Que lire un 25 mai ?

Joseph se fige. Dans cette voix il a perçu comme une ombre de force, une ombre familière à ses oreilles.
« Vous êtes flic ? », demande Joseph d’une voix blanche.
Son intuition l’a trahi. Le type lui lance un long regard.
« Et oui, je suis flic », répond-il comme à regret.
C’est comme recevoir un coup sur la tête. Joseph est en train de laver les tasses dans le coin cuisine avec de l’eau minérale, comme il le fait depuis dix jours, et ses mains se mettent à trembler.
Putain, ils sont increvables, c’est pas possible, c’est pas Dieu possible – l’autre passe devant le revolver il l’empoche – nom de Dieu, ces fils de pute sont partout…
« Vous avez ordre d’abattre les pillards, c’est ça ? »
« Hum. Disons que je fais la voiture-balai. J’ai pu me mettre en rapport avec Paris. Tu as de la chance, tu sais. Ce qui intéresse les autorités, ce sont les immunisés comme toi et moi. Les vrais. Alors, si tu es sage, on oublie ces dernières semaines. On te transfère dans la zone sécurisée où les équipes médicales vont t’observer. »
Joseph reste figé devant le bac à vaisselle.
« Allez, ne me force pas à t’embarquer, dit l’autre calmement. Si tu te plies à tout ça on effacera ton dossier. »
« Quel dossier ? » Joseph a presque crié.
« Eh bien, vu ta tête, je dirais que tu sors de prison. Vu que tu restes planqué ici alors que tout le monde cherche à passer dans l’autre zone, je dirais que tu as un casier plutôt lourd. Je me trompe ? »
Il est content de lui, le flic. En parlant, il a appuyé une main contre le mur. Dans ce geste, sa parka s’entrouvre et Joseph voit luire une paire de menottes sur sa hanche. C’est trop pour lui.
Peut-être qu’il disait vrai, que Joseph aurait pu monnayer une analyse de son ADN contre une amnistie. Il ne saura jamais. L’autre le regarde, il y a dans ses yeux un air de surprise. Joseph a enfoncé la fourchette droit dans la carotide. Exactement comme La-Miche lui a appris. Le flic tombe à genoux avec une lenteur remarquable. Le sang est d’un rouge très vif, très liquide. Joseph le finit à coup de pied, craignant soudain qu’il ne soit pas seul ; il ne faut pas utiliser le flingue, la détonation le ferait repérer.
Le sang trempe le bas de son pantalon. Le sang tache ses mains. Il faut arrêter de trembler, s’enfuir vers l’arrière boutique. Son vélo est là, il saute dessus.
C’est huit heures, on est le 25 mai, il fait encore froid le matin, surtout quand on vient de tuer quelqu’un.

Page 80

.

Trois fois la fin du monde – Sophie Divry