Que lire un 14 juillet ?

On dit qu’il y eut, ce jour, près de deux cent mille personnes autour du monstre –ce qui représente la moitié de la ville, une fois retranchés les nouveau-nés, les vieillards et les malades, cela veut dire que tout le monde y est. Ce doit être une foule prodigieuse, une sorte de totalité. On ne voit jamais ça. La totalité se dérobe toujours. Mais ce matin-là, le 14 juillet, il y a les hommes, les femmes, les ouvriers, les petits commerçants, les artisans, les bourgeois même, les étudiants, les pauvres ; et bien des brigands de Paris doivent y être, attirés par le désordre et l’opportunité incroyable, mais peut-être aussi, comme tout le monde, par autre chose de plus difficile à nommer, de plus impossible à rater, de plus jubilatoire.
Dans la forteresse, l’inquiétude grandit. Le gouverneur grimpe sur les tours. Il entend l’immense foule râler, tout en bas, il la voit qui tribule autour comme un lavis bouillant. On dirait que Paris vient d’être frappée par une immense baguette de sourcier ; de toute part, ça s’écoule, entre les murs jaunis, à travers les jardins et le long des fosses. Il y a des gens partout. Il faut imaginer ça. Il faut imaginer un instant le gouverneur et les soldats de la citadelle jetant un œil par-dessus les créneaux. Il faut se figurer une foule qui est une ville, une ville qui est un peuple. Il faut imaginer leur stupeur. Il faut imaginer le ciel obscur, orageux, le lourd vent d’ouest, les cheveux qui collent au visage, la poussière qui rougit les yeux, mais surtout, la foule de toute part, au bord des fossés, aux fenêtres des maisons, dans les arbres, sur les toits, partout.
Durant sa longue histoire, la Bastille avait été déjà prise trois fois. La première, pendant la journée des barricades, le 13 mai 1588. La deuxième, lors de l’entrée d’Henri IV dans Paris ; elle résista quelques jours et finalement tomba. La troisième, durant la Fronde. Mais le 14 juillet, la Bastille n’est pas assiégée par le duc de Guise et quelques marauds, elle n’est pas tourmentée par les armées du roi de France, ni par celle du prince de Condé. Non. La situation est tout à fait nouvelle, sans exemple dans les annales. Le 14 juillet 1789, la Bastille est assiégée par Paris.

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14 juillet – Eric Vuillard