Les intermittences de la mort – José Saramago

Les heures passèrent, toutes celles qui furent nécessaires pour que le soleil renaisse, là-bas dehors, pas ici, dans cette pièce blanche et froide, où les ampoules blafardes, toujours allumées, semblaient avoir été installées là pour dissiper les ombres à l’intention d’un mort qui aurait peur de l’obscurité. Il est encore trop tôt pour que la faux émette l’ordre mental qui fera disparaître de la pièce la deuxième pile de lettres, elle pourra donc dormir encore un peu. C’est ce que disent habituellement les insomniaques qui n’ont pas fermé l’œil de la nuit, mais qui, les pauvres, se croient capables de leurrer le sommeil en lui demandant simplement un peu plus, juste un tout petit peu plus, à qui pas un seul instant de repos n’avait été accordé. Seule pendant toutes ces heures, la faux chercha une explication à la sortie insolite de la mort par une porte aveugle qui semblait condamnée jusqu’à la fin des temps depuis qu’elle avait été installée là. Elle décida enfin de cesser de se creuser la cervelle, tôt ou tard elle finirait bien par apprendre ce qui se passait là derrière, car il est pratiquement impossible qu’il y ait des secrets entre la mort et la faux, tout comme il n’en existe pas non plus entre la faux et la main qui l’empoigne. Elle n’eut pas à attendre longtemps. Une demi-heure d’horloge devait s’être écoulée lorsque la porte s’ouvrit et une femme apparut sur le seuil. La faux avait entendu dire que la mort pouvait se transformer en être humain, de préférence en femme, à cause de cette question de genre, mais elle pensait qu’il s’agissait d’une blague, d’un mythe, d’une légende comme il y en a tant, par exemple, le phénix renaissant de ses propres cendres, l’homme sur la Lune portant un fagot de bois sur le dos pour avoir travaillé un jour saint, le baron de münchhausen qui se sauva d’une mort par noyade dans un marécage ainsi que le cheval qu’il montait en se tirant lui-même par les cheveux, le dracula de la transylvanie qui ne meurt pas quand on le tue, sauf si on lui plante un épieu dans le cœur et encore il y a des gens pour en douter, la fameuse pierre dans l’ancienne irlande qui criait quand le vrai roi la touchait, la fontaine d’épite qui éteignait les torches enflammées et allumait les torches éteintes, les femmes qui laissaient couler le sang de leur menstrues dans les champs cultivés pour augmenter la fertilité des semailles, les fourmis grandes comme des chiens, les chiens petits comme des fourmis, la résurrection le troisième jour parce qu’elle n’avait pu avoir lieu le deuxième. Tu es très belle, dit la faux, et c’était vrai, la mort était très belle et elle était jeune, elle devait avoir trente-six ou trente-sept ans, comme l’avaient calculer les anthropologues, Tu as enfin parlé, s’exclama la mort, Il m’a semblé que j’avais une bonne raison, ce n’est pas tous les jours qu’on voit la mort transformée en un exemplaire de l’espèce dont elles est l’ennemie, Tu veux dire que ce n’est pas parce que tu m’as trouvée belle, Si, ça également, mais j’aurais aussi parlé si tu m’était apparue sous la forme d’une grosse dame vêtue de noir comme à monsieur marcel proust, Je ne suis pas grosse et je ne suis pas vêtue de noir , Et tu n’as aucune idée de qui est marcel proust, Pour des raisons évidentes, les faux, tant moi-même qui fauche les gens que les autres, les vulgaires, qui fauchent l’herbe, n’ont jamais pu apprendre à lire, mais nous avons toutes été dotées d’une bonne mémoire, les autres de la sève, moi du sang, j’ai parfois entendu mentionner le nom de proust et j’ai réuni les faits, il fut un grand écrivain, un des plus grands qui aient jamais existé, et sa fiche doit figurer dans les anciennes archives, Oui, mais pas dans les miennes, je ne suis pas la mort qui l’a tué, Le monsieur marcel proust en question n’était-il donc pas de ce pays, non il était d’un autre pays, appelé france, répondit la mort, et on sentait une certaine tristesse dans ses paroles, Que la beauté que je vois en toi te console du chagrin de ne pas l’avoir tué toi-même, que dieu te bénisse, dit aimablement la faux, je t’ai toujours tenue pour une amie, mais mon chagrin ne vient pas de ce que ce n’est pas moi qui l’ai tué, Alors je ne saurais expliquer.

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Les intermittences de la mort – José Saramago

Les intermittences de la mort – José Saramago

L’action se passe dans un pays qui ne sera pas nommé, on sait cependant qu’il s’agit d’une monarchie constitutionnelle, à la population majoritairement catholique.
Un 31/12, d’un seul coup, la mort arrête sa moisson : plus personne ne meurt dans ce pays de 10 millions d’habitants.
Passé le moment de stupeur, la population alterne entre euphorie (l’immortalité tout de même !!) et la dépression (les malades ne meurent plus mais restent agonisants !)
Apres quelques passages très drôles sur le rôle des fossoyeurs, des assureurs sur la vie, une famille trouve « la solution »  à ce problème de non-mort. Mais je n’en dirai ps plus sur l’histoire qui sait se renouveler : 300 pages sur la vacance de la mort cela m’aurait semblé un peu long.
Que de trouvailles dans ce roman… entre l’Eglise, la maphia (ceci n’est pas une faute de frappe, j’ai bien écrit maphia), la monarchie, les journalistes, les pays voisins …tout le monde en prend pour son grade…
Quant à la mort ? C’est un personnage à part entière (presque en chair et en os (osons !) qui découvrira que la vie peut avoir du sens …
Un livre déconcertant avec des phrases longues, alambiquées, et aussi une absence de majuscule aux noms propres qui m’a un peu gênée … après l’aveuglement, je compte bien poursuivre avec l’auteur … qui nous a fait faux bond en 2010…

 

un extrait

Pendant ce temps, le premier ministre parle au téléphone avec le roi, il lui explique pourquoi il avait décidé de ne pas lui faire part de la lettre de la mort et le roi répond que oui, il comprend parfaitement, alors le premier ministre lui dit qu’il regrette infiniment le dénouement funeste que le dernier coup de cloche à minuit imposera à la vie ne tenant plus qu’à un fil de la reine mère, et le roi hausse les épaules, mieux vaut pas de vie du tout que ce peu de vie-là, aujourd’hui elle, moi demain, d’autant plus que le prince héritier commence déjà à trépigner d’impatience et à demander quand viendra son tour d’être roi constitutionnel. Cette conversation intime terminée, assortie de touches de sincérité inusitées, le premier ministre donna à son chef de cabinet l’ordre de convoquer tous les membres du gouvernement pour une réunion de de la plus haute urgence, Je veux tout le monde ici dans trois quarts d’heure, à vingt-deux heures précises, dit-il, il faudra que nous discutions, approuvions et mettions en œuvre les palliatifs nécessaires pour réduire à un minimum le chaos et la chienlit de toute nature que la nouvelle situation ne manquera pas d’engendrer dans les prochains jours, Vous voulez parler de la quantité de défunts qu’il va falloir évacuer en un laps de temps record, monsieur le premier ministre, Ça, c’est encore ce qui importe le moins, mon cher, les établissements de pompes funèbres existent pour s’occuper de ce genre de problèmes, d’ailleurs pour eux la crise est finie, ils doivent être en train de se frotter les mains et de calculer ce qu’ils vont gagner, par conséquent qu’ils enterrent les morts comme c’est de leur ressort, mais nous il nous incombe de nous occuper des vivants, par exemple, d’organiser des équipes de psychologues pour aider les gens à surmonter le traumatisme de devoir à nouveau mourir alors qu’ils étaient convaincus qu’ils vivraient à tout jamais, Oui, cela sera sûrement très pénible, je l’avais pensé moi-même, Ne perdez pas de temps, que les ministres rassemblent leurs secrétaires d’état respectifs, je les veux tous ici à vingt-deux heures tapantes, si quelqu’un vous pose la question, dites qu’il est le premier à être convoqué, les ministres sont comme des enfants en bas âge, ils sont friands de bonbons.

 

Le mois espagnol (et lusophone) est chez Sharon, les logos sont concoctés par Belette

 

Et participation (en retard) pour le challenge de madame Lit (Mars était le mois pour lire un Prix Nobel – José Saramago a eu ce prix en 1998)

Que lire un 8 mai ?

Accablé d’avoir un père trop jeune pour avoir participé à la Seconde Guerre mondiale, Will compensa en devenant un expert de la bataille d’Angleterre. Il apprit à connaître par cœur tous les avions de la Luftwaffe et tous les grands combats aériens. Il construisit ses propres maquettes en plastique et les suspendit dans sa chambre. Il se plongea dans des illustrés où foisonnaient des personnages de militaires haut en couleur : ils disposaient des Boches et des Nippons par quelques coups de pied et de poing bien placés et détruisaient les puissances de l’Axe avec un bel esprit de courage et de camaraderie. Dans ces bandes dessinées, Hitler n’était qu’une andouille entourée de béni-oui-oui à l’accent cocasse et aux saluts ridicules. On pouvait trouver la vie de Hitler dans une douzaine de livres de la bibliothèque de l’école. Will apprit même la taille de son chapeau et de ses chaussures.
« Selon certains, déclara Digley, il est encore vivant et il habite en Argentine.
– Moi, je crois qu’il est mort, dit Will. Il a avalé une pilule pour se suicider.
– Mon père et Hitler ont la même taille de pantalon, expliqua Ayers. S’il est vivant, j’irai le chercher là où il est quand je serai un peu plus grand. Je lui volerai son pantalon pour mon père, et lui, je le réduirai en miettes.
– Il sera déjà mort de vieillesse, fit Digley.
– Alors, il faudra que je tue sa famille et ses animaux, répliqua Ayers.
– Pas ses chats ! protesta Digley. Les chats sont des créatures innocentes. »
Digley et Ayers emmenèrent Will à travers les champs de blé jusqu’aux abords du village. Là, ils grimpèrent sur les plateformes en béton décrépites qui avaient abrité les canons antiaériens censés abattre les avions allemands. Presque vingt ans s’étaient écoulés depuis l’armistice du 8 mai 1945, mais la Seconde Guerre mondiale était encore omniprésente.
Un jour, Julia invita Will à venir regarder la télévision. « N’oublie jamais ça, chuchota-t-elle. C’est l’Histoire. »
Sur un écran de la taille d’une soucoupe, Will regarda les images floues d’un carrosse tiré par des chevaux : il traversait Londres à la tête d’une procession solennelle. C’étaient les funérailles de Winston Churchill retransmises par la BBC. Will était assez âgé pour avoir peur de la mort, et l’équipage noir vint habiter ses cauchemars. Le Chinois de Minuit, s’emparait des rênes et, quand il faisait claquer son fouet, les yeux des chevaux brillaient comme des braises, tandis que des volutes de vapeur sortaient de leur naseaux.

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La famille Lament – George Hagen

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Que lire un 4 mai ?

Les hommes fument en silence, en cercle, autour d’un garçon d’une douzaine d’années. C’est le fils de l’un d’entre eux qui a appris à lire le français à l’école des indigènes et qui leur montre la une du Petit Journal Illustré, daté du 4 mai 1930, vendu 50 centimes. C’est une affiche sur le centenaire de l’Algérie. Le titre s’étale en gras et en lettres majuscules : DEPUIS CENT ANS L’ALGERIE EST FRANÇAISE. L’adolescent n’ose pas poursuivre sa lecture, effrayé par les mines soudain graves des hommes qui ont même arrêté de fumer. D’un signe, son père l’encourage. Le garçon déchiffre lentement le sous-titre : « De la prise d’Alger à nos jours, un siècle a suffi pour transformer les côtes barbaresques en départements riches et prospères. » Le journal circule de main en main.
Les hommes grognent en examinant l’illustration. Il s’agit d’un régiment français qui débarque en 1830 sur une côte déserte. Ils ont tout gommé : Casbah, port, jardins, maisons, cafés, marchés, tavernes, mais aussi commerces, ponts, fontaines, casernes, arbres, langue, religion… La cantate du Centenaire chantée devant Gaston Doumergue, le président de la République, en mai 1930 à l’Opéra d’Alger, est à l’image de l’affiche : tout n’était que barbarie avant l’arrivée de la France.
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Nos Richesses – Kaouther Adimi 

Que lire un 3 mai ?

Après une nuit agitée où elle rêva que son beau-fils Armand la menaçait de la jeter dehors, Violaine de Raezal fut soulagée d’ouvrir les yeux. Le soleil perçait à travers les doubles rideaux de sa chambre. Elle chercha à tâtons le pichet d’eau que la femme de chambre laissait chaque soir sur sa table de nuit et s’en servit un verre. Écrite de sa petite écriture fine et nerveuse, la liste des choses qu’elle devait faire la narguait sur son secrétaire. La plus importante barrait la feuille en lettres capitales :

LUNDI 3 MAI
INAUGURATION DU BAZAR DE LA CHARITE,
RUE JEAN GOUJON.

Le 3 mai, c’était la veille. Et tout compte fait, les choses s’était bien déroulées pour la comtesse de Raezal. Sa présence n’avait pas suscité de curiosité anormale. Ce qui ne voulait pas dire qu’on ne chuchotait pas à son sujet . Mais les commérages ne l’effarouchaient plus. Elle avait redouté que ces dames défilent à son comptoir, excitées par le scandale… Mais celles qui étaient venues semblaient n’avoir pour but que de saluer la duchesse d’Alençon.

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La part des flammes – Gaelle Nohant

La perspective Nevski – Nouvelles de Pétersbourg – Nicolas Gogol

À midi, font irruption sur la Perspective Nevski, les précepteurs de toutes nationalités, avec leurs élèves en col de batiste. Les Johns anglais et les Cocos français vont bras dessus bras dessous avec leurs pupilles confiés à leur paternelle sollicitude, et leur expliquent avec la gravité adéquate que les enseignes de magasins sont faites pour que par leur truchement l’on puisse savoir ce qu’on trouve dans lesdits magasins. Les gouvernantes, pâles misses et Slaves vermeilles, suivent majestueusement leurs fillettes légères et pétulantes, en leur disant de lever un peu plus haut l’épaule et de se tenir plus droites ; bref, à ce moment, la Perspective Nevski est une Perspective Nevski pédagogique.

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La perspective Nevski – Nouvelles de Pétersbourg – Nicolas Gogol

Sans nouvelles de Gurb – Eduardo Mendoza

Genre : Roman humoristique tenu sous la forme d’un journal – A la recherche du Gurb perdu

Le narrateur est un extra terrestre, en mission sur Terre.
Il a atterri dans son vaisseau spatial avec son subordonné (le Gurb du titre)
Il envoie celui ci en mission pour découvrir la terre et surtout les moeurs de ses habitants.
Ces extraterrestres ont la particularité de pouvoir prendre une apparence humaine.
Il faut donc vous imaginer Gurb sous les traits passe-partout de Madonna 🙂
Quant au narrateur, il va prendre des traits différents tous les jours (car il se lance à la recherche de Gurb qui disparaît des le début de sa mission)
Le narrateur n’ a aucune idée du fonctionnement des humains et cela donne des situations pétillantes et inattendues du fait de sa naïveté et de son franc-parler.

C’est un livre qui m’a bien fait rire par son comique de situation et de répétition.
Je pense être passée à côté de pas mal de gags (car je n’ai pas fait espagnol et il me manque des références culturelles autour de l’histoire espagnole)
Sur ce, je vous quitte, j’ai des beignets à finir et Madonna m’attend…

 

Quelques extraits

20 h. 00 J’ai tant marché que mes chaussures fument. J’ai perdu un talon, ce qui me force à un déhanchement aussi ridicule que fatigant. J’enlève mes chaussures, j’entre dans un magasin et, avec l’argent qu’il me reste du restaurant, j’achète une paire de chaussures neuves moins pratiques que les précédentes, mais fabriquées dans un matériau très résistant. Equipé de ces nouvelles chaussures appelées skis, j’entreprends de parcourir le quartier de Pedralbes.

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15 h 00 Je décide de parcourir systématiquement la ville au lieu de rester toujours au même endroit. Ainsi les probabilités de ne pas trouver Gurb seront dix fois moins élevées, soit 900° millions, ce qui laisse encore le résultat incertain. Je marche en suivant le plan héliographique idéal que j’ai incorporé à mes circuits internes en quittant le vaisseau. Je tombe dans une tranchée ouverte par la Compagnie Catalane du Gaz.
15 h 02 Je tombe dans une tranchée ouverte par la Compagnie Hydroélectrique de Catalogne.
15 h 03 Je tombe dans une tranchée ouverte par la Compagnie des Eaux de Barcelone.
15 h 04 Je tombe dans une tranchée ouverte par la Compagnie Nationale du Téléphone.
15 h 05 Je tombe dans une tranchée ouverte par l’Association des riverains de la rue Corcega.
15 h 06 Je décide de renoncer au plan héliographique idéal et de marcher en regardant où je mets les pieds.

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Le mois espagnol est chez Sharon, les logos sont concoctés par Belette