Le pouvoir du chien – Thomas Savage

Montana -1925

Thomas Savage nous présente tout d’abord deux frères. Ils sont à la fois proches et sans points communs : Phil, 40 ans, est celui qui semble réussir tout ce qu’il entreprend : études, reprise du ranch (immense) de la famille, musique, vie sociale. Il est dur, impitoyable, charmeur aussi… Georges, de deux ans son cadet, est tout le contraire :il est foncièrement gentil, taciturne mais n’arrive pas à trouver sa place dans l’ombre de son grand frère.
Les parents, vieillissants, sont partis au loin pour fuir la rigueur du climat du Montana.
Dans un deuxième temps, l’auteur nous présente le docteur local et son épouse Rose. Ceux-ci ont un fils adolescent Peter, qui de l’avis de tous est efféminé et par conséquent harcelé à l’école.
Dépressif et alcoolique, le docteur finit par se suicider, suite à une humiliation de Phil, et quelques temps plus tard, par un étrange enchaînement de faits, Georges épouse Rose et l’emmène au ranch, où Phil lui déclare une guerre sournoise.
C’est à partir de ce moment de la rencontre entre Phil (le « mauvais » frère) et Rose que j’ai réellement accroché à ce livre…. La tension est à son comble : on se demande si Rose va perdre la tête, si elle s’imagine tant de noirceur ou si Phil a réellement la volonté de la détruire…
Lentement, je me suis dit que cela allait mal finir…. mais pour qui ?
En parallèle de l’histoire fort prenante de ce quatuor, Thomas Savage nous raconte un monde finissant : celui des grands ranchs où, petit à petit les chevaux sont remplacés par des tracteurs et moissonneuses batteuses, celui finissant également des indiens réduits à vivre en réserve mais dont les anciens se rappellent encore la liberté des grands espaces…
Un roman où la tension psychologique monte jusqu’à la fin surprenante…(même si la quatrième de couverture la laisse deviner).

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Deux extraits

Si le vent soufflait correctement et si vous aviez un bon odorat, vous pouviez sentir les parcs à bestiaux de Beech bien avant de les voir ; ils se situaient au bord de la rivière, presque à sec à cette période de l’année, rétrécie loin de ses berges et si tranquille qu’à sa surface se reflétaient la voûte du ciel vide, les pies qui battaient des ailes au-dessus en quête de charogne, de gauphres et de lapins morts de tularémie, ou d’un cadavre de veau boursouflé, victime de ce qu’ils appelaient dans la région la maladie du charbon. Oui, si le vent soufflait correctement et si vous aviez un bon odorat, vous perceviez l’odeur de l’eau, la puanteur de soufre et d’alcali dégagée par le ruisseau apathique qui se jetait dans la rivière devant les enclos et la polluait.

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Il méprisait ce que jouait Rose, des morceaux qui n’étaient ni chair ni poisson – le genre de truc qu’elle avait sans doute pianoté dans son bastringue ou Dieu sait où ; et il savait fort bien pourquoi elle s’exerçait comme elle le faisait.
Ce vieux Georges avait vendu la mèche.
Le grandissime va venir dîner ici, avait dit George.
Eh bien, m’sieur, mais c’est qu’on monte dans le Gr-ra-and Monde remarqua Phil. On va sortir les rince-doigts? Et Phil avait ri. Voilà donc la manière dont George voulait introduire sa pianoteuse de femme dans le Gr-ra-and Monde ! Il se marrait en écoutant Rose s’escrimer sur son buffet tout neuf, faire bourde sur bourde, larguant ses notes comme des miettes de pain, et puis, quand elle avait fini, il jouait le morceau correctement.
Il fallut plusieurs jours à Rose avant de se rendre compte de ce qu’i faisait, et alors elle s’arrêta de jouer sauf s’il était dehors. Maintes et maintes fois, Phil entendit Rose s’interrompre lorsqu’il ouvrait la porte de derrière, et ça, c’était presque aussi bon que de la singer. Elle était facile à énerver. Comme elle avait les mains qui tremblaient, quand elle servait le café ! Phil ne supportait pas les gens qui se prennent eux-mêmes en pitié.

LC avec Ingannmic

Le mois américain chez Titine, Challenge animaux du Monde Chez Sharon

Silo tomes 1-2-3 – Hugh Howey

Tome 1

J’ai tout de suite été convaincue par l’univers de l’auteur. Je connaissais déjà un peu l’histoire avant le début de ma lecture : Dans un monde post-apocalyptique, une communauté vit dans un silo de presque 150 étages, sous terre
J’ ai beaucoup aimé les descriptions du mode de vie de cette communauté (métaphore de notre société avec l’intelligentsia qui vit en haut et ceux qui triment en bas…)
C’est une société très organisée car elle vit en espaces clos dans un univers très hostile : l’air est irrespirable en dehors du silo.
Cette société est autonome et à la fois évoluée (avec des serveurs informatiques, de l’électricité) et très primitive avec une justice expéditive : à la « moindre incartade » un contrevenant est envoyé dehors à une mort certaine, pour nettoyer les caméras autour du silo.
Le système politique est également bien décrit (une démocratie qui vire rapidement à la guerre civile) .
L’auteur prend le temps d’expliquer l’organisation de cette « tour » avant que l’histoire principale ne commence.
Les personnages de Juliette, de Lukas sont très convaincants. L’action progresse avec eux avec maints rebondissements et surprises. Enfin, Il y a une réelle solidarité dans ce silo et les femmes ont un rôle important à jouer.

Presque un coup de coeur …

Tome 2 – Silo Origines

Le début : L’histoire se passe en parallèle à deux époques. L’une en 2049 : on suit Donald, le député de la Georgie, dans l’organisation de la construction des silos. En toile de fonds, Charlotte, la soeur de Donald participe à une guerre (elle tue des gens avec un drone)
L’autre histoire se passe en 2110 dans le silo 1 chargé de surveiller tous les autres silos : Troy est le responsable.
Pendant 6 mois il travaille à la surveillance des silos et ensuite il est congelé (cryogénisé) quelques dizaines d’années.
Le silo 1 est différent de celui  décrit dans le tome 1 : plus automatisé, des ascenseurs à la place d’escaliers .
L’histoire se passe à plusieurs époques et plusieurs lieux : 2049, 2110, 2312 et 2345, silo 1, 12,17,18 et sait être passionnante sans perdre le lecteur par ces sauts dans le temps et dans les lieux.
J’ai aussi beaucoup aimé connaître la jeunesse de Jimmy, rencontré dans le tome 1 et arriver ainsi dans ce prequel à comprendre la construction du monde découvert dans ce même tome.

Tome 3 – Silo Générations

Un roman qui clôture une trilogie qui aura enchanté mon été …
Après Silo, où Hugh Howey nous plongeait dans ce monde clos post apocalyptique, et Silo Origines où il expliquait comment les silos avaient été érigés et pourquoi, j’ai poursuivi cette lecture addictive.
Donald, rencontré dans le tome 2 essaie de venir en aide au silo 18 avec l’aide de sa soeur (les siècles défilent entre deux cryogénisation)
Juliette est revenue plus forte de son combat à l’extérieur du silo et est élue maire (avec en prime une « idylle » avec Luke) et aussi Solo et les enfants du silo 17…
J’ai trouvé les trois tomes d’une grande et constante qualité tant dans la description de ce monde que dans la justesse des personnages.
Hugh Howey met en scène une société en miniature qui nous permet aussi de comprendre les motivations des individus et d’un groupe .

De l’action, de la « politique », de l’amitié saupoudrée d’un peu amour, la recette est très convaincante…

Une réussite ….

 

Challenge trilogie de l’été chez Philippe et Challenge mois américain chez Titine

Challenge pavévasion chez Brize (744 pages en poche, pour le tome 1, 704 pages pour le tome 2, le tome 3 fait moins de 600 pages)

Que lire un 13 août ?

(Extrait du New York Times, mercredi 13 août 1969, dernière édition.)
« La plus grande évasion collective de l’histoire des établissements psychiatriques de l’État de New York : trente-trois malades du Queensborough State Hospital de Queens se sont évadés hier soir durant une représentation de Hair au Blovill Theater, en plein cœur de Manhattan.
À 2 heures ce matin, dix d’entre eux avaient été repris par la police municipale et le personnel de l’hôpital mais vingt-trois resteraient introuvables.
Les malades étaient restés tranquillement assis durant le premier acte de la célèbre comédie musicale au Blovill Theater, mais ils commencèrent à ménager leur évasion au deuxième acte. La plupart d’entre eux se faufilèrent sur scène en dansant sur la musique de la première partie du deuxième acte « Where do I Go ? », ils se mêlèrent aux acteurs, puis gagnèrent les coulisses et enfin la rue. Les spectateurs ont cru, semble-t-il, que l’intervention des malades faisait partie de la représentation.
Les autorités hospitalières déclarent que quelqu’un aurait visiblement falsifié la signature d’un directeur de l’hôpital, le docteur Timothy J Mann, apposée sur des documents donnant ordre à des membres du personnel de prendre les dispositions nécessaires pour assurer le transport au théâtre de trente-huit malades du service des admissions en affrétant spécialement un car. Le docteur Luke Rhinehart que les documents falsifiés avaient invité à organiser et a dirigé cette expédition a déclaré que, occupé ainsi que les surveillants à retenir les trois ou quatre malades éventuellement dangereux, il avait été dans l’impossibilité de poursuivre la majorité des autres au moment de leur fuite dans les coulisses. Au total, cinq malades furent retenus dans l’enceinte du théâtre.
« Cette excursion n’aurait pas dû avoir lieu à une telle heure ni dans de telles conditions ; elle était en fait ridicule et je le savais, a-t-il dit mais j’ai essayé en vain par quatre fois de joindre le docteur Mann pour l’interroger sur ce que j’avais à faire et, faute d’y parvenir, je n’avais plus qu’à essayer de la mener à bien. »
D’après la police, l’importance de cette évasion collective, le caractère de certains patients qui en font partie, les faux nombreux et compliqués nécessaires pour tromper les membres du personnel responsable, semblent indiquer un complot d’envergure.
Parmi les évadés figurent Arturo Toscanini Jones, membre du Black Party qui avait fait naguère parler de lui en crachant à la figure du maire John Lindsay au cours d’un de ses bains de foule à Harlem, et le hippie bien connu Éric Cannon, dont les admirateurs ont récemment fait scandale pendant la messe de Pâques à la cathédrale Saint-John-the-divine.
La liste complète des évadés n’a pas encore été rendue officielle par les autorités de l’hôpital, qui attendent d’avoir pu prendre contact avec les familles des fugitifs.
La plupart d’entre étaient vêtus d’uniformes kaki et de T-shirt et ne portaient pas de chaussures de ville mais des tennis, des sandales ou des pantoufles. On apprend même, de source digne de foi, que certains étaient en veste de pyjama ou en peignoir de bain.
La police signale que certains malades pourraient avoir des réactions violentes si on l’on tentait de les arrêter et recommande à la population de n’approcher tout fugitif reconnu qu’avec prudence. Elle précise qu’il y a parmi eux demande deux membres du Black Party de Mr Jones.
Au moment de mettre sous presse, une enquête approfondie allait être engagée.
Les responsables du Blovill Theater et de Hair Productions, Inc. ; ont démenti avoir organisé cette évasion à titre publicitaire».

 

 

L’homme-dé – Luke Rhinehart

L’homme-dé – Luke Rhinehart

– Je veux que tu me fasses sortir, dit tranquillement Éric en tenant du bout des doigts comme un objet fragile un sandwich à la salade de thon. Nous nous trouvions à la cafétéria du pavillon W, parmi la foule des malades et de leurs visites. À la circonstance, je portais un vieux complet noir et un pull chaussette noir, il était, lui, en uniforme d’hôpital psychiatrique, raide et gris.
– Pourquoi ça ? demandai-je en me penchant vers lui pour mieux l’entendre à travers le boucan environnant.
– Il faut que je sorte ; je ne fais plus rien d’utile ici.
Il regardait par-dessus mon épaule la foule confuse d’individus derrière mon dos.
– Mais pourquoi moi ? Tu sais que tu ne peux pas me faire confiance.
Je ne peux pas te faire confiance, eux non plus, personne ne peut te faire confiance.
– Merci.

– Mais tu es le seul type à qui l’on ne puisse pas faire confiance de leur côté, qui en sache assez pour nous aider.
– Tu m’en vois flatté.
Je souris, me renversai sur ma chaise et, mal à l’aise, absorbai une gorgée de lait chocolaté au moyen de la paille plongée dans mon gobelet en carton. Je n’entendis pas le début de la phrase suivante.
– …on partira. Je le sais. De toute façon, ça se fera.
– Quoi ? dis-je en me penchant de nouveau vers lui.
Je veux que tu nous aides à foutre le camp.
– Ah, très bien. Et quand ça ?
– Ce soir.
– Haaa…, fis-je, comme un médecin qui vient de réunir un ensemble de symptômes particulièrement significatif.
– Ce soir à 8 heures.
– Pas huit heures et quart ?
–Tu vas commander un car pour emmener un groupe de malades voir Hair à Manhattan.le car arrivera à huit heures moins le quart. Tu viendras avec nous et tu nous feras sortir.
– Pourquoi veux-tu voir Hair ?
Ses yeux noirs eurent un bref éclair à mon adresse puis se reposer sur la mêlée humaine derrière mon dos.
– On ne va pas voir Hair. On se barre, précisa-t-il calmement. Toi, tu vas nous faire faire le mur.
– Mais personne ne peut quitter l’hôpital comme ça, sans un écrit signé du Docteur Mann ou d’un autre directeur de l’hôpital.
– Tu n’as qu’à faire un faux. Si c’est un médecin qui le remet à l’infirmier de service, personne ne se doutera que c’est un faux .
Page 347

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L’homme-dé – Luke Rhinehart

La chambre aux échos – Richard Powers

LC avec Edualc

Dans le premier chapitre, nous sommes témoins de l’accident de camion de Mark, 28 ans. Puis nous retrouvons à l’hôpital sa sœur, de quatre ans son aînée, qui vient le veiller. Ils étaient très proches l’un de l’autre puisqu’elle lâche son boulot pour venir à son chevet pendant des semaines et des semaines. Un jour, il finit par sortir du coma. Ses amis, après une absence de trois semaines, viennent le voir à l’hôpital et réussissent à obtenir une réaction de sa part.
Karine nous raconte leur enfance ; le père qui essaie d’assassiner la mère lorsqu’ils ont respectivement 8 et 12 ans, ses tentatives de partir loin du Nebraska.
Mark, le frère, se rétablit physiquement mais devient paranoïaque : il ne reconnait pas sa soeur et prend celle ci pour un sosie envoyé par de mystérieux individus, voire le FBI.
Une lente descente aux enfers pour ces deux jeunes gens. Que son frère bien aimé la prenne pour une imposteur mine Karine…
En parallèle, l’histoire est également vu du point de vue de Weber, un médecin spécialiste de cette maladie, forme rarissime de schizophrénie …
Un livre exigeant où le vocabulaire médical est parfois très présent.
J’ai eu une préférence pour le personnage de Karine, de son ami Daniel, qui souhaite sauvegarder cette partie encore sauvage du Nebraska et ses oiseaux migrateurs, et aussi celui de la mystérieuse aide-soignante, Barbara …

 

Deux extraits :

Les oiseaux sont immenses, bien plus grands qu’il ne l’avait imaginé. Leurs ailes battent l’air lentement, à pleines brassées, les longues rémiges s’arquent très haut au-dessus du corps puis replongent loin dessous, comme un châle sans cesse remonté sur des épaules oublieuses. Les cous se tendent et les pattes traînent; au milieu, le léger renflement du corps semble un jouet d’enfant suspendu à des ficelles. Un oiseau se pose à six mètres de l’affût. Il agite ses ailes dont l’envergure dépasse la taille de Weber. Derrière l’animal des centaines d’autres atterrissent. Et leur escale sur ce terrain privé n’est qu’une amusette, comparé au spectacle grandiose qui se donne dans de plus vastes sanctuaires. Les cris s’accumulent et se font écho. Un chœur unique et factieux, désaccordé, s’étire sur des kilomètres dans toutes les directions jusqu’au pléistocène.

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La solitude inexplicable de cette femme le troublait. Un événement s’était produit, qui l’avait enfermé dans une posture ; une étrange perte de confiance l’avait poussée à mener une existence modeste bien au-dessous de ses compétences. Elle avait perdu une part d’elle-même, ou s’en était amputée, rejetant la compétition, refusant de participer à une entreprise collective chaque jour plus effrénée. Une atteinte du cortex préfrontal pouvait-elle avoir transformé Barbara en ermite ? Aucune lésion n’était nécessaire. Il les reconnaissait, elle et son renoncement. Quelque chose les liait l’un à l’autre.

Challenge pavévasion chez Brize (704 pages en poche)

 

Que lire un 10 juin ?

Son bras s’ornait d’un tatouage, la lettre C.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle. C’est ta femme ? Connie ? Corinne ?
– C’est pour Caire », répondit-il en se lavant la figure.
Quel nom exotique, songea-t-elle, envieuse – juste avant de se sentir rougir.
« Je suis complètement idiote. »
Un italien de trente-quatre ans, originaire de la partie nazie du monde… Bien sûr qu’il avait fait la guerre. Du côté de l’Axe. Il s’était battu au Caire ; le tatouage servait de trait d’union entre les vétérans allemands et italiens de cette campagne – la défaite des armées britannique et australienne sous le commandement du Général Gott, face à Rommel et ses Afrika Korps.
Juliana regagna la salle de séjour, où elle refit le lit. Ses mains volaient.
Les affaires de Joe était empilées avec soin sur une chaise : des vêtements, une petite valise, quelques objets personnels. Y compris une boîte recouverte de velours qui ressemblait assez un étui à lunettes. La jeune fille la prit et l’ouvrit, par curiosité.
Oui, tu as du te battre au Caire… Elle contemplait une Croix de fer de deuxième classe, gravée de l’inscription 10 JUIN 1945. Ce genre de décorations ne courait pas les rues ; elles étaient réservées aux plus courageux. Je me demande ce que tu as fait… Tu n’avais que 17 ans, à l’époque.
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La maître du haut Château – Philip K Dick

L’homme-dé – Luke Rhinehart

Le narrateur est psychiatre, à New-York
Il est jeune (32 ans), marié, deux enfants de 25 et 20 kilos, un brin dépressif (il alterne entre euphorie, idées de viol et de meurtre ou encore de suicide) . Madame ne travaille pas et cela n’a pas l’air de trop fonctionner dans le couple. Côté professionnel, il s’entend moyennement avec son associé (jalousie réciproque ?). Un jour de déprime, il joue ses futures actions aux dés : 1- je reste chez moi, 2-je vais violer la voisine (et femme de son confrère psychiatre) etc…
Puis cela devient une spirale infernale et il ne peut plus RIEN faire sans laisser les «choix» aux dés.

Le narrateur est Luke Rhinehart et l’auteur aussi, ce qui rend la lecture étrange : où commence le roman ? où commence la fiction ?
Luke Rhinehart (l’auteur ou le personnage? ) sont parfois drôles parfois lugubres et inquiétants. Comme par exemple quand il initie son fils de 7 ans aux dés ! Pauvre môme : faire ça à un môme !
Pour les adultes qu’il essaie « d’initier » aux « dés » , cela ne m’a pas gêné , chacun a son libre arbitre une fois adule (ou croit l’avoir) mais pas les enfants !

Hormis ce passage qui m’a un peu gênée, j’avoue être admirative du style de l’auteur : c’est fou ce qu’un petit mot comme dé peut modifier des mots : Luke dé-vit (dé-vie) , prends des dé-cisions, invoque Dé à la place de Dieu dans certaines phrases …des filles o-dé-o-dé s’effeuillent….

Il y a une séance de psychanalyse entre Luke et Jacob son associé qui m’a beaucoup fait rire (où comment les associations de mots font dire n’importe quoi sous couvert d’un pseudo « réalité » psychanalytique). Dans une autre scène, Luke est déclaré « guéri » alors que le lecteur sait déjà quelle énormité Luke s’apprête à faire.

Ce livre est paru au tout début des années 1970 et il y a en toile de fonds les blacks panthers, Nixon , la guerre du Vietnam, la libération sexuelle …

Un livre a la fois dé-sopilant et dé-structuré …

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Extrait :

« Le travail de votre fils est fort en progrès. Ses compositions d’histoire sont de nouveau sympathiquement bourrées d’erreurs, et sa conduite est parfaitement instable (très bien). Ses maths sont encore un peu forcées côté précision mais son orthographe est un vrai plaisir. J’ai particulièrement apprécié qu’il écrive « démocrassie » avec « 2 s »

A malin, malin et demi – Richard Russo

Après Le déclin de l’empire Whiting et Mohawk, je poursuis ma lecture de l’oeuvre de Richard Russo. Et je dois dire que cet auteur est enthousiasmant.

L’action se passe dans une petite ville (pauvre, quasiment sinistrée) complètement éclipsée par sa voisine, riche et célèbre.
Il y a plusieurs personnages principaux : le premier est Douglas Raymer, le shérif de la ville, la quarantaine , veuf il a du mal a se remettre de la mort de Becka : sa femme s’apprêtait à le quitter quand elle est décédée dans un accident domestique. Il y a ensuite Sully, le septuagénaire toujours prêt pour une blague de potache , son ami Rub (l’idiot du village), le méchant Rob (qui bat son ex femme), un entrepreneur semi-véreux , et aussi le chien de la couverture (que Sully a appelé Rub (oui son ami et le chien ont le même nom ce qui crée des situations drôles et des quiproquos). Les personnages féminins sont moins nombreux mais tout aussi attachants et bien campés : il y a Ruth l’amie et ancienne amante de Sully, Alice qui n’a plus toute sa tête ….et aussi l’excellente Charice, adjointe du Shérif Raymer.
L’action se passe sur 2 jours où il semble que les différentes calamités envisageables se concentrent sur cette petite ville. Jamais je n’aurai cru qu’autant de personnages dépressifs, borderline pouvaient être aussi intéressants et passionnants. La nature humaine m’étonnera toujours : j’ai à la fois été atterrée et subjuguée par autant de phénomènes : c’est mal de se moquer mais qu’est ce que c’est bon quand c’est bien écrit…

En bref une réussite , du grand art chez cet auteur de faire évoluer une quinzaine de personnages (pas piqués des hannetons) tout en leur donnant une réelle profondeur.
Au moment où j’écris ces quelques lignes, j’apprends que Sully apparaît dans « un homme presque parfait ». Je connais mon prochain livre de l’auteur.

Un extrait

C’était déjà affreux quand il disait des choses fausses ou injustes, mais son silence, c’était pire encore car pour Rub, cela voulait dire que Sully se désintéressait de ce qu’il essayait d’expliquer, ou estimait que ça ne méritait pas de réponse. Ces temps-ci, Sully semblait toujours pressé, impatient de filer ailleurs, comme s’il était poursuivi par une chose que ni l’un ni l’autre ne pouvaient nommer. Serait-ce pareil aujourd’hui ? Rub ferait en sorte que non. Couper la branche incriminée ne prendrait pas plus d’une demi-heure, mais il veillerait à ce que ça dure tout l’après-midi. Bootsie étant à son travail, le fils et le petit-fils de Sully étant absents, ils pourraient sortir deux chaises de jardin, et Rub lui confierait tout ce qu’il avait emmagasiné dans sa tête, chaque pensée débouchant sur la suivante et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il en ait fait le tour.

Une lecture commune autour de Richard Russo avec Inganmic qui a lu « Le pont des soupirs »

L’avis de Marie Claude sur ce même titre 

Challenge animaux du monde chez Sharon  et Pavévasion chez Brize (624 pages)

 

La chorale des maîtres bouchers – Louise Erdrich

Genre  : saga familiale

Tout commence en 1918, Fidélis Waldvogel (Oiseaux des bois pour les non germanistes) rentre de la guerre dans une Allemagne vaincue. Là il épouse Eva, enceinte de son meilleur ami, mort dans les tranchées.
Dans le deuxième chapitre, nous découvrons aux États-Unis Delphine et Cyprian, ils sont tous deux artistes, saltimbanques. Delphine retourne dans le Dakota du Nord rendre visite à son père.

En Europe, Fidélis décide d’émigrer aux États-Unis (on ne connait pas les raisons exactes de ce choix : fuir le marasme économique de l’après-guerre ? ) et il s’arrête dans le Dakota du Nord. Fidélis est boucher.

Dans ce roman on suit donc alternativement Eva et Fidélis d’une part et d’autre part Cyprian et Delphine. Delphine est le personnage que j’ai préféré tant par sa ténacité, sa fidélité en amitié et aussi son pragmatisme. Il s’agit là d’un roman où on s’attache énormément aux personnages, Fidélis le silencieux, Eva lumineuse qui règne sur son foyer, Cyprian qui n’ose mettre des mots sur son homosexualité, Delphine qui s’occupe de son père défaillant et alcoolique.
De 1920 à 1945 nous allons donc suivre ces deux couples qui finiront par se rejoindre quand Delphine se met à travailler avec Eva à la boucherie…au milieu de Franz, Markus, Emil et Erich, des quatre garçons d’Eva et Fidelis…

Les personnages secondaires (mention spéciale à Clarisse, la croque-mort, et amie d’enfance de Delphine) apportent également une vision de l’époque, essentiellement aux USA (avec la Grande Dépression et la prohibition) et par ricochet en Allemagne. Les événements, heureux et aussi malheureux, s’enchaînent sans temps morts mais sans précipitation. En parallèle, le shérif mène une simili-enquête sur des morts suspectes et cela  maintient également le suspense à un niveau intéressant sans être prenant.

Enfin, la fin nous éclaire sur le mystère de la naissance de Delphine et apporte une lumière intéressante sur les événements passés…

En conclusion : un excellent roman de personnages…

Un extrait

Delphine posa une main sur son dos pour le réveiller, et en s’éveillant il prit sa main dans la sienne et la tint contre sa joue. Pendant un long moment, il la tint là, et puis il lui parla, lui expliqua que si elle l’épousait, jamais plus elle n’aurait le moindre souci. Il n’irait jamais avec des hommes, il lui serait fidèle de la façon la plus totale qui soit. Les sensations, ces choses qui le poussaient, qui lui faisaient rechercher la compagnie des hommes, il y renoncerait. Il mettrait un frein à ses pensées. Il serait différent. Et il en était capable parce qu’il l’aimait, assura-t-il, et si elle l’aimait en retour, ils seraient heureux.
Delphine s’assit à côté de lui, et non en face, où elle devrait le regarder dans les yeux, juste à côté de lui où elle pouvait lui passer les bras autour des épaules. Il n’y avait rien qu’elle puisse véritablement répondre face à sa confiance – si elle ne l’avait pas vu avec l’autre homme, peut-être l’aurait-elle cru. Mais elle l’avait vu, et ce qu’il faisait était – elle ne pouvait nommer la chose avec précision, elle ne pouvait la formuler sinon avec maladresse -, ce qu’elle avait vu était lui. Vraiment Cyprian. Si quelqu’un avait une essence vitale, la sienne était dans ce prompt frémissement entre les deux hommes, leur énergie et leur plaisir, et même son bonheur, qu’elle avait ressenti depuis l’endroit où elle se cachait parmi les feuilles, et qui était toujours là, se transformant en hâte au moment où elle sortait à découvert.

LC avec Eva et Patrice que je remercie pour cette proposition de lecture commune (car c’est un livre vers lequel je ne serais pas allée spontanément) et l’avis d’Agnès (Anne-yes?)

Que lire un 10 mars ?

Nous n’avions qu’un seul mammifère, Judy Garland, une ours brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu’elle était toute petite, à l’époque où l’espèce hantait encore les pinèdes au nord. Sa fourrure ressemble à une carpette roussie – mon frère prétendait qu’elle souffrait d’un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere Over The Rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s’écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C’est vrai qu’elle n’avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu’elle faisait partie de la famille.
Notre parc bénéficiait d’une promotion publicitaire comparable à celle des meilleurs parcs aquatiques ou minigolfs ; la bière y était la moins chère de toute la région et on y présentait un « combat au corps à corps contre les alligators » tous les jours de l’année, qu’il pleuve ou qu’il vente, y compris les jours fériés. Notre tribu avait ses problèmes, bien sûr, comme tout un chacun – Swanplandia avait toujours eu plusieurs ennemis, naturels ou pas. Nous étions menacés par les niaoulis, ou Melaleuca, une espèce d’arbres envahissante qui asséchait de vastes espaces de marais au nord-est. Et tout le monde surveillait la raffinerie de sucre et la progression sournoise des banlieues résidentielles au sud. Mais notre famille sortait toujours gagnante, me semble-t-il. Tous les samedis soir (et très souvent en semaine !), notre mère nageait avec les Seths et s’en tirait toujours. Des milliers de fois nous avions vu le plongeoir vibrer dans son sillage.
Puis elle tomba malade, plus malade qu’on ne devrait être autorisé à l’être. J’avais douze ans quand le diagnostic tomba et cela me rendit furieuse. Il n’y a ni justice ni logique disaient les cancérologues. Je ne me rappelle pas exactement les termes, mais il n’y avait pas d’espoir dans leur voix. Une infirmière m’apporta des chocolats du distributeur, qui me restèrent en travers de la gorge. Ces médecins se penchaient toujours pour nous parler, du moins me semblait-t-il comme s’il n’y avait que des géants dans ce service. Maman arriva au stade terminal de son mal à une vitesse différente. Elle ne ressemblait plus à notre mère. Son crâne était chauve et lisse comme celui d’un bébé. On eû dit qu’elle plongeait en elle-même. Un soir, elle plongea et ne refit pas surface. Au niveau du vide laissé, on ne vit ni bulles ni tremblements. Hilola Bigtree, dompteuse d’alligator de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, s’éteignit dans son lit d’hôpital par une journée nuageuse, le mercredi 10 mars, à trois heures douze de l’après-midi.

 

Swamplandia – Karen Russel