Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte

Roman libertin
Pense-bête :
Trois cas se présentent:
  • Cas n°1 : vous avez trente ans, vous sortez d’une thèse sur Sade en Sorbonne et vous vous dites pourquoi pas moi ?,
  • Cas n°2: vous avez trente ans, vous sortez d’une thèse sur Laclos en Sorbonne et vous vous dites pourquoi pas moi ?,
  • Cas n 3 : vous avez quarante-cinq ans vous venez de lire E.L James pendant votre permanente chez le coiffeur et vous vous dites une trilogie sur l’équitation mal écrite, pourquoi pas moi (1) ?
(1) une bombe, un bel étalon et des cravaches, ce n’est pas de l’équitation peut-être ?
Guide pratique à l’usage des écrivains qui veulent (très) bien faire sans (trop) se fatiguer – Guillaume Lacotte
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Une femme invisible – Nathalie Piégay

 

Sur le site des Editions du rocher, j’ai appris que Nathalie Piégay est une spécialiste de la littérature française moderne et contemporaine en particulier de Louis Aragon. Dans ce livre, elle enquête sur la mère d’Aragon. A l’instant où j’écris ces quelques lignes j’apprends que ce livre est dans la deuxième sélection 2018 pour le Renaudot Essai. Pour ma part, j’ai lu ce livre comme un roman. De Louis Aragon je sais fort peu de choses, en fait j’ai juste lu « Aurélien » qui m’avait beaucoup plu.
C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à choisir ce livre (plus la couverture que je trouve à la fois triste et intéressante).
Effectivement la vie de cette femme, Marguerite, a tout d’un roman : 1896, Marguerite tombe amoureuse d’un homme qui a 33 ans de plus qu’elle, un ami (marié) de son père. Ce qui est prévisible arrive rapidement : elle tombe enceinte. A cette époque il ne reste qu’une solution à une jeune fille de « bonne famille » : aller se cacher en province et faire adopter l’enfant. C’est là que Marguerite devient réellement très intéressante. Sous son air de ne pas se révolter, elle est quand même d’une volonté inflexible et refuse d’abandonner l’enfant : Elle réussit à garder Louis contre la volonté de sa mère. Pour y parvenir, elle est obligée de faire un compromis : elle invente une histoire – et c’est là toute la portée romanesque de la vie d’Aragon – elle invente un père à son enfant, elle invente une mère à son enfant et elle les fait mourir fort à propos dans un accident de la route puis sa mère Claire adopte l’enfant, donc Marguerite se retrouve être la sœur adoptive de son fils.
C’est bien sûr quelque chose qui est inimaginable maintenant mais ça explique aussi le nom qu’aura toute  sa vie Louis Aragon. Ce  n’est pas un pseudo choisi par l’auteur mais son nom de naissance (il n’aura jamais le nom de sa mère, ni celui de son père qui refusera toute sa vie de le reconnaître.)

C’est donc un secret de polichinelle (de tiroir) à l’intérieur de la famille que Louis n’est pas le fils adoptif de Claire mais le fils naturel de Marguerite, pourtant personne ne le dit : grandir dans une telle ambiance de non-dits a dû être terrible pour cet enfant.  Louis Aragon apprendra le « secret » de sa naissance en 1917 juste avant de partir dans les tranchées de la première guerre mondiale, comme Aurélien du livre éponyme.

C’est là un très beau portrait de femme, insaisissable, invisible, comme le dit Nathalie Piegay. Cette femme est morte pendant la deuxième guerre mondiale, au début des années 40, il reste très peu de témoignages de sa vie. Par contre, on suit en filigrane l’enfance de Louis Aragon, sa tentative ratée de devenir médecin puis son rapprochement avec le mouvement surréaliste et comment il va se mettre à écrire.
Ce livre m’a beaucoup plu dans un tout autre style que celui de Gaëlle Nohant sur Robert Desnos.

Cette Marguerite est une femme très ambiguë et très dure aussi à cerner : d’un côté elle semble d’une volonté inflexible pour garder son enfant et de l’autre côté elle est totalement soumise à sa mère avec qui elle vit (et qui lui mène une vie impossible comme pour la punir de cet enfant hors mariage), Marguerite  ne se mariera jamais : C’est également une histoire d’amour entre Marguerite et Louis Andrieux, le père de Louis Aragon, qui est marié et père de grands garçons..
On n’en apprend également beaucoup sur la famille de Marguerite, ses deux sœurs et le frère. Le père de Marguerite est parti quand elle avait 16 ans et elle reste profondément marquée de ce départ :  il est parti accusé de banqueroute et d’escroquerie et risque de finir en prison. Difficile avec le recul de dire si elle est réellement amoureuse de Louis Andrieux ou si elle cherche à remplacer  un père absent. En tout cas, elle lui restera dévouée jusqu’à sa mort à 90 ans. Louis Andrieux n’aura pas un mot pour elle ou pour son fils Louis dans son testament : quelle injustice ….

Une fois ce livre fermé je n’ai qu’une envie : lire « Les voyageurs de l’Impériale »  et certainement même d’autres livres d’Aragon.

 

Vernon Subutex tome 2 – Virginie Despentes

Daniel pose un énorme sac d’amandes fraîches sur la table, il cherche à convaincre Xavier d’écrire un scénario de film de zombies. « Tu connais Karen Greenlee ? La nécrophile. Jamais repentie… je ne te dis pas que c’est grand public, mais je suis sûr qu’il y a une niche. »
Il ne vient pas souvent. Il craint les araignées dans la chambre, la vie en collectivité et les chiottes sèches. Il a chopé, en faisant du sport, des épaules de déménageur. Sylvie s’assoit au bout de la table, elle porte un T-shirt Thee Oh Sees dont elle a découpé les manches. Elle passe beaucoup de temps en cuisine, quand elle vient, elle continue de faire des gâteaux. Elle dit que ça ne sert à rien, ce qu’il font, mais elle passe la moitié de sa vie parmi eux.
À côté d’eux, une brune à cheveux courts qui parle avec un accent italien répond à Olga :
– Je vois ce que tu veux dire. Tant que tu penses « défense », tu restes une proie. Si tu es une proie, tu dois apprendre à fuir. Apprends à courir, à te cacher. À éviter le contact avec les humains. Pense aux chevaux. Ils n’auraient jamais dû se laisser domestiquer. Ils pouvaient fuir, c’est ce qu’ils avaient de mieux à faire.
Vernon Subutex tome 2 – Virginie Despentes

Pour toi

 

Pour toi

 

La solitude d’un coup empoigne mon cœur

Un jour, demain, tu partiras emportant la douceur

Auréole de ma vie, tu t’envoles vers un refuge sûr

Et je me souviendrais des moments vécus

C’est formidable de se rappeler ce que nous avons vu

 

Feuille virevoltant dans l’heure de rosée

Roseau s’agitant au son des violons parfumés

Aile légère qui captive la lumière

Bateau affrontant les secousses de la mer

Chasseur en sanglots libérant la couleur

 

Parfum suffocant de la nouvelle Aurore

Qui en chantonnant tutoie les astres

Comme un effluve de vent d’innocence

Le dos bien droit et le front pur

Et ignorant la langueur des regards

 

Ma participation au jeu de La Licorne avec un poème « sandwich » en partant d’un poème de Paul Eluard et à l’Atelier d’Estelle où il fallait s’inspirer des mots sanglots, violons, langueur, suffocant, heure, jours, vent, feuille (poème de Verlaine : chanson d’automne)

 

Chicago – Alaa El Aswany

 

Un quart d’heure plus tard environ, j’étais assis à côté de lui dans sa Jaguar rouge. Je m’étalai sur le siège moelleux. J’avais l’impression d’être le héros d’un film étranger sur les courses de voitures. Je lui dis : 

– Vous avez une voiture formidable. 

Il sourit et me répondit calmement :

– Je gagne bien ma vie, grâce à Dieu. 

Le tableau de bord était plein de compteurs  comme celui d’un avion et le levier de vitesse était une large manette de métal. Lorsque Karam l’actionna, le moteur rugit et la voiture démarra en trombe. Je lui demandai :

– Aimez-vous la course automobile ? 

– J’adore ça. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir pilote de course. C’est de cette manière que je réalise maintenant certains de mes anciens rêves. 

Il y avait quelque chose d’authentique dans le ton de sa voix, différent de la veille. C’était comme s’il avait alors joué un rôle dans une pièce de théâtre et qu’il parlait maintenant à un ami après la fin du spectacle. 

Il me demanda amicalement :

– Avez-vous vu Rush Street ? C’est la rue préférée de la jeunesse de Chicago. Il y a là les meilleurs bars, les meilleurs restaurants, les meilleures discothèques. Les week-ends les jeunes y vont pour danser et boire jusqu’à l’aube. Regardez.

Je regardai dans la direction qu’il indiquait. Il y avait un groupe de policiers à cheval. Leur vision semblait étrange sur un fond de gratte-ciel. Karam dit en riant :

– Tard dans la nuit, lorsqu’il y a de plus en plus de gens saouls faisant du tapage et que les bagarres commencent, la police de Chicago a recours aux chevaux pour disperser les ivrognes. Lorsque j’étais jeune, un ami américain m’a appris comment exciter les chevaux. Nous allions dans cette rue. Nous buvions et, lorsque venait la cavalerie pour nous disperser, je me glissais  derrière le cheval et le piquais d’une certaine manière. Il se mettait alors à  hennir, ruait et partait en courant au loin avec le policier.

Chicago – Alaa El Aswany

Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Depuis la création de la colonie pénitentiaire, chaque nouveau directeur avait déclaré faire du problème routes sa priorité. Ou mieux, du problème piste en terre battue. Bref, de l’unique route qui traversait l’Ile dans sa longueur en passant par toutes les petites prisons et leurs terres, du Quartier Central dans la pointe septentrionale jusqu’à son extrémité méridionale qui était le lieu le plus éloigné de l’embarcadère et le plus proche de l’Ile principale, dont la séparait cependant le dangereux Détroit. Là se trouvait la prison spéciale.
Armé de bonnes intentions et d’enthousiasme, chaque nouveau directeur démarrait les opérations, en faisant partir le goudronnage du Quartier Central qu’une sorte d’idée fixe le portait à considérer plus digne d’un accès cimenté. Mais bien vite, comme cela c’était passé pour son prédécesseur et le prédécesseur de son prédécesseur, le flux de l’argent se tarissait comme un fleuve saisonnier, laissant à sec les travaux. Les fonds pour l’entretien ordinaire étaient chroniquement insuffisants, alors ne parlons pas de ce qu’on pouvait reporter. Ces projets avortés pavaient maintenant la route de l’Ile, telle que l’avaient sous les yeux ceux qui la parcouraient. Ou plutôt sous leurs postérieurs, soulagés des tressautements et des secousses uniquement à l’approche des petites prisons et, même là, rien que pour quelques mètres.
Quand le fourgon roulait normalement, les passagers savaient donc ils étaient aux abords d’une section de l’institution pénale. Les bâtiments qui composaient chaque petite prison avait nettement un aspect pénitentiaire, avec des miradors, du fil barbelé, des grilles aux fenêtres. Mais ils avaient aussi l’air bucolique, comme une sorte de ferme : l’un était entouré de rangées de vigne, un autre de champs ou ruminaient des troupeaux de bovins gardés par des prisonniers sans surveillance, un troisième était surmonté de deux silos à grains. Partout, à part les gardiens et les détenus en semi-liberté, des animaux domestiques : des ânes, des chiens, des chats, des vaches, des chevaux, des moutons et des chèvres.

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Plus haut que la mer – Francesca Melandri 

Top Ten Tuesday : les 10 plus petits romans que vous avez lus (et aimés)

Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine.

Le sujet de cette semaine est : les 10 plus petits romans que vous avez lus (et aimés) (exclus les BDs, albums, recueils)

1- Le joueur d’échec – Stefan Zweig (128 pages)

2- La gifle mode d’emploi – Roxane Bouchard (107 pages)

3- Sauf les fleurs – Nicolas Clément (75 pages)

4- Alice dans les livres – Jean-Marie Gourio (144 pages)

5- Effroyables jardins – Michel Quint (80 pages)

6- Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin (176 pages)

7- Cavalier cheval –  Franck Venaille (160 pages)

8- Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour – George Perec (105 pages)

9- Article 353 du code pénal – Tanguy Viel 176 pages

10- ?

 

Passage du désir – Dominique Sylvain 

Et il dégagea un poing, la frappa à la tempe. Une fusée de douleur dans le crâne. Leurs corps au bord du canal. Il l’attrapa au cou et serra. Elle se ramollit un instant pour mieux viser sa chair, le cou. Elle y enfonça ses dents. Il lui attrapa une oreille, tira. I want to keep my fucking ears ! De toute la force qui lui restait, Ingrid balança leur tas hystérique dans le canal. La morsure glaciale de l’eau qui puait. Il s’agrippa à sa polaire, elle au col de son blouson, leurs jambes tricotèrent.
– Tu ne m’auras pas comme tu as eu Vanessa, Salope !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– C’est toi qui l’as tuée , hein ? Mais tu ne me fais pas peur.
Une claque du taureau manqua son but. Ingrid lui en balança une à peu près ajustée.
– J’allais te poser la même question, déficient mental !
Il cessa de frapper, alors Ingrid aussi. Elle dit :
– J’ai une proposition pour toi. On échappe à la noyade. On cause ensuite.
– D’accord, mais lâche-moi !
Ils eurent du mal à remonter sur le quai. Elle y réussit en premier, le regarda se débattre deux secondes, il avait l’air frigorifié, elle lui tendit la main et le hissa. Ils s’écroulèrent l’un sur l’autre puis se déroulèrent, têtes vers les étoiles. Cette nuit il y en avait quelques-unes. Elles clignotaient vaguement.
– Tu as une force de jument, espèce d’allumée.
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Passage du désir – Dominique Sylvain 

Passage du désir – Dominique Sylvain

Elles poussèrent la porte. Maxime était derrière son bar et venait de sortir la bouteille des grandes occasions. Et des grands désastres, comme celui qu’arborait son visage. La calamité s’estompa légèrement sous l’effet du courant d’air qu’elles apportaient dans leur sillage. Lola s’approcha du bar, de la bouteille. Sur l’étiquette bordée de bleu, quelqu’un avait écrit à la main « Englesqueville 1946 ». Elle s’en souvenait. De l’eau de feu qui vous brûlait œsophage et imprimait un parfum de pommes vitrifiées dans votre chair.
– On arrive à temps pour le Calvados. Je suis sûre qu’Ingrid n’a jamais goûté un truc pareil.
Maxime ajouta deux verres sur le comptoir de cuivre. Et les remplit.Il faisait vraiment bon aux Belles, Lola abandonna son imperméable sur un dossier de chaise. Maxime leva son verre:
– Aux femmes, et sans rancune.
À son tour, elle trinqua, et en profita pour jeter un coup d’œil à Ingrid. Sa coéquipière ne perdait pas une miette du visage de Maxime. Et cette moisson était dure à avaler. On prétend que les Américains sont de grands enfants, on a tort, se dit-elle. Celle-ci est en train de mûrir à toute allure. Lola trempa ses lèvres dans la liqueur mordorée. Ingrid s’envoya une lampée intrépide et faillit s’étouffer. Maxime sourit. Ça faisait plaisir à voir. – Oh, my gosh !

– Et oui, c’est du farouche commenta Lola. On ne saute pas dessus comme une cow-girl sur un mustang. Approche le tout doux, ma fille.

Passage du désir – Dominique Sylvain

La vie parfaite – Silvia Avallone

J’avais été conquise par « D’acier » de la  même auteure. Celui ci m’a également plu avec un bémol que je cite en fin de billet.
Dans ce roman Silvia Avalonne met face à face le parcours de deux femmes : d’un côté Adele 18 ans (presque une enfant) et Dora la trentaine.

Premier chapitre, on assiste à l’accouchement d’Adele et on est quasiment sûr à la fin du chapitre qu’elle va  « donner » la petite fille à l’adoption.
Dans tout le reste du roman, Silvia Avalonne nous fait revivre les neuf mois précédents, pour expliquer ce qui s’est passé jusqu’à ce moment où Adèle quitte la clinique. Dora, elle, n’arrive pas avoir d’enfants et a enchainé fécondation in vitro sur PMA..
Il y a de nombreux personnages autres dans ce roman : Manuel, le petit ami d’Adele qui la  laisse tomber dès qu’il sait qu’elle est enceinte. Au tout début du livre, on sait qu’il est en prison, on apprendra pourquoi au cours du livre. Zino l’ancien ami de Manuel va soutenir la future maman qui refuse d’avorter s’imaginant que Manuel reviendra…

Il y a aussi la mère et la soeur d’Adele, son père qui sort de dix ans de prison…

Il s’agit d’un roman où les personnages habitent un quartier très pauvre de Bologne et  à part Dora et son mari il y a peu d’espoir pour ces personnes :  chômage, précarité, mafia locale.

Un excellent roman qui m’a surtout plu pour le parcours d’Adele. Le personnage de Dora bien qu’assez fouillé m’a laissé plus de côté  (j’ai du mal avec les personnes qui se laissent déborder par leurs obsessions, même si effectivement le fait de désirer un enfant peut tourner à l’obsession)
J’ai aussi beaucoup aimé le personnage de Zino un ami d’Adele, qui petit à petit prend plus d’importance.

Enfin j’ai adoré la fin à laquelle je ne m’attendais pas du tout.

Un roman très riche même si j’ai un petit bémol à formuler (spoiler, vous pouvez passer ce paragraphe) :  la vraisemblance sur le temps qu’il faut pour adopter un enfant : 9 mois !.  L’auteure dit en fin du roman qu’effectivement certaines choses ne se passent pas ainsi en Italie (en France,  il est impossible d’adopter un enfant en neuf mois, c’est un parcours du combattant de plusieurs années, comme en Italie) et là, l’adoption se fait (presque) en trois coups de cuillères à pot.

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Un extrait :

« C’est bien, je sens que tu n’as pas peur.» La voix de l’obstétricienne était calme, exprimait une confiance que personne jamais ne lui accordait. « Tu fais tout comme il faut, continue comme ça. Même celles qui ont trente ans ne sont pas aussi courageuses. »
Les femmes de trente ans, elles avaient déjà une poussette. Et un petit lit, une table à langer, les félicitations de la famille, des tas de cadeaux. Un petit nœud, rose ou bleu, pour que tout le monde sache.
Adele, chez elle, n’avait rien.
Personne à qui dire quelque chose.
Juste l’acmé de la contraction qui explosait, et son cœur bloqué dans la glace.
Enfin, la douleur lâcha prise.
« Vide t’es poumons maintenant, vide- les le plus possible. »
Et pendant que la douleur sombrait, que ses poumons s’ouvraient et qu’elle remontait à la surface, elle se rappela tout à coup un matin, le plus beau, l’hiver dernier, quand Zeno Et elle s’étaient réveillés ensemble. La lumière poussiéreuse qui passait à travers les stores, le bruit du café dans la cuisine, et lui qu’il la chatouillait derrière les oreilles : « Allez les filles, levez-vous. »
Elle rouvrit les yeux.
« Combien de centimètres ?
On va voir ça.
Ça fait combien d’heures ?
Sept. Tout va bien. On va écouter son cœur. »
Son cœur.
Adele se leva et alla se recoucher. Elle profita des trente, quarante secondes que la contraction lui laissait pour poser la main sur son ventre et le caresser. La force dont elle avait besoin pour en supporter une autre, pour survivre encore sept heures, ou sept mois, ou sept ans, était toute entière dans ce cœur. Ce battement que Marilisa amplifia soudain. Qui devint immense.
« Écoute le galoper, le petit cheval. »
Marilisa l’appelait parfois comme ça : « le petit cheval ». Ou « le petit diable » . Ou «la demoiselle ». Elle ignorait qu’elle avait déjà un prénom. Tout le monde l’ignorait, même Zeno. C’était un secret entre sa fille et elle.

L’Italie est à l’honneur chez Madame Lit