Les intermittences de la mort – José Saramago

Ce fut bien plus qu’une hécatombe. Pendant les six mois qu’avait duré la trêve unilatérale de la mort, plus de soixante mille moribonds s’étaient accumulés sur une liste d’attente comme on n’en avait jamais vu, exactement soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt, mis en paix d’un seul coup par l’œuvre d’un unique instant, d’une fraction de temps chargée d’une puissance mortifère, comparable seulement à certains actes humains répréhensibles. À propos, nous ne résisterons pas à l’impulsion de rappeler que la mort, par elle-même, à elle seule, sans aucune aide extérieure, a toujours beaucoup moins tué que l’homme. Un esprit curieux se demandera peut-être comment nous avons fait pour arriver à ce chiffre précis de soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt personnes fermant les yeux en même temps et pour toujours. Ce fut très facile. Sachant que le pays dans lequel cela se passe compte environ dix millions d’habitants et que le taux de mortalité est approximativement de dix pour mille, deux opérations arithmétiques simples, parmi les plus élémentaires, la multiplication et la division, ainsi qu’une pondération minutieuse des proportions intermédiaires mensuelles et annuelles, nous ont permis d’obtenir une étroite bande numérique dans laquelle la somme finalement indiquée nous a semblé représenter une moyenne raisonnable, et si nous disons raisonnable c’est parce que nous aurions pu aussi bien adopter les nombres latéraux de soixante-deux mille cinq cent soixante-dix-neuf ou soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt une personnes, si la mort inattendue et au tout dernier moment du président de la corporation des pompes funèbres n’était pas venu introduire dans nos calculs un facteur de perturbation.

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Les intermittences de la mort – José Saramago