Que lire un 22 juin ?

À la caserne de Touggourt, on prend à peine le temps de répondre à la femme qui s’exprime moitié en français moitié en arabe, passe du vouvoiement ou tutoiement de manière incohérente, appelle « mon fils » le lieutenant qui s’est arrêté un instant pour l’écouter, touché, elle lui évoque sa grand-mère corse, elle est à la recherche du sien, de fils, il est tirailleur, Jacob Melki, il a une très belle voix et des cheveux châtains, une cicatrice sur le crâne côté gauche, il s’est cogné au coin de la table quand il avait un an et demi, il était sage mais plein de vie aussi, il avait dansé en battant des mains, perdu l’équilibre, c’est comme ça qu’il s’est cogné, il a beaucoup saigné, ça saigne tellement la tête, j’ai couru avec lui dans les bras jusqu’au dispensaire sans m’arrêter, sans respirer, maintenant il est soldat français, tu ne sais pas où il est, mon fils ? Le lieutenant demande à Rachel la date d’incorporation de Jacob, elle ne comprend pas le mot incorporation, il explique, quel jour votre fils est-il parti à l’armée ? Le 22 juin, à neuf heures il est parti, je ne l’ai pas vu depuis, je languis beaucoup. Le lieutenant se doute que Jacob est déjà prêt à accoster en Provence, il n’en dit rien Rachel, il pense qu’elle serait heureuse de savoir qu’elle peut le retrouver quelque part, elle vivra quelques jours encore en l’imaginant toute proche et non pas de l’autre côté de la mer face à l’ennemi allemand dont on dit que la cruauté est sans limites, il saisit un bordereau de l’armurerie, le feuillette, concentré, dit, Jacob Melki, oui, voilà, il est à la caserne d’Aumale.
La caserne d’Aumale, comme le lycée d’Aumale, c’est bon signe, songe Rachel, Jacob est protégé par le duc d’Aumale. Il avait de si bonnes notes, toujours dans les premiers, premier prix de récitation et deuxième prix de composition, il a pourtant raté l’école pendant deux ans quand on l’a renvoyé en 1941 parce que la France avait décidé que les juifs d’Algérie étaient de nouveau des Indigènes. Le directeur du lycée avait convoqué Jacob dans son bureau avec d’autres camarades dont la sonorité du nom ne laissait planer aucun doute sur leur qualité d’éléments irrémédiablement étrangers à la France. Je suis désolé, avait-il dit, ce sont les directives, les enfants juifs n’ont plus le droit de fréquenter nos établissements. Jacob l’avait regardé comme si on lui avait découvert une bosse dans le dos, il avait baissé la tête en murmurant mais comment va faire alors pour étudier, le directeur avait écarté les bras en lançant un coup d’œil en biais sur le portrait du Maréchal Pétain accroché près de la fenêtre. Dans la soirée, le professeur d’anglais, Monsieur Adda, était venu frapper à leur porte. Rachel était gênée de le recevoir dans un appartement aussi petit où on se cogne les uns aux autres, elle avait envoyé Madeleine et les enfants dans la chambre à coucher, Monsieur Adda avait fait semblant de ne rien remarquer, s’était assis sur une chaise comme s’il était dans la salle des fêtes de la mairie et avait dit : ce décret est une infamie. Tous avait hoché la tête vigoureusement sans comprendre, devinant qu’ils ne pouvaient qu’être d’accord avec le mot et le ton catégorique qui l’imprégnait. Nous aussi on nous a chassés du lycée, ils ne veulent plus de juifs, ni comme professeur ni comme élèves, alors on a décidé de continuer à donner des cours aux enfants, ça se passera chez moi, tu viendras tous les matins à neuf heures, avait-il précisé en fixant Jacob, et on leur prouvera que les juifs tiennent par-dessus tout à l’instruction. Ainsi, en étudiant quelques heures par jour dans l’appartement de Monsieur Adda, entassés dans la salle à manger avec ses camarades, Jacob avait appris tout le programme de seconde, les yeux rivés sur le dessin du tapis qui aimantait son regard, et l’année suivante, retournant au lycée après le débarquement américain, il avait même eu le premier prix d’anglais, à force de le chanter, il savait bien le parler, ça lui permettra sûrement de trouver une bonne situation, à mon Jacob, ma vie, Dieu le protège là où il est, à la caserne d’Aumale, maintenant la France ne le rejette plus, au contraire, elle le juge suffisamment français pour porter l’uniforme de son armée, il est lavé de la honte d’avoir été chassé de l’école.
Page 52 – 54

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Jacob, Jacob – Valérie Zenatti

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