L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov

L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov,  Agullo, 2019 (traduit par Raphaëlle Pache)…..

Voilà un livre qui sort des sentiers battus. L’auteur m’a désarçonnée plusieurs fois …

Le début déjà : un homme, la cinquantaine, se rend compte un matin que son sexe a disparu. J’ai beaucoup aimé cette première partie qui analyse précisément les réactions d’Arseni Andreiévitch Iratov, celles de son médecin, celles de sa compagne (qui se découvre soudain un désir d’enfant…) ;  j’ai cru entrevoir par moment Romain Gary et « Au delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » …

A la fin de cette première partie, je me demandais bien comment l’auteur allait tenir 510 pages sur le sujet ou plutôt l’absence du sujet.

L’auteur change alors de registre et nous suivons une jeune fille 14 ans qui rencontre un homoncule (qu’elle appelle stroumpf, j’ai beaucoup ri lors de cette partie)

Puis retour auprès d’Arseni Andreiévitch Iratov (qui n’a toujours pas retrouvé son sexe), c’est l’occasion pour l’auteur de raconter sa vie : de petit garçon, d’étudiant en quête de vocation, de jeune trafiquant de devises (nous sommes en Russie dans les années 70 à ce moment là) puis de séjour (assez court) aux USA. Il n’y a aucune date dans ce livre et je n’ai pas toutes les connaissances historiques pour connaître les dates de « règne » des différents dirigeants cités : Khrouchtchev, Gorbatchev, Eltsine (le dirigeant présent au moment de l’histoire, donc l’histoire se situe juste avant les années 2000).

En parallèle, nous suivons aussi un homme, qui est le seul narrateur de l’histoire, il semble épier Iratov (un maître chanteur ? Le diable ?, un espion du KGB ?) ; j’ai cru entrevoir par moment Léo Perutz …Nous avons aussi via son intermédiaire des informations sur les enfants (3), tous illégitimes, d’Arseni Andreiévitch Iratov, qui finissent de définir le portrait de cet architecte à la fois malhonnête et attachant.

Vous trouverez peut-être que mon avis part un peu dans tous les sens ! Et bien oui, j’ai souvent eu l’impression que l’auteur partait lui même dans tous les sens (mais à la fin je me suis dit : c’est très construit tout cela finalement avec des situations réelles, du fantastique, de l’ironie, une moquerie des systèmes politiques de tous bords et  de la religion…assaisonné d’un bon brin de misogynie aussi, et peut être un peu misanthropie itou )

En conclusion : Un livre foisonnant, très dense que je relirai bien pour essayer de creuser ce que j’ai manqué…

 

Un extrait

Le wagon dans lequel Eugène gagna Moscou était bondé, froid, et il y flottait d’insupportables relents aigrelets.
Ce fut Chourik le roux qui conduisit le jeune homme jusqu’à Soudogda. Malgré la gueule de bois dont il souffrait, le chauffeur se montra aussi suspicieux qu’un petit cabot attaché au bout d’une chaîne à la place d’un berger d’Asie centrale pour surveiller la demeure de son maître.
– Comment tu lui es apparenté ? l’interrogea le cocher.
– C’est un cheval ? répliqua Eugène, ignorant la question du rouquin.
– Et oui… Une jument. Tu viens d’où ? De la ville ? T’as jamais vu de cheval ?
– Elle est vieille, conclut le jeune homme.
– Elle fera encore l’affaire, lui assurera le cocher. Comment ça se fait qu’elle ait de la famille en ville, Alissa?
– Elle en a aussi aux USA.
– Allez, tu me racontes des craques…
– À la fin du XIXe siècle un aïeul d’Alissa est parti s’installer au Texas et ensuite il a inventé la télévision, l’automobile et la locomotive. Il a tout breveté, comme ça il est devenu milliardaire. Au fil des générations, ses héritiers ont fait fructifier son capital, mais son arrière-arrière-arrière-petite-fille, Jacqueline Kennedy, n’a pas eu d’enfants, si bien qu’Alissa devrait récupérer énormément d’argent. Bon, après la mort de Jacqueline, naturellement.
Il ment, le citadin ! pensa le rouquin en se raidissant. Il en oublia sa terrible gueule de bois. Ou bien non ? S’il ne mentait pas, il devrait être le premier à se pointer chez la mémé Xénia, après la mort de cette Jacqueline, pour qu’elle lui loue un poulain sur le long terme. Et bien entendu, il ne verserait pas un kopeck aux nouvelles capitalistes du village, vu qu’elles auraient autant d’argent qu’un chien a des puces. Peut-être qu’il pourrait en emprunter à Xénia, cinquante mille roubles, et ne pas les lui rendre ? Chourik se posait encore une autre question : qu’est-ce qui était préférable pour lui – que le citadin ait menti au sujet de cet aïeul américain ou qu’il ait dit la vérité ? Dans un cas, il y aurait un nouveau cheval et du flouze à la clé, mais alors, Xénia et Alissa s’élèveraient à des hauteurs vertigineuses, avec des mille et des cent à dépenser dans le magasin de Stépatchévo. Or, avaient-elles mériter une telle richesse ? En quoi ces bonnes femmes étaient-elles mieux que les autres et que lui, Chourik ? Non ! Mieux valait que le citadin mente, trancha le rouquin. Tant pis pour son nouveau cheval et ses millions. Autant que les choses restent en l’état. Pas besoin de bouleversements, on ne supporterait pas la moindre révolution capitaliste et on lâcherait la bombe atomique sur les USA. C’était dit.
.
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9 réflexions au sujet de « L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov »

    • Contente que cela te plaise

      La deuxième partie commence également avec un cheval , j’ai eu l’impression d’être propulsée au XIX siècle après un séjour en 1990 à Moscou …
      Peut-être que je mettrai ce passage aussi sur le blog …un peu plus tard …

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