Leonardo Padura – La transparence du temps

J’avais apprécié l’écriture de Leonardo Padura dans Hérétiques (à la fois actuel, et historique).
Ici la narration se fait un peu le même schéma : la plupart du temps, on suit Mario Conde, l’ancien policier reconverti en détective privé, dans son  enquête pour un ami :  une mystérieuse vierge noire a disparu…L’action se passe en 2014.
En parallèle, on découvre l’histoire de cette statue (les chapitres concernant la vierge noire remontent le temps : 1989à Cuba et en Espagne, 1936 en Espagne, et ainsi de suite l’auteur nous emmène  jusqu’aux Templiers et au XIII° siècle )
L’enquête est ardue, l’ami de Conde lui ment dès le début ; un jeune homme est sauvagement assassiné, Conde est assommé et échappe de peu à la mort ;  un deuxième jeune homme est tué…
En toile de fonds, l’auteur nous livre l’effarement de Conde qui voit son pays Cuba sombrer de jour en jour vers la misère la plus horrible et surtout le manque d’espoir de sa population :  un jour la tendance pourra-t-elle s’inverser ? une seule alternative : l’exil ?
Conde voit aussi s’approcher son soixantième anniversaire avec une peur palpable…Ses réflexions m’ont même davantage intéressée que l’enquête en elle-même, une enquête très classique …
L’amitié n’est pas en reste dans cette histoire captivante, c’est un plaisir de partager un moment avec Mario, Yoyi, Tamara…

 

Un extrait

Antoni Bararal était né très près de cette vallée si verdoyante, dans un petit hameau son nom, enclavé dans une zone accidentée, la Garrotxa catalane, que la magnifique chaîne de montagnes séparait du comté du Roussillon. Sa famille, des paysans, des bergers, des charbonniers, avaient vécu dans cet endroit oublié de Dieu et de l’Histoire depuis des temps immémoriaux, mais en dépendant toujours des Pallard : chacun occupant dans la société la place que le destin leur avait assignée avant même qu’ils n’aient été conçus. Les capacités d’Antoni comme cavalier et fauconnier retinrent l’attention de Jaume Pallard, le jeune seigneur à peine plus âgé que lui. Et ces dons en vinrent à changer sa vie – Antoni crut que ce serait en bien – car au lieu de travailler la terre et d’emmener paître ses moutons, son destin tout tracé, il devint une sorte d’écuyer du jeune seigneur, si avide d’aventures qu’il franchissait parfois les limites de ce qui était permis, même à un membre de son lignage. Grâce à cette proximité, Antoni fut le premier de son clan à apprendre à lire et à écrire – peut-être le seul qui y parviendrait durant des siècles – et il eut le privilège de naviguer jusqu’à Naples, de boire les alcools forts de ce lointain royaume, de parcourir à cheval une grande partie du pays, de porter des bottes de cuir à boucles et de passer la nuit dans les auberges d’Aragon, de Léon, de Castille et de Navarre (la plupart du temps dans les écuries, il est vrai), des lieux où l’on buvait, mangeait et forniquait à n’en plus pouvoir et où on chantait les gestes, réelles ou imaginaires, des chevaliers errants et des navigateurs en Méditerranée dont Antoni devint si friand.

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Participation au mois Espagnol et Littérature hispanophone chez Sharon.

Merci à Belette pour les nouveaux logos 🙂

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La transparence du temps – Leonardo Padura

Tandis que Yoyi conduisait sa rutilante Chevrolet Bel Air sur la route de Güines, comme s’appelait cette portion de la Route centrale, Conde se plongea dans ses réflexions. Il savait qu’il allait forcer une porte derrière laquelle il pouvait y avoir un dangereux précipice où il risquait de tomber sans aucune protection salvatrice : il allait participer à un nouveau jeu dont le dénouement était totalement incertain. Mais il n’avait pas le choix, impossible de reculer. Quelque chose dans son instinct lui assurerait que derrière cette porte imaginaire pouvait s’ouvrir une piste. Il allait assumer les risques et tenter de les surmonter, même avec les chaussures en cuir racorni qu’il s’était choisies – un choix plus que limité. Enfin, pensa-t-il : c’est pour ça qu’on me paie. Pour ça qu’on me paie ? Oui et non, se répondit-il. Et il évita de s’offrir l’éclaircissement de son jugement, digne de Salomon : il se fourrait dans ce labyrinthe par curiosité et surtout par connerie, le comportement psychologique qui exprime le mieux sont sens « démodé » de la responsabilité et de la justice.
Excité par l’aventure, Yoyi était passé le prendre avant l’heure prévue mais, toujours prévoyant, pour protéger l’intégrité physique de son cher véhicule, il avait amené avec lui son mécanicien de confiance, un personnage que toute la Havane connaissait sous le nom de Paco Chevrolet. L’homme, un chauve au crâne oblong, avec une tête de forçat, était considéré dans l’île comme le meilleur spécialiste de ce type de voitures et Yoyi le traitait comme l’éminence qu’il semblait être.
En traversant le carrefour d’où l’on descendait vers la Finca Vigia, Conde observa le bar minable où devait encore se trouver les toilettes qui avaient vu les parties intimes d’Ava Gardner le soir où elle avait fui la neurasthénie d’un Hemingway guetté par la stérilité littéraire. L’association se fit immédiatement dans le cerveau de Conde.

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La transparence du temps – Leonardo Padura