Que lire un 26 mai ?

J’ai des questions à te poser sur ton travail, sur le gouvernement.
C’est sérieux alors ? dit-il en haussant un sourcil.
Mon père est très brun et ses sourcils sont noirs et épais. Cette fois, le coup du sourcil ne me fait pas sourire. Je pose mes questions, je prends une chaise et m’assois en face de lui. Pour la première fois, il me parle comme à une adulte.
Le 26 mai 1918, le Conseil national de Géorgie a déclaré l’indépendance de la Géorgie, ça a été un événement. Le pays était annexé par les Russes depuis plus de cent ans.
C’est pour ça que la langue géorgienne est maintenant autorisée?
Laisse-moi parler, dit-il.
En février 1919, des élections ont lieu, les hommes de plus de vingt ans mais aussi les femmes pouvaient voter. Le parti social-démocrate a été élu avec 85 % des voix, mon père est nommé ministre de l’Agriculture. Noé Jordania est le président. Ils ont une tâche énorme devant eux bien qu’en quelques mois, ils aient déjà initié de grands changements.
Il me parle de la réforme agraire dont il est l’auteur et qui suscite révoltes et colères. L’ancienne noblesse est dépossédée de ses terres qui sont redistribuées aux paysans et à des petits propriétaires. C’est le fondement du socialisme, me dit-il. Il me raconte les forêts, les pâturages et les grands domaines qui ont été déclarés bien nationaux, la relance de la production, du commerce, la réforme qui fait passer la journée de travail à huit heures pour tous, la séparation de l’Eglise et de l’État et la suppression de l’enseignement religieux dans les écoles. Je ne comprends pas tout mais je saisis l’essentiel.
Il me parle de leur vigilance permanente pour que le nouveau gouvernement puisse mener le pays vers l’avenir. Trop de gens veulent sa disparition. Les Turcs, l’armée russe et les bolcheviques qui s’infiltrent partout dans le pays. Il paraît fier et confiant dans le soutien des démocraties occidentales.

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La mer noire – Kéthévane Davrichewy