Que lire un 4 mai ?

Les hommes fument en silence, en cercle, autour d’un garçon d’une douzaine d’années. C’est le fils de l’un d’entre eux qui a appris à lire le français à l’école des indigènes et qui leur montre la une du Petit Journal Illustré, daté du 4 mai 1930, vendu 50 centimes. C’est une affiche sur le centenaire de l’Algérie. Le titre s’étale en gras et en lettres majuscules : DEPUIS CENT ANS L’ALGERIE EST FRANÇAISE. L’adolescent n’ose pas poursuivre sa lecture, effrayé par les mines soudain graves des hommes qui ont même arrêté de fumer. D’un signe, son père l’encourage. Le garçon déchiffre lentement le sous-titre : « De la prise d’Alger à nos jours, un siècle a suffi pour transformer les côtes barbaresques en départements riches et prospères. » Le journal circule de main en main.
Les hommes grognent en examinant l’illustration. Il s’agit d’un régiment français qui débarque en 1830 sur une côte déserte. Ils ont tout gommé : Casbah, port, jardins, maisons, cafés, marchés, tavernes, mais aussi commerces, ponts, fontaines, casernes, arbres, langue, religion… La cantate du Centenaire chantée devant Gaston Doumergue, le président de la République, en mai 1930 à l’Opéra d’Alger, est à l’image de l’affiche : tout n’était que barbarie avant l’arrivée de la France.
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Nos Richesses – Kaouther Adimi