Le marchands de passés – José Eduardo Agualusa

Un tout petit livre mais très fort.

Premier chapitre, on se demande qui est le narrateur : un poète ? peut-être, en tout cas un amoureux des mots.
Après ce mystérieux narrateur, nous rencontrons Félix Ventura, à Luanda, en Angola. Félix est albinos, bouquiniste et habite avec le narrateur (qui rit mais ne peut pas parler – en dehors de ses réflexions intérieures).
Un peu plus loin, il y a un indice sur le narrateur, je me suis dit, non ce n’est pas possible, l’auteur n’aurait pas osé ! Page 23, j’ai eu la confirmation de l’identité du narrateur ; incroyable ! j’étais déjà ferrée….
Au début de l’histoire, un homme étrange vient voir Félix et lui demande de lui constituer son passé. Jusque-là, Félix s’occupait uniquement de forger des passés de toutes pièces, mais sur des personnes réelles – juste redorer un blason en quelque sorte ; là, ce que demande son client, c’est de lui faire non seulement une identité mais aussi de faux papiers, une vie totalement inventée. Qu’a donc José Buchmann à se reprocher pour qu’il veuille ainsi faire table rase de toute sa vie…?

Un roman prenant entre rêves (nombreux) et réalité (magique) …Marquant…

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Deux extraits

(Incipit)
Je suis né dans cette maison et j’y ai grandi. Je n’en suis jamais sorti. Lorsque vient le soir j’appuie mon corps contre le cristal des fenêtres et je contemple le ciel. J’aime voir les flammes hautes, les nuages au galop et, au-dessus, les anges, des légions d’ange, qui secouent les étincelles de leur chevelure, en agitant leurs grandes ailes en flammes. C’est toujours le même spectacle. Tous les soirs, pourtant je viens jusqu’ici, et je m’amuse et je m’émeus comme si je le voyais pour la première fois. La semaine dernière Félix Ventura est arrivé plus tôt et m’a surpris à rire pendant que là dehors, dans l’azur agité, un énorme nuage courait en rond, comme un chien tentant d’éteindre le feu qui lui embrasait la queue.
– Ah, c’est incroyable ! Tu ris ?
L’étonnement de cette créature m’a irrité. J’ai eu peur mais je n’ai pas bougé d’un muscle. L’albinos a ôté ses lunettes noires, les a rangées dans la poche intérieure de sa veste, puis il l’a quittée lentement, mélancoliquement, et accrochée avec soin sur le dossier d’une chaise. Il a choisi un disque de vinyle et l’a placé sur le vieil électrophone. Berceuse pour un fleuve, de Dora la Cigale, une chanteuse brésilienne qui, je pense a connu quelques notoriété dans les années 70. Ce qui m’amène à le supposer, c’est la pochette du disque. C’est le dessin d’une femme en bikini, noire, jolie, avec de larges ailes de papillons attachées dans le dos.
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Le passage ci dessous  est un extrait du rêve numéro trois entre le narrateur et Félix Ventura.
Il a changé de sujet. Il a raconté qu’il avait assisté, quelques jours plus tôt, à la présentation d’un nouveau roman d’un écrivain de la diaspora. C’était un emmerdeur, un indigné professionnel, qui bâtissait toute sa carrière à l’étranger, en vendant au lecteur européen l’horreur de la nation. La misère a beaucoup de succès dans les pays riches. Le modérateur, poète local, député du parti de la majorité, avait fait l’éloge du nouveau roman, en même temps qu’il fustigeait l’auteur parce qu’il trouvait que son point de vue sur l’histoire récente du pays était falsifié. Une fois le débat ouvert, tout de suite, un autre poète, lui aussi député, et plus connu pour son passé de révolutionnaire que pour son activité littéraire, a levé la main :
– Dans vos romans, vous mentez volontairement ou par ignorance ?
Il y a eu des rires. Un murmure d’approbation. L’écrivain a hésité trois secondes. Puis il a contre-attaqué :
– Je suis menteur par vocation, a-t-il hurlé. Je me régale à mentir. La littérature est le seul moyen que possède un véritable menteur pour se faire accepter socialement.
Il a ensuite ajouté, plus sobrement, en baissant la voix, que la grande différence entre les dictatures et les démocraties, c’était que dans le premier système il n’y a qu’une vérité, la vérité imposée par le pouvoir, alors que dans les pays libres chacun a le droit de défendre sa propre version des événements.La vérité, a-t-il dit, est une superstition. Louis Félix, cette idée l’a impressionné.
– Je pense que ce que je fais est une forme avancée de la littérature, m’a-t-il confié. Moi aussi je crée des intrigues, j’invente des personnages, mais au lieu de les garder prisonniers dans un livre je leur donne vie, je les jette dans la réalité.
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Le mois espagnol (et lusophone) est chez Sharon, les logos sont concoctés par Belette