Que lire un 23 mai ?

Quand cette ritournelle monte vers le ciel, les amateurs de football se réjouissent. Ils savent qu’ils vont assister au plus beau des spectacles, puisque c’est l’équipe brésilienne qui joue. Le drapeau jaune et vert, « ordre de progrès », descend lentement, enroulée autour d’une main. On dirait qu’un oiseau s’est mêlé à la chorale. Il ne se fatigue pas, il pousse un sifflet rauque et continu. Après vérification, ce n’est que la poulie de la drisse qui grince.
Que vaut l’équipe de la Santista dans cette compétition féroce, la coupe mondiale du textile ?
Quelles seront ses chances, au final, contre la Chine ?
Pour être franc, les deux jeunes filles exceptées, celle du blaster et celle du pavillon, le reste des choristes ne chantent que du bout des lèvres, et sur le visage, on lit plus de fatigue que d’exaltation. Mais ils tiennent le garde-à-vous et personne ne ricane. Chacun sait qu’un homme fier de son travail lui donne plus. La fierté est mère de l’énergie.
Bientôt, leurs instruments de mesure s’affinant, les contrôleurs de gestion connaîtront le taux de fierté présent dans le sang de chaque travailleur. Et malheur à celui qui sera déficitaire.
Les nations qu’on pouvait croire dépassées dans notre monde sans frontières ont de beaux jours devant elles : c’est le bon espace pour cultiver la fierté.
Et le stade est une maquette de la nation.
Le lendemain, 23 mai, le Brésil, ce chevalier du marché, grand donneur de leçons libérales au reste du monde, à commencer par les États-Unis, décidait d’élever vertigineusement ses barrières douanières. Son industrie textile – « qui ne craignait personne et surtout pas la Chine » – risquait de mourir à très court terme si on ne la protégeait pas. En quatre mois, les importations de produits textiles chinois s’étaient accrues de cent soixante-dix pour cent.
Ces mesures suffiront-elles ? La plupart des importations chinoises au Brésil sont soit. clandestines, soit sous-facturées. La différence entre l’économie et le football, c’est l’arbitre. Imaginez un match sans arbitre, se déroulant dans l’obscurité, avec un enjeu de vie ou de mort. Qui respecterait les règles ?

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Voyage aux pays du coton – Erik Orsenna