Que lire un 14 février ?

Il avait passé ces premiers mois d’incarcération à recomposer les traits de son visage de manière à avoir l’air d’un homme, auquel il était désormais interdit de pleurer, puis son corps s’était figé dans la même raideur que son visage, endurci par le froid qui vient une fois la douleur morte. Son corps avait survécu à cette première année, mais cela ne lui était d’aucun soulagement car son esprit continuait de vivre et d’engendrer des pensées grouillantes tels des cafards. La vraie survie consiste à apprendre à maquiller les souvenirs, déformer les souvenirs, effacer les souvenirs, tout ce qui demeure, poursuivre les ordres, la mêlée, les palabres, les combats. Surtout les combats. Survivre par tous les moyens nécessaires et apprendre à gérer la honte, car ils ne te laissent pas d’autres choix. Que se passe-t-il quand à force ton propre cœur s’est vidé de son sang ? À la fin, quand ils l’envoyèrent à l’autre bout de l’État dans les quartiers de sécurité minimum, l’émotion n’était plus que le cadavre d’une sensation dans un corps mort et enterré. Puis il lui expliquèrent qu’il pouvait brosser les chevaux, apprendre à se débrouiller tout seul, à se distinguer, pratiquer le sport des rois. Il n’était ni naïf, ni romantique, il vit clair dans leur jeu très rapidement : les chevaux, ce n’est rien d’autre qu’une drogue différente, les chevaux c’est de l’héroïne. D’ailleurs, les riches donnent dans les mêmes arnaques, simplement ils croient que leur paris ne sont que des jeux sans conséquences réelles. Contrairement à eux, il entrait là les yeux grands ouverts. Il avait lu tout ce qu’il avait pu se procurer sur le sujet, étudié comme un fou, puis il avait été choisi, car il était le seul à connaître les différences entre les chevaux à sang chaud et les chevaux à sang froid, les mors de bride et les filets de bride, le Byerley Turk et le Godolphin Arabian. Il savait ce qu’était un animal de proie.
Le premier jour de sa vie fut le 14 février : ils les emmenèrent tous aux granges par paires, tels les couples d’animaux dans l’Arche, les vieux, tranquilles sous leurs chapeaux, et Allmon, le plus jeune, vingt-deux ans maintenant. Un homme blanc se tenait là, un ancien entraîneur, avec un alezan massif au bout de sa bride, un pur sang retapé. Les mots de cet homme sur les premiers mots de la vie d’Allmon :
« Joyeuse Saint-Valentin, Messieurs, et bienvenue pour votre premier jour au Camp d’entraînement du pur sang. Si vous avez été sélectionnés pour ce programme, cela signifie que vos examinateurs, de même que le comité du Programme des grooms, estiment que vous avez montré le potentiel et l’enthousiasme nécessaires à ce genre de tâche. Vous êtes l’un des élus. Comprenez moi bien : nous nous fichons de ce que vous avez fait pour vous retrouver en prison. Nous ne nous intéressons qu’à la façon dont vous êtes conduits depuis. Vous sortirez de Blackburn dans environ six mois, et afin de vous préparer, cette moitié d’année à venir sera consacrée à l’univers des chevaux – leur histoire, leur entretien, leur nourriture, leurs soins, et incidemment quelques notions de sciences vétérinaires.
« Monsieur, les cents chevaux de ce programme viennent de tout le pays ; nous avons des chevaux à vendre qui ont déjà pris quatre-vingt-dix kilos de muscles depuis leur arrivée, nous avons des coureurs de seconde zone qu’on a fait courir sur des genoux cassés, des tendons fléchis, nous avons quelques vainqueurs de stakes classés, donc vous reconnaîtrez les noms si vous lisez le Racing Firm. La seule chose qu’ils ont en commun est d’avoir été les rebuts d’encan, sauvés in extremis de l’abattoir. Environ cent mille chevaux sont abattus chaque année dans ce pays. On élève des pur-sang à hauteur de trente mille bêtes par an, par conséquent, pour un vainqueur de Stake, environ deux cents trotteurs partent à l’abattoir quand ce qu’ils gagnent ne compense pas ce qu’ils coûtent. On leur enfonce un clou de dix centimètres dans le front pour les assommer, puis on les suspend par une jambe arrière et on leur tranche la gorge, on les saigne. Je veux que vous ayez cela à l’esprit quand vous vous occuperez de ces chevaux – vous avez ici la possibilité de sauver des vies. Devenir groom est une vocation particulière. Les éleveurs élèvent des chevaux de plus en plus gros sur des jambes toujours plus faibles, les propriétaires vivent rarement au milieu de leurs bêtes, la plupart d’entre eux sont là pour l’argent ou pour la frime, les vétérinaires et les entraîneurs les chargent aux médicaments et les font courir, même quand ils sont blessés, quant aux jockeys ils se font un maximum de fric sur leur dos. Vous les entendrez tous raconter qu’ils aiment les chevaux, mais en ce qui me concerne, les seuls qui ont droit de dire une chose pareille, ce sont les grooms. Vous nourrissez les chevaux, vous les brossez, vous les caressez, donc vous pouvez dire que vous les aimez. Nous avons un vieux proverbe dans ce métier : « traite ton cheval comme un ami, pas comme un esclave. » C’est de cela que je parle. À présent, approchez , et venez rencontrer votre premier cheval. »

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Le sport des rois – C.E Morgan