Les braises – Sandor Marai

BRAISELecture commune avec Denis sur le titre « Les braises » de Sandor Marai. Son avis ici.

Un vieil homme, Henri, apprend qu’un de ses amis, Conrad,  doit venir le voir. Cela fait plus de 30 ans qu’ils ne se sont pas vus. Le vieillard, général à la retraite, se prépare à cette entrevue, on le sent à la fois anxieux de cet entretien et encore plein de rancoeur. La première partie de ce roman nous raconte alors la rencontre de ces deux hommes à l’académie militaire alors qu’ils n’avaient qu’une dizaine d’années. Dans le Vienne d’avant guerre, les jeunes gens deviennent amis  malgré la différence sociale, Henri est issu d’une famille riche et Conrad est très pauvre.
La seconde partie est le dialogue (presque l’affrontement) entre ces deux hommes. Petit à petit, on apprend les raisons de leur mésentente, un triangle amoureux qui pourrait sembler banal mais que j’ai trouvé très subtilement décrit et très bien mis en musique. On connait peu  à peu les sentiments des deux hommes, on ne saura que peu de choses sur  les sentiments de Christine la femme du Général, décédée depuis de nombreuses années.
De cette longue conversation , remplie de nostalgie et d’amertume, on finira par découvrir ce qui a poussé Conrad à la fuite vers les Tropiques.
Il m’est difficile de comprendre les décisions des deux  personnages, enfermés l’un dans son orgueil et sa jalousie, l’autre dans son sens du devoir – à moins que ce ne soit dans sa culpabilité car plusieurs interprétations sont possibles)  mais j’admire l’écriture fine et subtile de l’auteur pour décrire les sentiments des deux hommes, qui ont décidé de se reparler alors que leur vie touche à sa fin. (pour se venger ou pour libérer leur conscience ?)
En conclusion : un très beau livre sur l’amour, l’amitié, la fidélité mais aussi la jalousie, et le temps qui passe inexorablement ……
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Deux extraits  :
On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Mais, petit à petit, tout pâlit, comme ces très vieilles photographies faites sur une plaque métallique. La lumière et le temps effacent leurs traits nets et caractéristiques. Pour reconnaître par la suite le portrait sur la surface devenue floue, il faut le placer sous un certain angle de réflexion. Ainsi pâlissent nos souvenirs avec le temps. Cependant un jour, la lumière tombe par hasard sous l’angle voulu et nous retrouvons soudain le visage effacé. 
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Un deuxième extrait qui montre bien la dimension importante de la musique dans ce livre :
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Un soir d’été, la mère d’Henri et Conrad exécutaient un morceau à quatre mains. En attendant de passer à table, assis dans un coin du salon, l’officier de la Garde et son fils les écoutaient poliment. Leur attitude patiente semblait signifier : « La vie est faite d’obligations. La musique doit être, elle aussi, supportée. D’ailleurs, il n’est pas convenable de manifester son ennui devant les femmes. »
La comtesse et Conrad jouaient avec passion. Ils interprétaient Chopin avec un tel feu que, dans la pièce, tout paraissait vibrer. Tandis  que dans leur fauteuil le père et le fils attendaient avec courtoisie et résignation la fin du morceau, ils comprenaient qu’une véritable métamorphose s’était opérée chez les deux pianistes. De ces sonorités, une force magique s’échappait, capable d’ébranler les objets, en même temps qu’elle réveillait ce qui était enfoui au plus profond des coeurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l’âme humaine. 
Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La « polonaise » n’était plus que le prétexte à l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d’un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon de soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini.   
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