L’homme-dé – Luke Rhinehart

– Je veux que tu me fasses sortir, dit tranquillement Éric en tenant du bout des doigts comme un objet fragile un sandwich à la salade de thon. Nous nous trouvions à la cafétéria du pavillon W, parmi la foule des malades et de leurs visites. À la circonstance, je portais un vieux complet noir et un pull chaussette noir, il était, lui, en uniforme d’hôpital psychiatrique, raide et gris.
– Pourquoi ça ? demandai-je en me penchant vers lui pour mieux l’entendre à travers le boucan environnant.
– Il faut que je sorte ; je ne fais plus rien d’utile ici.
Il regardait par-dessus mon épaule la foule confuse d’individus derrière mon dos.
– Mais pourquoi moi ? Tu sais que tu ne peux pas me faire confiance.
Je ne peux pas te faire confiance, eux non plus, personne ne peut te faire confiance.
– Merci.

– Mais tu es le seul type à qui l’on ne puisse pas faire confiance de leur côté, qui en sache assez pour nous aider.
– Tu m’en vois flatté.
Je souris, me renversai sur ma chaise et, mal à l’aise, absorbai une gorgée de lait chocolaté au moyen de la paille plongée dans mon gobelet en carton. Je n’entendis pas le début de la phrase suivante.
– …on partira. Je le sais. De toute façon, ça se fera.
– Quoi ? dis-je en me penchant de nouveau vers lui.
Je veux que tu nous aides à foutre le camp.
– Ah, très bien. Et quand ça ?
– Ce soir.
– Haaa…, fis-je, comme un médecin qui vient de réunir un ensemble de symptômes particulièrement significatif.
– Ce soir à 8 heures.
– Pas huit heures et quart ?
–Tu vas commander un car pour emmener un groupe de malades voir Hair à Manhattan.le car arrivera à huit heures moins le quart. Tu viendras avec nous et tu nous feras sortir.
– Pourquoi veux-tu voir Hair ?
Ses yeux noirs eurent un bref éclair à mon adresse puis se reposer sur la mêlée humaine derrière mon dos.
– On ne va pas voir Hair. On se barre, précisa-t-il calmement. Toi, tu vas nous faire faire le mur.
– Mais personne ne peut quitter l’hôpital comme ça, sans un écrit signé du Docteur Mann ou d’un autre directeur de l’hôpital.
– Tu n’as qu’à faire un faux. Si c’est un médecin qui le remet à l’infirmier de service, personne ne se doutera que c’est un faux .
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L’homme-dé – Luke Rhinehart