Double nationalité – Nina  Yargekov 

Le lendemain, soit l’après-demain de l’avant-veille, soit une journée qui non non vous n’avez pas le temps il faut que vous alliez ouvrir on vient de sonner chez vous, vous vous extirpez de votre bain en grelottant, vous courez jusqu’à votre porte, vous réalisez que vous êtes nue, vous effectuez un savant demi-tour, dérapage glissé, serviette, saut de chat, grand dégagé, porte, Verrou, ouverture, c’est un homme, il est beau, il est grand, il a un sourire ravageur. Il vous tend un colis. Juste un livreur. Dommage. En même temps, vous avez une feuille de laitue de mer dans les cheveux.
Vous arrachez le gros scotch sur le colis.
Il doit s’agir de la petite taupe en peluche que vous avez commandée l’autre soir.
Vous entrouvrez la boîte,
Et à cet instant précis la petite taupe devient Petitetaupe
miracle de l’agglutination.
Vous la sortez de sa boîte en carton, et dès le premier regard, c’est le coup de foudre. Vous voudriez la presser contre vous, lui mordiller les pattes, vous rouler sur le sol avec elle dans vos bras, la couvrir de baisers. Vous l’adorez, vos poumons éclatent, vos côtes tournoient, votre estomac décomprime, c’est trop d’amour, y a-t-il en vous assez de place, votre royaume pour Petitetaupe, c’est Petitetaupe chérie, c’est Petitetaupe en sucre, elle est un quartier d’orange confite sur un lit de crème de pistaches avec des pépites de polynômes dedans. Elle a un air à la fois malin et espiègle, elle est si merveilleuse, elle est la plus jolie du monde et aussi la plus bricoleuse et la plus musclée et la plus conquérante, ce n’est pas parce qu’elle est une taupe de sexe féminin que, hein, bon, vous êtes contre les stéréotypes, qui concernent les prostituées ou les mammifères fouisseurs.
Vous discutez longuement, vous riez beaucoup, vous voulez tout savoir, d’où vient-elle, pourquoi a-t-elle atterri chez vous, restera-t-elle pour toujours, vous espérez que oui car elle est la plus belle chose qui vous soit arrivée de toute votre courte existence. Elle vous rassure, en équivalent âge humain elle n’a que huit ans, elle est beaucoup trop petite pour prendre son indépendance, par ailleurs elle a été envoyée chez vous parce qu’elle est orpheline, vous êtes sa famille d’accueil. Et sinon que pouvez-vous faire pour elle, a-t-elle faim, a-t-elle soif, faut-il que vous alliez lui acheter des lombrics et des cochenilles ? Non ne vous tracassez pas, elle sait se nourrir seule, en raison de son histoire tragique elle est particulièrement mature et de toute manière elle ne mange que des cacahouètes, par contre s’il était possible de lui confectionner un nid cela lui ferait bien plaisir, elle aimerait beaucoup avoir un petit coin rien qu’à elle pour dormir au chaud. Vous opinez de la tête, un nid, mais certainement, mais naturellement, c’est la moindre des choses, vous ne voudriez pas qu’elle ait froid, qu’elle attrape une horrible maladie, qu’elle vive dans des conditions contraires à la dignité des taupes, et puis sa demande n’a rien d’excessif ou d’irréaliste, c’est complètement dans vos cordes. Vous attrapez son carton de voyage et vous y glissez un pull très doux, très moelleux. Vous le tapotez, vous l’arrangez, cela doit être douillet et confortable, elle a dit un nid, pas une cabane, pas une niche, il ne s’agit pas de lui donner l’impression que vous vous moquez d’elle. Ensuite, vous refermez le haut du carton et découpez une entrée en forme de cœur sur le devant, c’est quand même mieux qu’elle ait une jolie porte plutôt qu’un plafond ouvert. Pour finir, vous dessinez quelques princesses-licornes à la crinière étoilée sur les parois extérieures histoire d’ajouter une touche de fantaisie. Vous lui montrez le résultat, elle applaudit, elle est ravie, c’est encore mieux que ce qu’elle espérait, vous êtes drôlement gentille pour une humaine d’accueil.
Une fois que Petitetaupe paraît avoir pris ses marques, vous lui exposez votre situation, la double vie, la lettre de votre grand-mère, l’urgence qu’il y a à décider si vous êtes agent double ou agent triple et pour quel gouvernement vous travaillez, non espionne vous avez juré d’arrêter, bref il y a cette bonne question, laquelle est la vraie, des Yaziges ou des Français à qui mentez-vous. Elle comprend tout, elle comprend vite, condense en une phrase percutante ce que vous lui expliquez laborieusement en dix minutes, elle est sublimement intelligente, avec elle la problématique s’affine, les enjeux se précisent, et déjà vous frétillez d’impatience, vous êtes surexcitée, vous sentez que vous êtes sur le seuil d’un tournant épistémologique majeur. En parallèle, vous êtes fascinée par la pensée de votre jeune interlocutrice, qui est joyeuse et souple, qui s’incarne dans une langue riche et ingénieuse, pour une taupe de huit ans elle manie le yazige avec une extraordinaire dextérité, à tel point qu’à certains moments il vous semble qu’elle le maîtrise mieux que vous. Car vous discutez en yazige évidemment. Puisqu’elle est yazige. Certes le personnage de dessin animé nommé petite taupe est tchèque. Mais la vôtre, elle, est yagige. C’est comme ça. Et elle s’appelle Petitetaupe.
Naturellement vous n’ignorez pas qu’elle est une amie imaginaire, vous êtes en mesure de distinguer le dedans de votre tête du reste du monde, vous n’êtes pas une psychopathe. Ainsi, vous savez pertinemment que c’est par le truchement de vos cordes vocales qu’elle s’exprime. D’aucuns diraient, qu’est-ce que c’est vilain, que vous la faites parler « telle une marionnette », cependant vous vous en contrefichez, tout comme vous vous contrefichez de l’idée qu’il existe probablement un terme scientifique pour désigner votre comportement, après la perte successive de ses deux maris et son échec à séduire un avocat ancien pénaliste reconverti dans le droit des étrangers une amnésique seule dans un appartement avec un basilic en pot pour unique compagnie a recours à un objet transitionnel pour se rassurer, parce que les cliniciens en blouse blanche avec leur manuel de taxinomie des troubles mentaux sous le bras, ils ne connaissent pas Petitetaupe, ils ne savent pas comme elle est adorable et qu’on ne peut que l’aimer d’un amour fou et inconditionnel, votre main à couper que n’importe quel psychiatre se liquéfierait devant Petitetaupe, ne résisterait pas à ses yeux malicieux, à son petit nez rouge, à son rire de clochette, et à son mystère, aussi, car on ne peut pas la cerner tout à fait, ce qui la rend encore plus fabuleuse.
Regonflée par la nouvelle tournure des événements, vous avez hâte de vous remettre à votre enquête. Mais avant tout, il vous tient à cœur de présenter le basilic à votre petite invitée, au demeurant vous faites une bien piètre hôtesse, l’étiquette aurait commandé que vous commenciez par là. Vous conduisez Petitetaupe devant votre colocataire végétal, qu’elle le regarde bien, il n’est pas un basilic mais le basilic, il est un véritable ami, au niveau de la communication cela manque un tantinet de fluidité cependant vous avez tissé des liens forts, il est un peu comme la rose du Petit Prince, elle connaît le Petit Prince ? Bah oui elle connaît, elle l’a lu en première année de maternelle, ah d’accord pardon, vos excuses, vous n’êtes pas encore bien au clair avec la scolarité des taupes . Petitetaupe s’approche du basilic, le salue, lui chatouille les feuilles, déclare qu’en effet il est gentil, qu’elle l’apprécie déjà, qu’il fera un excellent référent paternel, puis se tourne vers vous avec de grands yeux étonnés. Vous habitez avec lui depuis trois jours et vous n’avez pas encore compris, krouik-krouik ? Euh, vous n’avez pas encore compris quoi ? Elle ménage quelques secondes de suspense. Et vous annonce la nouvelle : le basilic, il est polonais. Elle est formelle, ses feuilles bruissent dans une palatalisation proto-slave typique, avec un soupçon d’accent cachoube qui laisse penser qu’il doit être originaire de Poméranie. Vous examinez le basilic, ah mais oui, jarnifleuron des mers arctiques, à présent elle l’a formulé c’est flagrant, il a tout à fait le style polonais.
Page 249 à 254

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Double nationalité – Nina  Yargekov 

Que lire un 18 avril ?

À y repenser, c’était étonnant qu’il ait eu si peu d’amis hommes dans toute sa vie. Certains individus se font plus d’amis en une journée qu’Alobar s’en était faits en mille ans. Il y avait Pan, bien sûr, si on peut qualifier d’amitié leur étrange association. Il y avait eu le chaman, mais ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois. Fosco, l’artiste tibétain pouvait être ajouté à la liste, bien qu’il eût été souvent renfermé et énigmatique, et quant à Wiggs Dannyboy… En fait, il ne savait pas trop que penser de Dannyboy. Albert Einstein, en revanche, avait été un copain.
Une sorte de copain. Ils n’étaient  jamais allés jouer au bowling ensemble, et ils n’étaient jamais allés écluser quelques bières dans un bar, mais Einstein lui avait prêté de l’argent comme le ferait un véritable ami, et ils avaient eu des conversations formidables. Quand un type et vous connaissez des choses l’un sur l’autre que personne d’autre ne connaît, et quand vous gardez ces choses pour vous, alors on peut dire que vous êtes copains, ce type et vous.
Pas plus d’un mois ou deux auparavant, alors qu’il feuilletait un magazine au foyer, Alobar était tombé par hasard sur un article qui commençait ainsi : « Quand Albert Einstein est mort à l’hôpital universitaire de Princeton à 1h15 du matin, le 18 avril 1955, après avoir murmuré ses derniers mots en allemand à une infirmière qui ne parlait pas du tout cette langue… », il n’avait pas pu s’empêcher de rire. Le magazine laissait entendre que ces derniers mots d’Einstein constituaient une perte tragique pour l’histoire. Alobar voulait bien admettre que ce n’était peut-être pas faux. Mais lui, il connaissait les derniers mots prononcés par Einstein.
Est-ce qu’ils s’imaginaient  qu’Einstein mourant s’était soudain relevé sur son lit pour articuler « E égale MC au cube » ?
Est-ce qu’ils pensaient qu’il avait murmuré « Der perfekt Tako ? ? »
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Un parfum de jitterbug – Tom Robbins

Que lire un 17 avril ?

Ça m’avait échappé : je pleurais. Mes mains se sont empressées de balayer la fuite. J’ai ravalé le reste de mes larmes pour plus tard.
Margot, qui a cru que c’était pour elle que je m’en faisais, s’est redressée pour me prouver que tout allait bien et que ça ne faisait pas mal. Mais son petit visage qui commençait à se crisper, en silence, montrait que l’anesthésiant ne gagnerait plus longtemps sur la douleur. Ce quiproquo pourtant m’arrangeait bien : je ne pouvais quand même pas lui dire que Fred venait de mourir, vingt ans après sa bataille contre l’ours. Elle avait déjà peur des chiens. Autant qu’ elle aimait les chats.
Les petites formules creuses par lesquelles on console sont demeurées coincées quelque part dans le gosier de ma mère, si bien que je ne les ai pas entendues. Elle avait cependant trouvé,comme toujours, un moyen de se faire entendre du fond de sa maladresse.

– Y a pas école cet après-midi ! Pour tout le monde.

– Pourquoi ? a demandé Jeanne qui a toujours besoin d’un support rationnel.

– Parce que c’est la journée internationale des Dallaire, a répondu ma mère qui connaissait sa fille mieux que personne.

– Hein ? Aujourd’hui ? Comment ça ? Depuis quand ?

– Depuis toujours, avant on le fêtait pas. C’est toute.

On était le 17 avril. Personne de notre famille n’a plus jamais remis les pieds à l’école un 17 avril. Ma mère nous préparait même, chaque année, des billets d’absence officiels,sceau à l’appui, que mon père signait de ses grandes lettres toutes droites, régulièrement formées, disciplinées à bien se tenir entre les lignes, même celles imaginaires des feuilles blanches.
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Mr Roger et moi – Marie-Renée Lavoie

Riquet à la Houppe – Amélie Nothomb

Audio livre (pris au hasard à la bibliothèque pour sa (courte) durée – 3h00 – et « lu »  en voiture – avant confinement)

Amelie Nothomb commence par nous raconter la naissance et la petite enfance de Déodat. D’emblée le ton est donné: il s’agit d’un conte (moderne) car l’auteur prête au nouveau-né des réflexions qu’un nouveau-né ne peut pas avoir (sur la vie, les relations humaines…)
Cette famille un peu atypique, composée de Enid, la mère, d’Honorat le père et de Déodat, m’a été d’emblée sympathique.
Déodat est né laid (le mot est faible, il est hideux). Sa maman en le voyant à sa naissance pense aussitôt au conte Riquet à la houppe. Grâce à la bonté et à l’amour de ses parents, Deodat grandit harmonieusement.
En parallèle, nous suivons l’enfance d’une petite fille Trémière (sa mère s’appelle Rose et sa grand mère Passerose)
Celle ci est d’une beauté exceptionnelle mais passe rapidement (et à tort) pour une simple d’esprit. Cette famille est moins sympathique que celle de Déodat mais les liens petite-fille/grand-mère sont très bien évoqués.

J’ai lu beaucoup de livres d’Amélie Nothomb et celui là est un cru excellent me concernant : Deux histoires en parallèle (qui finissent par se rejoindre mais très tard dans l’histoire), des personnages (de conte) très humains, beaucoup de vocabulaire que l’on trouve rarement dans les romans, de l’érudition sans trop en faire… Bref, j’ai été de plus en plus intéressée au fil de la lecture. Une très agréable surprise car je ne suis en général pas amatrice de contes revisités ….

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un extrait

Il consacra sa thèse de doctorat à la huppe fasciée. Les professeurs, intrigués par ce jeune homme d’une laideur à ce point remarquable, le surnommaient Riquet à la Huppe. Il approuva ce sobriquet dont il salua la justesse étymologique, houppe et huppe constituant les deux versions du même mot. Ce surnom lui allait d’autant mieux que, comme le personnage de Perrault, il plaisait à tous, et particulièrement aux femmes.

 

Challenge Petit bac  chez Enna – catégorie « prénom » et mois belge chez Anne et écoutons un livre chez Sylire

Que lire un 14 Avril ?

Le printemps s’installa à Naples, le 14 avril 1931, peu après deux heures du matin.
Il arriva en retard et, comme toujours, poussé par un vent nouveau qui soufflait du sud et succédait à une averse. Les premiers à s’en apercevoir furent les chiens, dans les cours des fermes du Vomero et dans les ruelles proches du port. Ils levèrent le museau, humèrent l’air, puis après avoir soupiré, se rendormirent.
Son arrivée passa inaperçue pendant que la ville prenait deux heures de repos entre nuit noire et premières lueurs de l’aube. Il n’y a eu ni fête ni regrets. Le printemps ne prétendît pas qu’on lui fît bon accueil, il n’exigea pas d’applaudissements. Il envahit les places et les rues. Et, patient, s’arrêta au seuil des maisons, et attendit.

 

Maurizio De Giovanni – Le printemps du commissaire Ricciardi

La chorale des maîtres bouchers – Louise Erdrich

Genre  : saga familiale

Tout commence en 1918, Fidélis Waldvogel (Oiseaux des bois pour les non germanistes) rentre de la guerre dans une Allemagne vaincue. Là il épouse Eva, enceinte de son meilleur ami, mort dans les tranchées.
Dans le deuxième chapitre, nous découvrons aux États-Unis Delphine et Cyprian, ils sont tous deux artistes, saltimbanques. Delphine retourne dans le Dakota du Nord rendre visite à son père.

En Europe, Fidélis décide d’émigrer aux États-Unis (on ne connait pas les raisons exactes de ce choix : fuir le marasme économique de l’après-guerre ? ) et il s’arrête dans le Dakota du Nord. Fidélis est boucher.

Dans ce roman on suit donc alternativement Eva et Fidélis d’une part et d’autre part Cyprian et Delphine. Delphine est le personnage que j’ai préféré tant par sa ténacité, sa fidélité en amitié et aussi son pragmatisme. Il s’agit là d’un roman où on s’attache énormément aux personnages, Fidélis le silencieux, Eva lumineuse qui règne sur son foyer, Cyprian qui n’ose mettre des mots sur son homosexualité, Delphine qui s’occupe de son père défaillant et alcoolique.
De 1920 à 1945 nous allons donc suivre ces deux couples qui finiront par se rejoindre quand Delphine se met à travailler avec Eva à la boucherie…au milieu de Franz, Markus, Emil et Erich, des quatre garçons d’Eva et Fidelis…

Les personnages secondaires (mention spéciale à Clarisse, la croque-mort, et amie d’enfance de Delphine) apportent également une vision de l’époque, essentiellement aux USA (avec la Grande Dépression et la prohibition) et par ricochet en Allemagne. Les événements, heureux et aussi malheureux, s’enchaînent sans temps morts mais sans précipitation. En parallèle, le shérif mène une simili-enquête sur des morts suspectes et cela  maintient également le suspense à un niveau intéressant sans être prenant.

Enfin, la fin nous éclaire sur le mystère de la naissance de Delphine et apporte une lumière intéressante sur les événements passés…

En conclusion : un excellent roman de personnages…

Un extrait

Delphine posa une main sur son dos pour le réveiller, et en s’éveillant il prit sa main dans la sienne et la tint contre sa joue. Pendant un long moment, il la tint là, et puis il lui parla, lui expliqua que si elle l’épousait, jamais plus elle n’aurait le moindre souci. Il n’irait jamais avec des hommes, il lui serait fidèle de la façon la plus totale qui soit. Les sensations, ces choses qui le poussaient, qui lui faisaient rechercher la compagnie des hommes, il y renoncerait. Il mettrait un frein à ses pensées. Il serait différent. Et il en était capable parce qu’il l’aimait, assura-t-il, et si elle l’aimait en retour, ils seraient heureux.
Delphine s’assit à côté de lui, et non en face, où elle devrait le regarder dans les yeux, juste à côté de lui où elle pouvait lui passer les bras autour des épaules. Il n’y avait rien qu’elle puisse véritablement répondre face à sa confiance – si elle ne l’avait pas vu avec l’autre homme, peut-être l’aurait-elle cru. Mais elle l’avait vu, et ce qu’il faisait était – elle ne pouvait nommer la chose avec précision, elle ne pouvait la formuler sinon avec maladresse -, ce qu’elle avait vu était lui. Vraiment Cyprian. Si quelqu’un avait une essence vitale, la sienne était dans ce prompt frémissement entre les deux hommes, leur énergie et leur plaisir, et même son bonheur, qu’elle avait ressenti depuis l’endroit où elle se cachait parmi les feuilles, et qui était toujours là, se transformant en hâte au moment où elle sortait à découvert.

LC avec Eva et Patrice que je remercie pour cette proposition de lecture commune (car c’est un livre vers lequel je ne serais pas allée spontanément) et l’avis d’Agnès (Anne-yes?)

Le meurtre du commandeur livre 2 – Haruki Murakami

Peu avant neuf heures, Masahiko se réveilla. Il vint en pyjama dans la salle à manger, but une tasse de café noir. « Non, dit-il, je ne veux rien manger, le café me suffit. » Il avait des poches sous les yeux.
« Ça va ? lui demandai-je.
– Ça va, répondit-il en se frottant les paupières. J’ai connu des cuites bien pires. Cette fois, ça reste léger.
– Prends ton temps, rien ne presse, dis-je.
– Mais tu vas bientôt avoir de la visite ?
– Oui, à 10 heures. Il y a encore un peu de temps. Et si tu es encore là, ça ne pose pas de problème. Je te présenterai. Elles sont charmantes toutes les deux.
– Deux ? Tu ne fais pas le portrait d’une fillette ?
– Sa tante vient avec elle.
– Une tante chaperon ? Dis donc, on est dans une région très « vieille école ». Comme dans un roman de Jane Austen. Elles ne vont tout de même pas jusqu’à porter un corset ? Arriver dans une calèche tirée par deux chevaux ?
– Non, pas de calèche. Elles arrivent en Prius. Ne portent pas de corset non plus. Pendant que je peins la fillette dans l’atelier, la tante attend dans le salon en lisant. Enfin, je dis « tante », mais elle est encore jeune.
– Quel genre de livre ?
–Je n’en sais rien. Je lui ai demandé, mais elle n’a pas voulu me le dire.
– Ah bon, fit-il. Tiens, à propos de livre, dans Les démons, de Dostoïevski, je me souviens qu’il y a un homme qui se suicide au pistolet pour prouver qu’il est un homme libre, mais comment s’appelle-t-il déjà ? Je te le demande car j’ai pensé que tu le saurais.
– Kirilov, dis-je.
– Ah oui, Kirilov. J’essayais depuis un moment de m’en souvenir, mais ça ne me revenait pas.
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Le meurtre du commandeur livre 2 – Haruki Murakami

Double nationalité – Nina Yargekov

Lorsque dans votre texte vous rejoignez l’instant présent, vous écrivez : j’ai attrapé le cahier à spirale qui se trouvait dans ma valise lors de mon arrivée et ai entrepris d’y résumer les événements de ces trois derniers jours. Vous ne pouvez résister à la tentation d’insérer entre parenthèses après le mot cahier, la mention : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle. Là-dessus, vous ajoutez également : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle ». Vous relisez et vous écrivez encore : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle » ». Vous aussi, vous pourriez continuer longtemps ainsi, avec de plus en plus de guillemets qui s’ouvrent et qui se ferment et qui s’ouvrent encore, vous ne vous arrêteriez plus, vous vous amuseriez beaucoup, ce serait une farandole de guillemets, une guirlande typographique à perte de vue, cela déborderait de la page, puis le cahier, puis tout l’appartement, et au final Paris, la France et la planète entière seraient recouverts de guillemets tracés par vos soins, et là vous seriez surpuissante, vous auriez conquis le monde. Mais non. Vous voyez bien la pente savonneuse, les fractales et les boucles logiques vous avez déjà donné. Et cette fois-ci le basilic ne pourrait rien pour vous, il est 3h du matin, à cette heure tardive les végétaux normaux et équilibrés dorment depuis belle lurette. De toute manière il faut vraiment aller vous coucher.

Double nationalité Nina Yargekov

Double nationalité – Nina Yargekov

Assise à la table d’un restaurant libanais vous examinez le patron tout en dissimulant votre visage derrière un menu plastifié, c’est un habile subterfuge afin d’observer sans être observée, quelle championne de l’espionnage décidément, vous auriez dû faire deux trous au niveau de la liste des mezzés, cela aurait été encore plus discret. Il s’affaire derrière le comptoir, il est grand et brun et probablement libanais, on vous pardonne ce hâtif postulat, c’est la faute du contexte qui a orienté votre jugement. Vous n’êtes pas rassurée de vous trouver en présence d’un immigré originaire d’un pays non occidental : avec votre grosse empathie, vous pourriez essayer de feindre d’être libanaise afin de le consoler de ne pas être né français. D’ailleurs n’est-ce pas ce que vous avez tenté avec le chauffeur de taxi ? À bien y regarder, vous avez plus ou moins essayé de faire semblant d’être algérienne. Vous êtes vraiment insortable.
Vous risquez un œil (les deux, en fait) par-dessus le menu plastifié. Le patron vous fait l’effet d’un oiseau exotique déplumé, il y a dans son attitude quelque chose de digne de cassé, de sa personne irradie un radical abattement. Vous en devinez aisément la cause, vous êtes la seule cliente dans la salle, voilà donc un pauvre immigré qui a cru faire fortune en France et qui est au bord de la faillite. Une entreprise qui coule c’est un projet de vie qui s’effondre, ce sont des années de travail acharné qui partent en fumée. Vous manquez d’en avoir le cœur fendu, mais au dernier moment, le moment juste avant le schisme cardiaque sauf que finalement il n’a pas eu lieu, vous empoignez vigoureusement l’organe frondeur et l’obligez à se recoller, une cliente qui meurt dans un restaurant c’est une très mauvaise publicité, vous lui assèneriez le coup fatal.
Le patron vient prendre votre commande, son visage est fermé, son regard est sombre, il y a des poissons morts dedans. Vous écarquillez les yeux, vos cils touchent pratiquement vos sourcils, vous êtes drôlement souple des paupières dites donc. Son dépôt de bilan ce n’est pas seulement son rêve mais celui de toute sa famille qui se brise, il était parti en fanfaronnant, la France l’avenir radieux et la gloire retrouvée des Phéniciens, pour eux là-bas il est celui qui a réussi, celui qui a pris le risque d’avoir une vie meilleure, dire l’échec peut-être pire que l’échec, il est assurément en pleine dépression réactionnelle. Sauf que non, vous étiez dans l’erreur abyssale, son établissement est en excellente santé, c’est lui-même qui vous le dit lorsque vous lui demandez si la restauration ce n’est pas trop dur avec la crise économique et la concurrence des fast-foods américains et des gens qui préfèrent garder leur argent pour financer des actions en faveur des moines tibétains. L’horloge devant vous indique 15h23, que le restaurant soit vide est effectivement assez normal, vous avez été victime d’un complot d’indices concordants qui en fait ne concordaient pas. (Page 148)

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Double nationalité – Nina Yargekov

 

Que lire un 9 avril ?

3h41. Au bruit, un serveur accourt et m’ordonne de libérer immédiatement la table. Il m’informe que cette table a été réservée pour Stéphanie de Monaco, son fiancé et quelques amis. En réalité, ajoute-t-il, la réservation a été faite le 9 avril 1978 et personne ne s’est encore manifesté, mais, compte tenu de la personnalité des convives, la direction du local n’a pas estimé opportun de l’annuler. Une fois par semaine, continue le serveur, les nappes et les serviettes sont envoyées au blanchissage, les couverts sont astiqués, les fleurs changées, les fourmis exterminées et le pain (blanc, et de deux sortes : complet et de soja) remplacé par une nouvelle fournée. Dans un coin se tiennent une demi-douzaine de photographes couverts de toiles d’araignée.

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Sans nouvelles de Gurb – Eduardo Mendoza