sentir morose, où les mauvaises émotions ne pouvaient pas exister. Quand je suis arrivé, la division avait déjà succombé à ses charmes, elle s’était laissé aller sur ses coussins, avait fermé les yeux et faisait de doux rêves. Nous avons oublié d’être des soldats.La première chose qui m’a frappé c’est l’intense clarté de la lumière. Ce serait sans doute ridicule de prétendre que l’air de Céphalonie n’a pas de densité, mais la lumière est si limpide, si pure qu’on est momentanément ébloui et écrasé, mais sans douleur. Pendant deux ou trois jours j’ai marché les yeux plissés. J’ai découvert qu’à Céphalonie la nuit tombe d’un seul coup et qu’avant la pluie la lumière devient nacrée. Après la pluie, l’île sent le pin, la terre chaude et la mer sombre.[…]

J’ai rencontré le capitaine Corelli dans les latrines du camp. Sa batterie avait des latrines que l’on appelait « la Scala » parce que le capitaine avait fondé un petit club d’amateurs d’opéra qui y chiaient ensemble tous les matins à la même heure, assis en rang sur la planche de bois, le pantalon aux chevilles. Il possédait deux barytons, trois ténors, une basse et une haute-contre dont on se moquait parce qu’il devait chanter tous les rôles de femmes ; l’idée était que chacun devait lâcher une grotte ou un pet pendant les crescendo, quand le champ recouvrait le bruit. Ainsi l’humiliation de déféquer en commun était atténuée et tout le campement commençait la journée en fredonnant un air qui s’élevait des chiottes. Ma première expérience de la Scala avait été d’entendre l’air de la Forge à 7h30, accompagné par des timbales d’une résonance prodigieuse. Naturellement, je n’ai pas résisté à aller voir et je me suis approché d’un enclos de toile où l’on avait peint « la Scala » à grands coups de blanc. J’ai senti une odeur épouvantable, repoussante, mais je suis rentré et j’ai vu une rangée de soldats qui chiaient sur leur perchoir, le visage rouge, chantant à tue-tête et frappant sur leurs casques d’acier avec des cuillères. J’étais à la fois confus et stupéfait, surtout quand j’ai vu qu’il y avait un officier, assis parmi les hommes, qui dirigeait tranquillement le concert avec une plume dans la main droite. On salue généralement un officier en uniforme, à plus forte raison quand il porte sa casquette. Mon salut a été un geste précipité et inachevé pour accompagner ma retraite – je ne connaissais pas le règlement qui précise comment saluer un officier en uniforme qui a son pantalon baissé pendant un exercice d’élimination chorale en territoire occupé.Je devais par la suite rejoindre la société lyrique, présenté comme « volontaire » par le capitaine après qu’il m’eut entendu chanter en astiquant mes bottes : il s’était aperçu que j’étais baryton. Il m’a tendu un morceau de papier chipé au bloc-notes du Général Gandin lui-même et sur lequel était écrit :

TOP SECRET

Par ordre du QG, supergrecia, le caporal d’artillerie Carlo Piero Guercio doit se présenter pour service d’opéra à toute sollicitation du capitaine Antonio Corelli du 33e régiment d’artillerie, division Acqui. Règlement d’engagement :

  1. tout soldat appelé à l’entraînement musical régulier devra jouer d’un instrument de musique (cuillères, casque, peigne et papier, etc.).
  2. Quiconque manquera régulièrement les notes aiguës sera émasculé et ses testicules seront donnés à des causes charitables.
  3. Quiconque maintiendra que Donizetti est meilleur que Verdi sera habillé en femme, ridiculisé devant la batterie et ses canons, portera une casserole sur la tête et, dans les cas extrêmes, sera tenu de chanter « Funiculi, Funicula» ainsi que toute autre chanson relative au chemin de fer que le capitaine Antonio Corelli jugera bon d’exiger de temps en temps.
  4. Tous les aficionados de Wagner seront fusillés péremptoirement, sans jugement et sans appel.
  5. La cuite ne sera obligatoire que lorsque le capitaine Antonio Corelli ne paie pas la tournée.

Signé : Général Vechuarelli, commandant suprême, Supergrecia, au nom de sa majesté le roi Victor-Emmanuel.

Challenge Petit bac  chez Enna – catégorie « objet »,

L’accordeur de silence – Mia Couto

Mwanito, le narrateur a onze ans.
Lorsqu’il en avait trois, un drame est survenu dans sa famille : la mère est morte (on saura tout à la fin comment).
Le père a choisi de s’exiler dans une masure à des kilomètres de toute civilisation. Non loin, la guerre gronde.
La famille vit donc en huis clos : il y a le père, glissant de plus en plus dans la folie, le fils aîné, le narrateur, un ancien militaire et l’oncle qui vient de temps en temps apporter de la nourriture depuis la ville.
Pauvres enfants prisonniers de la folie de leur père….
Sept ans s’écoulent ainsi jusqu’à l’arrivée d’une portugaise dans cet étrange lieu. Qui est elle ?

L’écriture est belle mais tant de folie et de solitude m’ont pour le moins attristée , pas le bon moment pour moi ce livre ?
Le rythme est plutôt lent et s’accélère à la la fin avec des révélations sur la mère disparue.

Je ressors de cette lecture avec une impression de tristesse et d’apathie …dommage car la poésie est bien présente….

Un extrait :

– Là-bas, notre soleil ne parle pas.
– Où c’est là-bas, madame Marta ?
– Là-bas, en Europe. Ici c’est différent. Ici, le Soleil gémit, susurre, crie.
– Pourtant, corrigeai-je délicatement, le Soleil est toujours le même.
– Tu fais erreur. Là-bas, le Soleil est une pierre. Ici, c’est un fruit.

Challenge petit bac chez Enna – Catégorie son 

Les sortilèges du Cap Cod – Richard Russo

Richard Russo fait partie des auteurs que j’ai découverts récemment et qui m’enchantent.
Pas d’histoire extraordinaire ici : un homme, enseignant universitaire, a des difficultés dans son couple. Les deux époux ont tous les deux la cinquantaine et leur fille les a invités au mariage de sa meilleure amie au fameux cap Cod du titre. C’est l’occasion pour Jack de dérouler sa vie entière pour se demander quand son mariage a commencé à partir à vau l’eau. Il revient sur son enfance et surtout sur le couple étrange que formait ses parents. Le père octogénaire est décédé il y a six mois et Jack avait promis de disperser ses cendres au Cap Cod, là où celui-ci aurait vécu les plus beaux instants de sa vie. Sa mère (octogénaire également) le harcèle au téléphone….


Il s’agit d’un livre introspectif, à la fois lucide sur les dégâts du temps et fascinant d’ironie (le comique de répétition atteint des sommets dans l’autodérision et j’ai plusieurs fois éclaté de rire…pour être pas loin des larmes deux pages après)

Dans une deuxième partie, on retrouve nos (anti) héros, un an après, au mariage de leur fille Laura : après un an de séparation, est là l’occasion de se réconcilier ?

Si on devait plagier le titre d’un film célèbre ce serait deux mariages et deux enterrements …
une réussite pour ma part ce roman (peut-être parce que j’ai quasiment le même âge que les deux personnages principaux ….et que je me suis énormément identifiée à eux)

Un extrait :

C’était au sujet de l’endroit où ils passeraient leur lune de miel qu’ils avaient connu leur premier vrai désaccord. Elle penchait pour les côtes du Maine où elle allait en vacances quand elle était petite. Chaque été, la famille louait la même vieille baraque à moitié en ruines non loin de l’endroit où sa propre mère avait grandi. Les huisseries laissaient passer les courants d’air, la charpente craquait, et le parquet était tellement voilé que si un pion des petits chevaux tombait de la table de la cuisine, on courait après jusque dans le salon pour le récupérer. Mais ils y étaient habitués, et il y avait assez de place pour loger les parents, les cinq enfants et les éventuels visiteurs du week-end. Joy se souvenait des dîners en famille et des excursions le soir vers un parc d’attraction de la région, des parties de Monopoly et des tournois de Cluedo qui duraient la journée entière quand il pleuvait. Même après la mutation de son père dans l’Ouest, ils retournaient passer le mois de juillet dans le Maine, malgré les plages de galets et l’eau trop froide pour s’y baigner. Joy était allée jusqu’à suggérer de louer cette même maison pour leur lune de miel. Ce qui appelait la Grande Question numéro un : pourquoi Griffin l’avait-il convaincue d’aller au cap à la place ? Puisque l’opportunité leur était donnée de suivre les traces d’un mariage heureux – celui des parents de Joy l’avait été, sans l’ombre d’un doute -, pourquoi choisir l’exemple misérable donné par ses propres parents ?

Le dimanche des mères – Graham Swift

Un court roman mettant en scène une journée capitale dans la vie de Jane Fairfield, bonne de 22 ans dans l’Angleterre de 1924.
J’ai trouvé ce roman très bien construit. Au début il m’a semblé que Jane avait une réflexion très (trop) aboutie pour une jeune femme d’une condition aussi modeste en ce début de 20ème Siècle. Puis on apprend que Jane justement se remémore cette journée de 1924, 60 ans plus tard : elle est devenue écrivain et ainsi le vocabulaire et la réflexion deviennent beaucoup plus crédibles.
Je ne dirai pas en quoi cette journée a changé la vie de cette jeune orpheline, pour ne pas trop en dévoiler. Juste que Jane est la maîtresse d’un jeune homme résidant dans la maison voisine où elle travaille (amours ancillaires qui ne seront vues que du côté de Jane).
Dans une Angleterre qui pleure les nombreux jeunes hommes morts dans les tranchées, l’histoire de Jane m’a convaincue et énormément intéressée.
Ce fameux dimanche sera un déclencheur dans la vie de cette jeune femme, pudique et déterminée….

Un extrait :

Normalement, on ne devait entrer dans les bibliothèques, oui, surtout dans les bibliothèques, qu’après avoir discrètement frappé à la porte, même si, à en juger par celle de Beechwood, il n’y avait personne la plupart du temps. Cependant, même sans personne à l’intérieur, elles pouvaient vous donner l’impression, plutôt désobligeante que vous n’aviez rien à y faire. Une bonne se devait toutefois d’épousseter -et Dieu sait ce que les livres pouvaient accumuler de poussière ! Entrer dans la bibliothèque de Beechwood revenait presque à pénétrer dans les chambres des garçons, au premier étage. L’utilité des bibliothèques, se disait-elle parfois, tenait moins au fait qu’elles contenaient des livres, qu’à celui qu’elles préservaient cette atmosphère sacrée de « prière de ne pas déranger » d’un sanctuaire masculin.

Challenge Petit bac  chez Enna – catégorie « famille»

Némésis – Philip Roth

Un livre qui ne m’a pas totalement convaincue.
Peut-être est-ce les circonstances de lecture : le sujet du livre est une épidémie de polio, un livre que je lis durant le deuxième confinement.
L’épidémie fait rage dans ce quartier pauvre de Newark en 1944. La canicule y est oppressante. Les victimes de cette épidémie sont presque tous de jeunes garçons de 12 ans.
J’ai trouvé que Roth restait en surface de ses personnages.

Le jeune homme au début est convaincant ,il souffre d’avoir été refusé dans l’armée du fait de sa mauvaise vue ; en Europe et dans le Pacifique la guerre fauche de jeunes hommes de vingt ans. Bucky Cantor décide alors de devenir professeur de sport pour accompagner les jeunes de son quartier…
J’ai trouvé ensuite qu’il tourne vite aux clichés : culpabilité, fuite en avant,… perte de foi en Dieu…
Pour tout dire j’ai également trouvé que la fin était un petit peu bâclée…
En bref pas convaincue du tout : après avoir été enthousiasmée par « le complot contre l’Amérique », j’en attendais sûrement trop ….

LC avec Edualc (qui, j’espère, aura plus apprécié que moi)

Deux extraits

Le grand-père, Sam Cantor, était venu tout seul en Amérique dans les années 1880, petit immigrant originaire d’un village juif de Galicie polonaise. Il avait appris à n’avoir peur de rien dans les rues de Newark, où il s’était fait casser le nez plus d’une fois dans des bagarres avec des bandes antisémites. Les agressions violentes contre les Juifs, chose courante pendant sa jeunesse dans les quartiers pauvres de la ville, contribuèrent beaucoup à former sa conception de la vie, et plus tard celle de son petit-fils. Il l’encouragea à se défendre en tant qu’homme, et à se défendre en tant de Juif, à comprendre qu’on n’en a jamais fini avec les combats qu’on mène, et que, dans la guérilla sans fin qu’est la vie, «quand il faut payer le prix, on le paye».

* *

Il faut qu’il convertisse la tragédie en culpabilité. Il lui faut trouver une nécessité à ce qui se passe. Il y a une épidémie, il a besoin de lui trouver une raison. Il faut qu’il se demande pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Que cela soit gratuit, contingent, absurde et tragique ne saurait le satisfaire. Que ce soit un virus qui se propage ne saurait le satisfaire. Il cherche désespérément une cause plus profonde, ce martyr, ce maniaque du pourquoi, et il trouve le pourquoi soit en Dieu soit en lui-même, ou encore, de façon mystique, mystérieuse, dans leur coalition redoutable pour former un destructeur unique. Je dois dire que, quelle que soit ma sympathie pour lui face à l’accumulation de catastrophes qui brisèrent sa vie, cette attitude n’est rien d’autre chez lui qu’un orgueil stupide, non pas l’orgueil de la volonté ou du désir, mais l’orgueil d’une interprétation religieuse enfantine, chimérique.

Les amantes – Elfriede Jelinek

Commençons par la forme de ce roman, très particulière : il n’y a aucune majuscule et la ponctuation est réduite aux seuls points.

Cela m’a déstabilisée au moins au début.
Cela déshumanise (à mon avis) quand les noms des personnages n’ont pas de majuscules (un peu comme s’ils étaient gérés comme des objets.)

Sur le fonds, l’histoire laisse peu d’espoir, j’ai d’abord cru que les scènes se passaient dans les années 30 après la Grande dépression tant les gens sont pauvres et ont peu de perspectives d’avenir, il semble que l’action se passe bien après la seconde guerre mondiale (mais sans repères de dates – à un moment un personnage fait référence à Niki Lauda et aux voitures de courses – wiki me dit 1971-1979, donc années 70 – ce livre est paru en 1975)
On suit en parallèle deux femmes : l’une Brigitte vit en ville, est ouvrière dans une usine textile et pour se sortir de sa condition n’entrevoit qu’une seule solution : se marier avec Heinz qu’elle déteste mais qui a une « belle situation ». Elle a une rivale de taille une dénommée Suzi qui fait des études au lycée « ménager » .
L’autre, Paula, est plus jeune, 15 ans, vit dans un tout petit village et est « amoureuse » d’Erich (très beau mais peu recommandable)
On sent dès le début que le drame est proche, ces femmes vont être victimes : victimes des hommes, de la société et même victimes de leurs propres mères.

L’auteure érige Brigitte (cruelle et insensible) en « bon exemple » et Paula (naïve et sensible) en « mauvais exemple » …

Comment se sortir de ce statut d’asservissement des femmes par les hommes ?
Paula n’y arrivera pas, Brigitte y arrivera partiellement (et sournoisement) : est-ce donc cela le bon exemple ?

Une lecture éprouvante tant sur le fonds que la forme ….intéressante mais éprouvante…..

Extraits :

la simca vaut à paula de connaître le plus beau moment de sa vie, de prendre un nouvel essor. maintenant elle peut faire des virées en voiture, mais elle n’a pas le droit sans erich.
elle est une des rares femmes du village qui ait son permis. paula n’a le droit de prendre la voiture qu’en compagnie d’erich qui passe son temps à faire des bruits de moteur avec la bouche.

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un enfant peut être victime de l’usure générale des choses ou de la circulation dans les grandes villes, il en faut donc un en réserve. il est préférable d’en avoir un en stock, en prévision de l’usure.
un enfant vaut d’ailleurs sûrement mieux qu’une machine à coudre, avec l’enfant on peut se promener au grand air, avec la machine non.

Lu dans le cadre des feuilles allemandes chez Eva et Patrice et chez Livrescapades

Olga – Bernhard Schlink

Olga, née en 1885 et décédée vers 1980, est le fil conducteur de ce roman en trois parties.

La première retrace 100 ans d’histoire de l’Allemagne. Sur fonds d’histoire d’amour en pointillés entre Herbert et Olga, l’auteur « balaie » le vingtième siècle : quelques épisodes sont intéressants (en particulier le rôle de l’Allemagne dans la colonisation de l’Afrique, les explorations scientifiques de l’arctique et de l’antarctique). Olga est d’origine très humble et devient institutrice à force de ténacité, Herbert est le symbole de l’expansionnisme allemand, tout en rêve de nouveaux espaces à conquérir …

Un roman que j’ai failli arrêter au milieu ; puisqu’au milieu du livre, Olga meurt, presque centenaire tout de même, et je me suis demandée comment l’auteur allait « combler » la suite : et bien, bizarrement la suite, m’a enchantée. La deuxième partie relate  l’histoire de Ferdinand (un des enfants dont Olga s’est occupé quand il était petit) qui mène l’enquête sur Herbert, mort en 1914 dans l’Arctique, son corps ne sera jamais retrouvé. Qui était-il ? Qui était Olga ?
Enfin, la dernière partie consiste en la correspondance d’Olga vis à vis d’Herbert : des lettres fabuleuses qui apportent un éclairage inattendu sur Olga ainsi que sa vision du couple, de la famille, de l’Allemagne et des deux guerres mondiales qu’Olga a traversées …..

Extraits

Elle estimait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Allemagne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevaucher, les Allemands avaient tout voulu trop grand.

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Olga voulait intégrer l’école normale d’institutrices de Posen, aujourd’hui Poznan. Il fallait pour celà qu’elle passe un examen d’entrée pour montrer qu’elle avait le même niveau que les élèves de terminale à l’école supérieure de jeunes filles. Elle se serait volontiers imposé chaque matin les sept kilomètres jusqu’à cette école du chef-lieu d’arrondissement, et le soir pour rentrer. Seulement elle n’avait ni de quoi payer les frais de scolarité ni personne qui put intervenir pour qu’on l’en dispensat ; au village, l’instituteur et le pasteur estimaient que pour les filles il était superflu de pousser les études aussi loin. Olga résolut donc d’acquérir par elle même le niveau de cette terminale.

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Livre lu dans le cadre des feuilles allemandes chez Eva et Patrice et chez Livrescapades

La traversée des sentiments – Michel Tremblay

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Rheauna,12 ans, que Michel Tremblay nous avait présentée dans la « traversée du continent » et « la traversée de la ville« .
Rheauna est toujours aussi attachante, elle n’a pas sa langue dans sa poche et entre elle, sa mère, son petit frère de 2 ans et les deux tantes, cela finit parfois par des étincelles.
L’histoire de ce troisième tome raconte une semaine de vacances dans les Laurentides. L’action se passe en 1915, dans l’Europe lointaine, la guerre fait rage mais le Canada et le Québec sont encore peu concernés.
Rhéauna décrit son environnement, ses lectures (Hugo, Dumas, Jules Verne) mais ignore encore comment on fait les bébés.
En parallèle, on suit également les pensées de Teena, qui a été obligée de laisser son fils, illégitime, chez sa cousine, pour travailler à Montréal. Montréal se situe à environ 12 heures de voyage (9 heures de train puis trois heures en carriole sur des chemins non carrossables) : une réelle traversée…

En conclusion, une chronique familiale toute en tendresse, disputes, et éclats de rires…et l’accent québécois toujours aussi chantant de Michel Tremblay.

 

Un extrait

Devant la gare, juste au pied du perron de bois, donc à la place d’honneur, comme si une personne de la famille royale d’Angleterre ou un premier ministre allait sortir à toute vitesse, les attend une énorme charrette tirée par un cheval aussi noir que la crinière de son maître.
En reconnaissant Simon, la bête tourne la tête, hennit. Simon sort une pomme d’une de ses poches, la lui end. Le cheval étire le cou, croque dans la pomme en secouant son harnais. Il est de toute évidence heureux. Si c’était un chat, on l’entendrait ronronner. Il échappe le fruit, tend le cou pour le rattraper. Simon le flatte, lui donne quelques tapes sur la croupe. Les muscles de l’animal frissonnent sous sa main, une de ses pattes arrière gratte le sol. Simon se tourne vers les cinq voyageurs dont deux, Théo et Rheauna, sont restés pétrifiés sur la dernière marche, les yeux ronds. Rheauna a déjà vu des percherons en  Saskatchewan, mais elle ne se souvenait pas qu’ils pouvaient être si gros, si impressionnants. À moins que celui-là soit vraiment plus gros que ceux qu’elle a connus… En tout cas, c’est un géant à côté de ceux qu’elle voit tous les jours à Montréal, même les montures des policiers de la ville. Quant à Théo, il n’a jamais vu une bête pareille et il ne sait pas encore s’il devrait hurler en se sauvant en courant ou sauter d’excitation en tapant des mains. On est bien loin du petit cheval à bascule en bois peint en rouge qui traîne dans un coin de sa chambre et qui finit par lui donner des nausées quand il s’en sert trop longtemps.
Simon bombe le torse de fierté.
« Y s’appelle Charbon puis y est pas malin pour deux cennes. C’est le joual le plus fin que j’ai jamais eu ! Hein, mon Charbon ? »
En entendant son nom, le cheval se tourne vers Simon, hume son odeur avec des naseaux humides grands comme des assiettes à soupe – c’est du moins ce que pense Rheauna.

Le cuisinier – Martin Suter

Pour la deuxième fois, Martin Suter m’a convaincue , après Éléphant et les manipulations génétiques, il s’agit ici à la fois d’un roman et d’un récit (presque une enquête)

Côté roman les deux personnages principaux sont Maravan, réfugié tamoul en Suisse, et Andrea, jeune femme suisse.
Ils travaillent tous deux dans un restaurant (Maravan en tant que commis et Andrea en tant que serveuse) m. Suite à un concours de circonstances malheureux, Maravan est licencié ; Andrea se sentant coupable, lui propose de monter une petite entreprise (en toute illégalité) de restauration à domicile. L’idée de ce traiteur est d’utiliser les connaissances de Maravan à propos des épices aphrodisiaques…

Côté récit (je devrais plutôt dire récitS), Martin Suter s’empare de plusieurs sujets : la crise financière de 2008, le sort des réfugiés Tamoul (ils sont victimes de persécution au Sri lanka), la vente d’armes (de la Suisse vers le Sri lanka)…

Il s’agit ici d’une enquête passionnante qui m’a permis d’apprendre énormément d’éléments sur le Sri Lanka et aussi sur la Suisse.
Maravan est déchiré entre sa famille qui meurt au Sri Lanka (de faim et dans des combats) et sa solitude en Suisse. Il rencontre une jeune fille (tamoule mais née en Suisse) qui lui apprendra à mieux accepter sa situation. Par le biais d’Andréa, il rencontre également une jeune éthiopienne, réfugiée en Suisse comme lui pour cause de guerre dans son pays… autre pays mais même détresse ….

Le dilemme final de Maravan est très bien amené et traité… il s’en sort (selon moi) avec brio …

Un extrait

Maravan garda son sérieux.
– Chez nous, ce sont les parents qui arrangent les mariages.
– Au XXIe siècle ? Tu me fais marcher !
Maravan haussa les épaules.
– Et vous supportez ça ?
– Ça ne fonctionne pas mal.
Andrea secoua la tête, incrédule.
– Et pourquoi n’en a-t-on pas arrangé un pour toi ?
– Je n’ai ni parents ni famille ici. Personne qui puisse témoigner que je ne suis pas divorcé, que je n’ai pas d’enfants illégitimes, que je ne mène pas de vie immorale ou que j’appartiens à la bonne caste.
– Je croyais que les castes avait été abolies ?
– Exact. Mais tu dois faire partie de la bonne classe abolie.
– Et à quelle caste abolie appartiens-tu ?
– Ça ne se demande pas.
Dans ce cas comment le sait-on ?
– On demande à quelqu’un d’autre.
Andrea rit de nouveau et changea de sujet.
Et si on sortait regarder le feu d’artifice ?
Maravan refusa d’un geste de la tête.
– J’ai peur des explosions.

Les feuilles allemandes chez Eva et Patrice et chez Livrescapades

Balzac et la petite tailleuse chinoise – Dai Sijie

Le narrateur de ce court roman est un jeune homme de 17 ans.
Chine 1972 . Les jeunes gens, qui sont allés au collège, sont considérés comme des intellectuels et sont envoyés pendant trois ans en « rééducation à la campagne (où la rééducation consiste à trimer dans des rizières du matin au soir)
Pour le narrateur et son ami Luo, la situation est encore pire : les parents des deux amis sont médecins et catégorisés par l’administration de Mao comme de dangereux « ennemis du peuple ». Pour les deux jeunes gens l’espoir de revenir dans leurs familles est quasi nulle.
Malgré un travail épuisant dans la mine de ces montagnes arides, les deux amis ne baissent pas les bras. Luo tombe amoureux de la petit tailleuse chinoise du titre ; c’est une jeune montagnarde qui sait à peine lire. Il entreprend de lui faire découvrir la littérature. (Dont Balzac) : je ne dirais pas comment les garçons se procurent un livre de Balzac dans ce coin isolé mais cet épisode vaut à lui seul le détour.
Dans ce roman qui m’a paru fortement autobiographique, j’ai beaucoup aimé le ton de l’auteur : sans misérabilisme, sans revendication mais avec beaucoup d’humour.
La fin est délicieusement ironique (et juste parfaite).

Un extrait

Souvent, après minuit, on éteignait la lampe à pétrole dans notre maison sur pilotis, et on s’allongeait chacun sur son lit pour fumer dans le noir. Des titres de livres fusaient de nos bouches, il y avait dans ces noms des mondes inconnus, quelque chose de mystérieux et d’exquis dans la résonance des mots, dans l’ordre des caractères, à la manière de l’encens tibétain, dont il suffisait de prononcer le nom,  » Zang Xiang », pour sentir le parfum doux et raffiné (…)
– Et maintenant, où ils sont , ces livres ?
-Partis en fumée. Ils ont été confisqués par les Gardes rouges, qui les ont brûlés en public, sans aucune pitié, juste en bas de son immeuble

Challenge Petit bac  chez Enna – catégorie « personne célèbre »