Que lire un 29 mai ?

La question se posait (Moody la posa en effet) de savoir comment Löwenthal pouvait être aussi certain des détails exacts de l’incident, attendu qu’il venait seulement de s’en souvenir, près de huit mois après les faits, et qu’il n’avait eu l’occasion de rien vérifier. Comment pouvait-il jurer, premièrement, que l’homme qui avait fait insérer l’annonce était bien marqué d’une balafre à la joue, deuxièmement, qu’il s’était présenté en juin de l’année précédente, et, troisièmement, que le nom figurant dans son extrait de baptême était, sans l’ombre d’un doute, Crosbie Francis Wells ?
La réponse de Löwenthal fut courtoise, mais assez verbeuse. Il expliqua à Moody que le West Coast Times avait été fondé en mai 1865, un mois environ après que lui-même avait pour la première fois débarqué sur le sol néo-zélandais. Le premier numéro du journal avait été tiré à vingt exemplaires, un pour chacune des dix-huit hôtelleries qui avaient alors pignon sur rue à Hokitika, un pour le juge de paix fraîchement nommé, et un pour ses propres archives. (En l’espace d’un mois, et grâce à l’acquisition d’une presse à cylindre, le tirage allait atteindre deux cents; à présent, en janvier 1866, chaque livraison était tirée à près de mille exemplaires, et Löwenthal avait engagé deux auxiliaires.) Pour la réclame, afin de ne laisser ignorer à aucun abonné potentiel que le Times avait été le premier quotidien à paraître à Hokitika, Löwenthal avait fait encadrer sous verre le numéro initial, et chacun pouvait le voir au mur de son bureau. Il se souvenait donc de la date exacte de la création du journal (le 29 mai 1865), parce qu’il avait tous les matins ce numéro encadré sous les yeux.

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Les luminaires – Eleanor Catton

Que lire un 29 mai ?

29 mai 1993. Dans le sous-sol du centre culturel, cinq cents personnes sont réunies pour le défilé. Les gens parlent, fument, boivent. L’atmosphère est au tripot. Plus rien n’existe à Sarajevo sinon ce concours de beauté. Dans la salle comble, la tension monte. On attend depuis plus d’une heure déjà. Trois coupures de courant ont perturbé l’organisation. Quand la musique se tait, les détonations s’amplifient.
Le dos, les omoplates, la tête de la petite Zlata reposent contre la poitrine de Joaquim qui lui enserre les épaules. Que lui rappelle-t-il pour qu’elle l’ait ainsi adopté ? Vesna à sa droite, Zladko à sa gauche, son appareil photo au sternum, Joaquim ne quitte pas la scène des yeux. Le règlement du concours veut que les trois inscrites défilent d’abord en robe, puis en maillot de bain, comme à l’endroit des plages, à l’envers des combats.
Sous les cris et les sifflements, les candidates apparaissent enfin. Une à une, les jeunes filles traversent la scène, un petit écriteau à la main, chiffre blanc sur fond bleu, à hauteur du bassin. Un aller, un regard bariolé, demi-tour, et retour. Les sourires sont immenses et rouges dans les visages sans sommeil. Les candidates se sont entraînées à marcher, sauf Ilena qui le comprend à l’instant de devoir avancer d’un pas accidenté. Depuis une année qu’elle n’est pas sortie de l’appartement, sa vue a décliné, son équilibre s’est fragilisé. Les larmes lui montent aux yeux. Mais à l’extrémité de la scène, Joaquim lui prête la ligne de son regard. Inela se redresse, sourit, serre les points, et l’ensemble de son corps dessine la grâce d’une trajectoire. Un instant, le siège de Sarajevo n’a jamais existé. Dans les jeux d’ombres et de lumières, la figure fascinée de Zlata retrouve la mobilité de l’enfance. Celle de Vesna irradie de fierté. Celle de Zladko s’enflamme d’excitation. Il siffle et hurle le prénom de sa sœur dont Joaquim flashe le visage qui s’imprime sur le seul film de sa mémoire.

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Miss Sarajevo – Ingrid Thobois