Que lire un 2 juillet ?

Aujourd’hui, 2 juillet, John l’Enfer ne s’intéresse pas aux molosses des Alleghanys. En temps normal, il se serait sans doute passionné pour cette affaire qui a de nombreux points communs avec l’exode du peuple Cheyenne abandonnant la région du haut Missouri pour s’enfoncer vers l’ouest. Mais depuis ce matin, trop d’événements se sont succédé ; et qui se contredisaient les uns des autres.
Il y a d’abord eu la visite des frères Robbins. John n’a pas rencontré ses avocats au parloir, mais dans une cellule spéciale équipée de tout le confort moderne : air conditionné, distributeur d’eau et de sodas, interphone relié avec le QG des surveillants. Bob et Jack paraissaient en grande forme. Ils étaient rasés de frais, portaient cravate et boutons de manchettes. Un homme grand et maigre les accompagnait ; John l’Enfer reconnut en lui un des notaires les mieux cotés de Long Island. En se relayant les avocats lurent à John les textes qui légalisait l’hypothèque de sa maison. Le notaire mit ses lunettes lorsque l’Indien apposa son paraphe au bas des documents. Jack prit les mains de John dans les siennes :
– Aussi facile que ça, mon vieux. Vous voilà à la tête de douze mille dollars.
Quand le candidat d’un jeu télévisé gagne douze mille dollars, on lui demande ce qu’il va en faire. La plupart des gens essaient alors d’avoir l’air intelligent ; ils parlent de réfections de toitures, de dons partiels aux organisations charitables. John l’Enfer n’eut pas besoin de réfléchir : Bob lui présenta aussitôt d’autres papiers qui transférait purement et simplement les douze mille dollars entre les mains des autorités judiciaires. Le Cheyenne ne les signa pas tout de suite :
– j’aimerais qu’on nous apporte du café. On le boirait tous ensemble, et après je donnerais l’argent.
Le notaire dit qu’il était logique qu’un homme voulût jouir le plus longtemps possible de la sensation de posséder douze mille dollars ; il ajouta que quatre cafés n’entameraient pratiquement pas la fortune provisoire de John l’Enfer.
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John L’Enfer – Didier Decoin