Ada – Antoine Bello

Voilà un roman très convaincant.
Franck, policier d’une cinquantaine d’années, est chargé de l’enquête sur la disparition d’Ada, l’héroïne éponyme.
Ada n’est pas un être humain mais une Intelligence Artificielle (dont le but est d’écrire un roman à l’eau de Rose et pas n’importe quel roman, un best-seller : minimum 100 000 exemplaires).
Franck, le policier, est atypique : il écrit des haïkus,  habite Los Angeles, est marié a une française, Nicole (enseignante à l’université et marxiste (si, si…)
Pourquoi ce roman m’a-t-il plu ?

Tout d’abord, les dialogues sont percutants, qu’il s’agisse des flash-back de discussion entre Ada et des programmeurs, de ceux de Franck avec les témoins ou avec sa femme. Et puis Ada se révèle finalement très humaine dans son évolution :
La première  semaine, elle est confondante de naïveté et la deuxième elle est une «  théoricienne avertie » en littérature (p 107). Ensuite les rebondissements sont nombreux jusqu’au final, grandiose.

En bref, un roman qui parle de la naissance  des romans sur un ton drôle mais aussi réfléchi : que demander de plus ?

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Un extrait

– J’ai lu que vous avez investi dans deux autres sociétés. Puis-je me permettre de vous demander ce qu’elles font ?
– Bien sûr. La première, Actionate, analyse la tonalité de l’actualité économique. Elle vend les résultats aux fonds d’investissement qui cherchent à anticiper les points d’inflexion des marchés financiers. Par exemple, une recrudescence soudaine de mots comme « alarmant », « maussade » ou « décélération » présage presque à coup sûr un effondrement boursier.
– Quid si ces mots sont employés hors contexte ?
– Nous traitons une masse de texte colossale. Sur de tels volumes, un mot, une phrase isolée ne pèsent rien. La deuxième société me tient très à cœur. Son nom, LinFran, est une contraction de Lingua Franca, c’est-à-dire…
– Une langue servant à des populations de langues différentes à communiquer, compléta Franck.
Cooper ne chercha pas à dissimuler son étonnement.
– Exactement, dit-il. Les équipes de LinFran créent – tenez vous bien – une nouvelle langue.
– Il n’en existe pas déjà assez ?
– Si, encore que quelques dizaines disparaissent chaque année dans le monde. Il est désormais établi que la structure de la langue que nous parlons façonnent notre mode de pensée. Charles Quint prétendait s’adresser à Dieu en espagnol, à ses amis en anglais, à sa maîtresse en français et à son cheval en allemand. Ceci explique pourquoi certains peuples sont davantage portés vers les sciences, les arts ou les affaires. LinFran empruntera à chaque idiome ce qu’il y a de meilleur.
– N’est-ce pas le principe de l’espéranto ?
– Non. Zamenhof, le créateur de l’espéranto, avait pour seul objectif de promouvoir le dialogue entre les peuples. LinFran, elle, est conçue pour procurer un avantage concurrentiel à ses utilisateurs : ils penseront plus clairement, leurs raisonnements seront plus rigoureux, leurs associations d’idées plus fécondes…
– Bref, à eux la puissance, la richesse et la gloire…
– Tout juste, répondit Cooper, imperméable à l’ironie de Franck.
– Et, pour ma gouverne, comment commercialise-t-on une nouvelle langue ?
– C’est à ce jour, la seule zone d’ombre du projet. Facturation au mot, au verbe, à la métaphore, mous n’ excluons aucune piste. Comme vous dans votre enquête, en somme.